Repenser les rapports sociaux de sexe, de classe et de “race” dans la mondialisation néolibérale1

Jules Falquet

Sur http://www.cedref.univ-paris7.fr

Aux migrantes “seules”,
au Réseau pour l’autonomie juridique des femmes immigrées, réfugiées et exilées (RAJFIRE)
et à Flora Tristan, la première à avoir souligné, dès 1835,
la nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères

Pour situer mon approche, il faut préciser que je suis une femme, universitaire, blanche, de nationalité française et vivant aujourd’hui en France, impliquée dans cette réflexion d’un point de vue théorique mais aussi politique. Depuis la Première rencontre internationale contre le néolibéralisme et pour l’humanité, invitée par le mouvement zapatiste du Chiapas à l’été 1996, je m’efforce d’analyser la mondialisation néolibérale avec les instruments fournis notamment par un ensemble de mouvements sociaux “progressistes” d’Amérique latine et des Caraïbes (le mouvement zapatiste mexicain, celui des Sans-terre du Brésil et les mouvements féministe et lesbien du continent), ainsi que par de nombreuses féministes Noires ou racisées. Cependant, il m’est difficile d’en présenter une analyse unifiée, tant elle est complexe, contradictoire et sans cesse en devenir. Toujours est-il que la mondialisation néolibérale est l’occasion, pour moi, de constater les insuffisances criantes des trois grands courants d’analyse auxquels je me rattache : le matérialisme historique, le féminisme radical et l’anti-impérialisme-anti-colonialisme.


Ce sont surtout les interpellations des féministes racisées et/ou prolétarisées et/ou lesbiennes qui me semblent devoir être entendues et creusées, si nous souhaitons produire une théorie et une pratique utiles à la transformation sociale radicale plus que jamais nécessaire. En particulier, je crois  indispensable d’intégrer pleinement dans nos analyses les effets conjugués de plusieurs rapports sociaux de pouvoir : de sexe (incluant la sexualité), de classe et de “race”. Je partirai de l’hypothèse que ces rapports ne sont ni simplement superposés ou additionnés, ni intersécants (Crenshaw, 1995). Je les pense plutôt imbriqués (pour la première formulation du concept : Combahee River Collective, 1986 [1979]) et même consubstantiels (Kergoat, dans ce même numéro) et co-formés (Bacchetta, 2006). J’essaierai ici de montrer comment fonctionne cette co-formation à partir d’un objet concret : la ré-organisation de la division du travail provoquée par la mondialisation néolibérale, et tout particulièrement du « travail considéré comme féminin », qui modifie simultanément les rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe.

Certes, la mondialisation n’est pas radicalement nouvelle : elle s’enracine dans la longue histoire du capitalisme, de l’esclavage, de la colonisation-décolonisation et des mutations des systèmes patriarcaux. Cependant, elle produit de profondes transformations. Les discours optimistes, de légitimation de cette mondialisation, parlent d’extension de la démocratie, de “participation”, d’égalité et de prospérité croissante pour toutes et tous. Les analyses critiques, empiriques, soulignent plutôt le creusement vertigineux des inégalités et de l’exploitation, de sexe, de classe, de “race”2 et Nord-Sud3. Elles s’interrogent, aussi, sur les recompositions à l’oeuvre : les classes sociales ont-elles disparu? Un nouveau prolétariat est-il en train d’apparaître et qui le compose? Le racisme a changé : moins biologique, plus “culturel” mais toujours vif, comment opère-t-il aujourd’hui? Enfin, on entend souvent dire que l’égalité des sexes n’a jamais été aussi proche, alors même que l’on sait pertinemment que les femmes, les fillettes et les femmes âgées constituent l’immense majorité des personnes les plus appauvries de la planète : comment l’expliquer?


Je procéderai en deux temps. D’abord, en soulignant les apports et les insuffisances des travaux sur la mondialisation néolibérale qui tentent de la comprendre comme transformation du “système-monde” et comme internationalisation de la reproduction sociale. Ensuite, je proposerai quelques pistes pour repenser la “règle du jeu” aujourd’hui dominante : d’un côté la nécessité de saisir le continuum qui lie le travail domestique, sexuel et “reproductif”, même s’il est exercé par toutes sortes de personnes dans des foyers beaucoup plus vastes et plus ouverts que ce qu’on a coutume de les considérer, de l’autre, le rôle de l’Etat-Nation, basé sur un système politique hétérosexuel, dans l’organisation de la circulation et de la capacité juridique des personnes.

1. Les limites de l’existant

Nous acceptons ici partiellement l’analyse de Marx, puis de Braudel (1985) et Wallerstein (1974, 1980, 1989), ainsi que des théories de la dépendance et leurs avatars, qui lisent de vastes pans de l’histoire planétaire comme des effets de l’expansion du système-monde capitaliste —même si cette expansion n’est pas linéaire, si d’autres facteurs multiples entrent en jeu et si le monde “occidental” où s’est développé le capitalisme est loin d’être le centre de l’histoire comme l’ont si bien souligné Gilroy (2003 [1993]) ou Chaudhuri (1990). Cependant, deux assomptions centrales des théories du système-monde capitaliste, liées entre elles, posent problème. D’abord, l’idée d’une “prolétarisation” croissante et inévitable de la main d’oeuvre : dans les faits, elle n’a pas véritablement eu lieu. Ou plus précisément, que faut-il comprendre par “prolétarisation”? Ensuite, l’idée selon laquelle le passage du féodalisme au capitalisme aurait nécessairement réduit les rapports sociaux non-capitalistes à l’état de survivances appellées à une rapide extinction et marginaux dans l’analyse —or, ces rapports subsistent manifestement.

Comme nous allons le voir, c’est précisément cette co-formation des rapports de production capitalistes (les rapports d’exploitation salariée) et des rapports de production “non capitalistes” (les rapports d’appropriation —servage, esclavage et sexage mis en évidence magistralement par Colette Guillaumin 1992 [1978]), qui doit être au coeur de notre analyse. En effet, toute la question est de savoir comment sont co-construites l’extraction de travail moyennant salaire, l’extraction de travail gratuit et surtout, tout ce qui se trouve entre ces deux “extrêmes” et que nous appellerons ici “travail dévalorisé”. Nous faisons l’hypothèse que la mondialisation néolibérale pousse aujourd’hui la plupart de la main d’oeuvre “au centre”, vers un travail qui n’est plus tout à fait gratuit, mais qui n’est certes pas “correctement” rémunéré ni pleinement “prolétaire” et qui ne le deviendra jamais.

A. Incorporer la “race” aux analyses marxiennes ?


Pour comprendre la “crise” du capitalisme, Balibar et Wallerstein, dans un ouvrage devenu classique, Race, nation, classe, Les identités ambiguës (1988), proposent une série d’hypothèses sur l’apparition d’un “nouveau racisme” (Balibar) et sur le rôle du “foyer domestique” (Wallerstein). Ils constatent en effet que la “prolétarisation” annoncée par Marx ne s’est pas produite comme prévu. Or, ils soulignent que l’une des principales contradictions du capitalisme est la nécessité d’arbitrer entre des intérêts à court terme et à long terme (maximiser la plus-value en abaissant les salaires et par le travail gratuit, tout en maintenant une demande solvable pour consommer les marchandises produites). Le système capitaliste doit donc organiser la permanente “transformation sociale de certains processus de production de travail non salarial en travail salarié […]. C’est cela que l’on veut exprimer en parlant de ‘prolétarisation’.”4 Mais paradoxalement, “l’aspect principal de la prolétarisation […] n’est pas, selon [Wallerstein] la généralisation du travail salarié”5. Ainsi, Balibar et Wallerstein font apparaître entre le travail non salarié et le travail salarié, une figure providentielle qui permet de réguler ces “vases communiquants” et que je propose de nommer « travail dévalorisé ». Si Balibar et Wallerstein ne le définissent guère par la suite, il me semble pour ma part crucial de le placer au coeur du débat, ainsi et surtout que les personnes appelées à le réaliser.

Quelle est en effet la main-d’oeuvre poussée vers ce type de travail? Selon Wallerstein, “Le racisme est la formule magique […] qui permet d’étendre ou de contracter […] le nombre de ceux qui sont disponibles pour les salaires les plus bas et les rôles économiques les moins gratifiants. […] A un segment important de la force de travail, il justifie que soit attribuée une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique pourrait jamais justifier.”6 Balibar complète l’analyse en affirmant que le racisme “classique” s’est transformé à partir des années 1980 en racisme contre la population migrante, qui opère une fusion (potentiellement toujours déjà-là) entre “race” et classe : “le racisme anti-immigrés réalise l’identification maximale de la situation de classe et de l’origine ethnique (dont les bases réelles ont toujours existé dans la mobilité inter-régionale, internationale ou intercontinentale de la classe ouvrière, tantôt massive et tantôt résiduelle, mais jamais abolie, qui est précisément l’un des traits spécifiquement prolétariens de sa condition).”7

Ainsi, Balibar et Wallerstein placent clairement les rapports sociaux de race dans la continuité des rapports de classe. Concernant les rapports sociaux de sexe, leur analyse est bien moins convaincante. Dans le chapitre “Universalisme, racisme, sexisme : les tensions idéologiques du capitalisme”, Wallerstein affirme que : “Ce que j’ai appelé l’ethnicisation de la force de travail a pour fin de rendre les salaires très bas pour des segments entiers de la force de travail. De tels bas salaires sont uniquement possibles parce que les salariés sont maintenus dans des structures familiales [… qui] nécessitent un investissement considérable en travail dans les activités dites de “subsistance”, non seulement de l’homme, mais dans une plus grande mesure de la femme, des enfants et même des gens âgés…”8 Ni lui ni Balibar ne font, dans tout le reste de l’ouvrage, la moindre allusion aux innombrables théories féministes qui ont pourtant souligné à l’envi que les rapports sociaux de sexe permettaient eux aussi “magiquement” que soit attribuée aux femmes une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique pourrait jamais justifier.


D’autres analystes ont développé ces propositions de Balibar et Wallerstein, en montrant comment les lois et les politiques migratoires créent différentes catégories de migrant-e-s, incluant les “sans-Papier-e-s” (Fassin et Al, 1997), ce qui permet de diviser et d’affaiblir encore plus la “classe”. Certain-e-s mettent en évidence des phénomènes nouveaux comme la “délocalisation sur place” (Terray, 1999). D’autres, soulignant les continuités entre esclavage et salariat, font apparaître le “salariat bridé”, appuyé sur le racisme des politiques migratoires, comme un puissant mécanisme de régulation du salariat classique (Moulier Boutang, 1998).


On le voit, ces analyses tentent de comprendre comment les classes et le salariat sont modifiés par la nouvelle gestion de la mobilité de la main d’oeuvre, c’est-à-dire par des politiques migratoires de plus en plus restrictives organisées autour d’une redéfinition du racisme et productrices de diverses catégories précarisées. Cependant, elles échouent à prendre pleinement la mesure d’un phénomène concommittant : le fait qu’une proportion considérable de la migration est féminine. Ravenstein avait pourtant montré dès 1885 que les femmes émigraient même davantage que les hommes sur de courtes distances. Aujourd’hui, il devient quasiment impossible d’éluder plus longtemps cette question : l’ONU elle-même affirme que la moitié des migrations internationales sont le fait de femmes (qui  continuent à émigrer aussi à l’intérieur de chaque pays).

B. Internationalisation de la reproduction sociale : le sexe des politiques sociales, migratoires et de travail

A la même période que Balibar et Wallerstein, pour analyser non plus la crise du capitalisme mais la mondialisation triomphante, Saskia Sassen a proposé une réflexion pionnière sur les “dessous” de l’hyper-mobilité des capitaux et des cadres hautement qualifié-e-s (1991). Elle a mis en évidence l’existence d’une main d’oeuvre migrante et précarisée, majoritairement féminine et du Sud (racisée), pour assurer à bas prix le travail souterrain, invisible, souvent informel et pourtant indispensable de la mondialisation dans les métropoles globales. En rendant visible ces circuits alternatifs de la globalisation, elle a ouvert la voie à d’autres analyses de l’internationalisation du travail de reproduction sociale.

De nombreuses chercheuses se sont penchées sur la redistribution vers des femmes du Sud migrantes du “sale travail”, en particulier du travail domestique (Anderson, 2000 ; Chang, 2000 ; Hondagneu-Sotelo, 2001 ; Parreñas, 2002). D’autres ont analysé le transfert du travail d’élevage des enfants vers des “nannies” et des nounous migrantes, dont l’amour maternel est construit comme une propriété naturelle (en tant que femme et en tant qu’issues de “cultures” valorisant la maternité et l’amour : Hochschild, 2002). L’exploitation de leur travail et de leur amour provoque en cascade de nouveaux transferts de main d’oeuvre, qu’Hochschild caractérise comme des “chaînes de care globales” (2000).


Ces analyses doivent être insérées dans une réflexion générale sur la réorganisation du travail amenée par la réforme néolibérale de l’Etat, qui consiste à cesser d’assurer une grande partie des services, principalement le travail de reproduction sociale. Alors que Sylvia Walby avait montré dès 1990 que la Grande Bretagne était passée, avec le développement du Welfare State, d’un patriarcat privé à un patriarcat public, la chute des systèmes « socialistes » dans le monde et le démantèlement du pacte social-démocrate en Europe a replacé cette énorme charge de travail sur le secteur privé et sur la famille. Or, ce qui est nouveau, ce n’est pas que la classe des hommes se soit défaussée sur la classe des femmes de ce travail, mais plutôt la manière dont les femmes des pays industrialisés et les femmes privilégiées des pays du Sud ont été poussées à se défausser à leur tour sur d’autres personnes, majoritairement des femmes migrantes (illégalisées ou non), qui leur sont offertes sur un plateau d’argent par les politiques migratoires et sociales des différents Etats, tant importateurs qu’exportateurs de main d’oeuvre (Walby, 1997 ; Marchand & Sisson Runyan, 2000). En effet, il ne s’agit pas seulement de constater que les femmes sont un volant d’ajustement rêvé du système, amortissant la crise par leur sur-travail sous-payé (ATTAC, 2003 ; Bisilliat, 2003 ; Falquet et Al., 2006 ; Hirata & Le Doaré, 1998 ; TGS, 2001 ; Wichterich, 1999), mais bel et bien comment le sexe, la “race” et la classe sont mobilisés et ré-organisés pour construire une nouvelle division sociale du travail au niveau de la famille, de chaque Etat et de l’ensemble du globe.


Diane Sainsbury (1993) est une des premières à interroger les différentes formes de Welfare State en fonction de ce qu’elles amènent non pas tant en termes de démarchandisation, mais de défamilialisation des tâches de reproduction sociale. D’autres ont ensuite analysé les liens entre l’organisation de la reproduction sociale dans chaque Etat, le type de care requis et le type de migration féminine “drainée” pour répondre aux besoins de care des différents Etats. Ainsi, Eleonore Kofman et Al. (2001) ont décrit la gestion sexuée des migrations internationales en Europe en fonction des évolutions des politiques de Welfare, tandis que Francesca Bettio et Janneke Plantenga (2004) travaillaient sur les différents régimes de care, puis le care drain et les migrations féminines dans le sud de l’Europe (Francesca Bettio et Anna Maria Simonazzi, 2006), ou d’autres encore sur la question des soins aux personnes âgées (par exemple Florence Degavre et Marthe Nyssens (à paraître)).

Une autre piste importante est ouverte par Evelyn Nakano Glenn pour les Etats-unis  (2002), à la suite des premières remarques d’Angela Davis (1983). Glenn fait le lien entre la “race”, le genre et la mise en forme du marché du travail. Elle souligne la persistance historique, depuis l’esclavage, de l’assignation de certaines catégories de population (les femmes, les Noir-e-s) à un travail de care extorqué. Surtout, elle montre comment l’Etat et la loi privent de droits et de citoyenneté les catégories de la population assignées au care —de l’esclavage à la servitude sous contrat, jusqu’à aujourd’hui. Cette réflexion permet de développer l’analyse dans deux directions. D’abord, les rapports entre colonisation, esclavage, politiques migratoires et privation de droits et de citoyenneté pour de vastes secteurs de la population mondiale. Ensuite, les liens entre les discours de la citoyenneté, de la démocratie et de l’éthique du care, comme permettent de le penser les textes rassemblés par Laugier et Paperman (2005) —il s’agira ici de voir comment ces discours se rattachent à l’émergence d’un nouveau modèle post-social-démocrate cherchant à se légitimer.

2. Dévoiler les règles du jeu ?

1. Vers une conceptualisation du “travail considéré comme féminin”


Les analyses de l’internationalisation de la reproduction sociale tendent à maintenir une séparation analytique entre les trois grandes tâches généralement dévolues aux femmes : le travail d’entretien des membres du groupe familial, le travail sexuel et le travail de production et d’élevage des enfants. Certes, les féministes matérialistes ont souligné très tôt les liens entre ces trois domaines. Colette Guillaumin a montré que le sexage permettait l’appropriation conjointe du corps et de ses produits, de la sexualité et de la force de travail (1992 [1978]). Pour sa part, Paola Tabet a étudié d’une part la reproduction des femmes comme un travail au sens marxien (2002 [1985]), et d’autre part l’échange économico-sexuel entre femmes et hommes comme un continuum liant les “putes” et les femmes mariées —toutes fournissant, dans des proportions variées, une combinaison de travail sexuel et de travail « domestique » et émotionnel (2004). Cependant, ses deux analyses sont restées juxtaposées. De son côté, Gail Pheterson a montré comment le stigmate de la prostituée, susceptible d’être appliqué à toutes les femmes, permettait de restreindre la mobilité des femmes (2001 [1996]).

Aujourd’hui, d’importants travaux mettent en évidence des continuités entre l’emploi domestique et diverses formes de prostitution, ces deux activités étant exercées successivement ou simultanément par certaines migrantes (Oso, 2003), en particulier les femmes venues “seules” (Moujoud, 2007), surtout lorsque les législations migratoires et du travail les précarisent et les poussent dans l’illégalité et la clandestinité (à propos des « travailleuses du sexe » : Guillemaut, 2007) —la plupart des migrantes étant réduites par la loi à un statut de dépendantes vis-à-vis de pères ou de maris (sur la législation en France : Lesselier, 2003). Concernant le travail de production d’enfants, une fois posés les liens étroits unissant nationalisme et interventions sur la reproduction des femmes (Yuval Davis, 1991), des analyses féministes ont montré les liens entre nouvelles technologies reproductives et nationalisme, sous le contrôle de l’Etat, (Kahn, 2007 à propos d’Israël). D’autres travaux insistent sur le rôle des Institutions internationales dans la promotion à l’échelle planétaire de politiques démographiques sexistes et racistes (Falquet, 2003 ; Ströbl, 1994). Il nous semble nécessaire de faire la synthèse de ces analyses en les poussant dans trois directions.

D’abord, en reconnaissant l’existence d’un véritable continuum entre ces trois formes de travail : le travail d’entretien (domestique et/ou communautaire), le travail sexuel et le travail de production-élevage des enfants. Le phénomène des mail-orders brides (où des femmes de pays appauvris tentent d’échanger par mariage leur disponibilité pour ces trois types de travail, non seulement contre le fameux “entretien” analysé par Delphy (1998) mais contre la nationalité aux multiples avantages d’un-e autochtone d’un pays sur-développé), pourrait être un point d’entrée pour cette analyse, à partir des nouvelles formes de mobilité internationale des femmes dans le cadre néolibéral9. Je propose d’appeller ce continuum de travail, rémunéré ou non, le “travail considéré comme féminin”. Il constitue la plus grande partie du “travail dévalorisé” dont Balibar et Wallerstein cherchaient les principaux exécutants dans la population immigrée. La perspective de la co-formation des rapports de pouvoir explique que ce travail peut certes être exercé par des individus de sexe masculin, notamment s’ils sont ethnicisés et naturalisés dans ce but (migrants, esclaves ou colonisés), mais surtout que l’immense majorité de ce travail reste la responsabilité par excellence des personnes socialement construites et considérées comme des femmes.

Ensuite, il importe de voir le rôle que jouent tant les Etats que les Institutions internationales dans la gestion globale de la main d’oeuvre, par le biais des politiques démographiques, migratoires et de main d’oeuvre (organisation des services publics et du marché du travail) —mais aussi par le renforcement du militarisme (Enloe, 1989, 2000), l’augmentation des guerres, des déplacements de population et des camps de réfugié-e-s (Agier, 2003), ou encore l’enfermement massif de certains secteurs de la population (pour les Etats-unis, champions en la matière : Davis, 2006). Main dans la main, Etats et Institutions internationales participent également, dans le cadre des nouvelles politiques de « développement », à la promotion du tourisme et au développement concommitant du travail du sexe (Falquet, 2006). Enfin, par le biais de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) notamment, Etats et Institutions internationales planifient la mise au travail des femmes. Ainsi, les pays de l’OCDE se sont fixé l’objectif de 60% des femmes sur le marché du travail en 2010 (objectif de Lisbonne, 2000). Etats et Institutions internationales tentent de présenter ce projet comme l’aboutissement des revendications d’égalité des femmes et le couronnement d’un modèle social-démocrate sensible au genre —nous reviendrons sur ce thème, central dans leur  tentative de légitimation du nouvel ordre mondial post-Welfare State.

Enfin, il faut re-conceptualiser le foyer « domestique ». En effet, non seulement ses dynamiques sont profondément marquées par les politiques publiques nationales et internationales, mais sa composition et ses limites ne sont pas celles qui servent généralement de paradigme pour l’analyse. D’abord, la majorité des foyers s’éloignent considérablement des modèles “occidentaux” de famille nucléaire qui ont servi de base à de nombreuses constructions théoriques, comme l’ont bien montré les travaux des Black feminists (Hill Collins, 2005) et de nombreuses féministes du Sud. Ensuite, un bon tiers des foyers dans le monde sont dirigés non par des hommes, mais par des femmes (Bisilliat, 1996). Surtout, parce que la mondialisation modifie profondément leur équilibre, en y introduisant physiquement ou en pointillés de plus en plus d’étrangèr-e-s qui contribuent puissamment à la réalisation du travail qui est censé y être accompli. Parmi ces étrangèr-e-s, on trouve des femmes de ménage migrantes (venues de la campagne ou de l’étranger), des gardes-malades et des infirmières, mais aussi des jardiniers, boys ou chauffeurs, et même des mères porteuses et des travailleuses du sexe, qui fournissent images pornographiques ou prestations sexuelles à domicile ou à l’occasion de déplacements de loisirs. Ici, les enjeux Nord-Sud sont flagrants, mais il faut souligner que cette division du travail s’organise aussi à l’échelle de chaque pays, en fonction de systèmes racistes, de classe, de caste et coloniaux, locaux.

Il faut par ailleurs penser ces questions non seulement pour les foyers privilégiés du Nord et du Sud, mais aussi pour les autres. Un stimulant travail de synthèse de Laura Oso (à paraître) montre que les différents “foyers transationaux” (on pourrait ajouter « trans-régionaux ») crées par la migration néolibérale sont centraux pour la compréhension des stratégies de reproduction des foyers et des Etats du Nord, mais aussi de ceux du Sud. Surtout, Oso montre que ces foyers sont une des clés empiriques et théorique de l’analyse d’une double imbrication. D’une part, entre reproduction au Sud et reproduction au Nord. D’autre part, entre reproduction gérée dans le cadre de la famille et reproduction gérée par l’Etat.

B. Hétérosexualité et co-formation des rapports de pouvoir


Un spectre hante les théories de la co-formation des rapports de pouvoir : l’hétérosexualité. Ce concept d’hétérosexualité a été forgé par les lesbiennes-féministes, dont Monique Wittig reste la principale théoricienne (2001 [1980]). Contrairement à l’usage courant qui en affaiblit considérablement la portée, l’hétérosexualité dont nous parlons ici a assez peu à voir avec les pulsions et pratiques sexuelles : il s’agit d’une puissante institution sociale, largement adossée à l’Etat et à la Nation et qui joue un grand rôle dans la circulation des personnes. Nous allons voir qu’elle contribue centralement, non seulement à l’organisation de l’alliance, de la filiation et de l’héritage, mais plus profondément encore à la construction et à la naturalisation des sexes, mais aussi des races et des classes.

Le point de départ et d’arrivée des rapports sociaux de pouvoir est l’accès aux ressources. Or, si le travail est l’un des moyens d’essayer d’accumuler des richesses, c’est rarement le meilleur : l’alliance et l’héritage sont bien plus rapides. Mais la liberté de choisir ses alliances, la possibilité d’établir une filiation légitime et de prétendre à recevoir ou à transmettre un héritage, sont réglées par  l’hétérosexualité. Le thème a été insuffisamment exploré. En effet, si en France, dès les années 70, Christine Delphy a eu l’intuition de l’importance, pour les rapports sociaux de sexe, de la transmission du patrimoine (1998), elle n’a guère poursuivi dans cette direction. Ce n’est que bien plus tard que des chercheuses comme Carmen Diana Deere et Magdalena León (2001) se sont attelées à une étude systématique de la législation du mariage et de l’héritage en Amérique latine et aux Caraïbes, convaincues que c’était davantage dans ce possible accès à la propriété (en l’occurence, de la terre), que dans le salariat, que résidait une possible amélioration du sort des femmes. Cependant, il manque à cette analyse un réflexion critique sur le mariage et la famille, en tant qu’un des grands centres de l’exploitation du travail “considéré comme féminin”.


Le “mariage” non-hétérosexuel peut-il subvertir réellement cette organisation du travail et de l’accès aux ressources ? Les luttes des mouvements lesbiens, gays, bi, trans et queer à ce sujet méritent d’être examinées avec soin, car elles sont ambivalentes. D’un côté, obtenir de certains Etats10 un commencement de droit au mariage et à l’héritage permet d’ouvrir une brèche. Cependant, la difficulté à avancer sur la reconnaissance de la filiation révèle la menace que représente cette revendication : le problème n’est pas peut-être pas tant le bien-être psychique supposé des enfants, que la possibilité de faire circuler le patrimoine social et économique selon des lignes qui ne seraient pas celles de la famille patriarcale et patrilinéaire dominante —ce sur quoi le recueil de textes sur les sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales de Nicole Claude Mathieu (2007) jette un éclairage particulièrement important. Pourtant, il ne suffit pas de changer le sexe des marié-e-s pour altérer les structures des rapports sociaux (Mathieu, 1991 [1989]). En effet, si l’on n’essaie pas de mettre en place d’autres arrangements “économico-sexuels” (pour reprendre le concept de Tabet, 2004) entre les personnes que le « couple », peu de choses auront changé (Falquet, 2006 b). Ainsi que Wittig l’avait clairement indiqué, ce n’est pas tant sur la sexualité lesbienne (homosexuelle ou queer) comme une sexualité “autre” qu’il faut se pencher, mais bel et bien sur l’hétérosexualité comme institution (2001 [1980]).

Rapellons d’abord que l’hétérosexualité construit et naturalise les sexes —non pas tant en vue de la sexualité que du travail. C’est en tout cas ainsi qu’on peut lire Lévi Strauss : selon Gayle Rubin, en affirmant que c’est la division sexuelle du travail, socialement construite, qui oblige à la formation d’unités « familiales » comprenant au moins une femme et un homme, Lévi Strauss a été dangeureusement près de dire que l’hétérosexualité est un processus institué. Elle a montré aussi que la division sexuelle du travail fonctionnait grâce au tabou de la similitude entre hommes et femmes, intimement lié au tabou de l’homosexualité (1998 [1975]). Enfin, il est manifeste qu’indépendamment de ses pratiques sexuelles réelles, la menace d’être stigmatisée comme lesbienne est un puissant moyen de nier à n’importe quelle femme l’accès aux “travaux d’hommes” les plus prestigieux et les mieux rémunérés (Pharr, 1988). Ce que Monique Wittig a condensé dans son affirmation lapidaire : “les lesbiennes ne sont pas des femmes” (2001 [1980]). En effet, en refusant sciemment de s’unir à des hommes, certaines femmes refusent de travailler pour eux —ce sont celles que Wittig a appelées lesbiennes, pour les différencier des femmes ayant des pratiques sexuelles homosexuelles mais ne remettant pas en cause leur lien de travail avec les hommes. Cependant, la question de l’appropriation collective des femmes (Guillaumin, 1992 [1978]) reste entière, tant que l’on ne voit pas que l’hétérosexualité ne construit pas que le sexe.


En effet, l’hétérosexualité intervient aussi dans les processus de reproduction et de naturalisation de la “race” et de la classe. Puissant est le mythe selon lequel les prolétaires et les racisé-e-s naissent “tout naturellement” de l’union hétérosexuelle de deux prolétaires ou de deux personnes racisées. Pourtant, rien n’est plus complexe que d’assurer les unions socialement convenables. Si l’on prend le cas des tensions entourant la production de la “race”, il est intéressant de voir comment une des plus importante des preuves de solidarité de “race” demandée par les hommes racisés aux femmes racisées, est souvent de se marier avec eux et d’élever leurs enfants. Cette question est au coeur du nationalisme (Yuval Davis, 1997), elle a déchiré les peuples colonisés, elle a traversé le mouvement Noir aux Etats-unis (Smith, 1983) et interroge aujourd’hui les descendant-e-s de migrant-e-s. Car la racialisation de l’hétérosexualité n’est pas la même selon le sexe : pour beaucoup d’hommes, l’exogamie “raciale” est un droit, alors que pour la majorité des femmes, l’endogamie « raciale » est un devoir sacré. L’enjeu que constitue, tant pour les majoritaires que pour les minoritaires, l’union de femmes racisées avec des hommes plus “clairs” mériterait d’être approfondi selon les contextes historiques et politiques. D’autant qu’il recoupe des enjeux de classe, où l’hétérosexualité intervient également à plein, mais avec des attentes sexuées différentes. En effet, dans ce domaine, on estime souvent normal que les femmes épousent des hommes d’une classe supérieure ou égale à la leur : il faudrait analyser en quoi la fidélité de classe attendue d’elles est différente de la fidélité de “race”.

Ainsi, la réflexion doit être poursuivie, afin de comprendre comment le système de l’hétérosexualité, fortement structuré par les lois et les politiques de l’Etat national, organise la circulation des personnes selon le sexe, la classe et la “race”, de même que la possibilité d’accéder au marché du travail rémunéré, à l’alliance, à la filiation, à la légitimation et à la possession des enfants et enfin à l’héritage. Etat national et système hétérosexuel sont étroitement unis pour réglementer la circulation des personnes et de leur descendance et leur capacité à contracter, intimement liée à la question de la citoyenneté. Or, on le sait, liberté de mouvement et capacité à contracter sont les piliers de l’accession au travail salarié —sans parler de la propriété. Ce qui permet d’apporter une réponse bien plus complexe à la question de Balibar et Wallerstein : comment est régulée l’assignation de la main d’oeuvre sur le continuum travail salarié-travail dévalorisé-travail gratuit? Pour le dire vite, sous l’égide de l’Etat et des Institutions internationales comme de l’instituition de l’hétérosexualité,  l’illégalisation et même la criminalisation croissante de la migration, l’absence de statut autonome pour la plupart des femmes migrantes et le déni de citoyenneté opposé à de nombreuses femmes pauvres et racisées, migrant-e-s et descendant-e-s de migrant-e-s dans différentes parties du monde et jusque dans leur propre pays, contribuent puissamment à organiser la division du travail et donc à co-former les rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe de la mondialisation néolibérale.
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Pour conclure, il faut réaffirmer que ce que j’ai proposé ici ne sont que des hypothèses de travail esquissées et in progress. Devant la complexité que pose d’emblée la perspective de la co-formation des rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe, la tentation est grande de renoncer à toute analyse autre que très empirique et très localisée. Je me suis cependant risquée à tirer quelques fils pour tenter de mieux comprendre la mondialisation néolibérale. On peut constater que les champs restant à explorer sont particulièrement vastes. Récapituler des “résultats” est également difficile : la co-formation invite plutôt à approfondir chaque piste ouverte en étudiant toutes ses ramifications. Je préfère donc ici signaler une dernière question, qui me semble capitale : celle des mécanismes de coercition et de légitimation qui sont à l’oeuvre pour asseoir l’extension de la mondialisation néolibérale.

En effet, les Etats dominants et les Institutions internationales qui s’en font les relais tentent de nous placer toutes et tous, quel que soit le pays, par la persuasion médiatique ou par la force des armes, face à une fausse alternative. En simplifiant, nous avons le choix entre deux avenirs. L’un, dirigé par les Etats-unis avec de nombreux appuis internationaux, nous entraîne dans une perspective de guerre sans fin menée par ceux que j’ai appelé dans un autre travail les “hommes en armes” (Falquet, 2006). Même si le président Bush prétend combattre un ennemi armé (le “terrorisme intégriste musulman”), il existe en réalité une complicité objective entre différents groupes d’ “hommes en armes” dont l’opposition n’est que superficielle, contre la population “civile” dont le paradigme seraient les “femmes de service” réalisant le “travail considéré comme féminin”. Cette guerre permamente permet à la fois de soumettre l’ensemble de la population au contrôle sécuritaire, de lui faire oublier ses intérêts économiques immédiats au profit d’idéaux nationalistes et de séparer les “races”, tout en accumulant d’énormes profits. L’autre avenir n’a guère de mal à apparaître comme plus séduisant. Il s’agit du projet social-démocrate “européen” de semi-plein emploi, d’égalité hommes-femmes et de citoyenneté élargie et participative, profondément réorganisé pour permettre lui aussi plus de profit.


Il est intéressant de voir que des deux côtés, pour tenter de légitimer le projet, le discours de l’égalité des sexes est mobilisé de façon perverse, alors même qu’un projet comme l’autre créent plus de pauvreté et de violence pour la majorité des femmes. Côté “guerre des civilisations”, on voit assez aisément que le discours pseudo-féministe de Bush promettant de “libérer les femmes Afghanes”, et décrit par Zillah Eisenstein comme “féminisme impérial”, n’est rien d’autre qu’un discours impérial typique des savior narratives si bien décrites par Spivak (in Landry & MacLean, 1996), servant à justifier toutes les interventions (néo)coloniales. Il permet aussi, comme on le sait, de faire croire aux femmes des pays du Nord qu’elles occupent une position enviable car elles seraient « plus libérées » que les autres (Mohanty, 2003). Côté néo-social-démocratie, le message est plus subtil, mais tout aussi trompeur. En effet, un certain nombre de réformes légales en faveur des femmes, voire des “minorités” sexuelles, accompagnent un discours enchanteur sur l’accès chaque fois plus égalitaire des femmes au travail salarié, à la politique et à la citoyenneté. Ce discours s’assortit de politiques publiques, migratoires notamment, qui garantissent une certaine substitution pour le “travail considéré comme féminin” à une minorité des femmes et à la plupart des hommes, afin de permettre leur plus grande exploitation dans le travail salarié et surtout, au détriment de vastes pans de la populations mondiale. Ici encore, on voit que cette solution ne saurait être considérée comme satisfaisante, puisqu’elle se construit obligatoirement sur l’exploitation de celles et ceux qui réalisent le “travail considéré comme féminin”, et en particulier sur une profonde division internationale, raciste et sexiste du travail.

Il est d’autant plus important de dépasser cette fausse alternative que ces deux projets, en réalité, sont des frères siamois. Ils sont hypocritement proposés/imposés à l’ensemble des habitant-e-s de la planète alors qu’ils correspondent aux intérêts d’une étroite minorité et qu’ils reposent tous deux sur des bases qui rendent impossible l’extension de leurs “bénéfices” au reste de la population mondiale. La composante radicale du mouvement féministe, comme les franges radicales des mouvements contre le racisme et anti-capitalistes, nous ont appris à espérer mieux. Le néolibéralisme ne mérite pas d’aménagement. Par des luttes qui affrontent simultanément la division sexuelle, sociale et « raciale » du travail, la mondialisation peut prendre d’autres visages, plus conformes à l’extinction progressive ou immédiate des rapports sociaux de pouvoir. Mais ce n’est pas en succombant aux sirènes de celles et ceux qui préconisent de lutter “contre un seul rapport” que nous obtiendrons des victoires significatives. Car la co-formation des rapports sociaux n’est pas un vain mot et la responsabilité du “travail considéré comme féminin” concerne tout le monde.

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Éliane Elmaleh

Le féminisme et l’université

sur http://www.transatlantica.org/document541.html

Table des matières

Apports des Women’s Studies aux études sur les femmes
Pratiques des Women’s Studies : éducatives ou militantes ?
Légitimité scientifique des Women’s Studies
Les Women’s Studies et la recherche féministe en France

Texte intégral


Issues du mouvement des femmes des années 70, les Women’s Studies avaient pour objectif de prolonger la critique de la place faite aux femmes dans la société par la critique des discours légitimant leur exclusion. Dans un contexte général de développement des études sur les minorités, les féministes universitaires ont obtenu, à une large échelle, avec l’appui des étudiantes, la création d’enseignements sur les femmes et de Women’s Studies interdisciplinaires1. Les premiers cours apparurent entre 1965 et 1968 au sein des universités libres du mouvement étudiant. À ceux‑ci, qui s’avérèrent être avant tout des groupes de lecture et d’« éveil de la conscience », succéda le premier enseignement « d’études féminines » officiellement intégré dans un programme universitaire, organisé par Sheila Tobias, dès le printemps 1969 à l’université Cornell (New York). Dès l’automne 1970, naissait ensuite le premier programme d’études féminines au centre universitaire de San Diego (Castro, 1984, 263). Mis en place au sein des départements d’anglais, de littérature, de sciences sociales et de sciences humaines, les Women’s Studies ont proliféré durant les années 70 et 80. Il y a actuellement plus de 600 départements d’études féministes, sans compter les nombreux cours intégrés aux autres départements.


L’objet de cette présentation est de s’intéresser aux pratiques des Women’s Studies en tant que champ disciplinaire articulé aux Cultural Studies. Je tenterai de déterminer quel a pu être leur apport, positif ou négatif, aux études sur les femmes, et je m’intéresserai tant à l’impact que les études féministes ont pu avoir sur les départements d’Humanités à l’université aux États‑Unis, qu’à leurs pratiques (éducatives ou militantes) ; je m’interrogerai également sur leur influence dans l’université française, notamment au travers des rares cours d’études féministes qui existent dans certains départements Lettres, Langues, Sciences Sociales ou Sciences Humaines2.

Apports des Women’s Studies aux études sur les femmes


Le terme Women’s Studies, avec ses ambiguïtés grammaticales, ne se traduit pas facilement. La formulation apparaît comme ambiguë car l’on peut se demander s’il s’agit d’étudier les femmes, d’études pour les femmes, s’il s’agit de ce que les femmes étudient ou devraient étudier, de l’histoire des femmes, de l’histoire de la pensée sur les femmes ou de l’histoire des théories féministes. Il semble acquis que les cours portent sur des questions dites « féministes », bien qu’un certain nombre d’enseignantes s’accordent à penser que les programmes pourraient se passer de l’étiquette féministe à partir du moment où le sujet d’étude reste la femme.

Le terme Feminist Studies, apparenté à Women’s Studies, adopté par un certain nombre d’universitaires, ne délimite pas véritablement, quant à lui, un domaine d’études sexué. Il a pour but d’indiquer une démarche qui a ses ancrages théoriques dans les mouvements féministes, et dont la dimension critique peut être portée sur tous les champs de la connaissance, même ceux où les femmes ne sont pas objet d’études. C’est également la raison pour laquelle l’appellation « Gender Studies » a fait son apparition3. Cette appellation donne moins l’idée d’une fixité immuable, que ce soit du côté de l’objet ou du sujet (étudier les femmes, études des femmes ou pour les femmes)4. Les Women’s Studies sont perçues par les féministes universitaires comme le plus solidement implantées dans les sciences sociales, face aux Gender Studies ou Feminist Studies qui, selon les praticiennes des Women’s Studies, auraient tendance à essayer d’orienter les études féminines vers celles des rapports entre les hommes et les femmes (Auzias et al, 1982)5.


L’objectif des Women’s Studies était d’étudier des problèmes dits « féminins » dans plusieurs domaines, ce en regroupant des féministes universitaires dispersées dans différents départements ou unités de recherche6. Les féministes de l’enseignement supérieur choisirent de situer leur action au sein des structures conventionnelles pour étendre le mouvement des femmes7 au campus universitaire (Yeatman, 1997). Dès le départ, les Women’s Studies ont occupé une position inhabituelle à l’université ; ces études n’étaient pas seulement multidisciplinaires, elles avaient également une mission duelle : éducative et militante. Cette mission se doublait d’une dimension critique de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie, qui étaient perçues comme « écrites par les hommes », de l’économie qui « invisibilisait la production domestique » ou encore des sciences politiques qui « ne s’interrogeaient pas sur l’exclusion des femmes de la scène politique » (Bowles et al, 1983, 25). Par ailleurs, la critique littéraire féministe, au travers d’un certain nombre d’écrivain(e)s féministes qui suivirent la voie tracée par Virginia Woolf, fit son apparition dans la seconde moitié des années 608. Les Women’s Studies voulaient démontrer que le discours universitaire était non seulement sexué, mais aussi socialement et culturellement positionné. Ses praticiennes actuelles résument ainsi l’objectif premier des Women’s Studies :


Women’s studies developed out of the need to counter hegemonic discourses about women that ignored, distorted, or trivialized women’s history, experience, and potential. Women’s studies consequently formulated compensatory and oppositional histories that told the « truth » about women (Stanford Friedman, 1995, 4).

La mission éducative avait donc un caractère compensatoire et critique, fondé sur une réparation des « silences patriarcaux du passé », pour reprendre les termes de Natalie Zemon Davis9. Comme a pu le souligner l’historienne Linda Gordon :

We had first to render the invisible visible, the silent noisy, the motionless active. In doing so we were answering a call from a massive and powerful women’s liberation movement for useful myths and countermyths (1986, 20).

Les premiers travaux sur l’histoire des femmes avaient pour but de les redécouvrir10, de les rendre visibles, et les titres des ouvrages témoignent de ce désir : Hidden from History (Rowbotham, 1973), Becoming Visible (Bridenthal et al, 1977). La métaphore de la visibilité était utilisée pour déconstruire les mythes qui entouraient la féminité et partir à la recherche de femmes en action, les replacer dans leurs contextes historiques, faire surgir leurs travaux, leurs statuts, leurs combats (Thébaud, 1998).


Les thèmes abordés dans les premières publications collectives, ainsi que dans une grande partie des revues actuelles, témoignent de cette convergence entre travail théorique et actions militantes : critiques radicales de la société en termes de système, analyses des rapports entre les sexes comme des rapports sociaux dans le cadre d’un système économique, culturel et symbolique appelé patriarcat, analyses des processus par lesquels se construit la différence des sexes.

L’introduction des Women’s Studies, a, sans nul doute, contribué à un questionnement sur les programmes, une interrogation sur la pédagogie et le canon dont tient compte une partie de l’enseignement dispensé dans les autres départements. Qui devait‑on inclure ou exclure du canon ? Comment aborder certains aspects de l’histoire en rendant justice aux femmes et aux groupes opprimés ? Comment présenter certains personnages emblématiques de la nation américaine, alors que, typiques de leurs temps, ils étaient sexistes et racistes ? Certaines œuvres littéraires classiques témoignant des mêmes travers, devaient‑elles être exclues ou étudiées dans une perspective plus éclairée ?

L’intrusion militante, à l’université, des Women’s Studies a certainement réussi à influer sur le contenu des programmes dans les départements d’Humanités en général. Les Women’s Studies ont contribué à faire éclater les American Studies qui, dans l’entre‑deux‑guerres, s’étaient constituées comme discipline. Ce faisant, les Women’s Studies, à l’instar des Cultural Studies, ont dénoncé les enseignements qui y étaient dispensés, comme « défendant les intérêts d’une élite conservatrice blanche et masculine, au service de la culture dominante » (Evans, 1983, 104). Elles ont fait prendre conscience de la complexité de l’« identité américaine », qui se définissait notamment par un patrimoine commun à l’ensemble des Américains, tout en évacuant les conflits d’ordre sexuel, social ou politique. Elles ont tenté de s’écarter d’une notion essentialiste de l’« identité féminine » pour la déconstruire et la fragmenter en unités plus pertinentes. Les Women’s Studies ont dénoncé les mythes de la génération précédente — la frontière, l’Ouest des pionniers, les Puritains — comme se référant à « une culture particulière, oppressive et patriarcale, celle du groupe dominant, l’homme blanc » (Schmitz, 1985, 45). Des aspects de l’histoire, de la littérature, des sciences sociales, ont été révisés et présentés comme étant partiaux et patriarcaux. Puisant notamment dans la boîte à outils de Derrida et de Foucault11, les Women’s Studies ont développé une pensée critique de la différence des sexes, se sont interrogées sur le clivage entre public et privé, sur les formes individuelles et collectives des résistances, et ont interprété les rapports humains comme des rapports de pouvoir, partout cachés, partout infiltrés, microscopiques.


Fondamentale pour le féminisme dans son combat contre le déterminisme biologique, la distinction entre « sexe » et « genre » a ouvert la porte à l’histoire des rapports de sexe. Selon certaines historiennes, — les plus connues sont Joan Scott aux États‑Unis et Denise Riley en Grande Bretagne —, le genre a démultiplié la catégorie « femmes », et produit un ensemble d’histoires et d’identités collectives. Depuis une vingtaine d’années, ces historiennes ont souligné que l’appartenance ethnique, ou plutôt les constructions sociales et culturelles, « brisaient l’unité du sexe féminin » et interdisaient toute généralisation sur « les » femmes (Scott, 1988). Elles ont contesté le modèle uniracial de l’historiographie des années soixante et soixante‑dix, qui, à la recherche d’une culture féminine définie par contraste avec celle des hommes, posait comme universelle l’expérience des femmes blanches des classes moyennes. Elles ont tenté d’aller « au‑delà de la quête de sororité12 » — c’est le titre en 1985 d’un article historiographique de Nancy Hewitt dans Social History —, et de prêter attention aux différences. Sensibles aux conflits et aux rapports de pouvoir entre femmes, elles ont étudié l’histoire des femmes noires, celle des immigrantes et des diverses minorités, puis proposé une approche multiculturelle dont Unequal Sisters, réédité en 1994, offre un panorama thématique (Ruiz et Dubois, 1991, 1994). Cet ouvrage invite à des questionnements sur les effets politiques et théoriques de l’approche multiculturelle : jusqu’où faut‑il segmenter l’humain et reconnaître la différence ? Faut‑il surmonter le risque d’une histoire fragmentée, explorer les relations dialectiques entre les diverses catégories sociales construites comme le genre, la classe, l’appartenance ethnique, la culture, la génération… ? Des programmes d’études sur les femmes, dont des femmes des « minorités », ont été créés. Les modifications introduites mettent notamment en avant les possibilités d’étudier des traditions littéraires longtemps ignorées. Les ouvrages de femmes noires, latinas, homosexuelles, ont fait leur entrée dans les programmes universitaires. Des chercheuses dans de nombreuses disciplines ont étudié la résistance des femmes13. Elles ont essayé de repenser la sociologie, l’histoire et la culture du point de vue de celles qui n’avaient pas eu droit à la parole.


Parallèlement, la New Cultural History (« la nouvelle histoire culturelle ») apparaît parmi les historiens américains spécialistes de l’Europe et plus particulièrement de la France de l’époque moderne et de la Révolution ; issue d’un colloque tenu à l’université de Berkeley et publié par Lynn Hunt en 198914, elle est définie par un de ses praticiens, comme « la version actuelle d’un projet de libération né de la crise du marxisme occidental des années 1960 », (Lebovics, 1995, 116). La New Cultural History se veut « attentive aux approches d’autres disciplines, soucieuse d’étudier de manière universelle le droit à la différence, de désontologiser les catégories sociales ». Elle a pour objectif « d’aborder l’histoire comme un texte et d’utiliser l’analyse du langage au sens le plus large du terme » (Lebovics, 1995, 121).


A l’origine, les programmes distincts d’études féministes se sont inscrits dans une perspective humaniste et universaliste. Les autres programmes sont devenus plus ouverts à la critique féministe, et c’est l’un des apports fondamentaux des Women’s Studies. Des cours sur les implications de l’appartenance sexuelle ou sur le genre, ou encore qui s’inscrivent en faux contre le sexisme, la misogynie, l’homophobie, le racisme, la xénophobie, sont maintenant intégrés dans un certain nombre de programmes universitaires en Humanités. Par ailleurs, une grande partie des travaux de réinterprétation historique et sociale a été menée par des universitaires ayant participé aux mouvements pour les droits civiques et pour la paix, en conséquence, ils et elles ont puisé les bases de leur idéologie dans le creuset des idées humanistes et universalistes pour justifier les changements de programmes et l’établissement d’études féministes15.

Pratiques des Women’s Studies : éducatives ou militantes ?

A l’origine, certaines praticiennes des Women’s Studies avaient pour objectif d’introduire l’analyse politique féministe dans leurs cours, en s’orientant non pas vers l’université, mais vers l’extérieur pour s’adresser à toutes les femmes (Castro, 1985, 265). Elles ont établi des réseaux, notamment au travers de la National Women’s Studies Association (NWSA) dont la Constitution stipule : « The uniqueness of Women’s Studies has been and remains its refusal to accept sterile division between the academy and community » (Patai, 1995, 4). Cette déclaration reste d’actualité puisque les participantes au dernier congrès de la NWSA en 1999 déclaraient : « by refusing to limit itself strictly to the academy, by appealing to a wider community of women, Women’s studies has challenged the division between academic and popular feminism » (Rothenberg, 2000, 23). Les féministes universitaires ont ainsi tissé des liens, au sein de l’université et au dehors, au niveau national et international, avec les militantes féministes.

Les féministes défendaient l’idée qu’une grande partie du savoir sur l’oppression des femmes résulte des expériences personnelles ; dans cette perspective, le « personnel » devient « politique ». Les chercheuses féministes ont intégré cette dimension de la connaissance pour concentrer certaines de leurs analyses sur le caractère personnel de chaque expérience, et elles ont fondé en partie leur enseignement sur la réalisation de soi, sur le développement du potentiel spirituel, psychologique, créatif et individuel de chacune16.


Face à ces pratiques, certaines sont critiques d’un militantisme qui tourne parfois au séparatisme. Ainsi, la sociologue Joan Mandle, ex‑enseignante en Women’s Studies, vient de publier un ouvrage, Can We Wear Our Pearls and Still Be Feminists ? Memoirs of a Campus Struggle, dans lequel elle critique les notions de « separatist safe spaces » et de « therapeutic classrooms » (classes dans lesquelles les objectifs académiques laisseraient la place à une sorte de thérapie de groupe), ainsi que les appels constants à la « sororité » ; elle déconstruit les objectifs utilitaristes de certaines universitaires dont les pratiques séparatistes ont servi à affirmer leur identité de « véritables féministes », les amenant à s’insurger contre tout empiétement sur « leur » territoire.

Daphne Patai et Noretta Koerge, professeures d’études féministes à l’université17, ont écrit un ouvrage, Professing Feminism, pour dénoncer « la rhétorique militante et doctrinaire » de l’enseignement dispensé dans les départements d’études féminines. Selon elles, certains programmes tentent de minimiser la différence entre l’objectif des Women’s Studies et ceux des groupes féministes militants, et l’intérêt pédagogique est totalement subordonné à l’intérêt politique (Pataï et al, 1995, 7). L’équilibre se résumerait à « Women’s study is the theory and activism the practice » (Pataï et al, 1995, 8).

Les praticiennes des Women’s Studies se refusent cependant à considérer que certaines ont pu construire des « empires séparés » au sein des universités. Le séparatisme est en effet une pratique assez courante qui peut parfois se manifester, non seulement par la quasi‑exclusion des auteurs masculins dans les programmes, les fiches de lectures et les travaux de recherche, mais souvent aussi par un refus de collaborer avec les collègues masculins18. Pratique dommageable, qui a pu induire les étudiantes à croire que toute production intellectuelle masculine était incompatible, ou en conflit, avec les idéologies féministes, alors même que cette pratique était en contradiction avec l’objectif des pionnières des Women’s Studies qui affirmaient en 1970 le caractère transitoire des études féministes, appelées à se fondre dans une culture progressiste et humaniste idéale de type non sexiste (Castro, 1984).

Par ailleurs, il se trouve que peu d’enseignantes et de chercheuses, au sein même des Women’s Studies, se permettent de critiquer les pratiques séparatistes qui s’y opèrent parfois ; les choix idéologiques servent de couverture à des enjeux de postes, de carrière, de publication, de crédibilité (ce qui, il faut le dire, n’est pas l’apanage des universitaires impliquées dans les women’s studies). En fait, tout en essayant de remettre en question les frontières disciplinaires et de constituer un nouveau champ d’investigation, les Women’s Studies ont parfois institué leurs propres règles, qui peuvent s’avérer tout aussi oppressives que celles qu’elles rejettent dans les autres disciplines. Les Women’s Studies, qui ont lutté pour surmonter les silences du passé, ont, dans certaines universités, développé leurs propres pratiques de mise au silence.

La critique justifiée de l’éducation traditionnelle, considérée comme sexiste et eurocentrique, aurait pu conduire à l’établissement de programmes mettant en avant une idéologie universaliste ; mais les choix qu’un certain nombre de Women’s Studies ont fait, consistent en un renversement de préjugés. Les signes d’exclusion sont inversés et systématisés. Le sexisme anti‑homme, à l’instar du machisme, se perpétue dans les mêmes cadres conceptuels, tout en se considérant comme idéologiquement opposé. Les préjugés à l’encontre des hommes se justifient par l’existence des préjugés à l’encontre des femmes.

Par ailleurs, le développement dans les Women’s Studies d’une éthique globale de respect des identités et des cultures, et la prise en compte progressive des intérêts et des droits des « minorités », ethniques, sexuelles, ou même culturelles, a également mené à la fragmentation du groupe « femmes » en petits groupes, fondés sur une identité définie de façon restrictive : des distinctions ont été établies selon le statut social, la génération, la maternité, l’ethnicité, la sexualité, la nationalité19. En témoignent non seulement les programmes d’études féministes, mais aussi les divers appels à communication qui relèvent souvent d’un étiquetage identitaire20. Paula Rothenberg, professeure de philosophie en Women’s Studies à l’université du New Jersey, auteure de Invisible Privilege : A Memoir about Race, Class and Gender, considère les analyses faites sur les intersections des trois composantes « race », « class » et « gender » comme les outils intellectuels et politiques infaillibles et indispensables dans les Women’s Studies. Elle s’inscrit ainsi dans une voie ouverte tout d’abord par Frances Beale (1970)21, puis par Angela Davis dans Women, Race and Class (1981). De telles analyses explorent les intersections et entrecroisements entre des critères qui conduisent à des oppressions spécifiques de certaines catégories de femmes. Mais elles peuvent également avoir des implications graves : on ne peut être historien ou sociologue que de soi‑même, et il devient difficile de s’aventurer à faire des commentaires ou des critiques en dehors de son propre contexte culturel.

Légitimité scientifique des Women’s Studies

Etant données les pratiques militantes des Women’s Studies et les dérives séparatistes auxquelles elles ont pu donner lieu, la question de leur légitimité à l’université se pose. Pour certains sociologues, universitaires, chercheurs, un programme d’études féministes perd sa légitimité en tant que domaine de recherche lorsque l’analyse militante prend le pas sur « l’analyse objective » (les Cultural Studies affirment effectivement qu’il n’y a pas de savoir objectif). Ils insistent sur la contradiction qui consiste à rejeter le fonctionnement de l’institution universitaire, alors que cette dernière a rendu possible l’existence de la recherche féministe et les Women’s Studies ; ils s’insurgent aussi contre l’enseignement dispensé, qui se résume, pour eux, à une idéologie fondée sur un paradigme de classe oppresseur/opprimée et sur la restructuration fondamentale de la société22.


Les Women’s Studies s’insèrent en effet dans une politique de démocratisation, au travers de la dénonciation d’un certain type d’enseignement et de connaissance. Cette démocratisation, à l’origine, a signifié que les universités devaient adapter leurs procédures d’entrée et leurs structures pour s’ouvrir à des groupes traditionnellement peu représentés dans l’enseignement supérieur. Cela a également signifié que les valeurs de ces groupes devaient s’insérer dans les débats intellectuels de l’université, ce qui a été perçu comme une politisation de l’université. Cette politisation a été ressentie par beaucoup comme une menace contre les fondements mêmes de l’institution. La notion d’éducation « rationnelle et objective » s’est vue remise en question par les revendications de groupes s’étant donné pour mission de « corriger » cette connaissance. Cette relation conflictuelle fonctionne comme une opposition binaire entre les représentants « scientifiques » de la « connaissance rationnelle » et ceux « politiquement corrects » de la certitude morale (Yeatman, 1997).

Parallèlement, en tant que discipline académique, les Women’s Studies s’ajoutent à la liste des matières ou des majors, s’intègrent à l’institution et aux dispositifs épistémologiques existants, et font partie de ce système d’options, qui mise sur le choix du consommateur, où la nouveauté et l’innovation sont perçues comme un nouveau produit, dans un système où certains sociologues dénoncent les pratiques d’achat et de vente, la Cafeteria Culture, le shopping around des étudiants au début du semestre, l’inflation des salaires des professeurs, ou encore le star system. Et en ce sens, les Women’s Studies entrent dans le cadre consumériste et domestiqué de l’université américaine.

Ce qui est censé être « authentique », différent de la norme, peut ainsi se retrouver incorporé, assimilé, et perdre tout pouvoir critique, toute capacité de lutte. En s’identifiant aux Women’s Studies, qui font partie de l’institution universitaire, le féminisme se trouve, d’une certaine manière, relégué dans une position conservatrice, symbole de l’assimilation ou de la normalisation d’un mouvement qui se voulait radical et marginal ; il est perçu comme une spécialité parmi les autres dans la liste des options à choisir pour le succès professionnel. Si le féminisme fait partie de l’institution, s’il s’incorpore comme une connaissance parmi les autres, il ne modifie plus rien à l’ensemble ; il devient lui‑même une institution et cesse d’être un mouvement23. Les Women’s Studies peuvent être perçues comme une activité en faveur du statu quo alors que « le » féminisme serait en opposition avec les valeurs de la société dominante (Pauldi et al, 1986, xvii). La légitimité scientifique des Women’s Studies est donc remise en question non seulement par ceux qui se prononcent contre leurs pratiques militantes, mais aussi par certaines féministes radicales qui s’opposent à leur « domestication ». Elles se trouvent donc déchirées par des détracteurs idéologiquement opposés.


Les pratiques universitaires américaines sont complexes et diversifiées. Elles répondent à des traditions culturelles et politiques nationales qui, nous allons le voir, sont fort différentes de celles de la France.

Les Women’s Studies et la recherche féministe en France

Le développement des études féministes n’a pas suivi aux États‑Unis et en France des voies similaires. En France, l’implantation institutionnelle des recherches sur les femmes est faible, et les études féministes n’ont jamais vraiment été légitimes. Profitant de l’ouverture annoncée par les socialistes en 1981, les universitaires qui faisaient des cours ou des recherches sur les femmes ont réclamé reconnaissance et moyens institutionnels. Depuis, environ cinq postes de maîtres de conférences sont fléchés « Etudes féminines » : à Rennes, Paris 7, Toulouse et Paris 8, ce qui est infime en comparaison de l’implantation des Women’s Studies aux États‑Unis. Cependant, les recherches entreprises à l’université et dans les grands organismes de recherche nationaux, tels le CNRS, sont beaucoup plus importants.

On peut faire aujourd’hui un état des lieux des centres et groupes de recherche créés ici et là en France. Hors institution universitaire, un certain nombre de philosophes, d’anthropologues et de sociologues s’intéressent à la différence des sexes et aux rapports sociaux entre les sexes. En témoigne, par exemple, la création, par des sociologues du travail au CNRS, d’un groupe de recherche sur la division sexuelle du travail, dont l’un des objectifs est de familiariser les sociologues au concept et au terme de « genre ». Au sein du CNRS également, un groupe de recherche autour de Christine Delphy, anime la revue Nouvelles Questions féministes, et un autre groupe, le GEDISST, travaille sur la division sociale et sexuelle du travail. A l’université, on dénombre plusieurs structures installées dans quelques pôles géographiques : Paris, Lyon, Aix‑en‑Provence, Toulouse, Nantes, Bordeaux24. De statuts et d’activités diverses, ces structures ont pour objectif « de faire converger les approches, circuler les concepts et éclater les catégories de pensée » (Groupe Simone, Thébaud, 1998, 89). La diversité des appellations — « femmes », « féminin », « féministe » — n’est pas, selon les responsables, le reflet de problématiques différentes mais celui de positions divergentes dans le champ académique, positions qui s’ordonnent autour de la rhétorique de la scientificité : entre un « pôle militant » et celui de « 1a recherche orthodoxe », la majorité des groupes cherchent une troisième voie, « ni féministe, ni sur les femmes, fondée sur la position du juste milieu » (Thébaud, 1998, 89).

Selon les sociologues féministes Françoise Armengaud et Gaïs Jasser, la situation des recherches et des études féministes en France, n’a cessé de se dégrader depuis le début des années 80, beaucoup de chercheuses « rentrant dans le rang », c’est‑à‑dire « dans la clandestinité, maquillant leurs intérêts réels, neutralisant au possible leur langage, renonçant à l’appellation féministe » (1994, 10). Elles font état d’une « méfiance accrue vis‑à‑vis de tout projet sur les femmes » et d’une « discrimination qui confine à la persécution » à l’encontre des chercheuses ayant une démarche féministe revendiquée (1994, 11). Si l’on peut difficilement croire à une « discrimination qui confine à la persécution », il est certain qu’il existe une résistance certaine des institutions françaises à ce qui apparaît comme un particularisme.

En 1990, Pierre Bourdieu lui‑même avait lancé une offensive sur les dangers auxquels était exposé « tout projet scientifique qui se définit par rapport à un objet pré‑construit, tout spécialement lorsqu’il s’agit d’un groupe dominé, c’est‑à‑dire d’une cause qui, en tant que telle, semble tenir lieu de toute justification épistémologique et dispenser du travail proprement scientifique de construction d’objet ». Les « Women’s studies », affirmait‑il « sont d’autant moins protégées contre la naïveté des bons sentiments qu’elles confèrent à ceux et celles qui s’en emparent un monopole de fait en les conduisant à s’enfermer dans une sorte de ghetto scientifique » (1990, 25).

L’enjeu de l’invalidation du point de vue féministe, particulièrement depuis la fin des années 80, est, selon les chercheuses féministes, marqué par l’abandon de « perspectives liées à la situation des dominées » pour revenir aux perspectives de « dominants », telles « les femmes et la famille » ou encore « les femmes et la conciliation travail‑famille ». Ce retour à des problématiques traditionnelles, dans lesquelles, selon la féministe Judith Ezekiel, les femmes ne sont envisagées qu’en tant « qu’elles sont utiles et/ou posent des problèmes aux hommes », représente une « attitude rétrograde » et un « programme politique clairement énoncé » qui tendrait à minorer, si ce n’est complètement évacuer, les perspectives féministes (1994, 23).

Bien que le féminisme de la différence dit « gynocentrique » ou encore « différencialiste » paraisse avoir ses sources en France25, car dérivé des théories d’Hélène Cixous, de Luce Irigaray26 et de Julia Kristeva, ce qui fut rapidement connu sous le nom de French Feminism aux États‑Unis ou en Angleterre ne correspond pas à ce qui s’est appelé féminisme en France ; il correspond à des analyses féministes de textes français, analyses souvent écrites en anglais, la plupart par des universitaires américaines. Comme le souligne Christine Delphy dans son article « The Invention of French Feminism : an Essential Move », « ‘French Feminism’ is not feminism in France… Feminists in France don’t need to call their feminism a particular name anymore than American feminists call theirs ‘American Feminism’ »27. En fait, l’idée même du French Feminism est une idée anglo‑américaine. Ce féminisme propose une théorie générale de l’histoire de la pensée occidentale qui pose comme constitutive et fondamentale la différence sexuelle laquelle, pour Julia Kristeva, est très précisément incommensurable avec les autres formes ou catégories de différenciation, à la fois sur le plan du développement individuel et sur le plan ontologique.

Un certain nombre d’universitaires français déplorent par ailleurs la diffusion du tournant linguistique (linguistic turn) qui, de débat interne à l’histoire intellectuelle américaine, est devenu rapidement, dans la concurrence que se livrent les universitaires, une « machine de guerre contre les historiens sociaux », ainsi que l’introduction de querelles philosophiques insolubles sur les fondements de la connaissance, qui conduisent à une surenchère permanente du « new », du « post » et du « rethinking » (Noiriel, 1996, 144). En effet, le débat sur les mérites respectifs de la Women’s History et les diverses formes de Gender History, recoupant les discussions sur le linguistic turn ou sur l’opposition entre l’histoire sociale et l’histoire culturelle, l’histoire post‑structuraliste et la New Cultural History, s’est particulièrement développé au sein des Women’s Studies, alimenté par la parution de nombreux ouvrages collectifs. Ce débat a multiplié les clivages et les appellations de nature à laisser perplexe un lecteur français28. S’il faut reconnaître que féminisme et postmodernisme ont parfois les mêmes sources, force est de constater également que le postmodernisme n’est pas autant discuté chez les féministes françaises, alors que ses références sont françaises, et malgré le goût du féminisme français pour la théorie (Picq, 1995). En France et en français, l’origine et la signification du postmodernisme, comme ses implications épistémologiques et politiques sur le féminisme, sont analysées par la philosophe Françoise Collin et l’historienne Eleni Varikas. La première insiste sur le rôle décisif de l’enseignement de Jacques Derrida dans les universités américaines et souligne que, « privilégiant la catégorie du féminin, il semble oublier la réalité sociopolitique incontournable des femmes » (Collin, 1995, p 21). Tenant compte des contextes socioculturels français et américain, Varikas met l’accent sur les risques d’une « pensée affirmative » qui renonce à toute « critique vraiment transformatrice de la réalité sociale » (Varikas, 1993, 64).

Le seul concept de « genre » a mis beaucoup de temps à traverser l’Atlantique. Aux colloques sur les femmes, les participantes débattent de concepts plus marxisants, qui conceptualisent moins la différence des sexes : du concept de classe, des modes de production domestique, ou encore du patriarcat. Le concept ne fait d’ailleurs pas l’unanimité en France : pour les unes, le genre risque de masquer le rapport de domination entre hommes et femmes (Mathieu, 1991) ; pour d’autres, c’est un concept utile comme catégorie d’analyse mais source d’ambiguïtés ; pour d’autres enfin, il est le seul à pouvoir rendre compte du rapport de domination. Le genre est souvent évoqué dans des sessions animées par des spécialistes des études anglo‑américaines. En général, il lui est préféré l’expression « rapports de sexe »29. Selon les universitaires américaines, les historiennes françaises assimilent des éléments du gender mais en boudent le terme, à l’instar des sociologues, qu’un long cheminement a conduits de l’étude de la condition féminine, à une sociologie des « rapports sociaux de sexe » (Ferrand et Le Feuvre, 1992 ; Haicault, 1992)30.

S’il y a bien eu, dans l’histoire du féminisme français, des tentatives de réécriture féminine31, ainsi que quelques propositions de réformes, notamment celle passée depuis peu à l’initiative du gouvernement socialiste pour la féminisation des titres et fonctions, et même si l’on peut reconnaître l’existence d’un débat sur « l’écriture féminine » ou « l’art féminin », de façon générale, les féministes françaises ne se sont pas lancées dans une réfection du lexique à la manière des féministes universitaires américaines, ceci certainement du fait du nombre extrêmement limité de départements d’études féminines. Cependant, du fait de la réforme de la Constitution32 visant à y inscrire la parité entre les hommes et les femmes en politique, la diversité des opinions qui se sont exprimées sur le sujet ainsi que la mise en avant des divergences entre les femmes elles‑mêmes obligent à nuancer les propos que l’on serait tenté de tenir sur « le » féminisme français. Dans le contexte idéologique des années 70, l’appartenance sociale primait sur l’identité sexuelle. Seules les partisanes d’un féminisme essentialiste auraient revendiqué la parité au nom d’un repli identitaire. Aujourd’hui, dans ce contexte nouveau, une grande partie des féministes françaises réactive l’idée que les femmes agissent au nom de leur spécificité féminine et reconstruisent, en politique, de manière informelle, le ghetto qu’elles avaient rejeté à l’université. Les études féministes retrouvent une certaine forme de légitimité car elles sont confortées par l’institutionnalisation de la différence.

Par ailleurs, un certain nombre d’universitaires en France souhaitent, en pratiquant l’histoire des femmes, l’intégrer à leur discipline, assurer son enseignement à l’université et transmettre ses apports dans l’enseignement primaire et secondaire (Thébaud, 1998). L’histoire des femmes doit avant tout se démarquer progressivement du militantisme de ses origines et l’objectivation doit garantir sa scientificité au même titre que toute autre spécialité disciplinaire. Dans ce sens, influencées par leurs consœurs outre‑Atlantique, les historiennes tentent de porter une attention nouvelle au genre pour insérer l’histoire des femmes dans l’histoire générale.

Pour elles, écrire l’histoire des femmes est une entreprise mixte, avec environ 20% d’hommes. Les historiennes cherchent avant tout « l’occasion, voire le moyen, de sortir du « ghetto » toujours possible » (Perrot, 1994) ; cette attitude illustre la voie française des études sur les femmes, qui est plus à la recherche de la confrontation et de l’intégration que de la sécession. Les études sur les femmes en France ont privilégié certains thèmes de recherche liés au travail et à la famille notamment ; récemment elles ont commencé à se tourner vers la sexualité33, la question des femmes dans la cité ou l’histoire des femmes du temps présent. Par contre, à la différence des Women’s Studies, elles se sont peu intéressées à la construction sociale de la sexualité, aux rapports coloniaux et plus généralement aux croisements de la différence des sexes avec les catégories sociales et les diversités ethniques. L’attention portée à la catégorie de « race » s’est surtout concentrée sur l’analyse des régimes racistes et des persécutions raciales de la deuxième guerre mondiale, même si la perspective multiculturaliste commence à faire son entrée dans les départements de sciences sociales et sciences humaines en France.

Comme on a pu le voir, les pratiques universitaires américaines et françaises sont très diversifiées. Aux États‑Unis, l’extension du « politique » de la sphère publique vers la sphère privée, pour dénoncer la subordination des femmes à la maison, ce qui se passait dans les foyers devenant affaire publique (d’où le slogan « the personal is political »), reflète la fragmentation du paysage politique et le refus de s’apparenter à des catégories sociales de masse. L’appartenance identitaire est devenue un facteur plus mobilisateur que l’exploitation collective, et la création et la prolifération des Women’s Studies en sont symptomatiques. La lutte pour l’inclusion des femmes dans les programmes universitaires était censée se faire à l’intérieur des départements déjà existants, qui devaient réviser leurs critères sur les inclus/exclus du canon. La radicalisation des discours produits par les politiques identitaires a parfois conduit les femmes, à l’instar d’autres groupes, non pas à lutter pour leur intégration dans un programme universitaire et universaliste, mais à s’enfermer dans leurs propres enclaves pour produire un programme particulariste.

Les Women’s Studies ne tentent pas toujours de s’intégrer dans une vision sociale d’ensemble qui transcende les points de vue des femmes en tant que femmes. Si écrire l’histoire d’une catégorie sexuelle avec des événements et une chronologies propres, se justifiait sans nul doute dans une optique de réparation, l’histoire, présente et passée, l’anthropologie, les sciences sociales sont des entreprises mixtes. Continuer de faire des femmes un objet d’étude autonome, c’est continuer d’écrire un appendice à l’histoire générale, un chapitre annexé, et proposer un ajout qui ne contribue pas à l’explication de questions plus larges34. Les Women’s Studies reproduisent métaphoriquement à l’université ce qu’elles ont rejeté dans les livres d’histoire. Elles se cantonnent dans leur champ et, à l’intérieur de ce champ, la notion d’universalisme perd sa signification.

En France, ce qui a dominé jusqu’à présent, c’est la peur de créer un « ghetto » intellectuel et institutionnel, de forger un champ d’études et des cursus tolérés mais dévalorisés et sans influence sur les disciplines. A l’appui de cette résistance, peuvent être invoqués d’autres paramètres comme la centralisation de l’université, une plus grande rigidité des disciplines et des cursus, la méfiance d’un grand nombre de féministes françaises envers toute forme d’institutionnalisation vécue comme récupération, enfin le refus de la majorité des chercheuses et universitaires d’adopter une stratégie séparatiste. Plutôt que de créer de nouveaux champs disciplinaires, les féministes ont cherché à entrer dans les institutions et à explorer des voies moyennes entre le séparatisme et l’intégration.

Ces divergences d’appréciation franco‑américaines n’hypothèquent cependant pas un entrelacement idéologique ainsi qu’une influence réciproque des travaux aux États‑Unis et en France. Les Women’s Studies aux États‑Unis et les études féministes en France, malgré toutes les critiques et réserves émises à leur encontre, ont, sans nul doute, contribué à un renouvellement des études, une interrogation sur la pédagogie et le canon dont tient compte une partie de l’enseignement dispensé dans les autres départements, et dans ce sens, il ne fait aucun doute que leurs apports aux sciences sociales et aux sciences humaines, de part et d’autre de l’Atlantique, sont inestimables.

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Notes de bas de page

1 Ces enseignements se sont notamment implantés dans les départements d’histoire. L’American Historical Association reconnaît l’histoire des femmes comme Conference Group en 1974 et en 1987, une femme militante de l’histoire des femmes, Nathalie Zemon Davis, en devient la présidente.

2 Une enquête récente rapportée lors de la journée d’inauguration du Centre Louise Labé de l’Université Lumière‑Lyon 2, le 16 octobre 2003, a montré qu’en France, ce sont les départements d’anglais qui contiennent le plus grand nombre de telles formations.

3 Robert Stoller, dans son ouvrage, Sex and Gender (1968), puis Ann Oakley dans Sex, Gender and Society (1972), furent parmi les premiers à mettre en évidence la différence entre sexe et genre. Le sexe fait référence aux différences biologiques entre hommes et femmes, le genre renvoie à la culture, concerne la classification sociale et culturelle en masculin et féminin et se définit comme le « sexe social », c’est‑à‑dire la construction sociale autour de l’appartenance sexuelle. Cette différence est fondamentale pour le féminisme dans son combat contre le déterminisme biologique, pour repenser les questions de pouvoir, de structure sociale, de rôles.Voir également sur le sujet l’ouvrage de Shulamith Firestone, The Dialectic of Sex. La notion de gender est également explicitée par Ginette Castro dans son article « De l’Histoire des femmes à l’histoire des genres », Chantiers d’histoire américaine, sous la direction de Jean Heffer et François Weil (Paris : Belin, 1994).

4 Voir sur le sujet l’article de De Lauretis Teresa (1986).

5 Voir sur le sujet l’article de Claire Auzias, Hélène Chenut et Danièle Voldman, « Histoire orale et histoire des femmes : lieux de la recherche et état des travaux (France, Italie, États‑Unis, Grande‑Bretagne), Bulletin de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, Supplément n°3.

6 En automne 1978, 54% de ces programmes débouchaient sur un diplôme (Castro, 1985, 264).

7 Il n’y a pas « un » mouvement des femmes. Il y a plutôt des courants théoriques divers qui, cherchent à comprendre, chacun à sa façon, pourquoi et comment les femmes occupent une position subordonnée dans la société. Lorsqu’on parle de « mouvement des femmes », on fait généralement appel à ce bloc de courants hétérogènes (comprenant la tendance libérale ou égalitaire, la tendance marxiste et socialiste et la tendance radicale) qui tentent d’expliquer pourquoi les femmes se retrouvent ainsi subordonnées.

8 Cette tendance est illustrée par Kate Millett qui appliqua la notion de « sexual politics » à D. H. Lawrence, Henry Miller, Norman Mailer et Jean Genet.

9 Cf. Natalie Zemon Davis, « History’s Two Bodies », American Historical Review (vol 93, 1988) : 1‑30 et Natalie Zemon Davis et Joan W. Scott, « A New Kind of History », A History of Women I, From Ancient Goddess to Christian Saints, sous la direction de Pauline Schmitt Pantel (Cambridge, MA ; Harvard U. P., 1992).

10 On peut noter l’ouvrage bien connu d’Eleanor Flexner, Century of Struggle : the Woman’s Rights Movement in America, (Cambridge, MA : Belknap Press, 1975).Voir également Gerda Lerner, « New Approaches to the Study of Women in American History », Journal of Social History (Fall 1964) et Joan Kelly, « Did Women Have a Renaissance ? », Becoming Visible, Women in European History, sous la direction de Renate Brindenthal et Claudia Koonz (Boston : Houghton Mifflin, 1977).

11 Michel Foucault et Jacques Derrida ont beaucoup inspiré les chercheuses outre‑Atlantique. Michel Foucault, par sa conception du pouvoir et ses analyses critiques des discours, Jacques Derrida, par sa méthode déconstructionniste des textes, théorisée dans De la grammatologie (1967), méthode qui analyse comment le sens est porté et les arguments structurés et présentés. Par ailleurs, Michel Foucault a entrepris, durant la fin des années soixante‑dix, un cycle de travaux consacrés à la place de la sexualité dans la culture occidentale : L’Histoire de la sexualité, articulée en trois volumes (La Volonté de savoir, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi réédités chez Gallimard respectivement en 1994, 1996 et 1997). Il y a prolongé les recherches entreprises avec Surveiller et punir et L’Archéologie du savoir (réédités chez Gallimard respectivement en 1993 et en 1996), mais en concentrant ses analyses sur le « sexe » et la sexualité. L’axe de cette entreprise était de montrer comment la vie sexuelle a enclenché une volonté systématique de tout savoir sur le sexe qui s’est systématisée en une « science de la sexualité » laquelle, à son tour, ouvre la voie à une administration de la vie sexuelle sociale. Foucault a fait ainsi l’archéologie des discours sur la sexualité (littérature érotique, pratique de la confession, médecine, anthropologie, psychanalyse, théorie politique, droit, etc.) depuis le xviie siècle et, surtout, au xixe siècle. La réflexion de Jacques Derrida se heurte à une problématique ancienne : comment être critique d’une pensée authentiquement critique sans sombrer dans le conformisme ou dans le consensus ? Au fil de son oeuvre, le philosophe a mené un travail de « déconstruction » du discours sur l’actualité : la distinction qu’il établit entre la différence (dans l’espace) et la différance (le fait de différer dans le temps) recoupe celle de la parole et de l’écriture. Voir notamment De la grammatologie (Paris : Minuit, 1967) et L’Écriture et la différence (Paris : Seuil, 1967).

12 « Beyond the Search for Sisterhood : American Women’s History in the 1980s », Social History 10 (October 1985) : 299‑321 (repris dans Unequal Sisters : A Multicultural Reader in US Women’s History, sous la direction de Vicky L. Ruiz et Ellen Carol Dubois (New York et Londres : Routledge, 1991).

13 Par exemple sur l’histoire de l’esclavage Eugene Genovese, Roll, Jordan, Roll : The World The Slaves Made (New York : Random House, 1976) et Herbert Gutman, The Black Family in Slavery and Freedom, 1750‑1925 (New York : Knopf, 1977) ; Gerda Lerner et Linda Gordon sur l’histoire des femmes. Gerda Lerner a rassemblé des récits de femmes noires dans Black Women in White America ; a Documentary History (New York : Vintage, 1973). Voir également l’ouvrage de Deborah White, Ar’n’t I a Woman : Female Slaves in the Plantation South (New York : W.W. Norton, 1985).

14 The New Cultural History (University of California Press, 1989).

15 Voir Todd Gitlin, The Twilight of Common Dreams. Why America Is Wracked by Culture Wars (New York : Henry Holts, 1995).

16 Voir sur le sujet l’article de Susan Swatzlander, Diane Pace et Virginia Lee Stamler, « The Ethics of Requiring Students to Write about their Personal Lives », Chronicle of Higher Education (17 février 1993) : B1.

17 Daphne Pataï est enseignante à l’Université du Massachusetts à Amherst et Noretta Koertge exerce à l’Université d’Indiana à Bloomington.

18Voir les ouvrages des universitaires bien connues, Daly Mary, Andrea Dworkin ou encore Catharine MacKinnon. La violence masculine, son inévitabilité, son intemporalité, son universalité, est au cœur de la pensée et des actions de certaines féministes différencialistes. Il existerait selon Andrea Dworkin un « sadisme masculin systématique » (Dworkin, 1980, 288). Cette dénonciation passionnée de la « nature masculine » est soutenue par la théoricienne féministe chrétienne Mary Daly qui parle de la « pestilence permanente » des hommes et de la « pureté spirituelle » de la femme dans son fameux essai intitulé Gyn/Ecology : The Metaethics of Radical Feminism (1984, 379). L’historienne Alice Echols a noté la confusion pouvant exister entre essentialisme et constructionisme social chez certaines féministes. Tout en se défendant d’être essentialistes, elles perçoivent la domination masculine comme « éternelle et immuable » sans s’apercevoir de la contradiction inhérente à de telles affirmations (1989). De nos jours, la perception du comportement masculin par les féministes différencialistes a influé sur le mouvement des femmes. Pour Karen De Crow, ancienne présidente de la National Organization for Women, organisation qui prône une idéologie libérale et égalitaire, il est incontestable qu’il y a eu, ces vingt dernières années, émergence d’un discours anti‑homme chez les féministes (Pataï, 1998).

19 Voir Nancy Hewitt et Suzanne Lebsock (eds), Visible Women, New Essays on American Activism (Illinois U. P., 1993).

20 Ainsi un appel à communication pour un colloque devant se tenir à Indiana State University sur le thème « Feminism / Womanism / New Mestiza Consciousness / Third Wave / Cyberfeminism » est adressé aux chercheurs‑ses nés entre 1960 et 1980 travaillant dans les Women’s Studies, Gender Studies, Queer Studies, African American Studies, Chicana Studies, Latina Studies, Jewish Studies, Native American Studies, Multicultural Studies et Cultural Studies. « American Studies Woman », Harper’s Magazine (août 2000) : 26‑27.

21 Frances Beale est à l’origine de l’expression « double jeopardy » qu’elle utilisa dans un article « Double Jeopardy : To Be Black Female », The Black Woman : an Anthology, sous la direction de Toni Cade (New York : Signet, 1970) et repris récemment dans Beverly Guy‑Sheftall (ed.), In Words of Fire : an Anthology of Black Feminist Thought (New York : New Press, 1995).

22Voir sur le sujet l’ouvrage d’Ann Brooks, Postfeminisms, Cultural Theory, Cultural Forms (New York : Routledge, 1997).

23Voir sur le sujet E. Messer‑Davidow ; Michele Paludi et Gertrude A. Steuernagel, Foundations for a Feminist Restructuring of the Academic Disciplines (New York : Harrington Park P, 1990, xvi). Ambivalents sur les programmes proposés dans les Women’s Studies, les auteurs déclarent : « Too often, the tendency has been for feminist scholarship to be contained within the boundaries of Women’s Studies courses and journals. The initial revolutionary thrust of Women’s Studies is threatened by the growing acceptance and recognition of Women’s Studies as a legitimate academic enterprise. Conceived as a clarion call to eliminate gender bias in knowledge and ways of knowing, it has become the unwitting victim of the forces of institutionalization. »

24 Citons, par pôle et par ordre chronologique le CEFUP, Centre d’études féminines de l’université de Provence, créé en 1972 ; le GEF, Groupe d’études féministes (1975), puis le CEDREF, Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes (1984) de l’université Paris 7 auquel succède le centre Louise Labé de l’université Lumière‑Lyon 2 depuis octobre 2003 ; le CLEF, Centre lyonnais d’études féministes qui, fondé en 1976, amorce son histoire dans un ouvrage consacré au « mouvement de libération des femmes à Lyon » (1989) ; le Centre d’études féminines de l’université Paris 7 (1978) ; le GRIEF, Groupe de recherches interdisciplinaires d’étude des femmes, qui s’installe en 1979 à l’université de Toulouse, où Marie‑France Brive fonde, sept ans plus tard, le groupe « Simone » de conceptualisation et de communication de la « Recherche‑femme ».

25 Même si l’on peut noter que, dans leur Déclaration de Sentiments, calquée sur la Déclaration d’Indépendance, les femmes américaines, réunies en convention à Seneca Falls, avaient déjà jugé nécessaire de dénoncer la « fausse universalité » de « all men » en lui associant à chaque fois le mot « women », et faisaient, de fait, de la différence sexuelle un principe constitutif de l’humanité.

26 Examinant la tradition philosophique occidentale et l’universalité supposée du sujet rationnel, Irigaray constate l’impossibilité de définir l’essence de la féminité car le concept de féminité et l’identité féminine sont prédéterminés par le discours masculin, phallocentriste. Sous l’éclairage de la linguistique, elle reconsidère le discours psychanalytique, et plus particulièrement la théorie freudienne, pour en montrer l’orientation exclusivement masculine et la logique qui découle d’un tel modèle (Speculum de l’autre femme, 1974). Penser la différence féminine, pour Irigaray, c’est donc constater d’abord que la femme ne se laisse enfermer dans aucun concept, en ce qu’elle relève d’un « sexe qui n’en est pas un » (titre d’un ouvrage paru en 1977). Il s’agit bien plutôt de chercher ce qui, de la féminité, est occulté, enseveli dans le système de représentation masculin. Comme Catherine Clément ou Julia Kristeva, notamment, Irigaray veut faire émerger l’altérité du sexe et du corps féminins. Pour ce faire, il faut aussi une « pratique de la différence sexuelle », avec des choix d’existence conçus pour transformer la structure patriarcale de la société.

27 Yale French Studies 87 (1995) : 190. Voir aussi l’ouvrage de Toril Moi, « Introduction » French Feminist Thought (Oxford : Blackwells, 1987). On peut évoquer ici le rôle joué par le départ d’Antoinette Fouque pour les États‑Unis, qui exportera ainsi l’approche « Psych et Po » (pour psychologique et politique), plus conforme à une tradition française incarnée par Christine Delphy, Monique Plaza, Anne Tristan ou encore Simone de Beauvoir.

28Voir le colloque interdisciplinaire publié par la théoricienne de cinéma Teresa de Lauretis, « Feminist Studies/Critical Studies : Issues, Terms, and Contexts, » Feminist Studies/Critical Studies (Bloomington : Indiana UP, 1986). Voir également Critical Studies (1986), le débat entre « post‑structuralisme » et « féminisme culturel » (1987‑88) dont rend compte la revue Signs ainsi que le numéro de Feminist Studies consacré à la déconstruction (printemps 1988). Parmi les parutions récentes, voir The Postmodern Turn. New Perspectives on Social Theory, ouvrage collectif dirigé par Steven Seidman (1994).

29 Cette expression appelle les précisions suivantes : « quels que soient les objets traités, l’histoire des femmes est celle de leurs rapports, individuels et collectifs, réels et symboliques à l’autre sexe ; il s’agit de faire l’histoire de ces rapports à tous les niveaux : discours, représentations, pratiques effectives… ; d’articuler aussi rapports de sexe et rapports de classe », (Perrot, 1987), 26.

30 Voir sur le sujet le chapitre intitulé « Le Temps du gender » dans l’ouvrage de Françoise Thébault, Ecrire l’histoire des femmes, 1998. Il y est question du « gender à la française ».

31 Voir notamment Parole de femmes d’Annie Leclerc (Paris, Grasset, 1974) ; cet ouvrage suscitait déjà une réflexion sur le langage et les changements lexicaux qui devaient s’imposer. Voie également Mona Ozouf, Les Mots des femmes, Essai sur la singularité française (Paris : Fayard, 1995).

32 C’est dans ce contexte qu’un certain nombre d’hommes politiques, dont Jacques Chirac et Lionel Jospin ont plaidé pour une plus grande place des femmes dans les instances politiques et que l’Assemblée nationale a adopté, à la quasi‑unanimité en première lecture, le 26 janvier 2000, le projet de loi visant à « favoriser » l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives pour les élections qui ont lieu au scrutin de liste (municipales, régionales, européennes, sénatoriales dans les départements qui élisent plus de quatre sénateurs).

33 Voir notamment l’article de Marie‑Victoire Louis, « Recherche sur les femmes, recherches féministes », L’État des sciences sociales en France, sous la direction de Marc Guillaume (Paris : La Découverte, 1986).

34 Voir l’essai de Ann D. Gordon, Mary Jo Bruhle et Nancy Schrom Dye, « The Problem of Women’s History », Liberating Women’s History, Theoretica and Critical Essays, sous la direction de Berenice A. Carroll (Illinois U.P., 1976), 75‑92.

Pour citer cet article

Éliane Elmaleh, « Les Women’s Studies aux États‑Unis. », Transatlantica, 2003, State of the Union, [En ligne]. Mis en ligne le 27 mars 2006, référence du 25 octobre 2008. URL : http://transatlantica.revues.org/document541.html.

Éliane Elmaleh

Eliane Elmaleh est maître de Conférences à l’Université du Maine au Mans. Son domaine de recherche est principalement l’étude des discours : discours tenus par les féministes, dans les magasines féminins et féministes, sur le multiculturalisme ou encore sur les politiques identitaires. Elle a également écrit un certain nombre d’articles sur l’art américain contemporain.

Quelques notes sur le féminisme aux États-Unis en 1968

par Véronique Dassas

sur http://www.ababord.org/spip.php?article127


La fin des années 1960 est un moment charnière dans l’histoire du mouvement des femmes aux États-Unis. Après un certain essoufflement d’un féminisme réformiste focalisé autour de la question de l’égalité des droits dans la Constitution et malgré la création en 1966 d’une nouvelle organisation, NOW (National Organization for Women), qui cherche à le ressourcer, un mouvement plus radical va se mettre en place. Il prendra, au cours des années 1970, l’ampleur et l’importance qu’on lui connaît.

Radicales


Ce radicalisme revendiqué autour de 1968 n’est pas sans équivalent dans l’histoire du mouvement. Les suffragettes du début du siècle, qui finirent par obtenir le droit de vote en 1920, puisent leur inspiration dans la Declaration of Sentiments d’Elizabeth Cady Stanton et Lucretia Mott, document présenté à la première conférence qui entend aborder les problèmes et les droits des femmes, à Seneca Falls en 1848. Il s’agit d’une dénonciation véhémente de la domination des femmes sur le plan individuel et sur le plan politique, d’un cri de révolte et de rage. « L’histoire de l’humanité, peut-on y lire, n’est qu’une suite de préjudices et d’usurpations que les hommes ont fait subir aux femmes, et qui vise directement à établir une véritable tyrannie à leur endroit [1] ». Suit une liste de ces préjudices et usurpations et un appel à l’organisation et à la lutte.

La lutte pour le droit de vote finira par aboutir. Par contre, celle voulant que l’égalité des droits soit inscrite dans la Constitution et qui mobilisera les femmes par la suite ira de trahisons en déconvenues. Toujours est-il que le radicalisme des féministes américaines jalonne leur histoire, avec des hauts et des bas certes, mais il n’en est pas à ses premières manifestations à la fin des années 1960, et cela malgré des années de maccarthysme et de chasse aux sorcières. Betty Friedan par exemple, que les féministes radicales ont beaucoup critiquée pour son livre The Feminine Mystique (1963), où elle focalise son analyse sur l’aliénation des femmes de la classe moyenne piégées dans leur rôle de mères de famille, a tout un passé de militante de gauche dans les années 1950, avec des positions autrement plus corrosives que celles qu’elle défendra par la suite [2].


Il n’est pas nouveau non plus que les femmes se décident à prendre leurs affaires en main après avoir tenté de se faire entendre à l’intérieur d’organisations vouées plus généralement à l’émancipation de l’humanité et à la justice pour tous. C’est en luttant contre l’esclavage des Noirs que les premières féministes américaines prirent conscience de leur propre servitude. C’est en se voyant refuser le droit de parler lors d’une convention abolitionniste à Londres en 1840 que deux d’entre elles prennent toute la mesure de leur condition et qu’elles décident, une fois rentrées aux États-Unis, de commencer leur lutte pour les droits politiques.

Militantes


Bon nombre de femmes qui vont s’engager sur la voie du féminisme radical et autonome à la fin des années 1960 ont un passé de militantes. Elles ont, pour les plus âgées, comme Betty Friedan ou Gerda Lerner, un passé militant hérité de l’antifascisme ou du communisme de leurs parents. Les plus jeunes viennent de groupes qui luttent pour les droits civils des Noirs, comme le Student Non-Violent Coordinating Council (SNCC) ou de groupes d’étudiants de gauche comme Students for a Democratic Society (SDS). Elles participent de cette New Left, cette nouvelle gauche qui se démarque d’une gauche plus traditionnelle par le fait qu’elle entend dépasser la critique reliée au travail et à la production pour s’attaquer plus largement à l’ensemble des rapports sociaux. Seulement, elles constatent rapidement qu’elles n’occupent dans ces organisations que des positions subalternes et qu’on ne les écoute guère quand elles s’avisent d’évoquer leur condition particulière.

Révoltées

Dans un texte écrit en 1969, Marge Piercy décrit ainsi le fonctionnement de cette gauche qu’à l’époque on appelle The Movement : « La véritable base, c’est la force de travail, surtout féminine et généralement non payée qui assure le travail quotidien. Comme dans l’ensemble de la société capitaliste, il n’y a aucun prestige rattaché au travail concret. Les travailleurs sont invisibles. Ce sont ceux qui écrivent, ceux qui font des discours et les protagonistes qui tiennent les rôles spectaculaires qui se tiennent en vue et sont respectés. Produire des analyses théoriques sur ce qu’on devrait faire, produire du jargon technique, c’est cela qu’on admire, beaucoup plus que ce que tout le monde appelle le sale travail (shitwork) [3]. » La critique est acerbe, on l’entendra à satiété un peu partout en Occident dans les années suivantes : les hommes ne prennent pas les femmes au sérieux, ils les manipulent et les méprisent, s’en servent quand ça les arrange, les rejettent quand elles ne leur servent plus. Mais plus que tout, les hommes, même de gauche, considèrent, au mieux, l’oppression des femmes comme secondaire, au pire, ils la nient.


Cette incapacité à communiquer avec les hommes sur la situation des femmes était clairement exprimée en 1965 dans un texte que l’on considère généralement comme l’un des premiers documents du mouvement de libération des femmes qui s’amorce. Le ton est posé, presque éteint, comme si les arguments avaient été usés par un passé difficile : « Très peu d’hommes semblent penser, quand ils entendent parler de tout cela, qu’ils ont le droit de participer à ces discussions, puisqu’ils sont profondément impliqués. En même temps, très peu d’hommes peuvent réagir sans être sur la défensive parce que ces problèmes les menacent, les démasquent ou encore sont hors de leur compréhension. Leur réaction, c’est généralement le rire [4]. » Tout cela peut passer aujourd’hui pour anodin, mais qu’on pense un peu à ce rire ordinaire et à sa charge, ordinaire elle aussi, de mépris.

Écœurées

C’est donc sur un fond de ressentiment à l’égard de la nouvelle gauche que vont s’inscrire les premières initiatives des féministes radicales, mais c’est bien sûr également sur sa lancée. Pour mémoire, en 1968, la société américaine semble secouée de l’intérieur comme par une onde sismique : rébellion généralisée contre la guerre au Vietnam, émeutes lors de la Convention démocrate à Chicago, émeutes après l’assassinat de Martin Luther King… Sans compter une forme de contre-culture où se mélangent sexe, drogue et rock’n’roll, selon une expression désormais usée jusqu’à la corde, et qui attaque tous azimuts, y compris bien sûr la gauche politique. Les femmes sont en quelque sorte en porte-à-faux : elles ne se reconnaissent pas et elles critiquent les stéréotypes d’une pornographie dite « libérée », par exemple, mais elles aussi veulent parler (et pas seulement parler) sexualité et normes sexuelles. Elles se reconnaissent dans certains aspects de la lutte des Noirs, mais elles ne sont ni minoritaires ni prêtes à accepter le machiste affiché de certains groupes… Un exemple : à l’automne 1968, le Women’s Majority Union, un groupe de femmes de Seattle, publie le premier numéro d’un journal intitulé Lilith, où l’on peut lire une déclaration de principes du Black Unity Party de l’état de New York réclamant aux « sœurs de ne pas prendre la pilule, [car] c’est la méthode dont se sert le système pour éliminer le peuple noir ». Lilith publie également la réponse de six femmes noires de Mount Vernon, New York, qui commence ainsi : « Les sœurs noires pauvres décident par elles-mêmes si elles veulent ou non avoir des enfants. Si nous prenons la pilule ou pratiquons le contrôle des naissances par d’autres moyens, c’est à cause des hommes noirs et pauvres […]. Les hommes noirs ont toujours dit aux femmes noires qu’elles étaient noires, laides, mauvaises. Ils nous ont traitées de chiennes et de putains, en d’autres termes, c’est nous qui étions les vrais noirs de la société, opprimées par les blancs, hommes et femmes, et aussi par les hommes noirs [5]. » Il faut d’ailleurs signaler l’apport du Black Feminism (on peut citer Angela Davis parmi les femmes de ce courant) qui, dans les années 1970, va tenter une analyse de la discrimination prenant en compte sexe, classe, race et éventuellement homosexualité.

Déchaînées


Elles vont passer à l’action, ces femmes. Elles vont se regrouper, former des organisations, défiler, protester, déclarer, écrire beaucoup, publier des bulletins, des journaux, des brûlots, des essais qui feront date, organiser des groupes de conscientisation, des groupes de parole, elles vont se raconter encore et encore leurs histoires, elles vont se tomber dans les bras, quitter leur mari, faire des enfants, faire l’amour entre elles et avec d’autres. Elles vont se servir de la littérature, du cinéma, de la musique, elles vont s’emparer de tous les modes d’expression possibles. Certaines vont devenir des icônes : Kate Millet, Gloria Steineim… Elles vont entamer une critique radicale de la société et des rapports de sexes qui n’a pas fini de faire parler, enrager, batailler ; bref, vivre.

Voici quelques exemples de ce qu’elles entreprirent au cours de l’année 1968. Le 15 janvier, arrive à Washington pour demander la fin de la guerre au Vietnam un regroupement qui se nomme Jeanette Rankin Brigade. Cette coalition choisit ainsi de s’identifier à la première femme, connue pour ses convictions féministes et pacifistes, à avoir été élue au Congrès en 1917. Rankin avait voté imperturbablement contre l’entrée en guerre des États-Unis au moment des deux guerres mondiales, son nom était donc de circonstance. Mais finalement les femmes de la brigade rediscutent la finalité première du rassemblement. Elles se rendent compte, raconte Shulamith Firestone, qu’elles interviennent encore une fois à partir de leurs rôles traditionnels : femmes, mères, sœurs, filles. Le rôle des pleureuses, finalement. Un rôle passif dont elles ne veulent plus. Certaines d’entre elles décident donc d’aller enterrer symboliquement la féminité traditionnelle au cimetière d’Arlington : cortège, cercueil rempli de toutes sortes d’accessoires et d’accoutrements typiquement féminins. Sur les banderoles : « Don’t cry, resist. »


Le 8 mars, un groupe de femmes de Chicago célèbre la journée internationale en projetant un film de 1954, The Salt of the Earth (Le sel de la Terre), réalisé par Herbert Biberman avec une équipe de gens ayant été inscrits sur les listes noires d’Hollywood pendant le maccarthysme [6]. Le film raconte la grève de mineurs mexicains qui luttent pour des conditions décentes de travail et de vie. Leurs femmes se mobi-lisent et remportent la victoire malgré la résistance des hommes.


En juin, Valerie Solanas tire sur Andy Warhol. L’année précédente, elle avait écrit le SCUM Manifesto (SCUM : Society for Cutting up Men, ce qui en gros pourrait se traduire par Association pour castrer les hommes, mais qui est parfois plus pudiquement traduit par Association pour tailler les hommes en pièces !). Ti-Grace Atkinson la soutient publiquement, ce qui fait scandale à NOW.

À l’automne, en réaction au féminisme libéral de NOW, Ti-Grace Atkinson fonde le mouvement du 17 octobre, qui sera connu plus tard sous le nom de The Feminists. Les femmes de ce groupe se réclament désormais non plus du mouvement des femmes, mais du féminisme radical. En 1968 également, à New York, naît WITCH (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell, Conspiration terroriste internationale des femmes venues de l’enfer). Ce groupe fait du théâtre de guérilla. Sa première intervention se déroule à Wall Street le jour de l’Halloween. Il y en aura bien d’autres : le jour de la Saint-Valentin de 1969, par exemple, avec des slogans incendiaires contre le mariage.


Un peu dans le même ordre d’idée, un groupe de femmes vient semer la zizanie lors de l’élection de Miss America à Atlantic City : elles couronnent une brebis et jettent dans une grande poubelle gaines, produits de maquillage, soutiens-gorge, talons hauts, etc. La presse est sur les lieux : les photos du scandale feront le tour du pays donnant ainsi un retentissement considérable à l’événement. La dérision devient une arme politique que les femmes retournent contre ceux qui continuent de ne pas les prendre au sérieux.


Cette année-là, les actions, symboliques ou non, se multiplient. Ce n’est là que le début de l’exercice d’un pouvoir de rébellion hors du contrôle des « rebelles » masculins.

Sisterhood is powerful ? Sans aucun doute.

Véronique Dassas

Journaliste et traductrice, elle est membre de l’équipe de la revue Conjonctures.

[Toutes les adresses Internet donnés dans les notes ont été vérifiées le 29-2-2008.]

[1] « The history of mankind is a history of repeated injuries and usurpations on the part of man toward woman, having in direct object the establishment of an absolute tyranny over her. » On peut lire l’intégralité du texte à http://www.fordham.edu/halsall/mod/Senecafalls.html.

[2] Lire à ce sujet un article de Joanne Boucher paru en 2003 dans New Politics et que l’on peut consulter à http://www.wpunj.edu/newpol/issue35/boucher35.html.

[3] Marge Piercy, « The Grand Coolie Damn », 1969. On peut consulter l’intégralité du texte à http://www.cwluherstory.com/CWLUArchive/damn.html.

[4] « A Kind of Memo », Casey Hayden et Mary King, 1965. On peut consulter le texte à http://www.cwluherstory.org/classic-feminist-writings/a-kind-of-memo-2.html.

[5] « Black Women in Poverty », 1968, à consulter à http://www.cwluherstory.com/CWLUArchive/blackwomen.html.

[6] Ce film est libre de droits d’auteur. On peut le visionner à http://www.archive.org/details/salt_of_the_earth.

par Angela Davis

sur http://www.casac.ca/french/questions/angeladfr.htm

publié pour la première fois dans ColorLines Magazine, automne 2000 Reproduit ici avec la permission de l’auteure

Angela Davis, qui fut prisonnière politique, est une activiste de longue date et auteure qui enseigne à la University of California at Santa Cruz. Elle a prononcé ce discours-programme et a parlé avec les participants et participantes de la conférence « La couleur de la violence » à Santa Cruz.


C’est pour moi un honneur extrême que d’avoir été invitée à prononcer ce discours-programme. Cette conférence mérite d’être appelée historique pour plusieurs raisons. C’est la première de ce type, et c’est précisément la saison intellectuelle la plus propice pour une telle réunion. L’étendue et la complexité des questions qui y sont soulevées démontrent les contradictions et les possibilités de ce moment historique. Et une telle réunion peut nous aider à imaginer des manières de faire face à la violence qui existe partout dans la vie des femmes de couleur et qui mine radicalement les institutions et les discours dans le cadre desquels nous sommes obligées de penser et de travailler.

Je peux prédire que cette conférence figurera dans les livres d’histoire comme une étape importante pour les scientifiques et activistes féministes, marquant un nouveau moment dans l’évolution du savoir antiviolence et de l’organisation du travail dans ce sens.

Il y a de nombreuses années, alors que j’étais étudiante à San Diego, je conduisais sur l’autoroute avec une amie, quand nous avons rencontré une noire qui errait le long de la chaussée. Son histoire était extrêmement troublante. Malgré ses pleurs incontrôlables, nous avons compris qu’elle avait été violée et abandonnée sur le bord de la route. Après un certain moment, elle a été en mesure de signaler à une voiture de police qu’elle arrête, pensant que les policiers pourraient lui venir en aide. Cependant, quand le policier blanc l’a ramassée, il ne l’a pas réconfortée mais a saisi cette occasion de la violer une fois de plus.


Je raconte cette histoire non pour sa valeur de choc mais pour son pouvoir de métaphore. Vu la nature raciste et patriarcale de l’État, il est difficile d’envisager l’État comme détenant les solutions aux problèmes de la violence contre les femmes de couleur. Cependant, le mouvement antiviolence étant devenu institutionnalisé et professionnalisé, l’État joue un rôle de plus en plus prépondérant dans la manière dont nous conceptualisons et créons des stratégies afin de minimiser la violence contre les femmes. L’une des tâches majeures de cette conférence, et du mouvement antiviolence dans son ensemble, c’est de se pencher sur cette contradiction, surtout dans la mesure où elle se présente à des communautés de couleur pauvres.

L’apparition de la  » violence domestique »

La violence, c’est l’un de ces mots qui résonne puissamment sur le plan idéologique, un mot dont la signification est en mutation constante. Avant de faire quoi que ce soit d’autre, nous devons rendre hommage aux activistes et aux scientifiques dont les critiques idéologiques ont rendu possible l’application de la catégorie de violence domestique à ces couches masquées d’agression dirigée systématiquement contre les femmes. Pendant si longtemps, ces actes ont été entourés de secret ou ce qui est encore pire, ont été considérés comme normaux.

La plupart de nous tiennent pour acquis que la violence misogyne, c’est une question politique légitime, mais souvenons-nous qu’il y a un peu plus d’une vingtaine d’années seulement, la plupart des gens considéraient la  » violence domestique » comme étant une question privée et ne se prêtant donc pas à un discours public ou à une intervention politique. Une seule génération seulement nous sépare de cette époque de silence.

La première fois que l’on a dénoncé le viol, c’était au début des années 1970, et la première organisation nationale contre la violence domestique a été fondée vers la fin de cette décennie.

Depuis, nous en sommes venus à reconnaître la proportion d’épidémie de la violence au sein des relations intimes et le nombre élevé de viols lors d’un rendez-vous ou par une connaissance, ainsi que de la violence au sein de l’intimité entre personnes du même sexe ou dirigée contre ces personnes. Mais nous devons également apprendre comment nous opposer à la fixation raciste sur les gens de couleur comme étant les auteurs principaux de la violence, y compris la violence domestique et sexuelle, tout en mettant vigoureusement en question la violence réelle que les hommes de couleur infligent aux femmes. Il s’agit précisément des hommes qui sont déjà perçus comme étant les principaux auteurs de la violence dans notre société : les membres de gang, les vendeurs de drogue, les tireurs au volant d’une voiture, les cambrioleurs et les agresseurs. En bref, le criminel est vu comme étant un homme noir ou latin qui doit être mis en prison.

L’une des questions principales qui se posent dans le cadre de cette conférence, c’est comment mettre au point une analyse qui ne favorise ni le projet conservateur de mettre à l’ombre des millions d’hommes de couleur selon les diktats contemporains du capital mondialisé et de son complexe industriel carcéral, ni le projet également conservateur d’abandonner les femmes de couleur pauvres à un continuum de violence qui existe depuis les ateliers de misère jusqu’aux prisons, aux abris et même dans les chambres à coucher.


Comment élaborer des analyses et organiser des stratégies contre la violence dirigée envers les femmes tenant compte de la race du sexe et du sexe de la race?

Les femmes de couleurs à l’avant-garde


Les femmes de couleur ont été actives dans le mouvement antiviolence depuis ses tout débuts. La première organisation nationale contre la violence domestique a été fondée en 1978 quand la United States Civil Rights Commission Consultation on Battered Women a abouti à la fondation de la National Coalition Against Domestic Violence. En 1980, le Washington D.C. Rape Crisis Center parraina le premier Congrès national sur les femmes du tiers monde et la violence.

L’année suivante, un groupe de travail de femmes de couleur a été créé dans le cadre de la National Coalition Against Domestic Violence. Pour faire des comparaisons historiques, il est significatif de savoir que le U.S. Third World Women’s Caucus créé cette même année dans le cadre de la National Women Studies Association et le livre séminal This Bridge Called My Back a été publié pour la première fois.

Un grand nombre de ces activistes ont contribué à une compréhension plus complexe des relations croisées, se chevauchant et souvent contradictoires entre la race, la classe, le sexe et la sexualité, militant contre une théorie simpliste de la violence privée dans la vie des femmes. Clairement, le slogan puissant lancé au départ par le mouvement féministe :  » La vie personnelle est politique » est bien plus compliqué qu’il le semblait initialement.

L’argument féministe précoce que la violence contre les femmes n’est pas, de manière inhérente, une question privée mais a été rendue privée par les structures sexistes de l’État, de l’économie et de la famille, a eu un impact puissant sur la prise de conscience par le public.

Et cependant, l’effort en vue d’intégrer une analyse s’abstenant de réifier le sexe n’a pas connu le succès. L’argument que la violence sexuelle et domestique représente la fondation structurelle de la dominance masculine conduit parfois à une notion hiérarchique selon laquelle la mutilation génitale en Afrique et le sati ou action de brûler son épouse, en Inde, sont des formes les plus épouvantables et extrêmes de cette même violence contre les femmes que l’on peut découvrir dans des manifestations moins horrifiantes dans le cadre de cultures occidentales.

D’autres analyses soulignent une incidence accrue de violence misogyne dans les communautés pauvres et les communautés de couleur, sans nécessairement reconnaître l’étendue plus élevée de surveillance policière dans ces communautés, directement et par le biais d’agences de services sociaux. En d’autres mots, précisément parce que les stratégies primaires visant à lutter contre la violence contre les femmes dépendent de l’État et considèrent la violence masculine contre les femmes comme des  » délits », le processus de criminalisation renforce encore plus le racisme des tribunaux et des prisons. Ces établissements à leur tour contribuent encore plus à la violence contre les femmes.

D’un autre côté, nous devrions applaudir les efforts courageux des nombreuses activistes responsables d’une prise de conscience populaire axée sur la violence contre les femmes, luttant pour des solutions juridiques et pour un réseau d’abris, de centres de crise et d’autres lieux où les survivantes peuvent trouver un soutien. Mais d’un autre côté, compter sur le gouvernement les yeux fermés a abouti à des problèmes graves. Je suggère que nous concentrions notre réflexion sur cette contradiction : l’État, empreint de beaucoup de racisme, de dominance masculine, de préjudices reliés à la classe et d’homophobie et qui se construit par l’acte violent, peut-il minimiser la violence dans la vie des femmes? Devrions-nous compter sur l’État pour régler le problème de la violence contre les femmes?

Le vidéo réalisé par Nicole Cusino (aidée de Ruth Gilmore), qui sera bientôt mis sur le marché, concernant l’expansion des prisons en Californie et son impact économique sur les communautés rurales et urbaines, inclut une scène poignante où Vanessa Gomez décrit comment le déploiement de stratégies antiviolence de la part de la police et des tribunaux a abouti à l’emprisonnement de son mari dans le cadre de la Loi de la troisième faute. Elle décrit une altercation verbale entre elle-même et son mari, qui était en colère avec elle parce qu’elle n’avait pas coupé en morceaux le foie pour le repas du chien puisque, selon elle, c’était son tour de couper le foie.

Selon ses déclarations, elle a insisté en lui disant qu’elle préparerait le repas du chien mais il a dit que non, il avait déjà commencé à le faire. Elle déclare qu’elle l’a empoigné et, en tentant de lui prendre le couteau des mains, lui a gravement coupé les doigts. À l’hôpital, cet incident a été signalé à la police. Malgré le fait que Mme Gomez ait contesté la version des événements proposée par le procureur, son mari a été condamné pour agression. À cause de deux condamnations précédentes en tant que délinquant juvénile, il a été condamné de par la Loi de la troisième faute de Californie à 25 ans à vie, peine qu’il purge actuellement.

Je raconte cet incident parce qu’il démontre de manière si manifeste la facilité avec laquelle l’État peut assimiler notre opposition contre la domination de type sexuel à des projets de domination raciale, ce qui veut également dire domination sexuelle.

Une violence militarisée

Gina Dent a observé que l’une des réussites les plus importantes de cette conférence était de placer les femmes autochtones américaines dans la catégorie de  » femmes de couleur ». Comme le suggère l’étude importante réalisée par Kimberle Crenshaw sur la violence contre les femmes, la situation des femmes américaines autochtones démontre que nous devons également inclure à notre étude analytique la domination coloniale persistante des nations autochtones et des formations nationales à l’intérieur des frontières territoriales présumées des États-Unis ainsi qu’à l’extérieur de celles-ci. La brutalité coloniale des États américains racistes, sexistes et homophobiques dans leur traitement des autochtones démontre une fois de plus la futilité de compter sur les processus juridiques ou législatifs de l’État pour résoudre ces problèmes.

Comment peut-on alors s’attendre à ce que l’État résolve le problème de la violence contre les femmes alors qu’il répète constamment sa propre histoire de colonialisme, de racisme et de guerre? Comment peut-on demander à l’État d’intervenir quand en fait ses forces armées ont toujours pratiqué le viol et les coups et blessures contre les femmes  » ennemies »? En fait, la violence sexuelle et intime contre les femmes a toujours été au cœur des tactiques militaires de guerre et de domination.

Et cependant, l’approche pratiquée par l’État néolibéral est d’incorporer les femmes à ces organismes violents, les intégrer aux forces armées et à la police.

Comment fait-on face au meurtre par la police d’Amadou Diallo, dont le portefeuille a été pris par erreur pour un pistolet, ou celui de Tanya Haggerty, à Chicago, dont le téléphone cellulaire fut l’arme présumée qui a permis à la police de justifier son meurtre? En engageant davantage de femmes comme agents de police, est-ce que l’argument que les femmes sont victimes de violence fait d’elles des agents de l’ordre inefficaces? Est-ce que donner aux femmes un plus grand accès à la violence officielle aide à minimiser la violence informelle? Même si c’était le cas, voudrions-nous adopter ceci comme solution? Les femmes échappent-elles essentiellement aux formes d’adaptation à la violence qui sont si essentielles à la culture de la police et des militaires?

Carol Burke, une civile qui enseigne à la U.S. Naval Academy, déclare que  » les ordres sadomasochistes ont augmenté depuis que les femmes sont entrées à la brigade des aspirants de marine en 1976″. Elle cite des chansons militaires qui sont si cruellement pornographiques que je me sentirais mal à l’aise à les mentionner en public, mais je voudrais quand même vous donner un exemple relativement moins offensant :

La fille la plus laide que j’ai jamais rencontrée
Se cognait le visage contre un arbre
Je l’ai ramassée, l’ai frappée deux fois
Elle a dit « Oh aspirant, vous êtes bien trop gentil »

Si nous concédons qu’il y a quelque chose dans les structures de formation et les opérations qu’ils doivent exécuter qui rend les hommes (et peut-être aussi les femmes) de ces institutions plus prônes à commettre des violences dans le cadre de leurs relations intimes, alors pourquoi est-il si difficile de formuler une analyse de la violence contre les femmes prenant la violence de l’État en ligne de compte?

La stratégie principale adoptée par le mouvement antiviolence des femmes, c’est-à-dire la criminalisation de la violence contre les femmes, ne mettra pas un terme à la violence contre les femmes, tout comme les peines de prison n’ont pas mis un terme à la criminalité en général.

Je devrais dire qu’il s’agit là de l’une des questions les plus vexantes auxquelles font face les féministes d’aujourd’hui. D’un côté, il est nécessaire de créer des remèdes juridiques pour les femmes survivantes de violence. Mais d’un autre côté, quand le remède est fondé sur la punition dans le cadre d’institutions qui favorisent la violence, contre les hommes et les femmes, comment résout-on cette contradiction?

Comment pouvons-nous éviter l’hypothèse que les modes de violence précédemment  » privés » ne peuvent être rendus publics que dans le contexte du système de violence de l’État?

La Loi sur la criminalité

Il est important de noter que la loi de 1994  » Violence Against Women » a été adoptée par le Congrès des États-Unis comme Titre IV de la Violent Crime Control and Law Enforcement Act of 1994, la Loi sur la criminalité. Cette loi s’efforce de remédier à la violence contre les femmes dans les contextes domestiques, mais en même temps facilite l’incarcération d’un plus grand nombre de femmes, par le biais de la Loi de la troisième faute et d’autres dispositions. La croissance des corps de police prévue par la Loi sur la criminalité augmentera certainement le nombre de personnes victimes de la violence policière.

Les prisons sont des institutions violentes. Comme l’armée, elles rendent les femmes vulnérables de manière encore plus systématique aux formes de violence qu’elles pourraient avoir subies à la maison et dans la communauté. Les expériences vécues par les femmes en prison manifestent un continuum de violence à l’intersection du racisme, du patriarcat et du pouvoir de l’État.

Un rapport de Human Rights Watch intitulé  » All Too Familiar: Sexual Abuse of Women in U.S. Prisons » déclare :  » Nous avons découvert qu’être une prisonnière dans une prison d’État des États-Unis peut être une expérience terrifiante. Si on est abusée sexuellement, on ne peut pas échapper à son agresseur. Les procédures de grief ou d’enquête, si elles existent, sont souvent inefficaces et les employés du système correctionnel continuent de commettre des abus parce qu’ils pensent qu’ils seront rarement tenus responsables sur le plan administratif ou criminel. Peu de personnes hors des murs de la prison savent ce qui se passe ou interviennent si elles sont au courant. Encore moins de gens font quoi que ce soit pour résoudre le problème. »

Récemment, 31 femmes ont entamé des poursuites de recours collectif contre le Michigan Department of Corrections, accusant ce service de ne pas prévenir la violence sexuelle et les abus de la part des gardes et du personnel civil. Ces femmes ont été soumises à des vengeances cruelles, y compris de nouveaux viols!

Dans la prison d’État Valley, en Californie, le médecin chef du service médical a déclaré à Ted Koppel, sur une chaîne nationale de télévision, que lui et son personnel soumettaient de manière routinière les femmes à des examens du bassin même si elles n’avaient qu’un rhume. Il a expliqué que ces femmes étaient en prison depuis longtemps et n’avaient pas de contacts avec des hommes et qu’en fait, ils prenaient plaisir à faire ces examens du bassin. Koppel envoya l’enregistrement de cette entrevue à la prison et il fut éventuellement renvoyé. Selon le Department of Corrections, il ne sera jamais autorisé à avoir de nouveau des contacts avec les patientes. Mais ceci n’est que le sommet de l’iceberg. Le fait qu’il se soit senti capable de déclarer ceci dans une émission nationale de télévision vous donne une idée de la situation horrible qui prévaut dans les prisons de femmes.

Il n’y a pas de solutions faciles à toutes les questions que j’ai soulevées et auxquelles tant d’entre vous travaillez. Mais ce qui est clair, c’est que nous avons besoin de collaborer pour travailler à une structure et à une stratégie beaucoup plus nuancées que le mouvement antiviolence n’a jamais été capable d’élaborer.

Nous voulons continuer de contester la négligence à l’égard de la violence domestique contre les femmes, la tendance à la laisser de côté comme étant une question privée. Nous avons besoin d’élaborer une approche fondée sur la mobilisation politique plutôt que sur les remèdes juridiques ou la prestation de services sociaux. Nous devons nous battre en vue de solutions temporaires et à long terme à la violence et, simultanément, penser aux questions connexes de capitalisme global, de colonialisme global, de racisme et de patriarcat, à toutes les formes qui influent sur la violence contre les femmes de couleur. Pouvons-nous par exemple relier une demande musclée de remèdes destinés aux femmes de couleur victimes de viol et de violence domestique à une stratégie demandant l’abolition du système carcéral?

Je conclus en vous demandant de soutenir la nouvelle organisation lancée par Andrea Smith, l’organisatrice de cette conférence. Un tel organisme contestant la violence contre les femmes de couleur est spécialement nécessaire pour relier, avancer et organiser nos efforts d’analyse et d’organisation. Nous espérons que cette organisation jouera le rôle de catalyseur pour nous permettre de continuer à penser et agir ensemble à l’avenir.

ANGELA DAVIS I’ AM BLACK WOMEN