Le patriarcat :  système distinct et instrumental de la reconduction de la division sexuelle du travail[1]

Francine Descarries

Sur  Labrys   http://www.tanianavarroswain.com.

Résumé :

L’idée qui sous-tend le présent article est que, dans la mouvance plus large de la mondialisation et de l’intégration économique transcontinentale, l’interaction instrumentale entre l’ordre économique néo-libéral et l’ordre patriarcal, autrement dit la dépendance de l’exploitation capitaliste à l’égard du système patriarcal, et son corollaire la consolidation de la division sexuelle du travail, doit être intégrée comme dimension centrale de la construction  des modèles théoriques  ou de l’élaboration des stratégies d’action. Sinon cette construction risque de demeurer partielle, partiale ou carrément erronée.

Je ne suis ni économiste, ni spécialiste des questions relatives à la mondialisation ou à l’intégration économique des pays du continent américain.

 Mais, à titre de sociologue féministe bien déterminée à participer à l’élaboration d’un projet de société basée sur la justice sociale, la démocratie et l’égalité entre les femmes et les hommes, je suis néanmoins en mesure de constater, à l’instar de nombreuses autres analystes et militantes, que le point de vue des femmes, tout comme la prise en considération de la globalité de leur expérience domestique et publique, est généralement isolé dans l’analyse du processus de mondialisation ou les débats qui l’entourent, alors que les pratiques économiques alternatives que les femmes proposent dans différents coins du globe sont plus souvent qu’autrement considérées comme des expériences marginales et isolées et non comme une alternative stratégique pour penser et faire l’économie autrement.

Je retiens également des nombreuses études consultées que les femmes demeurent fort  peu représentées au sein des instances d’élaboration et de décision  où s’articulent les grandes orientations des ententes commerciales contemporaines  (FFQ, 2002 ;  Callamard, 2003; CSF, 2202; Witchterich, 1999).

          Il en résulte de toute évidence une dépolitisation de la question des femmes en regard de la mondialisation (Hirata et LeDoaré, 1998), comme si c’était la condition nécessaire pour que leurs réalités socio-économiques, notamment en ce qui concerne leur mode de participation au marché du travail, tant au Sud qu’au Nord, ne soient pas entièrement gommées, passées sous silence par des organismes aussi différents que l’ONU, la Banque Mondiale ou les organisations gouvernementales et non gouvernementales en développement international.  

 Pour l’une, la Banque mondiale a commandé au fil des ans de nombreuses études pour documenter des situations régionales ou mondiales et va même jusqu’à concéder « que la productivité économique d’un pays est réduite lorsque l’accès aux ressources productives favorise les hommes au détriment des femmes » (The Worldbank Group, 2000).  Mais, en tel cas, si on s’intéresse à la situation des femmes, c’est essentiellement pour évaluer leur rôle dans l’amélioration de la performance économique et trouver des moyens pour contourner ou surmonter, dans l’immédiat, les obstacles auxquels elles ont à faire face en regard de leur insertion dans le marché du travail, sans vraiment s’interroger sur leurs droits et les causes profondes de l’augmentation des risques de pauvreté, de violence et d’exclusion auxquels les restructurations économiques et financières de la mondialisation les confrontent.

           Ainsi, même les analyses différenciées selon les sexes consacrées à l’étude des effets de la libéralisation du commerce international ou des programmes de développement sur les femmes,  bien que nécessaires, se révèlent non suffisantes.  Dans le cadre de telles analyses, non seulement les dimensions et les facteurs susceptibles d’y être abordés ne sont pas nécessairement les plus fondamentaux ou risquent d’y être traités sous l’angle de leurs seules conséquences économiques immédiates (Muller, 2001), mais encore, à ce jour,  les causes structurelles, culturelles et macro-économiques de l’inégalité entre les sexes[2]  sont rarement intégrées aux modèles d’analyse.

           Dans le contexte actuel de la lutte contre l’économisation des rapports sociaux ou du laisser aller « tout au marché », ce ne sont donc pas nécessairement les constats concernant les situations discriminatoires vécues par les femmes qui manquent.  Ce qui fait problème est plutôt l’univocité et les biais du  regard économiciste qui est adopté pour analyser et redresser les situations observées; la variable sexe n’étant trop souvent reconnue qu’à titre de variable de catégorisation de comparaison et de catégorisation socio-économique.

  Une telle situation renvoie, il va sans dire, à  la difficulté de faire reconnaître une réflexion et des stratégies féministes qui amèneraient à penser et à contester collectivement les effets du patriarcat.  Elle reflète également notre relative impuissance à convaincre que les accords de commerce préconisés pour favoriser la libre circulation des capitaux, des biens et des services affectent différemment les hommes et les femmes en raison du  rôle déterminant des dynamiques patriarcales et des rapports de force qui produisent et reproduisent  une « appropriation/subordination » des femmes aux « intérêts/besoins » des hommes  (Guillaumin, 1992).

Mon adhésion à l’éthique féministe comme mode de lecture des rapports sociaux sexués, m’amène donc à m’interroger, – et j’emprunte ces ternes à Lorraine Guay (2001) à savoir comment « amener les gouvernements, les chefs d’entreprise, les leaders religieux, le monde de l’information,  mais également les militants et le monde de la rue à se  scandaliser » du fait que le néo-libéralisme s’appuie sur les fondements même du patriarcat et s’actualise aujourd’hui à travers la déstabilisation des économies locales et régionales, la sous-traitance, le démantèlement des réseaux formels et informels de soutien, le confinement des femmes au secteur informel et à l’économie de subsistance, l’apparition de nouvelles formes d’exploitation sexuelle et de violence, le renforcement de la division sexuelle du travail, le maintien des écarts salariaux, la  domestication des femmes,  et j’en passe.

C’est, par ailleurs, à partir de l’observation de pratiques concrètes que je me demande également comment faire pour que la question de l’égalité entre les hommes et les femmes ne soit pas constamment secondarisée, alors même que les opposants à la suprématie des lois du marché et des intérêts privés comme moteur du développement local, national, régional et international, sont, en dépit de leur bonne volonté, enclins à abandonner, à la première occasion venue, les revendications féministes ou la lutte au patriarcat, au nom de la productivité et de l’efficacité de leur action politique spécifique.   Comment, enfin, parvenir à ce que la revendication d’égalité entre les hommes et les femmes ne soit pas interprétée comme une « utopie » (Malysheva, 2001), voire comme une fixation féministe des sociétés occidentales  est également une autre question qui m’habite.

            Plusieurs amorces de réponses à ces questions sont présentement  formulées à travers la littérature scientifique ou militante.  Pour ma part, l’argument que je souhaite mettre de l’avant est que toute analyse ou stratégie qui pose l’ordre économique capitaliste comme dissociable, ou au contraire équivalent à l’ordre patriarcal, souffre de cécité androcentriste et, qu’en conséquence, tout  travail d’analyse socio-économique entrepris du point de vue des femmes sur l’intégration des Amériques et le processus de mondialisation des marchés, ne peut rendre adéquatement compte de la dynamique en jeu s’il ne fait explicitement référence au patriarcat et à son interaction avec le capitalisme.

Et j’ajouterais pour compléter ce premier énoncé,  qu’il ne peut exister d’analyse globale ou stratégiquement efficace de l’économie de marché ou de la situation des travailleurs et des travailleuses dans la conjoncture économique actuelle sans prendre en considération, à la fois, la « transversalité des rapports sociaux de sexes » dans toutes les sphères du social,  tout comme la consubstantialité  de tous les rapports de division et de hiérarchie que représentent le sexe, la race, la classe, l’ethnie, la religion, l’âge, l’orientation sexuelle, pour ne nommer que ceux-là

           En l’occurrence, le concept de transversalité, tel que défini par Daune-Richard et Devreux (1992),  connote l’idée que les rapports sociaux de sexe constituent « une logique d’organisation du social qui forme un système » à travers la totalité de l’espace social et de ses représentations et «pratiques organisatrices de l’inégalité » (Perrot, 1995 : 48),    représentations et pratiques culturelles, juridiques, économiques et politiques « autour duquel s’organise et se structure l’ensemble de la société».

  Quant au concept de consubstantialité des rapports sociaux, Danièle Kergoat (2001 : 87) l’introduit pour signifier que « les rapports sociaux sont multiples, qu’ils cohabitent les uns avec les autres, et qu’aucun d’entre eux ne détermine la totalité du champ qu’il structure.  C’est, conclut Kergoat dans leur consubstantialité, dans leur interaction constante que les rapports sociaux  « tissent la trame de la société et impulsent sa dynamique ».

Ainsi, la prise en considération du caractère transversal des rapports sociaux de sexe,  non seulement favorise l’ouverture de l’analyse féministe à l’ensemble des processus sociaux et à l’impact de la division sociale des sexes sur leur structuration et évolution, mais suggère également le développement de stratégies de femmes en tant que sujet politique pluriel, puisque tel l’observe Cécile Sabourin (citée par Palmieri, 2002), « la vision patriarcale des systèmes sociaux, politiques et économiques ont une influence sur tous les rapports et à tous les niveaux […] et viennent en renforcement des inégalités déjà existantes ».

Par ailleurs l’introduction du concept de consubstantialité des rapports sociaux  entraîne l’analyse vers l’examen des clivages induits par la diversité des identités et des expériences de femmes et les incessants « déplacements frontaliers » (Perrot, 1995 : 48) et reconfigurations des divisions et des hiérarchies entre les sexes qui en résultent.  Enfin, en lien plus immédiat avec la question de l’accès des femmes à l’économie à l’heure de l’intégration des Amériques,  l’attention accordée au double caractère des rapports sociaux devrait nous mener à contester toute analyse ou stratégie d’action qui se contenterait d’interpeller le capitalisme néo-libéral pour expliquer les différences d’impact qu’ont sur les hommes et les femmes les projets et ententes commerciales imposés au nom du processus de libéralisation de l’économie.

            En effet,  je partage avec plusieurs féministes la conviction que l’inégalité entre les hommes et les femmes n’est pas en soi un phénomène du capitalisme, pas plus qu’elle n’a besoin de celui-ci pour se reproduire.  Et si, dans différentes parties du globe, l’oppression des femmes se voit transformée, voire renforcée par les pressions à la compétition à outrance induites par le capitalisme néo-libéral, il est tout aussi évident que celui-ci a besoin de la reconduction de rapports de sexe, qui asservissent les femmes, pour assurer son développement, alors qu’il se nourrit sans aucune préoccupation éthique de toute forme d’oppression et d’exploitation, dont celle des femmes.   En l’occurrence,  l’intérêt premier  du néo-libéralisme à l’égard du patriarcat est la possibilité d’exploiter une main-d’œuvre féminine sous-évaluée et sous-payée dans la sphère publique et  vouée, dans la sphère privée, à l’entretien gratuit de la force de travail primaire du capital, soit les hommes.

             A l’instar de Joêlle Palmieri (2002 : 1), il m’apparaît donc que « la mondialisation n’est ni un phénomène récent, ni même un système innovant ».  Certes la rapidité avec laquelle la présente vaque néo-libérale se déferle, sa dimension virtuelle, son caractère institutionnel et l’extension sans précédent du marché et du marchand sont uniques et surdéterminants (Johnson et Maryand, 2000).  Mais,   tout comme les précédents épisodes historiques, celle-ci  s’appuie  sans conteste sur l’architecture du patriarcat et la banalisation/acceptation/gommage de l’oppression des femmes.  Et si un ensemble de représentations et de facteurs complexes est indéniablement  à l’œuvre dans la mondialisation,  je partage avec l’anthropologue  Marie-France Labrecque (2001 : 111)  l’idée que « son pivot central semble bien être le patriarcat et ses contradictions ».

            Dès lors, penser en soi  la mondialisation néolibérale comme phénomène isolé ou dissociable d’autres rapports sociaux pour analyser et contester les réalités socio-économiques et politiques actuelles ou encore « rabattre les pratiques des groupes et des individus sous l’angle d’un seul angle de vue, quel que soit celui-ci », pour reprendre les termes de Danièle Kergoat (2001 : 85)  risquent  fort de « nous priver des clés d’accès à toute compréhension » des phénomènes étudiés et des pratiques sociales qui les sous-tendent, tout comme de nous entraîner vers le développement de stratégies politiques ou militantes dont la pertinence et l’efficacité peuvent facilement être mises en doute du point de vue des femmes ou d’autres groupes minorisés.

Ceci m’amène donc à affirmer que toute théorie ou stratégie critique de l’évolution économique autant  mondiale, que régionale et locale doit chercher à comprendre et à  manifester comment le patriarcat comme « système social distinct  possédant sa propre logique et sa propre dynamique » (Delphy, 2001)  détient un pouvoir structurant sur les rapports sociaux de sexe et la distribution des ressources et des richesses tout comme sur la construction des valeurs et des représentations sociales.

Et comment, en conséquence, il rend possible l’ensemble des activités économiques, individuelles et collectives, générées par les nouveaux modes d’échanges commerciaux et financiers.  En effet, la grande qualité de la main-d’œuvre féminine, à travers l’histoire et dans toutes les parties du globe est d’être bon marché, plus mobile et plus accommodante que les hommes, et ceci depuis les débuts de l’industrialisation. L’invisibilité d’une très forte proportion du travail productif des femmes, l’inégalité des rémunérations, de même que la représentation du travail des femmes comme travail de substitution ou d’appoint, sont bien enracinées dans le patriarcat.

D’autant que dans plusieurs partie du globe particulièrement touchées par les crises sociales et économiques provoquées par la libéralisation débridée des marchés, l’accès aux connaissances et à la formation, et j’ajouterais aux prédispositions et attitudes nécessaires pour s’adapter et profiter de la « modernité », qui sont les pré-requis pour obtenir des emplois moins précaires et de meilleure qualité, continuent largement d’être déniés aux femmes sur la base de leur assignation prioritaire à leur fonction de reproductrice et à leur exclusion quasi systématique de la vie publique. Dans les circonstances, ces discriminations fondées sur l’appartenance de sexe des sujets trouvent leur légitimité dans la partition sociale et la hiérarchie que sanctionne et alimente le patriarcat.  Et, si elles ne sont pas en soi,  je le rappelle, un effet du capitalisme, elles sont  néanmoins une condition de son développement et extension

            Pour mémoire, rappelons que le patriarcat, comme  l’ont démontré les travaux de Christine Delphy (1970, 1998), possède, en tant que système autonome, une base économique, soit le mode de production domestique et son corollaire,  la division sexuelle du travail, de même qu’une base politique, soit la capacité de la « classe » des hommes d’exercer son autorité/pouvoir sur la « classe » des femmes.  Non  réductible à une incidence idéologique du capitalisme, comme l’ont longtemps affirmé les marxistes,  ou encore à un mode « naturel » d’encadrement des rapports sociaux de sexe comme le soutient toujours le raisonnement patriarcal, il est un système socio-politique et économique autonome dont la dynamique « imprègne et structure  l’ensemble des activités humaines, collectives et individuelles ».  (Delphy : 2000 :  146) et se traduit dans la division sexuelle du travail.  Autrement dit, le patriarcat est un  « principe de partition de l’humanité en « homme » et femmes », il est, comme nous le rappelle Christine Delphy,  un « système de genres » qui résulte dans  « la mise en œuvre concrète et particulière de la différenciation des dominants et des dominés nécessaires à tout système de classe »

Il va sans dire que le patriarcat n’est pas le seul système de division ou d’exclusion qu’expérimentent les femmes.   Tout comme le capitalisme ou  le racisme, celui-ci change de visages au gré des conjonctures, des périodes historiques et des espaces géo-politiques.  Il est loin de s’exprimer de la même manière, ou avec la même intensité d’un pays à l’autre, d’un contexte religieux à un autre, d’une classe à une autre, etc.   Mais le patriarcat a ceci de spécifique qu’il est basé sur une relation sans nul autre pareil.  D’une part, dans aucune autre relation de pouvoir des liens sociaux d’intimité, de filiation, d’affection, de sollicitude et de dépendance n’interviennent aussi fortement entre les hommes et les femmes en présence.  D’autre part, la nature même des relations qui s’y développent amène très souvent, les femmes elles-mêmes à adopter les points de vue et les causes du groupe dominant aux dépens de leurs propres intérêts et revendications.

            L’argument de Folbre et Hartman (1989, ) à l’effet que la ségrégation sexuelle, la faiblesse des salaires féminins et la dévalorisation du travail non-marchand sont des exemples de la « complémentarité » entre le patriarcat et le capitalisme et rendent difficiles toute tentative de changement au sein des rapports de sexe est convaincant.  La preuve n’est plus à faire, le modèle de développement néo-libéral, on le sait depuis longtemps, renforce les normes et valeurs des systèmes patriarcaux basés sur l’assignation des femmes à la sphère domestique, la non-reconnaissance de leur travail « invisible », la sous-évaluation et déqualification de  leur travail « visible » surtout dans les secteurs des soins et des services, et plus grave encore dans le secteur informel et les économies de subsistance.   Il contribue également à élargir les fossés déjà existants entre les hommes et les femmes en ne favorisant pas un égal accès aux ressources culturelles, sociales et politiques, ce qui vient encore amplifier le désavantage initial des femmes par rapport aux hommes.

Cela étant, il me semble qu’il faille éviter, comme le suggère l’analyse de Folbre et Hartman, de déduire de l’enchevêtrement des dynamiques en cause, que patriarcat et capitalisme constitueraient un seul et même système unifié, mais plutôt de voir combien patriarcat et capitalisme dépendent dans la conjoncture actuelle l’un de l’autre, mais pourraient en d’autres circonstances, en raison de leur autonomie respective, survivre l’un en l’absence de l’autre.

Ainsi, il est possible d’envisager, en prenant appui sur les analyses de Carol Johson (1996 : 201) que si pour l’heure il est indéniable que  le capitalisme tire profit des bas salaires versés aux femmes et de la mobilité de cette main-d’œuvre, il est tout aussi vraisemblable d’envisager que le sexe n’est pas la seule variable sur laquelle le capitalisme pourrait bâtir sa marge de profit et recruter une main-d’œuvre malléable et dépendante.

Et j’ajouterais, que le patriarcat n’a pas attendu l’avènement du capitalisme pour se développer comme principe organisateur des sociétés[3].  Aussi, bien qu’il existe des rapports de complémentarité indéniable entre les deux systèmes, leur interaction n’est pas absente de tensions et de contradictions, comme le postulent certaines auteures dont Christa Witchterich (1999) dans La femme mondialisée,  situation qui engendre nécessairement une bi-polarité dans la façon d’interpréter la mondialisation du point de vue des femmes,  Il s’avère, en effet, que la multiplication des échanges commerciaux et la modernisation des structures et des institutions susceptibles d’en résulter peuvent constituer un vecteur dynamique de l’égalité entre les sexes puisque pour certaines catégories de travailleuses.

Au Nord notamment, l’intégration continentale comme la mondialisation des marchés peuvent représenter de véritables opportunités de réalisation et de mobilisation professionnelles pour les femmes qui oeuvrent dans les secteurs de pointe, tandis que pour les femmes du Sud, elles créent des opportunités d’emplois pour un très grand nombre femmes ; opportunités d’emploi qui peuvent constituer une voie de sortie de la pauvreté ou de la dépendance à l’égard d’un conjoint,  d’un père ou d’un frère.  À ceci près, que le modèle de recrutement qui domine est celui d’une main-d’œuvre féminine mobile, flexible et bon marché, et qu’une plus grande participation des femmes aux activités économiques est loin de leur garantir un accès aux marchés les plus rentables, une autonomie relative  voire l’égalité entre les hommes et les femmes.

De même, l’ouverture des frontières, l’accès à l’information et à la communication introduisent des nouvelles possibilités d’échanges et de solidarité entre femmes sans équivalent dans l’histoire ;  opportunités qui les ont déjà menées, lors de la Marche mondiale en l’an 2000,  à se concerter pour revendiquer une meilleure reconnaissance de leurs droits fondamentaux et de la valeur de leur travail et à contester l’omniprésence et l’omnipuissance du capital dans le contexte actuel de la mondialisation..

Cela étant, la plupart des éléments statistiques disponibles, quelle que soit leur source, confirment que, pour l’heure, le processus de libéralisation de l’économie contribue surtout à accentuer les inégalités économiques, non seulement entre les pays et les divers groupes économiques au sein d’un même État, mais également entre les performants et les non performants, entre les hommes et les femmes, et entre les femmes elles-mêmes (FFQ, 2002).  Le « cercle des gagnantes » constate Aissatou Thioubou (2002 : 1) demeure dès lors fort restreint et « les dégâts de la montée en puissance du néolibéralisme, qui prône la dictature des marchés et la liberté du commerce continue de toucher en premier lieu les femmes, qui font partie des couches les plus vulnérables de la société » 

           Bref, l’idée qui sous-tend le présent exposé est que dans la mouvance plus large de la mondialisation et de l’intégration économique transcontinentale, la recherche d’alternatives théoriques, économiques, sociales et politiques risque de demeurer partielle, sinon erronée, si l’interaction instrumentale entre l’ordre économique néo-libéral et l’ordre patriarcal, voire la dépendance de l’exploitation capitaliste à l’égard du système patriarcal, et son corollaire la consolidation de la division sexuelle du travail, pour assurer son fonctionnement et l’accroissement de son emprise ne sont pas intégrées comme dimensions centrales de la construction théorique des modèles d’analyse ou de l’élaboration des stratégies d’action.

            Loin d’être épuisée, l’analyse de l’interaction entre patriarcat et capitalisme doit donc être réexaminée pour tenir compte les effets de la globalisation capitaliste, de la montée des droites politiques et des fondamentalismes religieux, toute comme de l’abandon par plusieurs États de leurs visées sociales-démocrates[4] et de l’accentuation des clivages socio-économiques entres les femmes elles-mêmes.  L’importance  de concevoir, l’autonomie, l’interdépendance, l’interfécondation entre les deux systèmes et l’exploitation capitaliste des structures et des institutions patriarcales, s’impose d’elle-même, il me semble, tout comme l’intérêt de maintenir vivante la réflexion autour de ces deux termes et de les ré/introduire systématiquement dans la construction de nos modèles d’analyse et de mobilisation politique.      Le capitalisme se nourrit littéralement  des  opportunités  que lui ouvrent le patriarcat d ‘accéder à une main-d’œuvre flexible à bon prix, délocalisable  ou disponible pour la sous-traitance, tandis que ce dernier se voit renforcé par les écarts, les disparités qu’introduit l’inégal accès aux ressources sociétales et aux valeurs de la modernité que génère,  toutes choses étant égales par ailleurs, la mondialisation de l’économie, des communications et de l’information.

              Dans cette perspective, il nous faut convenir que, non seulement la mondialisation est tributaire du patriarcat pour élargir son emprise, pourvoir à l’entretien de son bassin primaire de main-d’œuvre,  réduire ses coûts de production et s’approvisionner en main-d’œuvre, mais encore que le capitalisme néo-libéral vient, par effet de retour, renforcer les pouvoirs contraignants du patriarcat.  Ne serait-ce, d’une part, qu’il induit une réduction des zones d’intervention des États dans le champ social, interventions sur lesquelles les femmes s’étaient largement appuyées au cours des dernières décennies pour obtenir un soutien social, faire respecter leurs droits ou exercer une citoyenneté participative. Et, d’autre part, qu’il  exacerbe  le pouvoir de la « classe » des hommes sur la classe des « femmes » en misant sur la division sexuelle du travail et les diktats   de l’ordre patriarcal pour assigner en priorité les femmes à leur « vocation » maternel et de soins et reconduire un droit de contrôle,  affirmé comme naturel, des hommes sur les activités des femmes (Labrecque, 2001).

            Enfin, en guise de conclusion, je répéterai ici ce que plusieurs ont dit avant moi. Les oppressions néo-libérale et patriarcale sont des phénomènes complexes qui s’exercent différemment selon les groupes ou les catégories de citoyennes et de citoyens concernés.  La classe, la couleur et le sexe sont sans aucun doute des facteurs déterminants « de la situation et de la position d’une personne dans la société », mais d’autres facteurs sont également importants et peuvent même devenir surdéterminants dans des conditions spécifiques (Groupe féministe autonome du Danemark, 2001), notamment, l’appartenance religieuse ou ethnique, le fait de vivre ou non dans un pays industrialisé ou dans un pays où les droits démocratiques de toutes et tous sont protégés ou non, de l’orientation sexuelle, de l’âge, etc.

Certes, bien que l’interrelation entre les conditions de vie des individus-es à travers le globe soient de plus en plus liées entre elles, l’impact de ces conditions sur les femmes varient considérablement d’une sphère géo-politique à l’autre, d’une classe sociale à l’autre, d’un espace religieux à l’autre, en fonction des places et des positions qu’elles occupent respectivement au sein des sphères publiques et privées, ainsi que des rôles culturels et sociaux qu’elles sont autorisées à y jouer.  L’oppression dont les femmes font l’expérience est sans aucun doute susceptible d’être très différente.  Mais,  en dernière instance, leur oppression sera marquée de manière inéluctable par l’interaction du patriarcat avec tous ces autres systèmes de division et de hiérarchisation.

Références

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Note biographique

Francine Descarries est docteure em sociologie , de Université de Montréal. Elle est   professure au Département de sociologie de Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis 1985 et membre du Comité Externe de direction du Fond pour la Recherche de la Condition Féminine Canada, ainsi que membre du Comité d´edition de la Fédération canadienne de Sciences Humaines et Sociales. Francne Descarries est actuellement directrice universitairede l´Alliance de Recherche IREF-Relais Femmes, qui joint plus de 25 chercheures et 20 groupes communautaires. Elle est membre fondactrice de l´ (Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM), et ses recherches se penchent sur les théories féministes, les mouvements des femmes au Québec , la maternité et l´articulation famille-travail dans l´expérience des femmes

Notes :

[1] Communication présentée dans le cadre du Colloque International « L’accès des femmes à l’économie à l’heure de l’intégration des Amériques : quelle économie?  Montréal, Université Concordia et UQAM, 24 avril 2003.

[2]  Notamment,  privation de droits formels, lois discriminatoires,  normes et valeurs sociétales, développement centré sur les hommes, prégnance des idéologies religieuses fondamentalistes, absence de droits

[3]   « Les explorations spatiales ou temporelles, indigènes ou exotiques » des anthropologues, observe à cet égard Michelle Perrot   (Perrot, 1995 : 47) « ne leur livrent que de la domination masculine : domination des systèmes de valeur et de représentations, domination plus complexe des pratiques et de leur classement :  de l’idéel et du réel.  Les historiennes, pour leur part, ont fait litière des thèses du matriarcat originel et déconstruit les antiques mythologies des femmes au pouvoir ».

[]  En tout état de fait,  il est clair que la quête d’égalité des femmes et leur volonté d’autonomie se voient, tant dans les pays du Nord que dans les pays du Sud, lourdement menacées par le retrait des États qui, sous l’impact de divers ordres de  pressions économiques et financières, consentent à réduire leurs mesures de soutien social et à favoriser le laisser-faire, si ce n’est au contraire d’imposer des mesures autoritaires contraignantes qui tendent à  fragiliser certains acquis et protections obtenus de longue lutte par les femmes.

Labrys
 études féministes
 numéro 4
août/ décembre 2003

Elsa Galerand,

labrys, études féministes 
août/ décembre 2004
numéro 6

http://www.unb.br/ih/his/gefem/labrys6/quebec/elsa.htm

La question qui m’a été adressée -comment se manifeste ton engagement féministe dans tes recherches et dans tes actions? -, m’interpelle sur trois fronts puisque je suis féministe, que je milite depuis plusieurs années et que je fais partie de la classe privilégiée des universitaires. Étudiante au doctorat en sociologie, je travaille actuellement sur la Marche mondiale des femmes en tant que processus de mobilisation collective sexué (D. Kergoat, 1992). Processus dont je suis partie prenante et au sein duquel j’ai eu l’occasion d’effectuer une immersion particulière au cours de l’année 2000, en participant à titre d’étudiante – stagiaire à l’équipe d’organisation et de coordination au niveau international. Et à toutes ces choses, correspond un même préalable dans mon parcours : l’expérience de l’oppression patriarcale.


Mais ce point ne semble pas suffire à résoudre l’ensemble des questions qui se posent en ce qui concerne ma position d’étudiante (en activité de recherche) dans le mouvement féministe, la légitimité de ma recherche universitaire sur ce mouvement; et ma position de militante féministe dans l’université; bref, des questions qui sont entre autres liées à l’épineux problème du rapport entre le sujet et l’objet, grand classique des sciences sociales. Les nombreux débats qu’il suscite depuis fort longtemps, que les féministes ont d’ailleurs le mérite d’avoir radicalisés (tant le recours aux catégories de sexe est fréquent pour penser le monde social sans que ces catégories ne soient sociologiquement problématisées) devrait donc constituer la toile de fond de mon propos.


Cependant, mon travail sociologique sur ce thème de l’objectivité est à peine amorcé. Ici, c’est donc bien plus à partir de mes intuitions et de mes convictions personnelles qui sont sans doute très fortement liées à mon ancrage dans la discipline sociologique et à mes affinités militantes que je me suis, malgré tout, risquée à quelques prises de position. Car derrière la question de savoir comment se manifeste mon engagement, il y a bien celle de savoir comment il serait possible et souhaitable, pour moi, qu’il se manifeste. Autrement dit, doit-il prendre une allure différente entre mes recherches et mes actions? Faut-il (et comment le faire? ) absolument établir des frontières entre ces deux activités que sont la recherche et le militantisme? Quel est l’enjeu d’une telle différenciation entre deux champs (l’université et le mouvement féministe) et deux types d’activités (la théorie et l’action)?

C’est finalement de cette dichotomie dont je propose de partir pour interroger : 1) l’arbitraire des statuts respectifs de l’action et de la théorie dans le mouvement féministe; 2) le caractère arbitraire du cloisonnement entre deux des espaces sociaux dans lesquels mon « engagement » peut se manifester (je crois) et auxquels « recherches » et « actions » sont supposées renvoyer : le champ scientifique – l’université – et le mouvement féministe. Rien de nouveau, en somme, puisque la réflexion sur ces thèmes mûrit depuis longtemps déjà au sein du mouvement féministe. Toutefois, il n’est peut-être pas superflu d’y revenir, quitte à redire ce que plusieurs ont maintes fois avancé.


Je vais donc essayer de faire deux choses.

D’abord, illustrer à partir d’un exemple tiré de la Marche mondiale des femmes la façon dont la distinction entre théorie et pratique peut prendre forme au sein même du mouvement. Ensuite, examiner quelques-unes des caractéristiques de l’espace scientifique dans lequel s’inscrit mon activité de recherche.

Deux hypothèses de départ étroitement liées accompagnent ce découpage. D’abord, la dichotomie « recherche/action » ou « théorie/pratique » est sociologiquement intenable. Ensuite, leur dissociation qui est au principe des règles du jeu scientifique constitue bien un choix politique et non pas une nécessité scientifique.

« Analyse » et « Action » au sein du mouvement féministe


Je tiens à préciser ici, parce que l’enjeu est majeur, que je ne prétends nullement me situer en surplomb ou en dehors du mouvement. J’en suis une militante et participe donc moi-même au processus qui pose problème et que je vais critiquer maintenant. Il n’est ni nouveau, ni propre au mouvement féministe, mais il faut bien continuer de le soumettre à la critique puisqu’il perdure.

Le couple recherche/action dont on parle ici, rappelle curieusement la dichotomie qui opère entre « analyse-théorie » d’un côté et « action-pratique » de l’autre, dans le mouvement féministe ou en tout cas dans les groupes dans lesquels j’ai milité.

Pour exemple, le comité de coordination de la Marche Mondiale des Femmes s’est doté de deux comités de travail pour organiser les actions internationales. L’un intitulé « comité action-éducation » avait pour mandat la préparation des actions en tant que telles (mandat de type plutôt logistique : coordonner les rassemblements, organiser l’acheminement des cartes d’appuis aux revendications mondiales à l’ONU, dont la chaîne humaine, etc…), l’autre, le comité « stratégie » était chargé de son côté de l’élaboration du contenu des rencontres avec les dirigeants internationaux (FMI, BM, ONU) et des questions relatives aux revendications, bref de l’orientation dite « stratégique » du mouvement.


À plusieurs reprises, des militantes ont dû remettre en cause les frontières entre ces deux groupes de travail qui étaient l’un comme l’autre amenés à trancher sur des questions éminemment politiques. Toujours est-il que la mise en place de ce type de structures a bien à voir avec l’idée d’une dissociation possible entre la forme et le fond, entre la théorie (l’élaboration des lignes politiques) et la pratique[1] (l’organisation de l’action).

Or, cette idée est fausse, au moins en partie[2] et il faut la combattre sur cette partie. Fausse parce qu’on ne fait pas de la théorie dans le vide, pas plus qu’on ne peut agir dans le vide théorique. Plus concrètement, toute pratique féministe (individuelle ou collective) doit être mise en rapport avec un vécu et une compréhension de l’oppression patriarcale (la lutte ne se comprend que dans le cadre de ce rapport) à laquelle elle tente toujours d’opposer une résistance. Elle renvoie de ce fait, à une analyse – au moins – de cette oppression, que celle-ci soit explicitement formulée ou non.

Au niveau individuel, le simple engagement dans des luttes collectives me semble déjà incorporer (inclure en même temps qu’il véhicule) une lecture de ce qu’est l’oppression des femmes, c’est-à-dire ni un phénomène individuel, ni un phénomène inéluctable. Au niveau des luttes collectives, on sait combien le choix d’un type d’action (sit-in; marche; etc.) parmi les répertoires disponibles constitue un enjeu de lutte au sein des mouvements sociaux et ce, notamment parce que ces débats de définition des moyens d’action légitimes et pertinents mettent en oeuvre des analyses différenciées des rapports de force concrets.

Réciproquement, toute analyse, théorie, idée est d’emblée inscrite dans le monde social, en ce sens qu’elle part, elle aussi, toujours d’une expérience de ce monde et qu’elle participe à le façonner en retour[3]. Y compris cette idée de dissociation entre la théorie et la pratique. Elle n’est pas déconnectée de toute réalité matérielle. Elle a des implications concrètes et c’est pour cette raison qu’il faut, au sein même des groupes féministes, et ce, malgré les contraintes qui s’imposent dans l’urgence de l’action et qui sont de vraies contraintes, continuer de la combattre. Comme de nombreuses dichotomies, elle repose sur un principe de hiérarchisation et offre incontestablement un support idéologique au maintien de la division du travail militant.

Il en est comme si « analyse » et « action », désignaient non pas deux faces du militantisme féministe mais deux activités militantes séparées et tandis que l’une d’entre elles est perçue comme intellectuelle, qualifiée et qualifiante, c’est-à-dire faisant appel à une certaine expertise et renforçant la reconnaissance de cette expertise (le capital militant); l’autre ne semble pas renvoyer à des compétences particulières, mais au contraire, à des capacités naturelles et physiques. La « job de bras » est une expression qui revient régulièrement dans les entretiens que j’ai eu l’occasion de réaliser auprès de femmes engagées dans la Marche. Il y a donc un accord tacite, conscient ou non, sur l’existence de deux types de tâches à accomplir, les unes théoriques, les autres pratiques et la hiérarchisation entre les deux s’effectue toujours dans le même sens[4]. Cette hiérarchisation ne concerne pas uniquement les tâches, on pourrait en effet imaginer que chaque militante soit impliquée à ces deux niveaux. Mais ce n’est pas le cas. Le processus (de hiérarchisation) opère surtout entre les personnes qui se voient attribuer des positions différenciées dans la division du travail militant.

Or, il y a bien deux façons[5] d’envisager la division du travail, pensons à la division sexuelle du travail (Kergoat, 2000). Soit on considère qu’elle est naturelle et on la justifie tantôt par des vocations biologiques, tantôt par des qualités culturelles devenues naturelles et dont la combinaison serait particulièrement efficace (bref, par son efficacité). On se positionne alors pour son maintien. On la défend. C’est ce que font, notamment, les sociologues qui travaillent à partir d’une définition en termes de « complémentarité des tâches » et « de « rôles de sexe ». Ils en reviennent alors « au destin naturel de l’espèce » pour expliquer la répartition des tâches entre les femmes et les hommes et tiennent qu’elle est complémentaire mais surtout pas inégale.

Soit, à l’inverse, on lui applique une analyse en termes de rapports sociaux de sexe (Kergoat, 2000, 2001) ou de patriarcat (Delphy, 1998, 2001), ce qui la dénaturalise et la socialise d’emblée tout en faisant inévitablement émerger la question du pouvoir des hommes sur les femmes. Dans cette perspective, la division sexuelle du travail a « deux principes organisateurs : le principe de séparation (il y a des travaux d’hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme « vaut » plus qu’un travail de femme)» (Kergoat; 2000 :  36).


On retrouve ces deux principes à l’œuvre dans la division du travail militant au sein du mouvement féministe. En organisant le travail comme si le moment de l’analyse et celui de l’action étaient distincts (principe de séparation) et en attribuant les tâches et les compétences liées à l’un ou l’autre de ces moments à des militantes que, par le fait même, on distingue, on finit par créer une réelle division entre des « penseures », « des expertes », on parle aussi de « femmes théoriquement articulées », bref, des intellectuelles et des femmes « de terrain », « d’action », etc., bref des manuelles.

Cette partition, caractéristique de la division sociale du travail devient d’autant plus structurante et difficile à déconstruire qu’on la prend pour une nécessité. Comme pour la division sexuelle du travail, on fait alors comme si elle était naturelle et là depuis toujours (alors que nous avons amplement participé à sa construction ou du moins à sa reproduction), et au bout du compte, comme si les manuelles, bien qu’elles aient une conscience de l’oppression (ce sur quoi tout le monde s’entend pour expliquer leur participation à la mobilisation), n’avaient pas pour autant d’analyse de cette oppression ou du moins pas l’analyse requise. Ainsi, le rapport entre les deux catégories de militantes que cette division produit est un rapport hiérarchique (l’expression « femmes de la base » en est significatif[6]), qui assignent certaines femmes au travail logistique et les exclut de la prise de décision (principe hiérarchique). « Aux unes de fabriquer la théorie, en vase clos, aux autres de l’écouter et de la mettre en pratique » (Delphy, 2001 : 125).

Et cette division du travail décision/exécution, qu’on a bien fait de tant reprocher aux groupes mixtes, dans lesquels les femmes se trouvaient et se trouvent encore assignées aux tâches les plus éloignées de la décision politique, non seulement fragilise le mouvement[7] mais entre, à mon avis, profondément en contradiction avec son objectif de libération des femmes. Ce problème me semble d’autant plus d’actualité dans le cadre des luttes dites « anti ou alter-mondialisation » où le recours à la spécialisation semble de règle. Nombreuses sont les militantes – notamment du sud – qui dénoncent actuellement la professionnalisation du féminisme via les ONG et leur financement par les institutions internationales.

Pour conclure sur ce point, je m’en tiendrai à cette citation de Christine Delphy (2001 : 124) qui milite pour une réappropriation collective de la théorie.

« Cette division (entre théorie et pratique) rejoint – hélas – l’anti-intellectualisme de beaucoup de féministes activistes qui refusent toute théorie, sans se rendre compte que leur pratique incorpore, bon gré mal gré, toujours une théorie, qu’elle soit dite ou non. Cette méfiance est compréhensible quand celles qui font de la théorie les assurent qu’en effet la théorie n’a rien à voir avec la pratique. Car la plus grande responsabilité appartient ici aux intellectuelles. Leur pratique, en faisant de la théorie la chasse gardée d’une élite, explique et justifie l’anti-intellectualisme des autres. Les non-intellectuelles ont raison de se défendre, alors qu’elles veulent faire la révolution, d’une « théorie » qui leur est présentée comme un moyen de domination. Mais elles ont tort d’abdiquer devant les prétentions de cette élite autodésignée : la théorie doit être récupérée par tout le monde, ne serait-ce que parce que tout le monde en fait, qu’on s’en rende compte ou non ».

Voilà donc un des enjeux majeurs du problème de l’articulation entre recherche et militantisme et on voit bien ici combien il est difficile d’identifier si cette interprétation du problème doit être attribuée à des convictions politiques ou à un ancrage dans certains courants d’analyse sociologiques.

Nous allons maintenant aborder le problème de l’idéologie dominante au sein du champ scientifique, qui veut qu’il soit un espace cloisonné et qui participe à faire de nous, les universitaires, des membres de la classe intellectuelle dominante.

À propos du champ scientifique[8] : un champ de luttes « à investir ».

« La science est tributaire, dans sa réalisation, des mécanismes institutionnels, des objectifs politiques et des représentations des sociétés où elle se pratique, lesquelles sont encore massivement dominées par les hommes. Dès lors la science est à l’image de la société qui la produit, elle est à investir et à transformer au même titre que les autres domaines de cette même société » (Dhavernas, 1992 : 130).

La première chose à dire au sujet du champ scientifique et plus précisément de l’université d’aujourd’hui, c’est sans doute qu’elle est encore réservée à une élite, aux « héritiers » non seulement des capitaux sociaux et culturels, mais aussi des capitaux économiques. Le coût de la formation universitaire demeure en Amérique du Nord un des principaux mécanismes d’exclusion et de fermeture de cet espace et la revendication d’un accès universel à l’éducation et à la formation, d’ailleurs portée par plusieurs des coordinations nationales de la Marche Mondiale des Femmes (mais aussi par d’autres mouvements sociaux comme les mouvements étudiants), doit être ramenée sous ce thème.

Mais il faut aussi parler ici de la vision idéaliste de l’activité scientifique qui veut qu’elle soit coupée du monde concret et surtout du monde politique pour deux raisons :

D’une part, parce que cette conception domine et justifie encore au sein du champ scientifique et ce, malgré les nombreuses oppositions qui l’ont tout de même ébranlée, l’exclusion hors du champ et/ou la place précaire et marginale réservées aux théories produites par les dominé-e-s et notamment par les féministes (Colette Guillaumin, 1981). Et c’est un problème auquel, l’engagement nous confronte dès que nous sortons des équipes de recherche en études féministes.


D’autre part, parce que cette même vision est au service de la classe intellectuelle dominante dans son ensemble dont je suis en tant qu’étudiante universitaire et qu’il me faut bien intégrer cette position particulière que j’occupe dans mon rapport à l’objet.

La classe des scientifiques a, en effet, particulièrement besoin du maintien des frontières de son domaine réservé et donc de la division entre la théorie (scientifique) et l’action politique (la pratique), pour justifier sa pratique, celle d’élaborer des théories, ne serait-ce que parce qu’elle en vit, qu’il s’agit de sa raison d’être. La relative fermeture du champ scientifique[9] est donc une condition de sa reproduction en tant que lieu disposant du monopole de la connaissance légitime, et du statut privilégié dont disposent ses membres. Statut d’autorité, puisque que les propos scientifiques consacrés prennent une valeur de vérité. Il suffit, pour se convaincre du pouvoir que cela confère, de voir comment les journalistes font appel à tel ou tel expert de la « communauté scientifique » pour interpréter et commenter « scientifiquement » des évènements d’actualité.

Le savoir, lorsqu’il est crédité par l’institution est donc un pouvoir (Descarries, 1994), et la légitimité de ce pouvoir repose sur deux chimères déjà largement déconstruites, notamment par les féministes, mais qui n’en restent pas moins des principes de justification de la marginalisation des recherches féministes.

La première, est celle de la neutralité scientifique. La deuxième, qui est au fondement de la première, nous vient d’un postulat philosophique. C’est l’idée selon laquelle la raison avancerait toute seule. Le monde des esprits fonctionnerait en vase clos, déconnecté de la matière et cette déconnexion serait même un préalable à la connaissance.


En bref, les scientifiques ne seraient pas des gens comme les autres, ils auraient la particularité d’être désintéressés et le pouvoir de s’arracher au monde pour développer des analyses objectives de ce monde. C’est la fameuse rupture entre le sujet et l’objet, première règle du jeu sociologique, à laquelle les féministes se sont, avec d’autres, attaqué pour la bonne raison que nous sommes à la fois sujet et objet de la recherche sur l’oppression des femmes puisque nous sommes les victimes de cette oppression, que nous vivons objectivement comme subjectivement (Delphy, 2001 : 232) et que c’est précisément à partir de cette position qu’ont pu être dévoilés les angles morts de l’analyse du monde sociologique notamment.

Bien que la critique des règles scientifiques instituées ait été amplement développée, et pas seulement par les féministes, et que peu de sociologues soient aujourd’hui « prêts à soutenir que leur activité est purement intellectuelle et totalement « désincarnée » (Balibar, 1992 : 170), il demeure que c’est toujours au nom de l’objectivité scientifique que les analyses féministes sont jugées trop subjectives, trop émotives, trop affectives et la plupart du temps tout simplement trop politiques… Pourtant, loin d’être neutres ou objectives, les analyses du social qui occultent la dimension sexuée des rapports sociaux[10] sont très exactement situées du côté des dominants. Sur ce thème comme sur bien d’autres, on ne peut être ni en dehors ni au-dessus du débat, pas plus qu’on ne peut être en dehors ou au-dessus des « classes de sexe ».

La neutralité, un des plus « sacro-saints présupposés de la recherche dite scientifique » (Descarries; 1994 : 29), au nom duquel il conviendrait, au risque de se faire exclure ou ghettoïser, de dépolitiser nos recherches, est une illusion. L’oppression des femmes est politique, la recherche sur ce sujet est elle aussi forcément politique. Cette affirmation est à mon avis l’une des manifestations les plus importantes de l’entrée du féminisme dans l’université. La recherche féministe s’est d’emblée inscrite dans le sillage d’une épistémologie critique des pratiques scientifiques dominantes à l’origine de la théorie du point de vue situé. Plutôt que de se dire objectives ou extérieures, les féministes ont contribué à démontrer que les regards scientifiques sont sociaux, situés dans le temps, dans l’espace, dans les classes produites dans et par les multiples rapports sociaux.


Cela veut dire qu’on ne peut pas tout voir ni tout savoir et que ce qu’on voit et dit est fortement déterminé par la position qu’on occupe. Autrement dit, nous travaillons à partir de « positions cognitives » (Delphy, 2001) et donc d’endroits précis des hiérarchies sociales qui donnent accès à des analyses limitées et partielles (Varikas; 1993), à un savoir inachevé.


Il est par conséquent primordial de se livrer à un exercice d’analyse de cette position occupée pour établir les limites de nos connaissances et de nos analyses. Cette démarche est d’ailleurs désormais présentée par de nombreux sociologues comme une étape essentielle du travail de construction de l’objet, comme le pré-requis d’une analyse non plus objective mais qui tend vers l’objectivation. Mais pourquoi réserver cette nécessité de réflexivité aux seules activités de recherche officiellement inscrites dans le champ scientifique, pourquoi ne pas l’étendre au « militantisme ». Autrement dit, l’enjeu de cette démarche n’est pas seulement celui de la validation scientifique de l’analyse produite mais aussi celui de la légitimité de cette analyse vis-à-vis de l’ensemble du mouvement et des militantes qui elles aussi analysent et avec lesquelles nous entretenons des rapports de pouvoir.

En tant que féministe étudiante à l’université, ma position est ambivalente. Je suis en même temps « membre inférieure » du champ scientifique et occupe donc une position dominée dans cet espace, et participante de la classe intellectuelle dominante, ce qui me place dans une position dominante vis-à-vis du mouvement. Or, la rupture avec une prétention à l’extériorité n’épuise sans doute pas le problème de la légitimité de mon activité de recherche vis-à-vis du mouvement.

Au sein du champ scientifique, la légitimité de mon travail est par ailleurs très précaire, si ce n’est toute entière à gagner, et ceci en partie parce que ma recherche est politiquement située. Mais c’est bien en tant que telle qu’il me faut tenter de lui conquérir une légitimité à force de rigueur et de « faire preuve » d’une bonne maîtrise des problématiques autres, celles des dominants, tandis que ceux-ci sont largement dispensés de connaître et encore plus d’utiliser les concepts et résultats des recherches féministes; preuve que nos activités de recherche s’inscrivent bien dans une dynamique de lutte et dans un rapport de force.

Mais cette dynamique ne ressemble-t-elle pas à celle qui prévaut lorsque nous militons dans des groupes mixtes?

Ce que je fais, en discutant avec les théories dominantes en sociologie des mouvements sociaux qui oblitèrent systématiquement le caractère sexué des mobilisations, soit la dynamique des rapports sociaux de sexe qui les structure pourtant fortement, se condamnant ainsi à ne rien comprendre aux mouvements féministes, est-il si différent de ce que je fais lorsque je milite dans les mouvements dits « alter-mondialistes » dont les courants dominants continuent d’annexer l’exploitation et la violence patriarcale au système capitaliste, cette fois-ci mondialisé. Je ne le crois pas. Il en est de même en ce qui concerne les discussions sur le terrain proprement féministe pour peu qu’un tel terrain existe. Les débats théoriques auxquels nous assistons et participons à l’université sont forts semblables à ceux qui animent le mouvement féministe. Je pense ici par exemple au débat actuel sur la prostitution. On y retrouve exactement les mêmes « tendances » et les mêmes oppositions, que ce soit sur l’échelle essentialisme-matérialisme ou sur la question de la place à accorder aux différentes oppressions.

Ces similitudes se conçoivent facilement quand on cesse de voir le monde scientifique comme un monde à part ou comme une bulle qui flotte au-dessus de la société.

La recherche sur les rapports sociaux de sexe (et qu’on parle d’études féministes ou d’études sur le genre a ici peu d’importance) n’est pas née toute seule d’une révolution des mentalités chez les chercheur-e-s mais bien dans le contexte du mouvement féministe des années 70 et grâce au rapport de force imposé dans la société dans son ensemble (Descarries, 1994 : 21). La recherche féministe n’a effectivement pas commencé avant le mouvement social,mais bien dans le mouvement social et les concepts avec lesquels nous travaillons ont été majoritairement « forgés en dehors de l’université, à commencer par celui de patriarcat » (Delphy, 2001). C’est donc bien du côté du mouvement et du rapport de force concret qu’il faut chercher l’origine de cette forme universitaire d’institutionnalisation du mouvement et de sa dynamique actuelle.

Ce qui nous amène à une dernière idée : la nécessité de se mobiliser aussi en dehors de l’université. On ne peut effectivement pas se contenter de lutter sur le terrain idéologique ou autrement dit ici sur celui de la recherche scientifique, bien que ceci soit indispensable. La production scientifique est bien l’un des enjeux culturels et politiques du monde contemporain (Balibar, 1992) et le champ scientifique, une des institutions de production et de reproduction de l’idéologie patriarcale, toute tentative pour y introduire des fissures est bien pour moi une vraie forme de militantisme ou d’engagement. Mais je suis aussi de celles qui pensent que l’idéologie n’est pas la cause ultime (la racine) de l’oppression et qu’il faut donc se mobiliser sur d’autres terrains…. Les changements réels ne viendront pas d’un changement exclusif des mentalités (Kergoat, 2000) et encore moins si les discours qui le visent restent réservés aux seules membres de la classe intellectuelle.

Bibliographie

Balibar F.(1992). « Y-a-t-il une science féminine? », dans F. Collin (dir.), Le sexe des sciences, Paris, Autrement

Bourdieu, Pierre (2001). Science de la science et réflexivité, cours du collège de France, 2000-2001, Paris, Raisons d’agir éditions

DESCARRIES, Francine, « Les études féministes … Nouveaux savoirs, nouveaux pouvoirs », Sextant.  Revue du Groupe interdisciplinaire d’études sur les femmes, Université libre de Bruxelles, Vol 2, été 1994, 19-32.

DELPHY, Christine (1998).  L’ennemi Pincipal.  Économie politique du patriarcat, Tome 1, Paris, Syllepse; (2001).  L’ennemi Principal.  Penser le genre, Tome 2, Paris, Syllepse.

DUNEZAT, Xavier (1998). « Ils changent, disent-ils », Nouvelles questions féministes, vol.19, numéros 2-3-4 / Recherches féministes, vol.11, No2, Université Laval, Groupe de recherche multidisciplinaire féministe, Québec, 1998, pp. 161-192.

DHAVERNAS Marie-Josèphe (1992). « Je ne suis pas celle que vous pensez », dans F. Collin (dir.), Le sexe des sciences, Paris, Autrement, 1992.

KERGOAT, Danielle et al. (1992). Les infirmières et leur coordination 1988-1989, Paris, éd. Lamarre

KERGOAT, Danielle (2000) « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », dans Helena Hirata et al. (Coord.), Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, pp 35-42

KERGOAT Danielle(2001), « Le rapport social de sexe. De la reproduction des rapports sociaux à leur subversion », Actuel Marx, no. 30, deuxième semestre 2001, pp 85-100.

GUILLAUMIN, Colette (1981). « Femmes et théories de la société; remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées », Sociologie et sociétés, vol. 13, No 2, pp. 19-31.

VARIKAS E.(1993). “Féminisme, modernité, postmodernisme : pour un dialogue des deux côtés de l’océan”, Futur antérieur, supplément, Féminismes au présent, Paris, L’Harmattan.

[1] Ce que précisément ici la pratique est venue infirmer.

[2] Parce qu’il y a bien une différence de niveau entre les objectifs politiques et la tactique à mettre en œuvre.

[3] On n’étudie pas ce qui n’existe pas. Toute théorie parle toujours d’un objet du monde, il peut être plus ou moins concret mais il y a toujours un objet, une chose que l’on expérimente au départ d’une conceptualisation. Par exemple, ce n’est pas d’abord théoriquement qu’on a découvert l’exploitation du travail domestique, elle a été empiriquement vécue, remise en cause, puis analysée. Ce qui explique que ce soient les féministes qui aient levé le voile sur ce thème. Par ailleurs, à l’autre bout de la chaîne, les théories produites à propos du monde, les visions du monde que l’on construit dans le champ scientifique ou ailleurs « contribuent elles-mêmes à la construction de ce monde » (Bourdieu, Choses dites, 1987, p.155). Les représentations font partie du monde et engagent des pratiques, pensons aux représentations racistes et sexistes, bien qu’elles soient des constructions idéologiques, elles participent à faire exister réellement des groupes dichotomiques, exhaustifs et hiérarchiques : des classes (blanches/non blanches; hommes/femmes).

[4] Au passage, il est amusant de voir qu’à l’université, on distingue les compétences des unes et des autres au regard de la composition de leurs travaux entre du plutôt empirique et du plutôt théorique, couple d’opposition qui rejoint sûrement d’une certaine manière celui dont on parle ici et qui participe très certainement de la division du travail dans la plupart des équipes de recherche.

[5] Cf., Danièle Kergoat, « division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe » dans Dictionnaire critique du féminisme, Presses Universitaires de France, 2000, pp. 35-44

[6] Je me suis d’ailleurs longtemps demandé à quoi référait l’expression si souvent employée de femmes de la base, je fais maintenant l’hypothèse qu’il s’agit d’une façon de désigner celles qui justement ne sont pas sensées avoir d’analyse de l’oppression.

[7] en divisant les militantes les unes des autres. Pour une analyse des effets de la division sexuelle du travail militant dans les mouvements sociaux sexués à hégémonie masculine, voir les travaux de Xavier Dunezat, cf., bibliographie.

[8] J’emprunte ce concept à P. Bourdieu, cf. bibliographie.

[9] Qu’il faut distinguer de son autonomie.

[10] Cette occultation peut prendre différentes formes de légitimation, l’une des plus courantes actuellement, me semble être le discours sur la sectorialité de la dimension sexuée :  c’est intéressant mais on ne peut pas évidemment pas parler de tout, cet aspect du problème, la question des femmes, a donc été laissé de côté.

Elsa Galerand,
Doctorante en sociologie , UQAM et Paris VII
Sous les directions de Francine Descarries et de Danièle Kergoat