par Jacqueline Julien- Bagdam Espace lesbien, Toulouse.

sur http://www.bagdam.org/articles/naitre.html

Conférence du 2 mars 2002, donnée à la demande de l’association  » Femmes-sages-femmes d’Aquitaine « . Un public hétéro, dont qques hommes – aucune lesbienne déclarée. Ont bien écouté.


La question-titre, vous le savez peut-être, paraphrase la célèbre maxime de Beauvoir dans Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme, on le devient ». Cette phrase émise en 1949 a claqué comme un coup de tonnerre dans un ciel tranquille, ou qui croyait l’être, et fut une illumination pour des millions de lectrices. Beauvoir ne l’avait pas conçue d’ailleurs comme une maxime ou un aphorisme. Dans cet énoncé apparemment si simple, mais aux immenses conséquences, elle rassemblait génialement tout ce que son travail lui avait confirmé – que LA FEMME est une construction sociale, utile à la société patriarcale, mais en aucun cas une donnée de nature Objective.



Une telle affirmation allait et va toujours à contre-courant de tout ce qu’on fait croire aux femmes :


– qu’elles SONT des femmes, et pour cela, habilitées depuis la naissance et par naissance à aimer les hommes, à chercher leur compagnie, leur approbation, leur désir ;
– qu’elles sont des Femmes, définies selon les dictionnaires comme « femelle de l’espèce humaine », « personne de sexe féminin »… L’homme, lui, n’étant jamais défini en première entrée comme personne de sexe masculin ni comme mâle de l’espèce humaine mais comme « être appartenant à l’espèce animale la plus évoluée de la Terre ». (Dans ce genre de déf. on ne saura jamais si sa femelle a droit elle aussi d’accéder au statut d’espèce animale la plus évoluée !).


Le fait est que la Femme est toujours définie par rapport à l’homme, étalon absolu, comme tous les étalons, de ladite espèce humaine.
Ce préambule a pour utilité de cadrer – très vite, il y aurait tant à dire mais ce n’est pas le seul Sujet de cette intervention -, d’esquisser le paysage qui attend la petite fille lorsqu’elle vient au monde. Un paysage dans lequel inlassablement on lui répétera que son destin – biologique donc social, biologique donc sexuel, biologique donc affectif – est d’aimer les hommes. Or les nombreux exemples de résistance à ce destin chez certaines petites filles un peu rétives à jouer aux poupées Barbie, et qui pour cela inquiètent leurs parents, tendent à démontrer que les choses ne vont pas si facilement de soi, ne sont pas aussi tracées.
Si le biologique était un automatisme, il n’y aurait aucune exception à la règle, et on ne rencontrerait aucun cas de résistance. Mais IL Y A des exceptions et on rencontre des résistances. C’est à partir de ça entre autres que Beauvoir a pu s’engouffrer pour formuler son célèbre constat : la femme est construite femme. Autrement dit, « être » femme n’aurait en soi aucune signification particulière (pas plus qu’être noire ou blanche) s’il n’y avait pas une nécessité sociétale qu’elle le « devienne ». Dans cette nécessité, il y a le binôme auquel on veut lier son fameux destin automatique, c’est-à-dire le mâle de l’espèce humaine, l’homme qu’il lui faudra aimer pour assumer les nécessités de la procréation. Dans cette utilité de « devenir » femme est donc incluse « l’évidence » de devenir hétérosexuelle.


En somme, en ligne directe depuis la phrase de Beauvoir dénonçant toute objectivité biologique, naturelle de l’être femme, nous pourrions énoncer logiquement :
On ne naît pas hétérosexuelle, on le devient.
En tout cas on essaie. (!)
Au-delà du refus de jouer à la poupée, Barbie ou autre, que va-t-il se passer pour la petite fille qui renâcle à Devenir une Femme ? Qu’est-ce qui va lui tomber dessus ? D’abord, le mélange des genres. On va la traiter de garçon manqué.
Normalement il y a deux genres prescrits : le masculin et le féminin. Alors qu’est-ce que c’est que ce genre, qui n’est ni l’un ni l’autre ? La fausse-petite-fille-garçon-manqué va donc se sentir ratée. Oh parfois fière de l’être, mais dans un orgueil outragé dont la blessure se refera sentir tôt ou tard. En règle générale, ces soi-disant « garçons manqués » se sentent mal, d’autant qu’elles ne savent pas pourquoi. Je vous cite un témoignage :


« Durant mon adolescence, j’ai été hantée par un malaise, une peur d’être prise pour ce que je n’étais pas et la crainte d’être dévoilée dans ce que j’étais : une fille qui se sentait fille en sachant qu’elle n’était pas une fille. Ce mot « fille » avait deux sens pour moi à l’époque. Lorsque fille signifiait appartenance à un groupe défini par son genre et son sexe replacé dans une opposition/complémentarité fille/garçon impliquant un comportement social et hétérosexuel, je n’étais pas une fille. Or, les autres filles avaient tendance par de petites remarques à me renvoyer du côté des « garçons » lorsque je montrais trop de passion pour elles ou un comportement inadapté pour une fille. Bien que n’ayant pas conscience à l’époque d’être lesbienne, je ne voyais pas pourquoi je ne pouvais pas être une « fille » et me comporter comme je le faisais ».
(Ingrid Renard, Attirances)


Bien sûr, elle ne voyait pas pourquoi. Mais on ne tarderait pas à lui (en) faire voir. Une fille POUR être fille doit se comporter en fille, autrement dit être, ou se préparer à être le pendant de l’homme – l’étalon fameux de l’espèce humaine. Pas d’échappatoire possible. Pas de solutions prévues pour qui ne veut pas et ne peut pas s’y conformer. Dans ce sens, la petite fille qui n’est pas un fille au sens où on l’attend (au tournant), ensuite la jeune fille qui se sent « autre chose » qu’une future fiancée-épouse-et-mère, va avoir elle aussi devant elle un sacré travail de construction. Ou plutôt de déconstruction. Car pour bâtir son identité, son Je, il va falloir qu’elle se bâtisse d’abord en creux, par défaut. « Je ne suis pas dans le désir des hommes », alors dans quel désir suis-je?

Avant de s’autoriser à ce que son non-désir devienne un désir Autre, un désir en soi, elle va passer par un véritable désert d’identification : rien n’est fait autour d’elle pour illustrer ce désir Autre. Autant celle qui joue le jeu ou se croit naturelle dans son désir pour les hommes n’aura qu’à piocher dans le tas pour se reconnaître, se voir légitime, autant celle qui pour X raisons ne peut pas s’identifier dans ce projet qu’on a pour elle (ce soi-disant destin), va foncer droit dans l’inconnu.
De plus, cet inconnu qu’elle perçoit, même si elle n’a pas de mots pour le dire, c’est un futur d’illégitimité, c’est la marge, l’exclusion. Combien ont pu résister longtemps devant la peur d’être rejetée à la marge ? La plupart prennent un petit ami pour donner le change, s’inventent un fiancé et même finiront par se marier, avec enfants.


Il y en aurait long à dire sur les batailles qu’auront à mener ces adolescentes qui se sentent et sont perçues non-conformes. Sur les désespoirs silencieux, les révoltes incomprises même par elles-mêmes tant qu’elles ne se seront pas constitué une individualité, tant qu’elle n’auront pas nommé cette individualité…
Car avant de parler vraiment de sexualité lesbienne, encore faudrait-il qu’elle advienne ! Entre le moment ou une jeune fille « se sent » lesbienne et celui où elle le sera, où elle pourra même se dire lesbienne, sans parler encore de pratiquer une « sexualité », elle aura eu à faire, comme je l’ai dit, tout ce travail au corps, au cœur de la société qui la veut Femme – donc hétéro. Il y aura eu l’affrontement et tout son stress, ou le refoulement avec son cortège de non-dits, de honte, de clandestinité, il y aura eu l’homophobie subie, bien entendu aussi lesbophobe, exprimée dans son entourage.
Cette homo/lesbophobie s’exprime sans relâche, larvée et rampante, ou carrément affichée et haineuse : du plus intime – les parents, la fratrie, les copines ou copains -, au plus général – la culture, l’enseignement, en somme la société tout entière.

Enfin, est-il utile de vous rappeler qu’à longueur d’ondes, de colonnes, de pages, d’images, de films, sans parler de la pub et des émissions télé, martelée, pilonnée, il est question de LA sexualité. Et que LA sexualité est entendue « naturellement » en tant qu’hétérosexualité. Comme c’est la norme, et que celle-ci est hétérosociale, personne ne s’en aperçoit. Enfin… presque personne !
Le dernier numéro de L’Express, pour ne citer que ce qui vient de me tomber sous la main, c’est – avec titre en page de couv. : « Une étude scientifique inédite sur l’amour au quotidien – Enquête sur la vie sexuelle en France ». J’ouvre, je lis : comme prévu LA vie sexuelle est bel et bien affichée, en large en long en travers, comme celles des hommes et des femmes. Ah non tiens, une petite allusion quand même aux couples gays, mais à travers ce que le sida a changé dans les pratiques, depuis que ces pauvres hétérosexuels sont eux aussi touchés par la pandémie. Et puis il n’est question que d’homosexuels, et les lesbiennes sont juste citées en tant qu’homosexuELLES, encore une fois comme simples « pendants » de l’Homme, cette fois homo. Mais je reviendrai sur cette nuance entre les termes d’homosexuelle et de lesbienne.

N’empêche, me direz-vous, c’est déjà beau que dans cette « étude scientifique » sur la « vie sexuelle en France », on ait pensé à interroger qques homos. D’ailleurs est-ce que ça ne va pas mieux, côté image, représentation ? La Gay Pride, des émissions télé, des enquêtes dans la presse, qques films à problématique homo ou lesbienne, et jusqu’à la pub qui se permet de mettre en scène… non pas des lesbiennes, mais des femmes qui jouent à être lesbiennes, belles selon les critères attribués à la féminité… On assiste à un effet qui pourrait même être taxé d’effet-mode. Dans plus d’un film un peu branché, il y a maintenant « la » scène lesbienne. Un baiser par-ci (comme dans Huit femmes, entre Fanny Ardant et Catherine Deneuve, dont l’invraissemblance laisse perplexe), des regards appuyés par-là, et jusqu’à des scènes de lit censées représenter LE désir lesbien. C’est même parfois exceptionnellement réussi, comme dans Mulholand Drive, où pourtant, là non plus, on ne croit pas une seconde à ces personnages de femmes en tant que lesbiennes.

Côté politique, les lesbiennes elles-mêmes ont heureusement fait de furieuses avancées dans la visibilité, et une aspirante lesbienne qui sait chercher, qui VEUT trouver, trouve : elle trouve un mensuel d’infos, de culture et de société, un festival de cinéma, elle trouve des associations dans à peu près toutes les grandes villes, des livres, dont beaucoup de polars écrits par des lesbiennes avec héroïne lesbienne, des écrits et des rencontres politiques et culturelles, des recherches universitaires – ces dernières encore balbutiantes car toujours noyées dans les études féministes, d’ailleurs rares en France -, elle trouve enfin qques bars ou restaus tenus par des lesbiennes (mais surtout à Paris et grandes villes, et jamais dans les proportions commerciales de l’affichage gay, tout simplement parce que les lesbiennes étant quand même des « femmes », leur capacité d’investir l’économie est toujours plus problématique que pour les hommes, fussent-ils homos.)


Mais nous en étions restées à la construction d’une identité lesbienne, c’est-à-dire à la déconstruction d’un destin hétérosexuel présenté comme allant de soi.
En dépit de ce qu’on appelle des avancées, cernées de près de toute façon par la violence généralisée faite aux femmes en général, et la réalité épaisse de l’hétérocentrisme, les jeunes lesbiennes ont intérêt à avoir une âme de battante, et aussi beaucoup de chance !
La réalité que nous appelons épaisse, c’est qu’en 2002 des milliers d’adolescentes se croient encore cinglées d’être attirées par des filles, et se sentent toujours culpabilisées ou angoissées par leurs attirances. Cette culpabilité, amplifiée par un entourage sourd et aveugle ou menaçant (qui sont deux versants d’une même violence, d’une même négation), peut les amener au suicide ou à des comportements suicidaires (c’est également vrai pour les jeunes ados homos). Dans le cas où ces adolescent-es survivent, comment voulez-vous que LA sexualité, cette fois la leur, se développe tout de suite dans la plénitude ?
Vous me direz que le parcours d’une adolescente, mettons hétérosexuelle ou qui se croit telle, aux prises avec la sexualité obligatoire qui est celle des hommes, de leurs attentes et de leur imaginaire exclusif de pénétration, ne sera pas simple non plus. Et ne parlons même pas, sauf si vous le désirez, de la violence qui est à la clé dans cet imaginaire et qui s’exerce dans leurs pratiques.

Je reviens pourtant sur ce pour quoi vous avez bien voulu nous questionner, et peut-être aussi vous questionner. Sur cette ou ces sexualités qui ne sont pas LA sexualité hétéronormée.
Comment ça marche ? Comment apprend-on qu’on est lesbienne ? Comment veut-on l’être ? Car, vu tout ce qui vient de se dire sur les difficultés d’identification, je peux vous affirmer que quelle que soit la force de conviction de notre attirance pour des filles, puis pour « des femmes », il faut le DECIDER, il faut, oui, devenir lesbienne.
J’ai évoqué la chance, plus haut. La « chance » en effet va pallier dans certains cas le manque de références sociales et culturelles. Cette « chance », ce sera un modèle – une modèle – rencontrée sur le chemin de notre vie. Une prof, une aînée, une qui aura déjà ouvert son chemin dans la broussaille. Cette modèle sera peut-être perçue dans le mystère ou l’inconscience (quand il n’y a pas encore de mots pour se dire), mais l’effet sera décisif pour une prise de conscience ultérieure. D’ailleurs des femmes mettent parfois des années pour s’autoriser cette prise de conscience, et là encore la chance – en l’occurrence la bonne personne rencontrée au bon moment – prend l’aspect d’une fulgurance, d’une révélation existentielle. Nous en connaissons tant, de ces femmes mariées et mères, qui un beau jour, se révèlent – il faudrait dire « se réveillent » – dans un désir soudain, impérieux, pour « une autre femme » !
Pour revenir aux jeunes, je voudrais vous lire cet autre témoignage sur l’effet longue durée produit par ces modèles du « hasard » pour des lesbiennes en quête d’identification.


« Qui pense encore à vous, Mademoiselle Az, antiquaire dans ma petite ville chez laquelle j’allais (…), accompagnée de mon copain Loïc ? Nous étions l’un et l’autre fascinés par le décor, lui par les meubles et objets anciens dont elle prenait le temps de nous conter l’histoire, moi par le costume-cravate et la coupe à la garçonne de cette femmes imposante, à la voix si douce, qui nous accordait plus d’attention qu’aucun autre adulte. (Moi) je pense encore à vous, car vous avez été, lorsque j’avais dix ans, la première image de notre différence. »

(…)
« Etes-vous encore vivante Mademoiselle Fx, prof de gym au lycée ? (…) La qualité de votre enseignement, la gloire qui vous entourait (internationale de hand-ball et de volley) ne vous protégeaient pas de l’ostracisme de vos collègues, ni du harcèlement de la surveillante générale (laquelle voyait d’un mauvais œil la passion que vous vouait l’une de ses nièces). Vous faisiez « salle de gym à part », la seule prof partageant votre espace et affichant sans vergogne son amitié pour vous, étant, et ce n’était certainement pas un hasard, une femme juive, rescapée des camps de la mort. Les autres profs préféraient s’entasser à quatre dans une salle séparée, de peur d’être assimilées à votre réputation de femme ayant « des mœurs spéciales » et de côtoyer votre allure de jeune garçon, toujours en pantalon et semelles de crêpe, cheveux en brosse. (…) À la manière dont vous étiez traitée, nous avons appris ce qu’était la discrimination. »
(Evelyne Rochedereux, Attirances)


Cet hommage rendu est d’autant plus pertinent qu’il s’adresse à celles qui ont toujours été le plus violemment stigmatisées par le monde hétéro, celles qui, selon les époques, sont traitées de « jules » ou de « camionneuses ». Car s’il s’agit de se moquer des lesbiennes, on pense toujours à celles-là, les « masculines ». Et même si on ne sait rien d’elles, rien de leurs pensées, de leur désirs, de leur manière d’aimer, c’est ce côté apparemment masculin qui va être brocardé (cf. la caricature d’Amélie Mauresmo dans les Guignols de l’info qui, au-delà de leur volonté pathétique de se croire légitimes, au nom du rire, a démasqué leur violence contre une femme qui ne leur est pas sexuellement soumise).

Je passerai sur le « Qui fait l’homme, qui fait la femme ? », et pourtant c’est bien dans le sujet aussi, tel qu’il est délimité par l’hétéro-imaginaire : hors du « modèle » masculin-féminin, point de salut.
Dans le magasin, nous avons aussi l’article « miroir ». Les femmes qui font l’amour ensemble sont alors des êtres restés au stade infantile, qui chercheraient dans l’autre, dans « la même » leur propre reflet. Mais c’est bien sûr ! On cherche la même, sans doute par manque de courage de se coltiner le coït, seul digne de constituer le vrai passage à la VRAIE altérité.
N’empêche, elles sont si charmantes ces petites… Un photographe, Hamilton, en avait même fait sa marque de fabrique, maintenant d’ailleurs bien ringarde : adolescentes en fleur enlacées dans des postures aussi douces que suggestives derrière des voiles rêveurs de couleur pastel (images qui ont d’ailleurs inspiré, un temps, les pubs de Cacharel). Images en miroir, oui, car les filles représentées ont le « même » corps, la même minceur standard, le même look « féminin-cheveux-longs-et-soyeux ».

Sexualité immature donc, pudique, voilée (mais par qui, par elles ou par le voyeur imaginaire ?), un peu perverse dans son côté inabouti et finalement escamotée. Mais ces douces créatures pour pédophiles refoulés ne perdent rien pour attendre…
Dois-je parler ici de la pornographie ? Certainement, mais seulement pour vous dire qu’elle n’est que la partie voyante d’une haine et mépris aux profondeurs abyssales.
Ces femmes-enfants d’Hamilton, plus les pubs branchées, plus les fantasmes de lesbiennes lipstick (belles comme de VRAIES femmes) participent de cette pornographie. Quant à la sexualité soi-disant lesbienne représentée en vidéo pornographique, elle est simplement celle qui avoue tout haut cette peur d’une sexualité féminine « impossible ». Impossible sans le regard et l’intrusion massive de l’homme. Les scènes de cul imaginées entre deux femmes dans les films X, outre qu’elles ne sont pas crédibles – mais ce n’est pas le souci des pornographes -, ne sont jamais jouées en solo. Toujours, selon le même ressort phallocrate, un mâle s’en mêle, et… participe.

Alors quelles représentations peut assumer une sexualité hors norme, et pour cela incodifiable ? Bien sûr les nôtres, créées par nous-mêmes et pour nous-mêmes, patiemment, depuis des décennies. Mais c’est bien peu, des décennies face à des millénaires de patriarcat ! Et qu’il est dur de voir nos sœurs en hétérosexualité, subir encore une telle ignorance de leur propre jouissance.
Vous allez trouver qu’on exagère. Mais alors ce sont les statistiques qui exagèrent aussi. Nous savons que la majorité des femmes au monde ne connaissent pas et ne connaîtront jamais leur corps autrement que frigide (c’est hélas un bon révélateur de résistance), bafoué, méprisé, dominé, manipulé à l’aune du seul « plaisir » censé être celui de la pénétration d’un pénis. Ces « femelles de l’espèce humaine » sont des mortes vivantes, en tout cas veuves à jamais de tendresses, de troubles, d’attentions, quand elles ne subissent pas tout simplement un viol conjugal répété parce que autorisé, assorti de violences verbales, mentales, de coups physiques (qui sont aussi une violence mentale).
Plus légèrement, l’ignorance où sont tenues de nombreuses hétérosexuelles sur leur propre corps et ses ressources va s’exprimer de manière naïve – et nous l’avons de nos oreilles entendu – nous demandant mi-timides, mi-intriguées : « Mais pourquoi vous aimez porter les ongles courts ? ». Ainsi cet organe tellement subtil et tactile qu’est la main, que sont les doigts, n’ont jamais été perçus ou vécus par elles comme instrument possible et infini de plaisir. Quant à nous, la réponse est :


– que ce plaisir donné et reçu n’est pas un plaisir qui veut faire mal à nos merveilleux intérieurs : c’est pourquoi nous coupons nos ongles !
Est-ce à dire que la sexualité lesbienne est seulement toute douceur et effleurements, à la manière des images édulcorées et floues de ce Hamilton ? Non bien sûr : le désir de faire du bien à l’autre et à soi, totalement, n’exclut ni la force, ni la passion, ni cette fulgurance que j’évoquais tout à l’heure.
Le désir est deux fois maître de lui, dans une relation lesbienne. Ça n’empêchera pas les chagrins, les ruptures ; mais chaque fois, réitérée, reviendra la confirmation d’agir pour soi, et non au-dessous de soi, de ses capacités. Il y a une anticipation désirée et un inconnu accepté. Car cet inconnu-là ne fait plus peur. Ecoutez ça :

(…)

On ne peut pas prévoir si l’état du monde
basculera avec nous dans la saveur et le
déferlement des langues. Rien n’est prévu
pourtant la blouse est entrouverte, la petite
culotte à peine décalée de la fente et pourtant
les paupières closes et pourtant les yeux de
l’intérieur sont tout agités par la sensation de
la douceur des doigts. On ne peut pas prévoir
si les doigts resteront là, immobiles, parfaits,
longtemps encore, si le majeur bougera ô à
peine sur la petite perle, si la main s’ouvrira en
forme d’étoile au moment même où la douceur
de sa joue, où son souffle au moment où tout
le corps de l’autre femme appuiera si fort que
le livre qui servait d’appui glissera sous la
main, la main, au moment où l’équilibre sera
précaire et que les cuisses se multiplieront
comme des orchidées, on ne peut pas prévoir si
les doigts pénétreront, s’ils s’imbiberont à tout
jamais de notre odeur dans le mouvement
continu de l’image.

Rien n’est prévu car nous ne savons pas ce
qui arrive à l’image de l’état du monde lorsque
la patience des bouches dénude l’être. On ne
peut pas prévoir parmi les vagues, la
déferlante, la fraction de seconde qui fera
image dans la narration des corps tournoyant à
la vitesse de l’image.

On ne peut pas prévoir comment la langue
s’enroule autour du clitoris pour soulever le
corps et le déplacer cellule par cellule dans
l’irréel.

Nicole Brossard, Under Tongue, poème bilingue. [La version française de la version anglaise est celle de la poète, québécoise.]

Quant à se projeter dans l’Autre comme dans une même, une pareille au même, rien n’est plus éloigné de nos pratiques de désir. L’autre, même si femme, donc soi-disant « comme » nous, est un continent à découvrir, un mystère total, chaque fois. Et s’il faut dire « les » sexualités lesbiennes, c’est qu’elles sont aussi multiples que nous sommes multiples. Il n’y a de rôles que librement vécus par nos préférences. Ces goûts, ces préférences, nous n’en sommes pas totalement maîtresses : qui peut se targuer d’avoir maîtrisé le courant de sa vie, de ses origines familiales, sociales ? Mais nous nous sommes adjugé l’espace et l’indépendance de les explorer, pour notre plaisir. De questionner nous-mêmes ces goûts, ces préférences, sans l’obsession de réponses toutes faites.

Pourquoi suis-je « plutôt féminine » ? Pourquoi celle qui me plaît l’est tout autant mais si différemment ? Parce qu’au fond je sais bien, moi, que le féminin n’est qu’une traversée des apparences, que ma sexualité de lesbienne n’est pas superposable à la seule catégorie du féminin. Ni du masculin d’ailleurs ! Alors pourquoi les fameuses « lesbiennes masculines » tellement vilipendées me touchent-elles tant ? Pourquoi ces modernes dandies sont-elles aussi mes amantes et amies potentielles ? Parce qu’elles incarnent aussi ma liberté, que je connais et que j’ai explorée comme elles, à ma façon. Et que j’aime reconnaître ça, chez une lesbienne.
Toutes les lesbiennes que je croise ne seront pas toutes mes amantes. Mais ma vie est bâtie sur la potentialité de ce désir, sur l’autonomie d’un tel désir.
Nous nous reconnaissons vite, oh pas seulement pour les codes que nous adoptons, par les vêtements ou accessoires ou les chaussures portées (!), ni par la coupe de cheveux, ni même par les ongles courts (! – un indice tout de même…), non, rien n’est aussi simple ou simpliste.

Si nous nous reconnaissons, c’est beaucoup plus par la perception de cette Autonomie chez l’autre – conquise à grand prix parfois -, de cette indépendance qui consiste à ne pas attendre, et en aucun domaine, l’approbation des hommes.
Alors ce sera une démarche peut-être, une volonté dans toute l’allure, c’est aussi et surtout le regard, de ces regards échangés qui ne dévient pas, qui se plantent bien droit dans votre propre regard et avec une attention extrême.
Je vais vous lire qque chose que j’ai écrit sur ce thème-là, du regard, dans le contexte d’un désir qui se déclare. Vous verrez que les regards échangés ont signé l’acte de naissance, en somme, de ce désir.

(…)
« Très tôt nous nous sommes regardées. Mon premier regard a été pour ce regard de plomb brillant qui m’a cinglée, aigu, agile, perspicace.
Je crois savoir que je ne l’ai pas vue, mais regardée. Elle m’a vue aussi sans doute,
Mais elle m’a regardée, surtout. Nous avons fait comme si nous ne faisions que nous voir,
mais je sais qu’il y a eu le regard surtout, de chacune sur l’autre.
(…)
Il y a ainsi beaucoup de choses que je ne suis pas sûre d’avoir vues, parce que je la regardais.
Je n’ai pas vu sa carrure, qu’il aurait fallu dire d’athlète, je n’ai pas vu, je n’ai pas vu ses flancs.
Ni ses jambes. Ni ses hanches. Je l’ai regardée dans ce qui émanait de sa forme.
J’ai regardé ses mouvements, cette buée électrique que j’avais cette furie d’atteindre, de pénétrer.

Parce que ce regard plus fort que voir et être vue, j’ai su directement du dessous de ma peau
l’atteindre sous la peau. Il y avait les vêtements à enlever et sa peau à traverser.
Je ne voyais pas sa forme. Ce désir n’était pas que pour sa forme.  »
(…)

(Jacqueline Julien, Le Feu)


Si je vous ai beaucoup parlé de comment on devient lesbienne, contre quoi on le devient et pour quoi on le veut, je n’oublie pas que la question du titre était double : – est-ce qu’on « naît » lesbienne ?


Je ne vous en parlerai pas aussi longtemps que du devenir. D’abord parce qu’on n’en sait rien. Et que même si c’était ainsi, seulement une histoire de naissance, grande serait mon envie de retourner la question, ou de la prolonger dans la même quête d’un mystère absolu :

– Pourquoi, femmes, ne naissons-nous pas toutes lesbiennes ? !

S’il nous fallait répondre à ça, il faudrait pour cela imaginer une société sans le carcan idéologique de la différence des sexes. Une société où il ne serait pas dit qu’une femme doive aimer un homme, et un homme, une femme. Où celles qui préféreraient les femmes seraient au moins aussi nombreuses que celles qui préféreraient les hommes, où Homme et Femme n’aurait pas plus de sens que noir ou blanc. Où le mystère des goûts et des couleurs ne serait pas contingenté par une normalité écrasante, pour les femmes, et où les hommes ne seraient pas broyés eux-mêmes par la contrainte d’exercer leur loi phallique.
Mais nous n’en sommes pas là. C’est pourquoi, parce que peut-être nées… homosexuelles, en effet, avec ce goût, cette préférence que certaines d’entre nous sont capables de situer dès la-plus-tendre-enfance – mais enfance jamais tendre -, c’est pourquoi dans CETTE société androcentrique nous devenons lesbiennes.
Oui, il nous faut le devenir, pour l’être.

En effet, aujourd’hui encore l’homosexualité renvoie à une pathologie, une déviance pathologique. (Ça serait « dans les gènes », une malformation génétique.)
Rester homosexuelle, s’identifier comme telle, c’est, qu’on le veuille ou non, rester parquées dans cette pathologie, ou du moins une déviance définie par les autres – les normaux.
En « devenant » lesbienne au contraire, nous opposons nous-même notre refus à la contrainte hétérosociale, nous sortons nous-mêmes du cadre où l’on a voulu épingler les femmes. Cette décision donne un regard aigu sur le monde, car un regard né d’une décision est une source d’indépendance donc de jouissance incommensurables.
Ce monde étriqué, divisé en deux polarités dont l’une écrase l’autre (en dépit de toutes les « parités » et « droits à l’égalité des chances » que vous voudrez), nous le réinventons. Notre pratique lesbienne, parce qu’elle n’est pas QUE sexuelle (homo-sexuelle), parce qu’elle échappe au Contrôle, va nous donner le pouvoir, non pas sur l’autre, pour l’écrabouiller, mais sur nous-même, pour en jouir.
Dès lors, nous ne sommes plus les « femelles de l’espèce humaine ».

Dès lors nous nous appartenons, du moins tant qu’on ne nous tue pas.

De ce pouvoir-là de Décision, malheureusement les femmes-en-général en sont exclues par principe. Mais parce que nous lesbiennes sommes « classées » femmes et que nous en connaissons un bout sur les mécanismes de l’oppression, nous sommes solidaires des femmes hétérosexuelles, et sommes souvent à la pointe des luttes menées avec elles et pour elles – le droit à l’avortement, entre autres, qui est censé ne pas trop concerner les lesbiennes, sauf si elles ont été violées. Combat obligatoire contre le sexisme : contre le viol, la pornographie, la prostitution, bref : tous les crimes perpétrés contre les femmes ne sont et ne seront jamais exclus de nos obsessions.
Ainsi, « naître » homosexuelle, peut-être, pour les plus douées, ou les plus chanceuses ! Mais naître lesbienne, impossible. Encore une fois, pour être lesbienne il faut avoir fait tout le chemin de déconstruction-construction d’une identité, il faut avoir lutté contre, il faut avoir lutté pour, il faut s’être confirmée peu à peu vers toujours plus de liberté mentale et corporelle. Il a fallu le vertige de désirer hors-la-loi, accepter d’être désirée. Il a fallu, plutôt que rester malheureuse et marginale, choisir le risque passionné de notre choix, de nos désirs, de notre liberté.
En somme, il a fallu inventer notre propre légitimité d’humaine. Même si contestée.

On peut se féliciter que les phénomènes nord-occidentaux de fierté gay et lesbienne rendent aujourd’hui plus accessibles aux adolescent-es, surtout urbains, les termes mêmes auxquels ils peuvent s’identifier. Le mot de lesbienne est maintenant de plus en plus couramment prononcé, même par les journalistes, c’est dire. Que cela ne nous fasse pas croire pour autant que le chemin soit désormais tapissé de roses.
Je parlais des privilèges que procurent les villes (relatifs d’ailleurs, puisqu’ils se doublent aussi des dangers accrus de violence), mais que dire des campagnes, de la chape de plomb des petites villes, que dire de la violence potentielle et réelle qui s’exerce contre les lesbiennes, même dans nos pays occidentaux (avec agressions et viols punitifs), que dire enfin des 9/10e du reste du monde, des États où le fait même d’être une femme est une torture ? Les homosexuelles y risquent elles aussi le mariage forcé donc le viol légitime, et bien sûr la prison, ou le lynchage, ou la mort.
Non, nulle part encore dans ce monde-ci on ne peut  » naître  » lesbienne, il faut le devenir. Il faut le vouloir. Encore faut-il le pouvoir.

Jacqueline Julien

Mon histoire de lesbienne racontée à une lesbienne

qui avait 15 ans quand j’en avais 30

par Jacqueline Julien, Toulouse.

sur http://www.bagdam.org/articles/lesbianisme.html

Début années 70. À Toulouse des femmes se réunissaient dans un petit local, rue des Blanchers. Moi j’étais à l’étranger, alors. Mes premières manifs de femmes, ce furent celles de Rome, piazza Navona. En Occident on se croyait bien les premières à vouloir ça, abattre les miradors d’où les mâles contrôlaient les femmes. On disait qu’on allait libérer les femmes du camp. C’était beaucoup de travail en vue. Mais on était très enthousiastes, partout le torchon brûlait(1), on avait beaucoup d’idées. La méthode n’était pas scientifique comme aujourd’hui, où tant de studieuses se sont fait spécialistes du corpus de l’oppression. Car chacune était en soi un corpus. Ça faisait des millions de corpus qui défilaient dans les rues, c’était beau à voir. En plus on faisait la fête, après.

Mais pourquoi as-tu fait revenir ton corpus à Toulouse ?


Parce que c’est au sud, que la ville est belle et suffisamment grosse mais surtout parce que j’y avais su par Brigitte Boucheron, elle-même installée depuis peu, qu’il y avait un  » groupe femmes « , que le MLAC(2) battait son plein (B. avait appris à faire des avortements) et qu’il y avait les homos du FHAR(3) qui eux aussi battaient leur campagne (avec les filles) sur le front des homosexualités. Tout ça me semblait donner bonne mine à cette ville en France où il me fallait rentrer.
Et puis homosexualité : le mot est lancé. Femme, dieu sait si j’entrais dans le critère Femme, ayant finalement fait naître un enfant (et c’était un bébé en 75, j’avais 30 ans), mais mon  » homosexualité  » était désormais à revivre, ce qui advint sans tarder. Voilà qui s’appelle un retour au pays.

Retour ?


En quelque sorte, puisque mon hétéronomie n’avait été qu’un détour, pour ne pas dire détournement. Mon premier corps avait été d’amour pour d’autres corps de filles, et il les avait aimés de toute son âme ! Du moins comme on aime à 16-18 ans, dans une solitude sociale où le seul lien culturel est humaniste, via le romantisme attaché à l’Amour. Mais je n’étais sans doute pas assez  » homosexuelle « , et ne savais pas encore comment devenir lesbienne(4) . En tout cas, à Toulouse, je rentrai enfin dans le vif du sujet, le mien.

Il y en avait beaucoup comme toi, dans le vif du sujet, au  » groupe femmes  » de la rue des Blanchers ?

J’ai beau voir un visage surtout, une grande belle rousse hétéro, assez leader dans son féminisme, et même en compétition avec une autre leader (pas hétéro celle-là), j’ai beau nous revoir assises en rond avec nos manteaux sur le dos dans ce local mal chauffé, je ne vois rien que des filles vivre ensemble ou sur le point de le vouloir.

Beaucoup de lesbiennes féministes donc, à Toulouse ?


Mais qui t’a parlé de lesbiennes ? On était des femmes, ma chère, des femmes-qui-aimaient-des-femmes. À la rigueur on se disait homos pour faire court, mais ça ne nous plaisait pas autant que de se dire femmes, d’encenser dans ce mot de femmes tout ce qui faisait la jouissance de notre préférence, de célébrer par ce mot-sésame de  » femmes  » toute la beauté et la rage de nos luttes pour elles.

Pour  » elles  » ?

Tu mets l’accent sur notre double fond. Car dans cette  » libération des femmes  » tous azimuts, n’étions-nous pas un peu azimutées, de nous engager ainsi à corps perdu, sic, dans des manifestations pour le droit à l’avortement ? On le faisait pour elles, oui, pour  » les femmes « . Mais puisque NOUS étions des femmes ! Ce qui nous cimentait, ce n’était évidemment pas l’urgence individuelle d’un libre avortement – faible occurrence pour une lesbienne – mais la nécessité d’attaquer par ce biais les prérogatives d’un système politique d’oppression. Notre engagement était net et sans bavure, précisément parce qu’il ne venait pas d’un  » nous « , objets de l’oppression, mais d’un  » nous « , sujets révolutionnaires en lutte contre les agents de cette oppression. Cela dit, nous n’en étions pas à vouloir revendiquer une spécificité à notre train de vie. Notre lesbianhood (et je fais exprès de donner ce mot anglo-saxon, que nous cantonnions à la culture nord-américaine), notre vécu lesbien se traduisait surtout par un sentiment irrépressible de supériorité existentielle par rapport aux hétéros, sentiment qui dans sa… condescendance nous faisait tenir psychologiquement (sinon politiquement) le haut du pavé. C’est ainsi qu’il nous était épargné de nous sentir victimes de lesbophobie (concept qui n’avait pas encore émergé). Et pourtant…

Et pourtant ?


Comment traduire notre béatitude de provinciales, peu enclines à entrer dans des tourmentes qu’on attribuait au parisianisme ? (Parisianisme entendu comme une méchanceté spécifique dont nous aurions été dépourvues, à Toulouse !) Comment expliquer que nous n’étions ni Gouines Rouges, ni à Jussieu, ni comme, au Québec ou en Italie, pressées de se poser et d’imposer (aux hétéros) un  » séparatisme  » lesbien ? Le fait est qu’on fut plusieurs à vouloir créer un cadre plus large et plus joli pour nos énergies encore neuves. En 76, je crois, on inventait la Maison des Femmes (encore  » elles « ) de Toulouse. «  On « , c’est-à-dire une grosse majorité de  » femmes  » aimant… LES femmes.


Comment s’exprimait cette  » grosse majorité  » ?


À défaut d’identification précise, elle se traduisait comme toutes les légitimités de fait : par un  » allant de soi  » assez totalitaire et, je répète, un fort sentiment de supériorité, qui nous dispensait de la récrimination !


Mais que faisiez-vous, à la Maison des FEMMES de Toulouse, qui vous fît percevoir comme un nid de lesbiennes ? On ne disait pas goudous à l’époque, et gouine était encore une insulte possible…

Là encore nous étions doubles dans notre Je et dédoublées dans nos enjeux. On (et je me place dans ce on) était encore imprégnées de la calamiteuse  » culture  » groupusculaire de 68, donc héritières des rituels associatifs procéduriers qui veulent que personne ne soit la cheffe (ou les cheffes), mais que bien entendu certaines le soient (en tout cas perçues comme telles), et qu’alors un système sanitaire de contrôle par Assemblées Générales fasse en sorte que chacune se puisse croire associée aux décisions fondamentales, comme de changer la boîte aux lettres ou de réparer le frigo. Nous avions été cependant TOUTES d’accord (hétéros+homos) pour rendre vivant ce lieu délabré et insalubre. Les unes affairées à construire des banquettes (avec des traverses de chemin de fer qui puaient le cambouis encore 5 ans après), les autres à coudre des coussins à fleurettes, à gratter vieux papiers peints et crépis en vue de murs de briques apparentes. Toutes d’accord pour y cuisiner des bouffes d’enfer de tartes aux légumes et de ratatouille au pilpil, faire des fêtes et même des réveillons, antidote avancée contre les méfaits de la famille et les futurs désastres du cocooning.

Sur la question du terme même de femme/féminisme, coexistaient deux tendances.

– La première avait le vent en poupe. C’était le versant naturaliste-essentialiste-différentialiste de  » femme is beautiful « , incroyable fourre-tout corporatiste à la Luce Irigaray, avec retrouvailles des remèdes de nos ancêtres les sorcières, introspection de nos menstrues par nous-mêmes, et saga néo-mystique où la Lune était sûrement déesse : n’allions-nous pas appeler notre revue La Lune rousse, avec son versant légèrement maléfique ? (Nos textes y étaient d’ailleurs plus politiques que poétiques.) La revue Sorcières relevait directement de cette mouvance naturaliste de femellitude qui séduisait celles qui réclamaient avant tout le droit à la  » différence « .
– L’autre tendance, bien plus radicale, bataillait pour l’égalité. Une évidence, dans un contexte d’infamie où absolument tout était à conquérir, et finalement le reste encore, à l’échelle du monde. Mais, je m’en suis rendu compte bien plus tard, l’égalitarisme restait blessant pour l’ego. Puisque toujours en référence aux mecs. Lesbiennes (même si, je le répète, nous ne nous sommes pas proclamées telles), nous détestions sans complexe le monde des hommes, et on n’en avait rien à foutre d’être  » aussi égales qu’eux « . Valérie Solanas incarnait avec Scum notre légitimité à les détester/éjecter. N’avons-nous pas bombé les murs de Toulouse avec le fameux  » Quand les femmes s’aiment les hommes ne récoltent pas  » ? Slogan aussi pertinent que :  » Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette « . À cela près qu’il s’agissait de slogans potentiellement lesbiens mais sans qu’apparaissent les lesbiennes ! Toujours  » les femmes  » quoi.

Vous mangiez donc à tous les râteliers ?


Oui, puisque être (des) femmes nous paraissait encore obligatoire. Et nourrissant. Des Cahiers du Grif et des  » Chroniques du sexisme ordinaire  » (dans Les Temps modernes) à Questions féministes, un bon garde-manger. Oui mais. Il fallait lire des livres pour nous trouver, lesbiennes. Ou lire l’anglais, ou l’italien, ou aller au Québec, en Belgique ou en Suisse. Il n’y avait PAS de revue lesbienne, avant 80, en France. Et quand Masques – sous-titre : revue DES homosexualités – est paru, pour le coup, à l’orée de ces années 80, la mixité (avec les mâles homos) ne nous a pas semblé aussi inacceptable ni aussi menaçante qu’elle l’est aujourd’hui. Nous allions pouvoir y trouver,  » dans le tas « , des articles contemporains français  » d’attitude  » lesbienne.

Lesbienne ? Tu es sûre ? Tu viens encore de parler d’homosexualité.


C’est toute la complexité de la Révélation par les écritures. Celle-ci prend prétexte de tout, même de ce qui ne lui est pas tout à fait favorable. Encore une fois, tout ce qui se passe avant les années 80, pour les lesbiennes, est une lente évolution du Pléistocène au Néolithique. Même si Le Corps lesbien, de Monique Wittig, était déjà sorti en 73, rien dans l’environnement féministe même radical de Toulouse ne nous permettait de graver dans la pierre une quelconque pensée lesbienne séparatiste.


Les Italiennes, elles, l’avaient fait, et faisaient beaucoup de bruit avec la question du séparatisme. Et les Québécoises étaient plus en avance sur l’horloge de l’évolution…


Oui. Nous étions toulousaines, pas québécoises… De vraies retardées, en somme, gâtées par l’opulence (ou le croyions-nous) de notre majorité de fait. Concernant ma naissance, je dois dire qu’elle fut quand même accélérée par l’émancipation de nos voisines italiennes. De Rome où je revenais souvent pour raisons de travail, je rapportais des mots qui fusaient comme des grenades en italien, identifiée enfin à ce mot de lesbica qui m’habituait à me dire lesbienne, et non plus femme-aimant-les femmes, ou, pire,  » homo « . Et puis tout de même, nous avions des atouts à la Maison des Femmes : des têtes bien faites, une tradition de l’autonomie intellectuelle, et tout compte fait, nous avions mis en œuvre depuis déjà pas mal d’années la culture de non-mixité dans nos faits et gestes. À commencer par le premier ciné-club de femmes, non mixte. Oui, bien avant ce qui deviendra Cineffable et le festival de films lesbiens, et même avant Créteil, nous nous étions offert de voir des films de femmes dans un cinéma sans mixité, films dont quelques-uns à  » sujet lesbien « .


Quant au schisme interne à Questions féministes, il allait nous faire adopter une attitude particulière, à Toulouse : de déni, assorti d’insupportation pour ce qui nous paraissait, à tort, une bataille d’Hernani (cf.  » parisianisme  » !)(5). Nous, on se voulait, on se voyait  » en dehors de ça « . Fortes de nos désirs ! Car dans cette Maison des Femmes, à Toulouse, le  » désir circulait « , c’est du moins ce qu’on aimait à dire, comme si cela nous donnait la grâce d’une immunité particulière ! Mais à force, il y eut comme un malaise…
Rappel : à l’instar des gauchistes anti-capitalistes qui avaient accusé les féministes de s’éparpiller dans une lutte  » secondaire  » contre le patriarcat, d’affaiblir l’objectif premier d’abattre le capital, certain féminisme exigeait bel et bien des lesbiennes qu’elles ne  » l’affaiblissent  » pas dans des revendications elles aussi… secondaires.


Et ce travail de sape du féminisme  » primordial  » sur un lesbianisme  » secondaire  » (sans compter la mainmise de Psych et Po sur le  » MLF  » ciblé tel un logo d’entreprise, depuis 79) eut finalement ses effets aussi sur nous, dans une morosité progressive où le mouvement des années 70 finit pas imploser, comme implosa la Maison des Femmes de Toulouse en 81. À quoi il faut ajouter le phénomène d’épuisement à tenir cette maison comme il est demandé aux épouses de tenir leur intérieur. Cet intérieur féministe finissait par être épuisé de projet extérieur visible, s’avérait une impasse cache-sexe de notre émergence théorique/politique de lesbiennes. (Cette expression de cache-sexe, pour signifier la pruderie retorse qui voulait que les lesbiennes vivent  » heureuses mais cachées « , était de Brigitte Boucheron.)


Dans cette année 81, en dépit de l’explosion joyeuse pour l’arrivée de la gauche, la fameuse circulation des désirs ne se traduisait plus en énergie créatrice et motrice. Féministes, nous l’étions et le serions toujours, mais lesbiennes radicales, nous ne pouvions l’être encore. Grosse fatigue. De toute façon, à la Maison des Femmes le proprio nous expulsait, le lieu déclaré insalubre allait être fermé sur ordre municipal. Aujourd’hui, la résidence assez bourgeoise qui l’a remplacé, en ce 19, rue des Couteliers, a également effacé un lieu de mémoire un peu chagrin. Ne me restent que des prénoms, comme n’avaient été que des prénoms la plupart des signataires des textes et tracts militants des premières années. Prénoms évaporés dans le cocooning des couples lassés de manifs et d’A.G., prénoms des englouties dans leurs carrières professionnelles absorbantes. Ou des disparues en vrai, et maudite soit leur mort qui nous prive aujourd’hui d’en reparler ensemble : ainsi  » Marie-France  » (morte en 1993), soit Marie-France Brive (et alors nom/prénom) qui osa imposer la cause des femmes pour en faire sujet d’histoire à l’Université(6).
Aussi, que toutes celles dont le seul prénom m’est encore cher et que je ne cite pas ici me pardonnent. Je ne fais pas œuvre de compil mais d’évocation sensible donc subjective. Après la fermeture de la MDF de Toulouse, le fait est que Brigitte et moi et d’autres étions fatiguées, sais-tu par quoi ? Par la perte du plaisir. Nous nous retrouvions dans une sinistrose dont on ne voyait plus la fin.


La parution de Vlasta en 83 fut cependant un véritable éclair. Cette revue-là n’était pas  » des homosexualités « , mais bien chevauchée lesbienne pur sang. Galop sauvage, amazonien, enfin. Éclair, oui, sur ce que nous taisions depuis longtemps : notre vertueuse (entendre orgueilleuse) disparition au nom d’une lutte  » globale femmes « . Toutefois, des textes seuls ne font pas mouvement s’il n’y a pas, dejà, de vrai mouvement. Nous étions trop fragmentées, à Toulouse comme partout.


Qui ne l’a pas vécu ne peut imaginer l’amertume pétrie d’apathie qui s’est mise à régner en France, au bout de plusieurs années Mitterand (et après la première euphorie), entre une gauche caviar, des gouroutisées qui prétendaient incarner  » le  » MLF, des mâles quadras effrontés style Bernard Tapie aux crocs de loups et la montée hallucinatoire de Le Pen dans les têtes, puis les urnes(7). Tout ce qui avait été objet de luttes, y compris  » sociales « , était bientôt taxé d’obsolète, de dépassé. La classe ouvrière était dépassée. Le féminisme lui-même était  » dépassé « , ministresse ou pas du droit des femmes, en butte à un phallocratisme d’État, fût-il de gauche, qu’elle sous-estima même si elle en fit les frais, ligotée par l’hétérocratie et l’inexistence où nous étions nous-mêmes. Tout ça n’aide pas à la modélisation politique d’une quelconque visibilité lesbienne. Et les balles gagnantes de Navratilova, c’était un peu court pour que nous nous sentions  » représentées « . Années noires d’une France rose bonbon bientôt lobotomisée.


Sur ce fond de somnolence dépressive, évidemment assortie d’écœurement, que crois-tu qu’il se passât ? Un début de repointage de nez du gay people, lui dans une euphorie très synchrone avec les années fric du premier septennat mitterandien, une énergie galvanisée par l’aura d’un ministre de la Culture, sous les auspices d’une légitimité homo dépénalisée – bien sûr fort heureusement – et tout ce qui fait l’air d’un temps : qui va de l’émergence de l’esthétique baroque à l’affichage gay de quelques très doués dans la haute couture, en passant par des revues pour pédés-seulement, cette fois, comme Gai Pied qui étala vraiment ses muscles dans les années 80 même s’il apparaissait dès 79. À l’aube du futur lobbying commerçant du Marais, le Sida n’est pas encore vraiment là, limité aux seuls États-Unis, dans un déni français confondant et qui se prolongea un bon moment d’ailleurs.

À Toulouse, un autre local-femmes issu d’une autre expulsion sanitaire mais surtout d’une autre mouvance, s’était réinstallé dans un nouveau quartier en gardant le même nom de  » La Gavine  » (la mouette, en occitan), et qui existe toujours, fidèlement non mixte. Tandis qu’ascensionne le lobby gay, bientôt sans freins pour afficher sa misogynie, que se déconfiture le féminisme, d’ailleurs ridiculisé – et par les mecs, OK, mais par les jeunes femmes et filles elles-mêmes, fuyant une génération plus tard tout label féministe comme une peste moyenâgeuse -, que sont jugulées les plaintes sociales, et qu’aboie Le Pen, et que la droite repasse aux élections de 86…

Lesbiennes au secours, réveillez-vous !


Tu parles d’or. Mais tu connais les vieux couples, même si tu es plus jeune que moi. Il leur faut la méga-crise pour se désentraver. Une infidélité peut-être…
Or à Toulouse, nous avions, comme cadre du couple féministe/lesbien, le bénévolat militant dans un lieu peu connu sinon de notre poignée de déjà convaincues, aux objectifs pourtant politiquement corrects mais désormais dépariés de leur… exultance ! Bref, on aurait voulu briller de mille feux, et nous affirmer, allons, disons-le cette fois, EN TANT QUE lesbiennes.

Séparatistes alors ?

Pas dans le sens italien ou anglo-saxon du terme car chaque pays a son histoire, donc sa géographie conflictuelle, donc son vocabulaire. À Toulouse, le lit du conflit allait être circonscrit dans le seul local qui vivotait encore dans la ville : La Gavine, décrite plus haut de manière un peu sombre, j’en conviens. Alors, voulions-nous conserver ce régime avec ouvertures vespérales et tours de garde ouverture/fermeture pour réus fréquentées par 20-30  » femmes  » au mieux ?
À plusieurs, on aurait voulu aérer cet espace exigu, l’agrandir dans un projet d’ouverture pignon sur rue (même si celle-ci était peu passante), où la permanence serait permanente comme dans n’importe quel lieu public. Un lieu où s’y retrouver ne serait plus occulte mais offensif dans son affirmation anti-hétérosociale.

Aïe.


Eh bien oui, aïe. C’est un peu comme si on avait revendiqué le droit à la luxure dans un confessionnal. L’esprit associatif relève toujours, on l’a souvent constaté, d’une sorte de macération. Il y règne un appareil de contrôle très luthérien du débordement. Or le principe de plaisir, par essence, est débordement.
Nous pouvions être lesbiennes à condition d’être invisibles (non débordantes). Celles qui nous barrèrent cette faculté de visibilité lesbienne, de débordement, du moins dans ce lieu-là, étaient de pratique intime lesbienne, je tiens à le préciser. Mais elles étaient avant tout des féministes. Dès lors que nous voulions nous départir de ce label premier, c’est partir qu’il faudrait.

En somme le  » schisme  » toulousain s’opéra entre lesbiennes ?


C’est en tout cas une séparation pré-historique, qui se situe avant que nos consciences vives d’aujourd’hui sachent repérer et nommer les différentes formes de la lesbophobie (alors non couramment répertoriée, comme je l’ai dit), lesbophobie y compris intériorisée, c’est le propre de l’effet de l’oppression, par les lesbiennes elles-mêmes.
Ce fut un séparatisme (puisqu’il y eut séparation de corps) entre lesbiennes (premièrement revendiquées) et féministes (secondairement lesbiennes). Le fait même de nous nommer lesbiennes  » en premier  » (ce qui aurait dû qualifier automatiquement notre féminisme), ne pouvait que rendre suspecte à leurs yeux notre capacité de combat féministe !


De là à passer pour des traîtres ?


Fantasmatiquement, oui. Et rien de plus tenace qu’un fantasme. Rien de plus outrageant aussi, il faut le reconnaître, que persister et signer dans son principe de plaisir. Nous fûmes donc sûrement outrageantes.
Fonder Bagdam, c’était bien retrouver la passion, et susciter d’ailleurs bien des… vocations. Fonder Bagdam, c’était enfin nous re-fonder, cette fois intègres, entre politique et vie sociale, entre culture et politique. Et aussi fondre de plaisir. Certaines y sont entrées… pour ce plaisir et y ont découvert LE politique. D’autres, qui n’y sont jamais entrées en raison du soi-disant vide de politique, n’allaient évidemment pas y trouver du plaisir.


Mais pourquoi parles-tu du plaisir tout le temps ? C’est pas drôle d’être lesbienne, en tout cas pour certaines, et pourquoi le plaisir aurait-il dû être plus fort… que la réalité du viol par exemple ?


Parce qui s’aime bien châtie bien ! Comment poursuivre notre lutte contre le patriarcat et saper le système hétérosocial qui en est l’outil, sans être sûres de nos forces ? Or qu’est-ce qui donne la force, si ce n’est la fierté (l’amour de soi) ? Qu’est-ce qui donne l’énergie de la construction théorique, si ce n’est le plaisir de qui on est, celui des choix de vie qu’on a faits, envers et contre tout(es) ?


C’est ça qui vous a été reproché, en plus d’être des commerçantes ?


Sans doute, dans la rhétorique d’une diabolisation, dont on se fichait d’ailleurs éperdument. Notre légitimité, je dirais existentielle, se voulait sans entraves, ni soumise à un quelconque diktat de pureté féministe.
Quant à être commerçantes, oui, si l’on tient pour négligeable de tenir un lieu public ouvertement anti-(hétéro)sexiste ! Oui, si l’on considère toujours l’affirmation de notre autonomie de pensée comme secondaire. Et là je parle aussi de notre autonomie par rapport aux homos mecs. PAS UN MEC À BAGDAM donc PAS d’HOMOS. (Au grand dam des pédés naturellement, et de leurs petites amies, très lancinantes sur ce point, surtout au début.) Un deuxième impératif était d’éjecter toute porteuse de discours raciste donc fasciste.


Nous sommes loin du féminisme. Où en était le  » mouvement des femmes  » ?


À la fac !
J’exagère. Mais le début des années 90 confirme d’une part un backlash sévère, un retour de bâton sur fond de paralysie mitterandienne (j’insiste), avec retour de la droite (pour couronner), et voit d’autre part l’émergence, enfin, d’une éclatante visibilité lesbienne. Bagdam Cafée a ouvert en 89 (qui sonne comme les décimales d’une révolution), et fut le premier et longtemps seul lieu lesbien public non mixte en France. Mais bien vite, une galaxie d’associations déjà existantes se firent connaître, bien relayées par les infos de Lesbia qui alors tournait à plein régime (les premiers timides numéros étaient sortis en 82).
Pendant ce temps le féminisme  » pur « , lui, a évolué en approfondissant les  » rapports sociaux de sexe  » et/ou les  » études de genre « . Toulouse, comme je l’ai dit, avait été leader dans ce domaine, à la fac. N’oublions pas, pour nuancer mon attribution d’institutionnalisation, que le fameux colloque féministe de Toulouse en 82 était encore de facture militante. Car il en fallait, du culot, pour imposer l’idée d’une qualité scientifique à une recherche considérée, par la mâlitude universitaire, comme militante (donc non crédible), et d’ainsi faire entrer le féminisme dans le rang des sciences sociales, à l’intérieur d’un pays aussi macho que la France. Les mâles avaient  » raison  » : c’était et ce devrait être encore un fait militant que de chercher, dévoiler, dépecer – scientifiquement – les rapports de pouvoir constituant les sexes. À condition que les opportunistes de tout poil ne s’en mêlent pas, ce qui n’a pas manqué de se produire (cf. loups dans la bergerie, et leurs servantes). Quoi qu’il en soit, si Toulouse et son groupe Simone a enclenché le processus des études féministes, c’est bien que le féminisme était prêt à passer de la rue à l’Université. Fatigué de manifs, il était peut-être mûr pour s’asseoir sur les bancs de l’histoire. Quant aux faits et gestes du lesbianisme…

Eh bien tu vois, eux aussi sont entrés à la fac !

Par la petite porte et tu le sais. PAS de lesbienne politique en séance plénière dans le colloque 2002 de Toulouse, «  Résistances, ruptures, utopies  » (?). Mais quand même un atelier lesbien, parce que proposé par une lesbienne dans la place. Les universitaires d’aujourd’hui ne peuvent plus risquer de refuser la participation des lesbiennes, mais n’iront jamais elles-mêmes nous chercher ! Enfin, malgré ce siège étrange, de strapontin, peu ou mal financé (Bagdam en tant qu’association a d’ailleurs participé à certains frais de voyage – 6 sur 19), nous avons accepté de nous asseoir dans le cadre de ce colloque francophone. Le principe de plaisir, peut-être, encore… Dont celui de retrouver la plupart de celles qui étaient déjà à Toulouse en avril pour le (3ème) colloque international d’études lesbiennes(8) de Bagdam Espace lesbien.


Justement, revenons à Bagdam. Elles étaient venues à Bagdam Cafée, les icelles du groupe Simone(9) enseignant à la fac ?

Les premières années, non. Peut-être qu’elles n’étaient pas nées ! Elles sont souvent jeunes, et depuis sont très occupées par leurs cours, parfois par de jeunes enfants à élever. Mais chaque fois qu’elles sont venues, c’était très amical. Quant aux féministes militantes de La Gavine, il a fallu qu’elles s’habituent à notre longévité pour nous considérer quand même comme des croyantes, quoique toujours immergées dans le péché. Quand elles ont commencé à se risquer à entrer pour des soirées bagdamiennes particulières, par exemple des concerts de nature œcuménique, eh bien c’est Bagdam qui a dû fermer (en 99) ! Là encore, éjectées par un propriétaire, mais surtout à nouveau fatiguées.

J’avais cru que c’était que du plaisir…

J’ai dit aussi que le plaisir est débordement. Or la routine d’une formule éprouvée finit par enfermer dans un cadre. De là à étouffer… Aux énergies physiques des cinq ou six premières années avait peu à peu succédé une lourdeur, d’ailleurs bien fatigante pour celles qui s’occupaient du lieu concrètement. Et quand la fatigue est revendiquée pour ne pas faire l’amour, c’est qu’il y a panne de désir. Or le radicalisme ne peut se figer dans une formule. Il est d’ailleurs curieux qu’un lieu physique ait pu finir par brimer nos énergies intellectuelles. C’était pourtant une grosse affaire, que cette visibilité physique, donc la possibilité d’accueil physique des lesbiennes invisibles… C’est bien ce  » café  » entretenu par Sylviane Francesconi (salariée) qui avait, dans une superbe synergie, alimenté la fougue politique et ontologique du lieu. Sauf que  » l’alimentaire  » (la pure consommation… de boissons) narguait le politique donc le plaisir du politique ou de la culture. L’alimentaire en question entretenait d’ailleurs à grand peine nos finances, et d’autres lieux ouverts aux lesbiennes plus jeunes, dans leur nouveauté, rendait le café Bagdam, allons, disons-le, un peu  » fatigué  » lui aussi. Les murs eux-mêmes étaient fatigués, et cela nous était reproché.

Donc soulagement d’un poids, la fermeture ?


Avant d’être soulagement, d’ailleurs pour toujours teinté de regret, ce fut la rude entreprise du deuil. Bagdam Cafée (le lieu Bagdam) avait tant représenté pour les lesbiennes, non seulement de Toulouse et sa région, mais en France et à l’étranger… C’était un tel roc, un tel symbole de notre émergence politique sur la place publique. Rien à faire : on se mettait à la porte de nous-mêmes, cette fois.


Pas tant que ça, avec la recréation de Bagdam ESPACE lesbien.


Encore un processus de dépassement des limites. L’espace concret nous manque très fort encore, parfois. Cependant l’évolution de Bagdam Cafée en Bagdam Espace lesbien est due à l’évolution théorique de notre vision radicale sur le monde. Elle matérialise cette fois dans un espace mental – par définition non limité ni fermé entre 4 murs -, les besoins de nombreuses lesbiennes politiques d’aujourd’hui : un échange continuel de nos mémoires-savoirs, de nos recherches internationales, auxquelles nous pouvons donner des rendez-vous réguliers (comme justement nos trois premiers colloques d’études de 2000 à 2002, une revue d’études lesbiennes, et une  » École des lesbiennes  » à partir de janvier 2003). Sachant que le reste du temps nous vivons, communiquons, non plus à l’échelle du seul territoire national mais du monde, via Internet entre autres.

Il n’empêche : nos vies privées souffrent de ne plus avoir un Bagdam Cafée où s’éclater dans l’imprévu. Nous sommes entrées dans l’âge où pour nous voir, il faut le prévoir, et donc nous inscrire dans un agenda.
À l’exception de La Gavine qui reste fidèle à la non-mixité, et avec laquelle s’est opérée maintenant une bonne circulation de compétences respectives, les autres lieux possibles pour les lesbiennes à Toulouse sont maintenant mixtes. On a gagné en crédibilité politique, mais perdu en énergie juvénile locale. Nous ne transporterions plus des traverses de chemin de fer pour en faire nos banquettes, où asseoir nos petits culs fatigués autour d’une ratatouille au pilpil !

En revanche, nous nous sommes assises aux franges d’un colloque féministe. Nous savons combien cette  » assise  » fut provisoire, et conjoncturelle. Mais notre espace (lesbien) est ailleurs…
Alors, souhaitons-nous que cet espace, cet ailleurs, encore vaste comme l’infini théorique que l’on arpente, ne se dilue pas dans nos morts, ni ne finisse écrabouillé par la mondialisation de la médiocrité, du fascisme, en somme de la guerre et du football des hommes.

Une dernière requête, en post-scriptum, et a posteriori : féministes, hétéroféministes, que n’avez-vous osé, quand il vous était loisible de le faire (années 70-80), crier  » Nous sommes toutes des lesbiennes « , plutôt que de vous en défendre, en nous fuyant, croyant ainsi mieux être acceptées par les institutions du pouvoir mâle que vous étiez censées abattre ? Nous n’aurons donc jamais été vos  » juives allemandes(10) « .

Dommage.

Pour vous ?

Notes :

* La balance des mots du titre contient un pléonasme dont je suis consciente : le lesbianisme ne peut être que féministe, dans le sens où l’entend une lesbienne, non pas par essence, mais par choix : car une lesbienne se situe radicalement dans le combat de tout ce qui opprime les femmes, à commencer par l’obligation à l’hétérosexualité qui et que génère le système politique d’oppression patriarcal.
Quant au féminisme, je laisse à l’appréciation de chacune s’il ne peut être que lesbien !

1 – Allusion au périodique Le Torchon brûle, qui sortit en 1971 en France, aussi drôle que rageur, monument historique de première nécessité.

2 – Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

3 – Front homosexuel d’action révolutionnaire.

4 – Jacqueline Julien, «  Est-ce qu’on naît lesbienne ou est-ce qu’on le devient ? « , in Espace lesbien, Actes du 3e Colloque international d’Études lesbiennes, n° 3, Bagdam Espace Édition, Toulouse, sept. 2002.

5 – Dans son dossier  » Lesbiennes vs hétérosexuelles ou hétéro-féminisme vs lesbianisme radical ? « , la revue Amazones d’hier lesbiennes d’aujourd’hui (AHLA, Montréal, vol. 1, n° 1, juin 1982, pp. 14-44) a publié les principaux tracts et lettres de 1980-81 attestant des débats et événements politiques au sein du mouvement, ainsi qu’un rappel du contexte québécois.

6 – Un chemin d’ailleurs non pavé de roses, pour Marie-France Brive, que de créer ce département d’Études féministes de Toulouse (premier en France), le  » groupe Simone  » ; mais elle avait la ténacité intellectuelle, l’inspiration des modèles anglo-saxons très en avance sur les français, et l’intuition d’une historienne pour qui le contenant universitaire était un réceptacle possible de la mémoire des faits et gestes des mouvements de femmes.

7 – En 1986, le Front national allait obtenir plus de 11 % des voix dans plus de 20 départements, de 8 à 11 % dans 31 autres. Naturellement, ce  » soudain  » succès aux législatives ne venait pas de nulle part. L’extrême-droite avec ses nervis de  » Laissez-les vivre  » (dès 70, avec commandos anti-IVG) et ses  » penseurs  » de la Nouvelle droite culturelle (dès 68, avec entre autres la revue Nouvelle École) s’inscrivent dans une tradition fascistoïde bien ancrée en France (misogynie, lesbophobie, homophobie, racisme/antisémitisme : haines obsessionnelles de rigueur).

8 – Cf. Actes du 3ème Colloque international d’Études lesbiennes, «  Le sexe sur le bout de la langue « , in Espace lesbien, n° 3, op. cit.

9 – Nota Bene : Les Simone rebaptisées Sagesse…

10 – Allusion à la décision spontanée de crier  » Nous sommes tous des juifs allemands  » pendant les manifs de Mai 68, lorsque Daniel Cohn-Bendit, arrêté en tant que  » meneur  » (de troubles), fut qualifié de  » juif allemand  » par certaine presse. Le slogan peut être critiqué sur le fond mais reste significatif d’une solidarité, dans la forme. Les lesbiennes n’auront pas eu l’honneur d’une telle empathie anti-norme de la part des hétéroféministes, que les machos de tout bord, peu soucieux de faire le tri entre les pratiques, ont traité de gouines, et bien sûr de mal baisées. Ô rhétorique de la phallitude…

Jacqueline Julien

Communication au colloque lesbien de Rome, mai 2005 : « le sujet lesbienne. Subvertir la pensée hégémonique pour une récriture de symbolique »

Jacqueline Julien

Résumé

Il y a de quoi se demander : pourquoi le CORPS lesbien, s’étant visibilisé et montré dans toute sa « fierté » au long de fiers défilés, disparaît ensuite régulièrement de la scène sociale et du champ symbolique ? A moins qu’on ne le fasse disparaître ?

Mais de quelle disparition s’agit-il ? Et disparition de quelle idéale idée d’identité ?

Si l’on évoque celle qui s’efface dans la course gaie à l’homologation, celle qui se fond dans la sexision female, ou se réduit à 1/4 de portion dans l’occulte sigle LGBT, la voici, notre corporéité lesbienne, pourtant unique dans son potentiel d’implosion des catégories de sexes, rétrécie au summum de l’effacement : la lettre L.

Mais qui est L . Comment avons-nous pu permettre une telle dilution ? Il ne s’agit pas seulement de poser les questions mais d’y répondre, et vite si nous voulons reproposer celle de notre visibilité – donc de l’eternel retour à l’invisibilité – , en somme si nous ne voulons pas souscrire au contrat homohétérosocial qui structurellement nous anéantit.

Je me propose d’introduire mon intervention avec ces deux composants : la colère et le pessimisme.

Naturellement j’essaierai de montrer que mon pessimisme est étroitement surveillé par ma colère , puisque c’est la colère qui anime – et j’ajoute nécessairement – mon pessimisme. Nécessaire plus que jamais, la colère. À mes yeux aujourd’hui dénutrie , dans ce que nous-mêmes appelons communauté lesbienne. Nous devons accomplir à nouveau beaucoup d’efforts pour accéder collectivement, donc singulièrement, « l’une après l’autre » , à un état de fureur permanent.

Paradoxalement, nous aurons plus de mal à remobiliser cette colère du fait qu’elle a déjà été éprouvée et agie (année 70-80-90), et ensuite nous l’avons en partie perdue (début de la fin des années 90) (1) . Il nous faudra donc également affiner, radicaliser notre pessimisme, qui donne à voir cette perte. Les deux composants , colère et pessimisme, je le précise, ne sont pas contradictoires. Aujourd’hui, ils sont dialectiques, et tactiques.

Depuis un certain nombre d’années, la fureur lesbienne fuit. Elle fuit par le haut (les Anciennes sont fatiguées ou casées ou mortes), par le bas (les Nouvelles sont enthousiastes et/ou inconscientes, ou au contraire inexistantes car trop opprimées) et par le milieu, comme chez les lesbiennes gay-ysées ou queerisées que j’appellerai domestiquées.

Mais il y a sûrement des espaces où on peut encore trouver cette fureur. Non ?

Par fureur j’entends une fureur volontaire, facile d’accès et non autodestructrice, à condition qu’elle soit armée du même poids de jubilation radicale, à condition de l’étayer par notre ardeur à  » réinventer le monde  » . la fureur est la base mentale nécessaire à toute action d’éclat, préalable à tout labeur de réécriture de l’existant. Quant au pessimisme, il n’est pas une résignation, n’est pas un lamento d’Ariane, ce qu’il serait sans la colère. Il n’entrave nullement des fonctions vitales comme rire aux éclats (le rire de la Méduse ?), faire l’amour- seule ou accompagnée-, ni ne vous prive de cultiver des plantes en pots sur votre balcon.

Le pessimisme ne doit pas être un épouvantail, au contraire : contre l’épouvante du demain, il nous permet de nous ériger, menaçantes car indignées, luttant stratégiquement contre ce que nous révèlent nos pires cauchemards : la réalité d’aujourd’hui.

Toutefois, pour être vraiment fonctionnel, notre pessimisme a besoin, à part être furibond, d’être lubrifié par une autre huile essentielle : la lucidité, je dirais même la volonté de lucidité. (NB :  » lucide « , de lucidus, eut le premier sens de clair, lumineux ; et la  » lucidité  » fut d’abord synonyme- fin XVe s. – de gloire et d’éclat.)

Puissions-nous retrouver éclat et gloire dans l’exercice de la lucidité ? Or si je veux parler de cette  » réalité d’aujourd’hui  » – ce qui demande lucidité, cette fois au sens de clairvoyance, perspicacité -, je ne peux le faire sans pessimisme, voire désespoir. Et s’il nous faut contrer ce réel du jour qui est celui de demain, j’estime que nous, lesbiennes ayant soi-disant conquis la fierté de l’être avons besoin surtout, ici et maintenant, de désespoir. Et cela afin de RE-agir. (Nous verrons ensemble de quel ordre et où : localement ? nationalement ? ou au moins au niveau européen – en attendant mieux ?)

Ayant formulé cela, je suis consciente de provoquer quelque remous. mon discours sera incompréhensible à qui oublie de quelle phénoménale en-rage nous provenons, ou à qui estime que nous avons conquis des droits et qui pour cela trouve des raisons d’être confiante quant au partage final et global de tous les privilèges de l’hétérosociété.

Nous avons peut-être cru car espéré être devenues socialement visibles parce que nous avons défilé sous l’arc-en-ciel de la fierté (Gay & ) lesbienne. ces défilés n’ont pas été inutiles. Les premiers ont même été une réelle ébriété, à nous voir ainsi nous voyant , toutes et chacune, ô dykes, à l’air libre. ces fiertés ont eu aussi, bien entendu, leur fonction d’électrochoc dans l’establishment hétérolobotomisé ; d’ailleurs, si l’on pense aux pays infiltrés/gouvernés par un fondamentalisme religieux d’Etat, comme la Pologne, impossible de nier qu’une manifestation gay et lesbienne y assume son pouvoir de subversion et d’éveil (et il fallait les entendre et les voir, les huées de haine contre la Pride de Cracovie en 2004, pour se rappeler ce que c’est, une  » Pensée hégémonique  » en action… ) Désormais, à l’ouest, nous sommes LGBT, et je ne doute pas que les dykes polonaises accéderont sous peu à un tel privilège (2).

Hélas, les initiales de ce nom de code, contenants évacués de leur contenu, traduisent l’érosion du vouloir révolutionnaire, ne manifestant au mieux qu’un potentiel subversif contre l’ordre moral. Mais le lesbianisme est bien plus qu’une subversion de l’ordre moral. Dans cette  » fierté  » mixée aux consones cryptées, les lesbiennes, comme d’ailleurs leurs collègues GBT, sont dé-nommées, de-substantivées en épithètes ; et même pas, car si en grec epitheton signifie  » ajouté  » , l’épithète qualificatif lesbienne a même disparu, désormais réduit à cette initiale, à cette seule et muette majuscule : L. Soit le 1/4 de portion du fameux sigle fédératif ( pour fédérer quoi au juste ? ) et abusivement consensuel (pour quel consensus may I ask ? )

Tout cela n’est pas sans conséquences.

Mais qui est L ?

A l’heure actuelle n’est à voir dans cet L que ce qu’il n’est pas mais qui  » saute aux yeux  » si on peut le dire – d’une disparition : effet escamotage dans le mixage queerisé des objectifs gay-les-bi-trans, L traduit une caméléonique invisibilité sociale, donc économique, donc politique, donc culturelle, parce que linguistique, donc symbolique. Et j’ajouterais  » graphique  » . Donc tragique. Quant à l’histoire, fût-elle récente,  » (…) ne dites pas, il y a eu des périodes de chaos. Comme si nous avions connu d’autres temps. Âge sombre après âge sombre, telle a été notre histoire.  » Ainsi admonestaient Monique Wittig et Sande Zeig (pour la définition du mot histoire) dans le Brouillon pour un dictionnaire des amantes. C’était en 1976. Dans La Pensée straight (3) , Wittig réitérait son indignation, volontairement pessimiste, évidemment lucide et se donnant les moyens de l’être en glorieuse éclatante :  » Il n’y a aucun doute, une guerre a été entreprise contre le lesbianisme. La destruction systématique des textes issus de cette culture, la clandestinité dans laquelle elle a été plongée l’attestent  » .

Contre cela, cette suppression suprême et principielle (nier toute culture aux dominé-es est la stratégie princeps, et qui plus est durable), ne devrions-nous pas être animées d’une rage cosmique ? Non, si l’on contemple notre incapacité tactique, évidemment empreinte de lassitude, à stopper net la vague légaliste de l’homologation lesbienne (L) réclamant son bon droit d’exister (de disparaître) dans l’hétéro-homosocialité (4) . Le déplorable manque de colère qui caractérise l’oecuménisme, ou disons le grand gay brassage LGBT, nous décourage d’afficher nous-mêmes-s notre colère radicale. Au lieu que nous manifestions d’être révoltées, rageuses, agressives, implacables (je ne parle pas ici d’individues mais de capacité de mouvement), nous laissons courir le courant au titre d’esprit de communauté compatissante, laissons enfler le mainstream des aspirations familialistes des lesbiennes à enfants, de toute cette homolesbitude pacsée domestiquée et gay gay marions-nous (5) . Serions-nous redevenues en lesbianisme ces  » filles à papa  » vilipendées par Valérie Solanas ?

Il se pourrait même que certaines lesbiennes plus jeunes, celles qui n’ont pas été socialisées par le mouvement féministe mais par les gays, soient entrées de plain- pied dans l’ère du fratriarcat analysé par Rosanna Fiocchetto (6) Voici donc, du moins en France, toute une nouvelle génération de petites-soeurs, zélées ferventes de leurs grands-frères. Contrairement à celles qui, bien que n’ayant pas connu générationnellement le mouvement des femmes des années 70-80, sont, elles, avides de culture lesbienne féministe, les petites-soeurs-des-pauvres – dans ce cas des pauvres gays sidéens, des pauvres trans- (à chouchouter en particulier : les Male to Female , et intersexué-es – ne pensent pas lesbien. mais de même qu’on demandait :  » Comment peut-on penser femme à l’ombre des hommes ?  » , on est en droit de redemander, avec Brigitte Boucheron : Comment peut-on penser lesbien à l’ombre des homos ?

Tout cela, à savoirentendre, est très fatiguant.

Cette fatigue, elle nous sape le moral, nous ôte la confiance en un possible redéploiement radical, comme si on se croyait incapables politiquement (théoriquement/pratiquement) de contrer avec éclat ce rouleau compresseur consensuel de l’homofratriarchie, inaptes à annuler l’amnésie de la violence hétéropatriarcale et des moyens de cette violence. Nous qui avons défilé en 2003 à Bari (8) , ville du Grand Sud de l’Europe, et qui n’y avons PAS subi de violence violente, voudrions oublier pour autant qu’une des tactiques les plus efficaces du fondamentalisme hétérosocial, quand n’est plus considéré  » esthétique  » de trucider l’homosexuel-le, est celle de digérer la sédition de ses autres différents ? Naturellement qu’on ne l’a pas oublié. Mais cela ne nous rend pas plus aptes.

Et tout cela nous met (souvent) de mauvaise humeur.

Le problème de la mauvaise humeur, contrairement à une fureur ontologique, c’est qu’elle reste dans l’anecdotique et fait alliance avec la résignation – ce quant-à-soi qui reste chez soi -, le silence. Ainsi, de  » silenciées  » (mot outil de Michèle Causse), nous voici mutifiées. Disparues du champ sociétal mais participant de cette disparition, clandestines ou dans l’esquive, nous ne savons plus être activistes (ces rebelles  » trépidantes, énivrantes  » , pour re-évoquer Solanas !), nous ne parvenons pas à transformer notre humeur massacrante en action véritablement  » éclatante et glorieuse  » . Le fait est, éclat-et-gloire font bien défaut à la lettre L, plutôt éteinte derrière les paillettes des défilés gay-bi-trans : font défaut, certes non pas par  » manque  » de paillettes et de plumes ! – et qu’on me fasse grâce ici de l’accusation de pudibonderie  » normative  » : notre REFUS des oripeaux F(emale), fussent-ils de provocation/dérision, est la base et le tout de notre REFUS politique des classes de sexes.

Alors balayons les paillettes et revenons au fait : nous lesbiennes radicales n’avons plus la mine glorieuse-éclatante. Les anciennes, parce qu’elles sont anciennes et fatiguées de projeter leur corps dans un espace public homo/hétéro hostile à leur pensée, ignorant du corpus lesbien ; quant aux Moins Anciennes… elles sont certes moins fatiguées mais l’éclat et la gloire ne sont pas non plus évidents chez elles : se sentant elles aussi minoritaires ou minorisées par l’homohégémonie, elles préfèrent entretenir leurs propres espaces d’alliance et de séparation des corps (9) . séparées, donc, du courant majoritaire… qui le leur rend bien ! Cloison de verre, et pas de forces, assez, pour le faire exploser.

Depuis 40 ans, les Anciennes, rejointes par les Moins Anciennes, écrivent articles et livres implacables. Problème, pour le moins de visibilité puisqu’il s’agit de lisibilité : ces articles, ces livres ne sont ni lus ni traduits, et d’ailleurs peu publiés et presque jamais réédités (10)

Allons, ne parlais-je pas d’un pessimisme qui devrait  » se convertir en action  » comme l’exigeait Audre Lorde à propos de la colère (11) ? Las, creusons la plaie :  » dans le passé, écrivait George Orwell dans 1984, chaque tyranie finissait, un jour ou l’autre, par être renversée, ou au moins combattue, parce qu’ainsi le voulait la nature humaine, éprise comme il se doit de liberté ( ? le point d’interrogation est le mien, nda). Rien ne nous garantit que cette « nature humaine » soit immuable. Il se pourrait tout autant que l’on parvienne à créer une race d’hommes (sic : nous sommes chez un auteur androlectal même si lucide sur certain point pour lequel je le cite, nda) n’aspirant PAS à la liberté, comme on pourrait créer des vaches sans cornes  » .

…Comme on pourrait créer des vaches sans cornes

Ma consternation, voyez-vous, est de faire partie demain d’une communauté de vaches sans cornes.

Un : parce que mon amour pour les vaches en souffre.

Deux : parce que je suis au désespoir de ne pouvoir comprendre (ou trop comprendre ?) le sens de cette immolation collective, de cet effacement lesbien (toujours au nom de la solidarité avec les autres-différents) dans le jeu de piste des intertersexué-es et des transgenres. Le lesbianisme à son préalable est tout autre qu’un jeu de classe sexuelle mais bien une guerre déclarée à la bicatégorisation des sexes. je répète, la révolution lesbienne n’oeuvre pas à la seule subversion d’un Ordre moral (prisée surtout par les gais), mais au renversement du mythe de la féminité, au démantèlement des rôles imposés à la différence femelle. Nous avons nous-mêmes initié la démolition théorique de la dualité des sexes – l’enjeu véritable, et non le jeu (ou alors l’en-je), étant de faire rendre gorge à l’héteronorme donc à LA norme, de faire imploser l’hétérosexualité donc LA sexualité, de déminer l’hétérosociété donc LA société. Si chez Wittig, comme chez Causse, le lesbianisme radical opère dans le champ littéraire, c’est qu’il est  » le lieu privilégié pour faire advenir un sujet un jour.

Tout cela est très excitant.

Mais voilà un enjeu tellement considérable, pour les lesbiennes et pour les femmes du monde, qu’il y a de quoi se demander si ce n’est pas l’énormité de cette déconstruction/reconstruction révolutionnaire qui a amené certains et certaines à l’éclater, à la compartimenter dans des propositions architecturales apparemment encore plus  » osées  » , censées être plus expertes à déconstruire le mono/logos, la monolithique loi des genres ; ces petits bungalows ou mobil-homes, très mobiles en effet, n’offrent en réalité qu’une façade ultra-kitsch. Leur pomponnage post-postmoderne masque dramatiquement et scandaleusement la réalité des fondations du pouvoir qu’elles prétendent défier.

Alors, question : le lesbianisme radical est-il seul capable aujourd’hui de faire sauter la banque ? Cette banque mondiale du sperme qui régit les consciences et où maintenant vont s’approvisionner les goudous en mâle d’enfant ? Je parle cru, car la menace est crue. Et cruelle.

Dans le cadre de la digestion des diversités en un Universel, lequel régit la bicatégorisation des sexes, le complot de l’homologation DES sexualités à LA sexualité est désormais médiatique. (Je dis bien des sexualités y compris lesdites  » différences  » de la-normale.) Florissante, l’idéologie du nombre Deux, seul horizon du couple fût-il LGBT, s’incruste. (et Danielle Charest décolle cette croûte idéologique, impitoyablement (12) ). On nous sert jusqu’à en vomir de ces documentaires indigents sur nos  » histoires de vie  » , estampillées au sceau de cette NORME-alitée à deux. On y apprend que les lesbiennes, scoop fracassant, couchent – mais oui couchent, et que certaines sont même acquises au hard sex (Allons, foin de préjugés, semblent insinuer les journalistes avec des airs gourmands de pornographes (13) .) Tandis que les gays bénéficient de l’allusion à une production, ne serait-ce que livresque ou filmique, les lesbiennes n’apparaissent quasiment jamais, dans ces docu-menteurs mortels, comme productrices d’écrit, génératrices de concept ; ni au passé (et de grâce passons sur Sapho qui n’est au mieux qu’une étiquette d’origine controlée, dans le grand public), ni au présent ni au demain.

Face à l’insulte recurrente et l’acculturation systématique (violence inouïe aux rarissimes exceptions, voir note précédente), que faisons-nous ?

Comment démanteler la  » tolérance répressive  » (expression de Marcuse (14) ) qui suffoque nos écrits, nos voix et a contaminé telle une MST nos amies en homosexualité ?  » Voilà pourquoi je suis fatiguée de la tolérance, dit Edda Billi (15) dans un récent communiqué, ce mot sournois qui va jusqu’à nous ouvrir des créneaux dans le balayage médiatique, offrant nos visages et nos corps, exploitant hypocritement nos intelligences comme on exhibe les guenons au zoo. » Le dominant nous hait tranquillement le mal nous anéantit mais « ça ne se voit pas  » . pire encore, nous ne le voyons pas, puisqu’il paraît que nous sommes (mieux) tolérées.

L’opposé de la lucidité serait donc bien l’oubli des capacités digestives de l’androcratie, l’aveuglement sur la fonction répressive, puisque de contrôle , de la tolérance ; aussi cette partie sur le péril des vaches sans cornes se conclut-elle avec le risque déjà annoncé : l’abandon du désir de liberté.

À l’instar de l’installation mondiale de l’ultralibéralisme et de pensée Unique -pensée inique- un Nouvel Universel s’est insensiblement imposé, persuadant un grand nombre de lesbiennes d’en être les naturelles ayants droit. cette nouvelle universalité de la  » différence normale  » (16) alliée ou du moins associée des autres-différents caractérise l’homolesbianisme à la sauce mixte. Lequel a abandonné – paradoxe – le désir de liberté alors même qu’il semble réclamer toujours plus de  » libertés  » : pluriel d’abondance, à la façon de ces énormes packs de supermarché proposés comme plus avantageux et contenant dix fois plus que ce dont on a réellement besoin.

Ainsi les lesbiennes qui se veulent à la fois aussi  » normales  » que les hétéros (couchant, s’épousant, pondant) mais différentes à l’intérieur d’une  » communauté  » dominée par les gays, gays-queers, gay-trans, gays-bi, se retrouvent invisibilisées par cette  » différence  » même. La  » différence  » ne fait plus la différence ! elle est à la fois rejointe (assimilée) par les  » autres-différences  » et va se fondre unanimement dans le  » Tous-Genres  » , défendus au nom même de la subversion des genres. (Performativité ma soeur…) Cela ne fait pas bouger d’un iota l’édifice hétéropolitique, ni ne remet en cause le corps féminin F(emale) obligatoire dans l’hétérosocialité et sa  » présomption d’hétérosexualité  » , selon la formule de Teresa de Lauretis (17) . Légalistes, Gentilles, Braves et Tranquilles, les lesbiennes  » gay-isées  » du courant mixte LGBT ont donc été rattrapées par le différentialisme qui régit la société toute entière.

Tout cela nous menace grandement.

Où avons-nous égaré notre pouvoir terrifiant de la lavender menace imaginée par Nicole Brossard, formalisée par Monique Wittig ?

Devrions-nous encore toucher le fond du désespoir, donc atteindre le summum de la lucidité pour enfin RE-agir  » méchamment  » ?

Contre le Nouvel Universel, casser le fil (du Lamento) d’Ariane

L’idée d’une nouvelle normalité, on l’a vu, est non seulement une voie sans issue, dangereuse comme une impasse la nuit, mais elle est peut-être aussi l’expression d’une nouvelle mélancolie, d’un refus du malheur travesti en désir de jouir. Comme dans toutes les époques de profonde dépression, de crise-de-société, il y a toujours des petits futés qui viennent réclamer avant tout, non pas un salaire égal à compétence égale, mais de  » jouir sans entrave  » – c’est bien ce que proclamaient non pas les filles, mais les petits mâles de 68, ayant vite saisi les avantages immédiats qu’ils allaient tirer d’une imminente  » révolution sexuelle  » .

Eh bien tope là, jouissons sans entrave et que la sexualité – to have sex – nous tienne lieu de gaîté, qu’elle anticipe le discours et l’évacue. que le gode soit notre bâton de pèlerin et grossissons le flot des nouvelles converties en Tous-Genres. En magasin, nous avons aussi la tentation du neutre ou de l’androgyne. Allons donc : dépasser l’espace d’indétermination sexuelle et de genre réclamée par les queers, n’offre qu’une marge étroite, car cet espace est extrêmement exigu. Mais déjà dit et redit mille fois par les radicales. Faut-il encore et toujours se répéter ?

 » Le procédé qui consisterait à neutraliser tous les termes en employant systématiquement le masculin n’aurait pour résultat, en l’état actuel de la langue, que l’occultation, dans le texte, des femmes et ne ferait que perpétuer la tradition. Se trouveraient évincés du discours, non l’oppression, mais l’opprimée, non le féminin, mais les femmes.(18)  »

Et j’ajouterai : évincé, non les genres, mais les lesbiennes. Puisque  » le genre est une farce ontologique  » (Monique Wittig, La pensée straight) je repose la question :

Qui est L ? De quelle  » visibilité  » identitaire ou de quel sujet est-elle la lettre d’impasse ?

Est-elle vouée à rester cette  » anomalie qui réclame le nom caché  » , de Djuna Barnes ? Et nous, ici, oeuvrons-nous toujours dans un projet révolutionnaire incarné ? Et quelle pensée non volatile incarne en 2005 un corps lesbien, plus de trente après la publication du Corps lesbien de Wittig ? (Le concept-image de volatile est emprunté à Causse dans l’interloquée :  » Une pensée qui n’est pas soutenue par un corps est une pensée volatile (19)  » )

Quel est alors ce « sujet lesbienne  » de nos livres implacables ? Quel est même ce  » nom  » de lesbienne ? Katy Barasc a retravaillé ces questions, qui sont d’ordre philosophique, comme on travaille une pâte reposée sous la haute main de la généalogie (20) . Tout est à reprendre, même les interrogations. d’ailleurs  » Il ne s’agit pas de trouver de nouvelles réponses à de vieilles questions (…) mais d’ouvrir les brèches pour un futur vivable (21) . » Le passé n’est pas vivable, on ne le sait que trop. Quant au demain, devrons-nous, comme nous avons porté les corps sanglants des femmes avortées dans l’illicite, porter longtemps le fardeau mental des homosexuelles ?

Oh redonnez-moi la Babel de nos pensées NON volatiles !

 » Une lesbienne est radicale ou n’est pas lesbienne, disait ( avec beaucoup d’autres choses) Nicole Brossard. Devrions-nous alors, non pas nous séparer mais nous réparer, et pour cela demander réparation -oh symboliquement- à celles qui nous freinent, les satisfaites, qui nous pèsent et nous retiennent de tout leur ancrage dans la fratriarchie ? Celles, les  » excisées mentales « , à qui peu ne chaut, entre autres, des excisées réelles ? Comment redéployer notre agency, notre puissance d’agir ?

Peut-être, nous, Anciennes, oubliant notre fatigue, nous re-exercer à la jouissance ? Triompher de la mise sous silence ou de l’in-signifiance ? retrouver le goût le défi le panache le rien-à-perdre ? Ranimer cette lavender menace que nous représentons et qui nous a tant et tant fait rire ? Notre langue est difficile. Mais  » une langue difficile peut changer un monde brutal  » – et comment ne pas être d’accord, dans ce cas, avec Judith Butler ! laquelle précise, parlant d’or, qu’une langue remettant en question le sens commun  » peut aider à déterminer les voies d’un monde socialement plus juste (22)  » . Semble lui faire écho Michèle Causse (mais cela 20 ans plus tôt – elle le disait en 1988 ! ) : « Récupérer le sujet de l’énonciation exige aussi la maîtrise de l’énoncé (23)  » .

Alors : Voulons-nous la maîtrise de l’énoncé ? Voulons-nous re-agir sur le SUJET de l’énonciation, au lieu de le laisser être « récupéré  » par d’autres, plus pressé-es (cf.  » jouir sans entraves  » ! ) ou moins scrupuleuses ? Lorsque sous ma bouche la raison du monde ruisselle… (24)

Alors : je… Ou j/e ? Quel en-je ? En tout cas : cette elle en chacune qui disais-je n’a  » rien à perdre  » , qui peut dire  » d’après-moi  » ou  » en-ce-qui-me-concerne  » , cette je-e-là dit que notre désespoir doit sans cesse être réinvesti dans son dépassement.

La dialectique dialogale entre désespoir et colère, entre fureur et jubilation n’est certes pas la voie la plus calme (il m’arrive d’être très-énervée) et le  » moi  » ne sait parfois plus où donner de la tête, sic.

Mais lorsque sous ma bouche la raison du monde ruisselle …

C’est aussi avec la poésie que je veux conclure. Revenir au poème : comme pour y protéger la paix au coeur de ma colère. Le faire exprès signifie partager avec vous l’humour nécessaire au désespoir. C’est qu’il ne s’agit pas d’être  » à moitié  » pessimistes, ni  » à moitié  » lucides, ni donc  » à moitié  » furieuses, il faut l’être  » à la perfection » .

Comme c’est étrange le

le bruit des explosions dans les cafés

le nombre des martyrs

des illetrés

des buveurs de bière et de thé

le nombre des morts mon amour c’est étrange

deux femmes qui s’aiment dans l’angle

du plaisir fou c’est étrange le plaisir

le nombre des saisons qui diminue

le futur qui rétrécit dans le silence

comme si nous rêvions avec une ardeur

sans nom

pour cogner dans l’histoire

en pleine crise d’espoir

c’est si étrange

le trafic des êtres et des bêtes

les visages, les cornes, les défenses

les sexes

comme c’est étrange

que pour éviter le pire

l’âme laisse les épines se multiplier

dans les ruelles, les bars

les musées et les jardins

c’est étrange comment

tu dis vouloir recommencer à plier par en dedans

la planète pour qu’il y ait

du vent dans les traductions,

qui augmente la passion

comme c’est étrange quand

tu me dis sors de ta solitude

et que je n’entends rien

les yeux branchés sur la nuit

donne-moi une allumette

il fait noir dans notre humanité

C’est étrange, Nicole Brossard, (inédit)

Mon amour, je te la donne cette allumette.

Pour illuminer notre langue.

Notre langue est difficile.

Pour changer un monde brutal.

Notre désespoir sera sans fin réinvesti dans son dépassement.

Jacqueline Julien Rome, mai 2005

[1]

[1] Notes :

1-Sur l’histoire de la visibilité lesbienne en france, lire de Brigitte Boucheron « La visibilité lesbienne en France, it’s a long way  » , Lesbia Magazine, N° de juillet-août 2005. Panoramique extra-documenté en version remaniée et élargie de « France, années 90 : la décennie lesbienne  » , conférence donnée en 1999 au Séminaire Orientation et identités sexuelles, questions de genre – Équipe Simone, conceptualisation et communication de la recherche/femmes, université Toulouse-Le Mirail.

2-Déjà fait on dirait (ouf ! les lesbiennes polonaises n’ont même eu besoin de l’étape laborieuse du féminisme, elles/ils -puisqu’il faut les associer aux GBT -, sont passé-es directement au queer) : les 18-20 septembre 2005 à Bielsko-Biala, se tiendra le colloque : Queer community/ies, queer exclusion/s

3- In Questions féministes, mai 1980, n°8 ; – The Straight mind and others essays, Beacon Press, 1992, rééd. dans Monique Wittig, La pensée straight, Balland, 2001.

4-Voir Danielle Charest,  » Intégrationisme : les contrats apparentés au mariage. Une fuite en arrière  » in lesbianisme et féminisme, éds. N. Chetcuti et C. Michard, L’Harmattan, 2003. Et communication au colloque de Rome,  » Le sujet lesbienne  » , mai 2005.

5- Voir aussi Brigitte Boucheron (article cité note 1), qui commente ainsi la triste acculturation lesbienne :  » Trop de lesbiennes sont acculturées, phagocytées par la culture hétérosexuelle et gay, trop peu souhaitent l’existence d’une culture lesbienne, trop peu sont porteuses d’une ambition lesbienne, trop peu souhaitent autre chose que l’aménagement d’un  » territoire intérieur  » , confortablement interné en l’hétérosexualité.  »

6-Rosanna Fiocchetto, Phénoménologie et pratique de la fureur. Amazones d’hier et d’aujourd’hui (voir espace lesbien n°4, mais sa communication romaine au colloque de mai 2005 a été enrichie par un commentaire raisonné de la situation italienne en 2005)

7- Brigitte Boucheron, article cité.

8-Gay & Lesbian Pride de Bari, 6 juin 2003 (les desiderandae m’y avaient invitée pour « raconter Bagdam »). En Italie les fiertés nationales sont chaque année organisées par une (grande) ville différente. En 2000 ce fut à Rome (fierté nationale et mondiale) et malgré les intimidations et menaces pour la faire interdire (ou plutôt grâce à cela), cette Fierté s’est transformée en gigantesque manif ( 500 000 personnes !) de tous les laïques et gauche hétéro confondus et cette fois solidaires pour faire la nique au jubilé fondamentaliste catholique romain. Cette année 2005, ce sera à Milan, et il semble que cette Fierté soit organisée par le mainstream (droit au Pacs, enfants, etc.). D’où la colère de nos amies lesbiennes séparatistes, organisatrices du colloque de Rome.

9- Lire à ce sujet, et concernant l’Italie, Simonetta Spinelli, « L’espace du désir » : la réception de l’oeuvre de Wittig en Italie » , in Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes, eds M.-H.Bourcier et S. Robichon.,éd. gaies et lesbiennes, Paris, 2002.)

10-Concernant l’accès à nos oeuvres, difficultés de tous ordre dont les causes principales sont la mauvaise volonté éditoriale (même Le puits de solitude de Radclife Hall n’est pas réedité, alors que ce classique devrait être en livre de poche !) et le manque de moyens que nous investissons pour nous éditer et nous diffuser. En Italie, Wittig est introuvable et pratiquement impubliée. Voir Simonetta Spinelli, article cité.

11-Audre Lorde, Sister Outsider, The Crossing Press Feminist Series, Freedom California, 1984 ; – Sister Outsider, Essais et propos d’Audre Lorde sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme,.éd. Mamamélis (Genève, CH) et Trois (Laval, Canada), 2001.

12-Danielle Charest, article cité et communication au colloque de Rome,  » le sujet lesbienne  » , mai 2005.

13- Modèle du genre et dernier en date (mai 2005, sur TV5) : Mes questions sur… des femmes qui aiment les femmes, de Serge Moati. Fascination morbide de l’hétéromasculinisme, transpiration de curiosité agressive, le tout criblé d’arrogance et confondant d’ignorance. Mais, deux exceptionnelles exceptions à la règle : en étroite collaboration avec Bagdam Cafée, La sexualité lesbienne, de Catherine Muller-Feuga, France3-Sud, 1996, avec Marie-Jo Bonnet, Michèle Causse, Jacqueline Julien. L’autre divine surprise, ultra-récente, est le film réalisé par Michèle Causse, de Michel Garcia-Luna, Un écrivain en terres occupées, 50’. Bijou de didactisme sur le lesbianisme radical et le chantier entrepris par Michèle Causse sur le langage. Un DVD à commander : Luna.prod@wanadoo.fr

14-Tolérance repressive  » (…) par laquelle les dominants, loin d’abandonner leurs tentatives d’imposer leurs normes, font mine d’accepter les différences pour mieux les contrôler  » . Brigitte Boucheron, article cité.

15- Edda Billi, lesbienne féministe italienne  » historique  » , responsable administrative de la Casa internazionale delle Donne de Rome.

16- Voir à ce sujet la communication de Luki Massa qui rappelle sa stupéfaction consternée lors de la Fierté nationale italienne à Naples en 1996, où plusieurs associations lesbiennes proclamèrent (fièrement !) leur « normalité  » (slogans chantés et banderoles).

17-Teresa de Lauretis : ce concept de la  » presumption of heterosexuality  » chez les femmes, figure entre autres dans son article  » Quand les lesbiennes n’étaient pas des femmes  » , in Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes, eds. M.-H Bourcier et S. Robichon, éd. gaies et lesbiennes, Paris, 2002. En Français, c’est hélas le seul article accessible de cette grande théoricienne italienne enseignant aux Etats-unis, dont l’oeuvre est traduite dans de nombreuses langues. Voir note 10.

18-Catherine Ecarnot, L’écriture de Monique Wittig. A la couleur de Sapho, L’Harmattan, 2002. Voir aussi sur ces sujets la brillante anthologie qui vient de paraître en anglais (fevrier 2005), éditée par Namascar Shaktini : On Monique Wittig Theorical, Political, and literary essaysed. Namascar Shaktini University of Ilinois Press, Urbana & Chicago, 2005. http://www.press.uillinois.edu Catherine Ecarnot et Namascar Shaktini ont toutes deux été intervenantes au 3e colloque de Bagdam (2002). Leurs superbes communications sur Monique Wittig sont à lire dans Espace lesbien n°3,  » Le sexe sur le bout de la langue  » , Bagdam Espace édition, sept. 2002.

19-Michèle Causse, L’interloquée, Les oubliées de l’oubli, Dé/générée, éd Trois, laval, Québec, Canada, 1991.

20-Katy Barasc,  » Généalogie du mot lesbienne. Du subir au jouir  » in Espace lesbien n°4, Fureur et Jubilation, Bagdam Espace édition, oct. 2004. Et communication au colloque de Rome, Le sujet lesbienne, mai 2005.

21-Françoise Armengaud, Avertissement à L’interloquée, op. cit.

22- Judith Butler,  » Changer de sujet : la resignification radicale  » in Humain, inhumain. Le travail critique des normes. Entretiens, éd. Amsterdam, Paris, 2005.

23-L’interloquée, op.cit.

24- Nicole Brossard, Picture Theory, Ed. Nouvelle Optique, 1982, rééd. L’Hexagone, Montréal, Québec, Canada, 1989.

par Jacqueline Julien

lu sur http://lezzone.over-blog.com/article-15285782.html

Colloque Visibilité/invisibilité des lesbiennes,

organisé par la Coordination lesbienne en France (CLF), 19 mai 2007, hôtel de ville de Paris.

Actes en vente
• À la librairie Violette & Co, 102, rue de Charonne 75011 Paris.
• Par correspondance auprès de la Coordination lesbienne en France,
en adressant un chèque libellé à l’ordre de la CLF de 13 euros (10 + 3 pour frais de port) à :
CLF c/o CQFD
37, avenue Pasteur
93100 Montreuil

Ce que nous avons sous les yeux, nous ne le voyons pas

– pas même lorsqu’on appartient à la classe asservie.

Colette Guillaumin(1)


Dans un contexte d’invisibilité quasi obligatoire et de domination masculine généralisée(2), j’aimerais définir dans quelles conditions la Visibilité-lesbienne a pu ou pourrait (quand cela est voulu par certaines) se manifester dans la cité.
Et, au fait, quelle visibilité voulons-nous et pour quoi faire ?

Postulat : en tout lieu et de tout temps la société blanche formatée hétéro a prévu l’éjection de ce qui n’est pas calibré par elle. Stratégie numéro un – et cela chez tout majoritaire : l’effacement du minoritaire. Quel que soit l’élément allogène à escamoter – pour la pureté de la race ou de « l’identité nationale » (no comment), le tracé des frontières, le maintien et la surveillance du marché d’échange des biens (dont femmes et enfants), la transmission de l’héritage, le contrôle des sexualités et des mentalités, etc., il s’agit de garder intact le périmètre du pouvoir, il s’agit de préserver la primauté territoriale de la domination. (Je parle en particulier du territoire du discours.)
Cette primauté a aussi pour but et pour effet, cela est évident, que le dominant se sente bien chez-soi chez lui. D’ailleurs ce chez-soi de l’hétéronormé est considéré – par lui – comme habitat légitime et lieu d’origine. De là à le considérer comme originel, principiel donc naturel, il n’y a aucun pas à faire.

Cet étalonnage s’étant imposé en force pour une forme de nature, vous ne trouverez rien dans la pyramide hétérosociale qui puisse soutenir une quelconque « forme » lesbienne. (Et ici je parle en termes de volumétrie, d’architecture de la pensée.)

N’oublions jamais que ce que nous appelons complaisamment Visibilité-lesbienne reste pour le régime général hétérolambda une quasi-invisibilité. Il s’ensuit que l’être lesbienne, en tant que non conforme à la forme occupe, selon les lois de la physique androcentrée, une position doublement insoutenable. 1) Peut-on en effet soutenir la transparence, étayer l’invisible ? 2) Insoutenable, en outre, et cette fois dans le sens courant du mot : insupportable.

La contradiction ne vous aura pas échappé. Elle traduit une tactique ordinaire d’un système coercitif : mixer le déni et l’opprobre. Ignorer et faire ignorer, mais faire savoir que ce qu’on veut ignorer est ignoble (abject, scandaleux, ridicule…)(3).

Mais je ne m’attarderai pas dans l’angle sociétal de la gynophobie lesbophobique. Nous y sommes rompues, historiquement. Je préfère m’approcher du point de vue de la « lesbienne inconnue », celle qui gît sous la stèle du placard(4) extérieur. (J’ai bien dit extérieur, celui qui nous enferme dehors.) Je poserai aussi que je suis moi-même cette lesbienne invisible car insoutenable, aux deux sens que j’ai donnés : bien que visible [pour mes copines, pour mon boucher, pour quelques émissions de télé et pour quelques andros(5) de ma vie courante et militante], ma NON-visibilité saute aux yeux, si je puis dire, dans le territoire du logos, où j’ai tout en effet de la « lesbienne inconnue ». Mais aussi, et dans ce cas c’est du concret : insupportable – en particulier pour le pape et les masses de sécateurs religieux allumés fanatiques. J’ajoute que, sinon rare exception, je suis également insupportable aux andros de la vie courante à peine nommés, et assurément à Guillaume Durand(6).

Être chez-soi chez eux ?

J’en viens à la définition du lieu d’appartenance – qui serait le lieu où l’on peut se dire « soi » et qu’on peut définir « sien » – et qui est toujours lié au concept d’« étranger ».

Le problème que doit constamment régler le dominant (celui qui se sent bien chez-soi chez lui), c’est : que faire de ces étranger-e-s, de ces invisibles sortis de là d’où Lui n’attendait personne, ces dites « minorités sexuelles » qui ont déboulé sur son territoire comme si c’était chez eux ?

Vite, les parquer dans des locaux, appelés lieux d’accueil.

Question : à quel espace (à quelle fierté) peut prétendre une lesbienne dont le chez-soi n’est pas son chez elle, dont le domaine est limité à ce local de transit ? (Avec seuil de tolérance – et je parle maintenant d’espace mental : sémiologique, politique, affectif…). En fait d’Espace : un préfabriqué où, en qualité d’hébergée, elle devra se constituer comme étrangère chez-soi.

C’est cette notion empruntée à Toni Morrison(7) qui va être le premier fil arraché à l’écheveau de nos invisibilités et que j’ai personnifiée plus haut dans la « lesbienne inconnue » (car en advenir).

Continuant à filer la métaphore du pavillon des cancéreux : la-lesbienne(8), à l’instar de la-femme qu’on veut qu’elle soit, tout de mêêême, mais tout comme les pédés, les trans- et autres barbaresques (vus bien sûr du piédestal du dominant), est donc casée à la va comme je te pousse sur la propriété du maître (Qui est un bon maître, qui ne zigouille pas forcément, nous sommes une démocratie moi Monsieur.) Décor post-colonial minimaliste, peint aux mêmes couleurs que la case Intégration des migrants, pavillon Phénix à l’écart du bâti principal de l’hétéroblanc concentrique : c’est la Maison de Tolérance.

J’aimerais alors en géographe établir la cartographie des ramifications mentales qu’a pu engendrer en nous ce vivre en étrangères chez-soi chez eux, les hétéroandros.

Cette cartographie s’étend en réalité à tous les domaines de la pensée et de la recherche. Elle fait œuvre d’historiennes et d’anthropologues, de linguistes et de philosophes, d’archivistes et de sociologues, et naturellement d’écrivains et d’artistes. Un énorme corpus, par conséquent, mais d’auteures jamais citées, rarement traduites, publiées homéopathiquement, exposées par exception ou sitôt remisées. En somme d’autres « lesbiennes inconnues « qui ne nous sont accessibles que lorsqu’on sait où les chercher, lorsqu’on a la volonté de les trouver et de faire partager leur travail et leur œuvre (comme lors de rencontres et colloques d’études, dont ceux de Toulouse(9)), mais édifices absolument transparents, au sens d’in-visibles, dans l’épais corpus hétérosocial.

Je formule alors ces autres questions, stratégiques, à partir d’une optique de combat :
– Doit-on tenter de transformer un lieu d’accueil pour minoritaires, ce périmètre balisé par le dominant, pour en faire notre propre lieu d’origine ?
– L’obtention d’une visibilité généralisée et, pourrait-on dire, « normalisée » – jusqu’ici la plus éclatante de nos mires, apparemment la plus qualifiante pour nous croire exister en soi chez-soi – est-elle la promesse d’une réelle légitimité du territoire obtenu ?

Mais où est-on chez soi ?

La société majoritaire, quand elle se pique de ne pas être trop frappée (d’intégrismes d’État, de fascismes indécrottables), est assez habile pour prévoir des seuils, dits justement de tolérance. Elle PEUT donc intégrer des petit bouts d’étrangeté, des morceaux d’ab-Norme : gouine-pédé-trans-migrant (et à condition qu’ils causent dans la langue du Maître).

Si la lesbienne (la-lesbienne !) n’a pas gagné de vrai chez-soi, son chez elle est bien toujours un chez eux. Elle est donc toujours hors de soi. Cela a de quoi la mettre hors d’elle ! (Je parle bien sûr de fureur pour celles qui consomment cet ingrédient). Cette lesbienne extra-muros, donc hors d’elle a d’ailleurs toute raison de l’être puisque, je viens de le dire, elle n’occupe avec ses copines, autres lesbiennes inconnues, aucun « lieu d’origine ».

Quant au logos… il est toujours blindé dans la langue de la domination(10). La Visibilité-lesbienne ne l’a pas fait trembler d’un iota.

Allons : il y a quelques compensations : ne pas être vues, connues ni reconnues dans le discours du majoritaire ne les empêche pas, les lesbiennes inconnues, de se voir elles, de rendre visite aux autres lesbiennes inconnues, voire de se voir beaucoup entre elles pour toute raison et en toute saison.

Paradoxe : voilà que des consœurs, celles-ci vraiment NON visibles, à la recherche d’autres consœurs via petites annonces sur Lesbia ou sur internet, vont préciser que leur objet de désir ne doit pas faire partie du « ghetto » (La formule « ghetto s’abstenir » ponctuant la liste des qualités requises pour l’impétrante a encore, semble-t-il, de beaux jours devant elle.)

Or, que nous sachions, un ghetto a été inventé pour isoler, séparer et si possible faire disparaître cette fois pour de bon qui y est enfermé-e de force. Et voilà qu’est désigné « ghetto » une masse (d’ailleurs floue) de lesbiennes qui vont et viennent au grand jour, se montrent et se fréquentent à haute fréquence. Eh bien, c’est comme ça, le couperet est tombé : « Ghetto s’abstenir » suffit à disqualifier toute aspirante (ne serait-ce que pour des randonnées en Auvergne) qui révélerait sa honteuse et insupportable appartenance au ghetto.

Le comble, c’est que l’exil intérieur et volontaire de ces lesbiennes qui se croient chez elles partout (au point de ne pas sortir de chez elles), leur fait apparaître comme des enfermées (dans un ghetto) celles qui justement sortent, font du bruit et s’ébrouent dans le « milieu » lesbien.

Milieu ? Mais où se situerait-il, notre juste milieu lesbien ? Pour répondre, il faudrait avoir une claire idée de ce que serait notre Centre. Un centre conçu, et à bâtir, j’y reviens, comme lieu d’origine, non plus simple placard où ranger les habitus du proprio légitime – vie de couple, mariage ou pacsage et pourquoi pas, quand le Maître-des-Lieux a les idées (vraiment) larges, un tas d’enfants alignés sur une banquette rajoutée pour eux.

Mais là n’est pas mon sujet. Dans ce mâle monde qui gynocide à tout va et dont même la seule classe autonommée « intellectuelle » continue de faire des féministes une classe de parias et/ou de ridicules ringardes, à quoi ressemblerait bien ce chez-soi lesbien, aussi VISIBLE et non négociable que peut l’être… notre corps ? « Notre corps nous-mêmes », disions-nous si bien, dans les brûlantes années 70. Est-ce aujourd’hui indécent d’en appeler à lui ? Car enfin ce corps d’humaine, quelle qu’ait été sa sexision(11) en femelle, ne reste-t-il pas le lieu fondamental, l’ultime – parce que premier – lieu d’origine ?

À ce titre, redisons que rapporter nos corps sur la scène politique majoritaire a été un défi crucial et, si l’on y repense, une provoc’ qui continue d’être géniale, compte tenu que l’histoire lesbienne continue d’être vécue par l’hétérodominant et tous les fondamentalistes comme une histoire obscène. 1) Parce qu’elle met en scène de la sexualité entre femmes (et je ne vais pas reparler de la reine Victoria). 2) Parce que cette HERstory lesbienne devrait et aurait dû, à la lettre et selon l’étymologie d’ob-scène(12), rester « hors-scène ».

Toutefois, le concept d’un chez-soi ne saurait se limiter aux limites du corps. Notre corps n’est pas un abri antiandroïque : fût-il désirant/désiré, et justement pour cela, il reste très exposé. Notre corps est l’homologie de notre Texte. Tout comme notre corps – on ne le sait que trop –, ce Texte lesbien est minoritaire et, cela s’entend, minoré. N’oublions pas ce qu’affirmait Wittig : « Un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel un point de vue minoritaire. » (…) Or, « historiquement, le sujet minoritaire peut se disperser en bien des centres, il est par force dé-centré, a-centré »(13).

Donc, si nous ne possédons pas encore ce vrai chez-soi lesbien, avec point de vue universel, si nous n’avons pas encore bâti ce « centre » (même dé-centré) de légitimité, peut-être qu’en effet ce « chez nous » grosso modo aménagé chez eux, bricolé à coup de justes-revendications, s’est-il bel et bien converti en « ghetto ». Certes, nous avons le droit d’aller et venir, mais tout atteste notre mobilité réduite, amoindrie par le statut permanent de corpuscules minoritaires (oh, mais sexuels !).

Insensiblement, cette Visibilité-lesbienne que nous estimons être une conquête (et elle le fut, et comment !) est devenue, à mesure que nous nous croyons mieux loties qu’avant, ce triste lotissement quadrillé par la tolérance – soit par la Norme-hétérosociale (pléonasme, bis).

Notre liberté de circulation (de nos savoirs) reste muselée par les Trissotin(14) du Savoir-Pouvoir en place, les cerbères de la susdite Pensée-dominante (une tautologie).

Pourtant, si la conscience d’(être) « étrangères » nous définit en permanence en tant que ce qui n’est pas eux (une expression de Toni Morrison), elle devrait nous rassurer aussi en nous rappelant qu’on échappe du même coup à tout… ce qui n’est pas nous ! Et bien plus qu’à une quelconque « intégration », cette conscience de Soi pourrait (devrait ?) déboucher sur une rupture ; saurait désincarcérer notre Soi de la carcasse du monde – tel qu’il est.

In-soutenables, in-supportables : pour une Visibilité de rupture

Mais sommes-nous réellement en rupture ?

On aurait pu le croire dans ce dévoilement insolent qu’a impliqué notre mise en vue, lorsque nous nous sommes affichées (ex-posées), d’abord à nous-mêmes puis dans la rue. Nos « fiertés » du début des années 90 étaient portées par un réseau lesbien d’associations en pleine expansion(15). Puis les batailles de procédures sur le PACS, puis le courant de revendications amalgamées LGBT, entraînant les actuelles réclamations de « droits » – au mariage et à l’adoption d’enfants pour les couples homos –, tout cela nous a désigné-e-s au dominant, non plus en tant que lesbiennes, mais au travers de « l’identité » la moins qualifiante à mes yeux : celle de minorité sexuelle. Entraînées par la vague LGBT à nous fondre dans cette subqualification globale fourre-tout, c’est d’une deuxième espèce d’invisibilité dont nous avons été frappées.

D’une part, nous nous sommes dis-qualifiées, ne serait-ce qu’au seul niveau de l’identification – lesbienne réduite à la lettre L(16) –, « aidées » en cela par le courant queer qui pose comme dépassé ce qui ne se joue pas dans son jeu de genres. D’autre part, nous étant désignées au majoritaire sexuel comme des accédantes à la propriété de ses privilèges d’hétéro, ce dominant-là a pu se faire plaisir à bon compte et renforcer sa position d’arbitre, sous couvert de progressisme.

L’HIStory ne nous l’a-t-elle pas assez enseigné, l’absorption est l’autre forme, soi-disant soft, de l’effacement – la tactique du pouvoir étant d’avoir l’air de nous supporter pour laisser ses braillards faire leur boulot : hurler que gouines et pédés sont…insupportables (lire : à éliminer). La tolérance est une pure irréalité : Moscou, Varsovie, Cracovie… sont à nos portes, quoi qu’on croie croire en dominé-es, jamais assez lucides sur l’arrogance de la domination. (Et je ne cite que ces villes mais…)

La mimétique des rituels de la population d’origine pourrait faire espérer aux lesbiennes assimilationnistes(17) que nous allons cesser d’être traitées en population d’accueil, mais notre coming out identitaire s’avère ICI (Europe de l’Ouest) une rentrée pathétique dans le rang.

« Chez nous » s’inscrit plus que jamais chez-eux, en plein melting pot hétéro+homosocial : nous voici transparentes car absorbées, minorées puisque minoritaires, invisibilisées car « identifiées » – ce qui est un comble. Tout cela, en effet, mène à une ghettoïsation, ce qui nous rapproche de l’anéantissement.

Comme quoi : l’Identité n’est pas synonyme de l’Être(18).

Comme quoi : l’identification ne prouve pas que l’on s’appartient. Ni que notre lieu d’appartenance est bien « celui où l’on peut se dire soi et qu’on peut définir sien ».

Alors, ghetto s’abstenir ?

Mais enfin : il faut bien être quelque part…
Certes, une radicale rupture épistémologique paraît à beaucoup aussi impensable qu’irréalisable. Elle est menaçante, dans le sens qu’elle agresse radicalement l’Ennemi principal(19), mais nous menace aussi, dans nos conforts « acquis », ou estimés tels. La rupture semble un dangereux pari avec pour risque n° 1 la disparition de la scène, la fermeture de toute possibilité de re-connaissance.

Mais au fait : en sommes-nous toujours à vouloir être reconnues ? Est-ce vraiment la seule stratégie politique de notre « minorité » (mais sexuelle !) ?
Vouloir recevoir l’onction du dominant ?

Je suggère qu’avant de pleurer de n’être pas « reconnues », nous nous demandions ceci : savons-nous reconnaître notre Texte, notre logos, nous sommes-nous données comme lieu d’origine à nous-mêmes ?
Cette Identité-Lesbienne ou, disons, l’étiquette partagée en 4 par le sigle LGBT (ou en 5 si on y ajoute le Q des queers), ne doit-elle traduire qu’un souci de confort chez l’habitant ? Cette Identité-là a-t-elle cessé d’être l’essence même du sujet lesbien ?

Pour répondre « d’où je parle », je dirai ceci : ma visibilité, je la revendique, mais d’abord à MON intention. Mon statut d’étrangère chez-soi chez eux, j’en ai pris acte. J’assume donc pleinement le constat de mon « étrangéité », non pas en vue de quelque mythique assimilation par des dominants « modérés », mais dans la lucidité que cette visibilité lesbienne leur est, à TOUS (modérés comme fachos), effectivement insoutenable ; que mon étrange étrangeté leur est, à tous, effectivement insupportable.

J’assume de n’être ni soutenue ni supportée.

Dans cette optique, être visibles (au pluriel) dans la rupture, c’est vouloir rester étrangères au phallologos. Étrangères non seulement « chez eux » mais à eux. Je suis visible (singulière) parce que mon chez-moi est hors d’eux, et aussi parce que leur chez-eux me projette hors de moi – à la lettre : me fait « exploser » hors du périmètre prescrit originaire (mais qui ne m’origine pas).

Je souscris à cette explosion.

Mon rejet de leur lieu d’origine est mon projet. Mon plan d’habitation.

Il faudrait donc que la Visibilité-lesbienne, dont nous avons vu qu’elle peut nous effacer plus encore en nous agrégeant au périmètre homodominant néo-macho, il faudrait dis-je que NOUS-MÊMES, massivement, fassions en sorte qu’elle redevienne in-supportable, in-soutenable !

Ne jamais parler la langue de l’ennemi serait, sera et EST notre premier devoir d’é-migrées volontaires. Je tente ceci : soit l’invention en version simultanée d’un créole ou pidgin des lesbiennes évadées, à l’instar des marronnes de Wittig(20). (J’assume cette descendance.)

Cette langue, nullement intelligible par l’ennemi même si elle s’en inspire par commodité et par ruse, est ou sera parfaitement saisie par mes paires.

À Toulouse, notre ruse, précisément, est d’avoir tenté le bilinguisme. Connaître la langue du maître est une obligation, mais nous avons inventé la langue pour l’entre-soi, avons en sommes adapté nos dialogues en langue des signes pour se mettre à la portée de la surdité hétéro.

Cela en toute conscience et insolence – ce qui est peut-être de l’inconscience !

Au fil des années, sans autre théorie que la pratique, nous avons créé ce chez-soi en soi bien (de) chez nous, dans la sensation volontaire de notre propre finalité et originarité. Nous avons vraiment vécu cela, de nous croire par fois (pas toutes les fois) ancrées dans notre habitat originaire, et nullement parquées en zone de transit.

Les succès sont certains. Les inaboutissements le sont également. Car le propre d’une visibilité de rupture (bille en tête sans stupeur ni tremblements), c’est qu’elle se montre aussi concentrée que parcellaire : des îlots de légitimité pure et dure, un « allant de soi » intra-muros établi avec panache, certes : mais complètement cernés.

Qui pourrait le nier ? Si nous prenons un ou plusieurs cinémas de la ville (comme nous le faisons, pour y faire projeter NOS films), il va de soi qu’on n’a pas LE cinéma français à nos pieds. Pourquoi l’aurait-on ? Mais aussi – je demande – pourquoi pas ? Cela découlerait de la même démarche mentale/politique, donc pratique. Nous l’avons expérimenté en petit et cela pourrait se pratiquer en grand si nous étions assez hardies pour rallier notre grand nombre. Or à Toulouse, nous sommes plusieurs alliances de très peu, parfois des tandems, comme Brigitte Boucheron et moi. Cela marche bien et après tant d’années une excellente synergie relie nos groupes. Mais si l’on veut le Conseil régional ou l’Europe (pour qu’il ou elle soutiennent nos projets insoutenables), nous ne sommes encore jamais assez pour faire brèche, « traduire » notre Texte dans leur langue, donc dé-penser notre temps pour ce temps-là de le faire, etc. C’est ce constat d’artisanat de luxe mais à perte qui est fatigant, car si nous travaillons des pépites d’or, et que nous le savons, nous restons quand même ruinées, en tous les cas non puissantes à rendre riche la « communauté « de nos biens ! Les évadées du capital hétéro, les marronnes du contrat social, les créoles d’un « parler lesbien « sont trop peu à se croire beaucoup.

La multinationale, c’est pas demain.

Hors-la-loi, hors-la-voix (de son maître)

J’en viendrais presque alors à supplier : ne nous égarons pas dans un individualisme blanc de midinettes middle class, bercées dans la croyance de « bien-êtres » de fortune (fortune ?). On ne peut pas cohabiter avec l’Ennemi. Ayons à l’esprit que son esprit, transmis dans son langage oppressif « fait plus que représenter la violence ; il est violence en soi. Il fait plus que représenter les limites du savoir ; il met des bornes à ce savoir »(21).

Les luttes adjacentes menées par les trans en particulier dans la dernière décennie (Europe, Amériques) devraient nous rafraîchir la mémoire sur les menaces constantes exercées par le dominant hétéronormal. Ces menaces qui ponctuellement se paient le luxe de s’exprimer à bas bruit peuvent revêtir une dimension plus… active (lire : agressive, jusqu’à mortelle).

En ce qui nous concerne, ne perdons pas de vue non plus que l’évidente marginalisation de l’éros lesbien (et « ses jeux incomplets », comme l’avait pondu benoîtement un chroniqueur dans les années 60 au sujet des Biches de Chabrol !(22)) peut se muer en rejet exaspéré avec passage à l’acte (lire : viol punitif). Rappelons-nous les affiches déchirées de la « Rainbow attitude », l’exposition qui s’est tenue Porte de Versailles à Paris en 2005 – qui montraient deux lesbiennes qui s’embrassaient. Que des affiches ? Même pas grave ? Oui mais savoir que : l’Angoisse du mâle hétéronormé, parce que toujours doublée d’Anger (colère) devant ces « femmes inquiétantes dont le désir les ronge » (sic !)(23), porte en elle sa métamorphose en agression physique(24). Quant au symbolique ? « Il faut avoir eu la langue coupée un grand nombre de fois par ces commissaires (…) »(25) pour devenir capable de voir et donner à voir le couperet qui s’abat sur les hors-la-voix, les hors-jeux que nous sommes. Ce pouvoir de couper la langue de l’autre, l’étranger, l’étrangère, est considérable. Plus encore, la jouissance du pouvoir, car cette jouissance « se fait entretenir par la culture de l’humiliation comme champ d’excitation. »(26)

Être soi-même objet de désir

Où l’on revient alors sur la rage, la fureur.

La rage lesbienne est cette « menace violette » que j’oppose à la menace blanche du dominant réactionnaire. C’est à ce jour l’entrée principale du chez-soi de la lesbienne en rupture.

Ma maison, cet en-moi perceptible entre tous pourrait alors se définir comme lieu où la mémoire de soi demeure. Chacune assurément a tout fait ici pour constituer cette « mémoire de soi », irréductible. Premièrement, nourrie de souvenirs, non seulement des faits collectifs des trente dernières années auxquelles les singulières de ma génération ont pu participer, mais aussi trace de l’existence de nos aînées inconnues, disparues puis cherchées et retrouvées par nos savantes en science, en histoire et en poétique. Mémoire de soi irréductible enfin, car être étrangère dans ma propre maison – le monde – pose la question de la représentation de ma citoyenneté, de mon appartenance au patrimoine mondial de la pensée.

Le thème de la mémoire est donc à considérer comme un thème de résistance.

Il n’empêche que nous nous sommes laissé identifier par un sigle où nous n’apparaissons que par une lettre, un dire paresseux car vite dit, soustrait aux MOTS dans leur entier. Ceci est un rapt. Cette lettre ne nous représente pas. Cette initiale ne dit rien de moi. Ou plutôt si, mais pour le coup trop vite et trop brutalement, elle me renvoie à ce L atrocement laconique dans son potentiel de mort, tamponné sur les triangles roses (ou noirs) des lesbiennes déportées par les nazis. C’est pourquoi : ne laissons jamais dire d’une lesbienne qui se sait ostracisée qu’elle « exagère ». Car la mémoire de soi d’une lesbienne reste celle d’avant le langage qui l’a néantisée. Donc actes : blaguer, minimiser ou nier les violences réelles et potentielles sont bien des actes d’anéantissement.

Je n’aurai de cesse quant à moi que je n’aie retrouvé ce moi d’origine en dépit du langage violent, de la pensée violente qui me fragmente, qui me stigmatise, et par là autorise qu’il nous soit fait du mal. La rage est donc ma marque, la rage est la trace de mon évasion volontaire d’un langage qui m’a dé-nommée, m’a privée du savoir de moi et donc de mon chez-soi.

D’urgence, il nous faut creuser la désespérante envie de faire comme le dominant normatif.

… Le lesbianisme est révolutionnaire quand il est visible, mais la visibilité n’est révolutionnaire que lorsqu’elle démolit les modèles et les stéréotypes, donc les stèles où ils ont été gravés comme tables de Loi. La Visibilité, si elle n’est qu’une mystique de la mise à niveau (des privilèges), annihile le projet d’être, soi, révolutionnaire. Car le désir enfoui de loger chez l’Autre dominant est un désir d’assujetti-e. Il se substitue au projet de tout être libre ou en résistance : le projet d’être soi-même objet de désir.

Alors, seule la rupture, à la fois imaginaire parce que sémantique, et affective parce que créatrice de liens entre nous, replace notre identité non seulement comme projet du Sujet pensant et désirant que nous sommes, mais justement aussi comme sujet de désir.

En place de vouloir vainement capter le terrain (l’attention) du coupeur de langue ou diviseur de genres – en 4, 6… 10 (mirages miracles) ou bien en sempiternels 2 –, donnons-nous pour propriétaire et comme origine du Sujet, fabrique épistémologique.

C’est à ce prix de rupture sans concession, menaçante certes, que le Sujet lesbien peut assumer sa fonction authentiquement subversive.

Sujet désincarcéré, désintégré.

Insoutenable.

Insupportable.

Notes

1. Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique de pouvoir – L’idée de Nature, Côté-femmes, 1992.

2. Si au fil des trois dernières décennies (1970-2000), le rapport de force avec l’establishment hétéropolitique a pu évoluer légèrement, occasionnellement ou localement en notre faveur, le système phallocentrique reste propriétaire de tous les lieux (privé, public, étatique, et bien sûr mental, conceptuel et « sexuel »), et par là de tous les enjeux de l’existence humaine. Désigner ce système comme Pensée dominante est user de pléonasme. Il en est de même pour Domination masculine.

3. Cf. La reine Victoria (la pauvre, c’est toujours elle qu’on ressort !) affirmant que nous n’existions pas – et qu’il n’était donc pas besoin de légiférer contre nous – ne parlait pas de nous mais d’elle et de sa phobie : elle répugnait tant à l’idée que nous puissions même exister qu’elle nous frappait d’inexistence – plus exactement frappait sa propre lesbophobie à coup de déni. (Autre interprétation : c’est çui qui dit qui y est ?) Le client de prostituée ne procède pas autrement, sur le mode binaire de l’obsession et du rejet. Il se sert des putes, mais les méprise et les nie (lire : les hait).

4. Les lesbiennes « de placard » sont dites « lesbiennes voilées » par les Italiennes. Cela revient au même, pour l’enfermement hors de soi.

5. Il ne sera pas question ici d’homme, qui n’a pas plus de raison d’être que n’en recouvre la dénommée femme. Mais puisqu’il faut bien désigner les genré-es dans leur respective et inégale manifestation existentielle, je choisis pour « homme » andro- (élément initial du grec anêr, andros, mâle, pendant éthymologique de gyné-, premier élément de guné, gunaïkos, « femme »). C’est à partir de cette racine andro- que Michèle Causse a bâti et conceptualisé le terme d’androlecte, ou langue (d’)« homme » (cf. « Sexolecte » dans son Glossaire, p. 18 de Contre le sexage, Balland, 2000).

6. Animateur d’émission cultureuse à la télévision française. Du style à choisir d’inviter Daniel Welzer-Lang pour un débat (?) sur le féminisme et, lors dudit débat, lui manifester son amitié admirative de manière plus qu’ostensible. Pour savoir en quoi cette solide manifestation de la solidarité du fratriarcat est choquante (lire : paradigmatique), se rendre sur le site de l’ANEF.

7. Toni Morrison, Invitée au Louvre – Étranger chez soi, Christian Bourgois éditeur, 2006. Toni Morrison, née en 1931, a reçu le prix Nobel de littérature en 1993.

8. Je choisis à dessein cette scription ironique avec trait d’union, en lien avec le choix théorique et politique de Monique Wittig qui transcrivait ainsi l’irréalité de « la-femme » et l’inanité de sa naturalisation. Cf. « On ne naît pas femme », in La Pensée straight, Balland, 2001.

9. Colloques internationaux d’études lesbiennes, organisés par Bagdam Espace lesbien, à Toulouse. Cinq colloques ont eu lieu entre 2000 et 2006, assortis de leurs actes (revue Espace lesbien). Le 6e et prochain colloque se tiendra également à Toulouse, et devrait avoir lieu en avril 2008. Informations sur le site http://www.bagdam.org

10. Ou « sexolecte ». Voir Michèle Causse, déjà citée : « Langage sexisant et sexualisant que parlent tous les êtres humains. Élaboré par le détenteur du phallus dominant, il instaure l’inégalité entre les animés de l’espèce humaine. Le seul sexolecte existant est l’androlecte », op. cit., p. 18. Lire également l’ouvrage de Françoise Leclère, Miso mis à nu, les maux du dico, Pepper/L’Harmattan, sept. 2007.

11. Ou « sex(c)ision », terme et concept développés par Michèle Causse, ibid.

12. Ob-, préposition latine signifiant « en face », « à l’encontre ».

13. Monique Wittig, « Le Point de vue, universel ou particulier (avant-note à La Passion de Djuna Barnes) », in La Pensée straight, op. cit.

14. Trissotin : personnage des Femmes savantes de Molière. Archétype du phallocrate logorrhéïque et logomachique, émettant son avis sur… Tout, comme s’il en était seul propriétaire. Dans la pièce, cet odieux est en outre un violent coureur de dot.

15. Brigitte Boucheron, « La visibilité lesbienne en France: It’s a long way », in Fureur et jubilation, Actes du 4e colloque international d’études lesbiennes, Espace lesbien, n° 4, Bagdam édition, rééd. oct 2005. Article actualisé sur le site http://www.bagdam.org et qui a servi de base à son intervention pour le colloque de la CLF, Paris, 19 mai 2007 : « Introduction à une histoire du mouvement lesbien en France ».

16. J’ai développé déjà ce point dans ma communication au colloque Le sujet lesbienne, Rome, mai 2004 : « F(emale) to L(esbian) – Pour un nouveau GENRE de visibilité », traduit et publié en français sur le site de Bagdam Espace lesbien.

17. Cf. à ce propos Danielle Charest, « Les contrats apparentés de mariage : une fuite en arrière », in Lesbianisme et féminisme, histoires politiques, Natacha Chetcuti et Claire Michard éd., L’Harmattan, Paris, 2003.

18. Cf. Katy Barasc, « Pour une généalogie du mot lesbienne : du subir au jouir », in Fureur et jubilation, op. cit. « (…) Comble du paradoxe, la lesbienne est nommée lesbienne pour ne pas devenir ce qu’elle est, pour succomber dans la représentation logo-phallocentrée. Bref, à peine est-elle évoquée qu’elle se perd en sa nomination. »

19. Christine Delphy, L’Ennemi principal, tome 1, Économie politique du patriarcat, Syllepse, 1998. C’est l’article « L’ennemi principal », paru dans le numéro spécial de Partisans, « Libération des femmes année zéro », publié en novembre 1970, qui a donné son titre au double recueil. Le tome 2 de L’Ennemi principal, Penser le genre, est paru en 2001.

20. Elle écrit : « Les lesbiennes sont des femmes marron, des échappées – en partie – de leur classe », dans « À propos du contrat social », op. cit.

21. Toni Morrison, « On Slam, on Louvre : une prise de parole », op. cit.

22. Cité par Alain Brassart, L’homosexualité dans le cinéma français, Nouveau Monde éditions, 2007.

23. Ibid. Alain Brassart évoque ici la levée de boucliers qu’a suscité le film de Jacques Rivette, La Religieuse de Diderot (1965). Sujet de scandale et objet de censure à sa sortie « pour violence et obscénité », il obtint ensuite son visa d’exploitation avec interdiction au moins de 18 ans. Jean-Luc Godard avait défendu le film en écrivant une lettre incendiaire au « Ministre de la Kultur » (sic : son orthographe), André Malraux.

24. Cf. depuis les années 2000 : la recrudescence de viols ou tentatives de viols punitifs en Italie où l’intégrisme papiste se déchaîne contre « l’homosexualité » – les lesbiennes et gays politiques ayant par bonheur des capacités de réactions collectives très rapides. Voir site facciamobreccia.it

25. Mots de Claire Lejeune, poète philosophe francophone, née en Belgique en 1926. In L’œil de la lettre, éd. Le Cormier, Bruxelles, 1984.

26. Claire Lejeune, ibid. Je ne puis m’empêcher de penser au maniement du discours par certaine droite « nouvelle », incarnée par le dernier élu à la présidence de la République française, en 2007.

Source : http://www.bagdam.org/articles/insoutenable.html