par Corinne Monnet

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Contrairement à l’impression première que l’on a, la conversation n’est pas une activité à laquelle on se livre spontanément ou inconsciemment. Il s’agit d’une activité structurée, ne serait-ce que par son ouverture, ses séquences et sa fermeture, et elle a besoin d’être gérée par les participant-e-s.

Nous parlerons indifféremment de conversations, de dialogues ou de discussions pour faire référence à tout échange oral. Nous les caractériserons par le fait qu’aucun scénario n’en a été fixé à l’avance et que ces conversations sont en principe égalitaires, à la différence des entretiens dirigés, des cérémonies ou des débats. Nous allons donc nous intéresser à la gestion du dialogue mixte au regard du genre des personnes impliquées. Ainsi, nous verrons que les pratiques conversationnelles sont dépendantes du genre et nous en chercherons les conséquences sur le déroulement de la conversation.

La conversation est une forme fondamentale de communication et d’interaction sociale et, à ce titre, elle a une fonction des plus importantes. Elle établit et maintient des liens entre les personnes, mais c’est aussi une activité « politique », c’est-à-dire dans laquelle il existe des relations de pouvoir. Dans une société où la division et la hiérarchie des genres est si importante, il serait naïf de penser que la conversation en serait exempte. Comme pratique sur laquelle nous fondons notre vie quotidienne, elle ne peut que refléter la nature genrée de la société. Nous nous demanderons si, au-delà du fait d’être un miroir de la société, elle ne réactive et ne réaffirme pas à chaque fois les différences et les inégalités de genre.


LA LONGUEUR DES CONTRIBUTIONS


Nous nous référerons constamment au modèle de conversation décrit par Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G. en 1974. Selon ce modèle, les systèmes d’échange de parole sont en général organisés afin d’assurer deux choses : premièrement, qu’une seule personne parle à un moment donné et deuxièmement que les locutrices/teurs se relaient. La/le locutrice/teur peut désigner la/le prochain-e mais en général, ce sont les conversant-e-s qui décident de l’ordre des prises de parole. Le dialogue idéal suppose donc que l’un-e parle pendant que l’autre écoute, puis vice-versa et ainsi de suite, sans qu’il y ait de chevauchements de parole, d’interruptions ou de silence entre les tours. L’hypothèse est que ce modèle doit être valable pour tou-te-s les locuteurs/trices et toutes les conversations. Il devrait donc tendre dans son application à une symétrie ou à une égalité. Ce modèle est décrit comme indépendant du contexte, c’est-à-dire des facteurs tels que le nombre de personnes, leur identité sociale ou les sujets de discussion. Une fois mis en application, il devient toutefois sensible au contexte et s’adapte aux changements de circonstances dus aux facteurs évoqués plus haut.

La première question sur laquelle nous nous interrogerons à propos du dialogue mixte concerne le temps de parole que chacun-e s’octroie. On présuppose généralement que les deux personnes aient un temps de parole assez similaire pour qu’elles puissent toutes deux exprimer leur point de vue, leurs sentiments, intentions ou projets de façon égalitaire. Le dialogue est perçu couramment par une majorité de personnes comme un lieu de partage et d’échange permettant de promouvoir une compréhension mutuelle où un-e interlocuteur/trice n’est pas censé-e prendre une plus grande partie de ce temps que l’autre.


Selon l’opinion communément admise, ce sont les femmes qui parleraient plus que les hommes. Le stéréotype de la femme bavarde est certainement, en ce qui concerne la différence des sexes et la conversation, l’un des plus forts et des plus répandus. Paradoxalement, c’est aussi celui qui n’a jamais pu être confirmé par une seule étude. Bien au contraire, de nombreuses recherches ont montré qu’en réalité, ce sont les hommes qui parlent le plus. Déjà en 1951, Strodtbeck a mis en évidence que dans des couples hétérosexuels mariés, les hommes parlaient plus que les femmes.


Mais comment expliquer un tel décalage entre le stéréotype et la réalité ? Comment se fait-il que, bien que tou-te-s nous nous soyons retrouvé-e-s dans des situations où il était clair que les hommes monopolisaient la parole, si peu d’entre nous en aient profité pour questionner le bien fondé de cette croyance ?


Dale Spender s’est penchée sur ce mythe de la femme bavarde afin d’en analyser le fonctionnement. Ce stéréotype est souvent interprété comme affirmant que les femmes sont jugées bavardes en comparaison des hommes qui le seraient moins. Mais il n’en va pas ainsi. Ce n’est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jugées bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses (Spender, 1980). La norme ici n’est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes être des femmes silencieuses. Si la place des femmes dans une société patriarcale est d’abord dans le silence, il n’est pas étonnant qu’en conséquence, toute parole de femme soit toujours considérée de trop. On demande d’ailleurs avant tout aux femmes d’être vues plutôt qu’entendues, et elles sont en général plus observées que les hommes (Henley, 1975).


On voit bien déjà ici que ce n’est pas la parole en soi qui est signifiante mais le genre. Une femme parlant autant qu’un homme sera perçue comme faisant des contributions plus longues. Nos impressions sur la quantité de paroles émises par des femmes ou des hommes sont systématiquement déformées. Je recourrai ici au concept toujours aussi pertinent du double standard utilisé par les féministes pour expliquer nombre de situations en rapport avec le genre. Un même comportement sera perçu et interprété différemment selon le sexe de la personne et les assignations qu’on y rapporte. Quel que soit le comportement en question, le double standard tendra à donner une interprétation à valeur positive pour un homme et négative pour une femme. Nous verrons que si les hommes peuvent donc parler autant qu’ils le désirent, les femmes, elles, pour la même attitude, seront sévèrement sanctionnées. De nombreux travaux se servent de l’évaluation différentielle des modes de converser des femmes et des hommes, nécessaire à l’étude de la communication genrée. Une étude faite lors de réunions mixtes dans une faculté montre la différence énorme de temps de parole entre les femmes et les hommes (Eakins & Eakins, 1976). Alors que le temps moyen de discours d’une femme se situe entre 3 et 10 secondes, celui d’un homme se situe entre 10 et 17 secondes. Autrement dit, la femme la plus bavarde a parlé moins longtemps que l’homme le plus succinct ! Beaucoup d’études à ce propos portent sur des contextes éducationnels, comme des classes. Bien que ceci dépasse le cadre du dialogue, il me semble intéressant d’en dire quelques mots. Sans faire une liste des différences de socialisation selon le sexe, qui sont déterminantes pour l’accès à la parole, je vais juste m’arrêter sur celles qui concernent plus spécifiquement l’espace de parole laissé à l’école aux filles et aux garçons.


Les enfants n’ont pas un accès égal à la parole (Graddol & Swann, 1989). Dans les interactions de classe, les garçons parlent plus que les filles. Les enseignant-e-s donnent beaucoup plus d’attention aux garçons. Elles et ils réagissent plus vivement aux comportements perturbateurs des garçons, les renforçant de ce fait. Elles/ils les encouragent aussi beaucoup plus. Les échanges verbaux plus longs se passent majoritairement avec les garçons ainsi que les explications données. Et l’on sait combien il est difficile d’agir égalitairement, même en faisant des efforts. Une étude de Sadker & Sadker (Graddol & Swann, 1989) portant sur cent classes montre que les garçons parlent en moyenne trois fois plus que les filles. Qu’il est aussi huit fois plus probable que ce soient des garçons qui donnent des réponses sans demander la parole alors que les filles, pour le même comportement, sont souvent réprimandées.


S’il me semblait important de commencer par la remise en question de ce premier mythe, c’est parce que parler plus longtemps que les autres est un bon moyen de gagner du pouvoir et de l’influence dans un dialogue. Ceci est d’ailleurs bien perçu par tout le monde. Chez Strodtbeck citée plus haut par exemple, les couples interrogés, et autant les femmes que les hommes, associaient à une plus grande quantité de parole une plus grande influence. Il s’agit maintenant de voir concrètement comment s’exerce cette influence et de montrer en quoi la quantité de paroles émises est un indicateur de dominance conversationnelle. En effet, le temps de parole est fonction de nombreux facteurs interactionnels, parmi lesquels le fait de pouvoir terminer son tour de parole sans interruption de la part de son interlocuteur semble être un des plus importants.

LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES HOMMES

1.Interrompre les femmes


Pour l’étude des interruptions, je me servirai surtout du texte de West & Zimmerman qui se trouve dans Language and Sex de Thome & Henley. Elles se réfèrent toujours au modèle de conversation que j’ai décrit précédemment. West et Zimmerman ont opéré une distinction, dans les paroles simultanées, entre deux catégories : les chevauchements et les interruptions.


Les chevauchements ont lieu à un moment de transition possible. Ils proviennent d’une erreur de réglage entre les tours, comme par exemple quand le nouveau locuteur, pour éviter un trou, commence son énoncé aussi près que possible de la fin de l’énoncé du locuteur précédent. West et Zimmerman considèrent donc le chevauchement comme une erreur du système lui-même.


La seconde catégorie, qui va nous intéresser davantage, est celle des interruptions proprement dites. Elles consistent en des intrusions plus profondes dans la structurée interne de l’énoncé de la locutrice/du locuteur, qui peut ne pas avoir fini du tout son tour. Elles sont donc des violations des procédures de tour et n’ont pas de fondement dans le système. West et Zimmerman disent qu’elles montrent un réel déni d’égalité d’accès à l’espace de la parole.


J’en viens maintenant à l’étude proprement dite portant sur des dialogues enregistrés dans des lieux publics d’une communauté universitaire. Nous avons 20 couples non mixtes (10 couples femme/femme et 10 couples homme/homme) et 11 couples mixtes (composés exclusivement d’étudiant-e-s à une exception près où la femme est assistante). Les sujets de conversation varient depuis les échanges de politesse jusqu’à des sujets plus intimes, selon que ces personnes se rencontrent pour la première fois ou bien se connaissent davantage. Alors qu’elles dénombrent 22 chevauchements et 7 interruptions dans les dialogues non mixtes, elles trouvent 9 chevauchements et 48 interruptions dans les dialogues mixtes. On peut faire plusieurs remarques sur ces résultats.


Les chevauchements sont plus fréquents que les interruptions dans les dialogues non mixtes que dans les dialogues mixtes. Par contre, les interruptions sont beaucoup plus fréquentes en mixité que les chevauchements. Seuls 3 des 10 dialogues non mixtes comportent des interruptions, qui sont de plus réparties assez symétriquement entre les interlocutrices/teurs, alors que seul 1 dialogue mixte sur les 11 en est indemne. Les interruptions apparaissent donc comme systématiques dans les dialogues mixtes.


La plupart des chevauchements et interruptions sont dus aux hommes. Dans 96% des cas, ce sont les hommes qui interrompent les femmes. Nous sommes bien loin d’une distribution aléatoire des interruptions et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a une forte dominance masculine quant aux interruptions dans les dialogues femme/homme. Après avoir refait une étude dans des conditions différentes portant sur cinq conversations mixtes avec des personnes qui ne se connaissaient pas du tout, West et Zimmerman retrouvent toujours, à peu de chose près, les mêmes résultats.


Le cas de dialogue mixte où il y a le plus d’interruptions (c’est à dire 13) se passe entre une femme assistante, de statut donc plus élevé que celui de son interlocuteur, et un étudiant. C’est ici aussi qu’elles ont trouvé les deux seules interruptions dues à une femme. Dans une autre étude faite par West (1984), portant sur des interactions entre médecins et patients, il ressort que le genre constitue un statut plus important que la profession. Les patientes femmes sont interrompues par les médecins hommes, mais les médecins femmes sont aussi interrompues par les patients hommes. Une femme reste donc une femme quel que soit son statut professionnel.


Je rappelle que rien dans le modèle ne prévoyait une distribution asymétrique des interruptions. Or, celles-ci ne peuvent pas être expliquées par le système des tours. On peut donc conclure à l’influence d’un facteur exogène qui agit comme influence. Les résultats obtenus dans cette recherche mettent en évidence que ce facteur est bien celui du genre. Si toutes les interruptions ne sont pas en elles-mêmes des moyens de dominance, nous ne pouvons pas non plus soutenir que ces pratiques seraient neutres par rapport au genre.

2. Imposer silence aux femmes


La répartition des silences dans les dialogues non mixtes est pratiquement symétrique alors qu’en mixité ce sont les femmes qui ont tendance à tomber dans le silence, surtout après avoir été interrompues. West & Zimmerman ont aussi ausculté de plus près ces silences. Elles ont trouvé que 62% des femmes étaient silencieuses après trois types de stratégies conversationnelles masculines : les chevauchements, les interruptions et les réponses minimales retardées.


Les réponses minimales, ou confirmations minimales, signalent à la/au locutrice/teur qu’elle/il a bien été compris-e et peut continuer. Ce sont par exemple un signe de tête, un « mhm » ou un « oui ». Placée à temps, la réponse minimale montre une attention active à l’interlocutrice/teur. Lorsque les femmes s’en servent, elles signalent une attention constante, démontrent leur participation, leur intérêt et pour la conversation et pour l’interlocuteur. Lorsque les hommes emploient ces marques verbales, ils le font souvent après le moment propre à soutenir le sujet. Les confirmations minimales sont donc retardées, signalant alors pour la locutrice et ses paroles désintérêt et inattention. La conversation exige de l’auditrice/teur ces confirmations minimales. Si elles ne viennent pas, la/le locutrice/teur peut se mettre à répéter ses idées, à prolonger les pauses, hésiter et finir par se taire (Slembek, 1990). La stratégie utilisée par les hommes en retardant ces réponses minimales devient donc un autre moyen de domination grâce auquel ils finiront par obtenir le silence des femmes.


Dans les dialogues mixtes étudiés, aucune femme ne s’est plainte de se faire interrompre. Quand l’homme s’est fait interrompre, il n’a du reste pas observé de silence par la suite. En mixité, les femmes font des pauses environ trois fois plus longues qu’en non mixité, que ce soit après une interruption ou une réponse minimale retardée. Les pratiques masculines du dialogue ne sont pas sans effet sur les silences des femmes qui s’ensuivent, ce qui peut déjà nous fournir une bonne explication du fait que leurs contributions soient moins longues que celles des hommes. Certains ont essayé d’interpréter les silences des femmes qui suivent les interruptions comme un signe d’encouragement à ce que les hommes les interrompent. West compare alors cette situation à celle du viol tel qu’il est conçu dans notre culture. Les femmes ne sont-elles pas vues souvent comme invitant au viol par leur habillement, que ce soit un décolleté ou une jupe, ou par leur inaptitude à se défendre ?


Mais si nous voulions pleinement analyser le silence des femmes, il nous faudrait examiner aussi le langage qui les exclut et les dénigre (Spender,1980). D’autre part si, comme nous le verrons plus loin, les femmes ne sont requises dans la conversation que pour soutenir le discours masculin, il devient compréhensible qu’elles restent silencieuses (Spender, 1980). Les hommes empiètent systématiquement sur le droit des femmes à achever leur tour de parole et leur dénient un statut égal comme partenaires conversationnelles. West & Zimmerman font d’ailleurs l’analogie entre ces dialogues femme/homme et les conversations enfant/adulte où l’enfant n’a qu’un droit limité à la parole. Comme pour les enfants, le tour de parole des femmes apparaît non essentiel. Les femmes et les enfants reçoivent respectivement de la part des hommes et des adultes un traitement similaire dans la conversation. Toutefois, à la différence des enfants, elles semblent plus la boucler, même dans le cas, non rare, où les hommes les interrompent pour les reprendre ou les réprimander (West, 1983 : 157).

Voici les trois conclusions auxquelles arrive West (1983 : 157)

« Les interruptions masculines constituent des parades de pouvoir et de contrôle à l’intention des femmes ».


Les interruptions sont « de fait (et non pas uniquement au plan symbolique) un moyen de contrôle ».


« Cette asymétrie des interruptions dans les échanges mixtes incite à émettre l’hypothèse que certaines situations contribuent à mettre en relief la distinction sociale des sexes ».

Les interruptions sont un trait caractéristique des interactions femmes/hommes. Elles sont asymétriques et dépendent clairement du genre. Certaines études les ont retrouvées dans une grande variété de contextes et on a vu qu’avoir un statut professionnel élevé ne protégeait pas les femmes des interruptions. En tant que telles, les interruptions aident à construire et à réaffirmer les inégalités de genre. Être interrompue n’est pas un trait du langage féminin en soi. West & Zimmennan montrent que la répétition d’interruptions faites par les hommes est beaucoup plus que la conséquence de leur statut élevé : c’est une voie qui permet l’établissement et le maintien de ce statut différentiel de genre.

LE CHOIX DES SUJETS

Les interruptions et les réponses minimales retardées n’ont pas seulement pour effet de faire taire les femmes. Elles fonctionnent aussi comme mécanisme de contrôle des sujets de conversation. Comme West & Zimmerman ont pu l’observer, une série de réponses minimales retardées peuvent amener le sujet à sa fin. Et de façon similaire, les interruptions répétées sont suivies de changement de sujet.



West a observé de près ces intrusions masculines (1983 : 160-168). En s’appuyant toujours sur le modèle de la prise de tour, elle étudie la façon dont vont se poursuivre les discussions après une simultanéité de paroles. Parler en même temps ne facilitant pas la compréhension mutuelle, on peut se demander ce qui aura été réellement entendu et compris lors d’un chevauchement de paroles. Mais West s’attache surtout à étudier quel énoncé sera dégagé de la simultanéité afin d’en rétablir l’intelligibilité et d’en restaurer les enchaînements. Lorsque le schéma des transitions se réalisant tour à tour est brisé, diverses procédures peuvent être alors utilisées afin de surmonter cette difficulté. On peut par exemple récupérer son propre énoncé en le reprenant lors de son prochain tour de parole ou bien on peut récupérer l’énoncé de l’interlocutrice/tour en l’insérant dans son propre tour de parole. West constate que les récupérations sont, de façon générale, assez rares ; elles se retrouvent seulement dans 26% des cas de paroles simultanées étudiées. 14% font suite à des chevauchements et 35% à des interruptions. Ce sont donc bien les interruptions qui provoquent le plus de récupérations d’énoncés. Ceci confirme bien la distinction opérée précédemment entre les deux formes de paroles simultanées (chevauchements et interruptions) et montre même qu’elle n’est pas seulement théorique puisque les locutrices/teurs distinguent entre les deux dans la réalité de leurs comportements. Ainsi, les erreurs de réglage entre les tours (chevauchements) désorganisent moins gravement la conversation que ne le font les violations des droits des locutrices/teurs (interruptions).


Il s’agit bien de la défense du droit à la parole. Nous avons déjà discuté des silences des femmes qui suivent les interruptions masculines. Ici, West observe dans le détail le déroulement de la conversation après que les hommes aient interrompu les locutrices.


Elle constate que les interruptions masculines sont suivies premièrement d’une continuation du discours de la part des hommes, tandis que les femmes se retirent, et deuxièmement, d’une non-récupération de la part des hommes des paroles de l’interrompue. En ne sauvant pas l’énoncé de l’interlocutrice, les hommes ne cèdent donc pas la priorité ; en reprenant le leur, ils s’emparent du rôle de locuteur et rendent leurs paroles prioritaires.


Les femmes interrompues renoncent donc majoritairement à se défendre en dépit de la violation flagrante faite à leur droit à la parole. Par toutes ces intrusions, les hommes parviennent à imposer leur propre sujet aux dépens de celui des femmes. Celles-ci renoncent à reprendre le leur et se soumettent à celui des hommes. Les silences des femmes signalent qu’une règle communicative n’a pas été respectée et que l’interruption est ressentie comme importune. Bien que cette stratégie soit aussi employée par les hommes dans les conversations avec leurs pairs, les hommes interrompus réintroduisent alors souvent leur sujet après l’incident (Slembek, 1995). Très banales, ces interruptions ne sont pas des signes d’incompétence conversationnelle mais bien de dominance. Elles provoquent des troubles dans la progression cohérente de l’échange, désorganisent l’agencement tour à tour des sujets de conversation et permettent ainsi aux hommes d’imposer leurs thèmes.


Tels sont les moyens par lesquels les inégalités entre femmes et hommes se réalisent dans la conversation. West conclut son article en rattachant les pratiques linguistiques qui fournissent aux hommes les moyens de leur dominance à la question plus vaste du pouvoir et du contrôle dans la vie sociale. « En d’autres termes, la distribution du pouvoir dans la structure professionnelle, la division du travail familial ainsi que les autres contextes institutionnels où les perspectives sont déterminées trouvent leur parallèle dans la dynamique des interactions quotidiennes. En bref, on s’aperçoit qu’il existe des manières définies et structurées par lesquelles le pouvoir et la dominance dont jouissent les hommes dans d’autres environnements s’exercent également dans les conversations qu’ils ont avec les femmes » (West, 1983 : 169-170).


Introduire un sujet dans une conversation n’implique pas nécessairement que ce sujet sera développé. Pour cela, un travail interactionnel est nécessaire. Idéalement, ce travail doit être partagé par tou-te-s les participant-e-s. Encore une fois, rien ne permet de prévoir une inégalité à ce propos. Grâce à l’étude de dialogues entre couples hétérosexuels, Pamela Fishman (1983) a élaboré une conception de l’interaction comme travail. En analysant concrètement les interactions, elle s’est rendu compte à quel point une interaction, pour être effective, demandait un travail qui soit fourni par les deux personnes. Ainsi, elle montre clairement que le déroulement des interactions mixtes permet aux hommes d’imposer leurs sujets de conversation au détriment de ceux proposés par les femmes.


Pamela Fishman relève l’introduction de 76 sujets lors des conversations qu’elle a analysées. 29 sont proposés par des hommes, 47 par des femmes. Sur ces 47 seuls 17 feront l’objet d’une réelle discussion. Que s’est-il dont passé entre-temps ? Comment une telle perte peut-elle avoir eu lieu ? Pourquoi les femmes n’ont-elles pas réussi à faire en sorte que leurs sujets soient repris et discutés ?

LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES FEMMES


Pour comprendre cela, il me faut parler des stratégies conversationnelles employées par les femmes et les hommes. Fishman (1983 : 94) remarque tout d’abord que les femmes, lors de l’interaction posent deux fois et demie plus de questions que les hommes. C’est une première asymétrie flagrante que l’on constate en ce qui concerne cette ressource interactionnelle. Les hommes interrompent et se servent de réponses minimales retardées pour montrer leur désintérêt chronique et ils posent également très peu de questions. Robin Lakoff (1975) avait déjà observé ce phénomène. Mais pour Lakoff, ces questions, posées plus fréquemment par les femmes, étaient un indicateur de leur insécurité. L’apport nouveau de Fishman sur ce point est de les ranger dans la catégorie des stratégies conversationnelles employées par les femmes afin de participer au travail interactionnel.


Mais Fishman ne s’arrête pas là et se demande pour quelle raison ce sont les femmes qui participent de cette manière au dialogue. En se servant de son expérience personnelle, elle constate que poser une question rend la tentative d’interaction plus probable, réduisant ainsi le taux d’échec. Car poser une question demande une réponse de la part de l’interlocuteur. De la même façon, les femmes usent deux fois plus souvent que les hommes de « tag questions » (comme « tu sais quoi ? » ou « d’accord ? ») qui leur servent à mieux assurer leur droit de parole. Ce sont les enfants, face à des adultes, qui emploient souvent aussi cette stratégie afin de pouvoir dire quelque chose. Ceci nous enseigne moins sur l’insécurité des femmes et/ou des enfants que sur la différence de leurs droits. Ce n’est pas par hasard que l’on se sert ainsi de stratégies ayant comme fonction de garantir une interaction.


Une troisième classe de stratégies concerne les marques d’attention, diverses et variées que les femmes donnent deux fois plus souvent que les hommes (Fishman, 1983). Comme West & Zimmerman, Fishman reprend aussi les réponses minimales et l’usage différent qui en est fait selon que c’est une femme ou un homme qui les emploie, l’usage masculin montrant la plupart du temps un manque d’intérêt pouvant aller jusqu’à décourager l’interaction.


Cette attitude permanente de soutien et d’encouragement de l’interaction, manifestée par ces pratiques stratégiques utilisées par les femmes, a pour conséquence directe que parmi les 29 sujets introduits par des hommes, 28 d’entre eux sont repris et développés. Ceci montre bien que l’enjeu se situe sur le plan du travail exigé pour qu’une conversation puisse se dérouler. Ce travail n’étant pas fait par les hommes, les femmes n’arrivent pas à imposer leurs sujets. Elles peuvent bien en introduire une quantité, si les hommes ne leur répondent pas, les interrompent, leur font comprendre qu’ils ne sont pas intéressés, bref, ne s’engagent pas dans l’interaction et ne soutiennent pas l’interlocutrice, les sujets des femmes resteront à l’état d’embryon. Si les hommes ne collaborent pas, les sujets des femmes resteront des propositions non retenues.

LA DIVISION ASYMÉTRIQUE DU TRAVAIL INTERACTIONNEL


L’introduction des sujets par les hommes se fait avec succès parce qu’alors les deux parties sont actives en vue de rendre ces initiatives effectives. Les femmes répondent à leurs déclarations de telle façon qu’elles permettent au sujet de se développer. Avec l’analyse des stratégies conversationnelles des femmes, on peut conclure que la distribution du travail est inégale dans la conversation (Fishman, 1983). Les femmes soutiennent le dialogue et continuent à faire ce travail de soutien pendant que les hommes parlent : l’asymétrie de la répartition des tâches est flagrante. Les femmes fournissent tous les efforts conversationnels et les hommes contrôlent. Constamment, les femmes luttent pour pouvoir obtenir des réponses à leurs remarques. Elles restreignent leur propre opportunité d’expression en se concentrant sur le développement des sujets des hommes. Finalement, les femmes sont requises dans la conversation pour être disponibles aux hommes (Spender, 1980).


En fait, tout se passe comme si les sujets introduits par les femmes étaient perçus comme de simples tentatives pouvant aisément être abandonnées alors que ceux des hommes seraient d’emblée traités comme des sujets à développer (Fishman, 1983). La plupart du temps, tout ceci se déroule sans conflit apparent. Pour la majorité des gens, ce n’est que le bon ordre des choses. Ce travail effectué par les femmes n’est pas analysé généralement comme un réel travail. C’est d’ailleurs ce qui permet aussi l’analogie avec la division traditionnelle du travail. Ce sont les féministes qui se sont attachées à rendre visible le travail domestique effectué par les femmes, comme Fishman rend visible celui fourni dans la conversation.


De même qu’il était considéré dans la nature des femmes d’élever les enfants, il est également considéré dans leur nature de soutenir la conversation. Cette naturalisation du travail accompli par les femmes permet encore une fois de les asservir sans que beaucoup y trouvent grand chose à redire… Penser qu’il est dans la nature des femmes d’avoir un style coopératif par exemple a pour conséquence d’obscurcir leur réel travail pour mieux le nier. « Le travail n’est pas vu comme ce que font les femmes, mais comme faisant partie de ce qu’elles sont » (Fishman, 1983 : 100). Faire de ce style coopératif une « qualité » féminine revient à confondre et à abolir dans l’innéité de la nature toute valeur d’acquisition et donc de qualification. Et sa fonction semble bien résider dans le brouillage alors effectué sur les relations de pouvoir. « Parce que ce travail est obscurci, parce qu’il est trop souvent vu comme un aspect de l’identité genrée plutôt qu’un aspect de l’activité genrée, la maintenance et l’expression des relations de pouvoir hommes/femmes dans nos conversations quotidiennes sont également cachées » (Fishman, 1983 : 100).


L’échec des thèmes proposés par des femmes ne peut s’expliquer par leur contenu, Fishman n’ayant pas relevé de différence notable avec les sujets proposés par des hommes. Cet échec s’explique la plupart du temps par l’abstention des hommes face à l’obligation de collaborer à l’échange. Le travail qu’ils fournissent au niveau de l’interaction semble se situer uniquement dans l’initiative et le contrôle. Concrètement, nous avons vu par exemple avec West (1983) quel travail structurel est nécessaire à la suite de paroles simultanées afin de poursuivre la conversation de façon intelligible et quel travail est alors fourni par les hommes : dégager leur propre discours de l’état de simultanéité. Les hommes bloquent et ignorent les thèmes des femmes, refusent de fournir une contribution au moment où il le faudrait pour faire avancer la discussion et se concentrent sur le développement de leurs sujets. Ainsi, les hommes finissent par décider de tout dans le dialogue mixte : du sujet, de la façon de l’aborder et de l’évolution du dialogue. Ils parlent beaucoup plus longtemps que les femmes et dirigent tout l’entretien en contrôlant et influençant l’ensemble de la discussion par les stratégies et les tactiques diverses que nous avons citées. J’espère avoir suffisamment montré que ces techniques utilisées par les hommes ne sont pas simplement des indicateurs de leur dominance ; elles n’ont pas comme unique effet de manifester cette domination mais bien de l’établir et la renforcer.

QUAND LES FEMMES ADOPTENT D’AUTRES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES


Après avoir observé concrètement le déroulement d’une conversation mixte et avoir obtenu ces conclusions, il semble assez opportun de se pencher maintenant sur un autre versant de la domination masculine. Avec l’idéologie du genre, qui est fortement présente dans la communication, nous sommes toujours encouragé-e-s à correspondre aux normes établies qui conduisent ultimement à l’oppression des femmes (Graddol et Swann, 1989). S’il est très difficile pour une femme de sortir des voies genrées de la conversation, c’est aussi à cause des sanctions qu’elle encourt alors. On ne tardera pas à lui rappeler qu’elle n’a pas bien appris sa leçon. Les stratégies masculines comme les interruptions ou les réponses minimales retardées sont des moyens de contrôle en elles-mêmes, ne serait-ce que parce qu’elles empêchent directement les femmes de parler. Mais si on réussit à détourner ce pouvoir, alors une deuxième forme de contrôle, qu’on peut peut-être mieux désigner comme répressive, ne tardera pas à se mettre en place.


Personnellement, je me suis beaucoup heurtée et confrontée à ce second type de contrôle. La participation à de nombreuses réunions mixtes dans un cadre associatif m’a permis d’observer quelques fonctionnements masculins. La surprise première devant une femme non conforme au rôle stéréotypé attribué au sexe féminin se métamorphose bien vite en hostilité et stigmatisation. C’est là où j’ai véritablement pris conscience de la place des femmes en mixité, elles ne doivent surtout pas déranger la hiérarchie des genres, ce qui signifie qu’elles doivent accepter leur position subordonnée. Ne pas se conformer aux attentes genrées montre toujours à quel point ces attentes existent et doivent être entretenues. Tenir à son sujet et le rappeler, ne pas se taire après avoir été interrompue, ne pas apporter le soutien tant désiré, en résumé, entreprendre un acte quelconque qui transgresse les lois de la discussion genrée devient un acte subversif.


Une grande partie des études citées ci-dessus font le même constat : si les femmes ne se plient pas à l’image qu’on attend d’elles, si elles s’émancipent du contrôle des hommes, elles subiront alors des sanctions. A commencer par le début : bavarde tu seras jugée si tu oses parler. Le double standard apparaît ici fondamental et sa fonction est claire. « Alors qu’interrompre les femmes est une pratique normale pour les hommes, les femmes qui essayeront (oseront ?) d’interrompre les hommes seront pénalisées. Il existe toute une série de croyances qui renforcent cette asymétrie et ordonnent qu’il n’est pas de rigueur pour une femme d’interrompre/de contredire un homme, particulièrement en public. Cela contribue à la construction et la maintenance de la suprématie mâle » (Spender, 1980 : 44).


Les règles sociales disent que les femmes et les hommes gagneront le respect en communiquant selon ce que ces mêmes règles prescrivent. Mais si ce schéma fonctionne très bien pour les hommes, il n’en va pas de même pour les femmes (Lakoff, 1975). On a bien remarqué que les femmes ne pouvaient pas s’assurer ce respect en suivant les voies de communication tracées pour elles. Mais elles n’y parviendront pas non plus en utilisant d’autres voies.


Quelle que soit la façon de parler et de converser qu’ elles adoptent, les femmes seront évaluées négativement. Ceci nous renforce encore dans l’idée, si besoin était, que c’est bien le genre qui constitue le facteur saillant et non telle ou telle façon de converser qui serait déficiente ou déviante.


Puisqu’il est considéré comme naturel que les femmes fassent la plus grande partie du travail nécessaire pour l’interaction, nous ne serons pas étonnées qu’une des sanctions les plus importantes que les femmes subissent quand elles ne dialoguent pas comme elles doivent le faire soit celle d’être raillées et remises en cause dans leur féminité. « Pour être identifiées comme femmes, on exige des femmes qu’elles apparaissent et agissent de façon particulière. La conversation fait partie de cette unité de comportement. Les femmes doivent parler comme parle une femme ; elles doivent être disponibles pour faire ce qui doit être fait dans la conversation, faire le sale travail et ne pas se plaindre » (Fishman, 1983 : 99).


Je me permettrai de faire une brève incursion dans le domaine de la communication non verbale. Nancy Henley (1975) a remarqué que les comportements qui chez les hommes ont des connotations de pouvoir prennent une connotation sexuelle quand ce sont des femmes qui les adoptent. Elle pense que ceci est dû au fait que l’implication de pouvoir est inacceptable quand l’acteur est une femme et doit donc être niée. On réduit donc les attitudes de pouvoir à des attitudes de séduction afin de nier qu’une femme puisse exercer un certain pouvoir. La même chose a lieu dans la conversation, même si au lieu d’accuser les femmes d’invites sexuelles, on a plutôt tendance à leur reprocher un comportement agressif et castrateur.

CULTURE DIFFÉRENTE OU DOMINATION MASCULINE ?

1. Présentation de l’approche des « deux cultures »

Les études que j’ai choisi d’utiliser pour expliquer la structure du dialogue mixte et la division du travail conversationnel analysent les asymétries trouvées dans l’interaction en termes de domination. Elles se réfèrent à un cadre politique critique des rapports sociaux de sexe et cherchent à rendre visibles le pouvoir et les inégalités présents dans les interactions quotidiennes. J’aimerais maintenant discuter de recherches qui se servent d’une autre grille de lecture de la réalité. Dans les écrits qui tiennent compte de la variable de genre, tout un courant développe une optique qui a des conséquences bien différentes de celles données par l’analyse de la domination masculine. Dans le domaine linguistique, Deborah Tannen est une de ses représentantes les plus connues.


L’hypothèse de départ est que la masculinité se construirait par la séparation d’avec la mère et la féminité par l’attachement à la mère (Gilligan, 1982). La menace pour l’identité masculine se trouve alors dans l’intimité, tandis que celle pour l’identité féminine réside dans la séparation. En conséquence, les hommes auront tendance à éprouver des difficultés dans les relations à autrui et les femmes des problèmes d’individuation. Tannen analyse les problèmes de communication entre femmes et hommes à partir de cette position et en déduit qu’elles et ils ne cherchent pas les mêmes choses dans la conversation. Les hommes se référeraient à un langage de statut et d’indépendance alors que les femmes emploieraient un langage de rapport et d’intimité. L’homme dans le monde est un individu dans un ordre social hiérarchique où converser devient négocier, chercher à acquérir et maintenir son statut. Les femmes, elles, sont des individues à l’intérieur d’un réseau de rapports et leur but serait l’interdépendance et la relation à autrui. Si la question de l’homme est : « Est-ce que tu me respectes ? », celle de la femme est : « Est-ce que tu m’aimes ? » (Tannen 1993).


Ainsi, sous ce nouvel éclairage, Tannen nous explique nombre de situations frustrantes pour les femmes dans les interactions quotidiennes mixtes. Si les femmes et les hommes ont des styles conversationnels différents, c’est parce qu’elles/ils ont des buts conversationnels différents (intimité pour les unes, indépendance pour les autres) qu’elles/ils apprennent en partie au cours des jeux de leur enfance. Nombre d’asymétries hommes/femmes relevées dans la conversation sont ainsi expliquées grâce à cette vision de la différence des sexes que Tannen nous livre : « la communication entre hommes et femmes peut se comparer à une communication interculturelle. C’est-à-dire exposée à des incompréhensions liées aux différents styles de conversation ».

2. Les limites de cette conception



Ma critique ne porte pas sur les positions psychanalytiques de Gilligan mais sur les conséquences linguistiques que Tannen en tire. On ne peut reprocher à Tannen de montrer le style conversationnel des femmes comme déficient. Le comportement de l’homme est problématisé, même si ce n’est pas pour le décrire dominant. Mais là où le bât blesse, c’est au niveau des conséquences. Tannen propose comme solution à cette « incommunication » entre les sexes la simple compréhension mutuelle. Personne n’est à blâmer, et si les femmes et les hommes apprenaient à comprendre qu’ils sont fondamentalement différents, les inégalités de genre disparaîtraient. Parmi les sous-titres des chapitres de l’ouvrage de Tannen, nous trouvons par exemple « La compréhension est la clef » et le dernier chapitre s’intitule « Vivre dans l’asymétrie : ouvrir des voies nouvelles à la communication ». Puisque nous ne pouvons changer les pratiques genrées de la conversation, alors apprenons à les accepter.


L’origine de la différence des sexes ne se situe pas pour Tannen dans un déterminisme biologique mais dans la socialisation différente vécue par les femmes et les hommes. Femmes et hommes grandissent, selon elle, dans des mondes différents, faits de mots différents, d’où le titre de son premier chapitre : « Autres mots, autres mondes, ou à chacun son langage ». Avec l’analogie constante qu’elle opère entre la communication femmes/hommes et la communication entre différentes cultures ethniques, Tannen en arrive à penser en termes de « deux sexes, deux cultures », où « chacun des styles adoptés est en soi valable mais les malentendus surviennent à cause de leurs différences. La possibilité d’aborder les conversations entre les sexes de manière interculturelle permet de justifier les mécontentements de chacun sans mettre l’un ou l’autre en tort » (Tannen, 1993).


La différence des sexes est un thème récurrent chez Tannen. Toutefois, cette différence n’est jamais analysée en termes de hiérarchie sociale. Le caractère politique et social de cette différence ainsi que le rapport d’oppression entre les sexes sont niés. Ainsi, Tannen ne cherche jamais à montrer le caractère social et arbitraire de la hiérarchie des genres. Puisque pour Tannen les femmes et les hommes vivent dans des mondes différents, elle en vient à parler des catégories de sexes comme si chacune existait indépendamment du rapport à l’autre. Nous pouvons prendre l’exemple des interruptions pour illustrer cette idée. Tannen refuse de voir les interruptions en termes de domination. Si les hommes interrompent les femmes, c’est tout simplement parce qu’elles et ils n’ont pas les mêmes styles de conversation. Les interruptions ne semblent donc pas construites dans l’interaction mixte, et être interrompue peut alors apparaître comme une spécificité du mode de converser des femmes (Crawford, 1995).


Crawford remarque aussi que la force rhétorique des nombreuses anecdotes rapportées par Tannen sur les frustrations dues à la communication mixte porte toujours sur la différence et non sur le rôle du pouvoir dans la dynamique conversationnelle (Crawford, 1995 : 107). Ainsi, les différences conversationnelles ne sont jamais vues comme produites par le rapport politique femmes/hommes et Tannen ne s’interroge pas sur le rapport de force qui conduit à ces différences. Crawford nomme cette approche essentialiste (1995 : 8). Ce ne sont pas les origines des caractéristiques genrées (socialisées ou biologiques) qui définissent pour elle l’essentialisme mais plutôt la localisation de ces caractéristiques dans l’individu-e. En effet, les caractéristiques genrées du mode de converser que l’on a trouvées deviennent chez Tannen des traits statiques de personnalité. Les différences sont conçues comme ancrées dans l’individu-e même, comme le sont les différences de traits de personnalité (Crawford, 1995 : 1). Nous avons déjà exposé et critiqué avec Fishman (1983) les conséquences négatives de la naturalisation du travail interactionnel fourni par les femmes. Nous pouvons aisément les reprendre ici.


Le terme de genre a été créé afin de différencier le sexe biologique du sexe social et de bien mettre en évidence que les rapports de sexe sont construits socialement. Tannen semble oublier que ce qui est construit peut être déconstruit, même si cela représente une tâche difficile. Contrairement à Tannen, Crawford se situe dans une perspective sociale constructionniste. Selon elle, penser le genre en termes de différence plutôt que de domination nie le procédé par lequel les différences sont créées et le pouvoir attribué. Le genre est un système de significations qui organise les interactions et gouverne l’accès au pouvoir. Elle décrit ce système comme opérant au niveau de structures sociales, de l’interaction et de l’individu-e. Le genre n’existe pas à proprement parler dans les personnes, mais est créé par les interactions, les transactions et les pratiques sociales.


Au niveau interpersonnel par exemple, Crawford pense que la catégorisation sexuelle ne sert pas simplement à observer les différences mais aussi à les créer. Quand les femmes et les hommes sont traité-e-s différemment dans les interactions quotidiennes, elles et ils se comporteront différemment en retour (1995 : 14). Elle remarque que « le genre peut être conçu comme une prophétie s’accomplissant d’elle-même ». II en est de même au niveau individuel : « Les femmes sont différentes des hommes. Mais, paradoxalement, ce n’est pas parce qu’elles sont des femmes. Chacune d’entre nous se comporte de façon genrée parce que nous sommes placé-e-s dans des contextes sociaux genrés » (Crawford, 1995 :16).


Crawford critique l’approche dominante des études faites sur le genre et la communication : cette approche neutralise les relations de pouvoir. Même si ces études essaient d’être non-sexistes, elle leur reproche de générer plus de problèmes et de paradoxes qu’elles n’en résolvent. Pour elle, la question n’est donc pas celle des différences langagières entre femmes et hommes mais bien celle qui nous préoccupe, à savoir de quelles façons les relations de genre sont établies et maintenues dans la conversation (1995 : 3). Le plus grand défaut de la conception de Tannen est qu’elle affirme de cette manière, contrairement à toutes les études que l’on a examinées auparavant, que quelques interactions intimes, quotidiennes, existent en dehors des relations de pouvoir qui définissent et construisent le genre. Or nombre d’analyses ont par ailleurs montré combien les inégalités structurelles de genre étaient reproduites dans les relations personnelles et individuelles. Les relations de pouvoir affectent les relations personnelles. La banalité et le caractère quotidien des conversations mixtes n’en font pas une pratique qui existerait en dehors du système des genres (Crawford, 1995). Tannen présume une innocence dans les intentions communicatives. Dans le monde séparé des styles conversationnels différents, Tannen explique que les buts conversationnels sont genrés. Mais le désir resterait le même pour les deux genres : être compris (Crawford 1995 : 106). En analysant à chaque fois les intentions et des femmes et des hommes, Tannen veut montrer son impartialité envers les deux sexes. Crawford relève alors la fausseté de cette symétrie. En effet, la seule intention qui ne soit jamais imputée à quelqu’un est celle de vouloir dominer.


Tannen ne tient pas compte des nombreuses analyses montrant les liens entre le pouvoir et la non-expression de la vulnérabilité. Exprimer ses émotions tend fortement à réduire sa position de pouvoir. D’où l’on peut déduire que c’est le désir de dominer – et non la seule socialisation – qui peut conduire les hommes à éprouver des difficultés dans leur relation à autrui. Aussi, l’examen de certaines études féministes sur la psychologie des femmes montre que certaines caractéristiques supposées féminines, comme le soin excessif porté aux autres ou la dépendance, peuvent être vues comme des conséquences de la subordination. Pourquoi Tannen ne discute-t-elle pas de ces analyses ?


Même si l’on admet les bonnes intentions, converser est une forme de pratique sociale et, à ce titre, ce que crée cette activité ne peut être défait en arguant de bonnes intentions. Crawford remarque aussi qu’analyser la conversation en termes d’intention a une implication très importante, celle de dévier notre attention des effets, y compris bien sûr des effets de l’interaction dans la maintenance de la hiérarchie des genres (Crawford, 1995 : 107). Tannen le dit d’ailleurs elle-même : « Et puis, il y a aussi ces façons de parler différentes, qui font qu’un individu peut avoir l’impression d’avoir été interrompu, même si l’autre n’en avait pas la moindre intention » (Tannen, 1993 : 201).


Crawford critique également cette conception de l’incommunication entre les sexes parce qu’elle est devenue aujourd’hui le principal modèle explicatif du viol commis par des hommes connus des femmes qu’ils ont violées. Comme dans le cas de celui qui place la responsabilité sur les femmes ou de celui qui voit le viol comme un problème de société, aucune stratégie réelle n’est alors mise en place pour la prévention du viol et les hommes ne sont jamais nommés directement comme les agents du viol. Dans cette perspective des « deux cultures », le viol conjugal peut être vu comme un exemple extrême de mauvaise communication. Crawford ne nie pas qu’il puisse exister une sincère incommunication dans le couple hétérosexuel, surtout au sujet de la sexualité, où l’interaction est amplement façonnée par les normes genrées. Mais elle montre, à l’aide de récents travaux effectués sur les violences contre les femmes, les implications troublantes du modèle de l’incommunication. Des étudiant-e-s sont interrogé-e-s pour savoir quelles caractéristiques elles et ils nommeraient responsables de la violence exercée par les hommes. Quand le comportement violent est placé dans un contexte d’incommunication, les étudiants masculins situent plus de responsabilité sur la victime de violence qu’ils ne le font dans un autre contexte (Crawford, 1995 : 126). La construction de l’incommunication entre les sexes peut alors être vue comme un outil puissant, voire nécessaire, pour maintenir la structure de la suprématie mâle (Crawford, 1995 : 128).

3. Quelques autres exemples

Comme je l’ai précédemment annoncé, Tannen n’est pas la seule à opter pour le modèle de l’incommunication plutôt que pour celui de la domination. Borker & Maltz expliquent. aussi les problèmes de communication en termes de malentendu, sans tenir compte du fait que les caractéristiques genrées de la conversation sont à l’avantage des hommes et leur permettent de dominer le dialogue (Graddol & Swann, 1989). De même pour Smith (1985) les différences de stratégies conversationnelles entre femmes et hommes sont dues à leurs buts communicationnels respectifs, l’affiliation pour les femmes, le contrôle pour les hommes. Mais les hommes ne dominent pas pour autant. Un autre exemple d’étude récente allant dans ce sens nous explique que les différences trouvées ne sont pas attribuables à des différences de pouvoir mais à des différences de socialisation sans rapport avec le pouvoir (Bradac & Mulac, 1995).


Cette vision de la conversation mixte comme communication interculturelle semble toujours conduire aux mêmes conclusions ultimes : la négation de la domination des hommes et la légitimation de l’état actuel des relations femmes/hommes. Je ne sais pas si ces auteur-e-s se posent la question des conséquences sociales de leur conception qui nous livre un message aussi dépolitisé qu’il est possible, ce qui ne le rend pas pour autant neutre politiquement.


Bien que linguiste respectée, Tannen a été controversée par ses collègues. Elle semble avoir défendu son choix en disant qu’elle n’écrivait pas sur les inégalités ou sur la domination masculine mais sur ce qu’elle appelle les frustrations conversationnelles quotidiennes (Crawford, 1995 : 105). Les femmes doivent donc, selon elle, se satisfaire de leur sort dans la conversation, ce qui ne laisse pas grande place à l’espoir d’un changement. Puisque les inégalités deviennent des différences culturelles, il est difficile de penser qu’on puisse ne pas accepter cet état des choses. Cette approche n’est pas une approche féministe au sens couramment employé par les études féministes puisqu’elle n’inclut pas préalablement la domination masculine et se sert de la différence des sexes sans jamais parler de hiérarchie. Ce n’est pas parce qu’on est une femme et/ou parce qu’on prend comme objet d’étude les pratiques de conversation genrées que l’on fait pour autant une étude féministe. C’est plutôt une question d’approche et de grilles de lecture utilisées. Mais heureusement, nombre d’études sur le langage et la conversation « continuent d’être profondément politiques, ne cherchant pas seulement à éclaircir, mais aussi à changer les relations entre les femmes, les hommes et le langage » (Henley, Kramarae et Thome, 1983 : 20).



Loin d’être un lieu situé au-delà du pouvoir, la conversation mixte reflète et maintient les inégalités de genre. Les femmes fournissent presque la totalité du travail pour qu’un dialogue ait lieu. Obligées de proposer de nombreux sujets auxquels elles doivent ensuite renoncer majoritairement, l’effort des femmes ne se limite pas seulement à se laisser interrompre par les hommes. Elles travaillent au développement du sujet masculin et manifestent une attitude de soutien afin de maintenir l’interaction. Pendant ce temps, les hommes interrompent, imposent leurs sujets, influencent, dominent la conversation. Principalement, ce sont donc les femmes qui produisent les discussions et qui restent pourtant sous le contrôle des hommes.



Si l’idéologie détermine les attentes genrées dans le dialogue, il n’en demeure pas moins que ces interactions participent aussi à la construction sociale de la division des genres. Selon l’expression de West Zimmerman (1983), c’est une des voies que prend le genre pour se faire (« doing gender »). Comme nous l’avons montré, nombre d’études ne se sont pas seulement intéressées aux différences genrées de la communication mais aussi à la façon dont la discussion participe à la construction d’une réalité patriarcale.



Le silence des femmes dans la conversation ainsi que leur exclusion de la communication conduisent à leur invisibilité dans le monde. Si la parole est déterminante dans la construction de la réalité, ceux qui contrôlent la parole contrôlent aussi la réalité. L’égalité des sexes ne pourra être atteinte uniquement après un changement dans le déroulement des conversations, mais il ne faut pas pour autant en sous-estimer l’importance. Lors d’une discussion, nous sommes engagé-e-s dans une activité politique conséquente qui peut permettre la renégociation de la réalité sociale. Si les interactions peuvent prendre part à la construction du genre et de sa hiérarchie, elles peuvent aussi oeuvrer à sa déconstruction.

Corinne Monnet

[1] Références :

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