Le féminisme à la française: ce qui coince

par Héloïse

Je ne sais pas dire si Libé a enfin réalisé sa prise de conscience féministe ou si sa ligne éditoriale est définitivement floue mais le fait est qu’il publie un article fort éclairant de Didier Eribon sur ce qui se joue réellement dans ce féminisme à la française dont j’avais épinglé certains aspects dans ce billet.

Je n’en copie ici que quelques extraits, ceux qui permettent de comprendre que nous sommes en présence d’un néoconservatisme qui non content de ne pas dire son nom se réclame d’une idéologie subversive (!).

Mais avant, je voudrais apporter une précision qui à ma connaissance a rarement été mise en exergue: le féminisme à la française n’est pas le féminisme français. Si le premier est un antiféminisme avéré et hypermédiatisé dont la figure de proue est Elisabeth Badinter, le second correspond à la réalité idéologique et sur le terrain d’un féminisme plutôt radical et dont les différents mouvements attestent d’une vigueur insoupçonnée car largement censurée.

[Joan Scott] nous invite à reconstituer la cohérence d’une entreprise idéologique qui a marqué de son emprise toute une séquence de la vie intellectuelle française et qu’on peut sans exagération décrire comme une révolution conservatrice, un spectaculaire déplacement vers la droite de la pensée politique au cours des années 1980 et 1990.
[…]

Ce qui apparaît ici au grand jour, c’est que des gens qui se présentaient comme étant toujours de gauche ont fabriqué avec des gens qui se présentaient comme étant depuis toujours de droite un discours foncièrement réactionnaire, dont l’objectif aura été d’éradiquer tout ce qui ressortissait de l’héritage de la critique sociale et culturelle des années 1960 et 1970.

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«Féminisme à la française»

Par JOAN W. SCOTT

sur http://www.liberation.fr

Dans les débats qu’a ouverts l’affaire DSK, celles et ceux qui ont pris le parti de ce dernier ont insisté (une fois de plus) sur le fait que les Américains confondaient les charmes de la séduction et la violence du viol. Bernard-Henri Lévy, par exemple, a dit de Dominique Strauss-Kahn qu’il était «un séducteur, un charmeur», pas un «violeur». Parmi les spéculations sur le déroulement exact des faits eux-mêmes, le doute a été jeté sur la véracité du témoignage de la femme qui s’est déclarée être la victime : l’a-t-on payée pour qu’elle porte plainte ? A-t-elle mal interprété – il s’agit après tout d’une musulmane – les signaux qui montraient la nature du manège ? Ou, après y avoir consenti, a-t-elle changé d’avis ? Certains commentaires émis par la défense suggèrent que Dominique Strauss-Kahn plaidera le caractère consensuel de la relation sexuelle : pour des raisons que nous ignorons, cette femme aurait changé d’avis et ensuite menti sur ce qui s’était réellement produit. Dans cet ordre d’idées, Irène Théry s’est inquiétée de ce que la parole de la victime compterait davantage que la présomption d’innocence de l’accusé. «Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de la véracité comme un véritable droit ?»

Le souci que manifeste Irène Théry pour le respect des droits de l’accusé va au-delà de sa sollicitude pour un personnage politique puissant, au-delà aussi de sa méfiance à peine voilée concernant les motifs d’une femme immigrée, de couleur, issue de la classe ouvrière. Elle a également voulu défendre l’idée que la séduction tient une place particulière dans la culture française ; pour elle, il s’agit d’un aspect unique et singulier de l’identité nationale française, une des caractéristiques de sa propre version du «féminisme à la française».

«Il (ce féminisme) est fait d’une certaine façon de vivre et pas seulement de penser, qui refuse les impasses du politiquement correct, veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés.»

Ce n’est pas là un féminisme dans lequel toutes les féministes françaises se reconnaîtront. (Les fondatrices du Mouvement pour la parité, les militantes du groupe «la Barbe», les femmes politiques qui ont rendu compte de leurs démêlés dans Libération du 31 mai, et bien d’autres). On pourrait trouver que l’idée de l’égalité des droits infirme la notion de «plaisirs asymétriques de la séduction», on pourrait encore déceler une contradiction entre le consentement et «la surprise des baisers volés». Beaucoup, même, verront dans la définition qu’en donne Irène Théry une caractérisation fausse du féminisme, quelle que soit la forme de celui-ci, puisque celles et ceux qui ont formulé ce que j’appelle «la théorie française de la séduction» ont clairement posé que le «consentement amoureux» et le jeu de la séduction se fondent, en soi, sur l’inégalité des femmes et des hommes.

Depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, on a beaucoup écrit sur «l’art de la séduction» des Français. Avec des origines remontant aux pratiques aristocratiques de l’époque de la monarchie absolue et de Louis XIV, l’idée de ce que Philippe Raynaud appelle «une forme particulière d’égalité» (le Débat, numéro 57, p.182) s’est transmise de génération en génération pour devenir une composante importante du caractère national. Ce point de vue, que développent (entre autres) les écrits de Mona Ozouf (les Mots des femmes : essai sur la singularité française) et ceux de Claude Habib (le Consentement amoureux et Galanterie française) avance que la sujétion des femmes au désir des hommes est la source de leur influence et de leur pouvoir. Claude Habib cite le livre d’Honoré d’Urfé, l’Astrée, pour écrire en approuvant son propos : «Non seulement la soumission totale est un bien, mais c’est presque une condition de l’amour féminin.». Elle ajoute que la quête de l’égalité des droits individuels pour les femmes a conduit à la «brutalisation des mœurs».

Mona Ozouf estime, et s’en félicite, qu’en France (contrairement aux Etats-Unis) «les différences sont… dans un rapport de subordination – et non d’opposition – à l’égalité.» Elle note également (citant Montesquieu) que les mœurs ont bien plus d’importance que les lois. Ceci, écrit-elle, a permis aux femmes de comprendre, à travers les âges, «l’inanité de l’égalité juridique et politique» qu’il faut comparer à l’influence et au plaisir qu’elles tirent du jeu de la séduction. Pour les deux intellectuelles, un féminisme qui réclame l’égalité des droits s’apparente au lesbianisme, une déviation par rapport à l’ordre naturel des choses.

Il s’agit là d’une idéologie qu’on pourrait qualifier de républicanisme aristocratique dont les implications dépassent largement les relations entre les sexes. Elle suggère que les différences doivent être comprises de façon hiérarchique (le féminin par rapport au masculin), que les efforts visant à instaurer l’égalité juridique sont non seulement stériles (puisque les différences – comme la différence des sexes – font partie de «l’ordre naturel des choses» mais qu’ils sont également la cause de perturbations. Le «consentement amoureux» implique la soumission à son supérieur dans l’intérêt de l’harmonie nationale. La vision politique que porte, selon Mona Ozouf, le langage de la séduction est celle-ci : «La menace que faisaient peser les réelles différences répandues sur le territoire français n’a été si aisément vaincue que parce que l’enracinement affectif se soumettait à la certitude d’une essence commune à tous les Français… Tous pouvaient du même coup cultiver des différences locales, en sentir le charme, le prix, en avoir la coquetterie ou même l’orgueil, mais sans esprit de dissidence : différences sans anxiété et sans agressivité, contenues dans l’unité abstraite, et d’avance consentant à lui être subordonnée.»

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le cas de Dominique Strauss-Kahn ait autant troublé les partisans d’une idéologie dans laquelle la séduction tient une place aussi déterminante. Car il ne s’agit pas seulement de la sexualité ou de la vie privée, ni même de ce qui compte en matière de consentement ; il ne s’agit pas seulement du droit des hommes et de la soumission des femmes. Ce qui se joue dans cette affaire est la question de savoir comment la différence et l’égalité sont appréhendées dans le contexte de l’identité nationale française.

Traduit de l’américain par Claude Servan-Schreiber

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Lire aussi sur le sujet cet excellent billet de Mademoiselle S:

 

La morale de ces morales…

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