Cabiria

Action de Santé Communautaire avec les Personnes Prostituées

Eclaircissement sur les positions de Cabiria

Suite aux différentes déformations, incompréhensions, rumeurs au sujet de la position politique de CABIRIA en matière de prostitution, nous désirons faire une mise au point afin d’éviter toute future confusion à ce sujet.

L’association Cabiria n’a jamais défendu, et ne défendra jamais une position réglementariste concernant la prostitution.

Nous considérons en effet que le système réglementariste est une politique publique qui répond avant tout aux besoins de l’Etat quant à la gestion des flux financiers et des questions sanitaires ainsi qu’aux intérêts économiques des différents « intermédiaires » de la prostitution : le proxénétisme hôtelier, de « soutien », de migration, … . Le réglementarisme n’est d’aucune façon une réponse adéquate aux besoins et revendications des personnes prostituées elles-mêmes et contribue, au contraire, à renforcer le pouvoir de l’Etat et des proxénètes sur elles au détriment de l’autonomie et la liberté des personnes prostituées.

Les politiques abolitionnistes, elles, ont montré leurs limites. Même si elles permettent une lutte efficace contre le proxénétisme, elles ne garantissent malheureusement pas les droits des personnes prostituées et les ravalent au rang « d’inadaptées sociales » (ordonnances de 60).

Nous avons eu l’occasion, lors des rapports d’activités 1999, 2000 et 2001, d’analyser de façon approfondie ce en quoi ni le système abolitionniste ni le système réglementariste ne répondent aux questions élémentaires de liberté et d’autonomie.

Une véritable politique publique doit, selon nous, partir du droit commun et des droits fondamentaux que tout état démocratique garantie à tou-te-s ses citoyen-ne-s, des revendications et besoins des personnes prostituées elles-mêmes et respecter leurs droits sociaux, civiques et humains élémentaires.

Au-delà du réglementarisme et au-delà de l’abolitionnisme, CABIRIA cherche à promouvoir une politique publique d’émancipation sociale et citoyenne des personnes prostituées face aux multiples violences institutionnelles, étatiques, mafieuses ou commerciales. CABIRIA propose également une réflexion approfondie sur la question de la prostitution au regard de la domination masculine et des rapports sociaux de sexe, ce dans le respect total des choix de vie des personnes prostituées.

Une politique publique efficace en la matière ne peut pas se faire sans la consultation et participation permanente des personnes concernées, raison pour laquelle CABIRIA appelle à l’organisation d’une plate-forme nationale de discussion de la prostitution, organisée à parité avec les personnes prostituées. Cette plate-forme devrait permettre de rassembler les personnes prostituées, les pouvoirs publics, les organismes parapublics (CNAM, Caisse de retraite, …), organismes privés, associations de terrain, , etc…

Enfin, nous rappelons nos questionnements sur les migrations, également traités dans le rapport d’activité 2001. En quelques mots, nous craignons que la question du trafic ne soit instrumentalisée pour renforcer une politique xénophobe et raciste. Dans les politiques répressives appliquées pour lutter contre le trafic en France RIEN n’est fait pour protéger les victimes de ce trafic. Les femmes migrantes sont ainsi assimilées aux milieu criminel, persécutées, menacées par la police etc. Nous promouvons l’idée que la meilleure des protections pour ses femmes lorsqu’elles sont en France serait de leur donner la possibilité de résider légalement sur notre territoire.
Notre expérience depuis bientôt deux ans avec les femmes des pays de L’Europe de l’Est nous démontre chaque jour que ces femmes veulent gagner leur autonomie, y compris dans la pratique de la prostitution.

Loin de toute analyse simplificatrice et stigmatisante du phénomène prostitutionnel, Cabiria rappelle son exigence éthique et intellectuelle d’honnêteté et de respect afin que les personnes prostituées soient enfin prises en compte dans l’élaboration de politiques publiques les concernant. »

I. La violence contre les femmes prostituées,

une violence non spécifique

Les questions des violences faites aux femmes sont étudiées depuis peu en France et leur occultation demeure une réalité sociale. En 1977, l’article de Jalna Hanmer en France pose les bases de l’analyse structurelle des violences faites aux femmes. Nicole-Claude Mathieu (85) analyse les mécanismes subtils qui leur permettent de perdurer. Daniel Welzer-Lang a contribué à la synthèse des travaux existants et propose des apports complémentaires à partir de ses recherches empiriques et théoriques sur les hommes violents (Welzer-Lang, 88, 92, 96, 99). L’enquête récente sur les violences faites aux femmes, coordonnée par Maryse Jaspard, nous apporte des données extrêmement précises sur la situation actuelle (ENVEFF,01).

On distingue plusieurs courants d’analyse des violences. Les théories psychoanalytiques, les théories de l’apprentissage, les courants intégrant les facteurs socioculturels et ceux inscrits dans une perspective féministe.

Le premier courant, essentialiste, part du postulat d’une violence chez les hommes, liée à leurs caractéristiques biologiques. Le second, comportementaliste, suggère que les hommes sont violents et les femmes passives face à cette violence, du fait de leurs apprentissages sociaux. La perspective socio-culturelle, d’inspiration systémiste insiste sur les aspects structurels de la violence au sein des institutions familiales, ainsi que sur le poids des normes et des valeurs; mais ce courant ne différencie pas les violences en fonction du sexe de la personne auteur des violences au sein de la famille. Le courant féministe (ou proféministe), initié en Grande-Bretagne et au Canada situe les violences faites aux femmes comme un prolongement et un déterminant de l’exercice de la domination masculine, renforcée par la division des sphères publiques et privées. Aussi, la violence ne saurait être définie comme une simple affaire privée, imputable aux seuls problèmes internes au couple. C’est parce que les femmes ont moins de pouvoir que les hommes et que le genre social féminin est dévalorisé que les violences domestiques sont rendues possibles. C’est aussi parce que ceci relève du domaine structurel, culturel, idéel, que la tolérance sociale vis-à-vis des violences faites aux femmes est plus lâche que vis-à-vis d’autres formes de violence (violence contre les biens matériels en milieu urbain, par exemple). « Pourtant, les violences contre les femmes ne sont ni rares, ni exceptionnelles (estimées à 2 millions de femmes victimes de violences conjugales en France), elles manifestent de façon caricaturale les tensions inhérentes aux rapports ordinaires de pouvoir entre les sexes et ont pour fonction d’asseoir le contrôle des hommes sur les femmes » (Welzer-Lang, 99).

Jalna Hanmer (77) démontre que la violence contre les femmes ne procède pas de situations individuelles isolées les unes des autres, mais s’articulent de manière structurelle pour assurer le contrôle social des femmes. Elle montre que l’État joue un rôle dans la création d’une dépendance dite à tort symétrique entre hommes et femmes. « Tout ce que les hommes extorquent aux femmes, qu’il s’agisse de bénéfices économiques, sexuels ou de prestige repose fondamentalement sur l’usage de la force ou de la menace, tout comme la domination exercée sur une classe sociale, un groupe ethnique ou une nation. (…) la violence et la peur de la violence façonne les comportements. » (Hanmer, 77). Elle se manifeste à la fois par l’exclusion des femmes des sphères du pouvoir (exclusion de la sphère publique) et par l’obligation qui leur est faite de se charger des tâches domestiques (assignation à la sphère privée). Selon Daniel Welzer-Lang, plus la structure, le fonctionnement et les représentations familiales sont inégalitaires et plus est grand le risque de violence à l’égard des femmes au sein d’un couple. Les indicateurs de cette inégalité sont:

o La détention relative des capitaux sociaux, culturels, économiques entre les conjoints.
o La division sexuelle du travail.
o Le mode de vie du couple (fusionnel ou autonome).
o L’ouverture ou la fermeture vis-à-vis de l’extérieur.
o L’intériorisation par les membres du couple des images stéréotypées des rôles de sexe, d’une image dévalorisée du féminin, et une attitude de tolérance à l’égard de la violence.
o Le degré d’expression de la violence dans la famille d’origine.

Il décrit minutieusement ce qu’il nomme « la spirale de la violence », faite de successions d’actes violents et de demandes de pardons et de cadeaux de la part de l’homme, pardons et présents qui permettent de faire monter d’un degré la violence exercée. Il décrit comment les hommes ne se vivent pas comme des individus violents mais estiment légitime le contrôle qu’ils exercent sur autrui. Il montre l’intentionnalité de la violence chez ces hommes et le contrôle de son augmentation pour soumettre l’autre. Le déni de leur violence est un moyen de la tenir secrète et impunie. Pourtant, lorsque les hommes exposent au chercheur leurs pratiques violentes, ils décrivent plus de violence et plus d’élaboration de cette violence que ce que les femmes en ont perçu. Les femmes pensent la violence qu’elles subissent comme une série d’actes involontaires liés à des circonstances extérieures, ou encore culpabilisent de la violence de leur conjoint (Welzer-Lang, 88).
Nicole-Claude Mathieu analyse la connaissance que chaque groupe a de la domination. Les dominants en connaissent le « mode d’emploi, les mécanismes économiques et les justifications idéologiques, les contraintes matérielles et psychiques à utiliser et utilisées (…) le dominant connaît les moyens de la domination » (Mathieu, 85).
La violence est soigneusement contrôlée par les hommes violents dans le secret de la sphère privée, ce qui est un obstacle majeur au changement. Welzer-Lang nomme cette situation « l’entonnoir du secret », ce qui lui permet de conclure que « quand un homme est violent à l’extérieur, il l’est aussi avec sa compagne ».
La perception différente de la violence procède du « double standard asymétrique » qui résulte des constructions différenciées de la réalité, chez les hommes et les femmes.

1. La conscience dominée des femmes

La violence et la contrainte physique permanentes ainsi que leurs implications mentales sont largement décrites par Nicole-Claude Mathieu. Dans l’article « Quand céder n’est pas consentir”, publié en 85, elle analyse les discours sur le “consentement” des femmes à leur oppression à partir des travaux en ethnologie et des discours en sciences humaines sur le pouvoir. Elle explique comment, par la violence omniprésente, ou par la menace de la violence se construit la « conscience dominée des femmes ». Cette violence s’exprime avant même que les femmes n’en prennent conscience, sous la forme du contrôle social. Ainsi les femmes sont censées rester à la place qui leur est prescrite, même dans nos sociétés où elles semblent avoir une certaine liberté de conscience ou de comportement. Cette liberté est définie et bornée par la stigmatisation des choix déviants, comme l’homosexualité, le célibat ou le refus de la maternité.
Elle compare l’oppression des femmes à une forme de colonisation. S’il est reconnu aujourd’hui que les peuples colonisés l’ont été par la force et la violence, on suppose en revanche que les femmes “consentent” à leur oppression. Or, “céder n’est pas consentir”. Il ne s’agit pas de consentement mais bien d’aliénation. Celle-ci est rendue possible par plusieurs mécanismes : la médiatisation de la conscience des femmes, le secret maintenu entre hommes, la fausse symétrie entre les dominants et les dominées, la double contrainte paradoxale sur la sexualité des femmes, et les violences et contraintes physiques.

– La médiatisation de la conscience des femmes

Comme Corinne Monnet le décrit (Monnet, 97), ce qui a toujours défini les femmes, c’est le fait qu’elles aient une identité subordonnée à leurs relations à autrui. « Fille de », « femme de », « mère de », etc., sont toujours là pour rappeler que les femmes sans hommes ne sont pas des poissons sans bicyclettes. On sait qu’un des effets de structure sur le soi induit par le rapport général dominé/dominant se trouve dans la difficulté d’accès à une identité propre pour les dominé-e-s, puisque qu’elles et ils sont enfermé-e-s dans une définition catégorielle d’elles ou d’eux-mêmes.
L’existence d’une identité indépendante, c’est-à-dire distincte des relations à autrui, est la base nécessaire pour avoir conscience de son propre moi afin d’attribuer du sens à ses propres expériences (Sturdivant, 83). Se définir en fonction des hommes, chercher le sens de sa vie dans l’adaptation aux désirs masculins ne peut pas permettre la réalisation de soi. C’est ce que des féministes psychologues ont bien étudié. Ainsi, comme l’écrit Susan Sturdivant, « une comparaison du rôle sexuel féminin et de notre description de la réalisation de soi montre qu’ils sont logiquement incompatibles, pour ne pas dire mutuellement exclusifs ». Cela peut d’ailleurs nous faire penser aux fameuses caractéristiques dites féminines, comme la dépendance, le sur-développement de l’affection, du soin des autres… : si l’on ne croit pas à une essence féminine, force est de constater qu’elles ne sont que des conséquences de l’oppression et de la subordination. Quand une femme pose des actes de confiance en soi, d’affirmation de soi, d’autonomie et d’indépendance, ils ne signifient plus qu’arrogance, agressivité, égoïsme et indifférence. C’est le double standard qui opère ici. Le même comportement est perçu et interprété différemment selon le sexe de la personne et les assignations qu’on y rapporte. Cette évaluation différentielle permet le maintien de la domination masculine dans tous les domaines.
Le fait que les femmes soient définies par leurs relations à d’autres fait qu’elles sont dirigées par les autres plutôt que par elles-mêmes. Ceci n’est pas sans conséquences psychologiques : non seulement cette direction par autrui engendre le doute de soi, alimente le besoin d’approbation des autres mais de plus, en « investissant la plus grande partie de son identité dans les autres, on leur donne aussi le pouvoir de définir la réalité » (Sturdivant, 83).
La conscience de soi des femmes étant noyée par leur conscience excessive des autres, il est difficile pour elles de se créer sujet. Ceci est bien une conséquence de l’appropriation des femmes par les hommes. Colette Guillaumin parle aussi des effets de l’appropriation sur l’individualité. On exige de la classe des femmes « qu’elle se dilue, matériellement et concrètement, dans d’autres individualités. (…) la privation d’individualité est la séquelle ou la face cachée de l’appropriation matérielle de l’individualité » (Guillaumin, 92). La constante proximité et charge physique des autres dévolue aux femmes « est un puissant frein à l’indépendance, à l’autonomie; c’est la source d’une impossibilité à discerner, et a fortiori à mettre en œuvre des choix et des pratiques propres » (Guillaumin, 92). L’appropriation matérielle conduit à la dépossession mentale de soi-même (Monnet, 98).
La conscience des femmes est médiatisée par la présence quasi permanente des hommes dans leur vie matérielle et psychique. Bien souvent, les femmes cohabitent avec des hommes, que ceux-ci soient leur père, leurs frères, leurs copains, leurs conjoints ou leurs fils. Cette promiscuité avec les hommes est ce qui rend très difficile la projection d’une image ennemie (pourtant nécessaire dans le cas des violences conjugales par exemple, comme on le verra plus loin) sur des personnes que l’on côtoie quotidiennement, avec qui l’on peut avoir des relations très intimes et que l’on aime.
Les hommes sont dans la sphère publique, les femmes sont confinées dans la sphère privée. Ils s’occupent en effet rarement de leurs propres besoins, que ceux-ci soient d’ordre domestique, corporel, humain ou affectif, mais les laissent souvent prendre en charge par d’autres, des femmes en l’occurrence.
Dans le domaine domestique-privé, la responsabilité et la charge (physique et psychique) des enfants impliquent de la fatigue, le morcellement des tâches, des limitations du langage. De plus, elles doivent sans cesse simplifier leur langage, et leur pensée pour se rendre accessibles aux enfants. Les femmes à tout moment doivent être capables de dissocier et de morceller leurs pensées, en même temps qu’elles accomplissent des tâches matérielles. Le fait d’être sans cesse responsable d’autrui limite l’accès à soi. C’est aussi une forme de médiatisation de la conscience analysée par Nicole-Claude Mathieu.
La conscience des femmes est rendue confuse par les contraintes dans lesquelles elles sont maintenues, par “l’envahissement de leur corps et de leur conscience par l’interposition, la présence physique et mentale constante et contraignante des hommes qui les fait céder”. “La violence physique et la contrainte matérielle et mentale sont un coin enfoncé dans la conscience. Une blessure de l’esprit“, “une anesthésie de la conscience” (Mathieu, 85).

– Le secret

Non seulement la conscience des femmes est médiatisée, mais, de plus, les hommes maintiennent secret ou interdisent aux femmes l’accès aux connaissances, aux outils, aux techniques, et aux armes (Tabet, 79).
Nous pouvons ajouter que l’un des domaines où la question du secret entre hommes est la plus évidente est la nébuleuse du marché du sexe. Les processus d’initiation des garçons passent par l’accès à la pornographie, en dehors de la présence des filles, et en ce qui concerne les adultes, les loisirs des hommes entre eux sont couramment associés à la consommation de services sexuels, en dehors de la présence des épouses ou compagnes légitimes. C’est le cas par exemple des « troisièmes mi-temps » des équipes sportives, ou des déplacement professionnels qui incluent les temps de détente dans des bars à hôtesses ou à spectacles. Les techniques de la communication et de l’information (Internet, téléphone) offrent aussi des services sexuels ciblés sur les hommes et réalisent des bénéfices considérables (Chaker, 01).
Mais le secret (et la culpabilisation des femmes) entoure aussi les violences domestiques des hommes contre les femmes et les violences au travail. L’accès à la connaissance des règles formelles et informelles du fonctionnement de la société est caché au groupe des femmes et demeure un monopole masculin. Nicole-Claude Mathieu pour décrire cela fait référence au concept de “maison des hommes” défini par Godelier (82), qui est repris et développé par Daniel Welzer-Lang dans le champ de la sexualité. On peut actualiser cette notion avec la question sur l’accès des femmes au domaine politique à travers la parité et leurs difficultés à se faire entendre et reconnaître lorsqu’il s’agit d’avoir accès au fait de gouverner et de décider en participant aux instances politiques (Bard, 99; Gaspard, 99; Giroud, 77).

– La fausse symétrie entre les dominants et les dominées

La critique que fait Nicole-Claude Mathieu des travaux de Godelier (82), qui disent que les femmes coopèreraient à leur oppression, porte sur le fait que ce dernier considère que “des deux composantes du pouvoir la force la plus forte n’est pas la violence des dominants mais le consentement des dominés à leur domination” et que “la force la plus forte des hommes n’est pas dans l’exercice de la violence, mais dans le consentement des femmes à leur domination, et ce consentement ne peut exister sans qu’il y ait partage par les deux sexes des mêmes représentations, qui légitiment la domination masculine” (elle le cite, Mathieu, 85).
Mais, comme on l’a vu, les hommes et les femmes ne partagent pas le même niveau de conscience. Les hommes maîtrisent la connaissance et les outils de la domination, à travers les techniques, le pouvoir politique et économique, etc., alors que les femmes en ont une vision parcellaire et fragmentée (nous l’illustrerons en observant les conditions de migration des femmes). Ainsi, comment dire que les femmes “consentent”, si leur accès à la conscience est tronqué, limité, aliéné, si elles ne sont pas elles-mêmes sujets dans ce rapport de domination ?
L’idée de consentement des dominées à leur oppression ou de leur partage des idées avec celles des dominants renvoie à leur subjectivité comme s’il s’agissait d’une essence. Dans la réalité, il s’agit d’une “limitation de la conscience que les femmes peuvent subir”. Celle-ci est produite par la contrainte psychique, la contrainte physique et par la limitation de la connaissance sur la société. Le recours à la violence n’est pas seulement une contrainte pour faire céder, il est « avant, partout et quotidien ». La place des dominées est entièrement définie par les dominants, et ils le leur rappellent sans cesse.

– La double contrainte paradoxale sur la sexualité des femmes

Nicole-Claude Mathieu décrit aussi comment des « normes schizophréniques sont imposées aux femmes ». « Quelle fille/femme ayant cédé aux « avances » masculines ne s’est-elle pas tôt ou tard, fait traiter de « putain » ? Ne pas céder est une norme et en même temps céder est une norme » (Mathieu, 85).
L’un des principaux outils de l’aliénation est en effet le double lien paradoxal auquel les femmes sont soumises dans leur sexualité. D’une part, elles doivent répondre aux avances sexuelles des hommes et être séductrices, d’autre part elles ne doivent jamais céder (en dehors d’une union légitime) à la mise en pratique de la sexualité. Et ceci même sous la contrainte, puisque en cas de viol, les femmes sont toujours soupçonnées d’être consentantes ou de l’avoir provoqué.
Pour les hommes, les avances sexuelles d’une part et le viol d’autre part se situent dans un continuum de la sexualité. Si une femme ne cède pas, on peut la contraindre; pour les femmes, il s’agit de l’expression de la double contrainte paradoxale, résister et céder. Les femmes sont assujetties par cette double contrainte entre honneur et viol, vierge et putain. La violence sexuelle exercée contre elles (le plus souvent dans leur entourage, comme le montre les enquêtes récentes) est de surcroît une source de honte, qui produit que les femmes entre elles n’en parlent pas et ne la dénoncent pas. Pourtant, la menace du viol, comme venant de l’extérieur (des inconnus) est entretenue afin que les femmes et les filles aient peur et “se tiennent bien”. Ce n’est que très récemment, et grâce aux pressions des féministes, que les violences (sexuelles ou non) contre les femmes et en particulier au sein des couples, sont reconnues et dénoncées.
La culpabilisation des femmes vis-à-vis des violences exercées contre elles fait partie du dispositif de violence “elle n’aurait pas dû … se trouver dans cet endroit à cette heure là, énerver son mari ou lui répondre, se plaindre, résister, en un mot “pas dû ne pas consentir, pas dû résister à ses “besoins sexuels” à lui” (Mathieu, 85).
Des travaux quantitatifs récents viennent illustrer ces analyses. Michel Bozon (98) montre par exemple, à partir de l’enquête ACSF, comment la sexualité est construite. Les femmes ont une représentation et une expérience de la sexualité fortement associée aux sentiments, à la fidélité et à la confiance. Par exemple, les deux tiers des femmes ne sont pas d’accord avec le fait que la sexualité peut être dissociée du sentiment amoureux, alors que les deux tiers des hommes approuvent ce point de vue (Bozon, 98). Michel Bozon montre aussi que dans le rapport conjugal inscrit dans la durée, le désir masculin est dominant dans la construction de la sexualité du couple et que les femmes “s’adaptent à la domination masculine”; la sexualité des femmes est orientée sur la relation, alors que celle des hommes est structurée par l’individualisme; “Les hommes tendent à se penser comme des sujets désirants indépendants alors que les femmes sont encore vues dans bien des cas comme des objets à posséder” (Bozon, 98). Il montre par ailleurs qu’il peut parfois exister plus de partage dans les couples, concernant le désir et la sexualité, et qu’il va de pair avec une plus grande égalité dans la vie quotidienne, en particulier en ce qui concerne le partage des tâches (le travail domestique).
Nous pouvons aussi recourir à Pascale Noizet qui a analysé l’amour de façon matérialiste, ainsi que la logique hétérosociale sur laquelle il repose. Sa problématique vise à découvrir la nature et la fonction de l’amour dans le rapport hétérosexuel. À l’aide d’un corpus romanesque, elle montre que « l’amour est un construit social qui organise significativement l’oppression des femmes » (Noizet, 96).
Une de ses analyses qui nous intéresse ici concerne le fait que l’amour se soit imposé comme un élément structural de la féminité. Cette auteure rend visibles les rapports qui déterminent l’oppression des femmes. Elle ne traite pas de la dépendance affective des femmes ou de leur passivité comme des données de faits, comme si elles existaient en dehors de tout rapport social. « À notre avis, il ne s’agit nullement d’un état ou d’une dépendance mais bien d’un procès de différenciation qui fonde l’oppression des femmes » (Noizet, 96).
Pascale Noizet distingue l’amour de l’appropriation physique pour le rattacher à l’appropriation mentale, qui  » paralyse la conscience féminine « . Ainsi, elle en arrive à trouver « l’une des fonctions essentielles de l’amour, à savoir effectuer un brouillage de la relation dans laquelle il prend forme » (Noizet, 96). Relation, nous le verrons, souvent de violence.
Elle décrit les mécanismes à l’œuvre qui vont ancrer l’amour dans le domaine de la nature et permettre ainsi de penser que l’amour est une relation naturelle et non sociale : apparition du sentiment, de la maladie d’amour, faite de signes corporels tels que l’insomnie, l’inappétence ou les vertiges. Mais l’amour n’affecte jamais de la même façon la femme et l’homme. L’emprise du sentiment ne touche pas l’homme dans sa vie intérieure, comme il ne contraint pas la formation de son identité. Pascale Noizet parle alors de l’amour comme d’un principe de catégorisation entre les sexes « qui a la fonction précise de définir les femmes dans une différence amoureuse sur laquelle s’organise leur appropriation hétérosociale » (Noizet, 96).
L’amour invisibilise le rapport de pouvoir (on parlera plutôt en général de complémentarité entre les sexes). La conscience des femmes est donc encore amoindrie par l’amour, car « l’émergence du sentiment provoque une dislocation du sujet en ce sens qu’il ne résiste plus » (Noizet, 96).

2. Violence et contraintes physiques et psychiques

Une première enquête statistique a été réalisée en France (ENVEFF, 01) sur le thème des violences envers les femmes. Par sa valeur statistique, puisque 6970 femmes ont été interrogées, elle confirme les analyses précédentes (ENVEFF, 01).
« Afin de cerner le phénomène dans ses aspects multiformes, elle prend en compte l’ensemble des violences envers les femmes d’âge adulte, quel qu’en soit l’auteur. Les femmes ont été interrogées au sujet des violences verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles subies au cours des douze derniers mois dans l’espace public, au travail, au sein du couple ou dans les relations avec la famille et les proches. La violence n’était jamais nommée mais repérée à travers des actes, faits, gestes, paroles. »
Les auteures de l’enquête ENVEFF notent que « les agressions physiques et sexuelles peuvent être considérées dès leur première occurrence comme une atteinte à l’intégrité de la personne. Pour d’autres agressions, comme les insultes, le dénigrement, le mépris, les actions de contrôle et les autres pressions psychologiques, c’est la répétition de faits apparemment anodins quand ils sont pris isolément qui finit par engendrer une situation d’emprise sur la personne » (ENVEFF, 01).
Dans la rue ou les lieux publics, l’agression la plus rencontrée par les femmes est l’insulte ou la menace verbale. Si 13 % des femmes interrogées en ont été victimes au cours de l’année, pour plus de la moitié d’entre elles, cet affront s’est répété. Dans 25 % des cas, les femmes connaissent la personne qui a proféré l’insulte. Mais connus ou non, les trois quarts des auteurs sont des hommes.
Au travail, 8 % des femmes déclarent avoir subi insultes et menaces verbales. Ce sont principalement le fait d’usagers ou de clients, essentiellement de sexe masculin. –  » Le huis clos conjugal, haut lieu des violences  » (ENVEFF, 01)
Pour la variété des violences perpétrées, rien ne vaut l’intimité de l’espace conjugal. Les résultats relatifs aux violences conjugales concernent les femmes qui ont eu une relation de couple, avec ou sans cohabitation, au cours des douze derniers mois. Même si les pressions psychologiques y occupent une place prépondérante, 1 % des femmes déclarent avoir été contraintes par leur conjoint à des pratiques ou rapports sexuels forcés; les deux tiers de ces femmes en parlent pour la première fois en répondant à cette enquête. Ceci dévoile l’importance des violences sexuelles dans le couple.
« Les agressions et menaces verbales incluent les insultes, les menaces et le chantage affectif (s’en prendre aux enfants, menacer de se suicider). Les pressions psychologiques comprennent les actions de contrôle (exiger de savoir avec qui et où l’on a été, empêcher de rencontrer ou de parler avec des amis ou membres de la famille), d’autorité (imposer des façons de s’habiller, de se coiffer, ou de se comporter en public), les attitudes de dénigrement, de mépris » (ENVEFF, 01).
Ce qu’il est aussi intéressant à noter, c’est que les femmes qui ne sont plus avec leur partenaire au moment de l’enquête (et particulièrement les divorcées), ont déclaré trois à quatre fois plus de violences que les autres, notamment pour le harcèlement moral (respectivement 27 % et 7 %).
C’est bien dans leur vie de couple que les femmes adultes subissent le plus de violences psychologiques et sexuelles. Il en va de même pour les coups et brutalités d’ordre physique, qui viennent majoritairement des conjoints. On voit d’ailleurs bien combien le terme de « femmes battues » peut être impropre (bien qu’il soit pourtant couramment employé à propos des violences conjugales), tant il nie la totalité de ces violences, en particulier celle du harcèlement moral, qui y tient pourtant une grande place. »Pour toutes les formes de violences conjugales, les femmes les plus jeunes (20-24 ans) ont déclaré nettement plus de violences que leurs aînées; dans une moindre mesure, les chômeuses semblent également plus exposées que les femmes ayant un emploi. Les violences physiques sont perpétrées dans tous les milieux sociaux mais parmi les femmes de plus de 25 ans, les cadres rapportent nettement plus d’agressions physiques, répétées ou non : 4 % en déclarent au moins une, contre 2 % des employées ou professions intermédiaires. La pression psychologique occasionnelle est plus fréquemment dénoncée par les étudiantes et les femmes les plus diplômées.
L’indice global de violence conjugale s’appuie sur le constat établi par les acteurs sociaux qui aident les victimes : les violences psychologiques et verbales répétées seraient aussi destructrices que les agressions physiques. Une femme en couple sur dix vit cette situation et trois femmes sur dix la vivaient, parmi celles qui se sont séparées récemment. Dans l’ensemble, les violences conjugales sont aussi fréquentes (environ 9 %), que les femmes exercent une activité professionnelle ou qu’elles soient au foyer. En revanche, les chômeuses (14 %) et les étudiantes (12 %) – plus jeunes et quelquefois dans des situations de relative instabilité ou de précarité économique – déclarent plus souvent des relations de couple violentes » (ENVEFF, 01).
En extrapolant les données recueillies à la population de l’ensemble des femmes, les auteures estiment que 50 000 femmes environ de 20 à 59 ans seraient victimes de viol en un an. Estimation qui se rapproche des déclarations faites à la police et à la gendarmerie : 7828 viols en 1998, dont 3 350 concernaient des personnes majeures. Seuls 5 % des viols de femmes majeures feraient ainsi l’objet d’une plainte.
Cette enquête met en évidence l’ampleur du silence et l’occultation des violences par les femmes qui les subissent. « Le secret est d’autant plus fort que la situation se vit dans l’intimité; il relève probablement d’un sentiment de culpabilité, voire de honte éprouvé par les victimes, et souligne une certaine carence de l’écoute, tant des institutions que des proches. » (ENVEFF, 01)
Les résultats de cette enquête montrent combien les analyses de Jalna Hanmer en 1977 sont encore d’actualité. Elle écrivait : « Maris et amants sont censés protéger les femmes de la violence potentielle d’hommes inconnus. Les femmes se sentent généralement plus en sécurité en compagnie d’un homme dans un lieu public. Quant au foyer, on en fait le symbole de la sécurité et c’est souvent ainsi que le ressentent les femmes, alors que d’un point de vue statistique, c’est dans le mariage ou le concubinage que les femmes ont le plus de chances de se faire violemment agresser ».
De même les plaisanteries grivoises contre les femmes et la drague dans la rue « représentent la forme de pression la plus subtile et se situe à l’un des extrêmes du continuum de la violence (…), la mort se situe à l’autre extrême. Entre les deux, on trouve toutes sortes de comportements quotidiens depuis les coups superficiels jusqu’aux blessures graves, en passant par l’agression sexuelle et le viol » (Hanmer, 77).
Pour de nombreux-ses auteur-e-s, la violence est le mode central de la régulation des rapports entre les hommes et les femmes, et en particulier dans la sphère domestique. Elle est rendue possible et tolérée, car elle s’articule sur les violences structurelles contre les femmes, qui sont inscrites dans les fonctionnements politiques, sociaux et économiques inégalitaires de la société. Par exemple, la structuration du marché du travail, les politiques sociales et familiales, les orientations scolaires et les qualifications, le syndicalisme, etc.
Il importe pour nous de resituer la prostitution dans le continuum des violences faites aux femmes. Est-elle une forme de violence spécifique ? Les personnes prostituées font-elles partie d’une catégorie de femmes particulières, qui serait mise en esclavage par les hommes ? Et les hommes eux-mêmes, clients ou proxénètes, sont-ils des déviants par rapport à l’ensemble des hommes ?

3. La prostitution

La France défend une position abolitionniste de principe, mais l’application de cette politique en révèle les paradoxes. Au nom des libertés individuelles, la prostitution est libre, mais au nom de la dignité humaine, l ‘usage du corps pour une forme de sexualité vénale est moralement condamné et parfois pénalisé. Le proxénétisme est interdit et puni. Ainsi, la réalité oscille entre répression et tolérance, et les personnes prostituées sont au cœur de ces dispositifs, considérées tantôt comme des victimes (protégées contre le proxénétisme), tantôt comme des délinquantes (accusées de racolage ou de migration clandestine).
Le traitement de la prostitution comporte deux volets dans les politiques publiques, l’un est répressif, l’autre concerne la réinsertion. Les textes de référence sont le code pénal et les ordonnances de 1960. D’autres textes internationaux permettent aussi l’élaboration des politiques nationales. (en particulier la Convention des Nations unies pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui de 1949).
Les conditions de vie des personnes prostituées sont affectées par les politiques publiques : Bien que la prostitution soit libre, elle ne peut s’exercer nulle part ailleurs que dans la rue du fait des lois sur le proxénétisme. Elle tend ainsi à devenir clandestine. Les personnes prostituées sont de ce fait cantonnées dans des situations de non droit ou de difficultés d’accès aux droits élémentaires ou au droit commun en général (Cabiria, 99; Schutz-Samson et al, 99). Ceci accentue et renforce toutes les formes de violences auxquelles elles sont confrontées.
Le racolage est pénalisé, les personnes prostituées ne peuvent pas s’associer entre elles, leurs revenus n’entrent dans aucun cadre clairement défini (ce qui peut avoir des conséquences graves pour elles en termes de redressement fiscal), leurs plaintes pour agression ou viol ne sont généralement pas prises en considération. Enfin, malgré l’interdiction du fichage policier, celui-ci reste une pratique systématique dans toutes les villes de France.
Aussi les personnes qui travaillent dans la rue (ce qui est majoritaire en France) sont perpétuellement en danger. Elles sont à la merci des agresseurs, qui eux, sont rarement inquiétés. Elles sont les cibles principales de la police au cours de leurs investigations.
Les politiques urbaines des grandes villes développent des perspectives de « tolérance zéro » et pour ce faire procèdent souvent au « nettoyage » des centres villes. Tous les moyens sont alors bons : PV de racolage, mises en garde à vue et persécutions diverses sont requises contre les personnes prostituées. Ceci ne fait que déplacer la prostitution aux périphéries des grandes villes, où les personnes sont encore plus en danger (Cabiria, 99).
La politique française est de lutter en priorité contre le proxénétisme et de proposer la réinsertion des personnes prostituées avec l’arrêt de la prostitution. Le fait de se prostituer n’est pas un délit, mais une affaire privée, cependant, la prostitution est considérée comme une forme d’inadaptation sociale. De ce fait il n’existe pas de directive particulière concernant la protection des personnes prostituées dans l’exercice de leur activité. D’autre part, les méthodes policières d’investigation reposent sur l’idée que c’est en surveillant ou en interrogeant les personnes prostituées que l’on peut recueillir des informations sur les proxénètes. Enfin, la prostitution est implicitement considérée comme un trouble à l’ordre public et explicitement comme un fléau social (ordonnances de 1960). La mission des services de police judiciaire est de traquer les réseaux et les proxénètes, non d’assurer la protection ou la sécurité quotidienne des personnes prostituées.
Une affaire récente en France illustre d’une part la vulnérabilité des prostituées et d’autre part montre à quel point les violences faites aux femmes sont encore ancrées dans la réalité sociale : le tribunal d’Albi a récemment condamné, le 24 janvier 2002 à des peines de 3 à 4 ans de prison ferme, 4 policiers qui avaient violé à plusieurs reprises une jeune prostituée. Celle-ci, pensant trouver de l’aide contre les menaces et violences de son ancien compagnon, avait fait appel plusieurs fois au commissariat, et a affirmé plus tard « avoir eu avec les policiers des relations sexuelles qu’elle n’était pas en mesure de refuser » (Le Monde, 25 janvier 2002). Il s’agissait donc bien d’une affaire de viol (« par abus d’autorité »), mais qui a débouché sur un procès en correctionnelle et non aux assisses, après une requalification des faits en « agression sexuelle ».
« C’était un dérapage et, si elle avait refusé, ça ne serait pas arrivé. Nous l’avions perçue comme une personne très libérée sexuellement. Dans cette affaire, il n’y a jamais eu de viol », selon un policier lors du procès.
Le procureur de la République avait requis en décembre 3 mois de prison (pour couvrir la détention préventive), assortis de peines avec sursis. Notons que, bien qu’il ne s’agisse aucunement d’une affaire tout à fait rare, c’est la première fois en France que la parole d’une prostituée est prise en compte face à des policiers dans un cas de viol. Toutefois, beaucoup ont été étonné-e-s de la lourdeur de la peine, alors que le viol d’une femme, considéré comme un crime, est le plus souvent sanctionné aux assises par 20 ans de prison ferme.
Les personnes prostituées n’ont pas accès à une protection sociale du fait de leur activité, et même si les dispositifs de protection universelle (CMU, aide juridictionnelle) ou les minimas sociaux (RMI) sont accessibles à tout citoyen en situation régulière, divers empêchements pratiques limitent l’accès des personnes prostituées à ces droits. L’accès au logement leur est aussi interdit la plupart du temps du fait de l’absence de justificatif de revenus, de l’opprobre social et des lois sur le proxénétisme hôtelier.
L’ensemble de ces dispositifs et pratiques sociales, sont autant de facteurs qui rendent possibles et renforcent les différentes formes de violence contre les personnes prostituées : violences institutionnelles, qui permettent les violences quotidiennes, qu’elles soient le fait des policiers, des clients ou de tout individu en toute impunité. Dans le contexte d’augmentation de la xénophobie des pays de l’Espace de Shengen, la situation des personnes migrantes est plus difficile encore, comme nous le verrons plus loin.
La violence contre les prostituées n’est pas seulement le fait de clients, elle est aussi produite lorsque des employé-e-s des institutions publiques refusent –souvent en toute bonne foi- un service ou une prestation parce qu’ils-elles n’appliquent pas la loi, pensant qu’une personne qui se prostitue n’a pas droit à telle ou telle prestation ou parce que la personne prostituée ne peut pas présenter les pièces administratives requises. Et les exemples sont malheureusement nombreux. C’est le cas avec les demandes de CMU, où certaines personnes se voient refuser l’instruction de leur dossier, et parfois aussi, certains services hospitaliers sont réticents lors de la constitution du dossier administratif en cas d’hospitalisation. Dans les services privés, il s’agira de refus de prêt de la part des banques ou de refus d’ouverture d’un compte pour les étrangères. Dans le secteur locatif, l’impossibilité de justifier de ressources officielles empêche l’accès au logement etc. Tous ces empêchements se cumulent et constituent un socle structurel de violences contre les personnes prostituées. Une enquête est en cours en Italie; elle a pour but de recenser toutes ces formes de violences vécues au quotidien par les personnes prostituées.
Le volet répressif des politiques publiques concerne essentiellement la lutte contre le proxénétisme. Nous l’avons déjà souligné (Cabiria, 99) ceci a eu pour conséquence de réduire ce phénomène jusqu’à l’arrivée récente des « réseaux » des pays de l’est de l’Europe. L’application de cette politique répressive depuis les années cinquante, mais surtout dans les années soixante-dix ont rendu le proxénétisme trop risqué (jusqu’à 10 ans d’emprisonnement doublé d’amendes pouvant aller jusqu’à 1 million de francs), et à la fin des années quatre-vingt-dix, notre constat comme celui de la police était que le proxénétisme (au sens des « affaires » impliquant le crime organisé) avait quasiment disparu. Les situations les plus fréquentes étaient celles qui concernaient des « amis de cœur », « julôts casse-croûte » en relation avec une femme prostituée et vivant à ses crochets. Bien évidemment, cette forme de proxénétisme (dit « de soutien ») est elle aussi nocive pour la femme concernée mais elle est plus difficile à définir. D’ailleurs la traque des « julôts casse-croûte » par la police et les peines infligées sont limitées dans ces cas-là.
Pour notre part, nos entretiens, suivis, et interventions depuis 8 ans avec des femmes sous la contrainte de « julôts casse-croûte » nous conduisent à faire le constat que cette forme de proxénétisme doit se comprendre avant tout dans le cadre de la violence conjugale, et donc du droit commun. Les liens entre la personne prostituée et celui qui est désigné par la loi comme son proxénète sont avant tout de nature conjugale, et le fait que la femme entretienne matériellement son conjoint ou acquiert un bien avec lui, ou facilite sa vie en général est souvent le résultat d’un accord commun, comme dans de nombreux couples ordinaires. Ce qui est exceptionnel ici est que c’est la femme qui a une position économiquement dominante. Or contrairement à la vie dans les couples ordinaires où les ressources des hommes sont globalement supérieures, ce qui contribue à leur assurer plus de pouvoir, dans ce cas présent, la femme tire rarement des bénéfices de sa position économique dans la relation. Les violences faites aux femmes sont souvent indépendantes de leurs capacités de pouvoir économique.
D’autre part, tant que la femme ne ressent pas de violence de la part du conjoint, elle cède à l’arrangement comme la majorité des femmes, qu’elle soit femme au foyer, qu’elle travaille pour apporter un salaire d’appoint, ou qu’elle exécute la majorité des tâches ménagères et d’éducation des enfants.
La société en effet tolère bien les inégalités entre hommes et femmes, surtout dans la sphère dite privée, et, comme nous l’avons vu précédemment, les femmes elles-mêmes sont construites et encadrées pour céder.

Les femmes prostituées qui vivent en couple hétérosexuel ne sont pas construites différemment de la majorité des femmes. Certaines revendiquent leur autonomie, d’autres cèdent au chantage, à la ruse, ou à la violence de leur conjoint. Ce sont ces dernières qui deviennent des victimes du proxénétisme de soutien, parce qu’elles sont d’abord victimes de violences conjugales. Le fait de mettre en avant le proxénétisme (c’est-à-dire l’échange d’argent inégalitaire) plutôt que la violence (c’est-à-dire la dégradation de l’échange humain avec domination d’un homme sur une femme), a pour conséquence d’isoler la condition des personnes prostituées de celle de l’ensemble des femmes. De ce fait, leur prise en charge sociale diffère. Nous avons remarqué que le diagnostic réalisé par les intervenant-e-s sociaux est souvent parasité par leur propre perception de la prostitution, et la personne ne sera pas considérée d’abord comme un individu, mais comme une prostituée, et la réponse sociale sera souvent biaisée. C’est parce qu’elle est prostituée qu’elle est victime de la violence d’un homme et non parce qu’elle est une femme. Nous remarquons d’ailleurs dans notre pratique que les hommes prostitués sont massivement moins victimes de violences conjugales et de proxénétisme. L’analyse de leurs relations dans leur vie privée ne permet pas de dégager des tendances structurelles qui sont celles de la vie de la majorité des femmes.
Ceci étant, le volet répressif a des conséquences directes pour les personnes prostituées elles-mêmes et qui ne sont pas toujours en leur faveur. Par exemple, si elles vivent effectivement avec un ami, elles courent un risque, si elles partagent un studio avec une collègue, elles peuvent être condamnées pour proxénétisme hôtelier. Si tout simplement, elles aident une collègue, en prêtant un véhicule ou en rendant un service qui favorise la prostitution d’autrui, elles tombent aussi sous le coup de la loi. Dans la réalité elles sont rarement poursuivies pour ces faits là, mais la loi peut être appliquée à tout moment dans son interprétation la plus stricte.
Ce qui produit de la violence est précisément le fait que la loi fonctionne comme une épée de Damoclès sur la tête des personnes qui exercent la prostitution. Dans la pratique, il y a une certaine tolérance, mais la menace de la sanction est toujours présente. La menace du recours à la violence ou à la sanction est là pour rappeler la possibilité du contrôle. Ceci fonctionne comme dans les mécanismes de la domination masculine, qui conduisent au fait que les femmes cèdent, mais ne consentent pas (Mathieu, 85). Et, en matière de prostitution, la situation est paradoxale. La prostitution relève de la liberté individuelle, mais l’exercice de cette liberté peut être à tout moment sanctionné. Et du fait du caractère incertain ou sporadique de la sanction, on peut considérer que ne sont punies ni les personnes elles-mêmes, ni leur pratique à un moment donné, mais qu’il s’agit bien d’une menace symbolique (avec le risque qu’elle devienne réelle) qui vise au contrôle de l’ensemble des femmes (Pheterson, 01).
L’usage du racolage est caractéristique. Il s’agit du « fait, par tout moyen, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles ». Or personne ne s’offusque que des hommes qui « incitent » des femmes (prostituées ou non prostituées) « à des relations sexuelles » ne soient pas concernés par l ‘application de la loi (cela risquerait d’encombrer les tribunaux de police !). Toutes les femmes ont eu un jour ou l’autre ce type de proposition, voilée ou directe, contre compensation ou non. On a coutume de désigner ce type de racolage par le terme de « drague », et à le considérer comme faisant partie du quotidien des femmes. Les dragueurs, à la différence des clients ne sont pas prêts à payer une prestation qu’ils considèrent comme leur étant due. Le recours à la verbalisation pour racolage est essentiellement utilisé contre les femmes à des fins de maintien de l’ordre public : si par exemple on estime que les personnes prostituées ne devraient pas se trouver dans tel ou tel quartier, s’il y a eu des plaintes des habitant-e-s, etc. Le racolage permet aux services de police de contrôler les lieux de prostitution. À cet égard, l’exemple de Lille est révélateur. Les autorités lilloises ayant décidé de chasser les personnes prostituées du centre ville, une vague de répression s’est instaurée en 98. L’un des outils répressifs était l’application rigoureuse de l’infraction pour racolage qui a été accompagnée d’interpellations et de mises en garde à vue. Certaines personnes prostituées ont été citées à comparaître devant le tribunal de police pour racolage actif (Le Monde du 19 mars 1998, cité par Lucile Ouvrard, 00). Pareilles méthodes ont aussi été utilisées à Marseille à la même période et le sont sporadiquement dans différentes villes.

Le PV pour racolage est une infraction de classe 5, comme les infractions au code de la route. Si je grille un feu rouge, ou que je fais un excès de vitesse, la sanction est toujours la même et la même pour tous et toutes. Je la connais, je sais qu ‘elle va s’appliquer. En revanche, si je me prostitue, je risque une amende pour racolage, ou je ne risque rien. Cela dépend. Mais cela ne dépend pas de moi. Des prostituées ont eu des PV de racolage pour port d’un décolleté plongeant ou d’une jupe trop courte, parfois même en dehors de leurs horaires d’activité, simplement parce qu’elles étaient connues (et fichées) comme prostituées. Les femmes non prostituées, c’est-à-dire non fichées, ne risquent pas ce type de mésaventure. Elles peuvent porter des minijupes ou des décolletés plongeants, à condition qu’elles ne fassent pas un usage vénal de la sexualité.

Ce type de paradoxe articule et organise une forme de violence extrêmement subtile, mais efficace car elle est relayée par le stigmate de pute, et la division des femmes en « bonnes » et « mauvaises » (Pheterson, 01). Elle rappelle que l’autorité publique en matière de prostitution dispose d’outils pour développer une politique de  » tolérance zéro  » (Cabiria, 99).
Lors d’une conférence donnée à l’université de Toulouse le Mirail, l’une de nos collègues, prostituée elle-même, a parfaitement démontré ce mécanisme et ses effets sur les femmes prostituées : être femme, pour séduire et plaire, mais surtout, ne pas racoler, c’est a dire ne pas devenir actrice, sujet agissant du jeu de la séduction, surtout si c’est pour en tirer un profit. C’est en quelque sorte un prolongement de la démonstration de Nicole-Claude Mathieu.
Ces analyses et notre pratique quotidienne nous conduisent à penser que ce n’est pas seulement dans la pratique de la prostitution que se focalisent les violences faites aux femmes. Elles sont partout et permanentes; comme le montre l’enquête ENVEFF, elles sont le plus souvent le fait d’hommes proches et connus, elles sont majoritaires dans la sphère privée.
Les femmes prostituées, comme l’ensemble des femmes, peuvent subir de la violence de la part d’un conjoint et dans ce contexte, celui-ci est le plus souvent leur proxénète. Mais la question centrale est alors celle de la violence conjugale et non celle de la prostitution.
Le fait même de fournir un service sexuel contre compensation s’inscrit dans un rapport global entre les hommes et les femmes. L’anthropologue Paola Tabet l’a démontré (87). La structuration majoritaire des relations entre les hommes et les femmes produit le fait que les hommes disposent des services des femmes, quels que soient ces services (domestiques, soins aux enfants, écoute et disponibilité, etc.). Ces services sont parfois échangés contre compensation mais pas toujours, ils peuvent être gratuits. En matière de sexualité, à nouveau, la tendance majoritaire est que les hommes disposent des femmes, par la drague, le harcèlement sexuel, ou le viol conjugal. Les femmes quant à elles doivent rester dans des normes de contrôle de leur corps et en même temps dans un rapport de disponibilité (Mathieu, 85, Pheterson, 01). Les analyses de l’enquête sur la sexualité des Français (ACSF, 93) démontrent aussi cette inégalité entre hommes et femmes, entre le fait de disposer de et celui de servir (Bozon, Bajos, 98).

À la lumière de ces analyses, on peut faire le constat que la prestation sexuelle fournie par une personne prostituée de rue, ou par une hôtesse de bar, ou par une opératrice de téléphone se situe dans le prolongement de cette relation de service prescrite aux femmes.
Dans l’activité de prostitution de rue, la personne prostituée se fait payer le service directement par le client, en fonction de critères précis et déterminés par elle. Chaque geste est tarifé. Les personnes prostituées expliquent avec ironie que le paiement de leur prestation implique aussi de laisser croire au client qu’il est sexuellement performant (Corso, 91).
Quant à la relation entre la personne prostituée et son proxénète ou « julôt casse-croûte », elle est structurée sur le modèle de la violence conjugale. On le sait, c’est par la ruse, le mensonge, les menaces de violence et la violence que les hommes font céder les femmes pour qu’elles se prostituent pour eux. Les femmes prostituées « traditionnelles ». Nous entendons ici les femmes prostituées de longue date, qui se considèrent comme des professionnelles. Parmi elles, certaines ont connu l’époque des « macs », d’autres non. Ces dernières ont probablement bénéficié de l’expérience de leurs aînées pour mettre les hommes à distance. Elles appartiennent aussi à une génération de femmes prostituées qui travaillent parallèlement aux hommes (en garçon ou en travesti) et qui, eux, du fait de leur statut d’homme, ne sont pas « maqués ». Ainsi, sur les trottoirs, on ne rencontrait plus, depuis une dizaine d’années (et jusqu’à l’arrivée des réseaux de trafic), de femmes sous contrôle de proxénètes. Les « traditionnelles », sont, sauf exception, depuis longtemps sorties des processus d’aliénation, parce que, à l’instar de l’ensemble des femmes entre les années cinquante-soixante et les années quatre-vingt-dix, elles ont acquis de l’autonomie et ont massivement rejeté ce mode de relation entre hommes et femmes, soutenues en cela par les dispositions répressives contre le proxénétisme et la corruption (Cabiria, 00). Mais lorsque, aujourd’hui elles évoquent cette époque, elles en parlent en ces termes : les relations entre elles et leurs « macs » étaient structurées comme des relations hétérosexuelles ordinaires, de manière extrêmement stéréotypées .
Les jeunes femmes étrangères que nous rencontrons depuis 1999 décrivent elles aussi les processus de violence et de contrôle rendus possibles par les structures globales de la domination masculine et par les conditions de migration auxquelles elles sont confrontées (Guillemaut, 01).
Les analyses sur les autres formes de violence vont maintenant nous permettre de mieux comprendre l’enchevêtrement des violences contre les personnes prostituées.

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