jeudi 14 septembre 2006

Une critique de Élisabeth Badinter, Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003

Élaine Audet

sur http://www.peuplesmonde.com/article.php3?id_article=556


Depuis sa publication, au printemps 2003, le livre Fausse route d’Élisabeth Badinter a suscité une multitude d’articles et de reportages, les grands médias lui ouvrant la voie royale qu’ils réservent, depuis quelques années, aux discours antiféministes. Ils n’auraient pu être mieux servis. Pour Élisabeth Badinter,  » le  » féminisme français actuel est monolithique, essentialiste et anti-hommes. Influencé par quelques théoriciennes radicales américaines, il victimiserait les femmes, diaboliserait la sexualité masculine et aurait réussi à faire prévaloir un nouvel ordre moral.

Dans la même foulée, l’ouvrage préconise le renforcement des stéréotypes sexuels dans l’enfance, la libéralisation de la prostitution et accuse les féministes de puritanisme par leur présumée incapacité de prendre en compte les nouveaux courants de la sexualité. Son leitmotiv : les féministes américaines sont allées trop loin, si les femmes ne veulent pas se couper à tout jamais des hommes, il est temps d’en finir avec la guerre des sexes. C’est donc du féminisme américain autant que du français que la pamphlétaire veut faire le procès.

D’abord, que signifie pour É. Badinter être féministe ? Essentiellement, c’est viser à être égale aux hommes et à partager tous leurs privilèges. Il n’y a pas de domination masculine, selon elle, mais un manque de volonté chez les femmes d’affirmer leur autonomie. Quand on veut, on peut ! Peu lui importent les concepts de pouvoir et d’aliénation. Elle ne pratique pas ce genre de philosophie ! Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle se porte à la défense des valeurs patriarcales : toute son œuvre en témoigne par la recherche d’une complémentarité qui ne remettrait pas en question la suprématie masculine et les stéréotypes de féminité et de virilité qu’elle considère essentiels à une construction identitaire saine et solide des deux sexes.

La méthode du discours et ses sources


La méthode d’ « analyse » d’É. Badinter est simple, efficace et malhonnête. Il s’agit de faire dire à l’ensemble des féministes, et parfois à quelques-unes d’entre elles censées représenter un courant féministe majoritaire, ce qu’elles n’ont jamais dit. Ensuite, elle réfute ces contre-vérités par des arguments d’autorité : Croyez-moi, c’est moi, E. Badinter, qui le dis ! Elle cite souvent des statistiques qui contredisent ses affirmations à l’emporte-pièce, mais elle les enterre sous la charge qu’elle reprend ad nauseam selon laquelle les féministes victimisent les femmes et haïssent les hommes. Affirmation facile qu’elle se garde bien de démontrer. Pour Élisabeth Badinter, ce serait faire preuve de paranoïa ou de misandrie de parler d’une violence spécifique envers les femmes ou d’un système, le patriarcat, se perpétuant grâce à l’existence de rapports sexuels de domination.

Quant à ses sources, l’auteure les puise surtout dans les médias à large diffusion dont Libération, Le Monde, Elle, L’Express, Le Point Madame Figaro, Marianne, New York Times, France 2. Des sources dont l’antiféminisme et le sensationnalisme de plusieurs d’entre elles autorisent de sérieux doutes sur le caractère scientifique de cet essai. Si elle est agrégée de philosophie et maître de conférence à l’École polytechnique, Élisabeth Badinter n’est tout de même pas membre du Centre national de recherche scientifique (CNRS) ni professeure titulaire dans une université. Peut-être cela explique-t-il son silence sur les chercheuses universitaires féministes les plus en vue, son manque de rigueur méthodologique et les sources contestables qu’elle utilise dans son livre. Rien d’étonnant non plus que son pamphlet ait pu obtenir un tel écho dans les médias, qui partagent les intérêts de classe et la vision patriarcale du monde d’Élisabeth Badinter. Fausse route s’inscrit indéniablement dans le ressac antiféministe actuel et dans la mouvance du courant masculiniste de droite, revanchard, misogyne et homophobe qui trouve une alliée naturelle en É. Badinter.

Une violence symétrique entre les deux sexes


La remise en question de l’Enquête nationale sur la violence envers les femmes en France (ENVEFF) par É. Badinter est un des aspect de son pamphlet qui a soulevé le plus l’intérêt des médias et des antiféministes. Cette enquête, effectuée auprès de 6 970 femmes de mars à juillet 2000, ferait, selon Badinter, une amalgame entre les violences psychologiques, physiques et sexuelles afin d’en gonfler les chiffres. Quiconque consultera le rapport de l’Enquête (1) verra, contrairement à ce que prétend l’auteure de Fausse route, que les statistiques des différentes formes de violence sont compilées séparément. Les chercheuses et les féministes ne sont pas responsables du fait que des journalistes additionnent les résultats des différentes catégories de violence subies par les femmes. En expliquant la méthodologie employée, les chercheuses ont insisté sur la distinction à faire entre les situations de conflits verbaux et psychologiques et la violence physique et sexuelle, qui porte toujours atteinte à l’intégrité de l’autre, ainsi que sur l’existence d’un continuum dans les cas de violence conjugale. Quant à la qualité scientifique de l’enquête, elle a été dûment contrôlée, notamment avec la collaboration d’un statisticien du Centre national de recherche scientifique (CNRS), et appuyée par de nombreuses personnalités scientifiques (2).

Mais, même si É. Badinter admet « qu’un homme qui tue une femme – souvent sa femme – va jusqu’au bout d’un mouvement d’appropriation de l’autre », elle s’étonne du même souffle que tant de femmes n’arrivent pas à quitter leur bourreau ! Il est pourtant de notoriété publique que le syndrome de la femme battue repose sur la destruction systématique de l’estime de soi par un continuum de violence psychologique, physique et sexuel qui paralyse celles qui en sont victimes. Comme elle refuse de reconnaître l’existence d’une violence spécifique envers les femmes engendrée par des rapports sexuels de domination, elle se rabat sur le préjugé « populaire », nullement démontré par les études scientifiques, selon lequel la misère sociale et culturelle serait la cause première de la violence. Pourtant, les données statistiques et les faits quotidiens démontrent que la violence envers les femmes traverse toutes les classes sociales, comme le rappelle parmi tant d’autres le meurtre de Marie Trintignant. Mais rien n’aura raison des préjugés antiféministes de Mme Badinter qui regrette que le questionnaire de l’enquête n’ait pas aussi été adressé aux hommes ce qui, selon elle, nous en aurait appris beaucoup sur les abus de pouvoir et la violence spécifique des femmes. N’étant pas à une contradiction près, elle reconnaît pourtant que des hommes sont responsables de 90% des actes de violence (3) !

La victimisation féministe des femmes et des hommes

É. Badinter reproche aux abolitionnistes, qu’elle appelle « prohibitionnistes », d’amalgamer la prostitution au viol et de faire ainsi des prostituées des « victimes absolues » en les réduisant au silence. Est-ce l’ignorance ou la mauvaise foi qui lui fait passer sous silence les nombreux témoignages de prostituées et de « survivantes » publiés dans les médias, les maisons d’éditions ou Internet, et qui racontent l’enfer que leurs auteures vivent ou ont vécu, ainsi que leur désir de s’en sortir (4) ? Badinter qualifie malhonnêtement la lutte contre cet esclavage moderne, à l’échelle planétaire, de « guerre contre les prostituées ». Elle se plaît à confondre délibérément la lutte contre un système d’exploitation, patriarcal ou prostitutionnel, et une lutte contre des individus. Elle ne voit aucune distinction entre les choix individuels d’une minorité et des choix et enjeux collectifs qui ont des retombées sur l’ensemble de la société. C’est de la pure mauvaise foi d’assimiler, comme elle le fait, la dénonciation de la violence envers les femmes à la victimisation de ces dernières.

Toute cette rhétorique que déploie É. Badinter a un but : faire oublier le fait que les auteurs de violence conjugale ou de viols sont en grande majorité, non pas des « obsédés, des méchants, des pervers » qui courent les rues le soir en quête d’une proie, comme elle le prétend, mais bien des hommes proches des femmes agressées. Il n’y aurait, selon elle, que quelques cinglés qui pètent parfois les plombs. À la suite de cette opinion sans aucun fondement dans la réalité, elle a beau jeu de prétendre que l’analyse féministe des rapports sexuels de domination se résume à « la dénonciation inconditionnelle du sexe masculin ».


On a droit à une autre fable de sa part, quand elle affirme que « les deux sexes se posent en victimes l’un de l’autre, à ceci près que les femmes parlent haut et fort et que les hommes murmurent. » Élisabeth Badinter, qui occupe une place de premier ordre dans les médias comme héritière-actionnaire et présidente du directoire de Publicis, quatrième groupe de communication mondial, a probablement une oreille sélective. Baignant dans les milieux masculins néo-libéraux, elle reprend à son compte les arguments masculinistes et les douteuses conclusions de « l’état des lieux masculins », publié par le magazine Elle (5) à l’occasion de la Journée internationale des femmes. Des hommes y prétendent que ce sont désormais les femmes qui font la loi et eux qui en sont les victimes. Le fait que les femmes deviennent des citoyennes à part entière causerait, chez plusieurs d’entre eux, une « confusion identitaire » qu’ils assimileraient à une forme d’oppression. Évidemment, l’antiféministe de service se garde bien de mentionner que, dans le même dossier, d’autres hommes contestent la soi-disant domination des hommes par les femmes.

D’où Élisabeth Badinter tire-t-elle la conviction qu’il y a beaucoup d’hommes battus par des femmes puisque, selon elle, les hommes battus auraient honte de s’en plaindre et de faire rire d’eux ? À l’encontre des faits démontrés par de nombreuses études, la pamphlétaire parle de la violence féminine comme d’une réalité courante et symétrique à la violence masculine contre les femmes : « Hommes et femmes sont sujets à cette pathologie car la violence appartient à l’humanité. » Elle nie la violence systémique des hommes dans le but de contrôler les femmes et conserver les privilèges que continue à leur octroyer une société basée sur la division inégale des rôles et la discrimination sexuelle. Comme les violeurs le font dans les procès pour viol qui leur sont intentés, Badinter cherche également à disculper les hommes en invoquant un argument fallacieux d’une époque heureusement révolue. Elle parle du « non qui veut dire oui », dont les féministes « puritaines » voudraient nier l’existence. « Il est peut-être inscrit dans la nature que l’homme conquiert et que la femme cède à une douce violence », dit-elle, en justifiant ainsi à l’avance tous les abus.

La domestication de la sexualité


Croyant donner plus de force à ses attaques contre la domestication de la sexualité par le « nouvel ordre moral féministe » des Dworkin-MacKinnon, Badinter s’appuie sur des antiféministes américaines notoires, comme l’anthropologue Gayle Rubin, tête de file et théoricienne depuis les années 80 du courant lesbien sadomasochiste et « queer » (6). Ce courant voit les inégalités de pouvoir comme faisant partie intégrante de la sexualité. Idée reprise tant par É. Badinter que par Denise Bombardier au Québec (7). Les diverses manifestations des sexualités minoritaires dissidentes « queer » ont vite été assimilées comme une mode et ont servi de fer de lance pour saper l’influence du féminisme radical. Dans Coming to Power (8), Rubin considère que les féministes sont intégrées à la société hiérarchique dominante et doivent être traitées comme des ennemies.

Dans son dernier livre, Penser le sexe (9), donné en référence dans Fausse route, Rubin poursuit son apologie de la pornographie, de la prostitution, du sado-masochisme, de toutes les minorités sexuelles dissidentes et se concentre surtout sur la défense de la pédophilie en refusant d’y voir une forme d’exploitation sexuelle. Pour elle, toute loi visant à régir la sexualité constitue « un apartheid sexuel » destiné à renforcer les structures du pouvoir en place.

En s’appuyant sur le courant « queer », É. Badinter affirme que la prostitution, la pornographie, le sado-masochisme, la pédophilie ne sont que des sexualités différentes que le puritanisme judéo-chrétien empêche d’admettre et qui tombent sous le coup de ce qu’elle appelle « le nouveau féminisme moral ». Dans l’histoire du féminisme, il y a eu un moment où s’est élaborée une éthique qui rejetait la construction socio-culturelle de la sexualité ainsi que la division sexuelle des rôles et les rapports de pouvoir qu’elle a engendrée. Qu’y a-t-il de répréhensible dans le fait de proposer une éthique ? Contrairement à ce qu’elle veut nous faire croire, ce qui est en jeu dans le débat sur la prostitution, ce n’est pas la reconnaissance d’un choix individuel alternatif pour vivre plus pleinement sa sexualité mais le droit pour les proxénètes de mettre librement en marché le corps des femmes.

Ce féminisme-là, accuse-t-elle, qui critique le sexe de consommation et la commercialisation du sexe, participe à la renaissance des stéréotypes sexuels qui sont en passe de disparaître ! La lutte pour ou contre la pornographie et la prostitution constituerait actuellement un enjeu majeur pour la redéfinition des rapports entre hommes et femmes et de leurs libertés réciproques. Elle cite au passage l’autobiographie des prouesses sexuelles de Catherine Millet, comme exemple d’une nouvelle sexualité libérée de toute censure, et s’empresse d’en conclure que la notion de normalité n’existe pas dans le domaine de la sexualité.

Christina Hoff Sommers et Katie Roiphe, citées également par É. Badinter, sont des universitaires de droite, populaires dans les grands médias américains, dont les interventions visent à désamorcer l’analyse critique de la domination et de la violence masculines envers les femmes et prônent la réconciliation des sexes dans la complémentarité, les femmes ayant, selon elles, déjà atteint l’égalité.

Susan Faludi, auteure de Backlash, a fait la critique de cet antiféminisme militant, dans la revue Ms. (10) La méthode de Sommers et Roiphe, dit-elle, consiste « à émettre des opinions réductrices, erronées et faciles, en les faisant passer pour des idées sérieuses et audacieuses ». En y regardant de plus près, on constate qu’elles ne font pas de recherches personnelles mais relaient les attaques des masculinistes avec qui elles partagent la faveur des médias. Ces universitaires sont d’ailleurs grassement subventionnées par de riches fondations de droite pour accuser les féministes d’accaparer le pouvoir partout, de victimiser les femmes et de castrer les hommes. On reconnaît là plusieurs des thèmes chers à la pamphlétaire française pour qui ce seraient les féministes qui victimiseraient les femmes et non ceux qui les agressent par le viol, le harcèlement sexuel, la pornographie et la prostitution. Toute protestation contre la violence envers les femmes lui paraît comme une déclaration de guerre adressée au genre masculin.

Pourtant, E. Badinter est forcée de constater l’existence d’une sexualité « trash », souvent très violente, où prévalent des rapports de domination et de soumission, où le corps n’est plus qu’un simple objet de consommation. Mais le fait que les films X servent désormais de « matrice originelle de fantasmes », montrant couramment des actes de triple-pénétration, de viols collectifs et parfois des films snuff où les actrices pornos sont réellement torturées et assassinées, ne semble pas l’émouvoir outre mesure. Elle se contente d’y voir des faits de société, de plus en plus normalisés et commercialisés, et non des valeurs résultant de la structure de domination hommes-femmes imprégnant toutes les strates de la réalité sociale. Pourtant, plus loin, elle nous apprend, à propos de l’échangisme, que cette réalité, prétendument normalisée, ne touche qu’une petite minorité de Français (4%) et de Françaises (1%). Et de répéter que la sexualité ne doit pas être domestiquée par le « nouvel ordre moral féministe », l’important pour toutes ou tous étant que les pratiques sexuelles, même extrêmes, puissent librement la pimenter.

À l’historienne et féministe Florence Montreynaud, qui remet en question la sexualité machiste et son vocabulaire militaire de conquête, elle répond que « l’intimité et la tendresse ne sont pas l’alpha et l’oméga de tout désir. La violence des pulsions n’est pas exclusivement masculine et n’aboutit pas nécessairement à un viol. Il y a toutes ces femmes qui réclament sans complexe un dominateur au lit et un associé en dehors. » On reconnaîtra ici les opinions – et non des faits démontrés – avancées par la journaliste Denise Bombardier pour qui les féministes sont allées trop loin et risquent ainsi de se couper à jamais des hommes (11).

Le retour de l’essentialisme avec le foulard islamique, la parité et l’instinct maternel

Mélangeant tout allègrement, É. Badinter rend les féministes responsables de l’acceptation du foulard islamique à l’école et du torpillage de l’universalisme républicain. Elle laisse entendre qu’au nom du relativisme culturel, elles auraient aussi entériné le droit à la polygamie et l’excision des petites filles. Comment peut-elle affirmer de telles aberrations tout en reconnaissant du même souffle « le courage et les convictions de Benoîte Groult et de quelques autres » pour dénoncer et faire interdire cette infamie ?

Elle se fait un devoir de dénigrer les féministes qui ont critiqué certaines de ses positions, en rejetant par exemple, lors de la lutte pour la parité politique, l’universalisme abstrait dont elle s’inspire, qui n’est en fait que le masque de l’universel masculin. Elle, qui n’hésite pas à faire appel à des arguments essentialistes quand cela l’arrange, accuse les féministes d’avoir utilisé ce genre d’arguments pour justifier l’inscription de la dualité des sexes dans la Constitution et de permettre ainsi à diverses catégories de la population (homosexuel-les, communautés ethniques, etc.) d’exiger à leur tour la parité politique.


Une fois de plus, elle invente un conflit pour ensuite se permettre d’attaquer les féministes qui, comme Gisèle Halimi (12), croient qu’il n’est pas juste d’assimiler la moitié de l’humanité à une catégorie. Comme l’autre moitié, celle des hommes, les femmes englobent toutes les catégories d’âges, de classes, de métiers, d’ethnies, d’orientations sexuelles, d’appartenances politiques, etc. Déterminé depuis 30 siècles par des rapports sexuels de domination, l’universalisme dont se réclame E. Badinter est masculin comme le démontre notamment la situation en France où les femmes n’occupent que 10% des sièges. De quelle démocratie est-il donc question quand elle exclut la moitié de l’humanité ?

Contexte néolibéral et intérêts de classes

Pour mieux comprendre les prises de position d’Élisabeth Badinter, il est essentiel de les situer dans le contexte du néolibéralisme et des intérêts de classe précis qu’elle y défend. Comme PDG d’une des plus importantes entreprises de publicité au monde, il n’est pas étonnant qu’elle ne puisse considérer autrement qu’en ennemies les féministes qui dénoncent le sexisme dans la publicité et ailleurs et se situent dans la mouvance altermondialiste pour une répartition plus juste et équitable des richesses.

Alors que le discours dominant néolibéral a tout intérêt à convaincre les femmes de retourner au foyer et de se contenter de travaux à temps partiel, pour laisser les meilleurs emplois aux hommes, Badinter attribue au féminisme le retour de l’idéologie maternaliste. Elle feint d’ignorer la prise en charge du corps des femmes par la médecine, la biotechnologie et les compagnies pharmaceutiques qui voient en elles de nouvelles sources de profits, notamment comme productrices d’embryons et mères porteuses, quand elles ne sont pas récupérées pour alimenter le marché de la prostitution.

Quand on fausse la route pour mieux la condamner


Élisabeth Badinter termine son pamphlet en prédisant l’impasse entre les sexes dont, bien sûr, les féministes seraient responsables. À aucun moment il ne lui vient à l’esprit que les hommes puissent avoir à faire un effort pour éviter cette impasse. Pour elle, dénoncer la discrimination et la violence envers les femmes, ne fait que braquer inutilement les hommes et attiser la guerre des sexes. Telle est la « Fausse route » prise, selon elle, par le féminisme actuel et le piège à éviter sous peine d’y perdre notre liberté et de freiner la marche vers l’égalité. Ce n’est certainement pas en alimentant l’antiféminisme et les arguments misogynes des masculinistes qu’Élisabeth Badinter favorisera la marche vers une société non sexiste dans laquelle les femmes seront libres de choisir leur destin sans être accusées de limiter ainsi celui des hommes.

En fermant Fausse route, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi É. Badinter insiste tant pour se déclarer féministe, sinon pour tromper son lectorat et convaincre les femmes qu’elles ont tout intérêt à se rallier au masculin universel. Et cela en dépit des preuves abondantes de l’impossibilité pour elles d’accéder, dans un tel système, à une représentation politique équitable, de leur exclusion des postes de commande dans tous les domaines et de la persistance des écarts salariaux dus à leur sexe. Drôle de féministe, qui nie la hiérarchie fondée sur le sexe et qui s’acharne à dénigrer en bloc les féministes à coups d’amalgames, de généralisations et de mensonges, et qui ne ressent de solidarité qu’envers les hommes avec qui elle s’identifie totalement en espérant être reconnue « un homme comme tout le monde » dans un universalisme au masculin pluriel.

La nécessité d’écrire un pamphlet, d’une mauvaise foi si évidente, vient peut-être finalement de la peur d’une nouvelle vague féministe puissante qui, loin de victimiser les femmes, les invite à lutter ensemble contre la pauvreté, l’injustice et la violence. Pensons seulement à la Marche mondiale des femmes (MMF), au Lobby européen des femmes, au travail sur le terrain et dans les réseaux électroniques de centaines d’associations contre la prostitution, le viol et le harcèlement sexuel, au mouvement Ni putes ni soumises, à la présence féministe dans les manifestations pour la paix et les luttes sociales notamment pour l’équité salariale, le partage du travail domestique, la réalisation de la parité politique et, sur le plan théorique, aux contributions de nombreuses chercheuses comme Michèle Le Doeuff, Geneviève Fraisse, Christine Delphy, Christine Bard, Christine Fauré, Marie-Victoire Louis en France, pour n’en nommer que quelques-unes. La plus grande imposture de ce livre consiste sans doute à prétendre que les féministes victimisent les femmes par leur résistance aux formes d’oppression qu’elles subissent. Ce sont leurs luttes au contraire qui leur ont permis d’étendre, d’hier à aujourd’hui, leur autonomie dans tous les domaines.

Pour Pascal Bruckner, qui fait l’éloge de Fausse route, dans Le Nouvel Observateur : « Elle a pris le beau risque de trahir son camp ; mais c’est son camp qui a trahi la cause de l’émancipation, laquelle concerne d’un seul tenant les femmes et les hommes (13). » Ses loyaux services lui ont valu une tribune assurée dans tous les grands médias avec les éloges unanimes de la critique. Un beau risque très payant en effet !

NOTES

1. Pour le résumé de l’enquête voir le site http://www.social.gouv.fr/

2. Clarisse Fabre et Nicolas Weill, « Violences sexuelles : débat autour d’une enquête », Paris, Le Monde, 3 juin 2003.

3. Un nouveau rapport de Statistique Canada sur les infractions au code criminel au Québec en 2002, publié le 25 juillet 2003, montre que toutes les catégories sont restées stables sauf les agressions sexuelles qui ont augmenté de 14%, soit le taux d’agressions enregistré il y a dix ans. Les filles sont la majorité des victimes. « Si on a beaucoup parlé ces derniers temps du décrochage des garçons, de leur désarroi, il serait prématuré d’oublier qu’avoir moins de 18 ans et être une fille – caractéristique de la grande majorité des victimes – reste un mélange à hauts risques », écrit la journaliste Josée Boileau. (Josée Boileau, « Agressions à contrôler », Montréal, Le Devoir, 28 juillet 2003.

4. Pour des références sur des témoignages de prostituées voir : Mathieu, « Fausse route ou faux procès ? Élisabeth Badinter ou la philosophie dans le bas-côté », Chiennes de garde, Paris, 23 mai 2003 : et Élaine Audet, « La Prostitution : Droits des femmes ou droit aux femmes ? » Montréal, 15 septembre 2002 : 5. Elle, 10 mars 2003.

6. « queer » : littéralement étrange,  » louche « , mais c’est aussi une insulte lesbo/gay-phobe dont ont fait les frais plusieurs générations de non-hétéros. Aux revendications structurées essentiellement autour des identités gay et lesbienne succède un discours non identitaire, anti-assimilationniste et s’en prenant non plus seulement à l’intolérance ou à l’hétérosexisme, mais directement aux contraintes de la normalité. Ce renouveau est en partie dû à l’effritement de la politique communautariste, ses rapports de pouvoir internes entraînant des divisions et de nouvelles marges : les  » folles  » chez les gays, les S/M chez les lesbiennes, etc. ; tout ce qui ne ressemblait pas à l’image du / de la citoyen-ne américain-e respectable – blanc-he, en bonne santé, physiquement  » attirant-e  » et bien intégré-e à la société de consommation. Voir http://www.multisexualites-et-sida.org/presentation/queer.html

7. Denise Bombardier, La déroute des sexes, Paris, Seuil, 1993.

8. Gayle Rubin, « A Personal History of the Lesbian S/M Community and Movement in San Francisco », in Samois (Eds). Coming to Power.Writings and Graphics on Lesbian S/M, Boston, Alyson Publications 2nd Edition, 1982, p. 215 – 216.

9. Gayle Rubin, « Penser le sexe. Pour une théorie radicale de la politique de la sexualité », Marché au sexe, EPEL, 2001.

10. Susan Faludi, « I’m not a Feminist but I Play One on TV », New York, Ms., March-April 1995.

Laura Flanders The « Stolen Feminism » Hoax : Anti-Feminist Attack Based on Error-Filled Anecdotes

11. Denise Bombardier, op. cit.

12. Choisir – La cause des femmes, Femmes moitié de la terre moitié du pouvoir – Gisèle Halimi, plaidoyer pour une démocratie paritaire, Paris, Gallimard, 1994.

13. Pascal Bruckner, « Les raisons d’un succès/Contre le nouveau féminisme/Elisabeth Badinter, qui refuse de transformer la femme en victime absolue, ose défier les Chiennes de Garde », Paris, Le Nouvel Observateur, 22 mai 2003-no2011.

Repris de Sisyphe, 25 août 2003

Le pouvoir politique de l’amitié

Par Élaine Audet

publié par Misfit sur http://lezzone.over-blog.com

Résumé

Y a-t-il toujours, en 2007, un déficit d’amitié entre les femmes, une déperdition d’amour de soi, de confiance, qui nous empêche de nous reconnaître comme essentielles les unes aux autres et de faire de cette co-naissance une force politique subversive ? On évalue rarement la puissance de l’amitié en terme de valeur politique. Pourtant, au-delà de la nature personnelle du lien amical, il ne faudrait jamais sous-estimer le fait que l’amitié constitue une immense force de désagrégation des structures patriarcales. À l’aide d’exemples, cet article montre comment l’amitié met fin au stéréotype ancestral sur la rivalité innée des femmes entre elles, tout en leur permettant de reconnaître leur fondamentale communauté d’intérêts et d’être solidaires les unes des autres, tant dans la vie privée que dans le domaine politique.

Il y a sept ans paraissait Le Cœur pensant/Courtepointe de l’amitié entre femmes (Audet, 2000). Une spéléologie de l’amitié dont j’ai vécu la fin comme un véritable deuil après avoir côtoyé et aimé, durant toutes ces années de recherche, tant de femmes inspirantes. Aujourd’hui, la conquête du pouvoir politique par les femmes semble vouloir se concrétiser dans plusieurs pays leur permettant enfin de mettre en œuvre leur propre vision du monde comme l’ont fait les hommes depuis toujours. Faut-il conclure à la disparition des préjugés et des vieux réflexes d’exclusion envers les femmes et leurs relations d’amitié et de solidarité ?

En France, lors de la récente élection présidentielle, 26% de femmes ont voté pour Ségolène Royal contre 32% pour Nicolas Sarkozy. Une majorité d’électrices ne faisaient pas confiance à Royal qui serait dévorée par l’ambition, trop féminine, trop rigide ou trop souriante, pas assez féministe. Elle n’a eu droit ni à l’erreur ni au lapsus, elle devait être parfaite. En bout de ligne, beaucoup de femmes ont préféré encore confier leur destin à un homme de droite, néolibéral et pour le moins autoritaire, même si la candidate socialiste se réclamait du féminisme et possédait à l’évidence toutes les compétences pour exercer le pouvoir.

On peut aussi se demander si, de son côté, Ségolène Royal a suffisamment recherché l’appui des femmes. Peut-être aurait-elle pu mettre davantage de l’avant les articles de son programme qui concernaient ses engagements en faveur de meilleures conditions de vie pour les femmes et les jeunes, contre le viol, la violence conjugale, la prostitution, l’exclusion et la pauvreté. « Le projet de représenter et d’être représentées en tant que femmes » est loin de faire consensus, selon la chercheuse Manon Tremblay qui a dirigé une vaste recherche sur la représentation politique des femmes couvrant 37 pays répartis sur les cinq continents. Face à celles qui croient nécessaires d’être présentes là où se prennent les décisions, d’autres pensent que les femmes ne forment pas un groupe monolithique et que la logique d’intérêt et de confrontation qui anime la sphère politique est étrangère à leur socialisation orientée vers la sollicitude et l’harmonie. Pour ces dernières, « la politique changerait les femmes bien avant que celles-ci ne parviennent à changer celle-ci » (Tremblay, 2005 :41).

Y a-t-il toujours, en 2007, un déficit d’amitié entre les femmes, une déperdition d’amour de soi, de confiance, qui nous empêche de nous reconnaître comme essentielles les unes aux autres et de faire de cette co-naissance une force politique subversive ? On évalue rarement la puissance de l’amitié en terme de valeur politique. L’amitié permet pourtant aux femmes de reconnaître leur fondamentale communauté d’intérêts, d’être solidaires les unes des autres et de diminuer l’emprise des valeurs patriarcales sur leur vie.

L’expérience montre qu’il ne suffit pas aux femmes d’entrer massivement sur le marché du travail ou en politique pour mettre fin à la discrimination sexuelle. Il leur faut plutôt la dénoncer et la combattre au sein de toutes les institutions. Face à ce défi, l’amitié entre elles aide à créer un espace identitaire fondamental qui peut devenir le tremplin de leur liberté à toutes. Leur libération passe par la transformation quotidienne des liens qu’elles entretiennent entre elles avant qu’elles puissent réussir collectivement à vaincre leur oppression sociopolitique.

Les recherches ne font que commencer sur l’amitié entre femmes et sur le rôle qu’elle joue dans la transformation de leurs conditions de vie. Quelles sont les conséquences des récentes mutations sociales sur les relations qu’elles entretiennent entre elles ? Certaines chercheuses, notamment Pat O’Connor (1992), arrivent à la conclusion que l’amitié entre femmes est d’abord une réalité sociale qu’on doit analyser dans le contexte des structures de classe responsables de la dépendance économique, politique, juridique et personnelle des femmes envers les hommes. Dans une telle optique, les confidences et les conversations entre femmes refléteraient leur position dans la société et mériteraient de faire l’objet d’analyses plus poussées. Les relations avec les hommes constituant toujours le principal centre d’intérêt de la plupart des femmes, il faudrait se demander jusqu’à quel point leurs amitiés peuvent être libératrices tant qu’elles ne consistent qu’à ventiler, par l’humour et par la tendresse, les effets débilitants des rapports sexuels de domination.

L’entrée des femmes sur le marché du travail a affecté profondément la façon dont elles vivent l’amitié. Cette mutation sociale rend petit à petit leur vie semblable à celle des hommes, sans pour autant qu’elles abandonnent les rôles dévolus aux membres de leur sexe. Ainsi, aujourd’hui, la poursuite d’une carrière rend plus complexe l’amitié entre femmes. Elles ont moins de temps à y consacrer et leurs conditions de travail différentes créent souvent un fossé entre elles. Beaucoup de femmes éprouvent envie, ressentiment et colère envers leurs amies à la suite des inégalités que cette mutation de leur rôle social crée soudain entre elles (Eichenbaum et Orbach, 1988). Dans le monde du chacune pour soi, les vieux systèmes d’entraide disparaissent parfois tragiquement, et le seul fait d’avoir du succès peut couper une femme de ses amies, celles-ci se sentant abandonnées ou même trahies.

Des études récentes montrent que la principale cause de rupture entre amies n’est plus la rivalité au sujet d’un homme, mais l’évolution divergente de leurs intérêts et de leurs conditions de vie. Les femmes remplacent petit à petit le modèle de fusion mère-fille, dans lequel l’une donne et l’autre reçoit, par la quête réciproque d’indépendance et de relations égalitaires. Aujourd’hui, plusieurs femmes osent exprimer les sentiments agressifs qu’elles éprouvent les unes envers les autres et réussissent ainsi à éliminer les effets destructeurs du non-dit.

De façon générale, les amies ont eu, à ce jour, plus de facilité à supporter leurs faiblesses respectives qu’à s’aider à développer leurs points forts pour transformer en critique sociale leurs peines personnelles et leur manque d’estime de soi. Il s’agit de plus en plus pour les femmes de trouver une nouvelle synthèse, une nouvelle façon d’être authentiques en étant complices et aimantes autant qu’autonomes et structurées. De reconnaître qu’elles n’ont pas à être semblables pour s’aimer, mais libres et aimantes indissociablement.

Fières d’être de la lignée des femmes ou d’avoir pris leur place au sein des bastions masculins, les femmes ont prouvé qu’elles peuvent vivre l’amitié aussi authentiquement et intensément que les hommes. Elles n’éprouvent malheureusement pas toutes le même degré de responsabilité et de solidarité envers l’ensemble de leurs semblables. Celles qui accèdent au pouvoir et à la renommée adoptent souvent les valeurs masculines et perpétuent les divisions entre les femmes et les différents rapports de force dans la société. Elles se contentent de tirer leur épingle du jeu.

Au plan politique, l’aliénation joue pour les femmes le même rôle que pour les membres des classes opprimées ou des pays colonisés, les poussant à se haïr entre elles et à révérer leur oppresseur. Depuis leur plus tendre enfance, on a encouragé les femmes à se méfier les unes des autres. Les traces historiques de leurs amitiés ayant été détruites, chaque génération de femmes est contrainte de toujours recommencer à zéro. La plus grande réussite du patriarcat est, sans contredit, d’avoir convaincu les femmes qu’elles étaient par nature rivales et ennemies, donc, incapables d’être amies, solidaires et de changer collectivement leur destin.

Le pouvoir patriarcal ne pardonne pas à celles qui ont décidé d’être indépendantes, de choisir leur devenir et de réaliser pleinement leur potentiel créateur. Elles ont résisté à la violence, à la dérision, à l’exclusion, à tous ceux qui voulaient les soumettre et elles ont apporté une contribution importante à cette chaîne infrangible d’amitié et de solidarité entre femmes qui traverse les siècles. Plusieurs savent désormais que les femmes ont été exclues de l’histoire simplement parce que les hommes ont jugé insignifiante toute autre expérience que la leur.

Dans un des livres les plus importants consacrés à l’amitié entre femmes, A Passion for Friends, Janice G. Raymond rappelle que, dans la Grèce antique, la tradition masculine de l’amitié était indissociable de la politique, de l’art et de la philosophie dont elle constituait à la fois la base et l’aboutissement (Raymond, 1986 : 85). De nos jours, plusieurs femmes politiques, en voulant défendre leurs propres priorités, mettent au centre de leurs préoccupations le sort des femmes et recherchent leur appui. Pour Raymond, être féministe ne consiste pas seulement à lutter contre la domination masculine et la violence qu’elle engendre, mais en la capacité de s’aimer soi-même et d’établir des liens profonds et durables avec d’autres femmes.

Toute une pente à remonter

Il faut dire que les femmes viennent de loin. Il n’y a pas longtemps, elles ne pouvaient voter et avaient besoin de la signature de leur mari pour ouvrir un compte bancaire ou subir une intervention médicale. La culture androcentrique qualifiait leurs liens amicaux et leurs associations féministes ou politiques d’insignifiantes et frappées du sceau des rivalités interpersonnelles. Pour vivre et définir leurs propres conceptions de l’amitié, les femmes ont dû apprendre à surmonter le dénigrement constant dont elles n’ont cessé d’être victimes de la part des hommes de pensée et de loi, des intellectuels aux théologiens, en passant par les juges et les médecins. Aujourd’hui, la plupart des hommes sont incrédules quand on leur parle de la constance de cette pensée réductrice et méprisante à l’égard des femmes de la part de ceux que toutes les générations ont situés au panthéon de la connaissance et de la sagesse humaine.

Contrairement aux hommes, les femmes n’ont pas cherché à théoriser le sentiment et l’expérience de l’amitié, mais elles ont vécu passionnément l’amitié au féminin, ainsi qu’en témoignent leurs lettres, leurs journaux intimes et leurs œuvres littéraires. Elles n’ont pas vécu l’amitié sur fond d’héroïsme guerrier ou de prouesses philosophiques et politiques, mais en fonction de la perpétuation et de l’entretien de l’espèce humaine. On n’a jamais considéré leurs valeurs et leurs contributions socioculturelles comme des apports essentiels à l’évolution de la civilisation. Un système définissant les femmes uniquement en fonction de leurs liens avec les hommes a tout intérêt à décourager la formation de relations incontrôlables entre elles.

Pourquoi l’amitié entre hommes est-elle depuis Aristote invariablement qualifiée de noble et d’exemplaire, alors que l’amitié entre femmes ne serait qu’un lien banal et dépourvu de toute grandeur ? Les hommes semblent incapables de percevoir les femmes sans eux. Sans hommes, des femmes ensemble dans un lieu public ne seraient que des femmes « seules ». Si amitié il y a, ce ne pourrait être qu’en attendant l’arrivée d’un homme qui donnera un sens à leur vie !

Virginia Woolf a raconté dans Une chambre à soi la difficulté qu’elle a éprouvée à trouver dans la littérature une tradition d’amitié entre femmes. Pourtant, les femmes sont amies depuis des millénaires. Elles ont été l’une pour l’autre la meilleure amie, la parente, la compagne de vie, la pourvoyeuse économique et affective ou l’amante incomparable. S’il n’en avait pas été ainsi, elles n’auraient pu survivre dans un monde où elles ont été si dévalorisées. Mais, il n’existe à peu près pas de documentation sur ce sujet (Barkas, 1985).

Contrairement à ce que certains prétendent, il existe une différence entre les liens d’amitié entre femmes et le lesbianisme qui est le choix fait par certaines d’entre elles de partager exclusivement avec une femme tous les aspects de leur être et de leur vie. En amitié, la quête de fusion importe moins que la reconnaissance lucide de la singularité de l’autre et de son autonomie, alors que la passion amoureuse est surtout marquée par l’exclusivité et le désir. Personnellement, je crois que l’amitié dépasse toute tentative de catégorisation, sexuelle ou autre, et qu’elle naît simplement, pour paraphraser Montaigne, parce que c’est toi, parce que c’est moi.

Je me suis toujours intéressée à la passion de l’amitié chez les femmes, indépendamment de leurs relations amoureuses ou, lorsque c’est le cas, en tant qu’une des composantes essentielles de cet amour. La culture lesbienne, qui n’est pas subordonnée aux relations avec les hommes, fournit une source incontournable de documentation sur l’amitié entre femmes. En raison de sa marginalisation sociale, la communauté lesbienne a, de plus, tendance à vivre des liens de solidarité, d’affection et de loyauté solides et profonds. Les recherches montrent que les amitiés entre lesbiennes durent au-delà des relations amoureuses ou se développent indépendamment d’elles.

Je suis d’accord avec la définition d’Adrienne Rich qui a l’avantage de n’exclure aucun aspect de l’amitié en embrassant les multiples formes de rapports intenses et privilégiés entre femmes, y compris la capacité de partager leur vie intérieure, de faire front contre la tyrannie masculine, de donner et recevoir un soutien pratique et politique (Rich, 1981 :32).

La négation de l’amitié entre femmes constitue une énigme aussi importante que ce qui a fait exclure les femmes de chaque nouveau mode de communication parce qu’elles pouvaient en faire un outil de libération. On se rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, on interdisait aux femmes d’apprendre à lire et à écrire. De tout temps, les hommes ont fait de l’amitié féminine un ghetto insignifiant, désespéré ou pervers. Une simple relation d’appoint pour les femmes en attente de l’essentielle rencontre avec l’homme de leur vie ! Leurs amitiés, fussent-elles exemplaires et passionnées, ont été exclues de l’histoire.

La tradition philosophique de l’amitié

Un bref retour sur les auteurs qui ont traité le thème de l’amitié, Aristote, Cicéron, Montaigne, Kant, Rousseau, Nietszche, Blanchot, Foucault, parmi tant d’autres, met en évidence qu’aucun de ces philosophes ne peut prétendre à l’universalité quand ils excluent systématiquement de leurs analyses la vision et l’expérience des femmes, si ce n’est pour en souligner l’inexistence. Rien n’est négligé dans l’histoire pour expulser de fait les femmes de ces bastions masculins que sont la philosophie et les sciences, ni la force, ni le ridicule, ni les critiques réductrices, et surtout pas une pauvreté chronique qui maintient l’existence des femmes au niveau de la survie.

La société patriarcale a appliqué aux femmes, plus qu’à tout autre groupe social, la politique éprouvée du « diviser pour régner ». Dans un monde fait par et pour les hommes, on les incite à une lutte sans merci pour éclipser leurs rivales et ainsi obtenir l’approbation masculine, seul gage de réussite sociale ou amoureuse. Un comportement qui tend à rendre dérisoires les liens qu’elles créent entre elles. Mais il y a toujours eu des irréductibles qui s’entêtent à se choisir envers et contre tous, qui refusent tous les chemins menant à la haine de soi et des autres femmes. Elles ne revendiquent pas leurs droits en fonction de l’égalité avec les hommes, mais plutôt en fonction de leurs propres choix, de leurs besoins d’autonomie, de leur fierté d’être femmes, de leurs affinités et de leur solidarité entre elles.

En dépit de leurs constantes proclamations sur la noblesse de leurs amitiés, il me semble que ce que les hommes appellent « amitié » est le plus souvent constitué d’un intérêt partagé pour la conquête militaire, économique et féminine ; ou d’ambition, de soif de pouvoir et de possession, et non, tel que le prétend Aristote, de cette bonté qui consiste à vouloir pour l’ami tout ce qu’on désire pour soi-même. Si « l’œuvre de la politique consiste surtout, de l’avis général, à faire naître l’amitié » (Aristote, 1994) et si, depuis toujours, seuls les hommes ont une aptitude pour la politique et l’amitié, n’y aurait-il pas lieu de s’interroger sur cette conception en voyant l’état actuel de déperdition du monde et la difficulté croissante pour les êtres d’aimer et de faire confiance, quand seules la concurrence et la performance sont privilégiées ? Constituant une exception notable, le philosophe Jacques Derrida, dans Politique de l’amitié, a su mettre en évidence le caractère non-démocratique de toute la tradition philosophique par son exclusion systématique des femmes comme sujets ou objets de l’amitié :

Pas femme qui vive. Un désert peuplé, certes, un plein désert en plein désert, et même, diront certains, un désert noir de monde : oui, mais des hommes, des hommes, des hommes, depuis des siècles de guerre, et des costumes, des chapeaux, des uniformes, des soutanes, et des guerriers, des colonels, des généraux, des partisans, des stratèges, et des politiques, des professeurs, des théoriciens du politique, des théologiens. Vous chercheriez en vain une figure de femme, une silhouette féminine, et la moindre allusion à la différence sexuelle (Derrida, 1994 :179).

Montaigne (1533-1592), dont les écrits font autorité sur la question de l’amitié, a repris la pensée d’Aristote en excluant à son tour les femmes d’un idéal aussi sublime : « leur âme ne semble pas assez ferme pour soutenir l’étreinte d’un nœud si pressé et si durable. […] Ce sexe par nul exemple n’y est encore pu arriver, et par le commun consentement des écoles anciennes en est rejeté » (Montaigne, 1972 :267). Pourtant, Marie de Gournay (1565-1645), sa « fille d’alliance », morte octogénaire, réussissait à vivre de sa plume et elle a même laissé des réflexions sur l’amitié, fait exceptionnel à son époque. Montaigne a dû reconnaître qu’elle serait capable un jour « des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette très sainte amitié où nous ne lisons point que son sexe ait pu monter encore » (cité par Sarde et Blin, 1997 :235).

La conception qu’a Montaigne de l’amitié reflète le désir de tout être humain. Qui ne voudrait éprouver cet état où les âmes « se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes » (Montaigne, 1972 :268) ? Pourquoi les femmes feraient-elles exception, elles qui, depuis toujours, ont nourri de leur amour inconditionnel l’humanité tout entière dont elles ont tissé le devenir dans leur corps ?

On aurait pu croire qu’avec la Révolution française, à laquelle les femmes ont participé massivement, du début à la fin, que les choses allaient changer pour elles. Il n’en est malheureusement rien. Au contraire, les hommes ont eu vraiment peur devant ces femmes libres et talentueuses qui réclamaient des droits égaux dans tous les domaines. Pour endiguer ce courant irréversible d’émancipation, il leur a fallu faire tomber quelques têtes pour l’exemple et, plus tard, instaurer le Code Napoléon qui soumet complètement les femmes aux pères ou aux maris pourvoyeurs.

D’hier à aujourd’hui, les femmes ont dû vivre leurs amitiés dans une atmosphère plus ou moins clandestine, et toujours dans une perspective, consciente ou non, de délinquance et de rébellion envers l’ordre masculin. « Si tombait l’un des trois piliers de l’universalité – le contrôle des mots, des biens, des femmes – c’est tout un monde de représentation qui s’écroulerait, tout un mode de rapports sociaux qui s’effriterait », constate l’écrivaine québécoise Madeleine Ouellette-Michalska (1987 :64).

Les femmes et la Révolution

Michelet (1798-1874), auteur de Les femmes de la Révolution (1853), fait preuve d’intérêt et d’amour envers les femmes, mais il n’en écrit pas moins : « Le mot sacré du nouvel âge, Fraternité, elle [la femme] l’épelle, mais ne le lit pas encore » (Cité par Derrida, 1994 :254). Les femmes, ces donneuses de vie, seraient incapables d’amitié parce qu’elles refusent l’inimitié et cherchent sans cesse le consensus plutôt que la guerre qui massacre leurs enfants, alors que pour les frères, l’amitié représente le plus haut moment de la fraternité qui les unit « comme un seul homme » contre l’ennemi commun. La logique de la fraternité est simple : qui n’a pas d’ennemis n’a pas d’amis.

Pour Michelet, elles sont attendrissantes par leur faiblesse et leur fragilité, médiatrices entre la nature et l’homme. Il reconnaît leur intelligence et leurs dons, mais, dans le même souffle, il affirme que leur tempérament passionné corrompt tout ce qu’elles touchent. Il admet quelques exceptions : Jeanne d’Arc, dotée comme les hommes des « deux sexes de l’esprit », ou Manon Roland qui, « avec sa richesse de hanches et de seins, ses beaux yeux gris, est un grand homme » (Michelet, 1988 :10 et 11) !

Bref, pour lui, les femmes sont dangereuses en politique : « Ce n’est pas notre faute si les femmes ne sont pas comme nous, si la nature les a faites non pas faibles, comme on dit, mais infirmes ». Il se plaint de leur influence fatale en politique et dans toute révolution, il les voit « intrigantes, violentes, bien souvent plus coupables que les hommes » (Michelet, 1988 :11). Combien de fois n’entendons-nous pas aujourd’hui encore à propos des femmes politiques cette affirmation péremptoire : « Elles sont pires que les hommes » ?

En dépit de toutes ses déclarations condescendantes, Michelet n’en demeure pas moins le premier à admettre que les femmes ont une histoire et à tenter de la raconter. On y voit que les révolutionnaires français ont su critiquer les mœurs aristocratiques, mais se sont avérés incapables d’instaurer un art de vivre véritablement révolutionnaire tel que les y invitaient nombre de femmes héroïques qui ont payé de leur vie la contestation de l’ordre patriarcal. La Révolution française a non seulement détrôné les femmes qui jouaient un rôle intellectuel et artistique important en ce siècle de mutations, mais elle les a nivelées, en détruisant les réseaux culturels qu’elles s’étaient créés. En l’espace de trois semaines, Marie-Antoinette est exécutée, suivie par Olympe de Gouges et Manon Roland. Le 20 octobre 1793, soit quatre jours après l’exécution de la reine, tous les clubs de femmes sont dissous.

Olympe de Gouges (1755-1793) est une écrivaine au style flamboyant qui s’était d’abord fait connaître par ses nombreuses pièces de théâtre. Féministe dans l’âme, elle affirme que « l’oubli et le mépris des droits de la femme sont la seule cause des malheurs publics ». Les représentants de la nation étant des hommes, ils opposent une fin de non-recevoir aux revendications des femmes et leur refusent, à elles et aux esclaves, le droit de vote et de citoyenneté, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, base de la Constitution révolutionnaire de 1789.

Olympe de Gouges participe activement aux nombreux clubs de femmes, à Paris et en province, où sa déclaration obtient un immense succès, bien qu’elle reste lettre morte sur le plan juridique. Refusant l’échec, elle en appelle à Marie-Antoinette pour soutenir la cause des exclues, argumentant de façon prophétique, quand on sait que, bientôt, elles mourront toutes deux guillotinées : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la Tribune « (Gouges, 1993). Après la mort d’Olympe de Gouges, les rassemblements de femmes sont interdits et, en dépit de leur soutien fervent à la Révolution, elles n’y gagnent aucun droit politique.

Il y a heureusement des exceptions parmi les hommes. Charles Fourier (1772-1837) élabore une utopie de la société future, où l’opposition entre l’amour et le travail serait dépassée, où les femmes seraient libres de devenir tout ce qu’elles désirent être, « où tout doit marcher de front : industrie, plaisir et politique sociale » (Fourier, 1975 :14). Ce philosophe accorde à la liberté des femmes une place centrale dans la réalisation de « l’Harmonie », appelant « régions boursouflées de la philosophie » celles qui tentent de justifier leur assujettissement. Fourier, qui a utilisé le terme « féministe » dès 1837, constate, avant Marx, que « l’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux « (Fourier, 1975 :118).

D’une grande perspicacité, Fourier note au passage le rôle de l’aliénation dans la persistance de l’oppression des femmes qui, à l’instar de toutes les classes opprimées, se haïssent entre elles et révèrent le sexe oppresseur. Il ne ménage pas ses compatriotes français qui, plus que tout autre peuple, empêche les femmes d’accéder aux fonctions publiques et les ridiculise quand elles s’illustrent. Il se serait délecté en suivant la campagne de Ségolène Royal. Il reproche aussi aux femmes arrivées de n’avoir pas produit, au lieu d’écrivains, des libératrices capables de tirer leur sexe de l’asservissement. Et il conclut en disant que « la femme, en état de liberté, surpassera l’homme dans toutes fonctions d’esprit ou de corps qui ne sont pas l’attribut de la force physique » (Fourier, 1975 :117).

Des liens tricotés serrés

On entend peu parler des trois féministes américaines Susan B. Anthony (1820-1906), Elizabeth Cady Stanton (1815-1902) et Matilda Joslyn Gage (1826-1898), toutes trois intrépides, déterminées, brillantes. Lors d’une réunion historique à Seneca Falls en 1848, elles fondent l’Association nationale pour le suffrage des femmes et réclament l’accès à l’éducation et à tous les emplois, le contrôle de leur corps, le droit de signer des documents juridiques, d’administrer leurs épargnes et leurs propriétés. Elles ne veulent rien de moins que changer le monde, et, pour ce faire, lient étroitement l’égalité de droits des femmes à la justice sociale et à l’abolition de l’esclavage.

Ces trois amies, si différentes et si proches à la fois, ont, parallèlement à leur inlassable militantisme, écrit une Histoire du suffrage des femmes en six volumes, énorme somme de documentation, couvrant tout le mouvement des femmes pour le droit de vote jusqu’au tournant du siècle. L’amitié exemplaire, unissant Susan B. Anthony et Elizabeth Cady Stanton pendant cinquante ans, donne tort aux préjugés voulant que des femmes soient incapables de travailler ensemble sans rivalités et conflits. Comparant leur relation à celle « de mari et femme », Stanton affirme qu’il n’y a pas eu une heure de jalousie, d’envie ou de rupture dans leur amitié les empêchant de planifier ensemble l’agitation à venir :

Nous avons immédiatement été amies, en pensée et en compréhension nous ne faisons qu’une, et dans la division du travail, nous nous complétons parfaitement. Pour écrire, nous réussissons mieux ensemble que chacune de notre côté. Alors qu’elle est lente et analytique, je suis rapide et synthétique. (Citée par Spender, 1982 :930)

Dès sa plus tendre enfance, Elizabeth Cady Stanton prend conscience de l’injustice subie par les femmes. L’événement déclencheur de sa prise de conscience est la mort de son frère, dont son père ne se remettra jamais. Elle avait alors onze ans. Dès lors, elle s’applique à remplacer le garçon que son père aurait voulu. Elle s’occupe des chevaux et devient une écuyère hors pair. Mais, lorsqu’elle remporte le premier prix de Grec, plus qu’inusité pour une femme de son époque, il a pour seule réaction de regretter qu’elle ne soit pas un garçon. La conscience que seul le sexe détermine la valeur d’un être fait très tôt d’elle une radicale.

Pour Stanton, même si les femmes accomplissaient la même chose que les hommes, dans n’importe quel domaine, leurs conditions ne se transformeraient pas fondamentalement. Avocate passionnée des droits des femmes, elle sait qu’un véritable changement viendra seulement quand chaque femme prendra conscience que ce n’est ni la nature, ni Dieu, ni les extra-terrestres qui sont responsables de ses conditions de vie et de son exclusion sociale, mais des hommes, depuis toujours, et personne d’autre. Constat difficile et douloureux, puisque chaque femme est intimement liée à plusieurs hommes : père, frère, mari, fils, ami, compagnon de travail, etc.

Comment réagir ? Pour Stanton, la création entre femmes de liens indéfectibles et la libération de toute dépendance et de toute peur des hommes constituent les premiers pas vers l’autonomie absolue. Alors qu’on cherche à l’intimider et à la faire taire, elle appelle chaque femme à l’insoumission, à l’estime de soi, à la valorisation de ses propres besoins, à l’abandon du sacrifice, de l’effacement de soi, de la culpabilité, l’invitant à exprimer sa juste colère. Rien ne peut la faire reculer, pas même les menaces de son père de la déshériter. Avec six enfants et un mari, en plus d’écrire abondamment, elle prononce des conférences critiquant le mariage et prône l’adoption d’une nouvelle loi sur le divorce. La source principale de son énergie lui vient de l’amitié des femmes qui l’entourent et de l’aide inconditionnelle de la part de Susan B. Anthony, toujours prête à s’occuper des enfants pendant qu’elle lui écrit des discours.

Elle sait que le succès de leurs revendications ne peut leur venir d’une attitude plus déférente envers les hommes ou d’une soudaine générosité de la part de ces derniers. Elle est fermement convaincue que les femmes ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Elle écrit à son amie :

L’établissement des femmes à leur juste place est la plus grande révolution que le monde ait jamais connue ou connaîtra jamais. Faire qu’elle arrive n’est pas un jeu d’enfants. Toi et moi n’avons pas oublié la lutte, des deux dernières décennies, avec les moqueries, les persécutions, les dénonciations, les calomnies et l’amertume pour lot (Citée par Spender, 1982 :259).

L’énergie de cette femme, aujourd’hui méconnue hors des États-Unis, est sans limites. Ses analyses, ses critiques et ses propositions novatrices sont encore valables. Jamais satisfaite de ses contributions à la lutte, elle se lance avec sept autres femmes, dont Matilda Gage, dans la révision de la Bible qu’elle considère à juste titre comme l’une des principales armes du patriarcat contre les femmes. Selon elle, « on a interprété la Bible de façon à justifier l’intempérance, l’esclavage, la peine de mort et l’assujettissement des femmes » (Citée par Spender, 1982 :286).

Stanton veut que les femmes pensent par elles-mêmes et voient le monde, non pas en fonction des hommes, mais d’elles-mêmes. Il lui semble important de les convaincre que la Bible n’est pas la parole de Dieu, mais une série d’écrits d’hommes, une compilation de la mythologie et de l’histoire hébraïques. Selon elle, ce livre est le reflet d’anciennes attitudes patriarcales auxquelles les hommes n’ont jamais renoncé.

Elle a 83 ans quand le livre est publié et ne semble toujours pas près de se ranger et d’en finir avec cette folie de jeunesse que serait son féminisme. Stanton est remarquable en raison de sa haute estime de soi, de son ouverture d’esprit, de sa capacité de changer, de repenser, de réanalyser ses positions. Face à sa nature flamboyante, ses ennemis parlent de complexe de supériorité, de narcissisme et d’élitisme. Ils ignorent que le secret de son incroyable force provient des femmes qui l’ont soutenue tout au long de sa vie. En 1869, elle écrit à Susan B. Anthony que : « aucun pouvoir au ciel, en enfer ou sur terre ne peut nous séparer, parce que nos cœurs sont mariés éternellement ensemble » (Citée par Spender, 1982 :290).

Il est impossible de parler aussi longuement de Susan B. Anthony et de Matilda J. Gage sans répéter plus ou moins les mêmes choses qu’à propos d’Elizabeth Cady Stanton. Qu’il suffise d’ajouter qu’Anthony reste célibataire par choix. Pour elle, si on se marie avec un pauvre, on devient une femme de peine (dans tous les sens du terme) ; si c’est avec un riche, on devient une poupée. Cette perspective ne l’intéresse absolument pas. Pour elle, son choix est politique parce qu’il lui est « impossible de concevoir que l’homme aimé, décrit dans la Constitution comme homme blanc, citoyen américain de souche, en pleine possession de soi et éligible au poste de président de la grande République, puisse unir sa destinée par mariage à une esclave politique, de surcroît une paria » (Citée par Spender, 1982 :299). Sachant que faire du célibat un mode de vie positif pour les femmes ébranle les fondements du patriarcat, elle ne manque jamais de se présenter avec défi comme une célibataire heureuse. À ce jour, il existe encore très peu de portraits de femmes célibataires dans la littérature.

Matilda J. Gage représente le meilleur exemple de la façon dont les historiens ont ignoré l’expérience des femmes, cette femme géniale n’ayant jamais existé pour eux. Mary Daly, probablement la première à l’avoir découverte, est pleine d’admiration pour cette écrivaine érudite, passionnée, audacieuse, intelligente et fière d’être femme. Pour Daly, les historiens ont ignoré le travail de Gage parce qu’elle a choisi une perspective gynocentrique. Après avoir critiqué l’entrée que lui consacre Notable American Women, où il est fait beaucoup plus mention de l’influence de son père et de son mari que de son œuvre, Daly ajoute :

On nous informe que Gage n’a jamais égalé les réalisations d’Elizabeth Cady Stanton et de Susan B. Anthony et c’est littéralement vrai. Gage était une penseuse révolutionnaire qui n’a pas « égalé » mais plutôt dépassé de loin ces réformistes par l’originalité et la créativité de sa pensée (Daly, 1990 :219).

En plus de ses nombreux discours, Gage est aussi l’auteure de deux chapitres du premier volume de History of Women Suffrage et d’une somme féministe, Woman, Church and State. Sa documentation sur les réalisations passées des femmes n’est pas un simple ajout à son analyse des institutions patriarcales, mais elle en constitue une part essentielle, la preuve que les hommes n’ont jamais cessé de voler le travail des femmes et de s’en servir à leurs propres fins. Non contents de profiter du travail gratuit ou moindrement rémunéré des femmes, ils leur ont également volé leur énergie créatrice, spirituelle et intellectuelle.

Son radicalisme et son absence totale de compromis éloignent d’elle des femmes qui cherchent à éviter la confrontation et préfèrent miser sur la persuasion pour obtenir les réformes souhaitées. Dans les années 1880, Susan B. Anthony accepte de travailler avec des organisations de femmes conservatrices et chrétiennes et se dissocie de Gage. Celle-ci paie cher son audace, son analyse radicale et son refus de tout conservatisme quand, au nom de la réalisation du plus large consensus possible en faveur de l’obtention du suffrage féminin, elle se retrouve seule après quarante ans de militantisme.

Le Québec n’est pas en reste quant aux militantes qui conjuguent politique et amitié. Une vingtaine d’années après les Américaines, Marie Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain et de nombreuses délégations de femmes vont, jusqu’en 1940, à l’Assemblée nationale, à Québec, réclamer le droit de vote. Chaque fois, le projet de loi présenté sera défait. Les hommes ne manquent jamais de se servir de l’arme du ridicule envers ces femmes indépendantes, particulièrement contre Idola Saint-Jean dont le choix de rester célibataire suscite la hargne masculine.

L’Église et les politiciens, ces deux forces que Matilda Gage avait dénoncées avec virulence, se donnent la main, au Québec comme ailleurs, pour barrer la route au vote des femmes et à la conquête de leur totale autonomie. Henri Bourassa, directeur du quotidien Le Devoir, fustige « l’introduction du féminisme sous sa forme la plus nocive, la femme-électeur […] pour tout dire en un mot : la femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme » (Cité par Jean, 1974 :312).

Toutes les femmes ne répondant pas au « rôle grandiose d’épouse et de mère que Dieu leur a attribué » seront traitées de monstres, de « femmes enculottées » ! Pour le journaliste Olivar Asselin, ce serait accorder le droit de vote à des « milliers de cervelles d’oiseaux ». Pour Mgr Paquet « sous le nom de féminisme, un mouvement pervers, une ambition fallacieuse entraîne hors de sa voie la plus élégante moitié de notre espèce, et menace les bases mêmes de la famille et de la société » (Cité par Jean, 1974 :195). Les déclarations de plus en plus virulentes des politiciens et du clergé feront que le Québec sera la dernière province canadienne à donner le droit de vote aux femmes en 1940.

Le début d’un temps nouveau

Que ce soit Flora Tristan, Rosa Luxemburg, ou plus près de nous, Eleonor Roosevelt, Simone Veil, Françoise Giroud et, au Québec, Lise Payette, Pauline Marois, Louise Beaudoin, Liza Frulla, Françoise David, on voit des femmes politiques puiser auprès de leur groupe d’amies une inépuisable énergie et la force nécessaire pour résister aux multiples vexations dont elles sont l’objet de la part des médias et de leurs opposants. Dans une passionnante biographie d’Eleonor Roosevelt (Wiesen Cook, 1992), on apprend que, malgré son intelligence, son éducation, sa fortune et son statut social, elle aurait pu être écrasée par une famille dysfonctionnelle, un mari adultère, une belle-mère autoritaire, si elle n’avait su trouver auprès de ses amies une communauté non conventionnelle où elle a pu se sentir libre et s’épanouir.

Révolutionnaire allemande d’origine polonaise, Rosa Luxemburg (1870-1919) est docteure en droit et en économie politique, auteure d’une œuvre considérable, une oratrice hors pair parlant plusieurs langues et une théoricienne de tout premier plan. « Un aigle », selon Lénine. Dès 1907, elle fonde avec Clara Zetkin, sa meilleure amie, l’Internationale socialiste des femmes qui, quatre-vingts ans plus tard, réunira cinquante-neuf associations dans le monde. Leur amitié indéfectible fait penser à celle de Madeleine Parent et Léa Roback, deux indomptables syndicalistes féministes, dont la vie demeure une ardente inspiration pour les Québécoises.

L’amitié de Zetkin et de Luxemburg est inséparable de leur lutte pour la justice sociale et l’émancipation des femmes. Tendresse et ardeur révolutionnaire sont indissociables chez ces deux femmes exceptionnelles, conscientes d’être égales et ayant une confiance totale en leurs capacités respectives. De même que dans toutes les grandes amitiés, elles n’ont pas besoin d’explications. Rosa écrit à Clara : « On a décidé d’éditer un supplément hebdomadaire d’un demi-placard en guise de journal féminin. C’est toi qui dois le rédiger. Fais comme tu l’entends. » Et ainsi fut fait !

Au fil des ans, Rosa confie à Clara tout ce qu’elle ne peut dire à la plupart des personnes de son entourage, ses doutes, ses peines et sa joie de vivre chaque instant comme s’il était le dernier. Elle peut critiquer Clara, tant sur le plan politique que sur le plan personnel, mais elles savent toujours résoudre harmonieusement leurs divergences. « Mon unique ! Est-ce que cette lettre, est-ce que mon amour pourront t’atteindre encore ? », lui écrit Clara, alors qu’on a déjà assassiné Rosa et qu’on ne retrouvera son corps, jeté dans le canal, que deux mois plus tard. Quand elle apprend la nouvelle, elle s’écroule, inconsolable, ne comprenant pas comment la vie pourra continuer et comment elle pourra vivre sans son amie de toujours. Elle lui sera fidèle, tout le long de sa vie et ce, en continuant leur action parmi les femmes et en se consacrant à la publication de l’œuvre complète de Luxemburg.

En 1934, alors que Hitler vient d’accéder au pouvoir en Allemagne, Simone Weil écrit : « Rosa n’a pas restreint sa vie aux limites de l’action politique. Elle fut un être complet, ouvert à toutes choses et à qui rien d’humain n’était étranger. Son action politique n’était qu’une des expressions de sa nature généreuse » (Citée par Marseille et Laneyrie-Dagen, 1993 :262). Pour Weil, les désaccords avec les Bolcheviks, et plus particulièrement avec Lénine, viennent sûrement d’une différence d’attitude intérieure à l’égard de l’action révolutionnaire. Il est vrai que Rosa Luxemburg a toujours privilégié une vie intérieure intense, tant dans l’amitié que dans les remous de son action politique.

Nul doute que certains ont dû juger petite-bourgeoise la lettre suivante, adressée à Sonia Liebknecht : « J’espère mourir à mon poste dans une bataille de rues ou dans un pénitencier. Mais, dans mon for intérieur, j’appartiens plus aux mésanges qu’à mes camarades » (citée par Badia, 1995 :38). Rosa Luxemburg a été assassinée dans une bataille de rues, tel qu’elle l’avait prévu. Depuis lors, sauf pendant le Troisième Reich, chaque année, le troisième dimanche de janvier, des milliers de Berlinoises et de Berlinois vont fleurir la tombe de celle qui n’a jamais appris à haïr et qui a fait de l’amitié un art de vivre, une forme de résistance à l’oppression et surtout une manière privilégiée d’insuffler du bonheur dans les plus petites choses.

En France, on considère Simone Veil comme la plus importante femme politique pour avoir promulgué en 1975 une loi reconnaissant aux femmes le droit à l’interruption volontaire de la grossesse (IVG). Françoise Giroud et elle ont fait la preuve qu’il est possible d’accéder au pouvoir politique et d’y promouvoir les droits des femmes. À titre de secrétaire à la Condition féminine, Giroud met en marche « cent une mesures » pour favoriser l’insertion des femmes : autonomie, droits propres, élimination des discriminations, diffusion de l’information, situation des veuves, divorcées, mères célibataires, formation à des métiers dits masculins. En dépit de certaines réussites, elle ne sera jamais tout à fait acceptée par les féministes, qui la considèrent bourgeoise, trop solidaire du pouvoir masculin et indifférente envers la perpétuation des rapports de domination hommes/femmes.

Cette pionnière politique a dit souvent combien les femmes lui avaient donné force et confiance. D’abord, c’est de sa mère et de sa sœur qu’elle reçoit la première reconnaissance, celle qui fonde la personnalité : « J’ai été une petite fille tant aimée par ma mère, par ma sœur aînée, Douce, qu’il m’en est resté quelque chose : je crois que les femmes m’aiment, et je les aime en retour. » (Giroud, 1997 :32-33) Élevée dans le besoin, dans la peur constante de ne pas joindre les deux bouts, elle dit que d’avoir été aimée est sa seule richesse. « On m’a seulement donné, pour le voyage de la vie, ce viatique sans prix d’où j’ai tiré pour toujours confiance dans la générosité de cœur, la tendresse rustique, la solidité des femmes. Sur elles, on peut compter. S’appuyer » (Giroud, 1990 :23).

Françoise et Douce feront partie de la Résistance durant l’occupation nazie. En 1943, la Gestapo arrête et déporte Douce à Ravensbrück. Elle revient, un jour de mai 1945, dans sa robe rayée, fantôme d’elle-même, et elle disparaît peu après, prématurément usée. Françoise est anéantie, rien ne pourra combler une telle perte. Giroud ne voit plus quelle foi, quelle philosophie, quel espoir dans l’humain peuvent tenir face à l’horreur des camps. La mort de Douce lui inspire de belles pages sur leur amitié si puissante, mais qui n’a pas été assez forte pour retenir sa sœur tant aimée :

Le jour où elle est morte, mon enfance s’est envolée. Ainsi, il n’y aura plus personne pour me dire :

« Tu es bête… Tu es bête comme tout ! » Il n’y aurait plus personne pour se soucier de mon confort, dont je n’ai jamais su prendre soin. […] Je n’aurais plus personne pour parler de ce dont on ne parle à personne. Tous mes souvenirs allaient être veufs. […] Nous disions en plaisantant : « Quand nous serons vieilles, nous serons de vieilles dames indignes… Nous boirons du whisky et nous serons débarrassées des hommes. Ce sera le paradis (Giroud, 1997 :81-82) !

Face aux femmes, Françoise Giroud sera toujours ambiguë. Se sentant pareille à un homme parmi les hommes, elle est exigeante envers les femmes croyant que, si elle est arrivée là où elle est, toutes le peuvent. Mais la réalité se charge parfois de lui rappeler que le patriarcat imprègne tout le corps social. Lorsqu’elle devient enceinte sans l’avoir désiré et ne peut se faire avorter, elle se rend compte qu’elle est en train de rejoindre les autres femmes, absorbées dans des problèmes, inextricables à l’époque, de lait et de layette. Pour elle, il s’agit de la fin de la fille-garçon, de la liberté et de l’absence de responsabilités.

Mais elle échappe le plus souvent aux contraintes de son sexe et navigue, heureuse, dans un monde où, selon elle, seuls quelques rares misogynes et forcenés troublent parfois les eaux calmes :

C’est très confortable, très doux. Je vais, entourée par une pléiade de jeunes femmes dont la vigilante amitié me tient le cœur au chaud, et, quelquefois, je m’émerveille de ce privilège. Toujours j’ai eu confiance dans le courage des femmes, dans leur jugement. Je les ai vues avec passion commencer à secouer leurs chaînes, et pour le peu que j’y ai contribué, j’en suis fière (Giroud, 1997 :33).

Au moment de faire le bilan de sa vie, Françoise Giroud mentionne cependant la misogynie, tranquille et tolérée, du milieu intellectuel et politique qu’elle fréquente, de Mauriac à Malraux. Elle admet avoir été « fabriquée, formée, instruite, construite par des hommes » (Giroud, 1990 :216). Mais, finalement, c’est de sa mère, qui lui a donné une morale du courage, qu’elle estime avoir reçu le don le plus précieux. Elle constate que très peu de femmes ont influencé son destin. La cause en serait l’amitié exclusive pour sa sœur et le fait qu’à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de femmes dans les milieux professionnels. Pourtant, c’est aux femmes qu’elle pense avoir le plus transmis quand elle s’interroge sur ce qu’elle laissera derrière elle :

Aux hommes, je ne sais pas. Peut-être rien. Aux femmes, quelque chose de plus, peut-être malaisé à définir. […] Ce que j’ai tenté de transmettre, c’est une certaine façon de se conduire comme femme dans un milieu majoritairement masculin, de gouverner des hommes en s’affirmant différente, sachant se tenir et assurée de sa plume (Giroud, 1997 :33).

Louise Beaudoin, ancienne ministre influente du Parti québécois, est une autre « guerrière du pouvoir féminin », comme elle appelle celles qui veulent prendre leur place dans la société :

Née dans une vieille famille bourgeoise de Québec, où l’agressivité, le courage et la compétitivité étaient des valeurs traditionnellement réservées aux hommes, je me suis vite insurgée contre ce mode de pensée. Toute jeune déjà, en constatant les différences d’éducation entre mon frère et moi, j’avais pressenti que l’avenir lui appartenait (Beaudoin, 1996).

Beaudoin reconnaît l’influence de plusieurs femmes, dont les écrivaines Anne Hébert, Gabrielle Roy, Marguerite Yourcenar, la militante politique Thérèse Casgrain et Simone de Beauvoir dont Le Deuxième sexe, qu’elle a lu à quatorze ans, la marquera à jamais. Pour elle, l’autonomie économique est la première condition de la liberté. Après avoir conquis le pouvoir sur leur propre corps, pense-t-elle, la plus belle victoire des femmes, est d’avoir gagné le droit d’exercer leur volonté, non seulement dans ce domaine éminemment intime et personnel, mais aussi dans d’autres sphères telles que la politique.

Déterminée dès l’adolescence à se donner les moyens de choisir, elle canalise toutes ses énergies pour être l’égale des hommes, dit-elle encore, pour s’affirmer sur leur propre terrain et pouvoir les affronter dans n’importe quelle compétition. En privilégiant les valeurs masculines, en modelant son comportement sur celui des hommes, elle s’avoue incapable de s’occuper des tâches domestiques et refrène continuellement ses émotions parce qu’elle doit mener une bataille très dure et, qu’aux yeux de ses confrères, certaines façons de réagir, pleurer par exemple, sont inacceptables.

Dans un monde qui définit les femmes d’action selon deux modèles stéréotypés, les « matrones » dépourvues de tout attribut féminin et les femmes qui réussissent en utilisant le côté « pervers » de leur féminité, pour Beaudoin :

D’un côté comme de l’autre, nous étions piégées. Rien de surprenant, donc, si la séduction intellectuelle m’est très vite apparue comme étant le moyen le plus astucieux d’éviter ce piège, en me permettant d’intégrer ma féminité à ces valeurs masculines qu’au fil des ans j’avais réussi à faire miennes, notamment la confiance en moi et l’agressivité sur le terrain (Beaudoin, 1996).

Chose certaine, elle ne manque, de son propre aveu, ni de l’ambition ni de l’opiniâtreté nécessaires pour gravir les échelons. Elle se définit comme une personne en quête d’un pouvoir qu’elle est certaine d’exercer un jour. Quand on lui reproche son « ambition effrénée », elle répond que ce n’est pas un tort de désirer un poste et d’user des moyens nécessaires pour l’obtenir. Les hommes font ça très couramment et personne n’y trouve à redire. L’unique moyen de retrouver nos propres valeurs et d’échapper au moule masculin serait, pour cette femme d’action, de parvenir un jour à atteindre une masse critique, en politique comme dans les autres sphères publiques. En attendant, conclut-elle, on se retrouve donc dans un cercle vicieux, car comment changer la nature même du pouvoir quand la plupart des femmes ne s’intéressent pas à la politique et ne s’y engagent pas ?

Titulaire de plusieurs ministères dans le gouvernement du Parti québécois dont celui des Relations internationales et de la francophonie de 1998 à 2003, Louise Beaudoin fait partie d’un solide réseau d’amies parmi lesquelles Liza Frulla qui, comme elle, fut ministre de la Culture et, avant d’être défaite aux élections de 2006, ministre responsable de la Condition féminine. Conscientes du rôle important joué par leur amitié dans leur vie, elles ont écrit ensemble un livre d’entretiens (Frulla et Beaudoin, 2007) sur la force d’un lien qui jamais ne se rompt en dépit de leurs options politiques opposées, la première étant pour l’indépendance du Québec, l’autre pour le fédéralisme canadien.

Dans ce réseau peu commun d’amitiés féminines, les performances sont élevées, les curriculum vitae interminables, les ambitions démesurées et avouées, « si bien que les célébrations, comme les condamnations d’ailleurs, coïncident et convergent toutes dans la même direction, sans qu’il y ait concertation et encore moins complot » (Pelletier, 1994 :18-19). Le réseau couvre le domaine politique, médiatique et culturel. Ses membres concentrent dans leurs mains une part appréciable de pouvoir. Se situant chacune à l’échelon supérieur de leur domaine, elles obtiennent visibilité et reconnaissance dans tous les secteurs sociaux de premier plan.

De plus en plus, la présence accrue des femmes à la tête des institutions politiques semble liée à leur capacité d’obtenir l’appui des groupes de femmes, des féministes, des comités de femmes de leur parti et à un discours qui prend en charge leurs revendications, comme le montre de façon éclatante l’expérience des pays scandinaves, du Chili et, depuis peu, celle de Pauline Marois qui pourrait bien devenir la première femme à la tête de l’État québécois. Il y a en ce moment six femmes dans le club sélect des cheffes d’État de la planète : Michelle Bachelet (Chili), Tarja Halonen (Finlande), Mary Mc Aleese (Irlande), Vaira Vike-Freiberga (Lettonie), Ellen Johnson Sirleaf (Liberia) et Gloria Arroyo (Philippines) et à peu près le même nombre de premières-ministres dans le monde. Quelles que soient les critiques qu’on peut formuler à leur égard, les faits démontrent que chaque femme portée au pouvoir diminue l’emprise des préjugés, tant chez les hommes que chez les femmes, et provoque un effet d’entraînement au plan international.

En 2007, au Québec et en France, les nouveaux gouvernements élus font un atout majeur de la parité hommes/femmes dans leur Conseil des ministres. Mais, comme le rappelle Irène Khan : « Dans cette lutte contre les discriminations, le plus crucial et le plus urgent des combats à mener est celui qui vise à mettre fin à la violence perpétrée contre les femmes » (Ockrent, 2006 : 706). La lente reconnaissance des droits politiques des femmes dans le monde, dont la représentation dépasse encore rarement 15%, continue à se faire sur fond de violence symbolique ou matérielle. Outre la violence conjugale, le viol, l’inceste, le harcèlement sexuel, les mutilations génitales, la prostitution et la traite des femmes et des enfants, la féminisation de l’analphabétisme et de la pauvreté, les femmes sont de plus en plus souvent victimes de violences proprement politiques. Comment ne pas penser à l’ex-candidate présidentielle, Ingrid Betancourt, captive depuis 2002 de la guérilla colombienne, ou à Aung San Suu Kyi au Myanmar (Birmanie), séquestrée en 1990 après la victoire de son parti que la junte militaire refusa de reconnaître ? Prix Nobel en 1991 pour sa lutte non-violente pour la démocratie et les droits fondamentaux de la personne, elle écrit :

Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt mais la peur : la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime. Mais aucune machinerie d’État, fût-elle la plus écrasante, ne peut empêcher le courage de resurgir encore et toujours car la peur n’est pas l’état naturel de l’homme civilisé (Citée par Cogneau, 2004).

L’histoire montre que toute forme d’oppression crée à la fois l’aliénation qui la perpétue et les moyens d’y mettre fin. Si les amitiés féminines ne sont pas à l’abri des retombées aliénantes du système patriarcal et capitaliste, il n’en demeure pas moins que la forme même de l’oppression des femmes constitue un terrain privilégié pour le développement de valeurs diamétralement opposées à ce système. Les qualités dites féminines, telles que la compassion, l’entraide, l’endurance, qu’on a attribuées à leur « nature », ont été acquises en résistant à la servitude domestique et sexuelle dans laquelle on a toujours voulu les reléguer. Ces mêmes valeurs, enracinées dans leur histoire commune, pourraient permettre aux femmes qui s’y engagent, en défendant les droits de la moitié de la population, de donner à la politique un visage plus humain et d’instaurer enfin une vraie démocratie. Ainsi, la capacité des femmes de passer de l’individuel au collectif est garante de la vitalité et de la qualité tant de l’amitié que de l’espace politique. Dans cette perspective, le privé est plus que jamais politique.

* Citations anglaises traduites par l’auteure.

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Biographie

Née à Québec (Canada), Élaine Audet est poète, essayiste et co-éditrice du site féministe sisyphe.org et des éditions Sisyphe. De 1990 à 2004, elle a tenu une chronique féministe et littéraire au mensuel d’information politique l’aut’journal. Auteure de nombreux articles, livres et recueils de poèmes, ses plus récentes publications sont : Pour une éthique du bonheur (Remue-ménage, 1994), Le Cycle de l’éclair, poésie (Loup de Gouttière, 1996), Le Cœur pensant/Courtepointe de l’amitié entre femmes (Loup de Gouttière, 2000), Prostitution/Perspectives féministes (Sisyphe, 2005) et La Plénitude et la limite, poésie (Sisyphe, 2006).

Source : http://www.unb.br/ih/his/gefem/labrys11/libre/audet.htm