L’homme à abattre

Mise en ligne le mardi 11 décembre 2012


par Marie de Cenival

 

 

 

 

 

 

Sur http://multitudes.samizdat.net/L-homme-a-abbatre

 

 

 

Rue des Pyrénées, Paris, avril 2007. Sur notre passage, les insultes sexistes pleuvent : «  Salope ! T’es une salope, comme ta candidate ! », « Sale pute ! », « Cette conne ? » La violence est incroyable. Les mots qui font le plus mal sont ceux que des femmes nous murmurent, sans songer à mal : «  Surtout, ne dîtes pas que c’est une femme, justement ! C’est vous qui allez nous faire perdre !  ». Bravant l’opprobre, socialistes ou non, nous déclamons à voix haute en distribuant des tracts rue de Passy : «  Pour la première fois, une femme brigue la Présidence ! ». Les regards nous fusillent. La perle revint à une jeune femme qui tentera de nous convaincre que notre propos est «  anti-féministe, justement !  ».

Si la portée symbolique de l’accession d’une femme à la Présidence dans la France de 2007 fut niée par les femmes elles-mêmes, elle n’échappa pas aux hommes qui couvraient la candidate de jurons sexistes jusque dans son propre camp. Sur le trottoir et dans les cafés de la rue des Pyrénées, les hommes qui nous insultaient ne nous laissaient pas oublier une seconde que notre candidate était une femme. Les médias nous le rappelaient chaque jour, lisant dans la couleur de son corsage comme dans un grimoire pour interpréter son humeur politique du jour – au point qu’elle choisit de brandir le drapeau de sa « féminitude » comme argument de campagne. Un sacrilège – et sans doute une erreur tactique – que les françaises ne lui pardonneraient jamais !

Les françaises cette année-là rêvaient d’un monde parfait dont le sexisme aurait été banni de longue date. Elles voulaient que la candidate soit traitée comme une personne, et non comme une femme, bref, que son genre ne fasse pas débat, un rêve bien légitime. Mais la cause était perdue d’avance. Nous avons beau faire comme si de rien n’était, la femme en nous – qui souhaitons qu’on l’oublie – se révèle malgré nous et se sent visée dès qu’une femme politique monte sur la tribune. A l’heure du grand débat télévisé entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, toutes les femmes de France étaient sur le gril. Elles ont sans doute eu la nausée à chaque bourde de Madame Royal, se sentant exposée sur la place publique, jugées à travers cette image imparfaite de la femme politique, livrée en pâture au jugement de l’Universel. Les hommes se sont-ils sentis concernés par les bourdes de Monsieur Sarkozy ? Ont-ils un seul instant eu honte d’être représentés par lui en tant qu’hommes ? Sans doute pas, car l’Homme Politique est un Etre Universel, quelque soit son degré de machitude.

En 2007 il fallait cacher la femme derrière la candidate ou se rendre coupable de sexisme, un sexisme qu’on l’accusait parfois de s’infliger elle-même. Ce phénomène d’aliénation est bien connu : aux lesbiennes par exemple on dit souvent de faire preuve de modestie, de ne pas fabriquer l’homophobie en affichant leurs amours et leur identité… Une identité qui se rappelle à nous avec force, qu’on le veuille ou non, chaque jour de notre vie. Une identité communément synonyme d’insulte, forgée par l’homophobie ambiante, que l’on peut choisir de subir passivement ou arborer avec fierté, mais que l’on ne peut pas ignorer. En 2007, entre les deux tours, il est devenu presque plus facile d’être une lesbienne que d’être une femme.

« Je suis une femme, je voudrais mourir » (Tony Curtis dans le film Certains l’aiment chaud)

Dans les années 70, Women Is Beautiful ! Le « Peuple des femmes » est mû par une vraie fierté identitaire. Quarante ans plus tard, il n’est plus question de se réclamer de cette identité. Il convient au contraire de rejeter la figure de la femme qui n’est qu’un piège dans lequel on nous a enfermées pour mieux nous asservir. Se revendiquer comme femme, c’est risquer de tomber dans un essentialisme dont on connaît trop les travers : exaltation de qualités soit disant spécifiques, justifiant finalement notre condition ; trahison des minorités sexuelles, morcellement du mouvement social et exclusion d’autres catégories opprimées, etc.

A raison ou a tord, nous avons abandonné la femme comme identité, et même le peuple des femmes comme classe opprimée, contrairement à d’autres populations discriminées qui marchent encore chaque année pour dire leur fierté identitaire et sont rejoint par des foules hétérosexuelles. Mais alors, le masque une fois tombé, au nom de qui faut-il nous libérer du sexisme ? Avec quel visage faut-il se battre contre la domination masculine si les revendications catégorielles menacent ainsi de nous enfermer dans une identité que nous n’avons pas choisie mais subie, que nous renions aujourd’hui, alors qu’on nous y enferme toujours ?

« Nos identités sont plurielles ! » dit-on dans les séminaires féministes, en référence à la poète féministe Audrey Lorde qui introduisait chacun de ses discours par cette entête : « I am black, lesbian, mother, warrior, poet ». Oublions les femmes, soyons Queer ! Le mouvement Queer veut vider les classifications sexuées de leur substance en brouillant les frontières en apparence comme dans la pratique entre les sexes biologiques et les genres socio-culturels, jusqu’à se débarrasser de la notion même de sexe, elle aussi produit d’une construction sociale et linguistique. Nombre d’entre nous, lesbiennes, bi, trans F to M [1], profitent des nouveaux espaces d’expression et de liberté créés par ce mouvement ; d’autres, des femmes surtout, revendiquent la position Queer sans être pratiquantes pour autant d’une sexualité hors normes. Pour les jeunes militantes françaises cette identité est devenue plus facile à porter que celle de femme, de féministe ou de lesbienne. Une nouvelle génération de femmes engagées adoptent la Queer attitude et fustigent l’essentialisme de leurs ainées, cause de tous les maux, auquel le féminisme dans son ensemble est désormais assimilé.

Le Queer rêve d’un monde ou les genres n’existeraient pas, un monde au-delà des sexes, et du sexisme. Symbolique du succès de ce nouveau paradigme dans les milieux militants, le 8 mars 2009, les Panthères Roses qui incarnaient la branche activiste du mouvement Queer en France, s’attaquaient au symbole républicain. En cette journée des droits des femmes, elles placardèrent un drapeau bleu, blanc, rouge, au pied de la Statue de la République, sur lequel on pouvait lire les mots suivant « RACISTE, CAPITALISTE, HETEROCENTRISTE ». Quelque chose y manquait, mais quoi ? Il y manquait la femme. Elle n’avait qu’un seul jour, le 8 mars 2009 elle l’avait perdu.

Comment mieux s’échapper de sa condition qu’en reniant l’identité qui fait l’objet de l’oppression ?Retenons notre respiration, fermons les yeux… Cessons d’exister. C’est si bon.

 

 

 

 

 

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-Quand elles étaient dirigées par un homme, la moyenne s’élevait à 2. 347. 488 E

-Quand elles étaient dirigées par une femme, la moyenne des subventions perçues était de 1. 764. 349 E

Dossier: Egalites

source: LA BARBE