Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination 

Léo Thiers-Vidal

« Le grand projet de Léo Vidal est de contribuer à découvrir un territoire qui n’a que commencé à être déchifré dans les études féministes : l’étude des hommes non en tant qu’êtres humains, mais en tant qu’individus genrés. En prenant pour base les théories du féminisme matérialiste radical, il pose deux hypothèses : les hommes sont conscients d’être dans une position dominante et ils utilisent consciemment des moyens acquis par des apprentissages précis afin de dominer les femmes avec qui ils entrent en relation. »

Lire ici l’article d’Emelire

« De ‘l’Ennemi Principal’ aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination », de Léo Thiers-Vidal, éd. L’Harmattan, 374 pages, 33 euros (octobre 2010), ISBN 978-2-296-13043-2.

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par léo thiers-vidal

sur http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal05.html

Origine : http://www.antipatriarcat.org/hcp/section.php?section=biblio&id=1015

Présentation dans le cadre du Colloque Marx IV – 01/10/04 – Matin, Section  » Genre et rapports sociaux  » (Nouvelles Questions Féministes)

Lorsque, le 27 juillet 2003, Bertrand Cantat a décidé de frapper – à mort – Marie Trintignant, il a engagé sa responsabilité individuelle pour les conséquences de ses actes – quels que puissent être ensuite ses discours de déni, de reconnaissance partielle, de projection de responsabilité ou de pleine reconnaissance et éventuelle demande de pardon. Si cette dimension subjective, individuelle de la reconnaissance de culpabilité peut être importante pour les personnes proches de Marie Trintignant et la façon dont celles-ci pourront vivre ce meurtre, elle n’évacue évidemment ni la culpabilité individuelle de Cantat, ni la dimension de responsabilité collective pour ce meurtre. J’entends par responsabilité collective le fait que les actes de Cantat peuvent évidemment être analysés comme reflétant son investissement dans la masculinité hétérosexuelle – c’est-à-dire l’investissement subjectif par un humain d’un certain registre de pratiques de soi et des autres, sources de bénéfices structurels considérables. Les actes de Cantat révèlent ainsi le degré de résistance et/ou de complaisance que celui-ci a au préalable développé face à cette socialisation masculine héterosexuelle. Plus spécifiquement, les actes de Cantat peuvent également être analysés comme le produit d’une socialisation masculine spécifiquement de gauche radicale. Et c’est en tant que pratique d’une masculinité hétérosexuelle engagée à gauche que les actes de Cantat peuvent collectivement interroger les hommes hétérosexuels de la gauche radicale.

Lorsque, en tant qu’homme hétérosexuel engagé à gauche, on commence à s’intéresser aux rapports sociaux de sexe – en particulier à travers la grille d’analyse féministe radicale – on est très rapidement confronté à l’absence d’une pratique de la responsabilité individuelle et/ou collective au sein de la gauche radicale. La socialisation de gauche implique souvent une projection de ce qui pose problème dans un autre abstrait – le système capitaliste, l’Etat, les multinationales – ou dans un autre concret – les patrons, les politiciens, les policiers. La rencontre avec le féminisme donne alors souvent lieu à une intégration de le critique féministe selon ce même mode : l’autre abstrait devient le système patriarcal, la socialisation genrée, l’autre concret, les machos, les violeurs. Cette culture politique désincarnée empêche alors souvent ces hommes de jeter un regard politique sur leurs propres pratiques, sur celles au sein de leurs propres collectifs ou organisations et sur celles au sein de leurs vies personnelles. Or cette culture politique désincarnée a une fonction politique précise : le maintien d’une culture politique masculine, c’est-à-dire servant les intérêts et les subjectivités des hommes hétérosexuels de gauche. Cette masculinisation de l’engagement de gauche est donc simultanément une hétérosexualisation : les représentations et pratiques prédominantes de la gauche radicale n’interrogent pas l’organisation hétérosexuelle des rapports sociaux et reconduisent la distinction classique entre vie privée et vie publique. Cette culture politique contribue donc à produire une masculinité hétérosexuelle qui ne s’interroge pas, qui ne doute pas de soi et surtout qui ne tolère pas le fait d’être interrogé par des membres de groupes sociaux subordonnés sur ce qui pose problème dans ses actes, autant au sein de la sphère privée que publique.

L’absence d’une culture de responsabilité, de retours politiques critiques sur soi – ses pratiques, ses émotions, ses désirs, ses objectifs – toujours justifiée au nom d’une cause considérée seule politiquement légitime permet, entre autres, à ces hommes de construire un sentiment moral de puissance, d’intégrité, d’authenticité individuelles devenues synonymes de capacité à agir politiquement sur le monde. Or c’est précisément parce que l’interrogation féministe – en particulier sur le mode  » le privé est politique  » – bloque ce sentiment moral d’intégrité et d’authenticité, et qu’elle introduit une perception contradictoire de soi comme entre autres négatif, destructeur, violent et égoïste… que les hommes de gauche refusent majoritairement une lecture politique incarnée des rapports sociaux de sexe. S’intégrer soi à cette lecture comme faisant profondément et structurellement partie du problème semble être vécu comme incompatible avec l’engagement politique radical : on ne pourrait et faire parti du problème et vouloir contribuer à sa résolution. Adopter une perception de soi qui est négative et positive et qui oblige avant tout à déplacer la question vers les pratiques et leurs conséquences politiques sur la vie des autres semble alors devenir synonyme de psychologisation, de dépolitisation, de culture chrétienne/stalinienne de culpabilité – ce qui est paradoxal puisque cette culture de l’irresponsabilité sert précisément à sauvegarder un sentiment moral d’intégrité et d’authenticité.

L’analyse féministe des rapports sociaux de sexe invite en effet les hommes à se percevoir comme faisant profondément parti du problème, comme constituant un obstacle structurel à une société égalitaire. Elle invite les hommes à se percevoir non tant comme des individus mais avant tout comme des membres d’un groupe social, grandement dépourvus d’individualité. La réaction masculine courante à l’interrogation féministe consiste alors à dire :  » Oui, mais moi je suis différent. D’ailleurs, je l’ai demandé à ma copine, et moi je ne suis pas comme ça. Je vous l’assure, je fais bien la vaisselle « . Un enjeu central d’une lecture anti-masculiniste incarnée des rapports sociaux de sexe consiste alors, à mon avis, bien au contraire à se dire  » J’ai beaucoup plus de choses en commun avec Bertrand Cantat que de différent. Les actes meurtriers de Cantat en disent beaucoup plus sur ma façon de vivre et d’agir que je ne veux bien reconnaître « . C’est en effet lorsqu’ils acceptent de se percevoir comme partie intégrante d’une réalité sociologique oppressive que les hommes de gauche peuvent commencer – à l’aide des analyses féministes – à interroger cette réalité depuis leur position vécue, puis à transformer leur façon d’agir et celle de leurs pairs. Il s’agit donc de relire leur vécu et leurs pratiques à travers l’hypothèse que ceux-ci relèvent plus souvent de l’oppression que non plutôt que d’effectuer une telle relecture en postulant une rupture qualitative avec  » les machos « .

C’est entre autre dans ce sens qu’un collectif de féministes participant à un séminaire international sur le genre à Budapest en 1997, avaient refusé comme réponse unique l’exclusion d’un homme qui avait violé une femme pendant ce séminaire : elles demandaient à tous les hommes présents de relire leurs comportements et vécus en postulant cette continuité oppressive, refusant ainsi que le  » problème patriarcal  » soit projeté de façon déresponsabilisante sur l’homme violeur. Elles exigeaient que les hommes – en tant que membres d’un groupe social – effectuent un travail critique personnel et collectif sur leur propre participation à l’oppression des femmes et rendent concrètement accessibles – c’est-à-dire par écrit – les retours critiques sur leurs propres comportements et ce qui avait selon eux rendu possible ce viol. Si cette dynamique critique avait partiellement eu lieu – et uniquement de par la demande répétée de la part de ces féministes – elle avait surtout confirmé l’absence de culture critique chez les hommes de la gauche radicale, même  » antisexistes « . En France, c’est également l’absence voire le refus collectif de retour critique sur la masculinité hétérosexuelle de gauche radicale qui avait renforcé une décalage politique genrée lors d’un camping anti-patriarcal en 1995 au sein de la gauche libertaire, d’ailleurs également marqué par des violences masculines contre des participantes.

Il semble donc que ce refus masculin et/ou cette incapacité masculine à développer un regard critique sur les pratiques oppressives vis-à-vis des femmes fassent partie intégrante d’une culture politique de gauche associant automatiquement ce type de travail politique à une pratique stalinienne et/ou chrétienne de culpabilité. La difficulté actuelle de penser la façon dont le  » je  » masculin hétérosexuel est pleinement structuré par un  » nous  » oppressif peut, à mon avis, être éclairée à travers les notions de culpabilité personnelle et responsabilité collective. Cette démarche est inspirée d’une conférence donnée par la philosophe féministe Serbe Dasa Duhacek sur la notion de responsabilité collective dans le contexte de l’ex-Yougoslavie, et ce à partir du travail théorique de Hannah Arendt.

Selon Arendt, la notion non-politique de culpabilité s’applique à des personnes et est fonction directe de leurs actes : dans ce sens, Bertrand Cantat est seul coupable de ses actes meurtriers – au sens légal et moral. La notion de responsabilité collective, par contre, fait référence à un registre politique et est fonction de l’appartenance à une communauté sociopolitique. Ce qui distingue la responsabilité collective, c’est le fait que celle-ci est indirecte (vicarious) et involontaire : elle concerne donc des choses que la personne citoyenne n’a pas faite elle-même et elle résulte d’une appartenance non-choisie (au sens plein du terme) à une communauté politique. L’idée d’une responsabilité collective peut alors être comprise comme l’obligation politique d’appréhender les charges autant que les bénéfices liés à l’appartenance à un groupe sociopolitique précis. Pour citer Arendt 1 :  » This vicarious responsibility for things we have not done, this taking upon ourselves the consequences for things we are entirely innocent of, is the price we pay for the fact that we live our lives not by ourselves but among our fellow men, and that the faculty of action, which, after all, is the political faculty par excellence, can be actualised only in one of the many and manifold forms of community  » (1987: 50).

Or une des résistances récurrentes à cette notion de responsabilité collective provient paradoxalement du fait qu’elle n’est pas entendue comme notion politique mais comme notion morale : ceux-la même qui rejettent le travail politique féministe en agitant l’épouvantail de la culpabilité chrétienne et/ou stalinienne, refusent de voir la façon dont leur position vécue et leur pouvoir d’action sont sociologiquement fonction de leur appartenance à un groupe social. De nouveau, la vision désincarnée règne : si les hommes hétérosexuels de la gauche radicale sont généralement bien obligés de reconnaître les privilèges structurels de genre dont ils bénéficient, ils refusent de voir non seulement la façon dont eux-mêmes participent à cette reproduction de l’inégalité de genre mais également la façon dont ces privilèges sont une production collective de la part de leur groupe sociopolitique – préférant maintenir leur attachement à un sentiment moral d’intégrité.

Or lorsqu’on tente de développer un regard critique anti-masculiniste sur sa position vécue et ses actes, de nouveau la distinction entre culpabilité personnelle et responsabilité collective est pertinente. Si la grille de lecture féministe permet d’identifier les actes pour lesquels la responsabilité personnelle et directe est bien en jeu comme l’exploitation domestique, les violences physiques et sexuelles ou l’instrumentalisation des femmes… elle accentue également la dimension collective, institutionnelle et structurelle des rapports sociaux de sexe, c’est-à-dire ce en quoi l’appartenance sociopolitique à la masculinité hétérosexuelle peut être lue comme une absence d’individualité. Et la dimension politique de la responsabilité collective permet alors de ne pas penser ce dernier registre en terme de culpabilité collective – ce qui donne lieu à des sentiments moraux foncièrement axés sur soi-même donc non politiques – mais comme exigeant justement  » une transcendance de l’état subjectif individuel « , un décentrement de soi vers les autres qui passe avant tout par l’action politique, dans la sphère privée et publique.

Développer un regard politique sur la responsabilité collective corrélée à l’appartenance à la masculinité hétérosexuelle implique donc avant tout de s’intéresser au monde où les actes sont commis et aux conséquences de ces actes pour les humains n’appartenant pas à ce groupe sociopolitique – et non de s’arc-bouter sur un sentiment moral d’intégrité et d’authenticité. Il implique d’agir aujourd’hui sur les conditions qui ont rendu possible la décision de Bertrand Cantat de porter des coups meurtriers contre Marie Trintignant, en particulier les conditions liées à son appartenance à la gauche radicale. C’est dans ce sens qu’il est à mon avis possible de parler du meurtre de Marie Trintignant comme étant également un aboutissement d’un processus collectif impliquant une responsabilité collective spécifique.
Notes 1- ‘Collective Responsibility’ [1969] in James Bernauer (ed.) Amor Mundi: Explorations in the Faith and Thought of Hannah Arendt, (Dordrecht: Martinus Nijhoff, 1987).

Échanges entre une féministe radicale et un homme anti-masculiniste

Sabine Masson, Léo Thiers-Vidal

sur http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal12.html

Origine : http://www.cairn.info…

Voici un dialogue inhabituel dans lequel questionneur et questionné ne cessent d’interchanger leurs rôles. Conclusion de la femme comme de l’homme, la pensée dite « queer » les interpelle, mais aussi les dérange et ils en expliquent ici les raisons.


Léo Thiers-Vidal : Pour toi, est-ce que le queer se définit contre le féminisme ?

Sabine Masson : Je vois vraiment au centre du queer une nouvelle manière de rejeter les catégories binaires de sexe, de même qu’une nouvelle problématisation des sexualités qui mettent ces catégories au défi. Le queer renvoie à « un ensemble de discours et pratiques associés à la transgression des frontières de la différence des sexes et de l’hétéronormativité. […] Être queer […] c’est mélanger les genres [1] ». D’où le poids dans la théorie queer de la critique post-structuraliste du concept de genre contre sa tendance croissante à se confondre avec « sexe » et laissant dans l’ombre les pratiques et discours du/sur le corps rompant cette correspondance [2]. Cette critique du genre rejoint celle de l’hétérosexualité : l’analyse de la masculinité et de la féminité s’est structurée autour de l’acceptation sociale de l’hétérosexualité comme la norme des relations humaines [3]. La théorie queer s’érige contre tout essentialisme des catégories, par son insistance sur l’aspect performatif des pratiques du corps et des discours revendiquant de « choisir son genre [4] ». Le queer marque donc une forte rupture avec le féminisme, puisqu’il relativise très fortement l’idée d’un vécu commun aux femmes. Une question qui me paraît trop souvent passée sous silence c’est : avec quel féminisme ou quel usage du genre le queer rompt-il ? Il s’agit le plus souvent du « féminisme académique » ou du genre « canonisé [5] », au sein d’un contexte anglo-saxon qui a intégré théoriquement et politiquement la critique féministe.

L. T.-V. : D’où vient selon toi le queer par rapport au féminisme ?

S. M. : Premièrement, je pense que la théorie queer trouve une origine dans la critique de l’oppression hétérosexuelle et dans l’histoire récente des mouvements sociaux : à travers l’alliance d’une partie des lesbiennes aux gays – suite à leur oppression/marginalisation dans le mouvement féministe – dans une lutte contre une société homo/lesbophobe et contre le contrôle du corps et de la vie des personnes homosexuelles atteintes du sida [6]. Le queer s’est élevé également contre les aspects idéologiques de l’oppression hétérosexuelle, notamment contre la perception hétéro-centrée de beaucoup des études et théories féministes. Je pense aussi que le queer est issu du contexte plus spécifiquement théorique et littéraire du post-structuralisme nord-américain, qui insiste sur la fragmentation des catégories et l’analyse des discours qui s’y rapportent. Ces courants trouvent une inspiration philosophique centrale dans l’analyse foucaldienne du discours, en ce qu’il norme et fixe les comportements (hétéro)sexuels, et produit du pouvoir. Celle-ci s’appuie sur le rejet d’une conception du pouvoir comme « opposition binaire et globale entre les dominateurs et les dominés [7] » et incite à « l’autocritique des identités et discours que nous adoptons comme partie de nos luttes [8] ». Plus largement, je place le queer dans un vaste contexte idéologique marqué par le rejet de l’analyse en termes de rapports sociaux et qui présuppose la fin de la modernité, des classes, des utopies, du travail, et maintenant : du genre ! Ce n’est pas un hasard si le queer se distingue des études gays et lesbiennes et des « politiques de l’identité », qui ont mis l’accent depuis le début des années soixante-dix sur la défense des droits des homosexuel-le-s, et passe à l’analyse du langage et des discours qui produisent un savoir et des pratiques autour du sexe [9].

S. M. : De la pensée féministe radicale, perçue comme « anti-mec », ou du queer, laquelle te semble-t-elle pertinente pour un travail masculin sur l’oppression des femmes ?

L. T.-V. : Une des leçons principales que m’a apprise mon implication avec des féministes et lesbiennes radicales est de prendre conscience de ma position sociopolitique, spécifique et structurelle d’homme hétérosexuel et de ses implications psychologiques, épistémologiques, sociopolitiques incontournables [10]. Mon éducation participative à la domination masculine me permet d’avoir une perception et action misogyne, des outils de dominant, et une place matérielle privilégiée. Mon éducation vers et assimilation de l’hétérosexualité/socialité ont parachevé cette position sociale de dominant. Le féminisme matérialiste fonctionne entre autres comme un miroir reflétant ma position matérielle de privilégié, m’ouvrant les yeux et les tripes sur le vécu lié aux positions subordonnées selon l’axe de genre puis de race, de classe… Il fournit des outils d’analyse et de lutte concrets, applicables immédiatement dans mon vécu des rapports sociaux de genre et dont l’efficacité m’est confirmée jour après jour. Sans ce matérialisme, il me semble impossible d’agir avec pertinence contre l’oppression des femmes par les hommes. La pensée queer par contre ne me renvoie pas vers une position privilégiée mais incite par l’accent qu’elle met sur la performativité, la sexualité, le discursif, à se croire indépendant des structures sociales. Comme si je pouvais aller vers où bon me semblait, et que quasi toute transgression de l’ordre symbolique hétéronormatif était politiquement pertinente. Comme si nous étions tou-te-s des atomes libres survolant genre, hétérosexualité et oppression des femmes par les hommes. Ça ne risque pas trop de faire comprendre aux hommes que c’est plutôt une restriction de notre pouvoir et marge de manœuvre qui serait nécessaire…

Ce qui m’inquiète sérieusement, c’est de voir réapparaître une revendication masculine « pro-féministe » se servant de la critique queer du sujet « femmes » pour minimaliser ou rejeter la notion de groupe social « hommes [11] », donc de l’oppression genrée. La volonté de démontrer l’existence de plusieurs axes oppressifs et la nécessité de les penser simultanément se transforment ici en négation d’une homogénéité des hommes bien matérielle et réelle vis-à-vis des femmes : violences, appropriation et exploitation hétérosexuelle/sociale, exploitation domestique, androcentrisme épistémique… Cette négation politique (qu’on avait déjà connue dans sa version marxiste pointant du doigt les fameuses femmes bourgeoises [12]) est renforcée par l’accent quasi exclusif mis par la pensée queer sur les registres d’analyse discursive, littéraire ou identitaire qui me laissent une impression de légèreté, de jeu. Où sont donc passés les fondements du féminisme ? Un jeune homme découvrant les enjeux sexe/sexualité/genre à travers une grille de lecture queer ne risque pas, à mon avis, de prendre conscience de la violence brute, fondamentale et omniprésente qu’infligent les hommes aux femmes à travers le monde. Il ne risque pas non plus de comprendre en quoi la mixité de genre est un lieu de violence permanente pour les femmes, d’où l’illusion de pouvoir participer de plain-pied aux luttes et études féministes et non depuis une position sociale et un point de vue problématiques, de dominant.

L. T.-V. :
Que t’apporte le queer en tant que féministe radicale ?

S. M. : Le principal apport de la pensée queer au féminisme, à mes yeux, c’est qu’elle critique l’invisibilisation de la (hétéro)sexualité et la reproblématise. Si les théories féministes radicales ont souvent mis en évidence les liens entre l’appropriation/exploitation des femmes et la contrainte à l’hétérosexualité, il n’empêche que peu ont théorisé l’hétérosexualité comme système d’organisation sociale indétachable de l’analyse du patriarcat. Le féminisme, même radical, laisse ainsi globalement intact l’« imaginaire hétérosexuel [13] », notamment dans certaines études sur la division sexuelle du travail [14]. D’un point de vue matérialiste justement, cette manière de penser le genre – et non pas l’« hétérogenre [15] » – sans penser la sexualité, épargne trop l’idéologie et le pouvoir liés à la norme hétérosexuelle. En ce sens, je trouve le queer potentiellement inspirant sur la question de l’articulation des axes de pouvoir. Un autre aspect qui m’a stimulée dans la pensée queer, c’est qu’elle rend attentive à « l’essentialisation toujours possible » des concepts, notamment celui de genre. Est-ce seulement parce que le mot s’y prête bien ou plutôt parce que tout concept est menacé par ce type de glissement ? Je penche pour la seconde solution. Cette critique peut donc nous servir pour traquer les distorsions et détournements de nos propres concepts. Cela recoupe une réflexion toujours utile sur la question de l’institutionnalisation du féminisme et des études genre, et sur ses biais idéologiques éventuels.

S. M. : La critique queer des politiques identitaires t’inspire-t-elle des pistes pour la question de l’identité masculine ?

L. T.-V. : Il me semble que la pensée queer et la pensée féministe matérialiste s’accordent jusqu’à un certain point sur la question sexe/genre : ni l’un ni l’autre ne sont simplement naturels, évidents, hors du champ politique et social. Si elles peuvent s’accorder sur le fait que le sexe « biologique » est une production politique permettant l’oppression des femmes à travers la hiérarchie hétérosociale/sexuelle, et que le genre n’est rien d’autre qu’une construction sociale donc transformable, elles ne semblent pas s’accorder sur les objectifs politiques de cette transformation. La pensée queer me rappelle les analyses en termes de rôles sociaux de sexe : si elle a abandonné la notion de fondement biologique, elle oblitère de façon comparable la question du pouvoir, de la hiérarchie [16] et des intérêts sociaux qui motivent l’adoption d’une identité dominante [17]. Ce n’est, par exemple, pas tant la binarité de genre qui me révolte que le fait qu’elle résulte d’actes oppressifs et s’inscrit dans un continuum de violence. À mes yeux, l’identité masculine n’est rien d’autre que la forme humaine spécifique que prend l’oppression actuelle des femmes par les hommes d’où ma relative absence d’intérêt pour une « transgression ou resignification » de l’identité masculine. Autrement dit, cela ne m’intéresse pas de voir multiplier différentes masculinités puisque celles-ci n’exprimeront que différentes façons d’exploiter et d’opprimer les femmes. Oppression sauce macho, gay, transgenre, genderfuck, vanille-S/M… ? Non merci !

Ainsi, du côté des hommes, la prise de conscience de la position sociale oppressive aboutit souvent à revendiquer une autre masculinité. Il me semble pourtant que nous avons (à l’opposé des groupes sociaux opprimés pour lesquels la revendication identitaire reste une question de survie) à faire un chemin vers le refus d’identité genrée donc l’abolition de l’identité masculine. Cette abolition ne peut d’ailleurs que passer par la mise en place d’autres rapports sociaux abolissant progressivement le genre et créant de nouveaux ingrédients relationnels humains. L’utopie du non-genre me semble d’ailleurs bien plus radicale que la création de nouvelles recettes « post-identitaires », à l’aide d’ingrédients entièrement marqués et structurés par l’oppression des femmes par les hommes.

L. T.-V. : De ton côté, comment formules-tu une critique féministe matérialiste à la théorie queer ?

S. M. : Ce qui me dérange le plus c’est que j’y vois la disparition de la question de l’oppression (genre, race, classe) et des rapports sociaux. La fluidité, voire l’irréalité du genre, et la possible dissolution des identités par la performativité visualisent le changement à partir d’actes individuels contre-culturels [18]. La critique matérialiste me paraît essentielle sur ce point : l’effet d’un détournement ou d’une réapproriation des catégories demeure limité par son contexte social et historique. Ce dernier disparaît justement de la rhétorique queer, pourtant clairement allusive à un environnement urbain nord-américain. Après un an de travail de terrain avec des femmes indiennes au Mexique, je ressens un réel malaise devant le décalage béant entre la lutte de ces femmes pour des droits fondamentaux et l’interprétation des pratiques S/M comme la fin du genre ! L’immense entrée « queer » met à plat les relations de pouvoir et les constructions divergentes de l’identité sexuelle en fonction de la race ou du genre [19]. À rejeter toute référence aux catégories et groupes sociaux, à mettre l’accent sur leur hétérogénéité et l’impossibilité de généraliser, elle entretient aussi un mythe du point de vue de « nulle part [20] » qui contribue à l’invisibilisation du pouvoir. Un autre aspect que je reproche au queer, c’est qu’il fait l’impasse sur les apports du féminisme radical et du lesbianisme radical. La déconnexion entre sexe et genre est déjà au cœur de l’analyse matérialiste du patriarcat et nous permet de penser la variété des associations ou détournements possibles entre sexe et genre. Quant au lesbianisme radical [21], sa critique de l’hétérosexualité comme système fondamentalement interdépendant du patriarcat lui vaut une double marginalisation : dans le queer et dans le féminisme.

S. M. : La critique queer de l’hétéronormativité t’interpelle-t-elle en tant qu’hétérosexuel ?

L. T.-V. : De nouveau, c’est encore auprès des lesbiennes radicales que je continue de puiser le plus de confrontation théorique et politique. Aussi, mon travail consiste avant tout à aménager avec les femmes les relations intimes, concrètes de telle façon que l’asymétrie de pouvoir soit amoindrie, par exemple à travers la non-cohabitation (renforçant la prise en charge symétrique du travail domestique, le non-envahissement de l’espace personnel des femmes, le choix explicite des rencontres), mais également la non-monogamie (coupant court à l’appropriation exclusive, renforçant l’indépendance affective et les alternatives relationnelles pour les femmes). Mais le lesbianisme comme stratégie politique pour l’abolition des genres exige bien plus que cet aménagement « éclairé » de l’hétérosexualité : la fin des relations hétérosexuelles en tant que telles. Or, à ce niveau, il est clair que je n’ai pas (encore ?) accepté de perdre certains privilèges en termes d’accès affectif, social et sexuel aux femmes. Mais c’est bien en ces termes politiques précis que je continue de me formuler les enjeux sexe/sexualité/genre et que la malléabilité politique des différents registres humains m’importe : l’homosexualité m’intéresse dans la mesure où elle représente une alternative à une sphère cruciale de l’oppression des femmes. Quant aux questions liées à la non-monogamie, la bisexualité, la S/M ou le travail sexuel [22], elles m’intéressent non pas en tant que « transgressions ou resignifications post-identitaires » mais comme des possibles outils de déconstruction de l’oppression des femmes dans ses dimensions sexuelles/relationnelles. Et bien que la sexualité soit un des lieux cruciaux de l’oppression des femmes, il ne faudrait pas oublier que l’oppression des femmes par les hommes est loin de se limiter à ce champ du vécu humain…


S. M. et L. T.-V. : Pour résumer, si la pensée queer nous interpelle dans sa remise en cause de l’hétéronormativité, elle nous dérange dans la mesure où :


1. Elle déconnecte genre de sexe, mais néglige le fait que le genre est un système politique d’organisation des humains en oppresseurs et opprimées.

2. Elle traite la dimension discursive de l’hétéronormativité comme fondamentale, et non ses structures sociales hiérarchiques.

3. Elle sur-visibilise la dimension sexuelle au détriment d’autres dimensions comme la division genrée du travail, l’exploitation domestique, etc., ainsi que les autres axes d’oppression de race, de classe, de continent…

4. Elle manque fondamentalement d’utopie radicale et accentue avant tout des modes d’action individuels au détriment de modes d’action collectifs en vue de l’abolition du genre.

NOTES


[*] Respectivement doctorante en sociologie et doctorant en philosophie politique.

[1] C. Saint-Hilaire, « Crise et mutation du dispositif de la différence des sexes : regard sociologique sur l’éclatement de la catégorie sexe », in D. Lamoureux, Les limites de l’identité sexuelle, Les Éditions du Remue-Ménage, Montréal, 1998, p. 24.

[2] J. Scott, « The milllenium phantasy », Symposium der Hans-Sigrist-Stiftung an der Universität Bern : « Gender, History and Modernitiy », 1999.

[3] J. Butler, Gender Trouble. Feminism and the subversion of identity, Routledge, New York, 1999. R. Dunphy, Sexual Politics. An introduction, Edinburgh university press, 2000.

[4] C. Saint Hilaire, « Le paradoxe de l’identité et le devenir-queer du sujet : de nouveaux enjeux pour la sociologie des rapports sociaux de sexe », Recherches sociologiques, 1999/3, p. 58.

[5] C. Ingraham, « The heterosexual Imaginary : Feminist Sociology and Theories of Gender », in S. Seidman (eds), Queer Theory/Sociology, Blackwell, Oxford, 1996.

[6] Voir notamment D. Halperin, Saint Foucault, Oxford university press, New York-Oxford, 1995 ; R. Dunphy, Sexual Politics…, op. cit.

[7] M. Foucault, La volonté de savoir (Histoire de la sexualité), Gallimard, 1976, p. 124.

[8] Sawicki, in R. Dunphy, Sexual Politics…, op. cit., p. 26.

[9] S. Seidman (eds), Queer Theory…, op. cit.

[10] L. Thiers-Vidal, Rapports sociaux de sexe et pouvoir. Une comparaison des analyses féministes radicales avec des analyses masculines engagées, mémoire de DEA Femmes/Genre, Genève/Lausanne, 2001.

[11] D. Welzer-Lang, Et les hommes ? Étudier les hommes pour comprendre les changements des rapports sociaux de sexe, dossier d’habilitation, Toulouse, 1999.

[12] C. Delphy, Penser le genre, tome 1, Syllepse, 1998.

[13] C. Ingraham, « The heterosexual Imaginary… », art. cit., p. 168.

[14] Notamment chez D. Smith, The Everyday World as problematic, Northeastern university press, Boston, 1987.

[15] C. Ingraham, « The heterosexual Imaginary… », art. cit., p. 167.

[16] S. Jackson, « Théoriser le genre : l’héritage de Beauvoir », Nouvelles questions féministes, vol. 20, n° 4, 1999.

[17] Voir R. W. Connell, Gender and power, Polity press, Cambridge, 1987.

[18] E. Glick, « Sex positive : feminism, queer theory, and the politics od transgression », Feminist review, n° 64, spring 2000 ; R. Dunphy, Sexual Politics…, op. cit.

[19] D. Halperin, Saint Foucault, op. cit. ; T. de Lauretis, « Queer Theory : lesbian and gays sexualities. An Introduction », Differences, vol. 3, n° 2, 1991.

[20] S. Bordo, « Feminism, Postmodernism, and gender-scepticism », in L. J. Nicholson, Feminism/postmodernism, Routledge, New York, 1990, p. 140.

[21] Voir notamment M. Wittig, The Straight Mind and Other Essays, Beacon press, Boston, 1992.

[22] C. Monnet et alii, Au-delà du personnel. Pour une transformation politique du personnel, ACL, Lyon, 1998 ; G. Pheterson, Le prisme de la prostitution, L’Harmattan, 2001.

sur http://membres.lycos.fr/endehors/page33.html

Le texte qui suit rassemble des extraits, traduit en français, d’un article de Leo Vidal paru dans le Nar 126 de mars 1997. Que j’aime ses idées audacieuses, que je n’aurais pas pu ou osé formuler moi-même, parce qu’on m’a souvent cloué le bec ou balancé des contre-arguments tordus quand j’ai commencé avec ça. En tout cas, voici un mec qui se révèle tout aussi profondément impliqué que la « pire » des féministes dans la lutte féministe, antipatriarcale. Il la connaît bien de l’intérieur. Il creuse le tunnel de l’autre côté. Cécily Falla

Anar macho

Vidal dénonce que trop souvent, l’anarchisme s’est limité à un combat sur la scène politique.
Tout le monde peut se représenter le cliché de l’homme anarchiste qui a beaucoup crié et combattu le capitalisme et les flics, et qui, une fois rentré à la maison, s’empare de son Nar [ndlr : ou de son AL] et allume son pétard en attendant que sa chérie ait fait la cuisine. Et qui ensuite, qu’elle le veuille ou non, l’oblige plus ou moins à faire l’amour, parce qu’il en a quand même envie, c’est naturel, ou sinon il ira voir ailleurs, parce qu’il est pour la liberté sexuelle…
J’espère que j’exagère mais je veux montrer par là quel clivage il peut y avoir entre l’attitude politique vis-à-vis des institutions publiques du pouvoir (Église, enseignement, entreprise, État, police…) et l’absence d’aucune attitude anarchiste envers les mécanismes du pouvoir dans la sphère privée […] Nous, anarchistes, gauchistes, libertaires, nous ne sommes pas des exceptions. Notre milieu est masculin, hétéro, monogame et en général peu dynamique sur le plan personnel, relationnel. J’y trouve peu de réflexions et de pratiques qui remettent en question et combattent le patriarcat, ce mécanisme de pouvoir qui affecte la sphère personnelle, relationnelle. Pas de groupes masculins critiques pour y apprendre à changer les relations de pouvoir, pas de dynamiques collectives féminines (cafés, collectifs, débats, fêtes…) pour sortir les femmes de leur isolement et se libérer des habitudes oppressives […] Bref, beaucoup de mobilisation anarchiste classique, mais pas de mobilisation antipatriarcale.
Alors que l’anarchisme est un travail permanent sur soi-même. Une recherche positive de manières de vivre et de modèles différents, nouveaux. Or, dans cette recherche, c’est le mouvement féministe qui est allé le plus loin. Les différentes vagues féministes ont en effet soulevé des questions comme le conditionnement des individus à adopter des comportements sexuellement différenciés la position hiérarchique du sexe masculin par rapport au sexe féminin le conditionnement des individus à la norme hétérosexuelle ;
les structures qu’on épouse et les sentiments qu’on vit dans les relations : hétérosexualité, fidélité, inégalité, manque de liberté et d’autonomie.
En recherchant et en démontant ce conditionnement politique de la vie personnelle et relationnelle, les féministes remontent jusqu’à la racine du mécanisme du pouvoir patriarcal. Petit à petit, au cours de leur vie, les individus sont amenés à devenir des guerriers ou des mamans. À se développer psychiquement, émotionnellement et sexuellement de la sorte, afin que toute la structure de pouvoir demeure inchangée. Afin que le patriarcat demeure considéré comme allant de soi, comme naturel. Afin qu’on se trouve plus ou moins bien dans le rôle d’homme, de femme, d’hétéro, de monogame.
De cette façon, nous perpétrons sans [vouloir] le savoir l’oppression des femmes par les hommes et l’expérience de vie franchement limitée qui va de pair avec le patriarcat […] Un anarchisme qui n’y travaille pas, qui perd ce niveau, est un anarchisme vide qui laisse dans la terre les racines des mauvaises herbes. Indigne du qualificatif de « libération sociale ». Je voudrais donc plaider pour le développement d’un anarcha-féminisme qui soit une critique totale et une déconstruction de notre réalité sociale. Une combinaison de l’attitude générale anti-autoritaire propre à l’anarchisme et de la critique fondamentale propre au féminisme radical. Parce que le féminisme radical concerne quand même plus de la moitié de la population qui a été opprimée pendant des siècles de façon tantôt brutale, tantôt insidieuse.
Suivent deux citations en anglais, dont la première.
1. Les femmes ont été vaincues parce qu’elles sont isolées les unes des autres et appariées à des hommes dans des relations de domination et de soumission.
2. Les hommes ne vont pas libérer les femmes ; les femmes doivent se libérer elles-mêmes. Cela ne peut pas se produire si chaque femme cherche à se libérer elle-même toute seule. Donc, les femmes doivent travailler ensemble à l’élaboration d’une forme d’aide mutuelle.
3. La sororité est une puissance mais les femmes ne peuvent pas être des sœurs si elles répètent les modèles masculins de domination et de soumission.
4. Il faut développer de nouvelles sortes d’organisations. La première serait le petit groupe sans chef(fe). Les conduites les plus importantes à cultiver sont l’égalitarisme, le soutien mutuel, le partage des expériences et du savoir [Ehrlich, Carol. Socialism, anarchism and feminism. In : Quiet Rumours, an Anarcha-Feminist anthology. Darx Star, London].

Le féminisme au masculin

Maintenant, je me trouve évidemment confronté au fait que je suis un homme. Que j’ai été élevé et socialisé en tant que membre du groupe oppresseur. Un instrument au service du patriarcat. En tant qu’individu, je reflète le masculin et le dominant, que je le veuille ou non. Je jouis de tous les avantages masculins et de l’oppression dans laquelle les femmes vivent.
Donc, si je veux y changer quelque chose, je dois m’observer moi-même et observer les autres hommes, déconstruire et reconstruire. Me donner de nouvelles façons de vivre. Naturellement je suis une personne, un individu avec des sentiments, des pensées et des aspirations mais c’est une illusion que de ne pas me croire d’abord et avant tout un homme, c’est-à-dire quelqu’un qui a appris à être actif, à parler, à prendre des initiatives, à occuper beaucoup de place, à diriger… Heureusement, rétrospectivement, je m’aperçois que, d’une manière ou d’une autre, je n’ai pas réussi à accomplir tout-à-fait le rôle de l’homme et à devenir un vrai mec. Je commence à comprendre pourquoi je suis un peu passé à côté du véritable masculin et à savoir pourquoi j’ai abouti sur un autre chemin. Un certain nombre d’éléments dans ma vie tels que du malheur, la dépression, des complexes m’ont conduit à repenser des choses élémentaires comme la masculinité, la sexualité, la domination, la violence, l’oppression. Ainsi, j’ai élaboré un point de vue particulier relativement aux mécanismes sociaux, aux conditionnements, aux relations de pouvoir. Là-dessus a émergé en moi, récemment, un sentiment : une conscience aiguë de la violence brute à laquelle les femmes sont confrontées. Une certaine idée de la mesure dans laquelle les hommes s’imposent, laissent peu d’espace aux autres, combien ils sont égocentriques, au fond. Deux choses donc : les hommes prennent trop de place, et ils sont profondément égocentriques.
Par là, je ne veux pas me disculper, ni prétendre que je suis débarassé de telles influences […] Cela me paraît notre condition même, et cette condition est source de violence (psychique, affective, physique et sexuelle) et de souffrance (par le manque d’attention, de sensibilité, de sollicitude et de tolérance). Cela signifie qu’on ne peut pas s’en débarasser, qu’on y est confronté continuellement et qu’on doit y travailler quotidiennement. Il faut une critique constante de soi.
Voici, semble-t-il, ce à quoi Vidal a échappé. C’est pour autant que le père est aimé que [le garçon] s’identifie à lui et qu’il trouve la solution, le terme de l’Oedipe […] il peut devenir lui aussi quelqu’un qui, je ne dis pas d’ores et déjà et immédiatement, est un petit mâle, mais qui, si je puis dire, a déjà ses titres en poche, l’affaire en réserve. Quand le temps viendra, si les choses vont bien […], au moment de la puberté, il a son pénis tout prêt avec son certificat « Papa est là pour me l’avoir à la bonne date conféré ».
Par contre, « pour la fille, c’est ce qu’il y a de bien, qu’elle reconnaisse qu’elle n’a pas de phallus au lieu que pour le garçon, ce serait une issue absolument désastreuse et ça l’est quelquefois » (Lacan, Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient).
Eh bien, depuis ce « désastre », Vidal fait la même expérience que les femmes féministes, ni plus, ni moins : patiemment démasquer et remettre en question un ordre très profondément ancré en soi et dans les relations.
Et pour changer quand même cet ordre avec les conditions masculine et féminine qui en résultent, il faut être deux ou deux camps à y travailler de part et d’autre du dialogue, de la relation. Tout comme le dialogue familial peut rendre un jeune schizo, le dialogue du couple peut enfoncer une femme dans l’hystérie ou la dépression et l’a d’ailleurs fait souvent. Le tunnel se creuse des deux côtés. Si grande est la dépendance mutuelle qui noue l’espace même de la lutte des sexes.
Pour transformer cette condition, j’essaie d’entreprendre les étapes suivantes, qui sont à la fois les leviers possibles d’une transformation de ce qui est personnel, et les mécanismes politiques susceptibles de renverser le patriarcat. Il s’agit de cinq niveaux, d’initiatives allant de la plus individuelle à la plus collective.

Les jalons de l’anarchaféminisme

La psychothérapie

C’est évidemment la méthode la moins politique, et en général, elle est plutôt considérée comme dépolitisante. On cherche à résoudre ses problèmes sur un plan individuel tout en en faisant abstraction de leur dimension sociopolitique. Pourtant, en suivant à deux reprises une thérapie de quelques mois, j’ai fait l’expérience de son effet vraiment bénéfique. On découvre comment on s’est developpé, pourquoi on fonctionne d’une certaine manière singulière et comment on peut se renouveler progressivement. « Se renouveler » parce que sinon, il me semble qu’on stagne, qu’on répète indéfiniment les mécanismes structurels qu’on a développés durant notre enfance ou notre jeunesse mais qui sont souvent limités et inadéquats, ou qui le sont devenus.
Je considère la thérapie comme un démontage et une analyse de ces mécanismes intérieurs afin d’apprendre d’autres façons de vivre susceptibles de nous rendre plus indépendants, plus libres, plus heureux et plus stables. Le problème actuel de la thérapie est cependant la difficulté à trouver des thérapeutes conscients, si bien qu’on est confronté à des tarifs trop élevés pour nos revenus ; de lourdes différences de contenu selon notre sexe ; des constructions que les thérapeutes servent aux femmes et qui ne sont pas les mêmes que celles servies aux hommes ; la pression conformiste qui envahit l’espace de la thérapie. Des choix politiques ou personnels sont considérés comme des symptomes de problèmes personnels.
En France, existe un petit club de psychanalystes qui combinent un engagement politique clair avec une approche et une pratique psychanalytiques. (Dadoun, Lesage de la Haye, Garnier) […] Ils établissent des relations entre le niveau politique, social et ce qui se passe en nous au plan psychique.
En ce qui concerne le féminisme aussi, il y a ou il y a eu tout un mouvement combinant l’engagement politique féministe avec la thérapie individuelle. Je n’en connais pas grand’chose mais il me paraît avoir représenté un élément crucial dans le développement du mouvement féministe. Souvent, il s’agit de groupes de thérapie collective où les femmes établissent que les problèmes particuliers qu’elles exposent proviennent en réalité de conditionnements sociaux : les modèles de rôles féminins, les normes esthétiques, le rôle d’objet sexuel, la valorisation du sacrifice de soi… Il s’agit d’une thérapie politisante.
Enfin, choisir la thérapie est un pas explicite dans la direction de l’amour et de la sollicitude envers soi-même – quelque chose qui est généralement tabou et passe pour dérisoire dans l’univers dur des anars autonomes.

La bisexualité

C’est sans doute ce qui paraît le plus invraisemblable et irreprésentable à beaucoup de monde. L’orientation sexuelle est en effet considérée le plus souvent comme naturelle et définitive. On est tout simplement hétéro, homo ou bi.
Pourtant, même le très patriarcal Freud a découvert que l’être humain est « pan-érotique » et que son expérience ne se limite jamais à un seul courant sexuel. L’attirance sexuelle, érotique ou affective peut aussi évoluer au gré des circonstances. La meilleure preuve en est le séparatisme lesbien des années 60-70. Les femmes ont voulu réfléchir ensemble à propos de la féminité et du féminisme ; elles ont partagé de plus en plus d’aspects de leur vie et elles sont même devenues amoureuses d’autres femmes, alors que jusque là, elles avaient mené une existence exclusivement hétérosexuelle. Des hétéros sont devenues lesbiennes ou bisexuelles. Pour moi, c’est la preuve de la mutabilité de l’orientation sexuelle.
Mais pourquoi faudrait-il remettre en question son orientation sexuelle ? Qu’y a-t-il de mal à ne pas se sentir multiple ou divisé?
1. L’exclusivité du choix d’objet n’est qu’une apparence et c’est une limitation de l’expérience de vie.
2. Elle conforte la différenciation des rôles sexuels. Aussi longtemps qu’il y aura des homos et des hétéros, les catégories « homme » et « femme » continueront à exister. Idéalement, une société anarchiste consiste en des individus qui se développent librement et qui choisissent librement, parmi tous les possibles, des attitudes, des sentiments, des opinions sans se soucier de la présence du pénis ou du clito. Il n’y a pas de raison défendable pour sélectionner ou éliminer, à partir des caractéristiques biologiques, certaines constructions sociales, psychiques, affectives. Dans une société idéale, le sexe biologique a aussi peu d’importance que la couleur de la peau, la taille ou le poids.
3. Au contraire, l’orientation sexuelle limitative fonctionne comme une défense et une conservation efficace de la structure patriarcale […]
Il résulte de l’expérience d’un certain nombre de femmes bisexuelles que leurs relations avec les femmes et les hommes les rend plus fortes face aux hommes. Il est davantage possible pour elles de démasquer les conditionnements et de lutter contre eux, par exemple occuper plus de place, s’opposer davantage, ne plus s’effacer, prendre davantage la parole…
Ce n’est pas pour rien que le féminisme radical a conduit beaucoup de femmes vers une pratique homosexuelle. En effet, le patriarcat signifie pour la femme se trouver isolée dans une relation individuelle avec un homme particulier et cette relation est déterminée par une structure de pouvoir qui est inégalitaire […]
Mon plaidoyer pour la ressemblance et l’égalité bisexuelles dépasse le cadre de la pratique sexuelle avec des hommes et des femmes. C’est un effort pour rendre les relations et les contacts avec les personnes des deux sexes plus variés, plus riches, plus profonds. Pour apprendre à briser les rôles sexuels. Pour reconnaître, démonter les structures de pouvoir entre les hommes et les femmes et les transformer en relations égalitaires.

La liberté des relations

Il s’agit d’envisager la tendresse, l’amour, l’intimité et la sexualité d’une façon non possessive, non exclusive. Déjà au début de ce siècle, des anarchaféministes ont défendu l’amour libre ; c’était aussi un thème répandu dans les années 70. Mais, dans la pratique, cela s’est mué en une liberté pour les hommes de baiser partout, sans reconnaître à leur compagne la même liberté. Il est aussi important que cette libération des relations se fasse avec empathie et sensibilité […] Le but est :
1 – Limiter sa propre jalousie, sa possessivité, sa peur de l’abandon, devenir plus sûr de soi et rechercher activement l’épanouissement de sa partenaire.
Remarque : c’est un fait d’expérience que la jalousie et la possessivité de quelqu’un proviennent de son propre malheur dans lequel il veut entrainer son partenaire plutôt que de le voir plus heureux et plus comblé que soi. Si on s’attache à diminuer son propre malheur et à s’épanouir soi-même, il arrive que la fidélité diminue, mais certainement la jalousie aussi.
2 – Se comporter de façon responsable vis-à-vis des différentes personnes avec qui on a une relation. C’est plus difficile qu’on ne le pense. Cela suppose de tenir compte de différents intérêts et souhaits de la part des autres et de se comporter avec prudence et de manière attentionnée vis-à-vis de ses partenaires.
La relation entre la liberté affective et l’anarchisme est claire : il s’agit de renforcer et d’augmenter la liberté et la responsabilité mutuelles.
La relation avec la cause antipatriarcale est moins claire et je ne pense pas que les féministes ont érigé cette liberté affective en un élément incontournable de leur doctrine. Pourtant, cela me paraît un thème important parce que, plus que tout, les relations libres sont susceptibles de faire découvrir à quelqu’un l’autonomie et l’indépendance affectives. Trop souvent, les hommes et les femmes sont emprisonnés dans un couple qui entretient un univers d’illusions, de dépendance, une sécurité débilitante et destructrice de la vie.
Les relations libres mettent à mal le mythe de tout représenter pour son partenaire et vice-versa. Cela suppose d’affecter ses propres attentes et espoirs d’un certain réalisme et d’une certaine humilité. On peut représenter beaucoup pour quelqu’un d’autre et lui apporter beaucoup, mais on n’est pas le seul pour lui à pouvoir le faire […]

Les groupes non-mixtes

Ici, on passe de la vie privée au niveau de la société. Un groupe d’hommes peut devenir l’endroit où on remet en question collectivement son propre rôle sexuel masculin et la domination masculine. Cela implique de se rendre compte à quel point on se comporte comme un homme plutôt que comme un individu. On apprend à envisager autrement avec les autres hommes les émotions, la tendresse, le chagrin, la souffrance, ce qui est rare car notre éducation nous apprend à être froids, distants et forts. Cette première phase antisexiste enrichit et élargit les comportements et les attitudes. Il s’agit de rompre avec la masculinité pour devenir une personne à part entière […] Le danger est de se retrouver dans un groupe agréable mais qui perd de vue le but d’égalité et d’équilibre entre les hommes et les femmes. Ce qui nous mène à la deuxième phase, la lutte antipatriarcale. Il ne s’agit plus seulement de se libérer des rôles sexuels mais d’envisager le féminisme et le rôle masculin oppresseur. Rompre avec l’égocentrisme et l’insensibilité aux autres et réagir d’une manière plus positive aux critiques féministes, sur le plan sociopolitique aussi bien que sur le plan personnel. Devenir conscient des mécanismes patriarcaux qui sont actifs à plusieurs niveaux. S’impliquer dans la pensée féministe, en découdre avec l’antiféminisme primaire, découvrir ce que cela représente d’être une femme dans la société actuelle. Tout ceci mène à élaborer d’autres pratiques et attitudes masculines.
Ce que je connais des groupes féminins est évidemment de seconde main mais l’expérience récente en France dans la sphère féministe-libertaire est que les groupes de femmes sont très bienfaisants et peuvent devenir des sources de pouvoir. Ils rompent l’isolement dans lequel se trouvent souvent les femmes féministes, renforcent la solidarité féminine et créent des espaces libres de la présence dominatrice masculine. Les réactions masculines véhémentes contre les groupes de femmes sont bien la preuve de leur utilité politique. À partir du moment où les femmes veulent s’organiser de manière autonome, solidaire et s’autogouverner, elles se font attaquer et accuser de toutes sortes de choses : de vouloir renverser le rapport de pouvoir, de faire du séparatisme […] Finalement, cela révèle que les hommes ne peuvent supporter que des femmes s’organisent, travaillent, s’amusent, prennent du plaisir et s’aiment sans eux. Les espaces féminins sont au mouvement anarchiste ce que sont les collectivités autonomes et les squats autogérés dans la société globale.
La première chose à faire pour les hommes qui veulent s’impliquer dans l’antipatriarcalisme est la solidarité vécue avec les initiatives féministes, avec les espaces féminins […] Tout mouvement de libération agit en faveur de la réunion des mouvements de libération des groupes opprimés, pour gagner en puissance […] La même chose s’applique aux relations entre hommes et femmes.

Des initiatives communes

En somme, il s’agit essentiellement de devenir conscient et attentif. Attentif au fait que le patriarcat se manifeste au quotidien et influence quasiment tout. En général, les espaces politiques sont des espaces masculins aussi bien par la disproportion entre le nombre d’hommes et de femmes qui y sont présents que par la manière dont les relations se déroulent et dont les choses se passent. Un thème de travail important est celui de la parole. Il est plus difficile pour les femmes d’être écoutées et respectées dans leurs opinions au cours des rencontres politiques. Souvent, il se fait que ce sont des hommes et non des femmes qui sont reconnus comme des autorités, des références. Ce fut manifestement le cas à Gand, et je me souviens de plusieurs critiques émises par des femmes qui essayaient de participer. Seuls des « bonzes » disposaient de l’autorité. Les bonzes ont toujours été des hommes, excepté parfois l’une ou l’autre folle. Dans les groupes mixtes, les hommes doivent donc apprendre à se taire, à écouter et à moins occuper la place.
D’autres initiatives mixtes consisteraient à […] découvrir la musique des groupes féminins et féministes, revoir parfois le vocabulaire de certaines publications, organiser des débats et des festivités antisexistes, distribuer des affiches ou des brochures à propos de la violence et de l’autodéfense ou de publicités sexistes […] proposer des alternatives aux femmes qui ne veulent pas rentrer seules à pied à la maison et… garder les toilettes propres : les hommes urinent assis !
La banalité des propositions précédentes illustre combien il est encore difficile d’imaginer une mobilisation des oppresseurs et des opprimées autour de cette oppression. Il me semble que la lutte féministe est essentiellement une lutte des femmes face à laquelle les hommes ne peuvent avoir qu’une fonction de solidarité et de soutien. Cela ne signifie pas que les hommes peuvent se contenter de ne rien faire pendant que tout doit venir des femmes. Au contraire. Mais les initiatives masculines en vue d’une action mixte peuvent se révéler de subtiles manières de perpétuer la domination masculine. Les hommes ont encore beaucoup à découvrir. On peut faire bouger les choses entre amis et amies, avec des hommes conscients et des femmes conscientes […] Étant donné l’omniprésence du sexisme et du patriarcat, il me paraît inévitable que le moteur du mouvement est non-mixte donc en dehors des hommes. Mais j’aimerais recevoir des réactions à ce sujet ».

Léo Thiers Vidal

par Léo Thiers-Vidal, doctorant en philosophie
sur http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal03.html

Origine http://www.sosfemmes.com/infos/infos_archive30_humanisme_pedocriminalite.htm

http://sisyphe.org/article.php3?id_article=1364


Le jeudi 21 octobre 2004, en parallèle au débat « Les résistances des hommes au changement » organisé par Les Cahiers du Genre à l’IRESCO, avait lieu une séance de formation à la résistance au changement. En effet, ce même jour, Le Journal du Droit des Jeunes – Revue d’action juridique et sociale organisait de nouveau à Paris, à l’Espace Reuilly, une journée de formation avec M. Hubert Van Gijseghem, psychologue belgo-canadien, promoteur en France, en Belgique, en Suisse, au Luxembourg… de thèses dénoncées par de nombreuses personnes et associations luttant contre la violence faite aux enfants et aux femmes par les hommes.

Ainsi, l’Association pour la Formation à la Protection de l’Enfance, dans un texte intitulé « Contre l’abus de silence », s’inquiétait en 1998 :

« Nous nous étonnons de l’audience que Monsieur Hubert Van Gijseghem rencontre depuis quelques années, et nous nous étonnons particulièrement de la place quasi-promotionnelle que le Journal du Droit des Jeunes lui consacre. Nous pensons que l’esprit du Journal du Droit des Jeunes et la thèse de Monsieur Van Gijseghem ne sont pas compatibles. Autrement dit, nous pensons que le droit de se taire quand on vous détruit n’est pas un droit, mais le triomphe ironique et cruel du système agresseur. »

L’AFPE poursuivait :

« Apparemment, Monsieur Van Gijseghem consacre quelques phrases dans ses textes et quelques minutes dans ses conférences pour reconnaître que des agressions sexuelles intrafamiliales sur mineurs existent et qu’elles constituent bien un fléau social. Mais aussitôt après, sa pensée se développe dans un tout autre sens et ne va plus se préoccuper désormais que de pourfendre ce qu’il considère comme des excès et des dérives en matière de protection de l’enfance. Il n’hésite pas à dire que c’est la mise en mots qui constitue l’abus, autrement dit que c’est la parole qui est le lieu constitutif de la violence. […]


Apparemment, Monsieur Van Gijseghem met en garde contre ce qu’il appelle les fausses allégations, notamment dans un contexte de séparation des parents. Au nom de ce qu’il définit comme un “syndrome d’aliénation parentale”, il finit par discréditer systématiquement la parole de l’enfant dès l’instant que ses parents sont séparés. Ce qui se présentait comme une règle de prudence est devenue un dogme au service de la surdité.



Apparemment, Monsieur Van Gijseghem dit qu’il faut considérer la mémoire avec prudence. En fait, il joint sa voix aux tenants de la théorie dite des “faux souvenirs”. Avec eux il insiste sur les risques qu’il y a de prendre au pied de la lettre certaines réminiscences ou certaines images de l’inconscient, et avec eux il en profite pour nier l’éventualité d’un retour de mémoire traumatique après un temps d’occultation. Ici encore, la prudence nécessaire est priée de laisser la place au déni systématique.



Apparemment, Monsieur Van Gijseghem met en garde contre les effets pervers possibles des actions de prévention auprès des enfants. Mais en fait, il ne s’occupe pas de les professionnaliser d’avantage pour les rendre encore plus rigoureuses, il estime qu’elles n’ont pas lieu d’être et qu’il faut les rayer purement et simplement de la carte des écoles élémentaire et maternelle. Il ne concède qu’une action préventive en direction d’adolescents “à risques”, comme si seul l’agresseur potentiel pouvait bénéficier de ses attentions.



Apparemment, Monsieur Van Gijseghem met en garde contre ce qui relève à ses yeux de l’acharnement, tant en matière d’investigation qu’en matière thérapeutique. Mais en fait, il considère d’une part qu’il n’est nul besoin d’une thérapie spécifique pour des enfants victimes d’agressions sexuelles, d’autre part que leur parole doit rester contenue dans un espace clos et qu’il n’est nul besoin de la relier à l’instance judiciaire. »

M. Van Gijseghem n’est pas un psychologue marginal ou isolé. Professeur à l’université de Montréal, il est également expert judiciaire (1) et intervient dans la formation de magistrats, de psychologues, de policiers, de gendarmes et de travailleurs sociaux dans différents pays. En France, où il est entre autre conférencier à l’Ecole Nationale de la Magistrature, un récent rapport du Ministère de la Justice recommandait qu’une méthodologie introduite par Van Gijseghem soit utilisée par les policiers accueillant la parole d’enfants victimes de violences. En Belgique, en pleine affaire Dutroux, des gendarmes ont été formés par ce même Van Gijseghem en matière d’écoute et de recueil de témoignages de victimes de violences. En Suisse, il est intervenu dans la formation de magistrats et de policiers du Canton de Tessin et auprès des policiers du Canton de Neuchâtel.

Malgré les thèses avancées, relativement peu de critiques ont été entendues et surtout sérieusement prises en considération. Récemment, le député socialiste Giuseppe Bill Arigoni a pourtant interpellé – sans succès – le Conseil d’Etat du Canton de Tessin concernant l’invitation faite à Van Gijseghem pour venir former des magistrats suisses : « [c’est] un auteur controversé, discuté et critiqué pour son ambiguïté, sa partialité, le manque de fiabilité scientifique de ses études ». Aux Pays Bas, la journaliste et juriste féministe Simone Korkus a dénoncé l’idéologie du syndrome d’aliénation parentale (2) : « Le plus grand danger lié à l’application du syndrome d’aliénation parentale est le fait que des cas réels d’inceste soient maintenus hors de la sphère de l’intervention de protection des enfants et de l’intervention judiciaire. La vie de milliers d’enfants risque ainsi d’être mise en danger ». En Allemagne, le journal féministe EMMA a signalé le constat fait – lors de la journée du droit de la famille de 2001 – que « le syndrome d’aliénation parentale ‘cette soi-disant théorie’ était non scientifique, car elle ne repose pas sur ‘une observation systématique’ mais sur ‘un agrégation de cas où l’imputation de faute était effectuée de façon monocausale’ ». En France, les journalistes Laurence Beneux, France Berlioz et Serge Garde ont écrit : « Plus grave encore, certains ‘experts’ en vogue – tel le Canadien Hubert Van Gijseghem -, vont même jusqu’à affirmer qu’en cas d’inceste ‘les effets d’un dévoilement (basé sur la réalité ou sur la fiction), d’une investigation et d’une judiciarisation, sont aussi dommageables que l’abus sexuel lui-même’. Bref, il serait préférable de ne pas porter plainte. » Le Collectif Féministe Contre le Viol, dans une interview publié dans Alternative Santé, a déclaré : « L’idée de la multiplication des fausses allégations repose sur la subjectivité des personnes et la parole de certains magistrats. Un psychothérapeute d’origine belge, Hubert Van Gijseghem a largement participé à la propagation de cette idée lors de sessions de formation organisées en France ces dernières années pour les professionnels de la maltraitance. » La sociologue féministe Christine Delphy écrivait – dans le Monde Diplomatique de mai 2004 – à propos des lobbies masculinistes : « Le plus souvent, ces groupes de pression agissent de façon souterraine, en formant des ‘experts’ qui témoigneront devant les tribunaux, en écrivant des livres de ‘psychologie’ où les avocats des hommes violents et des pères incestueux, ainsi que les auteures d’ouvrages ‘baquelachiens’, puisent leurs arguments ». Puis, « Ils argumentent volontiers sur de ‘fausses allégations’ des enfants ou encore sur le ‘syndrome des faux souvenirs’. Autant d’expressions popularisées dans les tribunaux et les écoles de magistrature par les ‘experts’ Hubert Van Gijseghem et Paul Bensoussan, notamment ». La pédopsychiatre belge Catherine Marneffe, quant à elle, s’est inquiétée du fait que Van Gijseghem s’appuyait sur des écrits de « pédophiles notoires »…

Outre les thèses avancées, il est en effet particulièrement inquiétant de constater qu’un tel personnage puisse former des professionnels de l’enfance et ce malgré le fait que Van Gijseghem – qui s’appuie sur leurs travaux – semble considérer les théories pro-pédocriminelles des psychologues et experts judiciaires américains Richard Gardner et Ralph Underwager comme exprimant « une approche humaniste de la pédophilie » – comme il a affirmé lors d’une conférence à Lyon. Gardner, l’inventeur du syndrome d’aliénation parentale, considère par exemple :


« Il est ici pertinent pour ma théorie que la pédophilie sert des buts procréateurs. Évidemment, la pédophilie ne sert pas ce but de façon immédiate puisque les enfants ne peuvent tomber enceinte ni rendre d’autres enceintes. L’enfant attiré dans des interactions sexuelles dès l’enfance est susceptible de devenir hautement sexualisé et de rechercher activement des expériences sexuelles durant les années précédant la puberté. Un tel enfant “ chargé à bloc ” est susceptible de devenir plus actif au plan sexuel après la puberté et donc susceptible de transmettre rapidement ses gènes à sa progéniture. […] L’idéal est donc, du point de vue de l’ADN, que l’enfant soit sexuellement actif très tôt, qu’il ait une enfance hautement sexualisée avant d’entamer sa puberté ».

Underwager affirme quant à lui :

« Les pédophiles dépensent beaucoup de temps et d’énergie à défendre leur choix. Je ne pense pas qu’un pédophile ait à faire cela. Les pédophiles peuvent affirmer fièrement et courageusement leur choix. Ils peuvent dire que leur volonté est de trouver la meilleure façon d’aimer. Je suis également théologien, et en tant que théologien, je crois que c’est la volonté de Dieu qu’il existe de la proximité et de l’intimité, de l’unité de la chair entre les gens. Un pédophile peut dire :’Cette proximité est une possibilité pour moi parmi les choix que j’ai faits.’ Les pédophiles sont trop sur la défensive. »

Il n’est donc pas surprenant de voir que Van Gijseghem semble être très apprécié par le MEDEF des rapports hommes-femmes – ces associations réactionnaires de pères divorcés qui luttent pour maintenir leur droit de propriété sur les enfants et les femmes – pour lequel il intervient et qui le citent souvent dans leurs bibliographies et sur leurs sites internet. Dans une récente interview en Belgique, Van Gijseghem a exprimé un peu plus explicitement que d’habitude ses partis pris idéologiques.

Parti pris de parent, tout d’abord, puisqu’il semble craindre qu’en écoutant et en respectant les décisions des enfants qui ne veulent plus voir un parent, on renonce à son pouvoir sur les enfants : « Un meurtre parental [sic] veut également dire la destruction de la distance entre les générations, c’est-à-dire parents et enfants. L’enfant n’est plus un enfant. Et ce que nous voyons chez les victimes d’aliénation parentale, c’est que l’enfant – une fois devenu adolescent – prend le pouvoir, non seulement sur le parent assassiné [sic] mais également sur le parent aimé… car on a toujours respecté son choix, on lui a donné raison, on n’est pas intervenu… donc l’enfant a, pas seulement de façon virtuelle mais également de toutes les façons… pris le pouvoir. Et cela aura des conséquences sur la façon dont il grandira, dont il deviendra adulte. Il aura probablement du mal avec l’autorité, et souvent avec la loi ».

Parti pris de père, ensuite. Selon Van Gijseghem, depuis les années ’70 l’intérêt de l’enfant primerait en matière de droit de garde. « Les hommes étaient, en tout cas ils le pensaient, d’aussi bons fournisseurs de soins que les femmes. La justice les a suivi, car rapidement dans les années ’70, la justice a dit : « Oui, nous pouvons entendre cela qu’un homme est aussi un bon maternant, un bon gardien » et là, les experts sont intervenus, et les experts devaient répondre aux questions formulées par la justice « Qui est le parent psychologique ? », « Qui était jusque là le meilleur gardien ? »… et de plus en plus on est arrivé au constat que le père était le meilleur gardien [sic], donc, voilà, le meilleur intérêt de l’enfant ».

Parti pris d’homme, également, car il poursuit :« Assez étonnamment, même si c’est le féminisme qui a revendiqué cet égalitarisme, c’est également le féminisme qui n’a rien voulu en savoir, que cet égalitarisme soit appliqué au droit de garde [sic]. » Puis, « c’est clairement lié au nombre de divorces, d’abord, mais également au fort succès que le féminisme a eu sur d’autres domaines, p.ex. lorsque le féminisme a commencé à dénoncer la violence conjugale elles ont rencontré un fort succès sur le plan judiciaire – et c’est une bonne chose – et, c’est également vrai que tout le phénomène d’aliénation parentale est en effet lié à « le bataille des sexes » [sic]. […] C’est un paradoxe incompréhensible : lorsque l’homme était assis dans la taverne et le café et ne s’occupait pas des enfants, alors les femmes hurlaient et disaient « ces hommes ne se préoccupent pas de l’éducation des enfants » et maintenant que les hommes veulent s’en occuper activement, maintenant les femmes sont blessées, ne sont pas d’accord et elles trouvent que les hommes ne sont pas qualifiés, ne sont pas aptes pour tenir ce rôle. »

Parti pris d’expert, ensuite, puisque Van Gijseghem fournit régulièrement des expertises judiciaires – entre autre concernant des hommes accusés de violences sexuelles – et que de ce point de vue il considère nécessaire que l’aliénation parentale – telle qu’il l’a repris de Gardner – soit reconnue comme un syndrome psychiatrique officiel. « L’aliénation parentale n’a pas encore d’existence officielle car elle n’a pas encore été intégrée dans nos classifications officielles. Elle doit être reconnue, elle doit être nommée pour que les juges puissent en tenir compte. Car une fois qu’elle aura une existence scientifique officielle, elle devient un fait. Les juges, je le répète, ont besoin de faits. »


Finalement, Van Gijseghem adhère sans surprise – mais non sans opportunisme – à l’idéologie de la loi « naturelle ». « La parentalité biologique reste importante car elle est une des racines de l’identité. […] Et bien, oui, si le parent biologique est correct, c’est-à-dire si c’est un bon parent, alors c’est une loi naturelle qu’un enfant doit avoir des contacts avec ce parent biologique. Bien sûr, si le parent biologique ne veut pas, et bien, à l’impossible personne n’est tenu – comme on dit quelque fois – si le parent biologique ne veut pas […], alors c’est peut-être mieux que l’enfant reste loin ou éloigné du parent biologique ».

Loin de la neutralité idéologique dont Van Gijseghem se revendiquait récemment dans un journal Suisse – suite aux questions formulées par le député socialiste Arigoni – affirmant « je suis un scientifique, un studioso, lui un politique. Nous vivons simplement dans deux mondes différents », on constate en effet que nous avons là affaire à un investissement idéologiquement situé : complaisance envers des écrits pro-pédocriminelles, thèses hautement problématiques du point de vue des enfants victimes de violences sexuelles, agenda scientifique influencé par des pratiques judiciaires… Les quelques éléments abordés ci-dessus semblent attester du fait que nous avons là bien affaire à un exemple paradigmatique de la résistance masculiniste face à la lutte pour la reconnaissance juridique et sociétale des violences faites aux enfants et aux femmes par les hommes.

Notes

(1) Pour se faire un avis. [retour au texte]

(2) Pour voir l’utilisation de la notion d’aliénation parentale en justice. [retour au texte]

Léo Thiers-Vidal

Lyon, France, 26/10/04


Par Anne Verjus

sur http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal14.html

Origine : http://triangle.ens-lsh.fr/spip.php?article297

http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=3179

Léo Thiers-Vidal, qui venait de soutenir sa thèse à l’Ens-Lsh, s’est donné la mort dans la nuit du dimanche 12 novembre 2007. Il allait avoir 37 ans le 15 décembre 2007.

Léo était un chercheur engagé de longue date dans la cause féministe ; il laisse de nombreux travaux sur le mouvement masculiniste et une thèse importante sur la conscience de domination des hommes, effectuée sous la direction de Christine Delphy.

Ses premiers écrits, qui datent des années 1990, sont des traductions : ils montrent que Léo s’est d’abord pensé comme un être humain soucieux de ne pas tirer profit de la faiblesse des animaux pour se nourrir de leur chair. Il a toujours mis en oeuvre, depuis, ce végétarisme politique, ou « antispécisme », construit sur la volonté de respecter le monde animal dans sa vitalité.

C’est quelques années plus tard, au milieu des années 1990, que Léo s’investit dans le mouvement féministe. Ses premières traductions portent sur la violence paternelle, et en particulier sur le promoteur du Syndrome d’aliénation parentale, Richard Gardner, dont il ne cessera, par la suite, de mettre à jour les motivations pédophiles. Récemment encore, il publiait la traduction d’un article de Paula Caplan sur ce SAP, dont la rapidité de diffusion et de banalisation le préoccupait considérablement.

En 2001, en DEA d’Etudes Femmes/Etudes Genre, à l’université de Lausanne Genève, il prend conscience de sa « position sociopolitique, spécifique et structurelle d’homme hétérosexuel et de ses implications psychologiques, épistémologiques, sociologiques incontournables » [1] ; c’est par les outils d’analyse du féminisme matérialiste qu’il réalise, dit-il, combien son « éducation participative à la domination masculine (lui) permet d’avoir une perception et action misogynes, des outils de dominant, et une place matérielle privilégiée. » [2] C’est d’ailleurs dans cette exploration qu’il va, dès lors, s’engager intellectuellement avec le plus de constance : celle de la difficulté pour les chercheurs hommes engagés dans la lutte contre l’oppression des femmes : non seulement il leur faut comprendre des analyses qui les désignent eux comme source d’oppression des femmes ; mais il leur faut également gérer les conflits intérieurs qui émanent de cette posture compréhensive. Cette description de la position sociale oppressive, de la conscience de domination, qu’il commence à développer dans son mémoire de DEA, et dont il fait un article pour la revue Nouvelles Questions féministes, publié en 2002, sera au centre de son travail de thèse.

Léo Thiers-Vidal est l’exemple même d’un chercheur engagé personnellement, socialement, politiquement et intellectuellement par son objet de recherche. Sa vie était la recherche même d’une pratique masculine non oppressive, qu’il définissait ainsi : « … mon travail consiste avant tout à aménager avec les femmes les relations intimes, concrètes de telle façon que l’asymétrie de pouvoir soit amoindrie, par exemple à travers la non-cohabitation (renforçant la prise en charge symétrique du travail domestique, le non-envahissement de l’espace personnel des femmes, le choix explicite des rencontres), mais également la non-monogamie (coupant court à l’appropriation exclusive, renforçant l’indépendance affective et les alternatives relationnelles pour les femmes). »

Cet engagement avait un coût énorme, et principalement en termes psychiques. Epuisé moralement par les émotions que drainait ce combat contre lui-même, contre cette part de masculinité qu’il portait tout en l’abhorrant, il avait l’année dernière à la même époque annoncé qu’il se retirait du militantisme pratique ; renonçant à pister les réseaux pédophiles, à porter la contradiction aux médecins et autres experts promoteurs du SAP, à défendre les mères dans les divorces avec accusation d’inceste paternel, il s’était depuis consacré exclusivement à la rédaction de sa thèse. Léo allait de mieux en mieux ; nous le voyions aller et venir avec une allégresse dans laquelle il a, sans doute, puisé en partie l’énergie pour mener à terme son travail intellectuel majeur. Et c’est au point culminant de ce mieux être, tant moral qu’intellectuel, deux semaines après avoir soutenu, qu’il est parti. Il nous laisse la conscience éclaircie et revigorée pour continuer ce qu’il a entamé : la recherche d’autres « rapports sociaux abolissant progressivement le genre et créant de nouveaux ingrédients relationnels humains ».

Bibliographie sélective

2007, De ’L’Ennemi Principal’ aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, thèse de sociologie sous la direction de Christine Delphy, Ens-Lsh, 26 octobre 2007.

2006, « Ca se passe près de chez vous : des filles incestueuses aux mères célibataires », sur
http://sisyphe.org/article.php3 ?id_article=2265

2004, « Culpabilité personnelle et responsabilité collective : Le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat comme aboutissement d’un processus collectif », sur http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal05.html

2004, « Humanisme, pédocriminalité et résistance masculiniste », publié sur http://sisyphe.org/article.php3 ?id_article=1364

« Le masculinisme de La Domination masculine de Bourdieu », ENS-LSH, 4 mai 2004, Séminaire interdisciplinaire en sciences sociales. Diponible en ligne : http://chiennesdegarde.org/article.php3 ?id_article=310

2003, adaptation française, avec M. Dufresne et Hélène Palma, de Stephanie Dallam, « Une théorie inventée utile au lobby des pères », syndrome d’aliénation parentale, sur http://sisyphe.org/article.php3 ?id_article=296

2003, « Des mères se battent contre la « justice » pour protéger leurs enfants », sur http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal09.html

2002, « De la masculinité à l’anti-masculinisme : penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive », Nouvelles Questions Féministes, Vol. 21 n° 3, pp. 71-83. Disponible sur
http://1libertaire.free.fr/PenserleGenreViaHommeLTVidal.html

2002, avec S. Masson, « Pour un regard féministe matérialiste sur le queer : échanges entre une féministe radicale et un homme anti-masculiniste », Mouvements, n° 20, pp. 44-49. Disponible en ligne :
http://www.cairn.info/article.php ?ID_REVUE=MOUV&ID_NUMPUBLIE=MOUV_020&ID_ARTICLE=MOUV_020_0044

1999, « Au-delà du personnel », sur http://ateliber.lautre.net/article.php3 ?id_article=199

s.d., « De l’indignation sélective des mecs anars… en général », sur http://1libertaire.free.fr/leovidal.htm

[1] . Sabine Masson et Léo Thiers-Vidal, « Pour un regard féministe matérialiste sur le queer. Echanges entre une féministe radicale et un homme anti-masculiniste », in Mouvements, 2002, n°20.

[2] . ibid

par léo thiers-vidal


Article paru dans Nouvelles Questions Féministes, Vol. 21, n° 3, pp. 71-83, décembre 2002

sur: http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal02.html

Origine : http://www.antipatriarcat.org/hcp/section.php?section=biblio&id=1014


Dans cet article, je propose une réflexion sur la manière dont les chercheurs-hommes engagés dans la lutte contre l’oppression des femmes par les hommes peuvent optimiser leur efficacité politique et scientifique dans l’analyse des rapports sociaux de sexe[1]. En effet, lorsqu’ils prétendent produire des analyses non-biaisées et pertinentes, ils sont confrontés à une double difficulté : d’une part comprendre pleinement des analyses féministes qui désignent leur existence comme source permanente d’oppression des femmes ; d’autre part apprendre à gérer les conflits intérieurs qui en découlent de façon à leur permettre un regard productif, impliqué autant que distancié, sur leur construction et leur action oppressives. L’étude des rapports sociaux de sexe pose avec insistance la question du lien entre sujet connaissant et objet de recherche : en raison de l’ancrage identitaire, affectif, sexuel et corporel qu’engendre l’organisation spécifique des rapports sociaux de sexe, tout questionnement politique et théorique implique que les chercheurs-hommes engagés réévaluent leur construction et leur vécu personnels. En tant que membres du groupe oppresseur, ils doivent apprendre que leur subjectivité est structurée par la position masculine, c’est-à-dire par le fait qu’ils bénéficient de richesses matérielles, de libertés sociales, de qualités de vie et de représentations androcentriques dans la mesure même où ils oppriment les femmes. Les chercheurs-hommes engagés doivent alors, pour produire des analyses non-biaisées et pertinentes, élaborer une conscience anti-masculiniste[2] : une conscience de leur structuration subjective particulière en tant qu’oppresseur ainsi que la conscience qu’il leur faut développer des façons de saisir pleinement les conséquences de cette structuration pour ne pas reproduire des biais masculinistes. La question centrale émergeant d’une telle conscience est la suivante : de quelle façon la position dominante produite par l’action oppressive structure-t-elle le rapport épistémologique au sujet même des rapports sociaux de sexe ? Autrement dit, de quelle façon les analyses sur les rapports sociaux de sexe sont-elles influencées, voire limitées, par l’appartenance des chercheurs-hommes engagés au groupe social des hommes ?

Analyse des rapports sociaux de sexe : le décalage genré

Plusieurs chercheures féministes ont pensé le lien entre la position sociale des femmes et l’analyse féministe des rapports sociaux de sexe. Christine Delphy écrit ainsi dès 1975:  » L’oppression est une conceptualisation possible d’une situation donnée ; et cette conceptualisation ne peut provenir que d’un point de vue, c’est-à-dire d’une place précise dans cette condition : celle d’opprimé  » (1998 : 281). Pourtant, peu de chercheurs-hommes engagés ont tenu compte de cet aspect. Au mieux le prennent-ils en compte de façon sélective, rappelant un certaine idée différentialiste de la complémentarité : les hommes seraient moins bien placés pour penser le vécu opprimé, mais ils seraient autant voire davantage capables de penser le vécu oppresseur, d’où la nécessité d’impliquer plus d’hommes dans les recherches féministes (Welzer-Lang, 1999). Il me semble crucial d’approfondir cette question épistémologique car elle conditionne le rapport des chercheurs-hommes engagés au sujet des rapports sociaux de sexe. Analyser les effets de la position sociale sur la production de savoir peut avoir des répercussions importantes sur l’imaginaire masculiniste du  » sujet connaissant neutre, autonome et rationnel  » qui nie toute particularité liée au vécu masculin. Cette analyse peut également transformer la façon de s’inscrire dans la recherche masculine engagée : face aux analyses féministes, les chercheurs-hommes engagés ont souvent l’impression qu’ils doivent choisir entre reprendre de façon mimétique et culpabilisée ces analyses, ou développer un propre ordre du jour indépendant et libératoire (Welzer-Lang, 1996). Poser la question épistémologique du lien entre position sociale masculine et analyse des rapports sociaux de sexe permet, au contraire, de sortir de ce faux choix pour envisager de façon innovante l’inscription dans la recherche masculine engagée.

Si les analyses féministes sont une source de réflexion cruciale sur le poids épistémologique du vécu, la participation au militantisme féministe permet d’enrichir cette réflexion. Il suffit en effet de participer à quelques dynamiques militantes non contrôlées par les hommes pour que le slogan  » le privé est politique  » prenne tout son sens mais de façon opposée pour les féministes et les hommes engagés. Ainsi, lors d’un camping anti-patriarcal organisé il y a quelques années en Ariège, les groupes de parole non mixtes et mixtes ont rapidement fait émerger une asymétrie de vécus entre femmes et hommes, et donc de thématiques envisagées et de manières de les traiter. Très rapidement, des oppositions se sont en effet révélées : les hommes engagés ressortaient joyeux des ateliers non mixtes masculins où ils avaient par exemple abordé les premières expériences sexuelles, les fantasmes, l’expression d’émotions, tandis que les féministes ressortaient graves d’ateliers où elles avaient abordé les violences sexuelles et leurs conséquences sur leur sexualité et leur intégrité. Au cours de ces journées, cette distance a cru jusqu’à provoquer une confrontation : les féministes ont exigé que les hommes engagés prennent conscience de ce décalage, lié à l’oppression vécue par les femmes, et de la hiérarchie des positions genrées. Si elles ont, malgré leur colère et leur douleur, opté pour une approche très pédagogique, les hommes ont, eux, refusé de proposer une réponse collective et d’accepter cette main tendue. De surcroît, elles ont signalé qu’elles avaient été progressivement exclues des interactions mixtes : regards fuyants, disparition d’une convivialité présente auparavant.

Prenons un autre exemple : lors de discussions, de fêtes et de rencontres impulsées par des membres de groupes féministes radicaux lyonnais, certains hommes engagés apprenaient progressivement, à travers un va-et-vient entre pratique et réflexion, que la parole des féministes en matière de rapports sociaux de sexe était plus pertinente que celle des hommes engagés. Ceux-ci n’arrivaient souvent pas à saisir pleinement les thématiques discutées, ni à identifier correctement les tenants et aboutissants d’une question posée, ni à comprendre ce qui faisait de façon évidente sens pour ces féministes radicales. Face à ce décalage genré, la majorité des hommes engagés développait pourtant le jugement suivant : considérer que la parole féministe est plus pertinente que celle des hommes engagés signifie  » être culpabilisé, sous la coupe des féministes « , voire  » castré  » ; s’opposer à cette considération signifie  » être critique, soutenant les féministes mais vigilant quant à toute soumission « . Ici non plus, la question du lien entre position sociale genrée et analyse des rapports sociaux de sexe n’était pas réellement posée du côté des hommes engagés, et cette résistance bloque toute dynamique constructive entre féministes et hommes engagés.

Le décalage genré apparu lors de ces dynamiques militantes – les conceptualisations opposées des rapports sociaux de sexe comme oppression – n’est pas dû à un manque d’informations du côté des hommes, qui serait à combler pour retrouver une sorte d’équilibre. Les personnes présentes disposaient d’informations relativement proches et variées : hétérosexuel-le-s et homosexuel-le-s, novices et ancien-ne-s, universitaires et non universitaires … . Si seules les féministes ont développé une analyse axée sur les questions de pouvoir, c’est bel et bien parce que, pour elles et en raison de leur vécu, les informations et les expériences partagées résonnaient ainsi.  » Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C’est ainsi que de nombreux mots ont pour l’oppresseur une connotation-jouissance, et pour l’opprimé une connotation-souffrance  » (Rochefort in Mathieu, 1991 :132). Le décalage apparu entre féministes et hommes engagés est donc bien une conséquence persistante de l’oppression : tandis que la position structurelle des féministes dans les rapports sociaux de sexe produit des thématiques politiques communes questionnant la réalité en termes de pouvoir, celle des hommes engagés produit des thématiques également communes au groupe mais qui au contraire voilent les rapports d’oppression.

Position sociale, androcentrisme et capacité d’analyse

Si ce décalage genré persistant entre féministes et hommes engagés n’est pas une question d’information mais bien de vécu à partir de positions sociales hiérarchiques, de quelle façon encore plus précise peut-on décrire ce lien genré entre sujet connaissant et objet de connaissance ? L’étude de l’épistémologie féministe du standpoint (Hartsock, 1998) permet de faire émerger deux principales pistes de réflexion. La première tourne autour de la question de l’androcentrisme, défini comme égocentrisme affectif, psychologique et politique masculin, la deuxième concerne la capacité d’analyse, déterminée par une expertise masculine spécifique.

La première piste sur le lien genré entre sujet connaissant et objet de connaissance concerne la motivation respective des féministes et des hommes engagés. Les féministes présentes au camping ont interprété de façon politique leurs expériences parce que seule cette politisation répondait à leur intérêt objectif : pouvoir élaborer des outils conceptuels permettant d’agir efficacement contre une réalité oppressive. Ce qui a motivé ces femmes c’est précisément le fait que qualifier les hommes d’oppresseurs et leur action d’oppressive correspond à dire ce qu’il en est dans la réalité – et que ceci est source d’émancipation. Au contraire, les hommes engagés n’avaient pas interprété leurs expériences de façon politique car cela les aurait renvoyé à une réalité masculine constituée d’infliction de violences, d’exploitation, d’appropriation et de non empathie envers les femmes. Or, les hommes, s’ils veulent maintenir leur qualité de vie matérielle, psychologique, sexuelle et mentale, ont intérêt à se cacher à eux-mêmes le caractère oppressif de leurs rapports avec les femmes. Ce qui les motive pour participer à ces dynamiques de groupe, c’est de pouvoir parler d’eux-mêmes,  » ce qui [les] préoccupe, c’est l’homme, c’est-à-dire [eux-mêmes], encore et toujours  » (Mathieu, 1999 : 308). Ils thématisent alors volontiers le  » rôle de sexe  » ou  » carcan  » masculin – c’est-à-dire ce en quoi ils pourraient également se sentir victimes – ou ce qui relève d’autres oppressions, en faisant l’impasse sur leur propre action oppressive. Ainsi, c’est bel et bien l’androcentrisme qui caractérise les dynamiques et analyses masculines engagées. Cet androcentrisme consiste en un égocentrisme affectif et psychologique qui octroie une place démesurée à ses propres sentiments et vécus, et en un égocentrisme politique où le féminisme est un outil pour améliorer son propre sort. Vu de l’intérieur, par un homme engagé ayant participé à des groupes  » pro-féministes  » dans différents pays, cet égocentrisme affectif et psychologique s’exprime avant tout par un refus d’empathie envers les femmes. Toute évocation de la violence faite aux femmes par les hommes – lorsque celle-ci n’est déjà pas évacuée de prime abord sous prétexte de ne pas se laisser déterminer par l’ordre du jour féministe – est détournée de multiples façons : soit elle sert à évoquer leurs propres souffrances ( » mais moi aussi, je souffre « ), soit elle est rejetée sur d’autres hommes ou un quelconque système les dépassant (masculinité hégémonique, patriarcat), soit elle est retournée contre les femmes ( » mais elles doivent bien y trouver quelque chose, non « ), soit elle est évacuée par une auto culpabilisation permettant de rester centré sur soi-même ( » c’est affreux, je souffre d’être dominant « ). Il semblerait qu’il soit impossible pour la plupart des hommes  » engagés  » d’accepter simplement que la (qualité de) vie des femmes est minée voire annihilée par les actes des hommes. Leur refus d’empathie peut être expliqué en faisant l’hypothèse que tout se passe comme si, pour eux, reconnaître pleinement l’existence des femmes reviendrait à menacer leur propre existence. Mais l’androcentrisme se traduit également par un égocentrisme politique : l’évocation des rapports entre femmes et hommes amène ces hommes à parler de leurs vécus personnels en excluant progressivement le vécu des femmes concrètes dans leurs propres vies. Le féminisme fonctionne alors comme un outil thérapeutique destiné à améliorer la qualité de vie masculine : les hommes utilisent l’analyse féministe pour transformer leur vie dans le sens de plus de bien-être ; si cela ne marche pas, alors ils rejettent le féminisme.

On peut, grâce à cette première piste de réflexion sur le lien genré entre sujet connaissant et objet de connaissance, identifier un obstacle central à la production de savoirs pertinents sur les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale masculine. La défense égoïste de leurs propres intérêts et de ceux de leur groupe social motive les hommes engagés à exclure de leur analyse le vécu opprimé des femmes, et à rester centrés sur eux-mêmes. C’est aussi en refusant d’empathiser avec les femmes que les hommes engagés demeurent liés au groupe social des hommes en général. Seul un travail théorique, politique et personnel sur cet aspect de la subjectivité masculine permettra de briser le lien avec le groupe social des hommes et d’élaborer une conscience anti-masculiniste.

Une deuxième piste de réflexion sur le lien genré entre sujet connaissant et objet de connaissance concerne la capacité d’analyse à proprement parler. Il s’agit de considérer comment le fait de vivre dans une position sociale oppressive structure la façon d’être au monde. L’épistémologie féministe du standpoint permet de comprendre que vivre en tant que femme ou homme dans une société hiérarchisée produit des  » expertises  » asymétriques, formes de conscience pré-politique du fonctionnement des rapports sociaux de sexe. La notion d’expertise met l’accent sur le fait que femmes et hommes sont des sujets connaissants actifs, agissant dans une structure sociale donnée, qui gèrent des informations et analyses permettant de se repérer et de s’orienter. Elle se distingue des concepts de rôles, de dispositions, de socialisations ou de performativités par le fait qu’elle met en exergue la conscience pratique qu’élaborent les actrices sociales et les acteurs sociaux des rapports de force sociaux. Ces expertises sont asymétriques dans la mesure où les femmes accumulent des informations, sentiments, intuitions et analyses qui partent des conséquences violentes de l’oppression qu’elles subissent pour remonter vers la source de celle-ci, élaborant ainsi des connaissances sur les rapports concrets qu’elles vivent. Dans la mesure où le vécu féminin est en permanence marqué par les effets de l’oppression cette expertise prend une place importante, reste souvent consciente et concerne la dynamique oppressive en tant que telle. Au contraire, les hommes accumulent depuis l’enfance des informations, sentiments, intuitions et analyses sur le maintien et l’amélioration de leur qualité de vie puisque ils n’ont pas, en tant qu’hommes, à  » rendre des services  » ni à se soumettre aux femmes. Aussi ce qu’ils apprennent au quotidien dans leurs rapports avec les femmes reste-t-il axé sur eux-mêmes : une plus grande écoute des femmes est susceptible de remettre en cause leurs comportements et donc de leur coûter de l’énergie psychique et affective, voire l’abandon ou la perte d’avantages concrets ; par ailleurs, quand ils dévoilent leur fonctionnement affectif, cela peut offrir des moyens de résistance aux femmes mais cela peut aussi leur rapporter, à eux, soulagement et soutien thérapeutique de la part des femmes ; un bon dosage de froideur et de distance décourage toute initiative de la part des femmes tandis que l’expression d’intérêt et d’attachement permet d’obtenir certains services affectifs et sexuels. Bref, les hommes ont tout un répertoire d’attitudes consciemment destinées à obtenir tel ou tel résultat dans leurs rapports avec les femmes. On peut dire que leur expertise est égocentrée. Elle prend moins de place que l’expertise relationnelle des femmes parce que le fait d’être oppresseur permet justement de s’intéresser à d’autres choses : études, carrière, loisirs, militantisme. Cette expertise masculine est consciente à certains moments, surtout dans l’enfance, mais elle se transforme progressivement en une sorte d’intuition masculiniste. Les hommes construisent ainsi une expertise sur les moyens concrets de l’oppression (Mathieu, 1991) : ils apprennent à tester la fonctionnalité et l’efficacité de certaines attitudes, comportements, paroles, absence de paroles, sentiments, dans leurs rapports avec les femmes.

Et c’est dans cette asymétrie que se trouve le saut qualitatif épistémologique que représente l’expertise à partir du vécu des femmes : elles construisent une expertise importante, consciente et relationnelle, informée par le vécu opprimé permanent, concernant la dynamique de l’oppression, tandis que les hommes construisent une expertise non-relationnelle, concernant les moyens de l’oppression, centrée sur eux-mêmes et d’où le vécu des femmes est quasi absent. Cette asymétrie des expertises pré-politiques, éléments constituants de façons d’être au monde genrées, permet de mieux comprendre la persistance du décalage genré entre féministes et hommes engagés et le lien genré entre sujet connaissant et objet de connaissance. Si les féministes conceptualisent les rapports sociaux de sexe comme oppression contrairement aux hommes engagés, c’est qu’il existe une asymétrie des capacités d’analyse concernant les rapports sociaux de sexe. Cette asymétrie doit être pensée, in fine, en termes de privilège épistémologique pour les féministes et de désavantage épistémologique pour les hommes engagés (Hartsock, 1998). Cette condition épistémologique particulière est à considérer puisqu’elle structure le rapport épistémologique des chercheurs-hommes engagés aux rapports sociaux de sexe. Il importera alors de développer des recherches engagées à partir d’une position sociale oppressive qui mobilisent l’expertise spécifique masculine tout en tenant compte de la capacité moindre des chercheurs-hommes engagés à penser la dynamique de l’oppression.

Comme l’égocentrisme masculin, le particularisme épistémologique masculin constitue un obstacle central à la production d’analyses pertinentes sur les rapports sociaux de sexe. Ces derniers structurent la subjectivité masculine commune et conditionnent donc de façon spécifique les rapports à l’objet de recherche. Ces deux obstacles peuvent expliquer pourquoi aussi peu d’hommes s’engagent sur ce terrain, mais également pourquoi leur traitement de la question des rapports sociaux de sexe reste souvent biaisé, malgré une bonne connaissance des analyses féministes. Cette structuration particulière est avant tout un désavantage : étant donnée leur appartenance au groupe social oppresseur, quasiment rien ne motive les chercheurs-hommes engagés ni ne leur permet de remettre profondément en cause ce qui fonde leur existence. Il faudrait alors transformer la subjectivité masculine afin qu’elle intègre pleinement l’existence des femmes et leur vécu opprimé, ce qui implique pour les hommes une remise en cause personnelle et une rupture avec leur groupe social et avec la masculinité. Mais ce qui constitue d’abord un désavantage permet néanmoins aux hommes engagés de contribuer à l’analyse de certains aspects des rapports sociaux de sexe, dans la mesure où ils sont encadrés par les théorisations féministes.

Transformation de notre subjectivité : deux temps

Je propose d’identifier des éléments qui permettraient aux chercheurs-hommes engagés de transformer leur subjectivité particulière. Je distingue deux temps, qui ne sont pas nécessairement aussi séparés dans la réalité mais qui permettent de mieux comprendre ce travail de transformation, d’ailleurs permanent. Si le premier temps tourne autour de la compréhension adéquate des théorisations féministes, le second temps concerne la participation à des pratiques militantes féministes permettant de mieux ancrer cette compréhension.

Le premier temps d’une transformation de la subjectivité masculine consiste à lire et analyser de façon approfondie les théorisations féministes. Celles-ci permettent de transformer les grilles de perception et d’analyse des rapports sociaux de sexe, éléments cruciaux de la subjectivité. En cela les travaux fondateurs de Christine Delphy (1998, 2001), Colette Guillaumin (1992), Nicole-Claude Mathieu (1991), Paola Tabet (1998) et Monique Wittig (2001) restent incontournables car ces théoriciennes posent avec clarté les différentes dynamiques oppressives, les bases méthodologiques et épistémologiques pour un féminisme et lesbianisme radical matérialiste et permettent un investissement intellectuel, affectif, politique et personnel radicalement novateur. La compréhension adéquate de ces thèses représente un enjeu majeur pour pouvoir rompre intellectuellement avec la vision du monde masculiniste. En transformant les grilles de perception et de lecture des rapports sociaux de sexe, les chercheurs-hommes engagés entament une rupture du lien entre eux-mêmes et leur groupe social. Assez logiquement, d’importantes résistances surgissent face à une telle rupture, qui vont donner lieu à différentes façons de s’investir dans la recherche engagée. A l’instar de David Kahane (1998), on peut identifier quatre modes d’engagement. Le poseur veut bien être perçu comme  » pro-féministe  » mais s’implique de façon superficielle, il refuse d’appliquer ces analyses à ses propres tendances théoriques et pratiques. L’insider s’engage politiquement dans le projet féministe mais voulant garder une image positive de soi, il ne remet pas en cause son comportement genré et projette le patriarcat sur les autres hommes. L’humaniste perçoit le patriarcat comme source de bénéfices mais aussi de dommages pour les hommes et privilégie un ordre du jour masculin, mettant en avant des malaises et douleurs supposés liés à la masculinité. Finalement, l’auto flagellateur combine une connaissance relativement approfondie des thèses féministes avec une intolérance pour l’ambiguïté : marqué par la culpabilité et l’intransigeance, il se retire à moyen terme dans les idéals-type précédents. Ces quatre modes d’engagement nous rappellent les éléments déjà discutés au sujet des (chercheurs) hommes engagés : le faux choix entre reprise mimétique et culpabilisée des analyses féministes et élaboration d’un propre ordre du jour masculin peut être compris comme opposant l’humaniste et l’auto flagellateur, tandis que l’égocentrisme affectif, psychologique et politique des hommes engagés traverse de façon différente les quatre modes d’engagement. De fait, un centrage psychologique sur soi-même et ses propres résistances psychologiques continue de prédominer puisque ce premier temps est intellectuel et souvent individuel. Cette catégorisation des attitudes pendant le premier temps de compréhension adéquate des théorisations féministes classifie avant tout les différents degrés de deuil auxquels sont parvenus les différents individus quant à l’imaginaire et la vision du monde masculinistes.

Dans la mesure où ce premier temps permet une transformation intellectuelle, limitée, de la subjectivité masculine, un deuxième temps permettant de dépasser les modes d’investissements décrits s’impose. Celui-ci consiste alors à participer à des dynamiques collectives et militantes, contrôlées par les féministes. Si les chercheures féministes ont souvent mis en avant la nécessité de l’engagement politique, cela me semble encore plus important pour les chercheurs-hommes engagés puisque ces engagements – qu’ils soient informels et dans la vie quotidienne, ou formalisés et organisationnels – permettent de mieux saisir les enjeux des rapports sociaux de sexe. La participation à des dynamiques de groupe telles que le camping anti-patriarcal mais surtout à des luttes et du travail de terrain avec des féministes contre différents aspects de l’oppression des femmes permet de transformer plus en avant la subjectivité masculine et de percevoir concrètement les (micro)dynamiques oppressives : la solidarité masculine contre les femmes, les stratégies élaborées ainsi que le caractère général organisé et intentionnel de l’action oppressive des hommes. Pour ancrer de façon ressentie des notions intellectuelles telles que le sexage (Guillaumin, 1992), l’exploitation domestique (Delphy, 1998), le fait de céder et non consentir, l’envahissement mental et l’hétérosocialité (Mathieu, 1991), il faut se laisser la possibilité d’être confronté concrètement aux effets de l’oppression tels que la crainte, la déstructuration psychique, la douleur, les cicatrices, la pauvreté mais également la colère, l’impuissance et les stratégies de résistance. Dans ce second temps, on doit se déprendre de soi assez souvent et assez longtemps pour donner en soi une place affective et psychologique autre qu’annexe et subordonnée au vécu des femmes. Ceci implique une répétition d’abandons momentanés des points de vue oppresseurs afin de faire une place intellectuelle et affective plus importante et plus permanente aux points de vue opprimés. Et c’est précisément ce  » décentrement  » – le renoncement à l’égocentrisme – qui permet de dépasser les modes d’engagements limités liés à une compréhension purement intellectuelle des théorisations féministes. La reconnaissance à un niveau ressenti du vécu opprimé des femmes, une analyse basée sur l’empathie neutralisent les résistances masculines aux théories féministes et ouvrent la voie à un investissement d’une autre nature, plus engagé, dans l’étude des rapports sociaux de sexe.

Les deux temps de transformation, compréhension intellectuelle des théorisations féministes et participation aux dynamiques militantes féministes, constituent la pré-condition pour les chercheurs-hommes engagés, de parvenir d’une part à mieux comprendre la dynamique de l’oppression masculine en reliant sentiments, sensations, intuitions et pensées et d’autre part de s’investir de façon moins biaisée dans la recherche. Il ne s’agit pas seulement d’identifier les stratégies et les techniques d’autres hommes mais également d’analyser de quelle façon nous-mêmes continuons de les utiliser, y compris dans un contexte féministe. Il est nécessaire de prendre conscience des conflits inhérents à une telle transformation de la subjectivité masculine pour parvenir à se désolidariser de son groupe social et de ce qui le caractérise, la masculinité et le masculinisme. S’étant ainsi désolidarisé, le chercheur-homme pourra ensuite éventuellement produire des analyses plus pertinentes et moins biaisées, dans la mesure où elles prendront en compte sa condition épistémologique désavantagée.

Perspectives de recherches engagées pertinentes

J’ai essayé de démontrer jusqu’ici à quel point le lien entre sujet connaissant  » homme  » et objet de recherche  » rapports sociaux de sexe  » est structuré par la position oppressive et l’appartenance au groupe social hommes. Loin d’être des  » sujets connaissants neutres, autonomes et rationnels  » tel que le véhicule l’imaginaire masculiniste, les chercheurs-hommes engagés sont confrontés à de nombreux obstacles qui les empêchent de faire une contribution à l’analyse des rapports sociaux de sexe. Les deux temps de transformation de la subjectivité masculine permettent de contenir les effets négatifs de l’égocentrisme affectif, psychologique et politique masculin et de la condition épistémologique désavantagée, ils n’indiquent pourtant pas de quelle façon des recherches engagées peuvent être menées. Dans cette dernière partie, je formule des pistes de réflexion sur la façon dont les chercheurs-hommes engagés peuvent tenir concrètement compte de leur subjectivité particulière dans le choix et l’éclairage de leurs objets de recherche et je concrétise cette réflexion à travers l’exemple de la socialisation masculine.

Assez logiquement, les recherches masculines engagées sur les rapports sociaux de sexe sont marquées par les biais également constatés au sein des dynamiques masculines engagées, qui consistent à :  » [éviter] de se confronter au rapport avec l’autre sexe et à la réalité de ce rapport  » (Dagenais et Devreux, 1998 : 11). Leurs auteurs effectuent cet évitement en s’intéressant de façon prioritaire au vécu masculin sans le mettre en rapport avec le vécu féminin, en sous-estimant ce rapport, en ignorant volontairement les aspects intentionnels, conscients, organisés et intéressés de l’action oppressive masculine. Ce biais découle, entre autres, de l’idée répandue selon laquelle les chercheurs-hommes engagés contribueraient de façon suffisante à penser les rapports sociaux de sexe à partir de leur position sociale en choisissant comme thématique le vécu masculin, le groupe social hommes et la masculinité. En raison de l’égocentrisme et du désavantage épistémologique masculins, ce choix thématique ne permet pas de faire émerger dans l’analyse l’action oppressive des hommes. Il est nécessaire d’effectuer un long travail de mise à distance de tout ce qui fait sens – intuitions, ressentis, pensées et sensations – car ce sens masculiniste empêche très concrètement de percevoir différemment le vécu masculin. De la même façon que pour transformer la subjectivité masculine, les chercheurs-hommes engagés ont effectué une répétition d’abandons momentanés de leur point de vue au bénéfice du point de vue des femmes, il s’agit de se défamiliariser de façon progressive mais radicale de l’objet de recherche pour pouvoir l’interroger différemment. Or, contrairement aux chercheures féministes pour lesquelles l’expertise pré-politique concernant la dynamique de l’oppression constitue une ressource importante pour interroger ce sens masculiniste, les chercheurs-hommes engagés ne disposent pas d’un tel atout de départ. La seule démarche qui leur permettra de faire la même rupture épistémologique, c’est de procéder à des va-et-vient réguliers entre l’objet de recherche et le sens féministe. Progressivement ces va-et-vient permettent au sens féministe de devenir la perspective d’interrogation de l’objet de recherche et au chercheur de formuler des questions sur le lien entre la structuration particulière du vécu masculin et l’utilité d’une telle structuration pour améliorer la qualité de vie masculine aux dépens des femmes. En examinant tous les aspects de la façon masculine d’agir, d’être au monde et de voir le monde sous l’angle des bénéfices que les hommes obtiennent dans leurs rapports avec les femmes, les chercheurs-hommes engagés peuvent analyser le pouvoir dans sa dimension genrée. C’est d’ailleurs uniquement après avoir effectué cette rupture qu’ils peuvent également mobiliser leur expertise pré-politique concernant les techniques employées par les hommes pour opprimer les femmes en s’appuyant sur leurs propres expériences, ressentis et perceptions. C’est à ce moment que la réflexion devient réellement anti-masculiniste et qu’elle peut fournir des éléments sur la façon dont les hommes instrumentalisent les femmes.

Il me semble qu’en procédant de cette façon, les chercheurs-hommes engagés peuvent contribuer de façon pertinente à l’analyse des rapports sociaux de sexe en axant de façon centrale leur analyse du vécu masculin sur le rapport à l’autre sexe et les différents aspects constituant ce rapport oppressif. Le travail d’analyse du vécu masculin n’est d’ailleurs pas à penser comme revenant ou appartenant aux chercheurs-hommes engagés. Ceux-ci voient ce vécu de l’intérieur ; cet angle n’est pas meilleur que celui des femmes qui le voient de l’extérieur mais en ressentent les effets, il est différent. La rencontre entre théorisation féministe par des chercheures-femmes et théorisation anti-masculiniste par des chercheurs-hommes sera alors la rencontre entre une théorisation privilégiée épistémologiquement mais dépourvue de regard de l’intérieur et une théorisation désavantagée épistémologiquement mais pourvue de regard de l’intérieur.

Prenons un exemple pour concrétiser cette piste de réflexion, celui de la socialisation masculine. De nombreux chercheurs-hommes engagés l’analysent avant tout comme un lieu de violences pour les hommes, créant différentes formes de masculinité et produisant des  » carcans  » emprisonnant les hommes, puis ensuite et seulement ensuite comme la source de violences envers les femmes. Ce type d’analyse pense mal, à mon avis, le lien entre cause et effet, exagérant souvent les effets négatifs sur les hommes. Analyser la socialisation masculine avant tout à travers ses effets négatifs sur les hommes (sens masculiniste) empêche en effet de penser que cette socialisation a d’abord pour but et pour effet d’apprendre à une génération d’enfants de devenir des acteurs de l’oppression des femmes (sens féministe). Et si l’apprentissage d’une façon d’être au monde et d’une vision du monde masculinistes peut avoir des coûts secondaires, elle permet avant tout de jouir de privilèges structurels incomparables pour le reste de sa vie. La rupture épistémologique rendue possible par le processus de défamiliarisation permet en revanche d’interroger de quelle façon cette socialisation est bénéfique et même cruciale au maintien du pouvoir des hommes sur les femmes. Apprendre, par exemple, à ne pas exprimer d’émotions ou à les exprimer sélectivement et à certains moments précis, renforce les hommes dans leur rapport aux femmes :  » exprimer ses émotions tend fortement à réduire sa position de pouvoir, le pouvoir ayant de forts liens avec la non-expression de vulnérabilité  » (Monnet, 1998 : 197). La thématique de certains chercheurs–hommes, de favoriser l’expression d’émotions chez les hommes, apparaît comme l’apprentissage de l’un des moyens de pouvoir. Les chercheurs-hommes engagés doivent au contraire envisager la socialisation masculine comme constituant différentes façons d’apprendre, souvent avec plaisir et jouissance, à se construire une subjectivité, une corporalité, une sexualité qui permettent à la fois de se servir des femmes et à n’en éprouver ni gêne ni remords.

L’enjeu épistémologique de recherches engagées à partir d’une position masculine et cependant cohérentes avec les théorisations féministes est donc de produire, à partir des analyses féministes de la dynamique de l’oppression, des savoirs qui documentent de l’intérieur toutes les dimensions de l’action oppressive masculine. Ce travail n’est réalisable que dans la mesure où les chercheurs-hommes engagés restent vigilants quant à leur propre subjectivité et action oppressives envers les femmes. Il ne peut pas être pensé ni mis en place de façon isolée ou entre oppresseurs, il ne peut pas non plus être fondé uniquement sur  » de bonnes intentions « . Il est donc nécessaire pour nous, chercheurs-hommes engagés, d’établir avec des féministes des interactions régulières non contrôlées par le groupe des hommes, afin de vérifier la pertinence théorique et politique de notre travail. Conscients de l’égocentrisme affectif, psychologique et politique masculin et d’une condition épistémologique désavantagée, il est important de rendre des comptes aux principales concernées afin d’éviter les nombreux écueils déjà documentés, dont celui d’une nouvelle exclusion des féministes par les recherches masculines sur les rapports sociaux de sexe. En effet, si les chercheurs-hommes engagés peuvent analyser de l’intérieur les moyens de l’action oppressive masculine, il ne s’agit pas de créer un nouveau bastion masculin où l’appartenance au groupe social oppresseur serait transformée en privilège épistémologique contre les femmes.

Bibliographie

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Monnet, Corinne (1998).  » A propos d’autonomie, d’amitié sexuelle et d’hétérosexualité « . In Corinne Monnet et al. (Ed.), Au-delà du personnel. Pour une transformation politique du personnel (pp. 31-46). Lyon : ACL.

Tabet, Paola (1998). La construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps. Paris : L’Harmattan.

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Wittig, Monique (2001). La Pensée Straight. Paris : Balland.
[1] Cet article est basé sur mon mémoire de DEA (2001). Je tiens à remercier toutes les personnes m’ayant aidé à mieux développer cette réflexion, en particulier Christine Delphy, Marie-Josèphe Dhavernas-Lévy, Sandrine Durand, Judith Ezekiel, Françoise Guillemaut, Rose Marie Lagrave, Corinne Monnet, Sandrine Pariat, Patricia Roux et Martine Schutz-Samson.

[2] La notion de masculinisme a été introduite en France par Michèle Le Doeuff :  » ce particularisme, qui non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y a qu’eux qui comptent, et leur point de vue)  » (1989 : 55). J’entends par  » masculinisme  » l’idéologie politique gouvernante, structurant la société de telle façon que deux classes sociales sont produites : les hommes et les femmes. La classe sociale des hommes se fonde sur l’oppression des femmes, source d’une qualité de vie améliorée. J’entends par  » masculinité  » un nombre de pratiques – produisant une façon d’être au monde et une vision du monde – structurées par le masculinisme, fondées sur et rendant possible l’oppression des femmes. J’entends par  » hommes  » les acteurs sociaux produits par le masculinisme, dont le trait commun est constitué par l’action oppressive envers les femmes.