Diane Lamoureux

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Cet article analyse trois textes majeurs dans la mise en place de la réflexion féministe étasunienne sur le lesbianisme, ceux des radicalesbians, d’Anne Koedt et d’Adrienne Rich. Ces textes visent principalement à nommer et à dégager la signification de cet « objet politique non identifié » qu’est « la » lesbienne. Je me propose donc de procéder à une analyse détaillée de chacun de ces textes afin d’en dégager les considérations théoriques qui les structurent et d’identifier les problèmes qu’ils soulèvent concernant l’élaboration de perspectives critiques lesbiennes.


Très rapidement, la question lesbienne s’est posée dans la « deuxième vague »1 féministe. Ceci autant du fait de l’antiféminisme ambiant, assimilant féministes et « mal-baisées » et postulant, chez les féministes, une haine des hommes conduisant au lesbianisme, que du fait des dynamiques mêmes du mouvement, beaucoup plus préoccupé que la vague précédente par les questions reliées au corps et à la sexualité.

Je veux m’attarder sur trois textes importants dans la mise en place de la réflexion féministe sur le lesbianisme dans le féminisme étasunien des années 19702. Deux de ces textes ont été amplement discutés, surtout aux USA, à la fin des années 1960, ceux des Radicalesbians et de Koedt, tandis que celui de Rich a donné lieu à de multiples commentaires aux USA et ailleurs. Ce qui me semble relier ces trois textes, c’est qu’ils associent le lesbianisme au féminisme, d’une façon différente de la boutade attribuée à Ti-Grace Atkinson selon laquelle « le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme c’est la pratique », en analysant le lesbianisme à l’intérieur du paradigme de la situation sociale des femmes et des résistances que celles-ci développent face à l’ordre patriarcal.

D’une certaine façon, pour nous qui avons baigné depuis plusieurs années dans la sophistication théorique du postmoderne, des théories postcoloniales et dans le constructivisme radical des théories queer, ces textes peuvent, à plusieurs égards, sembler essentialistes et naïfs. Ils sont en effet symptomatiques d’un certain standpoint feminism3 auquel je saurais difficilement souscrire, mais ils n’en représentent pas moins un tournant par rapport à la façon d’aborder la « question » et le « sujet » lesbien. Car, en reconnaissant au moins partiellement, le déplacement qu’impose la prise en compte des lesbiennes dans les rapports sociaux de sexe, il était implicitement perçu que les situations sociales des femmes sont variables et qu’elles ne sont pas toutes des exemplaires identiques et substituables d’une même « espèce ». En outre, parler du sujet lesbien reconnaissait aux lesbiennes, comme aux femmes, un statut de sujets et d’actrices politiques qui rompait avec la routine dominante faisant d’elles des objets de politiques publiques, constituées en « problème » ou en « condition ».

En fait, pour les lesbiennes féministes de cette époque, il s’agissait d’abord et avant tout de nommer et de cerner la signification de cet « objet politique non identifié » qu’était « la » lesbienne. Dans cette opération individuelle et collective, théorique et pratique, le fait que les pratiques lesbiennes puissent n’exister qu’au pluriel n’était pas vraiment envisagé, même dans la notion de « continuum » lesbien de Rich. Ceci peut facilement s’expliquer par ce qui prévalait à l’époque dans le féminisme étasunien : certes, celui-ci avait abandonné le terme « la femme » au profit de « les femmes », mais en était encore à postuler une immédiate sororité des femmes due à une oppression commune. C’est le même procédé que l’on voit à l’œuvre lorsqu’il s’agit de définir « la » lesbienne.

Comme le souligne Rich, la question lesbienne a plutôt constitué un non-objet de réflexion jusqu’aux années 1970, étant au mieux abordée comme analogue féminin de l’homosexualité masculine (Rich, 1980). Aussi, comme dans les études sur l’homosexualité masculine, les paradigmes dominants ont été soit celui du troisième sexe, soit celui de l’inversion, soit un mélange des deux. Faire apparaître les lesbiennes comme objets de réflexion et comme sujets politiques a donc constitué un acquis de cette deuxième vague féministe. Cependant, puisque le paradigme dominant dans le féminisme de cette époque et celui du standpoint feminism qu’on pourrait opposer au paradigme postmoderne contemporain qui met l’accent sur les différences entre les femmes, la question lesbienne a fondamentalement été abordée sous l’angle du féminin. Ceci contraste avec les grands « classiques » de la littérature lesbienne comme Le Puits de solitude ou Orlando et avec ce qui viendra par la suite comme les textes théoriques et littéraires de Wittig, pour laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».

Je me propose donc de présenter et d’analyser successivement ces trois textes. Ensuite, j’essaierai d’en dégager certaines considérations théoriques et les problèmes qu’ils soulèvent quant à l’élaboration de perspectives critiques lesbiennes.

« The Woman Identified Woman »

Ce texte publié en 19704 par un collectif appelé Radicalesbians frappe d’abord par le singulier. « La » lesbienne en constitue bien l’objet et la réflexion est articulée en quatre temps : une définition de cet objet, une tentative de compréhension du lesbianisme, une analyse des rapports entre lesbianisme et féminisme et, finalement, la rupture lesbienne.


Qu’en est-il d’abord de cette fameuse définition de ce qu’est une lesbienne? Celle-ci est bien connue : « une lesbienne, c’est la rage de toutes les femmes condensée jusqu’au point d’explosion »5 (Radicalesbians, 1970, 240). Ainsi, nous sommes face à deux énoncés : d’une part, les lesbiennes sont des femmes, de l’autre, elles adoptent une posture de révolte face aux contraintes qui sont imposées aux femmes dans une société sexiste. Le clou est enfoncé par la suite. « Le point de vue atteint par cette trajectoire [vers l’acceptation de soi], la libération personnelle, la paix intérieure, l’amour véritable de soi et des autres femmes constitue quelque chose qui doit être partagé avec toutes les femmes – parce que nous sommes toutes des femmes » (Radicalesbians, ibid., 241).

Ainsi, une lesbienne est celle qui refuse les rôles sociaux dévolus aux femmes dans une société sexiste, ce qui la conduit à une forme de résistance sinon une guerre ouverte avec l’environnement social. Comme les féministes, elle aspire à devenir un être libre, une personne non définie et non confinée à son appartenance sexuée. En même temps, comme femme, elle expérimente le déchirement inhérent à une socialisation féminine, faite de contraintes et d’oppression, ce qui entraîne un malaise personnel de même qu’une acuité perceptive par rapport aux normes sociales en vigueur.

On peut y voir simultanément une reprise et un dépassement face au paradigme de l’inversion. Contrairement à ce qui est affirmé dans les théories sexologiques qui font des lesbiennes des esprits masculins prisonniers de corps féminins, les lesbiennes sont ici définies comme des femmes. Mais simultanément, elles sont prisonnières des rôles sociaux de sexe qui laissent peu de latitude entre la posture « féminine » et la posture « masculine ». C’est cette ambiguïté qui produit le malaise identitaire conduisant à la révolte, une révolte qui émane moins d’une prise de conscience du sexisme que d’une nécessité d’être bien dans sa peau.

Dans un deuxième temps, ce texte cherche à définir ce qu’est le lesbianisme. Le premier argument est que celui-ci, à l’instar de l’homosexualité masculine, n’a de sens que dans une société sexiste puisque « dans une société où les hommes n’oppriment plus les femmes, où l’expression sexuelle peut suivre les sentiments, les catégories classificatoires comme l’homosexualité ou l’hétérosexualité vont disparaître » (Radicalesbians, ibid., 241). Les termes de dyke (gouine) et de faggot (tantouze ou tapette) trouvent leur origine dans un ordre social sexué dans lequel un homme devrait être viril et une femme devrait être féminine. Mais là s’arrête l’analogie entre homosexualité masculine et lesbianisme. Le deuxième argument est que le terme « lesbienne » sert à la fois d’insulte et d’avertissement. Insulte, parce qu’il est utilisé pour disqualifier certains comportements. Avertissement, parce qu’il indique une transgression en même temps que la limite à ne pas franchir. Le troisième argument est que le terme, en tant qu’insulte, est balancé aux féministes parce qu’elles cherchent à (re)centrer les femmes sur elles-mêmes et sur leurs propres besoins, plutôt que de les mettre au service des hommes. Ainsi, dans cette dernière acception, le terme « lesbienne » sert à rappeler que, dans une société sexiste, « femmes et personnes sont des oxymores » (Radicalesbians, ibid., 242).

C’est ce qui conduit, dans un troisième temps, à examiner les rapports entre lesbianisme et féminisme. C’est probablement la partie la plus confuse du texte. Après avoir posé d’emblée que le sujet est peu abordé et même qu’il crée un malaise dans les rangs féministes, le lesbianisme sert à mesurer le degré de radicalisme, sinon la sincérité de l’engagement des féministes. Car il y aurait un féminisme vraiment radical qui veut en finir avec le sexisme comme tel et un autre plus réformiste qui se contenterait du fait que certaines femmes accèdent aux privilèges de la société sexiste. Ainsi, le malaise ou le silence du féminisme face au lesbianisme ne sert qu’à perpétuer l’oppression des femmes puisque « jusqu’à ce que les femmes voient dans d’autres femmes la possibilité d’un attachement fondamental qui inclut l’amour sexuel, elles se dénieront l’amour et la valeur qu’elles accordent spontanément aux hommes, confirmant ainsi leur statut subalterne » (Radicalesbians, ibid., 243).

C’est sur cette base que les auteures tentent de définir la rupture qu’introduit le lesbianisme dans l’ordre (hétéro)sexiste et c’est là qu’intervient la posture combattante de la lesbienne. Dans un langage qui passe du behaviorisme (les rôles sociaux) à un existentialisme mâtiné d’hégélianisme, il est désormais question de haine de soi et d’authenticité. Les réticences vis-à-vis du lesbianisme relèvent du fait que « les femmes sont réticentes aux relations sur tous les plans avec d’autres femmes qui leur renvoient l’image de leur propre oppression, de leur propre statut subalterne, de leur propre haine de soi » (Radicalesbians, ibid., 244). Pourtant, ce n’est qu’à travers des relations entre femmes non médiées par les hommes que les femmes puiseront une force révolutionnaire « qui est au fondement de la libération des femmes et constitue le socle d’une révolution culturelle » (Radicalesbians, ibid., 245). Le mouvement féministe est le lieu de la sororité mais aussi d’une transformation personnelle, qu’il induit et sur laquelle il s’appuie. Ce mouvement constitue également un moyen de surmonter le décentrement et l’aliénation et de faire la paix avec soi-même pour une lesbienne puisque, à travers le féminisme, « nous acquérons un sentiment de réalisation, nous avons finalement l’impression d’être en accord avec nous-mêmes » (Radicalesbians, ibid., 245).

La boucle est donc bouclée. Le mouvement féministe comme mouvement qui questionne la société sexiste et les rôles sociaux de sexe qui lui sont inhérents permet aux lesbiennes de se réaliser pleinement parce qu’une lesbienne représente la négation pratique des rôles sociaux de sexe puisque « être “féminine” et être un individu sont inconciliables » (Radicalesbians, ibid., 245). Il constitue également le lieu d’un nouveau rapport des femmes entre elles qui seul peut inclure le lesbianisme comme réalisation de soi plutôt que comme problème.

« Lesbianism and Feminism »

Le texte écrit en 19716 par Anne Koedt, qui était déjà célèbre pour un autre texte, « Le mythe de l’orgasme vaginal » traduit en français dès 1970, dans le numéro de Partisans intitulé Libération des femmes année zéro7, reprend plusieurs aspects du texte précédent, tout en le critiquant sur d’autres, et cherche à éclairer le rapport qui peut se nouer entre lesbianisme et féminisme, tout en annonçant l’idée du continuum lesbien qui sera au cœur de l’argumentation de Rich.

Le langage utilisé par Koedt est très similaire à celui du texte des Radicalesbians. Le sexisme y est appréhendé sous l’angle des rôles sociaux de sexe. L’utilisation du terme « lesbienne » comme une insulte visant à disqualifier le projet politique féministe lui semble une illustration du fait que les hommes ont vite fait d’amalgamer « le fait d’être “non-féminine” et d’être indépendante » (Koedt, 1973, 246). Elle insiste aussi sur le fait que le lesbianisme fait partie des actes de transgression possibles par rapport à la définition traditionnelle de la féminité. En outre, elle reprend l’idée que le terme fonctionne également comme un avertissement en soulignant que « c’est précisément sur les femmes qui ont l’air le plus “féminines” que les hommes vont proférer cette insulte [les traiter de lesbiennes], puisque l’objectif visé est plus de ramener les femmes à leur “place” en les effrayant que de pointer le lesbianisme » (Koedt, ibid., 247).

Mais le cœur de son argumentation, c’est l’évaluation du rapport existant entre le lesbianisme et le féminisme. En premier lieu, elle s’inscrit en faux par rapport à l’idée que les lesbiennes seraient en quelque sorte l’avant-garde du mouvement féministe. Ensuite, elle cherche à minimiser le potentiel révolutionnaire du mouvement gay. Par la suite, elle critique la notion de « women-identified women ». Finalement, elle conclut que seul le lesbianisme radical8 rejoint le féminisme.

Avant d’examiner plus attentivement son raisonnement, il convient de rappeler certaines des prémisses sur lesquelles il repose. Celles-ci sont au nombre de trois. La première concerne la définition de ce qu’est une lesbienne. Délaissant les arguments culturalistes sur la question du life style, elle adopte une définition principalement sexuelle des lesbiennes, celles-ci étant des « femmes qui ont des rapports sexuels avec des femmes » (Koedt, ibid., 248). La deuxième concerne le projet du féminisme radical qui consiste à prôner « l’élimination totale des rôles sexués » puisque « la biologie n’est pas un destin et que les rôles féminins et masculins sont appris » (Koedt, ibid., 248). La troisième prémisse porte sur la conviction partagée du féminisme radical et du lesbianisme que « le biologique ne détermine pas les rôles sexués » (Koedt, ibid., 249).

C’est sur cette base qu’elle entreprend d’examiner plus avant les rapports que peuvent entretenir le lesbianisme et le féminisme radical, non sans avoir fait au préalable un détour sur l’argument de l’homosexualité comme maladie9 qui emprunte largement à la notion d’authenticité et qui anticipe sur certaines idées de Butler en précisant qu’une femme “féminine” ou un homme “efféminé” sont « tous deux travestis »10 (Koedt, ibid., 250).

D’emblée, elle souligne qu’il est faux d’identifier les lesbiennes à une forme d’avant-garde du mouvement féministe. Pour elle, cette idée est fallacieuse à deux égards. D’une part, elle confond le personnel et le politique : l’idée n’est pas seulement de se désengager personnellement des rapports sexistes puisqu’« une féministe radicale […] travaille politiquement à la destruction des institutions du sexisme » (Koedt, ibid., 250). D’autre part, elle ignore qu’il y a plusieurs manières de défier les rôles sociaux de sexe et que la seule façon pour le lesbianisme d’être radical c’est de « vouloir détruire l’ensemble du système, c’est-à-dire le système des rôles sexués plutôt que de simplement rejeter les hommes » (Koedt, ibid., 251), soulignant au passage qu’il peut aussi y avoir un réformisme lesbien.

Ceci lui permet d’ailleurs de minimiser le potentiel critique du mouvement gay. Pour Koedt, parce que ce mouvement se concentre sur les transformations législatives et sur la modification des attitudes discriminatoires vis-à-vis des homosexuels, il constitue plutôt un mouvement pour l’égalité civique qu’un mouvement révolutionnaire, puisqu’il met l’accent sur la liberté d’orientation sexuelle11; pour devenir révolutionnaire, ce mouvement devrait plutôt insister sur l’abolition des rôles sexués, comme le fait le féminisme radical.

Ceci l’amène ensuite à définir dans un sens sensiblement différent de celui des Radicalesbians la notion de « woman identified woman ». Pour Koedt, cette idée est susceptible d’introduire une confusion entre le biologique et le politique, d’autant plus que « nous n’avons pas à être “identifiées” sur la base des femmes avec lesquelles nous entretenons des rapports » (Koedt, ibid., 254). Il lui semble donc préférable de parler de féminisme pour décrire les solidarités entre femmes qu’elle identifie à la « sororité sur la base de notre oppression commune » (Koedt, ibid., 254) et d’insister sur l’autonomie des femmes.

Finalement elle conclut son raisonnement en revenant sur la notion « le personnel est politique » pour souligner la nécessité de bien distinguer entre les dimensions individuelles et les dimensions sociales du projet. À cet égard, elle souligne que si cette notion permet de politiser certaines situations « personnelles » des femmes, cela n’implique pas que le mouvement féministe puisse s’arroger le droit de juger de la conformité de la vie privée des femmes. En outre, Koedt insiste sur la dimension nécessairement collective de la lutte contre l’oppression des femmes. « Même la féministe la plus radicale n’est pas la femme libérée » (Koedt, ibid., 255), non seulement parce que le féminisme consiste dans une tentative de déprise du sexisme dont nous connaissons seulement le point de départ mais pas le point d’arrivée et que multiples sont les chemins entre deux points, mais aussi parce que la libération ne peut survenir qu’après la disparition des rôles sociaux de sexe, qui relèvent d’un système sociétal.

Ainsi, c’est uniquement en étant le plus radical possible que le lesbianisme peut contribuer à la libération des femmes et « rejoindre les multiples rébellions des femmes contre les rôles qui leur sont prescrits » (Koedt, ibid., 257). Dans ce processus, il n’y a ni rôle phare, ni possibilité d’émancipation individuelle puisque « jusqu’à ce que le mouvement des femmes transforme ces faits politiques anciens [les hommes détiennent le pouvoir et les femmes non] il est impossible de parler de libération sur un plan collectif ou individuel » (Koedt, ibid., 258).

« Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence »


Le texte de Rich a une histoire un peu particulière dans l’univers féministe français12, mais il me semble intéressant de passer outre dans la mesure où il s’agit d’une tentative importante de penser l’hétérosexualité comme institution sociale. Ce texte a été écrit en 1978, a été publié en 1980 dans la revue d’études féministes Signs, il a été republié sous forme de brochure en 1982, augmenté d’un avant-propos et d’un post-scriptum. Même s’il a été traduit en français, j’utiliserai la version étasunienne13.

L’avant-propos de 1982 permet à l’auteure de rappeler ses intentions. D’abord, il s’agit pour elle de contrer l’occultation de l’existence lesbienne qu’on retrouve tout autant dans la société patriarcale que dans les études féministes. Pour Rich, cette occultation constitue autant un acte lesbophobe qu’anti-féministe. Rappeler cette « existence lesbienne » lui semblait d’autant plus important que la droite commençait son ascension aux USA à cette époque, ce qui allait aboutir à la présidence Reagan puis aux Bush I et II, avec ce que cela implique d’insistance sur les « vraies valeurs familiales ». Ensuite, il s’agit pour Rich de considérer l’hétérosexualité comme une institution et donc de procéder à une mise en évidence de ses modes de fonctionnement, un peu comme elle l’avait fait précédemment pour la maternité (Rich, 1976). Enfin, elle veut mettre en évidence les modes de résistance des femmes et souligner l’importance de faire prendre conscience aux autres lesbiennes, celles qui ne sont pas féministes, de « la profondeur et l’énergie engendrées par l’identification aux femmes et les liens entre femmes » (Rich, 1986, 23).

Le texte est organisé autour de deux concepts, celui d’« existence lesbienne » et celui de « continuum lesbien ». « L’existence lesbienne suggère à la fois le fait de la présence historique des lesbiennes et de notre constante création de la signification de notre existence » (Rich, ibid., 51). Quant au continuum lesbien, il inclut « une variété – à travers l’expérience de chaque femme et à travers l’histoire – d’expériences d’identification aux femmes, pas simplement le fait qu’une femme ait eu ou ait consciemment désiré une expérience sexuelle génitale avec une autre femme » (Rich, ibid., 51).

28Le texte se développe selon un raisonnement en trois temps, raisonnement qui n’est pas toujours évident puisque Rich fait autant appel à la théorie féministe qu’à des écrits littéraires et à un registre métaphorique. Dans un premier temps, elle montre comment les études féministes participent elles aussi de l’occultation de l’existence lesbienne. Ensuite, elle aborde la question de l’hétérosexualité comme institution sociale. Finalement, elle traite des divers modes de résistance des femmes par rapport à l’institution hétérosexuelle.


Rich entreprend de démontrer à quel point l’imaginaire hétérosexuel imprègne la réflexion féministe et contribue à occulter l’existence lesbienne. En prenant pour exemple/cible quatre publications récentes aux USA14, elle montre comment la question lesbienne est soit passée sous silence, soit plutôt mal abordée par les féministes. Elle souligne les limites que cela représente pour la théorie féministe et soutient que la contrainte à l’hétérosexualité doit être abordée comme une institution sociale, ce qui a pour avantage d’envisager l’existence lesbienne sous un angle plus vaste que le life style ou l’orientation sexuelle.

Ensuite, elle soutient que l’hétérosexualité est une institution sociale, à savoir qu’elle est socialement construite et reproduite, afin de « drainer l’énergie émotive et érotique des femmes loin d’elles-mêmes et des autres femmes et des valeurs d’identification aux femmes » (Rich, ibid., 35). Elle construit son raisonnement par analogie, en s’appuyant sur des idées admises dans le mouvement féministe pour voir dans quelle mesure elles nous aident à voir dans l’hétérosexualité une institution sociale. C’est ainsi qu’elle reprend les analyses de Kathleen Gough sur les huit principaux mécanismes du pouvoir masculin et qu’elle les détaille à sa manière afin de montrer que la contrainte à l’hétérosexualité est constamment à l’œuvre. Elle réfère par la suite aux analyses de Catherine MacKinnon sur le harcèlement sexuel en milieu de travail, ce qui lui permet de préciser qu’« une lesbienne qui doit être dans le placard sur son lieu de travail à cause des préjugés hétérosexuels n’est pas seulement forcée de cacher la vérité sur ses relations à l’extérieur du milieu de travail ou sur sa vie personnelle. Son emploi dépend du fait qu’elle puisse passer pour hétérosexuelle, plus encore pour une femme hétérosexuelle, en s’habillant et en jouant le rôle servile qui sied aux “vraies” femmes » (Rich, ibid., 41). Elle se tourne par la suite vers les théories de Kathleen Barry sur le trafic sexuel des femmes. Au terme de ces trois analogies qui nous aident à saisir les mécanismes de fonctionnement et de reproduction de la contrainte à l’hétérosexualité, elle développe la thèse qu’il pourrait y avoir une « fausse conscience » qui s’appuie sur la relation mère/fils afin que les femmes « fournissent le soutien maternel, l’appui inconditionnel et de la compassion pour ceux qui les harcèlent, les battent ou les violent » (Rich, ibid., 50). Elle conclut cette section en insistant sur le fait que l’occultation de la possibilité même de l’existence lesbienne fait partie des mécanismes de renforcement de la contrainte à l’hétérosexualité. Et elle ajoute que « la recherche et la théorie féministes qui contribuent à l’invisibilité ou à la marginalisation des lesbiennes se font au détriment de la libération et de l’empowerment des femmes comme groupe social » (Rich, ibid., 50).

En dernier lieu, Rich se penche sur les diverses modalités de résistance des femmes à l’institution hétérosexuelle. Au premier rang de ces résistances figure le lesbianisme qui constitue « une attaque directe ou indirecte au droit masculin d’accès aux femmes » (Rich, ibid., 52). Cependant, afin d’en émousser le potentiel subversif, on a souvent eu tendance à penser le lesbianisme comme version « féminine » de l’homosexualité masculine. Si les deux sexualités sont stigmatisées, en en faisant des équivalents, on « occulte la réalité des femmes une fois de plus » (Rich, ibid., 52). Plus particulièrement, Rich insiste sur le fait que « l’expérience lesbienne constitue, comme la maternité, une expérience profondément féminine, avec des caractéristiques en ce qui concerne les oppressions, significations et potentialités que nous ne pouvons pas saisir si nous l’amalgamons avec d’autres expériences de sexualité stigmatisée » (Rich, ibid., 53).

C’est pourquoi elle récuse la définition trop exclusivement sexuelle de « lesbienne » pour inclure un vaste registre d’expériences et de pratiques et insiste sur la notion de « continuum lesbien » qui inclut autant les amitiés féminines que les sororités de résistance au mariage en Chine, phénomènes qui seront analysés plus en détail par Carol Smith-Rosenberg, Lilian Faderman ou Janice Raymond, dans la reprise de cette idée du « continuum lesbien ».


Ce « continuum lesbien », cette façon de s’identifier à d’autres femmes, est perçu comme une source d’énergie et d’empowerment. Nulle surprise donc dans le fait qu’il soit combattu par l’institution hétérosexuelle. En outre « nous pouvons dire qu’il y a un féminisme embryonnaire dans le fait de choisir une femme comme amante ou comme compagne de vie au regard de l’hétérosexualité institutionnalisée » (Rich, ibid., 66). Dans ce sens, pour Rich, l’existence lesbienne a un potentiel libérateur non seulement pour les lesbiennes mais pour l’ensemble des femmes, car elle offre une alternative à l’institution hétérosexuelle et en expose les mensonges.

Du féminisme au féminin

Il me semble que deux conclusions s’imposent d’emblée à partir de cette analyse assez détaillée des trois textes choisis. D’une part, on peut repérer un travail de compréhension du lesbianisme dans le cadre défini par le féminisme. De l’autre, la notion de « woman-identified woman » pour décrire les lesbiennes soulève la question du rapport au féminin.

Que ce soit à travers l’idée de « continuum lesbien » pour décrire les diverses modalités de résistance des femmes au patriarcat comme système social, ou encore à travers la notion d’identification aux femmes comme pratique critique du patriarcat et de sa dévalorisation du féminin, il apparaît que le sort des lesbiennes est éminemment lié à celui des femmes, peu importe le rapport que les lesbiennes entretiennent avec le féminisme.


Ce lien est extrêmement ambigu dans le texte des Radicalesbians. En effet, « femme » intervient à la fois pour décrire un statut subalterne dans la société, une authenticité impossible, une non-existence en tant qu’individu autonome, bref un rôle social de sexe dans un contexte marqué par l’inégalité et l’oppression. Mais le terme « femme » est également utilisé pour suggérer qu’en cessant de s’identifier à ce que les hommes attendent d’elles et en formulant entre elles ce qu’elles sont, les femmes construisent une solidarité et une forme d’identification l’une à l’autre qui est la marque du féminisme ce qui, par analogie avec la fraternité des théories du contrat social, a été nommée « sororité ».

Il y a donc un lien logique entre être une femme et devenir féministe. Si toutes s’entendent pour dire que « femme » est une construction sociale et s’inscrivent donc dans une matrice intellectuelle post-beauvoirienne, leur constructivisme présente bien des limites. Contrairement à la logique de Butler ou de Wittig, par exemple, qui soutiennent que c’est l’institution de l’hétérosexualité qui crée les rôles sociaux de sexe qui, à leur tour façonnent des corps sexués, l’idée que la biologie ne constitue pas un destin est interprétée de façon beaucoup plus modérée par ces féministes des années 1970 : le genre est à réinterpréter à travers le féminisme mais le sexe demeure intangible, d’où l’idéal de devenir des personnes, c’est-à-dire d’avoir accès à une humanité universelle qui serait en quelque sorte dans un au-delà de la sexuation ; d’où également l’idée d’androgynie si prégnante dans ces textes, comme dans plusieurs textes féministes de la même époque.

Le féminisme est justement ce qui permet cet accès à l’individuation puisqu’il met en lumière le caractère socialement et patriarcalement construit des rapports sociaux de sexe. Toute transgression des rôles sexuels prescrits par la société patriarcale devient donc un geste éminemment féministe. C’est ce qui permet de soutenir ce « normage » des lesbiennes en féministes. Certes, cela n’en fait pas les féministes les plus authentiques ou les plus radicales, puisque Koedt montre bien qu’il peut y avoir un réformisme gay (incluant les lesbiennes) et que Rich parle d’un simple germe féministe dans l’existence lesbienne. Mais l’on pourrait dire, en parodiant un autre code que, pour ces auteurs, une lesbienne est objectivement féministe puisqu’elle remet en cause les assignations sociales des femmes dans les sociétés patriarcales.

Cependant cette « objectivité » du féminisme des lesbiennes tient à un fil ténu. La condition de toutes les femmes serait la même et la féminité ne se déclinerait que dans un seul registre. C’est ce qui fonde autant l’idée de sororité que les théories du standpoint feminism. Or, il me semble difficile de souscrire à une telle vision aujourd’hui. D’une part, si l’on peut attester de l’existence du patriarcat comme système social, il n’est pas le seul système social à l’œuvre dans nos sociétés, ce qui fait que les localisations des femmes en sont d’autant démultipliées. D’autre part, les modes de déclinaisons de la féminité, s’ils comportent tous une part de caractère subalterne, d’injustice et d’oppression sont extrêmement variés. Aussi peut-on difficilement en faire une base de solidarité immédiate entre les femmes. Bref, il y a plusieurs points de vue des femmes, même si ceux-ci peuvent être articulés à l’intérieur d’un mouvement féministe (Young, 1994). Celui-ci ne peut se fonder sur le caractère commun de l’oppression, mais se doit d’être attentif aux différences et aux différends entre les femmes

Mais en même temps, il est révélateur que le texte de Rich développe une approche beaucoup moins critique du féminin que ce que l’on retrouve dans les deux premiers textes. Certes Rich se situe également sur le terrain du féminisme et donc sur celui de la mutilation imposée aux femmes dans une société patriarcale. Cependant, elle est beaucoup moins critique que Koedt, par exemple, face à la notion de « woman-identified woman » pour décrire l’expérience lesbienne, comme si le féminisme était passé d’une critique des rôles sociaux sexués à une positivation du féminin et à une exaltation de la « différence » féminine. Il me semble que c’est là un des traits du féminisme qui est particulièrement visé par les deux textes de Wittig (1980a, 1980b).

En fait, il y a une ambiguïté profonde dans le texte de Rich par rapport à la notion « d’expérience féminine », ambiguïté reliée au standpoint feminism comme approche épistémologique. Cette ambiguïté réside dans le fait de savoir si l’expérience en question est celle des femmes, telles que constituées par la société patriarcale (donc l’expérience de l’oppression) ou celle des femmes qui prennent conscience de leurs situations d’oppression et s’organisent pour la combattre, principalement à travers le féminisme.

Si Wittig peut soutenir que « “lesbienne” […] n’est pas une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement » (Wittig, 1980b, 83). C’est parce qu’elle refuse toute naturalité au sexe et qu’elle ne réserve pas la construction sociale au genre. Au contraire, elle pose l’hétérosexualité comme institution qui crée du masculin et du féminin et qui seule confère un sens aux notions d’homme et de femme. Mais elle reconnaît que « la plupart des féministes et des lesbiennes/féministes ici et ailleurs continuent de penser que la base de l’oppression des femmes est biologique autant qu’historique » (Wittig, ibid., 76).

Elle s’insurge donc contre la positivation du féminin dans le féminisme qui ne peut mener qu’à une impasse réformiste, l’aménagement plutôt que la disparition de la catégorie « femme ». Pour Wittig, le féminisme est donc à une croisée des chemins et doit choisir entre deux définitions de ses objectifs. « Pour beaucoup d’entre nous cela veut dire “quelqu’un qui lutte pour les femmes en tant que classe et pour la disparition de cette classe”. Pour de nombreuses autres cela veut dire “quelqu’un qui lutte pour la femme et pour sa défense” – pour le mythe donc et son renforcement » (Wittig, ibid., 79).

Un autre enjeu que ces textes soulèvent est celui du rapport entre le personnel et le politique. L’enjeu est très présent chez Koedt qui y fait directement référence, mais on le retrouve également dans le texte des Radicalesbians et dans celui de Rich. L’interprétation qu’en donne Koedt est assez simple : l’idée que le personnel est politique est ce qui permet au mouvement féministe de présenter comme enjeux politiques des phénomènes (comme le viol, la violence conjugale, l’avortement, les sexualités non-hétérosexuelles, etc.) qui étaient traditionnellement perçus comme relevant de la vie privée des individus et, par conséquent, extérieurs à la politique en vertu de la séparation libérale entre la sphère privée et la sphère publique15.

L’usage qu’en font les Radicalesbians et Rich est un peu plus complexe. Si elles adhèrent sans problème à la version de Koedt, elles y ajoutent l’idée que le personnel, entendu comme la façon dont une féministe organise son existence, doit présenter une certaine congruence avec les idées politiques qu’elle soutient. Une telle compréhension est à la base de ce qui sera appelé par la suite « politique identitaire ». Pour Koedt, une telle interprétation est inacceptable dans la mesure où elle relève d’une personnalisation, sinon d’une moralisation du politique.


En conclusion, ces textes reflètent bien les paradoxes de la notion d’identité en politique. Car le terme de « politique identitaire » sert en fait à couvrir trois usages de la notion d’identité : l’identité façonnée par les rapports sociaux existant, l’identité produite par la résistance à ces rapports sociaux, l’identité qui résultera des luttes sociales contre l’oppression. Ainsi, les textes des Radicalesbians et de Koedt se situent simultanément sur ces trois dimensions de l’identité, tandis que celui de Rich s’articule essentiellement autour des deux premières. Or en se situant dans l’écart entre ces trois conceptions de l’identité, le féminisme récuse plutôt la notion de politique identitaire, qui n’en ferait qu’une (sous) politique à l’usage des femmes. Plus que d’identité féminine, ce dont il est question dans le féminisme, c’est la dénonciation du faux universalisme patriarcal. L’enjeu du féminisme et du lesbianisme n’est donc pas la possibilité de déploiement public et privé d’identités, mais celui, éminemment politique, d’une reconfiguration des espaces publics et privés pour que les lesbiennes cessent d’être des « objets politiques non identifiés ».

Bibliographie

BUTLER Judith, Gender Trouble, New York, Routledge, 1990.

KOEDT Anne, « Lesbianism and Feminism », in KOEDT Anne, LEVINE Ellen, RAPONE Anita (dir.), Radical Feminism, New York, Quadrangle, 1973, pp. 246-258.

KOEDT Anne, LEVINE Ellen, RAPONE Anita (dir.), Radical Feminism, New York, Quadrangle, 1973.

Radicalesbians, « The Woman Identified Woman », in KOEDT Anne, LEVINE Ellen, RAPONE Anita (dir.), Radical Feminism, New York, Quadrangle, 1973, pp. 240-245.

RICH Adrienne, Of Woman Born, New York, Norton, 1976.

RICH Adrienne, « Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence », in Blood, Bread and Poetry, New York, Norton, 1986 (1980).

YOUNG Iris, « Gender as Seriality », in Intersecting Voices, Princeton University Press, 1997 (1994).

WITTIG Monique, « La pensée straight», Questions féministes, 7, 1980a, pp. 45-53.

WITTIG Monique, « On ne naît pas femme », Questions féministes, 8, 1980b, pp. 75-84.

Notes

1  Je ne veux pas entrer ici dans la polémique à savoir s’il existe ou non une troisième vague féministe. Je veux parler en l’occurrence du mouvement qui s’est développé à la fin des années 1960 dans la plupart des pays occidentaux pour le distinguer de celui qui a émergé au tournant des XIXe et XXe siècles.

2  À ma connaissance, les deux premiers textes n’ont jamais été traduits en français. Le troisième a rapidement été traduit en français et a servi dans l’arsenal polémique d’une partie des animatrices de la revue Questions féministes, celles qui poursuivront l’aventure sous le titre Nouvelles Questions Féministes, contre celles dites « lesbiennes radicales ».

3  La notion de standpoint feminism est apparue dans les textes d’épistémologie féministe des années 1970 pour désigner le fait que, par leur posture particulière dans une société patriarcale, les femmes développaient un rapport au monde et une compréhension du monde. De façon générale, le standpoint feminism avait tendance à penser qu’il n’y avait qu’un point de vue des femmes. C’est cet aspect qui sera par la suite critiqué par les lesbiennes féministes, les féministes « de couleur » ou les queer.

4  J’utilise la version qui a paru dans le livre édité par Koedt, Levine et Rapone (1973). Le texte a d’abord circulé sous forme ronéotypée puis a été repris dans l’anthologie Notes from the Third Year.

5  Comme j’ai utilisé la version étasunienne des textes, j’ai effectué les traductions dans tous les cas.

6  Comme le précédent, il a circulé dans le mouvement puis a été publié dans Notes from the Third Year avant d’être repris dans l’ouvrage de Koedt, Levine et Rapone (1973).

7  L’amnésie historique fut largement partagée dans la deuxième vague féministe qui a longtemps fait semblant d’ignorer l’existence de la « première vague ».

8  Il me semble important de préciser que le terme lesbianisme radical aux USA au début des années 1970 désigne les lesbiennes qui visent à abolir les rôles sociaux sexués et qui, par là, rejoignent le courant dit « féministe radical », celui qui veut aller à la racine de l’oppression des femmes, par opposition à ce que l’on pourrait qualifier de féminisme réformiste ou de féminisme de l’égalité des droits (qu’on pourrait, dans la logique de Koedt, assimiler à un mouvement pour les droits civiques des femmes, qui se contente de l’aménagement de la « condition féminine » sans remettre en cause le patriarcat comme institution sociale), courant représenté par le National Organisation of Women, alors dirigée par Betty Friedan. Le sens en est donc légèrement différent du terme de « lesbiennes radicales » qui sera repris en France et au Québec au début des années 1980.

9  On peut voir là un effet de conjoncture dans la mesure où, jusqu’en 1973, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual ou Manuel de diagnostic et statistiques des troubles mentaux), utilisé par les psychiatres étasuniens, classait l’homosexualité au nombre des désordres mentaux (il faudra attendre 1992 pour que l’OMS décide que l’homosexualité ne constitue pas une maladie). Cependant, force est de constater que malgré son retrait de la liste des désordres mentaux, la croyance dans le caractère maladif de l’homosexualité demeure fortement ancrée dans la culture populaire étasunienne, comme en témoigne la réaction publique à l’épidémie de VIH-SIDA.


10  Judith Butler soutient que l’homosexualité n’est pas à l’hétérosexualité dans le rapport de la copie à l’original mais dans celui de la copie à la copie, ceci à l’intérieur d’une volonté de déconstruction de la matrice hétérosexuelle (Butler, 1990, 31).

11  Les évolutions récentes du mouvement gay et l’importance qu’a prise la revendication du droit au mariage semblent confirmer cette idée.

12  Puisque, comme je l’ai mentionné plus haut, il a été utilisé de façon polémique par certaines membres de l’équipe de rédaction de la revue Questions féministes, celles qui ont entrepris de publier Nouvelles Questions Féministes, dans le débat qui les opposait aux lesbiennes radicales du comité de rédaction, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu et Monique Wittig.

13  J’utilise la version parue dans l’ouvrage d’Adrienne Rich (1986), puisqu’elle inclut non seulement l’avant-propos de 1982 mais aussi une postface constituée d’un échange de correspondance avec les éditrices d’un ouvrage collectif qui reprend l’article de Signs, échange de correspondance qui permet à Rich de s’expliquer sur l’idée de fausse conscience et sur la question du continuum lesbien.

14  Il s’agit des livres de Nancy Chodorow, The Reproduction of Mothering, de Dorothy Dinnerstein, The Mermaid and the Minotaur, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, For Her Own Good et de Jean Baker Miller, Toward a New Psychology of Women.

15  Rappelons que cette séparation n’a jamais empêché quelque État que ce soit de légiférer en ces matières ou de pratiquer une négligence délibérée.

Référence électronique

Diane Lamoureux, « Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes », Genre, sexualité & société [En ligne], n°1 | Printemps 2009, mis en ligne le 09 juillet 2009  http://gss.revues.org/index635.html

Diane Lamoureux

Professeur de sciences politiques
Université de Laval, Canada


Publié dans le n° 54-55 de la revue française Partisans, « Libération des femmes. Année zéro ».


sur http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article1685

Anne Koedt a fondé le Mouvement féministe radical à New York (NY Ra­dical Women, The Feminists, NY Radical Feminists), publie « Notes » , et travaille actuellement à un ouvrage traitant de la sexualité féminine, à pa­raître chez Random Bouse en 1971.

Dans les discussions sur l’orgasme et la frigidité féminins, une fausse distinction est faite entre l’orgasme vaginal et l’orgasme clitoridien. Les hommes ont généralement défini la frigidité comme l’incapacité d’une femme à ressentir l’orgasme vaginal. Or, la région vaginale n’est pas hautement sensitive et n’est pas conformée pour produire un orgasme. Le centre de la sensibilité sexuelle est le clitoris, équivalent féminin du pénis.

A mon avis, cela explique pas mal de choses : avant tout, le fait que la proportion de dite frigidité parmi les femmes est extrêmement élevée. Plutôt que de montrer que la frigidité est due à des assertions erronées sur l’anatomie féminine, nos « experts » ont appelé frigidité un problème purement psychologique. Les femmes qui en souffraient étaient dirigées vers des psychiatres afin de tirer au clair leur « problème » – et celui-ci était alors généralement défini comme une incapacité d’accepter leur rôle de femme.

Les faits anatomiques et sexuels nous disent tout autre chose. S’il existe de nombreuses zones érogènes, il n’yen a qu’une pour la jouissance : cette zone est le clitoris. Tous les orgasmes sont des extensions de la sensation à partir de cette zone. Et comme le clitoris n’est pas nécessairement assez stimulé dans les positions conventionnelles, nous restons « frigides ».

A côté de la stimulation physique, qui chez la plupart des gens est la cause habituelle de l’orgasme, il existe une stimulation qui passe d’abord par un processus mental. Certaines femmes, par exemple, parviennent à l’orgasme au moyen d’images sexuelles ou de fétiches. Quoi qu’il en soit, même dans le cas où la stimulation est psychologique, l’orgasme n’en est pas moins physique. Si donc la cause est psychologique, l’orgasme est physique, et se situe nécessairement au niveau de l’organe équipé pour la jouissance sexuelle – le clitoris. Le degré d’intensité de l’expérience orgastique peut aussi varier – parfois elle est plus localisée, parfois plus diffuse ou plus vive. Mais ce sont tous des orgasmes clitoridiens.


Cela nous amène à d’intéressantes questions sur la sexualité conventionnelle et sur le rôle que nous y tenons. Les hommes éprouvent l’orgasme essentiellement par friction contre le vagin, et non la zone clitoridienne, qui est externe, et ne saurait créer cette friction comme le fait si bien la pénétration. Les femmes ont donc été définies sexuellement en fonction de ce qui fait jouir les hommes ; leur physiologie propre n’a pas été proprement analysée. Au lieu de ça on leur a collé le mythe de la femme émancipée avec son orgasme vaginal – un orgasme qui en fait n’existe pas.

Il nous faut donc définir notre sexualité. Il faut rejeter les idées « normales » de sexualité, et nous mettre à penser en fonction d’une satisfaction sexuelle mutuelle. L’idée d’une satisfaction mutuelle est défendue avec libéralité dans les manuels conjugaux, mais non poussée jusqu’à ses conséquences logiques. Pour commencer, si des positions données comme classiques ne dispensent pas l’orgasme aux deux partenaires, nous devons exiger qu’elles ne soient plus tenues pour classiques. De nouvelles techniques doivent être recherchées ou inventées afin de modifier cet aspect particulier de notre exploitation sexuelle courante.

Freud, père de l’orgasme vaginal

Freud soutenait que l’orgasme clitoridien était infantile, et qu’après la puberté, dans les rapports hétérosexuels, le centre de l’orgasme s’était transféré au vagin. Le vagin, prétendait-on, était le lieu d’un orgasme parallèle, plus complet que le clitoris. De nombreux travaux ont concouru à l’édification de cette théorie ; bien peu a été fait pour en réfuter les présuppositions.

Un rappel de la position générale de Freud sur les femmes fera pleinement goûter cette incroyable invention. Mary Ellman, dans Thinking about women, la résume ainsi : « Tout ce qu’il y a de paternaliste et de craintif dans l’attitude de Freud à l’égard des femmes provient de leur manque de pénis. Mais c’est seulement dans son essai La psychologie féminine, qu’il exprime clairement [ … ] le mépris des femmes implicite dans toute son œuvre. Il leur prescrit alors de renoncer à la vie de l’esprit, qui gêne leur fonction sexuelle. Quand le patient est un homme, l’analyste s’attache à développer les capacités masculines ; mais si c’est une femme, la tâche consiste à la faire rester dans les limites de sa sexualité . M. Rieff dit : ‘Pour Freud, l’analyse ne peut éveiller chez les femmes des forces pour réussir et s’ac­complir, mais seulement leur enseigner une résignation raisonnable.’ »

Le sentiment que les femmes étaient inférieures et secondaires fut donc le fondement des théories de Freud sur la sexualité féminine.

On ne s’étonnera pas qu’après avoir pondu la loi de la nature de notre sexualité, Freud découvrît un épouvantable problème de frigidité chez les femmes. En cas de frigidité, les soins d’un psychiatre étaient indiqués : le mal leur venait d’une incapacité mentale à s’adapter à leur rôle « naturel » de femme. Frank S. Caprio, disciple contemporain, déclare : « Lorsque, son époux étant un partenaire convenable, une femme ne parvient pas à l’orgasme dans le coït, et préfère la stimulation clitoridienne à toute forme d’activité sexuelle, elle peut être considérée comme frigide, et relève des soins d’un psychiatre. 1 » L’explication était qu’une telle femme enviait les hommes – « refus de féminité ». On diagnostiquait alors un phénomène anti-mâle.


Il faut bien préciser que Freud ne fonda point sa théorie sur une étude de l’anatomie féminine, mais sur sa propre conception de la femme comme appendice et inférieure de l’homme, et du rôle social et psychologique qui en découle.

Au cours de leurs tentatives pour résoudre le problème fatal d’une fri­gidité massive, les freudiens se livrèrent à des gymnastiques mentales très poussées. Marie Bonaparte, dans Sexualité Féminine, n’hésite pas à appeler la chirurgie au secours des femmes pour les aider à rentrer dans le droit chemin. Ayant découvert un rapport curieux entre la non-frigidité et la proximité du clitoris et du vagin, elle écrit : « Il m’apparut alors que, si chez certaines femmes ce fossé était trop large, et la fixation sur le clitoris endurcie, une réconciliation vagino-clitoridienne pouvait être effectuée par des moyens chirurgicaux, pour le plus grand bien de la fonction érotique normale. Le professeur Halban de Vienne, chirurgien et biologiste, se montra intéressé par cette question et mit au point une technique opératoire très simple : les ligaments maintenant le clitoris étaient coupés, le clitoris, conservant ses structures internes, était fixé plus bas, avec éventuellement une réduction des petites lèvres. » Mais le plus grand dommage n’était pas localisé du côté de la chirurgie où les freudiens se livraient à d’absurdes tentatives pour changer l’anatomie féminine afin de la faire entrer de force dans leurs conceptions. Le dommage était pour la santé mentale des femmes, qui, ou bien s’accablaient elles-mêmes en secret, ou bien se pressaient chez les psychiatres, désespérément en quête du fameux refoulement qui les excluait de leur destin vaginal.

Pas d’évidences ?

A première vue, on peut regretter que ce soient là des régions inconnues et inexplorées, mais à y mieux regarder, ce n’est sûrement plus vrai de nos jours, si ce le fut jamais. Par exemple, les hommes n’ignoraient pas que les femmes étaient souvent frigides dans les rapports ; là était donc la question. Et il y a une autre évidence très spécifique. Les hommes savaient que le clitoris était et est l’organe essentiel de la masturbation, tant pour les fillettes que pour les femmes adultes. Donc, quand les femmes pensaient que leur sexualité était localisée, elles ne se trompaient pas. Les hommes étaient, éga­lement, parfaitement au fait des possibilités du clitoris, lorsque, durant les préliminaires, ils désiraient exciter les femmes et lubrifier leurs propres voies d’accès.

« Préliminaires » est une notion créée pour les besoins mâles, mais tourne au désavantage de pas mal de femmes, car, lorsque sa partenaire est « chauf­fée », l’homme passe à la stimulation vaginale et la laisse à la fois excitée et insatisfaite. On savait aussi que durant les interventions chirurgicales à l’intérieur du vagin l’anesthésie n’était pas nécessaire, ce qui montre bien qu’en vérité le vagin n’est pas une région hautement sensitive.

Aujourd’hui, avec le progrès des connaissances anatomiques, avec Kinsey, avec Masters et Johnson, pour ne citer que quelques sources, on est sorti de l’ignorance dans ce domaine. Cependant, pour des raisons sociales, cette connaissance n’a pas été popularisée. Nous vivons dans une société mâle, où le rôle des femmes demeure inchangé.

Evidence anatomique

Plutôt que de partir de ce que les femmes devaient ressentir, il eût été plus logique de partir des faits anatomiques concernant le clitoris et le vagin.

Le clitoris est un pénis en plus petit, avec la différence que l’urètre n’y passe pas. Son érection est analogue à l’érection mâle, et l’extrémité du clitoris a le même type de structure et de fonction que le gland. G. Lombard Kelly dit, dans Sexual Feeling in Married Men and Women : « La tête du clitoris est constituée également de tissu érectile, et possède un épithélium ultra-sensible, irrigué par des terminaisons nerveuses spéciales appelées corpuscules génitaux, et particulièrement adaptées aux stimulations sensorielles qui, dans de bonnes conditions mentales, aboutissent à l’or­gasme. Aucune autre partie de l’appareil génital féminin ne comporte de tels corpuscules. »

Le clitoris n’a donc d’autre fonction que le plaisir sexuel.

Le vagin. – Sa fonction est rattachée à la fonction de reproduction. Principalement : 1) menstruation ; 2) recevoir le pénis ; 3) garder la semence ; 4) le passage de l’enfant. Les parois du vagin, qui, selon les champions de l’orgasme vaginal, est le lieu d’origine du plaisir sexuel, est « […] comme à peu près toute autre paroi interne du corps, pauvrement pourvu de terminaisons tactiles. A cet égard, l’endoderme interne de la paroi vaginale est semblable au rectum et aux autres parties de l’appareil digestif. » (Kinsey, Sexual Behaviour in the Human Female.) Le seuil de sensibilité de la paroi vaginale est si élevé que « parmi les femmes qui ont été examinées au cours de notre enquête gynécologique, moins de 14 % ont senti qu’on les avait touchées » (Kinsey). On a découvert que, même comme centre érotique (et non pas comme centre orgastique), l’importance du vagin était secondaire.

Autres zones : Les petites lèvres et le vestibule vaginal. – Ces deux zones sensibles peuvent transmettre un orgasme clitoridien. Et comme en effet elles peuvent être stimulées durant le coït « normal » bien que rarement, cette forme de stimulation a pu être interprétée comme un orgasme vaginal. Il est toutefois important de distinguer entre des zones susceptibles de stimuler le clitoris, mais non susceptibles elles-mêmes d’orgasme, et le clitoris : « Compte tenu des moyens d’excitation employés pour amener l’individu au stade de la jouissance, la sensation est perçue au niveau des corpuscules génitaux et localisée là où ils sont stimulés : à l’extrémité du clitoris ou du pénis. » (Kelly.)


Orgasme d’origine psychique. – Outre les stimulations directes ou indi­rectes du clitoris mentionnées ci-dessus, l’orgasme peut être obtenu d’une troisième façon : au moyen d’une stimulation mentale (corticale), lorsque l’imagination excite le cerveau, qui à son tour stimule les corpuscules génitaux pour aboutir à l’orgasme.

Les femmes qui disent avoir un orgasme vaginal

Confusion. – Par ignorance de leur propre anatomie, il est des femmes qui acceptent l’idée qu’un orgasme ressenti durant le rapport « normal » est d’origine vaginale. Cette confusion est due à deux facteurs : 1) l’incapacité de localiser le centre de l’orgasme ; 2) le désir de ces femmes de faire concorder leur expérience avec la conception/définition mâle de la normalité sexuelle. Tromperie. – La grande majorité des femmes qui affirment à leurs partenaires qu’elles jouissent avec eux truquent ; comme le dit Ti-Grace Aktinson : « get the job ». Dans un nouveau best-seller danois, J’accuse (traduit par moi), Mette Ejlersen se penche précisément sur ce phénomène très courant, qu’clle appelle « comédie sexuelle ». Cette comédie a de nombreux motifs. D’abord, la femme, est soumise à une très forte pression de la part de l’homme, qui place souvent très haut ses propres talents amoureux. Pour ne pas blesser sa vanité, la femme endosse le rôle qui lui est imparti et simule l’extase. Parmi les femmes danoises mentionnées, il en est qui, restées frigides, sont dégoûtées du sexe, et font semblant de jouir pour abréger le coït. D’autres reconnaissent qu’elles ont simulé l’orgasme vaginal pour s’attacher un homme. Dans l’un de ces cas, la femme feignit d’éprouver un orgasme vaginal et amena ainsi son partenaire à quitter sa femme qui, elle, s’avouait frigide. Elle fut obligée par la suite de continuer la duperie, car elle n’osait demander à son partenaire de stimuler son clitoris. De nombreuses autres femmes, ayant constaté que l’acte sexuel était surtout satisfaisant pour l’homme, et le plaisir qu’une femme y pouvait prendre un petit « extra » en supplément – ont simplement peur de revendiquer le droit à un plaisir égal. D’autres, assez fermes pour repousser le conseil d’un traitement psychiatrique, refusent de reconnaître leur frigidité. Elles ne veulent pas se sentir en faute, mais, ignorantes de leur propre physiologie, ne savent pas comment en sortir. Celles-là se trouvent dans un complet désarroi.

Un des résultats les plus révoltants et les plus désastreux de tout cet imbroglio fut peut-être que des femmes sexuellement saines furent persuadées qu’elles ne l’étaient pas. Si bien qu’elles étaient privées de plaisir et il fallait encore qu’elles en portent le blâme quand il n’y avait rien de leur fait.


Chercher la guérison d’une maladie qui n’existe pas peut amener une femme au dernier degré de la haine de soi et de l’insécurité. Car son analyste lui raconte que le seul et unique rôle qui lui revient dans la société mâle – rôle de femme -, elle n’est même pas capable de le remplir. Elle est placée en position d’accusée, devant l’absurdité, donnée comme une évidence, d’avoir à être encore plus femme, et surmonter son dépit de n’être pas un homme. Et celle-là c’est la meilleure, baby …

Pourquoi les hommes entretiennent le mythe

1 – Ils préfèrent la pénétration


Le meilleur stimulant pour le pénis est le vagin. Il fournit le frottement et la lubrification nécessaires. D’un point de vue strictement physiologique, ce procédé offre les meilleures conditions de jouissance pour l’homme.

2 – La femme invisible

Une des composantes du chauvinisme mâle est le refus ou l’incapacité de voir la femme comme un être complet et autonome. Mieux, les hommes ont jugé préférable de définir strictement les femmes en fonction de leurs propres avantages. Sexuellement, la femme n’est pas perçue comme un individu désirant prendre part au plaisir à égalité, pas plus qu’elle ne l’est comme une personne douée de désirs autonomes lorsqu’elle veut exercer une quelconque activité dans la société. Il est donc aisé d’en décider selon la commodité. La société étant par-dessus tout au service des intérêts masculins, les femmes n’ont jamais reçu aucune formation susceptible de leur permettre même une opposition purement verbale face aux experts mâles.

3 – Le pinacle de la masculinité

Les hommes expriment leurs vies en termes de masculinité. C’est une exaltation de l’ego, commune à tous les hommes. L’essence du chauvinisme mâle ne tient pas aux services, matériels et économiques, que les femmes assurent : elle tient à sa « supériorité » psychologique. Une telle définition du moi, négative, et non fondée sur un accomplissement ou un développement de l’être, a évidemment aliéné aussi bien l’oppresseur que la victime. Mais des deux, la victime est de beaucoup la plus maltraitée. Il y a analogie avec le racisme, où le raciste blanc compense son sentiment de n’être rien en fabricant une image d’homme (c’est primitivement un affrontement mâle) noir, biologiquement inférieur à lui. Dans une organisation où le pouvoir appartient à l’homme blanc, il lui est permis de renforcer socialement cette division mythique.


Quand les hommes essaient de rationaliser et de justifier la supériorité mâle par une différenciation physique, la masculinité est symbolisée par le fait d’être le plus musclé, le plus poilu, d’avoir la voix la plus grave, et la plus grosse queue. Les femmes, elles, seront appréciées (i.e. dites féminines) si elles sont faibles, petites, glabres, ont la voix flûtée et pas de pénis.

Le clitoris étant à peu près identique au pénis, il se trouve, dans des sociétés diverses, beaucoup d’hommes qui essayent ou de l’ignorer et de privilégier le vagin (comme le dit Freud), ou, comme dans certains pays du Moyen-Orient, qui pratiquent l’excision. Freud voyait dans ce rite ancien, encore pratiqué, un moyen de rendre la fille plus « féminine » en supprimant ce vestige majeur de sa masculinité. Notons aussi qu’un gros clitoris est considéré comme laid et masculin. Certaines traditions conseillent de verser un produit dessus pour le réduire à une dimension décente.

En vérité, il est clair pour moi que les hommes craignent le clitoris comme une menace pour leur masculinité.

4 – L’homme sexuellement facultatif

Si le clitoris détrône le vagin comme centre de la jouissance féminine, les hommes peuvent craindre de cesser d’être sexuellement indispensables. En fait, si l’on considère seulement l’anatomie, c’est tout ce qu’il y a de plus vraisemblable. La position du pénis à l’intérieur du vagin, bien que parfaite pour la reproduction, ne provoque pas nécessairement un orgasme chez les femmes, parce que le clitoris est situé dehors et plus haut. Dans la position « normale », les femmes ne peuvent compter que sur une stimulation indirecte. Les relations saphiques représentent un exemple, reposant sur des données anatomiques, de l’inutilité de l’organe mâle. Albert Ellis dit à peu près qu’un homme sans pénis peut être un excellent amant pour une femme. Sur un plan purement physique, le vagin est hautement désirable pour un homme et on commence à entrevoir quel sale coup pourrait leur porter la pleine reconnaissance du clitoris. Et nous voilà nous-mêmes forcées d’écarter bien des arguments « physiques » expliquant les raisons pour lesquelles les femmes ont des rapports avec les hommes. Il me semble que ce sont d’abord des raisons psychologiques qui poussent les femmes à prendre des hommes comme partenaires sexuels, et non des femmes.

5 – Femmes rigoureusement contrôlées

On invoque comme motif de l’excision pratiquée au Moyen-Orient ; la nécessité de préserver les femmes de la perdition. En supprimant l’organe de l’orgasme, on est assuré que ses débordements sexuels seront amoin­dris. Quand on sait combien les hommes considèrent leurs femmes comme leur propriété, spécialement dans les nations où le poids de la tradition est grand, on commence à bien comprendre pourquoi les hommes n’ont pas inté­rêt à laisser les femmes courir librement. Le « double standard », pratiqué par exemple en Amérique latine, est destiné à maintenir la femme comme propriété absolue de l’homme tandis que ce dernier est libre d’avoir toutes les aventures qu’il désire.

6 – Saphisme et bisexualité.

A côté des raisons strictement anatomiques qu’ont les femmes de cher­cher également d’autres femmes pour faire l’amour, il existe chez les hom­mes une crainte que les femmes se mettent à rechercher, dans la compagnie des autres femmes, des relations complètes et réellement humaines. La pro­motion de l’orgasme clitoridien serait une menace pour l’institution hétéro­sexuelle. Car montrer que le plaisir sexuel peut être atteint avec d’autres hommes ou femmes ferait de l’hétérosexualité non un absolu, mais une op­tion. Ainsi serait posée au-delà du présent système féminin-masculin la ques­tion entière de relations sexuelles humaines.

Publié le 24 janvier 2008 par Commission Antipatriarcat