What a fucking cake !

 

 

 

 

 

 

Sur http://entreleslignesentrelesmots…

 

 

 

 

 

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Passée la jolie couverture vert amande, où la ménagère, idéal-type des années soixante, offre entre sourire de modestie convenue et poitrine de profil un gros gâteau au chocolat, « abandonnez toutes espérances »…

On reconnaît bien les éléments du monde patriarcal où Andrea Dworkin nous mène, mais son éclairage très puissant nous montre comment ils en sont la constitution, l’architecture, le cœur.

Rouages

Les relations de domination, d’oppression et d’exploitation des femmes que les hommes entretiennent ne sont pas des relations parmi d’autres qui le seraient moins ou autrement, mais les rouages mêmes du système. Et on peut toutes les ramener au rapport d’exploitation sexuelle et reproductive, qui en est la clé de voûte.

LIRE L’ARTICLE ICI

Andrea Dworkin : Les femmes de droite

avec préface de Christine Delphy,

Montréal, Éditions du remue-ménage, 2012

traduction : Martin  Dufresne et Michele Briand.

Andrea Dworkin, Pouvoir et violence sexiste, Les éditions Sisyphe, Montréal, 2007, Coll. Contrepoint, 128 pages. Préface de Catharine A. MacKinnon. Traduction de l’américain et texte de présentation de Martin Dufresne. En librairie en novembre en Europe (Distribution Nouveau Monde/Librairie du Québec, Paris).

VOIR ICI :

http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2718

« D’autres lectures m’ont entraînée à retarder celle de ces derniers chapitres de « Pouvoir et violence sexiste » D’Andrea Dworkin.
Et je dois dire que ces quelques pages ont perturbé largement mon sommeil. Impossible de m’endormir sans m’acquitter de ce qui venait alors de s’imposer comme une impérieuse nécessité. Ces lignes de Dworkin, sont venues me brutaliser avec une âpreté comparable à celle du regard que l’on pose sur le traître (ces longues heures de veille à taper une à une chaque lettre de ce large extrait, m’apaiseront peut-être de ce que je ressens comme ma profonde indignité). Je déteste l’indulgence avec laquelle j’ai abordé ce débat concernant la pornographie. J’ai honte de ma lâcheté et de ma complaisance qui m’ont entraînée à m’éloigner des fondamentaux de mon combat politique, ces égarements formalistes dans lesquels j’ai accepté de museler la voix de ma révolte et avec elle, mon rêve d’une révolution. Accepter de considérer un système d’exploitation tel que celui de la pornographie comme plus respectable sous prétexte que certaines femmes s’en sortent moins mal que d’autres, c’est une compromission intolérable. Avez-vous déjà lu les témoignages des femmes sorties du marché de la pornographie? Ils sont comparables à ceux des femmes utilisées dans la prostitution. Et comme le dit Dworkin, l’acteur pornographique ne peut en aucun cas être mis au même niveau que l’actrice, pas dans un système patriarcal.
Pour répondre à « Marianne », avant de lui répondre plus largement par la voix de Dworkin, être de gauche ce n’est pas négocier avec le pouvoir, c’est le terrasser!
Je sais un peu plus aujourd’hui pourquoi, sinon pour le seul motif révolutionnaire d’aider une femme de gauche à devenir présidente, je ne voterai plus jamais socialiste. Mon féminisme me défriche le chemin de ma gauche. Je ne veux plus me compromettre dans le soutien d’une gauche complaisante, mon ambition politique sera à la mesure de mon féminisme désormais, mon choix est fait : elle sera Révolutionnaire! »

Mauvaise herbe



POUVOIR ET VIOLENCE SEXISTE (extraits)

(…) Le thème principal de la pornographie comme genre est le pouvoir masculin, sa nature, son ampleur, son usage, son sens. Le pouvoir masculin, tel qu’il s’exprime dans et par la pornographie laisse discerner plusieurs motifs distincts mais entrelacés, qui se consolident : le pouvoir du soi, le pouvoir physique exercé sur et contre les autres, le pouvoir de la terreur, le pouvoir de nommer, le pouvoir de propriété, le pouvoir de l’argent et le pouvoir du sexe. Ces motifs du pouvoir masculin sont intrinsèques à la substance et au mode de production de la pornographie, et les modalités de la pornographie sont les modalités du pouvoir masculin. L’harmonie et la cohérence des valeurs haineuses, valeurs perçues par les hommes comme neutres et normales lorsque appliquées aux femmes, sont ce qui caractérise le message, la chose et l’expérience de la pornographie.
Les motifs du pouvoir masculin s’incarnent dans la forme et dans le contenu de la pornographie, dans le contrôle économique et la répartition de la richesse qui caractérisent l’industrie, dans l’image ou dans le récit en tant qu’objet, dans le photographe ou le rédacteur en tant qu’agresseur, dans la critique de l’intellectuel qui, en nommant, assigne la valeur, dans l’utilisation concrète faite des modèles, dans l’application de ce matériau dans ce qu’on appelle la vraie vie (que les femmes se voient ordonner de considérer comme distincte du fantasme) . Un sabre qui pénètre un vagin est une arme; l’est aussi la caméra ou la plume qui le représentent; l’est aussi le pénis auquel le sabre sert de substitut (en latin, vagina signifie littéralement « fourreau »). Les personnes qui fabriquent l’image sont également des armes, tout comme les hommes déployés à la guerre deviennent personnellement des armes. Ceux qui défendent ou protègent l’image sont, au même sens, des armes.

Les valeurs inhérentes à la production pornographique sont aussi manifestes dans tout ce qui l’entoure. La valeur accordée aux femmes dans la pornographie est un thème accessoire, dans la mesure où la dégradation des femmes existe pour postuler, exercer et célébrer le pouvoir masculin. En dégradant les femmes, le pouvoir masculin est avant tout soucieux de lui même, de sa perpétuation, de son expansion, de son intensification et de son élévation. Dans son essai sur le Marquis de Sade, Simone de Beauvoir décrit la sexualité de Sade comme « autiste ». Elle fait du mot un usage figuratif puisqu’un enfant autiste n’a pas besoin d’un objet extérieur à violenter (la plupart des enfants autistes sont de sexe masculin). Le pouvoir masculin exprimé dans la pornographie est autiste au sens où Beauvoir applique le mot à Sade: il est violent et obsédé de lui même; aucune perception d’un autre être n’arrive jamais à modifier son comportement ou a le persuader d’abandonner la violence comme forme d’auto-gratification.

Le pouvoir masculin est la raison d’être de la pornographie; la dégradation de la femme est la façon de réaliser ce pouvoir.


Prostitution et domination masculine (chap 4)

En 1992, Dworkin interpelle les universitaires sur le fossé entre leur réalité et celle des femmes en prostitution lors d’une conférence organisée par la faculté de droit de l’Université du Michigan: « Prostitution: From Academia to Activism. »

C’est un grand honneur pour moi que d’être ici aujourd’hui avec mes amies et mes paires, mes soeurs au sein de ce mouvement.

Mais je ressens aussi d’énormes déchirements à être ici, parce qu’il est très difficile de penser à ce qu’on peut dire de la prostitution dans un cadre universitaire.

Les a priori du monde universitaire arrivent à peine à imaginer la réalité de la vie des femmes en prostitution. La vie universitaire a pour prémisses la notion qu’il existe un demain et un surlendemain et une journée après cela; ou que l’on peut se mettre à l’abri du froid et étudier; ou qu’il existe un certain discours à propos des idées et qu’on dispose d’une année de liberté où exprimer des désaccords sans y risquer sa vie. Ces prémisses sont la réalité quotidienne des personnes qui étudient ou qui enseignent ici. Mais elles sont l’antithèse même de la vie des femmes qui sont en prostitution ou qui y ont été.

Si vous avez été en prostitution, vous n’avez pas demain à l’esprit parce que demain, c’est très très loin. Vous ne pouvez prendre pour acquis que vous serez encore vivante dans la minute qui vient. Vous ne le pouvez pas et vous ne le faites pas. Si vous le faites, vous êtes stupide, et être stupide dans le monde de la prostitution, c’est être blessée, c’est être morte. Aucune femme qui est prostituée ne peut se permettre d’être stupide au point de prendre demain pour acquis.

Je ne peux réconcilier ces différentes prémisses. Je peux seulement vous dire que les prémisses de la femme prostituée sont les miennes. C’est sur leur base que j’agis. C’est sur elles que mon travail est basé depuis toutes ces années. Je ne peux accepter -parce que je ne peux croire- les prémisses du féminisme issu de l’université: le féminisme qui dit que nous allons écouter toutes les parties, année après année, et qu’ensuite, un jour, dans l’avenir, par quelque processus que nous n’avons pas encore trouvé, nous allons décider de ce qui est juste et de ce qui est vrai. cela n’a aucun sens pour moi. On me dit que cela a du sens pour beaucoup d’entre vous. Je parle en travers du plus large fossé culturel de ma vie. Il y a vingt ans que j’essaie de parler en travers de ce fossé, avec un succès que je qualifierais de marginal.


Je veux nous ramener aux éléments de base. La prostitution: qu’est-ce que c’est?

C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme; il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut. Dés que vous vous éloignez de ce que c’est réellement, vous vous éloignez du monde de la prostitution pour passer au monde des idées.

Vous vous sentirez mieux; ce sera plus facile; c’est plus divertissant: il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d’idées, pas de prostitution. La prostitution n’est pas une idée. C’est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d’habitude par un pénis, parfois par des mains, parfois par des objets, pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre et encore un autre. Voilà ce que c’est.

Je vous demande de penser à vos propres corps -si vous arrivez à vous abstraire du monde que les pornographes ont créé dans vos esprits, celui où flottent un aplat, sans vie, des bouches, des vagins et des anus de femmes. je vous demande de penser concrètement à vos propres corps, utilisés de cette façon. Est-ce sexy? Est-ce agréable? Les gens qui défendent la prostitution et la pornographie veulent que vous ressentiez un petit frisson pervers à chaque fois que vous pensez au fait de plonger un objet dans une femme. Je veux que vous ressentiez ses tissus délicats que l’on maltraite ainsi. Je veux que vous ressentiez ce qu’on ressent quand cela se produit encore et encore et encore et encore et encore et encore et encore; parce que c’est cela la prostitution. La répétition vous tuera si ce n’est pas l’homme qui le fait.

Voilà pourquoi – du point de vue d’une femme qui est en prostitution ou d’une femme qui a été en prostitution- les distinctions que font d’autres gens entre l’événement qui a lieu au Plaza Hotel et celui qui a lieu à un endroit moins élégant ne sont pas les distinctions qui comptent. Ces perceptions sont irréconciliables, leurs prémisses irréconciliables. Pourtant, dites-vous, les circonstances doivent bien avoir de l’importance. Non, elles n’en ont pas, parce que nous parlons de l’utilisation de la bouche, du vagin et du rectum. Les circonstances n’atténuent pas, ne modifient pas ce qu’est la prostitution.

Alors, plusieurs d’entre nous disons que la prostitution est intrinsèquement violente. je tiens à être claire: je vous parle de la prostitution en soi, sans autre violence, sans violence supplémentaire, sans qu’une femme soit frappée, sans qu’une femme soit bousculée. La prostitution à elle seule constitue de la violence contre le corps d’une femme. Celles d’entre nous qui disons cela sont accusées de simplisme. Mais la prostitution est très simple. Et si vous ne la regardez pas simplement, vous ne la comprendrez jamais. Plus vous viserez une pensée complexe, plus vous prendrez vos distances de la réalité -plus vous serez en sécurité, plus vous serez heureuses, plus vous aurez de plaisir à discuter du thème de la prostitution.


Dans la prostitution, pas une femme ne demeure entière. Il est impossible d’utiliser un corps humain de la façon dont le corps des femmes est utilisé en prostitution et d’avoir encore un être humain entier au bout du compte, ou au milieu ou près du début. Et pas une femme ne redevient entière plus tard, après.

Les femmes qui ont été violentées dans la prostitution ont des choix à faire. Vous avez vu ici des femmes très courageuses poser certains choix très importants: utiliser ce qu’elles savent, essayer de vous communiquer ce qu’elles savent. Mais personne de redevient entière parce qu’on vous en enlève trop quand l’invasion a lieu à l’intérieur de vous, quand la brutalité a lieu sous votre peau. Chacune d’entre nous essaie si fort de communiquer aux autres cette douleur.

Nous plaidons, nous tentons des analogies. La seule analogie qui me vienne à l’esprit concernant la prostitution est que ça ressemble plus à un viol collectif qu’à quoi que ce soit d’autre.

Oh! Dites-vous, mais le viol collectif, c’est tout à fait autre chose!

Une femme innocente déambule dans la rue et elle est agrippée par surprise… Toutes les femmes sont agrippées par surprise. Une prostituée est, dans sa vie, agrippée par surprise encore et encore et encore et encore. Son viol collectif est ponctué par un échange d’argent, c’est tout.

C’est la seule différence.

Mais l’argent a une qualité magique, n’est-ce pas?

Vous donnez de l’argent à une femme et soudain, quoi que vous lui ayez fait, elle l’a voulu, elle l’a mérité.

Pourtant, nous comprenons la dynamique du travail masculin. Nous comprenons que les hommes font des choses qu’ils n’aiment pas en échange d’un salaire. Lorsque les hommes vivent un travail d’usine aliénant, nous ne disons pas que l’argent transforme l’expérience pour eux de sorte qu’ils ont aimé cela, qu’ils ont eu du plaisir et, en fait, qu’ils n’aspiraient à rien d’autre. Nous voyons la routine, l’absence d’horizon; nous reconnaissons que la vie d’un homme devrait sûrement valoir mieux que cela.

La fonction magique de l’argent est genrée, en ce sens que les femmes ne sont pas censées avoir de l’argent, parce que, quand les femmes ont de l’argent, on présume que les femmes peuvent faire des choix, et un des choix que peuvent faire les femmes est celui de ne pas être avec les hommes. Et si les femmes font le choix de ne pas être avec eux, alors les hommes seront privés du sexe auquel ils ont le sentiment d’avoir droit. Et s’il est nécessaire que toute une classe de personnes soit traitée avec cruauté, indignité et humiliation, placée en condition de servitude, pour que les hommes puissent avoir le sexe auquel ils pensent avoir droit, alors c’est ce qui arrivera. Voilà l’essence et le sens de la domination masculine. La domination masculine est un système politique.


Il est toujours extraordinaire, quand on regarde cet échange d’argent, de réaliser que dans l’esprit de la plupart des gens, l’argent vaut plus que la femme. Les dix dollars, les trente dollars, les cinquante dollars valent beaucoup plus que sa vie entière. L’argent est réel, plus réel qu’elle.

L’argent permet à l’homme d’acheter une vie humaine et d’effacer sans importance de tous les aspects de la reconnaissance civique et sociale, de la conscience et de la société, des protections de la loi, de tout droit de citoyenneté, de tout concept de dignité humaine et de souveraineté humaine. Cinquante maudits dollars permettent à n’importe quel homme de faire cela.

Si vous deviez chercher une façon de punir les femmes d’être des femmes, la pauvreté suffirait. La pauvreté est dure. Elle fait mal. Ces salopes regretteraient d’être des femmes. C’est dur d’avoir faim. C’est dur de ne pas avoir un logis vivable. On se sent vraiment désespérée.

La pauvreté est toute une punition. Mais la pauvreté ne suffit pas, parce que la pauvreté à elle seule ne fournit pas aux hommes un bassin de femmes à baiser sur demande.

Si affamées que soient les femmes, la pauvreté ne suffit pas à créer ce bassin de femmes. Alors, dans différentes cultures, les sociétés s’organisent différemment pour obtenir le même résultat: non seulement les femmes sont-elles pauvres, mais la seule chose de valeur que possède une femme est ce qu’on appelle sa sexualité, qui, en même temps que son corps, a été transformée en produit marchand. Ce qu’on appelle sa sexualité, devient la seule chose qui ait de l’importance; son corps devient la seule chose que quiconque veuille acheter.

On peut alors formuler un a priori: on peut tenir pour acquis que si elle est pauvre et a besoin d’argent, elle vendra du sexe. L’a priori peut être faux. L’a priori ne crée pas à lui seul le bassin de femmes prostituées. Il faut plus que cela. Dans notre société, par exemple, dans la population des femmes qui sont aujourd’hui prostituées, nous avons des femmes qui sont pauvres, issues de familles pauvres; elles ont aussi été victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance, d’inceste en particulier; et elles sont maintenant sans abri.

L’inceste est la filière de recrutement. C’est là qu’on envoie la fille pour lui apprendre comment faire. Donc, bien sûr, on n’a pas à l’envoyer nulle part, elle y est déjà et elle n’a nul autre endroit où aller. On l’entraîne. Et l’entraînement est spécifique et il est crucial: on l’entraîne à ne pas avoir de véritables frontières à son propre corps, à être bien consciente qu’elle n’est valorisée que pour le sexe, à apprendre au sujet des hommes ce que l’agresseur, l’agresseur sexuel, lui apprend. Mais même cela ne suffit pas puisque, après l’entraînement, elle s’enfuit et se retrouve dans la rue, sans abri, itinérante. L’une et l’autre de ces formes de destitution doit avoir lieu pour la plupart des femmes en prostitution.

J’ai beaucoup réfléchi, ces dernières années, à ce que signifie l’itinérance pour les femmes. Je crois qu’il s’agit, littéralement, d’une condition préalable, comme l’inceste et la pauvreté aux Etats-Unis, servant à créer une population de femmes qui peuvent être prostituées. Mais être sans abri a un sens plus vaste. Demandez-vous où n’importe quelle femme dispose réellement d’un abri. Aucune enfant n’est à l’abri dans une société où une fillette sur trois va être agressée sexuellement avant d’atteindre dix-huit ans.

Aucune épouse n’est à l’abri dans une société où des statistiques récentes semblent indiquer qu’une femme mariée sur deux est violentée ou l’a déjà été.

Nous sommes les ménagères, nous aménageons et entretenons des abris, mais nous n’y avons pas droit nous-mêmes. Je crois que nous avons eu tort de dire que la prostitution était une métaphore. Je crois que chaque femme est dépossédée d’un lieu de vie qui soit sécuritaire, qui lui appartienne en propre, un lieu de souveraineté non seulement sur son propre corps mais sur sa vie sociale concrète, que ce soit en famille ou entre amies. Dans la prostitution, une femme demeure sans abri.

Mais il y a quelque chose de très particulier au sujet de l’état de prostitution, quelque chose que j’aimerais tenter d’aborder avec vous.

Je veux souligner que dans ces conversations, ces discussions au sujet de la prostitution, nous cherchons toutes un langage. Nous cherchons toutes des façons de dire ce que nous savons et aussi de découvrir ce que nous ne savons pas. Il existe dans la classe moyenne un a priori selon lequel on sait tout ce qui vaut la peine d’être su. La plupart des femmes prostituées ont pour a priori, elles, que l’on ne sait rien qui vaille la peine d’être su. En fait, ni l’une ni l’autre de ces prémisses ne sont vraies. Ce qui importe ici, c’est de tenter d’apprendre ce que sait la femme prostituée, parce que cela a une valeur immense. Ce qu’elle sait est vrai et cela a été dissimulé. Cela a été dissimulé pour une raison politique: l’apprendre, c’est se rapprocher un peu d’une façon de démanteler le système de domination masculine qui pèse sur nos vies à toutes.

Je crois que les femmes prostituées vivent une forme spécifique d’infériorité. Les femmes sont en général considérées comme sales. La plupart d’entre nous vivons cela comme une métaphore et, oui, quand les choses vont vraiment mal, quand arrivent les choses terribles, quand une femme est violée, quand une femme est battue, oui, vous reconnaissez alors que votre vie de classe moyenne est sous-tendue par des préjugés qui vous tiennent pour sale du seul fait d’être une femme. Mais une prostituée vit littéralement cette condition de la femme sale. Il n’y a pas de métaphore. Elle est la femme souillée, en ce sens que chaque homme qui lui monte dessus y laisse une partie de lui même. Elle est également la femme qui, dans le système de domination masculine, a une fonction purement sexuelle, de sorte que, dans la mesure où les gens considèrent la sexualité comme sale, les gens considèrent les femmes prostituées comme de la saleté.

Cependant, la femme prostituée n’est pas statique dans cet état de souillure. Elle est contagieuse. Contagieuse parce qu’un homme puis un autre puis un autre éjacule sur elle et puis s’en va. Par exemple, quand les gens parlent du sida, la femme prostituée est perçue comme la source de l’infection. Ce n’est qu’un exemple particulier. Car la femme prostituée est généralement perçue comme la source et l’origine de tout ce qui est mauvais, qui va mal et qui est pourri au sujet de la sexualité, au sujet de l’homme, au sujet des femmes. Elle est perçue comme quelqu’une qui mérite d’être punie, non seulement à cause de ce qu’elle « fait » – et je mets le mot fait entre guillemets parce qu’il s’agit surtout de choses qu’on lui fait- mais à cause de ce qu’elle est.

Ce qu’elle est, c’est, bien sûr, l’incarnation ultime de la femme anonyme. Les hommes adorent cela. Alors qu’elle en est à son vingt-quatrième pseudonymes -chérie, baby, poulette, tartelette, quel que soit le truc de marketing de la semaine chez les pornographes – son anonymat dit à l’homme: « Elle n’est pas réelle, je n’ai pas à traiter avec elle, elle n’a même pas de nom de famille, je n’ai pas à me souvenir de qui elle est, elle n’est personne de particulier pour moi, elle est l’incarnation générique de la femme ». Elle est perçue comme, traitée comme – et je veux que vous vous souveniez de cela, c’est réel- de la glu vaginale. Elle est sale, beaucoup d’hommes sont passés par là. Il y a eu beaucoup de sperme, beaucoup de lubrifiant vaginal. Cela est viscéral, réel, c’est cela qui se passe vraiment.

Son anus est souvent déchiré par la pénétration anale, il saigne. Sa bouche est un réceptacle pour le sperme, c’est ainsi qu’elle est perçue et traitée.

Toutes les femmes sont considérées comme sales à cause du sang menstruel, mais elle saigne à d’autres moments, à d’autres endroits. Elle saigne parce qu’on lui a fait mal, elle saigne et son corps porte des ecchymoses.

Lorsque les hommes utilisent les femmes dans la prostitution, ils expriment une haine absolue pour le corps des femmes.

Ce sentiment est aussi absolu que tout ce qui existe ou a jamais existé sur terre. C’est un mépris si profond, si profond que toute une vie humaine s’en trouve réduite à quelques orifices sexuels et que l’homme peut faire tout ce qu’il veut.

D’autres femmes qui sont à cette conférence vous l’ont dit, et je veux que vous le compreniez, que vous les croyiez: c’est vrai.

Il peut faire tout ce qu’il veut. Elle n’a aucun recours. Il n’y a pas de policier auquel porter plainte; le policier peut bien être l’homme qui lui fait cela. L’avocat qu’elle va voir veut se faire payer en nature. Lorsqu’elle a besoin de l’aide d’un médecin, elle découvre encore un client.

Comprenez-vous? Elle n’est, littéralement, rien.

Il arrive à beaucoup d’entre nous de vivre des situations où nous avons l’impression de compter pour rien, où nous savons que quelqu’un nous considère comme rien ou moins que rien, sans valeur, mais pour une femme en prostitution, c’est la réalité qu’elle vit jour après jour.

Lui, le champion, le héros, l’homme de la situation, il est occupé, entre temps, à se lier à d’autres hommes par l’utilisation qu’il fait du corps de cette femme. Une des raisons pour lesquelles il est là est qu’un homme a été là avant lui et qu’un homme sera là après lui.

Ce n’est pas de la théorie. Quand vous le vivez vous constatez que c’est vrai.

Les hommes se servent du corps des femmes dans la prostitution et dans le viol collectif pour communiquer entre eux, pour exprimer ce qu’ils ont en commun.

Et ce qu’ils ont en commun, c’est le fait de ne pas être cette femme.

Elle devient donc pour chacun le véhicule de sa masculinité et de son homoérotisme, et il se sert des mots pour le lui dire.

Il partage avec d’autres hommes le caractère sexuel des mots, comme celui des actes, dirigés contre elle.

Tous ces mots obscènes sont simplement les mots qu’il utilise pour lui dire ce qu’elle est. (Et j’ ajoute que, du point de vue de n’importe quelle femme qui a été prostituée – si elle devait exprimer ce point de vue, ce qu’elle est peu susceptible de faire- le combat que mènent les artistes masculins pour le « droit » d’utiliser des mots obscènes est une des blagues les plus tordues et les plus cruelles au monde parce qu’il n’existe aucune loi, aucune règle, aucune étiquette, aucune courtoisie qui arrête aucun homme d’utiliser chacun de ces mots contre n’importe quelle femme prostituée; et les mots ont le mordant qu’ils sont censés avoir, parce qu’en fait, ils décrivent cette femme). Elle est jetable. C’est drôle: elle n’a pas de nom. Elle est une bouche, un vagin et un anus – qui a besoin d’elle en particulier quand il y en a tant d’autres? Quand elle meurt, à qui manque-t-elle? Qui la pleure? Quand elle disparaît, est-ce que quelqu’un part à sa recherche? Je veux dire, qui est-elle?

Elle n’est personne. Pas au sens métaphorique, au sens littéral. Personne.

Historiquement, lors du génocide, par exemple, les nazis ont qualifié les Juifs de poux et ont dit: nous allons les exterminer. Dans l’histoire du massacre des peuples indigènes des Amériques, les décideurs ont dit: ce ne sont que des poux, tuez-les. Catharine MacKinnon a qualifié tantôt de « nettoyage sexiste » (gender cleansing) l’assassinat des femmes prostituées. Elle a raison.

Les femmes prostituées sont les femmes qui sont là, offertes à la tuerie gynocidaire. Et les femmes prostituées sont tuées tous les jours, sans que nous ayons l’impression de faire face à quelque chose qui soit de l’ordre d’une urgence.

Pourquoi le ferions-nous? Elles ne sont personne.

Quand un homme tue une prostituée, il se sent vertueux. C’est un meurtre commis par vertu. Il vient d’éliminer de la saleté, et la société lui dit qu’il a raison.

Il existe aussi un genre particulier de déshumanisation vécue par les femmes qui sont prostituées. Oui, toutes les femmes vivent le fait d’être des objets, d’être traitées comme des objets. Mais les femmes prostituées sont traitées comme un type particulier d’objet, à savoir une cible. Une cible n’est pas n’importe quel objet. On peut prendre relativement soin de certains objets que l’on a à la maison. Mais une cible, on la prend d’assaut. On lui plante la fléchette dans le trou. C’est à cela que sert la prostituée. Cela devrait nous apprendre le niveau d’agression qui entre dans ce que fait un homme lorsqu’il cherche, trouve et utilise une femme prostituée.

Un des déchirements que je ressens à parler ici, à être ici, est ma crainte que la moindre chose un tant soit peu abstraite que je dirai détournera immédiatement l’esprit de tout le monde du problème fondamental. Et le problème fondamental, c’est ce qui est fait aux femmes qui sont en prostitution, ce qu’est la prostitution exactement. Mais je dois prendre ce risque parce que je veux vous dire que vous ne pouvez penser à la prostitution à moins d’être prêtes à penser à l’homme qui a besoin de baiser la prostituée. Qui est-il? Que fait-il? Que veut-il? Que lui faut-il?

Il est tout le monde. je veux que vous preniez une heure de votre temps, ce lundi. Je veux que vous parcouriez votre école et je veux que vous regardiez chaque homme. Je veux que vous le déshabilliez des yeux. Je veux que vous le voyiez la queue rigide. Je veux que vous l’imaginiez couché sur une femme, avec de l’argent sur la table à côté d’eux. Chaque homme: le doyen de cette faculté de droit, les professeurs, les étudiants, tout le monde. Si vous vous rendez au département d’urgence d’un hôpital, je veux que vous le fassiez. Si vous avez un infarctus, je veux que vous le fassiez avec le médecin qui s’occupera de vous. Parce que voilà le monde où vivent les femmes prostituées.

C’est un monde où quoi qu’il vous arrive, il y a toujours un homme de plus qui veut un bout de votre peau. Et si vous avez besoin de quelque chose venant de cet homme, , vous devez lui donner ce bout de peau.

Les hommes qui utilisent les prostituées se croient vraiment grands et vraiment braves. Ils sont très fiers d’eux-mêmes – ils se vantent beaucoup,. Ils écrivent des romans, ils écrivent des chansons, ils écrivent des lois – ils sont très productifs- et ils ont le sentiment d’être très aventureux et héroïques. Et pourquoi croient-ils cela?

Parce que ce sont des prédateurs qui « vont aux femmes » – ils se frottent à une femme qui est sale et ils survivent pour en parler. Oui, merde, ils survivent presque toujours. Quoi qu’ils aient fait, quel que soit le tort qu’ils ont fait à cette femme – ils survivent pour en parler, pour chanter ou écrire à ce sujet, pour signer des reportages télé et des films. Je veux vous dire que ces hommes sont des lâches, que ces hommes sont des brutes, que ces hommes sont des imbéciles que, si ces hommes arrivent à faire ce qu’ils font, c’est à cause du pouvoir de la classe des hommes, un pouvoir qu’ils s’arrogent parce que les hommes utilisent la force contre les femmes. Si vous voulez une définition de ce qu’est un lâche, c’est avoir besoin de réprimer toute une classe de gens de façon à pouvoir leur marcher dessus. Les sociétés sont organisées de façon à fournir aux hommes le pouvoir dont ils ont besoin, celui d’utiliser les femmes comme ils le veulent.

Les sociétés peuvent être organisées de diverses façons et continuer à créer une population de femme qui sont prostituées. Par exemple, aux Etats-Unis, les femmes sont pauvres, les femmes sont surtout les victimes d’inceste, les femmes sont sans abri. dans certaines parties de l’Asie, elles sont vendues en esclavage à l’âge de six mois parce qu’elles sont des femmes. Cela n’a pas à être fait de la même façon partout pour être la même chose.

La domination masculine signifie que la société crée un bassin de prostituées par tous les moyens nécessaires, afin que les hommes aient ce que les hommes ont besoin d’avoir pour garder le dessus, pour se sentir grossir, au sens littéral, au sens métaphorique, à tous les sens.

Et pourtant, les hommes sont notre norme de ce qu’est l’humain. Nous disons vouloir le statut d’êtres humains. Nous disons vouloir qu’ils nous traitent comme des êtres humains. Mais dans une société de domination masculine, ce sont eux qui sont les êtres humains. Je tiens à vous signaler que nous utilisons le mot « humain » au sens métaphorique. Nous ne parlons pas de la façon dont les hommes agissent. Nous parlons d’une idée, d’un rêve, d’une vision que nous avons de ce qu’est un être humain. Nous disons que nous ne voulons pas qu’ils nous marchent dessus; nous disons aussi implicitement qu’ils ne sont pas une norme suffisante de ce qu’est un être humain parce que regardez comme ils nous traitent. Nous ne pouvons vouloir être comme eux parce qu’être comme eux signifie utiliser les gens comme ils utilisent les gens – à la seule fin d’établir leur importance et leur identité.

Ce que je dis c’est que les hommes sont en partie une figure mythologique à nos yeux lorsque nous parlons d’eux comme êtres humains. Nous ne parlons pas de la façon dont les hommes se comportent réellement. Nous parlons de la mythologie qui fait des hommes les arbitres de la civilisation. Notre mouvement politique inclut la compréhension que les qualités humaines que nous attendons d’une vie collective ne sont pas celles que démontre le comportement réel des hommes.

Ce que fait la prostitution des femmes, dans une société de domination masculine, c’est établir un fond social au-dessous duquel il n’y a pas de fond. Et tous les hommes sont au dessus de ce fond. Ils ne sont peut-être pas très loin au dessus, mais même les hommes qui sont prostitués sont au-dessus du fond que définit la condition des femmes et des filles prostituées. Chaque homme vivant dans cette société bénéficie du fait que des femmes sont prostituées, que cet homme-là utilise ou non des femmes en prostitution. C’est une chose qui devrait aller sans dire mais qui doit encore être dite: la prostitution tient à la domination masculine, pas à la nature féminine. C’est une réalité politique qui existe parce qu’un groupe de gens possède et maintient le pouvoir sur un autre groupe de gens.

J’insiste là-dessus parce que je veux vous dire que la domination masculine est cruelle. Je veux vous dire que la domination masculine doit être détruite. La domination masculine mérite qu’on y mette fin, pas simplement qu’on la réforme, pas qu’on la rende un peu plus douce, pas qu’on la rende un peu plus douce pour certaines femmes. Il nous faut regarder le rôle des hommes -l’examiner vraiment, l’étudier, le comprendre- le rôle qu’ils jouent en maintenant des femmes dans la pauvreté et des femmes dans l’itinérance et des filles dans le viol, et donc en créant une classe de prostituées, une population de femmes qui seront utilisées en prostitution.

Il nous faut regarder le rôle que jouent les hommes dans la romantisation de la prostitution, dans l’occultation culturelle de son coût pour les femmes, dans l’utilisation du pouvoir de cette société -le pouvoir économique, le pouvoir culturel, le pouvoir social- pour créer du silence, pour créer du silence entre celles qui ont été blessées, le silence de femmes qui ont été utilisées.

Il nous faut regarder le rôle que jouent les hommes dans la création d’une haine des femmes, dans la création de préjugés contre les femmes, dans l’utilisation de la culture pour soutenir, promouvoir, glorifier et célébrer l’agression des femmes.

Il nous faut regarder le rôle des hommes dans la notion politique d’une liberté qu’ils sont en fait les seuls à pouvoir détenir.

Que-ce que la liberté? Deux mille ans de discours pour arriver à nous en tenir à l’écart. Quel monologue incroyablement complaisant ils se sont payés là!

Il nous faut regarder le rôle des hommes dans la création de systèmes politiques qui asservissent les femmes; et cela signifie qu’il nous faut regarder le rôle que joue les hommes dans la création de la prostitution -les façons dont s’y prennent les forces de l’ordre, dont s’y prennent les journalistes, les avocats, les artistes. Il nous faut connaître les façons dont tous ces hommes se servent des prostituées et, ce faisant, détruisent la dignité humaine des femmes.


Le remède de ce problème est politique. Cela veut dire enlever le pouvoir aux hommes.

C’est une affaire sérieuse, une affaire grave. Ils ont trop de pouvoir. Ils ne l’utilisent pas correctement. Ce sont des tyrans. Ils n’ont aucun droit à ce qu’ils possèdent, et cela veut dire qu’il faut le leur enlever.

Il nous faut leur enlever le pouvoir qu’ils ont de nous utiliser. Il nous faut leur enlever le pouvoir qu’ils ont de nous faire mal. Il nous faut leur enlever leur argent.

Ils en ont trop. Tout homme qui a assez d’argent pour le dépenser à avilir la vie d’une femme en prostitution a trop d’argent. Il n’a pas besoin de ce qu’il a en poche.

Mais une femme quelque part en a besoin.

Il nous faut leur enlever la domination sociale, qu’ils exercent sur nos vies. Nous vivons sous une tyrannie de menteurs, d’hypocrites et de sadiques.

Il va vous en coûter pour les combattre. Il faut les soulever et les enlever du corps des femmes, les en débarrasser, me comprenez-vous?

Ce qui est indépassable en matière de prostitution, c’est la domination masculine. Et c’est à la domination masculine qu’il faut mettre fin pour que les femmes ne soient plus prostituées.

C’est à vous, a vous d’affaiblir et de détruire chaque institution qui participe aux façons dont les hommes dominent les femmes. Et ne vous demandez pas si vous devriez le faire. La question n’est pas si mais comment. Comment? Faites une chose, au lieu de passer votre vie à débattre si vous devriez faire ceci ou si vous devriez faire cela et est-ce qu’ils le méritent vraiment et est-ce vraiment juste?

Juste? Est-ce vraiment juste? Mes chéries, nous pourrions sortir les mitrailleuses ce soir. Juste? Nous nous brisons le coeur avec ces questions.

Est-ce juste? Ne respectez pas leurs lois. Non. Ne respectez pas leurs lois. Il est temps que les femmes créent des lois. J’espère que Catharine MacKinnon et moi avons donné un exemple. Nous avons essayé. Il n’existe aucune raison pour qu’une femme, n’importe quelle femme, où que ce soit au monde joue essentiellement le rôle de fellatrice du système juridique actuel.

Mais c’est en grande partie ce que l’on vient apprendre à faire dans les facultés de droit.

Voici, je l’espère, ce que vous retiendrez: le moindre vestige de hiérarchie sexuelle, le moindre, voudra dire que des femmes, quelque part, sont en train d’être prostituées. Si vous regardez autour de vous et que vous voyez la domination masculine, vous savez qu’à un endroit que vous ne pouvez voir, une femme est en train d’être prostituée, parce que chaque hiérarchie a besoin d’un échelon de base et la prostitution est l’échelon de base de la domination masculine. Alors lorsque vous faites des compromis, lorsque vous acceptez de fermer les yeux, vous collaborez.

Oui, je sais que votre vie est aussi un jeu mais oui, vous collaborez -les deux énoncés sont vrais- à la destruction de la vie d’une autre femme.

Je vous demande de faire de vous des ennemies de la domination masculine, parce-que celle-ci doit être détruite pour que prenne fin le crime de la prostitution -le crime contre la femme, le crime contre les droits humains qu’est la prostitution.

Et tout le reste n’a rien à voir: c’est un mensonge, une excuse, une apologie, une justification. Et tous les mots abstraits sont autant de mensonges -la justice, la liberté, l’égalité, ce sont des mensonges.

Tant que des femmes sont prostituées, ce sont des mensonges. Vous pouvez redire ces mensonges et, dans cet établissement, on vous apprendra comment le faire; ou vous pouvez employer votre vie à démanteler le système qui crée et puis qui préserve cette agression.

Vous, une personne dotée d’une formation, pouvez vous ranger avec l’agresseur ou vous pouvez vous ranger avec la rebelle, la résistante, la révolutionnaire.

Vous pouvez vous ranger avec votre soeur, à qui il fait cela; et si vous êtes brave, vous pouvez tenter de vous interposer entre lui et elle, de façon à ce qu’il doive vous passer sur le corps pour l’atteindre. Voilà, en passant, le sens d’un mot souvent mal utilisé, le mot choix. Voilà des choix.


Je vous demande de poser un choix


Andrea Dworkin

Cinq textes d’Andrea Dworkin sur le pouvoir et la violence sexiste

by Sarah sur http://www.indymedia.be/en/node/23589

05/09/2007

Il y a une trentaine d’années, quand quelques individus isolés commençaient à dénoncer la pornographie comme instrument d’oppression des femmes, l’écrivaine américaine Andrea Dworkin, alors jeune féministe, avait déjà fait de la lutte à cette industrie et aux violences contre les femmes le combat de sa vie.

Elle avait commencé à élaborer une oeuvre politique et littéraire qui allait devenir l’oeuvre de déconstruction du pouvoir sans doute la plus lucide et la plus juste des études féministes nord-américaines. Andrea Dworkin s’affirmait déjà comme un phare éclairant un chemin alors presque désert – il y a 30 ans, on ne se faisait pas plus d’ami-e-s qu’aujourd’hui à dénoncer les industries du sexe dont les femmes et les enfants constituent la matière première à la disposition de certains hommes.

Peu d’écrits d’Andrea Dworkin ont été publiés en français. Cet automne, Les éditions Sisyphe (Montréal) proposent en traduction française, sous le titre Pouvoir et violence sexiste, cinq textes de cette penseuse féministe radicale sur des réalités que de nombreuses femmes vivent comme radicales. On trouve, notamment dans ce livre, la conférence qu’elle a donnée à Montréal, le 6 décembre 1990, pour commémorer l’anniversaire du massacre de l’École polytechnique ; un texte – monumental – qui dissèque minutieusement le pouvoir masculin et ses effets sur la vie des femmes, et aussi, une conférence sur la prostitution présentée à des étudiantes en droit d’une université américaine. Le premier chapitre, « Écrire », présente un extrait d’un roman et le livre se termine par une exhortation dont l’intitulé « Souvenez-vous, résistez, ne pliez pas » résumerait bien la vie d’Andrea Dworkin elle-même.

Pour « corriger les défauts du féminisme »

De la prostitution, Andrea Dworkin écrit : « Nous ne pouvons pas corriger les défauts de notre féminisme si nous sommes prêtes à accepter la prostitution des femmes. (…) Il est toujours extraordinaire, quand on regarde cet échange d’argent, de réaliser que dans l’esprit de la plupart des gens, l’argent vaut plus que la femme. (…) L’argent permet à l’homme d’acheter une vie humaine et d’effacer son importance de tous les aspects de la reconnaissance civique et sociale, de la conscience et de la société, des protections de la loi, de tout droit de citoyenneté, de tout concept de dignité humaine et de souveraineté humaine. Cinquante maudits dollars permettent à n’importe quel homme de faire cela. (…) Je veux vous dire que si ces hommes arrivent à faire ce qu’ils font, c’est à cause du pouvoir de la classe des hommes, un pouvoir qu’ils s’arrogent parce que les hommes utilisent la force contre les femmes. Si vous voulez une définition de ce qu’est un lâche, c’est avoir besoin de réprimer toute une classe de gens de façon à pouvoir leur marcher dessus. » (Dans le chapitre 4, « Prostitution et domination masculine »).

Outre les problématiques du viol, de la violence conjugale, du harcèlement, de la pornographie, de la prostitution, Pouvoir et violence sexiste aborde globalement les violences psychologiques quotidiennes engendrées par la domination masculine qui détruit l’existence des femmes, entrave leur liberté de créer, de travailler, d’aimer, de vivre en sécurité. Les analyses sans compromis et le langage exempt d’euphémismes, parfois cru, de l’écrivaine Dworkin surprendront peut-être celles qui la liront pour la première fois. Mais cette lecture confortera dans leur action celles et ceux qui mènent une lutte persévérante et courageuse contre toutes les formes de violences, et elle leur donnera peut-être un éclairage nouveau pour comprendre les obstacles qu’ils rencontrent.

Dans le dernier chapitre de ce livre, la penseuse et militante féministe encourage les femmes à s’unir pour prendre la parole, résister, agir, se réapproprier leur vie. « Nous savons comment pleurer. La vraie question est : Comment allons-nous nous défendre ? », écrit-elle dans « Tuerie à Montréal. L’assassinat comme politique sexuelle » (chapitre 2), dont le site Sisyphe http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2720 présente un court extrait.

Andrea Dworkin, Pouvoir et violence sexiste, Les éditions Sisyphe, Montréal, 2007, Coll. Contrepoint, 128 pages. Préface de Catharine A. MacKinnon. Traduction de l’américain et texte de présentation de Martin Dufresne. En librairie en novembre en Europe (Distribution Nouveau Monde/Librairie du Québec, Paris).

De l’éradication de la domination masculine selon Andrea Dworkin

Toute pénétration est un viol ?

source : Chiennes de garde

jeudi 10 août 2006

par M.Tonelotto

« Toute pénétration est un viol », aurait écrit « l’extrémiste » féministe américaine Andrea Dworkin. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on tombe sur un texte portant cette affirmation. Elisabeth Badinter, Eric Zemmour, les masculinistes bien sûr, mais aussi de nombreuses féministes ont colporté cette phrase.

Un site web en anglais, porté à notre connaissance par le proféministe québécois Martin Dufresne, explicite très clairement la position d’Andrea Dworkin sur la question de la pénétration et du viol :

DWORKIN N’A JAMAIS ÉCRIT QUE TOUTE PÉNÉTRATION EST UN VIOL ! ! !

Non seulement Dworkin n’a jamais rien écrit de tel, mais son discours est autrement plus intéressant, utile et précieux que la caricature idiote qui en est faite. Ce qu’explique Dworkin, c’est que dans une société patriarcale, la relation sexuelle est vécue culturellement PAR LES HOMMES eux-mêmes comme l’exercice d’une domination sur la femme. La femme telle que se la représente la société patriarcale est un être dont les frontières physiques ne sont pas « étanches » : contrairement à l’homme, les frontières physiques de la femme peuvent être violées (comme on une armée viole une frontière) par la pénétration. Mieux : ce « viol » de l’intégrité physique féminine est la marque de la supériorité masculine sur la femme, et c’est sur ce mode « guerrier », « envahisseur », que tout homme dans une société patriarcale est appelé à vivre l’acte sexuel. D’où par ailleurs toute la phantamasgorie développée autours du viol comme forme suprême de jouissance, car, si l’on épouse la vision patriarcale, il ne saurait y avoir de plaisir dans la relation sexuelle si elle ne porte en elle la marque symbolique de l’assujetissement de la femme.

Dworkin en veut notamment pour preuve le choix du terme « PÉNÉTRATION », le plus fréquemment utilisé pour qualifier la relation sexuelle entre homme et femme. Le terme de « pénétration » est en effet un terme androcentré et indique une domination de la part de l’homme (qui, parce qu’il « pénètre », est sémantiquement désigné comme acteur de l’acte) sur l’individu qui est pénétré (et qui, ainsi que le relève la forme verbale… est passif).

Pourtant, on pourrait très bien, dans une société totalement inversée et qui serait gynocentrique, décrire la relation sexuelle comme un « ENGLOUTISSEMENT » du pénis de l’homme, ce dernier perdant lors de la relation sexuelle son intégrité physique, phagocyté qu’il serait par la femme. Dans cette vision, c’est la femme qui affirmerait sa supériorité, sa domination sur l’homme via l’acte sexuel : contrairement à l’homme qui se verrait momentanément « amputé » de son sexe et donc atteint dans son intégrité physique, la femme préserverait au contraire son intégrité. Elle serait de plus « active » (elle « engloutit » le sexe) alors que l’homme serait passif (il « se fait engloutir »).

Pour Dworkin finalement, la notion de « pénétration », loin d’être neutre, est au coeur de la vision patriarcale de la relation sexuelle. Par la « pénétration », on instille chez l’homme comme chez la femme une approche de l’acte sexuel qui conforte la supériorité et donc la domination masculine, qui s’exprime par ailleurs en terme d’occurrence de la violence masculine contre les femmes, de majeure pauvreté des femmes, etc.

Voilà pourquoi, selon Dworkin, dans une société patriarcale, les hommes sont appelés à vivre la relation sexuelle sur le mode de la domination, le viol en étant la forme ultime. En gros : pas de plaisir pour « l’homme » (entendu comme construit culturel) sans sentiment de supériorité, de prédation.

Mais Dworkin ne dit pas non plus que tous les hommes (en tant qu’individus), vivent la relation sexuelle comme telle, loin de là. La féministe américaine affirme en revanche que la société crée et entretient cette approche. Elle ajoute notamment que tant que le viol conjugal n’est pas reconnu, le droit de la femme à son « intégrité physique » est dénié, l’homme étant en droit de violer à tout moment cette frontière. Dworkin fait également remarquer que l’obligation de relations sexuelles dans le mariage (qui, sans cela, est réputé « non consommé » et peut être annulé) porte elle aussi la marque de cet assujétissement de la femme et du déni d’intégrité physique [1]

Selon Dworkin, les conséquences pour les individus, sont, côté masculin, le développement d’attitudes de prédateurs, de « violeurs » (mimiques, langage) dans leur relation sexuelle à la femme : l’homme qui n’adopte pas, même « pour rire » cette attitude étant soumis à la raillerie de ses pairs. Quant à la femme qui ne connaît pas la « pénétration », elle est décriée, sa valeur de femme niée, son refus de jouer son rôle de « femme » la sortant définitivement de son droit à « être » une femme. Le rapport sexuel n’est donc plus réellement, pour les femmes, un choix librement consenti, puisque toute la société patriarcale en fait une obligation, un « must » (au sens de « il faut »), sauf à renoncer à être une femme.

Une relation sexuelle vécue sur un pied d’égalité et non de domination, si l’on suit Dworkin, commence par le renoncement à l’image culturelle de la « pénétration ». Il n’y a pas « pénétration », il y a « copulation », c’est à dire rencontre de deux êtres à travers leurs deux sexes, sans « pénétration » ni « engloutissement ». Etrangement, la « copulation », dans le langage courant, est réservée… aux animaux.

D’autre part, une relation sexuelle égalitaire ne pose pas la copulation comme forme unique de relation, elle ne hiérarchise pas davantage les autres moments de la relation sexuelle en les cantonnant à des « priliminaires » ou à du « sexe pas pour de vrai ». Ce que nous nommons communément des « préliminaires » n’ont pas à être vécus comme tels, n’ont pas à déboucher naturellement sur la copulation : ils sont à part entière une relation sexuelle.

Les fantaisies érotiques que la société nous instille dès notre plus jeune âge reproduisent la domination masculine via la relation sexuelle, et hommes comme femmes intériorisent cette vision. A longueur de net des centaines de pages « psychologie » assurent ainsi que le « fantasme du viol » est non seulement l’une des « fantaisies érotiques » préférées des hommes, mais aussi la plus courante chez les femmes. Pour expliquer ce fantasme chez les femmes, on avance systématiquement la notion de « déculpabilisation », les femmes faisant porter au violeur imaginaire la responsabilité du plaisir sexuel qu’elles prennent alors qu’elles estiment ne pas y avoir droit. Avec Dworkin, on s’aperçoit combien cette explication est pour le moins courte, si ce n’est malhonnête : ce fantasme du viol, filles et garçons sont élevés dedans, nolens volens. Plus tard, ils endosseront ce fantasme exactement comme les garçons affirment détester le rose que les filles prétendent tant aimer… alors que dès leur berceau les filles auront été couverte de tissus et jouets roses et les garçons de tissus et jouets bleus.

Quid d’une génération de filles et de garçons dont les fantasmes érotiques culmineraient sur le moment de fusion, de confusion, d’exhaussement qu’est la jonction de leurs deux corps, de leurs deux sexes, de leur plaisir, et non sur le moment où « il prendra » et où « elle sera prise »… ? C’est cela qu’Andrea Dworkin appelait de ses voeux. Loin, très loin de l’image de croque-bitaine qu’en ont fait les antiféministes.

Bref, ceci pour inviter :

– à ne plus colporter ce cliché radicalement faux des propos de Dworkin qui sert si bien les antiféministes [2]

– à lire Dworkin (« Intercourse », notamment), et à tout le moins, l’excellente page d’explication intitulée : « Andrea Dworkin does not believe that all heterosexual sex is rape », écrite par Charles Johnson (pseudo : Rad Geek) qui se trouve ici : http://radgeek.com/gt/2005/01/10/andrea_dworkin

[1] le Washington Post, en annonçant le décès d’Andrea Dworkin, n’hésite pas à prendre appui sur cette notion d’obligation maritale de copulation (mandated intercourse) pour légitimer le fait que « certains » chroniqueurs (ceux du Washington Post, notamment, mais ils se gardent bien de le préciser…) aient pu affirmer que, selon Dworkin toute pénétration serait un viol (Washinton Post du 12 avril 2005, page B06)

[2] il serait de même précieux de resituer les propos du philosophe Michel Foucault sur le viol, sauf à accepter là aussi leur complète déformation par les antiféministes, qui prétendent que Foucault estimerait la qualification du viol en crime, sexiste et discriminatoire contre les hommes ! ! !

La pornographie et le désespoir

par Andrea Dworkin

À l’origine, cet article a été préparé pour le colloque « Perspectives féministes sur la pornographie » qui s’est tenu à San Francisco, en 1978. Une vision profonde du problème de la pornographie s’incarne dans ce discours prononcé juste avant le départ d’une manifestation ayant pour thème « Take Back the Night » [Reprenons la nuit].

Je cherchais quelque chose à dire ici aujourd’hui de bien différent de ce que je vais dire. Je voulais arriver ici pleine de ferveur militante, fière et déchaînée de fureur. Mais de plus en plus, je sens que cette fureur n’est que l’ombre du désespoir qui monte en moi. Le fait d’apercevoir ici et là des petits bouts de pornographie déclenchera une fureur salutaire chez toute femme qui a un tant soit peu le sens de sa valeur intrinsèque. Mais quand on étudie la pornographie en profondeur et dans toute son ampleur, comme je le fais depuis plus longtemps que je ne voudrais m’en souvenir, c’est le désespoir qui nous envahit.

La pornographie est en soi abjecte. Ce serait mentir que de la caractériser autrement et le fléau des rationalisations et des sophismes mâles ne peut ni changer ni cacher ce simple fait. Georges Bataille, un philosophe de la pornographie (qu’il appelle « érotisme »), l’exprime très clairement : « Dans son essence, le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence, de la violation . » M. Bataille, contrairement à tant de ses pairs, a la bonté de préciser explicitement qu’il s’agit bien, dans tout cela, de violer les femmes. Utilisant un langage fait d’euphémismes grandiloquents, très populaire parmi les intellectuels mâles qui écrivent sur la pornographie, Bataille nous explique que « [c’]est essentiellement la partie passive, féminine qui est dissoute en tant qu’être constitué « . Être « dissoutes » – par n’importe quel moyen – c’est là le rôle des femmes dans la pornographie. Les grands hommes de science et les philosophes de la sexualité, y compris Kinsey, Havelock Ellis, Wilhelm Reich et Freud, confirment tous cette conception de notre rôle et de notre destinée. Les grands écrivains mâles manient le langage avec plus ou moins de bonheur pour nous représenter en fragments autogratifiants, déjà à moitié « dissous », puis ils se mettent en frais de nous « dissoudre » complètement, par tous les moyens nécessaires. Les biographes de ces grands artistes mâles célèbrent les atrocités que ces hommes ont commises contre nous dans la vie réelle comme si elles étaient essentielles à la création artistique. Et dans l’histoire, telle que les hommes l’ont vécue, ils nous ont aussi « dissoutes » par tous les moyens nécessaires. Notre peau servie en tranches et nos os fracassés sont les sources énergétiques de l’art et de la science tels que définis par les hommes ; de même, ils sont le contenu essentiel de la pornographie. L’expérience viscérale d’une haine des femmes qui ne connaît littéralement aucune limite m’a amenée au-delà de la fureur et des larmes ; je ne peux vous parler qu’à partir de mon désespoir.

Toutes, nous pensions que le monde serait bien différent, n’est-ce pas ? Même si nous avions connu la misère matérielle ou émotive pendant l’enfance ou à l’âge adulte, même si nous avions compris, à travers l’histoire et les témoignages vivants, à quel point les gens souffrent et pourquoi, nous avons toutes cru, quelque part au fond de nous-mêmes, aux possibilités humaines. Certaines d’entre nous ont cru à l’art, d’autres à la littérature, à la musique, à la religion, à la révolution, aux enfants, au potentiel libérateur de l’érotisme ou à celui de la tendresse. Peu importe tout ce que nous savions de la cruauté, nous avons toutes cru à la bonté ; et peu importe tout ce que nous savions de la haine, nous avons toutes cru à l’amitié et à l’amour. Aucune d’entre nous n’aurait pu imaginer ou croire possibles ces simples faits quotidiens que nous avons maintenant appris à connaître : la rapacité du désir de domination des mâles, la méchanceté de la suprématie mâle et le virulent mépris pour les femmes qui est le fondement même de la culture dans laquelle nous vivons. Le mouvement de libération des femmes nous a toutes obligées à regarder ces faits bien en face et pourtant, aussi courageuses et éclairées que nous soyons et aussi loin que nous soyons prêtes à aller (ou forcées d’aller), dans une vision de la réalité qui exclurait le romantisme et l’illusion, nous restons encore atterrées devant la haine des mâles pour notre sexe, sa mordibité, sa compulsivité, son obsessivité, son autocélébration dans chaque détail de la vie et de la culture. Nous pensons avoir enfin compris cette haine une fois pour toutes,l’avoir vue dans toute sa spectaculaire cruauté, en avoir compris tous les secrets, nous y être habituées ou l’avoir dépassée ou encore nous être organisées contre elle de manière à nous protéger au moins de ses pires excès. Nous pensons savoir tout ce qu’il y a à savoir sur ce que les hommes font aux femmes, même s’il nous est impossible d’imaginer pourquoi, quand tout à coup quelque chose se produit qui nous affole, nous fait perdre la tête, de sorte que nous nous retrouvons à nouveau emprisonnées comme des animaux en cage dans la réalité paralysante du contrôle mâle, de la vengeance mâle contre on ne sait quoi, de la haine mâle pour notre existence même.

On peut tout savoir et pourtant être encore incapable de concevoir des choses comme les films snuff. On peut tout savoir et pourtant être encore choquée et terrifiée quand on apprend qu’un homme ayant tenté de fabriquer des films snuff est relâché, malgré le témoignage des femmes agents clandestins qu’il voulait torturer, assassiner et, évidemment, filmer. On peut tout savoir et pourtant rester stupéfiée et paralysée devant une enfant violée sans arrêt par son père ou par un autre mâle de la famille. On peut tout savoir et pourtant en être réduite à bredouiller comme une idiote quand une femme est poursuivie en justice pour avoir tenté de s’avorter avec des aiguilles à tricoter ou pour avoir tué l’homme qui l’avait violée, ou torturée, ou qui était en train de le faire. On peut tout savoir et pourtant avoir à la fois envie de tuer et de mourir à la vue d’une jubilante image de femme passée au hache-viande sur la couverture d’un magazine national, aussi corrompu que le magazine puisse être. On peut tout savoir et pourtant refuser encore, quelque part au fond de soi, de croire que la violence individuelle et sociale envers les femmes sanctionnée par la société soit illimitée, imprévisible, omniprésente, continuelle, impitoyable et d’un sadisme parfaitement désinvolte et bienheureux. On peut tout savoir et pourtant être incapable d’accepter le fait que la sexualité et le meurtre soient à ce point amalgamés dans la conscience mâle, que la première soit impossible et impensable sans la possibilité imminente de l’autre. On peut tout savoir et pourtant, au fond de soi, refuser encore d’accepter que l’anéantissement des femmes soit pour les hommes la source de leur pensée et de leur identification. On peut tout savoir et pourtant vouloir encore désespérément tout oublier parce que si l’on regarde en face tout ce que nous savons, on se demande si la vie vaut la peine d’être vécue.

Tous les pornographes, anciens et modernes, graphiques ou littéraires, vulgaires ou aristocratiques, mettent de l’avant la même affirmation : le plaisir érotique des hommes trouve son origine et son fondement dans la destruction sauvage des femmes. Le marquis de Sade (que les universitaires mâles appellent « le divin marquis »), le pornographe le plus honoré au monde a écrit dans un de ses moments de plus grande civilité et sobriété : « Je n’aurais jamais raté de femme si j’avais été bien sûr de la tuer après (4). » L’érotisation du meurtre est l’essence de la pornographie, comme elle est l’essence de la vie. Le tortionnaire peut être un policier en train d’arracher les ongles d’une victime dans une cellule de prison ou un homme soi-disant normal qui caresse le projet d’essayer de baiser une femme à mort. Pour les hommes, en fait, le processus du meurtre – les coups et le viol sont des étapes de ce processus – est l’acte sexuel fondamental en réalité et/ou en imagination. En tant que classe, les femmes doivent rester asservies, enchaînées à la volonté sexuelle des hommes parce que ceux-ci ont besoin, pour alimenter leur appétit et leur performance sexuelles, de cette reconnaissance de leur auguste droit de tuer, peu importe qu’ils l’exercent dans toute son ampleur ou seulement en partie. Sans Ies femmes comme victimes réelles ou potentielles, les hommes sont. comme on dit dans l’habituel jargon aseptisé, « sexuellement disfonctionnels ». On retrouve cette même motivation parmi les homosexuels mâles chez qui le pouvoir et/ou les conventions désignent certains mâles comme femelles ou efféminés. La pléthore de cuir et de chaînes chez les homosexuels, et la nouvelle mode chez les gais adultes soi-disant progressistes de prendre la défense des réseaux organisés de prostitution de jeunes garçons, témoignent de l’immuabilité de cette compulsion des mâles à dominer et à détruire qui est la source même de leur plaisir sexuel.

L’aspect le plus terrible de la pornographie, c’est qu’elle révèle la vérité sur les mâles, et son aspect le plus pernicieux, c’est qu’elle impose cette vérité mâle comme si c’était la vérité universelle. Ces descriptions de femmes enchaînées que l’on torture sont censées représenter nos aspirations érotiques les plus profondes. Et quelques-unes d’entre nous le croient, n’est-ce pas ? L’aspect le plus important de la pornographie, c’est que les valeurs qui y sont charriées sont les valeurs partagées par tous les hommes. C’est là un fait capital que la droite comme la gauche mâles, de manières qui sont différentes mais qui se renforcent mutuellement, veulent dissimuler aux femmes. La droite mâle veut cacher la pornographie, la gauche veut cacher sa signification. Les deux veulent que la pornographie soit accessible afin que les hommes puissent y trouver réconfort et énergie. La droite veut un accès secret à la pornographie : la gauche, un accès public. Mais que la pornographie soit ou non visible, il n’en reste pas moins que les valeurs qu’elle véhicule sont les valeurs exprimées dans les actes de viol et dans le phénomène des femmes battues, dans le système juridique, dans la religion, dans l’art et la littérature, dans la discrimination économique systématique contre les femmes, dans les académies moribondes ; et par ceux que l’on dit bons, sages, généreux et éclairés dans tous ces domaines. La pornographie n’est pas une forme d’expression isolée et distincte du reste de la vie ; c’est une forme d’expression toujours parfaitement harmonisée à la culture au sein de laquelle elle s’épanouit. Et cela reste vrai, que la pornographie soit légale ou illégale. Dans un cas comme dans l’autre, la pornographie permet de perpétuer la suprématie mâle et les crimes de violence envers les femmes car elle conditionne, entraîne, éduque et incite les hommes à mépriser les femmes, à les utiliser et à leur faire mal. La pornographie existe parce que les hommes méprisent les femmes, et les hommes méprisent les femmes en partie parce que la pornographie existe.

Quant à moi, la pornographie me détruit comme jamais la vie n’a pu le faire, du moins jusqu’à maintenant. Quelles que soient les luttes et les difficultés que j’aie connues dans ma vie, j’ai toujours eu le désir de trouver un moyen de continuer même si je ne savais pas comment, pour vivre un jour de plus, apprendre une chose de plus, faire encore une promenade, lire encore un livre, écrire un autre paragraphe, voir encore un ami, aimer encore une fois. Quand je lis ou que je vois de la pornographie, je voudrais que tout s’arrête. Pourquoi, me dis-je, pourquoi sont-ils si diaboliquement cruels et si diaboliquement fiers de l’être ? Parfois, c’est un détail qui me rend folle. Je regarde, par exemple, une série de photographies : une femme se tranche les seins au couteau, se barbouille le corps de son propre sang, s’enfonce une épée dans le vagin. Et elle sourit. C’est ce sourire qui me rend folle. Ou bien j’aperçois une immense vitrine entièrement recouverte avec les pochettes d’un disque. L’image sur la pochette représente une vue de profil des cuisses d’une femme. Sa fourche est suggérée parce que nous savons qu’elle est là ; on ne la voit pas. Le titre du disque clame : Plug Me to Death [Enfonce-moi à mort]. Et c’est l’emploi de la première personne qui me rend folle. « Enfonce-moi à mort ». Cette arrogance. Cette impitoyable arrogance. Comment cela peut-il continuer ainsi, ces images, ces idées et ces valeurs dénuées de tout sens, entièrement brutales, ineptes, se répandent jour après jour, année après année, emballées, achetées et vendues, publiées, persistantes ? Personne ne veut arrêter cela, nos chers intellectuels le défendent, d’élégants avocats progressistes plaident en sa faveur et des hommes de tous les milieux ne peuvent et ne veulent vivre sans cela. Et la vie, qui est tout pour moi, perd tout son sens car ces célébrations de la cruauté détruisent ma capacité même de sentir, d’aimer et d’espérer. Je hais les pornographes par-dessus tout parce qu’ils me privent de l’espoir.

La violence psychique dans la pornographie est en elle-même et par elle-même intolérable. Elle agit sur vous comme une matraque jusqu’à ce que votre sensibilité soit complètement écrasée et que votre cœur s’arrête de battre. On est paralysée.

Tout s’arrête. On regarde les pages ou les images et on sait : c’est cela que veulent les hommes, c’est cela qu’ils ont toujours eu et qu’ils refusent d’abandonner. Comme le faisait remarquer la lesbienne féministe Karla Jay dans un article intitulé « Pot, Porn, and the Politics of Pleasure » [Le « pot », la porno et la politique du plaisir], les hommes sont prêts à se passer de raisins, de laitue, de jus d’orange, de vin portugais et de thon , mais pas de pornographie. Et bien sûr, on voudrait la leur arracher, la brûler, la déchirer, y jeter des bombes et raser au sol leurs cinémas et leurs maisons de publication. On a le choix entre adhérer à un mouvement révolutionnaire et s’abandonner au désespoir. Peut-être ai-je trouvé la véritable source de mon désespoir : nous ne sommes pas encore devenues un mouvement révolutionnaire.

Ce soir, comme d’autres femmes l’ont fait dans des villes du monde entier, nous allons reprendre la nuit et marcher dans les rues toutes ensemble car, dans tous les sens du terme, aucune de nous ne peut marcher seule. Toute femme, qui marche seule devient une cible. Elle sera pourchassée, harcelée et souvent en butte à la violence psychique ou physique. Ce n’est qu’ensemble que nous pouvons marcher avec un peu de sécurité, de dignité et de liberté. En marchant ensemble ce soir, nous proclamerons à la face des violeurs et de ceux qui battent leur femme que leurs jours sont comptés et que notre heure est venue. Et demain, que ferons-nous demain ? Car, mes soeurs, en vérité c’est tous les soirs qu’il faut reprendre la nuit sinon, la nuit ne nous appartiendra jamais. Et quand nous aurons conquis la noirceur, il nous faudra revenir vers la lumière pour reconquérir aussi le jour et le faire nôtre. C’est là notre choix et notre obligation. C’est un choix révolutionnaire et une obligation révolutionnaire. Pour nous, les deux sont inséparables, comme nous devons être inséparables dans notre combat pour la liberté. Plusieurs d’entre nous ont déjà marché de nombreux kilomètres – des kilomètres courageux et difficiles – mais nous ne sommes pas encore rendues assez loin. Ce soir, à chaque pas et à chaque souffle, nous devons nous engager à aller jusqu’au bout : jusqu’à ce que nous ayons transformé cette terre que nous foulons, qui est pour le moment une prison et une tombe, en notre chez-nous joyeux et légitime. Nous devons le faire et nous le ferons, pour notre propre bien et pour celui de toutes les femmes, pour toujours.