Sur :  http://www.univ-paris-diderot.fr/Mediatheque…

A l’invitation de l’Observatoire de l’Egalité Femmes-Hommes de l’Université Paris Diderot, Françoise Héritier, Professeure honoraire au Collège de France, nous a fait l’honneur le 15 octobre dernier de tenir une conférence « Valence différentielle des sexes et domination masculine : comment en sortir ? ». Françoise Héritier, anthropologue sociale et « africaniste » comme elle se définit, analyse les systèmes de parenté, en structuraliste convaincue, héritière de Claude Levi-Strauss. Elle essaie de démontrer qu’ils sont des inventions culturelles qui brodent à partir d’une donnée biologique élémentaire (le rapport frère-sœur est différent du rapport sœur-frère). Cette valence différentielle des sexes, universelle, est inscrite dans la pensée de la différence qui comporte de fait une composante hiérarchique : inférieur/supérieur.
Elle est l’auteure de nombreux ouvrages et articles parmi lesquels :Les deux soeurs et leur mère : anthropologie de l’inceste, Paris, Éd. Odile Jacob, 1994 ; rééd. 1997. Masculin-Féminin I. La pensée de la différence, Paris, Éd. Odile Jacob, 1996 ; rééd. 2002. Masculin-Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Paris, Éd. Odile Jacob, 2002. Une pensée en mouvement, Paris, Éd. Odile Jacob, 2009.

Valence différentielle des sexes et domination masculine : comment en sortir ?

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Françoise Héritier et les lois du genre

L’anthropologue Françoise Héritier développe sa pensée sur l’organisation et l’origine du rapport hiérarchique entre les sexes.

Réalisation : Anne-France Sion

Production : CNRS Images 2009

durée : 49 mn

VIDÉO ICI

sur http://parite-fanchon.blogspot.com

Participer à la vie de la cité implique des choix, des obligations – souvent autant de profits humains, sociaux, politiques, intelligents. Dans l’absolu, quand fanchon s’est rendue dans une mairie pour la cérémonie rituelle des vœux de nouvelle année, elle rencontrait ce vendredi d’autres humain-e-s, des réseaux sociaux : par exemple des responsables d’associations de toutes sortes, des personnalités culturelles comme un poète fêlé ; bref elle a passé une bonne soirée. Ce qui était, dans l’absolu, bien préférable au choix de rester devant sa télé.
Si elle avait jeté ne serait-ce qu’un œil sur Télérama, le choix eût été une épreuve. Dans l’émission Empreintes, Annick Cojean (belle promesse déjà) proposait dès 20h(35 bien sûr) un documentaire sur Françoise Héritier. Merveilles manquées !
Il a fallu ce dimanche matin pour tomber sur une rediffusion, et le site de France 5 permet de voir la video pendant la semaine qui vient : à consommer sans aucune modération !

« Celui qui écoute un témoin le devient déjà », dit Annick Cojean. Il est donc important de ne pas manquer, et de ne pas oublier un document pareil.

On y voit une grande figure de ce siècle passé, « fille » choisie de Claude Lévi-Strauss et lui succédant, avec tous les titres portés par d’autres (plus souvent au masculin) : ethnologue, anthropologue, professeur émérite au Collège de France(où elle fut la seule femme, la deuxième). Le document évoque évidemment sa carrière et ses domaines de recherche. Mais elle se présente comme « anthropologue dans la cité » ; une femme. Et elle en dit et montre toute l’originalité – qu’on voit bien rarement avec des hommes scientifiques de ce niveau. Tout de son travail est en lien avec ce qui pourrait paraître anecdotique dans une vie quotidienne.

Comment ne pas retenir pour nos engagements ces phrases que F. Héritier prononce à dessein ?
« La connaissance rend sceptique et rend critique »
« Ce que l’esprit humain a créé, l’esprit humain peut le remplacer »

À retenir comme encouragement à combattre la primitivité intellectuelle et la brutalité des affirmations politiques simplistes de notre temps !

Voilà une femme comme de nombreuses femmes de son âge, atteinte par la maladie, qui accepte de se montrer changée physiquement, sur ses cannes, en train de vider une vieille maison de ses souvenirs dans des cartons. Qui ne connaît ?… Mais une femme épluchant des légumes devant une caméra, même non scientifique honoraire, c’est rare ! Enfin, amoureuse de chanson, on la voit sur un banc avec son médecin complice, évoquer Henri Salvador et les paroles de « ton père n’est pas ton père… », non incongrues en ethnologie.

Si des personnalités s’engagent dans la vie de la cité avec leur expérience et leur notoriété, c’est généralement pour le faire savoir. Mais on découvre, 20 ans plus tard, que F. Héritier avait été nommée présidente du Conseil national du Sida créé par F. Mitterrand. Bien loin d’un titre purement formel, cette fonction a permis à l’anthropologue féministe d’enquêter et d’agir.

Le bilan qu’elle en tire avec l’historienne Michelle Perrot est édifiant : le CNS a obtenu (entre autres) que la médecine pénitentiaire, dépendant du ministère de l’Intérieur, soit rattachée à la Santé (ministère, pas prison !). C’était la victoire du droit au secret de la vie privée, dont elles avaient découvert l’absolue nécessité après avoir rencontré des prostituées, des femmes détenues. Toutes deux soulignant que la plus forte privation de liberté a toujours été celle des femmes.

Voilà des universitaires-femmes qui ont mis leur savoir, leur expérience, leur autorité, au service d’un engagement féministe. C’est-à-dire au service, solidaire, des femmes dont elles font partie. Toutes deux soulignent que ce 20e siècle avec la contraception a permis aux femmes, si longtemps soumises, de devenir sujets agissantes de leurs vies.

Françoise Héritier, comme beaucoup de femmes, a porté des noms différents selon le cours de sa vie : et elle s’est fait ces noms-là successivement, sous lesquels nous l’avons connue au fil de sa carrière : Françoise Izard, puis Héritier-Augé, puis simplement SON nom : Héritier (un masculin ! mais ça n’empêche rien). Quels hommes célèbres ont eu à garder une notoriété avec des noms successifs, qui sont simplement d’usage ? (On avait déjà connu le cas d’Alice Picard, première « recteur », devenue Alice Saunier-Seïté, ministre)
Si elle avait gardé son nom sans porter celui de ses maris, on en aurait perçu toute la symbolique aussi, dans son domaine de recherche sur les filiations. Mais on la voit justement avec son ex et collègue, mais mieux que beaucoup de couples, retracer un bilan et parler avec intelligence.

Tous ces petits détails abordés en moins d’une heure ne marquent pas un grand écart entre une carrière professionnelle exceptionnelle et une vie de femme comme d’autres. Au contraire l’expérience de la chercheure nous incite à nous prendre en main, comme elle a utilisé son savoir pour aider les autres femmes.
Un détail parmi d’autres : elle n’hésite pas à faire remarquer que tout au long de sa leçon inaugurale au Collège de France, il y a 25 ans, elle libérait son angoisse et son trac en manipulant un mouchoir en boule… Même à ce niveau, une femme seule devant un auditoire d’hommes connaît la même expérience que les autres. Trivialité hors de propos ? non. Elle-même l’assume et nous invite à bouger.

Cette femme du commun et hors du commun a tenu à laisser une filiation et un lien pour l’action future : les associations de femmes gardent le souvenir ébloui – et amical – des interventions de Françoise Héritier pour les inciter à continuer, mettant son savoir à leur disposition comme outil de réflexion.

On l’avait retrouvée aussi parmi 200 intellectuels appelant à soutenir la candidate Ségolène Royal et démolissant, il y a deux ans dans Le Monde, les arguments misogynes.

AInsi n’y a t-il aucune excuse pour le genre qui chipote « oh non, JE ne suis pas féministe ». Ah bon ? et JE veux tout quand même ? S’il n’y avait pas eu de féministes, comment aurais-JE eu la contraception et mille petites libertés acquises difficilement ? Comment pourrais-JE espérer – un jour ?! – un poste, un salaire, une retraite, les conditions de vie que je mérite ?

Ces grandes universitaires si discrètes montrent l’exemple et nous incitent à « garder espoir dans la capacité humaine de changer » le monde.


Françoise Héritier souligne la nécessité d’abolir la hiérarchie homme-femme millénaire et en tous lieux : moyen de « rendre le monde meilleur, car c’est la première hiérarchie » et son abolition entraînera les autres progrès.
Elle nous invite à « l’espoir pour ce siècle », « une époque formidable ».

Optimiste en plus, par les temps qui courent… Il y a des femmes formidables ! à nous de les mériter. Engageons-nous ; et les filles, faites des études !

Voir ici :

Empreintes – Françoise Heritier

Propos recueillis par Emilie Lanez

Source: http://1libertaire.free.fr/FHeritier05.html

Cette anthropologue de renom, disciple de Lévi-Strauss, va faire grincer des dents *. Alors que l’époque salue la progression sociale des femmes, Françoise Héritier démontre que cette idée est fausse et qu’au contraire la suprématie masculine reste universelle.


Dans un précédent ouvrage, l’anthropologue Françoise Héritier démontrait que la différence des sexes est à l’origine de toute pensée. Elle racontait les premiers humains, observant la nature, regardant leur corps et découvrant qu’il y a du mâle et du femelle, du sperme et du sang, du jour et de la nuit, du chaud et du froid, de l’humide et du sec. Cette catégorisation binaire, faite « aux aubes de l’humanité », structure la pensée.
Aujourd’hui, la disciple de Claude Lévi-Strauss, professeur au Collège de France, va plus loin. Elle démontre que la suprématie masculine est universelle. Elle s’est immiscée au coeur de la modernité, elle est présente dans les techniques de procréation médicale, dans le débat autour de la prostitution, dans la parité. Un voyage vertigineux, où l’on découvre que l’archaïque est encore dans nos têtes.

LE POINT : Au début donc, le masculin et le féminin. Puis, très vite, le masculin qui domine partout, toujours. Comment la hiérarchie s’est-elle insinuée dans la différence des sexes ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Les observations, faites aux aubes de l’humanité, sont concrètes. Le sang est chaud et signifie la vie. L’homme ne le perd qu’accidentellement ou volontairement, en tout cas de manière active. Il est considéré comme constamment chaud. La femme perd son sang régulièrement, ce qui lui donne un caractère froid et humide, et elle le perd sans pouvoir l’empêcher, ce qui lui confère un caractère passif. Or, dans la plupart des sociétés, l’actif est masculin et supérieur au passif féminin. Le fait que ces catégorisations binaires soient hiérarchisées, au-delà de la simple différence, signifie que la hiérarchie provient d’une autre raison que ces différences sexuées.
En effet, parmi toutes les observations faites par nos ancêtres, il en est une particulièrement inexplicable, injuste, exorbitante : les femmes font leurs semblables, des filles comme elles, les hommes, non. Ils ont besoin des femmes pour faire leurs fils. Mais cette capacité de produire du différent, des corps masculins, s’est retournée contre les femmes. Elles sont devenues une ressource nécessaire à se partager. Les hommes doivent socialement se les approprier sur la longue durée pour avoir des fils. En outre, des systèmes de pensée expliquent le mystère de la procréation en plaçant le germe exclusivement dans la semence masculine. La naissance de filles est un échec du masculin, provisoire mais nécessaire. Dans cette double appropriation, en esprit et en corps, naît la hiérarchie. Elle s’inscrit déjà dans les catégories binaires qui caractérisent les deux sexes, car elles s’accompagnent nécessairement de dénigrement, de dépossession de la liberté et de confinement dans la fonction reproductive.

LE POINT : La domination du masculin serait universelle dans le temps et dans l’espace ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Notre grille de lecture est toujours celle, immuable, archaïque, de ces catégories hiérarchisées. Les sociétés, même les plus évoluées, sont marquées par la survivance de ce type de pensée, que j’appelle le modèle dominant archaïque.
Prenons un exemple. En avril 2000, le magazine Nature Neuroscience fait état d’une expérience portant sur la capacité à sortir d’un labyrinthe virtuel. La femme met 55 secondes de plus que l’homme. On montre, par ailleurs, que dans la réalité les femmes s’orientent par rapport à des critères sensibles, les hommes par rapport à des critères géométriques. Et, semble-t-il, rats et rates en feraient autant sur leurs territoires de chasse sans que cela ait d’effet sur le résultat respectif de leur quête alimentaire. On en conclut à une infériorité femelle, sur la base du postulat que savoir s’orienter rapidement selon des critères abstraits est supérieur à le faire plus lentement selon des critères concrets, car le rapide est supérieur au lent et l’abstrait au concret. Le jugement global n’est ainsi justifié que par rapport à une hiérarchie de valeurs archaïque et déjà présente dans la tête tant de l’expérimentateur que du lecteur. On voit là que prévalent des données sexuées, non questionnables. Il y a une bonne manière d’utiliser son cerveau – par les hommes – et une autre qui l’est moins – par les femmes.

LE POINT : N’y a-t-il pas eu des exemples de microsociétés fondées sur le matriarcat ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Non, le matriarcat est un mythe au sens propre. Les mythes ont pour fonction de justifier pourquoi les choses sont comme elles sont. Ils ne racontent pas une réalité historique antérieure, mais une histoire qui justifie que les hommes dominent maintenant les femmes et détiennent le pouvoir. On raconte ainsi des histoires de temps anciens où les femmes avaient le pouvoir et le savoir, mais les utilisaient fort mal. Ce qui justifie l’intervention masculine pour les remplacer.

LE POINT : Mais il existe des sociétés matrilinéaires…

FRANÇOISE HÉRITIER : La confusion est souvent faite entre le matriarcat primitif mythologique et les sociétés matrilinéaires, où les hommes ont le pouvoir, mais où la filiation se fait par les femmes. Un clan se reconnaît par la transmission de la filiation par les femmes, mais ce sont les frères des femmes qui ont le pouvoir. La transmission des biens et des fonctions s’y fait de l’oncle maternel au neveu, fils de la soeur.
Il existe quelques microsociétés de chasseurs-collecteurs dont on pourrait penser qu’elles sont égalitaires. Mais les décisions importantes, comme lever le camp, relèvent des hommes. Les femmes contribuent par la cueillette à 80 % de l’apport alimentaire nécessaire, mais c’est la nourriture apportée par l’homme, le produit de la chasse, qui est estimée et valorisée.

LE POINT : Quelques femmes illustres ont dirigé leur pays, dominé leur empire, régné… Cela ne contredit-il pas votre démonstration ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Ce sont des femmes d’exception, dont la conduite a été considérée comme masculine. Cela n’a rien à voir avec la situation des femmes ordinaires. Femmes d’exception par la naissance ou par l’occasion, telles Hatshepsout, qui fut pharaonne d’Egypte, Judith, Elisabeth Ire, Catherine de Russie, etc. Par ailleurs, pour les femmes ordinaires, il y a des situations et des moments où elles disposent d’une « chaleur » analogue à celle des hommes, qui peut les rendre dangereuses, qu’il s’agisse de fillettes prépubères ou de femmes ménopausées. La virginité ou le célibat des femmes sont ainsi considérés comme des situations paradoxales puisqu’elles détournent les femmes de leur fonction de reproductrices, ce qui leur donne parfois la capacité de se comporter en quasi-hommes, telles Jeanne d’Arc ou la Grande Mademoiselle (qui de plus jouissait d’une naissance noble) dans notre propre histoire.

LE POINT : Lorsque des pays évoquent le relativisme culturel pour justifier l’excision, la polygamie, le mariage forcé, etc., s’agit-il, selon vous, d’un paravent commode ?

FRANÇOISE HÉRITIER : La notion de culture est certes respectable. Mais elle recouvre des systèmes d’oppo-sition particulièrement remarquables entre peuples qui jouissent de cultures différentes, qu’il s’agisse d’art, de religion, d’architecture, de nourriture, de manière de faire, de politesse, etc. Toutefois, lorsqu’on se sert de l’argu-ment culturel pour récuser l’application des droits de l’homme aux femmes (argument dont il faut noter qu’il a été jusqu’à présent admis par les Nations unies), ce qui est remarquable, ce n’est pas la diversité des usages, des comportements, des convictions à l’égard des femmes selon les différents Etats qui se réclament de ce paravent, mais au contraire l’écrasante uniformité d’un seul et unique argument : les femmes appartiennent aux hommes et ne peuvent avoir comme eux le libre usage de leur sexualité, de leur corps et de leur esprit.

LE POINT : La nature féminine serait une construction intellectuelle. Pourtant, n’est-il pas vrai que les femmes sont plus douces, plus faibles, plus fragiles ?

FRANÇOISE HÉRITIER :Les femmes ont peut-être la voix ou la peau plus douce, que les hommes, quoique cela ne soit pas une généralité absolue. De la douceur objectivement repérable de la voix ou de la peau, on fait découler des qualités féminines de passivité ou de soumission, ce qui ne va pas vraiment de soi. Il s’agit bel et bien d’une construction intellectuelle. Le physiologique sert ainsi à justifier la valence différentielle des sexes. Ces traits dits féminins sont d’ailleurs généralement assumés, voire revendiqués par les femmes comme étant l’apanage de leur sexe, leur identité, leur valeur refuge. L’ensemble du corps social érige ainsi artificiellement en qualités « naturelles », qui ne pourraient donc être modifiées, ce qui n’est que l’effet d’un prodigieux dressage mental et physique, qui existe et se pratique depuis des millénaires.

LE POINT : Première brèche dans la domination masculine : la contraception. Que vous considérez comme une conquête plus importante pour l’humanité que celle de l’espace…

FRANÇOISE HÉRITIER : Dans la longue marche vers l’égalité des sexes, on a toujours pensé que l’éducation est première. C’est vrai, et je crois aussi en la nécessité de l’éducation à l’égalité dès la naissance. Mais il y faut un préalable, me semble-t-il, et c’est au XXe siècle qu’il a trouvé sa solution. Si les femmes ont été assujetties et dominées par le seul fait de leur fécondité et de leur aptitude à faire des fils aux hommes, c’est en leur donnant le droit institutionnellement reconnu de la contraception qu’on leur accorde le statut de personne libre. C’est le premier pas vers l’égalité des sexes.

Ce n’était pas là le but recherché. Cet effet de la contraception a été accordé aux femmes pratiquement par erreur, en tout cas par mésintelligence des suites. En effet, les méthodes contraceptives peuvent être masculines ou féminines. En privilégiant la contraception féminine, les législateurs ont suivi la pente habituelle qui délègue aux femmes tout ce qui concerne les enfants, sans prévoir les conséquences d’une telle décision. Car la pilule est vraiment désormais l’instrument fondamental de l’émancipation féminine.

LE POINT : Lorsqu’on s’occupe de sexualité féminine, c’est pour inventer la contraception. Lorsqu’on s’occupe de sexualité masculine, c’est pour fournir aux hommes du Viagra, un médicament qui décuple leur puissance…

FRANÇOISE HÉRITIER : Si le politique avait simplement voulu contrôler efficacement les naissances, le meilleur moyen eût été de prendre comme lieu de contrôle le corps des hommes. Mais c’est là une utopie ! La contraception médicalisée masculine est difficile à aborder en général et aussi dans nos pays, car elle est dans l’imaginaire masculin associée à l’impuissance et, toujours dans l’imaginaire, rien ne doit entraver l’acte sexuel masculin, où fécondité possible et plaisir sont mêlés. Si la contraception masculine est un échec, en revanche, le succès du Viagra est phénoménal dans le monde entier. C’est une substance dont l’usage s’inscrit dans la logique de la domination masculine.


LE POINT : Les technologies de la reproduction peuvent-elles modifier le rapport entre le masculin et le féminin ?


FRANÇOISE HÉRITIER : En elles-mêmes, absolument pas. Le professeur Jean-Louis David, initiateur des Cecos – Centres d’étude et de conservation des oeufs et du sperme -, s’étonnait qu’il n’y ait jamais eu de reportage dans la presse sur des couples ayant eu recours à l’insémination artificielle avec donneur (IAD) ou sur des enfants nés de cette façon. A l’inverse, les premiers enfants nés par fécondation in vitro et transfert d’embryon (fivete), comme Louisa Brown en Grande-Bretagne ou Amandine en France, ainsi que leurs parents, ont été surmédiatisés. La stérilité que la FIV permet de pallier est celle de la femme, il n’est donc pas choquant d’en parler. La stérilité palliée par l’IAD est masculine, elle est très mal vécue, le recours à un donneur doit rester caché aux yeux du monde. La stérilité du couple a toujours et partout été considérée comme quasi exclusivement d’origine féminine. Nous en voyons ainsi la trace dans notre propre système de valeurs. La technologie, même la plus sophistiquée, se coule aisément dans ce schéma archaïque de la domination masculine, y compris conceptuelle.

LE POINT : Et le clonage ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Le clonage ne modifiera en rien le rapport de domination. Si le clonage était réservé aux hommes, il leur faudrait se procurer des ovules de femmes dont on ôterait le noyau féminin et des utérus pour y placer l’ovule, dont le noyau a été remplacé par une cellule somatique masculine. Dans cette optique, le corps des femmes serait instrumentalisé. Elles seraient esclaves des intérêts masculins. A la limite, pour poursuivre dans la science-fiction, seules les femmes pourraient s’autoreproduire. Il suffirait de ponctionner un ovule, de l’énucléer, de remplacer le noyau par une cellule somatique prélevée sur leur organisme et de réimplanter le tout dans leur propre utérus. Une société pourrait être ainsi constituée uniquement de lignées féminines clonées différentes, à condition de conserver quelques paillettes de semence congelée pour renouveler de temps en temps l’espèce. Le genre masculin pourrait ainsi disparaître. Ce serait le triomphe absolu du privilège exorbitant de la féminité, non plus de produire le différent mais de se reproduire exclusi-vement, dont l’histoire de l’homme montre qu’il a toujours voulu l’asservir et s’en servir. Pour ma part, je pense que les gouvernements ont eu raison d’interdire le clonage reproductif, non pas parce qu’il est attentatoire à la dignité humaine, mais parce qu’il est attentatoire à la nécessaire reconnaissance et au nécessaire recours à l’altérité pour la constitution du social.

LE POINT : Vous prenez vigoureusement position dans le débat en cours autour de la prostitution, qui oppose les partisans d’une réglementation aux défenseurs de l’abolition. Vous rejetez ces deux positions ?

FRANÇOISE HÉRITIER : On objecte toujours qu’en matière de prostitution il n’y a rien à faire, qu’il s’agit d’un mal nécessaire, que c’est le plus vieux métier du monde, etc. Pourquoi ? Je réponds à cela qu’il s’agit simplement du fait que, par un accord tacite et dans tous les pays du monde, tout le monde s’accorde à penser que la pulsion sexuelle masculine n’a pas à être contenue, qu’elle doit suivre son cours, la seule limite étant celle de la convention sociale qui veut que l’on ne peut normalement user du corps des femmes qui sont sous le contrôle et l’autorité d’un autre homme, père, frère, mari – sauf en cas de guerre où l’attentat au corps de la femme est aussi une atteinte à l’honneur de l’homme ou à celui de la famille.
On trouve normal que les jeunes gens jettent leur gourme, que les hommes s’épanchent dans des corps accueillants, parce qu’ils ne peuvent pas se retenir, que leur désir est irrépressible. Ce postulat inquestionnable est faux. C’est donc lui qu’il faut remettre en question, par l’éducation certes, mais aussi progressivement en maîtrisant de l’intérieur tous les systèmes d’expression tels que la publicité qui exploitent à la fois l’idée que le corps des femmes est offert et appartient à tous les hommes et que cette appropriation est leur droit d’homme parce que la pulsion sexuelle masculine est absolument licite et n’a pas à être maîtrisée.

LE POINT : Et là, vous notez qu’un homme public est un homme de pouvoir, une femme publique, une prostituée ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Ce paradoxe terminologique a été relevé par l’historienne Michelle Perrot. C’est un chiasme parfait. La femme publique est celle qui fait de son corps le déversoir des humeurs sexuelles d’individus singuliers, activité considérée comme basse et méprisable. L’homme public est celui qui consacre sa pensée, son action, sa vie à l’action politique conçue comme une oblation au bien de la société.

LE POINT : Revenons à la prostitution. Quelle réponse apportez-vous ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Il faut apprendre aux enfants que la pulsion sexuelle des hommes n’est pas irrépressible et que nombre d’entre eux savent la canaliser. Il faut aussi admettre que le désir féminin, quoique occulté, existe et qu’il a toujours été férocement réprimé, même s’il l’est moins à notre époque dans nos sociétés occidentales. Il faut aussi faire comprendre très tôt la différence entre pulsion et désir pour un partenaire choisi.
Mon point de vue est qu’il n’y a pas de prostitution libre dans la mesure où elle n’existe que comme réponse à une demande qui tient à ce caractère inquestionnable de l’irrépressibilité et de la liciéité de la pulsion masculine. Par ailleurs, la punition du client n’est pas envisageable comme moyen éducatif tant que rien n’est fait pour faire comprendre aux intéressés qu’user, contre argent, du corps de quelqu’un est un abus de pouvoir.

LE POINT : Le paysage du masculin/féminin que vous dressez est bien sombre. Le politique peut-il le modifier ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Le politique ne se saisit guère de la question et, quand il le fait, il lui apporte des réponses insatisfaisantes. Comme l’instauration de la parité dans la Constitution et par la loi, qui reconnaît ainsi institu-tionnellement une différence naturelle, fondamentale entre les sexes. Plus généralement, les mesures qui cherchent à établir l’égalité sont des mesures de rattrapage : rattraper un retard, rattraper celui qui est devant. Cela serait peut-être possible dans un système inerte où celui qu’on doit rattraper reste sur place. Ce n’est pas le cas. On le voit par exemple dans les astuces électorales mises en place pour empêcher concrètement la parité de se faire dans nos assemblées. En fait, les mesures efficaces seraient celles où l’on ferait se rapprocher les activités des deux sexes et non l’un courir derrière l’autre.

LE POINT : Par exemple ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Je me félicite de ce point de vue de l’instauration d’un congé de paternité, signe avant-coureur, je l’espère, d’autres gestes plus efficaces. Il faut croire en l’efficacité des symboles pour parvenir au changement dans les esprits, même si ce changement, pour être universel, devra encore prendre quelques milliers d’années. Mais quelques milliers d’années pour l’humanité, ce n’est rien.

* « Masculin/féminin, volume II. Dissoudre la hiérarchie », de Françoise Héritier (Odile Jacob, 220 pages, 24,50 euro).

Françoise Héritier Elle est née le 15 novembre 1933 à Veauche (Loire). Anthropologue célèbre, ses travaux ont porté le plus souvent sur la parenté, l’inceste, la violence et la symbolique des corps. Ses ouvrages principaux : « L’exercice de la parenté » (Seuil-Gallimard) et, chez Odile Jacob, « Les deux soeurs et leur mère », « De l’inceste », « Masculin/ féminin, vol. I, La pensée de la différence », « De la violence I et II » et « Contraception : contrainte ou liberté ».

Le lien d’origine : http://www.lepoint.fr/edito/document.html?did=122421