sur http://www.regards.fr/article/?id=344

(Merci Emelire pour le lien ;-) )

Entretien avec Benoîte Groult

Faut-il féminiser les noms de métier et comment ? Si l’usage accorde à Benoîte Groult d’être romancière, le dictionnaire ne lui reconnaît pas d’être  » écrivaine « . Au Québec, elle pourrait se dire  » auteure « .

Benoîte Groult, qui provoqua il y a quelques années avec Ainsi soit-elle quelques tempêtes dans la mare du conformisme, s’enflamme. » Cachez ce féminin que je ne saurais voir  » s’écrie-t-elle dans un chapitre de son prochain livre(1). Pour amorcer une réponse à cette question, une Commission fut mise en place par Yvette Roudy entre 1984-1986; Benoîte Groult en assurait la présidence.

Dix ans après ces voeux (restés plutôt pieux) et la circulaire en date du 11 mars 1986 sur la féminisation des noms de métier, qu’en est-il ?

Benoîte Groult : Le désordre le plus complet règne, notamment dans les journaux. Dans l’Observateur, les femmes sont toujours conservateurs de musée ou députés; dans Libération, les journalistes semblent plus audacieux: on écrit la substitute, la juge, mais Paloma Picasso est créateur et Isabelle Rossellini actrice. J’ai entendu à la radio une femme déclarer:  » Je suis moi-même chômeur  » et un médecin dire à une auditrice dans l’émission  » Le téléphone sonne « :  » Si vous êtes, Madame, porteur de virus « . On hésite tout de même devant le ridicule pour  » mère-porteur « .

Quelles modifications avez-vous observées ?

B. G.: Pour la première fois, apparaît dans le Petit Larousse 1995, la juge, la ministre, la sculptrice. Mais les restrictions dont on assortit l’apparition du féminin laissent perplexe; les dictionnaires n’avancent, dans ce domaine, qu’avec des précautions de Sioux. A ministre, le Larousse nous dit, en fin d’article et entre crochets  » s’emploie parfois au féminin dans la langue familière: la ministre « . Pour avoir participé à de nombreux débats entre linguistes et grammairiens (des deux sexes), j’imagine aisément les discussions déchirantes qui ont abouti à ces formules prudentes, presque honteuses. Pourquoi ne féminiser qu’en  » langue familière  » ? La langue écrite serait-elle réservée au masculin ? Mais le principal est d’être entré dans le noble Livre, fût-ce par la petite porte. On mesure l’épaisseur des préjugés et la mauvaise foi qui ont empêché, jusqu’ici, d’appliquer l’une des règles élémentaires du français:  » Le nom change généralement de forme selon son genre, masculin pour les êtres mâles, féminin pour les êtres femelles. » Le nom en français a perdu le genre neutre si fréquent en latin. Beaucoup de noms ne posent aucun problème, notamment lorsqu’ils se terminent par un  » e  » muet. Il n’y a aucune raison de dire la  » poétesse « , ou la  » photographesse « , la poète et la photographe conviennent parfaitement. Certaines femmes, à gauche en tous cas, que ce soit Frédérique Bredin ou Ségolène Royal, qui s’attachait à se faire nommer Mme LA ministre, y sont acquises; ce qui n’a pas empêché un commentateur d’annoncer au moment où Ségolène Royal mettait au monde son enfant:  » LE Ministre vient d’entrer en maternité !  » Gisèle Halimi, qui vient de remettre les conclusions de son rapport sur la parité politique, a été une des rares à se dire  » ambassadrice  » et  » députée « . Pour quelques femmes qui osent avancer sur ce terrain, d’autres y sont insensibles ou l’ignorent; parce que la société, les hommes ont réussi à faire passer la revendication féminine, le féminisme pour une lubie; une femme politique sérieuse qui énonce:  » Je suis la Secrétaire d’Etat  » est déconsidérée.

Comment expliquer cet état de choses alors que des pays francophones, comme la Belgique, la Suisse, le Québec, sont beaucoup plus avancés que la France ?

B. G.: Je remarque d’abord qu’au Moyen Age, la langue fonctionnait normalement. Il y avait des femmes artisanes, tisserandes, bourrelières, diaconesses et abbesses. Le langage juridique disait la venderesse, la demanderesse, l’enchanteresse. A partir du moment, en particulier au XXe siècle, où les femmes ont eu accès aux études, se sont mises à lire, à être des citoyennes, il y a eu une réaction de défense de la société qui s’est traduite par ceci: le prestige, ce sont les positions masculines, si vous y entrez, vous prenez un nom masculin. C’était inquiétant, ces femmes qui devenaient des rivales, acquéraient le droit d’être ministre, ingénieur, chercheur. L’Académie française traîne les pieds sur cette question. Son action en faveur du féminin se résume à avoir refusé pendant quatre siècles d’accepter une femme en son sein, la première ayant été  » l’Académicien Marguerite Yourcenar  » alors que l’on emploie couramment physicienne, pharmacienne. Que dit l’Académie française ?:  » Pour réformer le vocabulaire des métiers, et mettre les hommes et les femmes sur un pied d’égalité (sic), on devrait éviter le féminin dans tous les cas non consacrés par l’usage. Chaque fois que le choix reste ouvert, il faut préférer le non-marqué  » (c’est-à-dire le masculin). Ne pouvant interdire les féminins déjà usuels, du moins prenait-on toutes dispositions pour qu’il ne s’en crée pas de nouveaux. C’était une façon de nous dire: vous êtes arrivées bien assez haut; à partir de maintenant, c’est le masculin qui a vocation à représenter les deux sexes. Au nom de quoi devrait-on préférer le masculin ? Nous ne demandons pas de  » préférer le féminin « , ce qui serait ridicule, mais simplement de l’appliquer aux femmes, ce qui serait logique. En février 1990, le Conseil de l’Europe, qu’on ne peut soupçonner d’être un brûlot féministe, publiait une circulaire sur  » L’élimination du sexisme dans le langage « , recommandant à tous les Etats membres  » d’adapter le vocabulaire à l’autonomie des deux sexes, le principe de base devant être que les activités de l’un et de l’autre soient visibles au même titre « . La France ignore superbement cet avis, comme elle a ignoré les avis de notre Commission. Mais le Grand Conseil suisse, observant que le refus de féminiser  » occultait l’existence des femmes qui sont la moitié de l’humanité « , décidait de moderniser par décret la rédaction des textes officiels. La Belgique francophone, considérant que  » la langue constituait un instrument de pouvoir sexiste qui empêchait les femmes de s’intégrer normalement dans la société « , votait aussi un décret féminisant les noms de métiers, de grades et de fonctions dans tous les documents administratifs. M. Druon, qui s’estime le propriétaire et le chien de garde du français, prit feu et flamme contre cette décision de la communauté wallone et la qualifia d' » aberrante et choquante « . Pensez donc ! Un pays francophone s’arrogeait le droit de modifier la langue française.

Entre l’idéologie et la grammaire, qui a raison ?

B. G.: Les grammairiens dénoncent depuis des années un blocage qui ne se situe pas du tout au niveau du vocabulaire mais à celui des mentalités. Albert Dauzat écrivait:  » La femme qui préfère pour le nom de sa profession le masculin au féminin accuse par là-même un complexe d’infériorité qui trahit ses revendications légitimes. Dérober son sexe derrière le genre adverse, c’est le trahir. Dire Mme LE Docteur, c’est proclamer la supériorité du mâle dont le genre masculin est l’expression grammaticale. » Et, en 1922, Ferdinand Brunot dénonçait  » l’affreux Mme LE qui gâte tant de nos textes « . Damourette et Pichon, auteurs de l’ouvrage Des mots à la pensée écrivaient aussi en 1920:  » La facilité du français à former des féminins différenciés devrait détourner les femmes adoptant des professions jusque-là masculines de ridiculiser leurs efforts méritoires par des dénominations masculines écoeurantes et grotesques, attentatoires au génie de la langue. »

Et comment réagissent les jeunes filles et garçons ?

B. G.: Dans les collèges, on dit couramment  » la chef « ,  » la prof « ,  » la professeur  » ou  » la flic « . Standardiste, opératrice, informaticienne ne suscitent aucun état d’âme mais une académicienne, une proviseur, c’est autre chose. On est  » La secrétaire  » d’un patron mais au gouvernement, on devient Mme  » Le Secrétaire  » d’Etat. A mesure que l’on monte dans l’échelle sociale, les féminins se raréfient parce que les fonctions haut de gamme représentent le lieu symbolique du pouvoir.

Les femmes hésitent à mener ce combat. Pourquoi ?

B. G.: Il leur faut du courage car elles y perdent en considération. La dérision, les quolibets se sont déchaînés à l’époque contre notre commission dont les recommandations sont tombées aux oubliettes. Bruno Frappat ironisait dans le Monde:  » La première femme élue cheftaine de l’Etat aura une septennate… » et Jean Guitton dans le Figaro nous servait un couplet bien connu:  » Chacun sait que la femme a plus de pouvoir que l’homme lorsqu’elle s’efface. Elle dirige mieux lorsqu’elle ne règne pas. » Que voulez-vous dire après tout cela ? On sourit, on ne traite pas de la grammaire et le débat linguistique est escamoté. Mais je crois que le courant commence à s’inverser au moment où la parité en politique est en discussion. Nous sommes les plus retardées d’Europe pour la représentation au Parlement et pour la féminisation des noms de métier. La France est cernée par des pays francophones qui ont franchi le pas.

* Ecrivaine, romancière.Ex-présidente de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre.

1. La Vie et l’existence aux éditions Grasset à paraître au printemps.

1er février 1997 Monique Houssin

Publicités