Exergue

22/04/2011

Nous savons que les défenseurs du système prostitutionnel – dans l’impossibilité où ils sont de pouvoir gagner au plan des principes et de la morale – sont maîtres dans l’art de la confusion intellectuelle.

Nous savons aussi que des chercheurs, des enseignants, des personnes prostituées, des actrices de films pornographiques se définissent comme « féministes ».

Je récuse, pour ma part, depuis plusieurs années et sans aucune ambiguïté le qualificatif de « féministes » à ceux et celles qui justifient peu ou prou le système prostitutionnel. C’est pour moi un enjeu politique fondamental.

En toute logique, je refuse, lors de débats, de rencontres, de colloques, de publications de cautionner par ma présence ceux et celles qui le défendent. (…)

Le risque est donc réel que les termes de « féminisme » et d’ »abolitionnisme », faute d’être rigoureusement définis, délimités et clarifiés, ne soient utilisés par certain-es pour cacher des projets politiques beaucoup moins clairs, voire en totale contradiction avec les fondements de la pensée féministe et abolitionniste.

Nous devons donc être extrêmement vigilant-es afin que le terme d’ »abolitionniste » ne soit pas lui aussi , à l’instar du mot « féministe », coupé de toute signification et sapé à la base. Le risque doit être appréhendé à la mesure de sa gravité.

MARIE VICTOIRE LOUIS

Extrait de :  Contribution au débat pour la reconstruction politique de l’abolitionnisme féministe

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La pénalisation des « clients » : La nécessaire mort d’un droit de l’homme 1

Sur http://www.marievictoirelouis.net

Marie-Victoire Louis

Prostitution et Société 
Faut-il pénaliser le client ?

date de rédaction : 15/12/2002
date de publication : 30/12/2002

En posant la responsabilité pénale des « clients » des personnes prostituées, l’État français mettrait fin au droit inique qu’il confère depuis des siècles aux hommes. Le droit-de-l’homme-aux-prostituées est en effet garanti par l’absence de législation formelle les condamnant : ceux-ci bénéficient donc du droit à disposer de l’accès aux sexes d’autres personnes – considérées par nos sociétés comme, justement, qualifiées à cet effet – dans des conditions qui, sauf rares récentes limitations législatives et jurisprudentielles, leur garantissent leur impunité.

Ce droit de l’homme était inscrit dans le Code civil de 1804. Celui-ci, tout en contraignant les femmes mariées, seules, au devoir sexuel conjugal, puisqu’elles seules devaient « obéissance [à leur] mari » (Art.213 C.civ), autorisait les maris à avoir des relations sexuelles avec toutes les femmes autres que leurs épouses.

Une seule restriction à ce droit était posée par l’article 230 C.civ qui disposait : « La femme pourra demander le divorce pour cause d’adultère de son mari lorsqu’il aura tenu sa concubine dans la maison commune« . Ainsi, sans être considéré comme « adultère » – et donc sans avoir rompu le contrat de mariage – les maris étaient autorisés à avoir des relations sexuelles avec une femme salariée par lui – ou plusieurs -, avec une « concubine » dès lors qu’elle vivait hors de « la maison conjugale » – ou plusieurs -, ainsi qu’avec toutes les autres personnes, qualifiées ou non de « prostituées ». Et, alors que l’épouse ne pouvait « ester en jugement sans [l’] autorisation » [de son mari] (Article 215 C.civ), pour obtenir le divorce, c’était à elle de déposer « plainte » à son encontre. (Article 339 du Code pénal de 1810). 
L’adultère était pour la femme passible de prison (« deux ans au plus »), pour l’homme, d’une amende.

Quant à « la prostitution« , assimilée à la « corruption [de la jeunesse] « , elle n’était condamnée que « si elle [avait] été « excitée, favorisée ou facilitée par les pères, mères ou tuteurs ou autres personnes chargées de leur surveillance« .(article 334 C.pén). 
La mise en prostitution des femmes et des enfants, était donc sous cette réserve, autorisée ; le proxénétisme n’était d’ailleurs même pas nommé.

Notre droit, malgré les nombreuses et importantes évolutions législatives en la matière, est resté fondé sur ce droit de l’homme : son fondement théorique n’a en effet jamais été remis en cause. 
Et c’est ainsi que la légitimité historique d’un droit d’accès marchand des hommes aux sexes de personnes qualifiées de « prostituées » s’est perpétué. Depuis des siècles, les hommes sont donc en droit de dire à une catégorie de personnes démunies de tout recours contre eux : « Je pais et tu fais ce que je veux« . 
Ils sont en outre, pénalement, le temps de cet échange léonin, pénalement déresponsabilisés. 
Combien de plaintes pour vols, coups et blessures, agressions sexuelles, viols, déposées par des personnes prostituées, ont-elles été reçues, instruites, jugées ? Combien de « clients » ont-ils été en prison pour violences à leur encontre ?

Le silence sur les délits et les crimes commis par les clients reflète l’insensibilité de nos sociétés à la vie, à la souffrance, à la mort des personnes prostituées : il doit cesser. Et ceci ne sera possible que si le scandale de l’impunité pénale des clients cesse. 
Aucune politique abolitionniste, aucune politique féministe n’est plus pensable aujourd’hui sans cette position, tandis que la permanence de cette injustice patriarcale, à elle seule, suffit à invalider l’affirmation de l’universalité de notre droit.

Le renouveau politique de l’abolitionnisme2 nécessite donc l’inclusion, dans le droit, du principe de la responsabilité pénale des clients. 
Sous quelle incrimination ? 
Ils pourraient être considérés comme « complices » de proxénétisme (Art.225-5 C.pén), pour avoir « facilité [….] la préparation ou la consommation » (Art. 121-7 C.pén) des crimes commis par les proxénètes. 
Ils pourraient aussi – dans la mesure où « la violence » a été reconnue à l’ONU par le gouvernement français (2) comme constitutive de la prostitution – être poursuivis pour viols. En effet: « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature que ce soit, commise sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol« . (Article 222-23 du C.pénal )

Mais le recours à ces articles – dont le principe ne doit pas être pour autant exclu – n’est pas la solution adéquate. Pour poser de « nouvelles valeurs de notre société« , (3) pour réparer ce déni de justice, il faut une incrimination pénale spécifique qui affirme clairement une nouvelle position de principe judiciaire, et donc politique, de rupture avec ce privilège sexuel, jamais aboli, des hommes.

Nous pourrions alors commencer à penser un futur où le désir serait libéré de la contrainte.

Comment y parvenir ? 
Que les hommes qui se refusent pour des raisons politiques, éthiques et féministes à avoir des relations sexuelles avec les prostituées justifient politiquement leur position et s’engagent publiquement. 
Qu’ils apportent ainsi leur solidarité aux luttes pour l’abolition du système prostitutionnel. 
Ils se désolidariseraient ainsi, sans ambiguïté, du système patriarcal.

15 décembre 2002

NOTES

1 Ce titre n’a pas été repris par la revue.

2 Cf., le dossier : « Pour un abolitionnisme féministe » réalisé par les Pénélopes et, en son sein : M-V Louis , »Contribution au débat pour la reconstruction politique de l’abolitionnisme féministe. Lettre ouverte au Collectif national pour les droits des femmes ». 24 octobre 2002. Sur le site des Pénélopes*. Octobre 2002.

*(le site des Pénélopes étant hors d’accès vous pouvez lire cette contribution ici)


Lire aussi sur le sujet

ce  Texte de Claudine Legardinier :

Les « clients » tremblent pour leurs petits privilèges

Et aussi :

30 propositions pour changer le regard sur la prostitution…

Marie-Victoire Louis

sur http://www.marievictoirelouis.net/

Revue 8 mars
 Communauté de Madrid
(Publié en espagnol)
Mars 1998

date de rédaction : 01/01/1998
date de publication : 01/03/1998
mise en ligne : 02/09/2006

Lors de la dernière conférence mondiale de l’ONU « sur les femmes », tenue à Pékin en 1995, des femmes et féministes s’étaient – sans être soutenues par aucun gouvernement – battues contre l’emploi du concept de « prostitution forcée » au sein de la déclaration finale.

Les gouvernements du monde entier ayant entériné cet ajout, le débat – resté bien marginal pour les défenseurs des si bien nommés « droits de l’homme » – en était resté là. Et l’on est passé à des sujets jugés plus importants.

Et pourtant ! Ce qui a été négocié par les gouvernements du monde entier – et notamment Européens – était un enjeu d’envergure, puisqu’il s’agissait, en statuant de la prostitution, de traiter d’une question fondamentale : « Le corps humain peut-il être un objet d’échange sur le marché mondial » ? 1

De fait, il faut bien constater que la réponse a été positive.

À Pékin, la prostitution a été banalisée, normalisée, légitimée, considérée – sous certaines réserves, bien tenues – comme partie intégrante de l’économie mondiale Car l’ajout de ce simple mot « forcé » a pour fonction de faire reconnaître que la prostitution peut être « libre« , « volontaire« , « choisie« . Dès lors, puisque le – supposé – consentement2 de la personne prostituée devient le paradigme du système prostitutionnel, celui-ci disparaît de facto, en tant que tel. 
Poser la contrainte – et non pas le système – comme inacceptable, c’est nécessairement entériner l’existence même de la prostitution et donc la légitimité de son « exploitation » par les états, les proxénètes, les clients.


Ce qui s’est donc passé dans la quasi-indifférence politique générale est que la communauté internationale a ainsi rompu avec plus d’un siècle de politiques abolitionnistes3 incarnée notamment par la convention internationale de 1949 sur la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. La disparition progressive de ce texte est fort signifiante : son préambule déclare en effet que la prostitution est « incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine« , tandis que son article 2 affirme la nécessité de lutter contre le proxénétisme.

Ainsi, alors qu’en 1985, la conférence onusienne de Nairobi employait, pour sa part, l’expression de « forme d’esclavage imposé à des femmes » (& 290), aucun des rapports présentés par les gouvernements des cinq régions de l’ONU4 préparatoire à la Conférence de Pékin ne s’assignait comme projet, même à long terme, l’abolition de la prostitution, ni même ne portait de jugement de valeur négatif sur elle. 
On comprend mieux alors pourquoi dans le programme d’action décidé à Pékin, la prostitution ne fait notamment pas partie « des (12) mesures stratégiques que les gouvernements, la communauté internationale et la société civile sont appelés à prendre dans (certains) domaines critiques« . (Article 46) 
Et ce, alors même que depuis les années soixante-dix, et notamment depuis les dix dernières années écoulées depuis Nairobi, « les changements les plus dramatiques dans la prostitution ont été son industrialisation, sa normalisation et l’élargissement mondial de sa diffusion« . 5

Plus encore, les 54 pays occidentaux qui ont signé la Plate forme Européenne 6- lesquels contrôlent la plus grande part des revenus de cette marchandisation internationale des sexes des êtres humains et fournissent la majorité des clients du « tourisme sexuel » – ont affirmé sans ambiguïté qu’ils reconnaissent expressément « la prostitution » comme une réalité qui n’est pas remise en cause. 7

Le seul projet politique affirmé est en effet d’ « empêcher son expansion« . Quant aux moyens évoqués pour parvenir à ce but, ils consistent simplement à demander « plus d’efforts internationaux et de coopération« , ce qui exclue tout renforcement de politiques contraignantes nationales ou internationales en la matière.

Ainsi la légitimité de l’existence du proxénétisme, dont la criminalisation était l’un des points fort de la convention internationale de 1949, n’est plus remise en cause, tandis que progressivement les proxénètes – le terme même disparaît – deviennent des « agents économiques« .

Aucun des textes ne met bien évidemment en cause les Etats,8 ni même n’invoque leur responsabilité ; aucun ne cite le mot de client dont « demande » est considérée comme acquise.

La communauté internationale a donc aussi rompu avec plus d’un siècle d’analyses féministes – auxquelles la conférence sur les femmes de Nairobi de 1985 avait fait référence – selon lesquelles la prostitution est l’une des expressions – la plus grave sans doute – de la domination masculine.

La prostitution est en effet un système qui met en relation des « clients » à qui des trafiquants, des proxénètes, des propriétaires de bordels garantissent, contre rémunération – sous le contrôle des états – la possibilité d’un accès marchand au sexe d’un groupe de personnes – de sexe féminin, dans l’immense majorité des cas – adultes, adolescent-es, enfants. C’est la raison pour laquelle les clients, comme les Etats, doivent être poursuivis pénalement pour complicité de proxénétisme.

Les personnes ainsi « prostituées » par certains hommes pour être sexuellement à la disposition de tous les autres ne peuvent refuser l’accès à leurs sexes ; elles peuvent, au mieux, en négocier les modalités et le prix. Et si les hommes sont doublement les bénéficiaires de cet échange marchand des sexes des femmes, – qu’ils contrôlent économiquement le marché ou qu’ils en soient les clients – c’est parce qu’ils décident politiquement, sur le silence des femmes, des valeurs – marchandes ou non – en oeuvre dans les sociétés.

C’est aussi au nom d’une certaine conception de la sexualité masculine – tout à la fois postulée comme exigeante et incontrôlable9 – que des millions de personnes à travers le monde n’ont d’autre horizon de vie que d’être sexuellement pénétrés dans leur sexe, leur anus ou leur bouche, ou par les trois conjointement, par des sexes d’hommes. 
Que la prostitution soit hétérosexuelle ou homosexuelle, les clients sont des hommes, dans la quasi-totalité des cas.10


À cette approche de la prostitution comme expression – la plus scandaleuse sans doute – d’un système de domination masculine, s’est donc progressivement substitué – dans les textes internationaux – une approche de la prostitution comme l’une des modalités des échanges du marché mondial. C’est, d’ailleurs significativement au sein d’un chapitre (D) consacré à « l’insuffisance des politiques économiques » que la prostitution est traitée dans la Plate forme Européenne. 11
Quant aux prostituées, souvent considérées comme « travailleuses du sexe », elles sont définies par Madame Coomaraswamy, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les violences contre les femmes comme « des professionnelles de la sexualité« . 12

Ce renversement conceptuel – de taille – rend caduque toute analyse systémique qui est, dès lors, remplacée par une approche libérale. 
C’est à celui ou celle – la prostituée – qui escompte que l’Etat lui reconnaisse un statut de victime afin d’obtenir réparation, qu’incombe la responsabilité de démontrer la contrainte. 
C’est donc la dénonciation individuelle qui définit – sauf cas de figure explicitement nommé par l’Etat – la sphère de la prostitution. 
Son champ d’application se réduit donc, nécessairement, considérablement, puisqu’elle dépend dorénavant de la capacité d’une personne d’apporter ou de fournir les éléments de preuves de la contrainte aux différents systèmes politico-judiciaires. Systèmes, qui eux-mêmes cautionnent – dans son principe, sinon dans ses effets – la prostitution.

C’est enfin conférer aux seuls Etats – souvent complices – l’appréciation de sa situation de contrainte. Et alors que, depuis des siècles, les justices du monde entier excluent quasiment les prostituées de l’application de la règle de droit.

Voilà donc le texte que nos – notre gouvernement – ont signé. 
Et depuis, la situation n’a fait – sauf exception ponctuelle et sans suite13 – que s’aggraver, notamment sur le plan européen. 
En effet, plus aucun texte émanant de l’Europe n’évoque plus ni la lutte contre la prostitution, ni contre le proxénétisme.

La responsabilité des états Européens comme celle de la Commission Européenne est posée. Non seulement le débat sur les engagements qu’ils ont pris en la matière – sans même informer les citoyen-nes de leurs pays de la gravité de leurs choix politiques – doit être réouvert. Mais en outre, il doit être vite et clairement tranché.

Acceptons nous de vivre dans une Europe proxénète ? Acceptons nous de vivre dans une Europe qui vivra des revenus du trafic international des êtres humains, puisque seules certaines manifestations devraient être dorénavant réprimées pénalement ?

C’est à tous ceux et celles qui – à la veille du 150 ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage – refusent cette dramatique régression des droits de la personne humaine de dénoncer ce scandale. C’est-à-dire à chacun-e d’entre nous.

Marie-Victoire Louis. Quand les Pays-Bas décriminalisent le proxénétisme. Le corps humain mis sur le marché. Le Monde Diplomatique. mars 1997.

Cf Nicole-Claude Mathieu, Quand céder n’est pas consentir, ln : L’arraisonnement des femmes. Essais en anthropologie des sexes. Cahiers de l’homme. EHESS. 1985. p. 169 à 245.

Pour une présentation critique des thèses abolitionnistes, cf., Marie-Victoire Louis, Plaidoyer pour l’abolition de la prostitution. 5 ème Université du Cri. Novembre 1997

Pays arabes, Afrique, Amérique Latine et Caraïbes, Pays asiatiques et du Pacifique, Europe.

Kathleen Barry, The prostitution of sexuality, New York and London,. New-York University Press, 1995, p. 122

Contrairement à ce que cet intitulé laisse penser, pour l’ONU, la « Région Europe » comprend, en sus des pays Européens, les Etats-Unis, le Canada, Israël.

Commission Economique pour l’Europe. Plate-forme d’action. E / ECE /: RW / HLM /8. 20 décembre 1994

Pour n’en donner qu’un exemple, en 1992, l’organisation Human Rights Watch avait estimé que les autorités Thai1andaises étaient « complices » d’un trafic d’environ 20.000 femmes Birmanes vers la Thai1ande: « La police et les gardes frontières Thaïlandaises sont directement impliqués, mais aucun officiel ni aucun gérant de bordel n’a été impliqué, ni jusqu’alors poursuivi par la justice Thaïlandaise. » The Human rights watch global report on women’s rights. 1995. P. 205 à 230.

La prostitution comme « solution » alternative aux violences sexuelles est l’expression la plus manifeste de ce postulat.

10 Il existe, certes, des femmes, venant le plus souvent des pays riches, qui achètent l’accès au corps des hommes, le plus souvent venant des pays pauvres (Tunisie, Kenya, Maroc, notamment). Mais il n’existe pas, à ma connaissance, de réseaux de femmes proxénètes « prostituant » des hommes. En outre, le statut du gigolo n’est pas de même nature que celui de la femme prostituée.

11 Il faut noter que celle-ci ne comporte pas de chapitre spécifique consacré à la violence masculine contre les femmes.

12 O. N.U. Conseil Economique et Social. E / C.N. 4/19951 42. 22 novembre 1994.

13 Cf Marie-Victoire Louis. Proxénétisme: un coup d’arrêt aux thèses hollandaises? La Lettre de l’A.V.F.T. Nouvelle Série. N° 10. Novembre 1997.

Marie-Victoire Louis

Sur http://www.marievictoirelouis.net/document.php?id=880&mode=last

date de rédaction : 06/06/2005
mise en ligne : 10/06/2009

6 juin 2005 1

J’ai alors cherché à voir comment ce mot était actuellement employé, essentiellement dans le domaine des recherches en sciences sociales, mais aussi dans le domaine politique, les deux n’étant pas – en l’occurrence – dissociables.

Et voici ce que j’ai – notamment – lu :

I. J’ai lu que pour certain-es le genre était un concept 2 ; pour d’autres, un appareillage, une approche, une base, un catalyseur, une composante, une catégorie d’analyse, une condition, une dimension, un domaine, un enjeu, une épistémologie, une idéologie, un langage, un mécanisme, une notion, un outil analytique, un paradigme, une perspective, une problématique, une question, un révélateur, un rôle, un système, une thématique, une variable, un vecteur de valeur…

II. J’ai lu que l’on distinguait les études/recherches genre, de genre et sur le genre ; que l’on parlait de genre ou du genre ; que le mot était au singulier et/ou au pluriel.

J’ai lu aussi qu’il y avait des études/recherches sur les rapports de sexe et de genre, sur les rapports sociaux de genre, sur les gender studies et les gender studies à la française…

III. J’ai lu qu’il y avait des recherches :

– Concernant le genre du monde, le genre de la nation, le genre de la politique, le genre des lettres, le genre en Mauritanie, le genre aux Etats-Unis, le genre des politiques publiques, le genre de l’emploi de proximité, le genre des politiques du temps de travail, le genre du capital social, le genre des territoires, le travail du genre…

– Mais aussi sur : genre et action politique, genre et bioéthique, genre et citoyenneté, genre et commerce, genre et création, genre et culture, genre et droit de la famille, genre et eau, genre et économie, genre et égalité, genre et emploi, genre et empowerment, genre et espaces publics, genre et fait religieux, genre et familles, genre et grammaire, genre et justice sociale, genre et marché du travail, genre et militantisme, genre et mode d’entrée dans l’action collective, genre et mondialisation, genre et mort de la culture chrétienne, genre et multiculturalisme, genre et mutations, genre et pauvreté, genre et politique, genre et pouvoir, genre et publicité, genre et rapports sociaux, genre et rapports sociaux de sexe, genre et société, genre et relations internationales, genre et retraite, genre et sexisme, genre et temps de travail, genre et trafic d’êtres humains, genre et transition, genre et transport rural, genre et ville, genre et violences…

– Et, enfin sur des articulations plus complexes telles que : Emploi, genre et migration ; genre, socialités et santé ; savoir, genre et rapports sociaux de sexe ; société, famille et genre ; femmes, genre et sociétés ; genre, violences et santé ; travail, genre et société ; changement social, genre et population ; démographie, genre et société ; genres, art et création ; genre, action humanitaire et développement ; culture, religion et genre ; genre, violences sexuelles et justice ; immigration, féminisme et genre ; violences, insécurité et genre ; genres, violences et crises…

– J’ai lu que de nombreuses recherches traitaient du genre social et genre sexuel, beaucoup moins de classes et genre, et, plus récemment, que la question des rapports entre race et genre était posée : on traite ainsi de race, genre et sexe ; race, genre et classes ; races, castes et genre…

IV. J’ai lu qu’il fallait penser le genre ; accepter les prémisses d’une influence de l’appartenance du genre sur la vision du monde ; que le genre devait être analysé, compris, exploré, exploité, intégré, théorisé ; qu’il fallait chausser les lunettes du genre ; avoir une attention spécifique au genre ; promouvoir les questions relatives au genre ; transmettre les études genre…

J’ai lu que le genre oblige à repenser les catégories et schémas d’analyse ; que les rapports de genre traversent tous les domaines ; que les problématiques de genre se succèdent, se chevauchent, se croisent et s’affrontent ; que le genre avait des vertus heuristiques ; que les représentations de genre participent à la création des réalités sociales et économiques ; que le droit de penser le genre s’était affirmé ; que nul-e n’est censé-e ignorer le genre…

V. J’ai lu que l’on se posait de nombreuses questions sur le genre : La recherche peut-elle faire l’économie du genre ? Comment corréler le sexe au genre ? Quel genre pour l’égalité ? Le genre a t-il un impact sur les politiques ? Quels sont les effets du genre ? Quels recoupements peut-on faire entre le sexe et le genre ? Quel avenir pour le genre ? Faut-il parler d’identité de sexe, d’identité sexuée ou d’identité de genre ? Peut – on penser la science sans conscience de genre ? genre ou sexe, à qui ça profite ? …

VI. J’ai lu qu’il y avait des activités, des banques de données, des bibliographies, des bureaux, des catalogues, une charte internationale, des éditions, des expert-es, des formations, des formateurs/trices, des fonds, des forums internationaux, des indicateurs, des initiatives, des ingénieur-es du concept, des instituts, des pôles, un portail, des programmes, des réseaux, des revues, des sites internet, des statistiques, des unités… genre, en genre, de genre, du genre, sur le genre, au singulier ou au pluriel…

J’ai lu que le genre a permis de quitter le ghetto des études sur les femmes…

VI. J’ai lu que l’histoire était saisie par le genre ; que toute mutation historique s’accompagne d’un ajustement du genre ; que le genre propose une relecture sexuée des évènements et phénomènes historiques ; que l’histoire des femmes a conduit à l’histoire des genres ; que l’histoire des genres s’est substituée à l’histoire des femmes…

J’ai lu qu’il en était peu ou prou de même en sociologie, en philosophie, en anthropologie, en grammaire, en analyse littéraire, en économie, en arts visuels…

J’ai lu que le droit devait introduire le genre dans sa structuration ; qu’inclure l’identité de genre dans les textes juridiques était un devoir incontournable ; que le genre était lié aux inégalités en matière de droits ; que les lois étaient aveugles au genre ; qu’il y a une justice de genre ; qu’il y avait une équité de genre ; qu’il fallait définir l’égalité des genres ; qu’il y avait des recherches sur la science du droit et des politiques du genre ; que la question du genre et de l’état de droit était posée…


VII. J’ai lu qu’il y avait des appartenances de genre, des conflits de genre, des consciences de genre, des discriminations de genre, une hiérarchie de genre, des inégalités de genre, des pratiques de genre, des privilèges de genre, des rapports de genre, des représentations de genre, des rôles de genre, des sentiments d’appartenance au genre…

J’ai lu qu’il y avait des identités de genre ; que l’identité de genre est à la source de l’identité de soi ; que l’identité de genre est qui permet à l’enfant de se dire garçon ou fille ; que l’identité de genre, c’est se savoir appartenir à un sexe précis ; que l’identité de genre, c’est se savoir mâle ou femelle ; que la discrimination liée à l’identité de genre s’intitule la transphobie…

VIII. J’ai lu que les femmes sont un genre parce qu’elles ont un sexe ; que le genre implique qu’il n’y a pas de sexe que féminin ; que les femmes précèdent le genre et le genre précède les femmes ; que le genre invite à réfléchir sur les différences entre les femmes…

J’ai lu que le genre permet de comprendre comment les sociétés différencient les hommes et les femmes…

J’ai lu que l’on parlait de sexe et/ou de genre ; de système sexe/genre ; des femmes, du sexe et du genre ; de : ’femmes, sexes ou genre’ ; de différences de sexe et du genre…

J’ai lu qu’il fallait distinguer entre sexe et genre ; que le genre coïncide avec le sexe ; que le genre produit le sexe ; que le genre colle au sexe avant même que le sexe n’existe réellement ; que le sexe des individus s’est transformé en genre ; qu’il y avait des effets pervers à la distinction entre sexe et genre ; que le sexe n’exprime pas le genre mais aussi que le genre n’exprime pas le sexe ; que le genre dénaturalise la différence des sexes ; qu’il faut dénaturaliser le lien entre sexe et genre ; que le genre construit le sexe biologique ; que le genre n’est pas la conséquence du sexe biologique…

J’ai lu que les genres concernent les sexes et, de ce fait, la sexualité ; qu’il y a un lien dialectique entre genre et sexualité ; qu’il y a des sexualités de genre ; que la sexualité était évincée dans les études de genre…

J’ai lu qu’il y avait des rapports de genre et des rapports de couple dans la vie sexuelle…

IX. J’ai lu que le genre est le sexe social ; que le genre est la construction sociale des sexes ; que le genre est le savoir sur la différence sexuelle ; que le genre est la construction sociale d’une identité sexuelle à partir du sexe biologique ; que le genre est le système qui organise la différence hiérarchisée entre les sexes ; que le genre est l’élément constitutif des rapports sociaux fondé sur des différences perçues entre les sexes…

J’ai lu que le genre a permis de sortir d’une vision jusqu’alors tronquée des réalités sociales ; que le genre est indissociable de la classe sociale ; qu’il y avait des intérêts de classe et de genre ; que l’on a introduit les femmes – et le genre – dans le social…

X. J’ai lu que le genre est la différence des sexes construite socialement et culturellement ; que le genre est le caractère culturel des relations entre les sexes…

XI. J’ai lu que le genre est une façon première de signifier les rapports de pouvoirs ; que le genre est au croisement d’autres rapports de pouvoirs…

XII. J’ai lu que les politiques doivent être fondées sur le genre ; qu’il fallait intégrer la notion de genre dans les programmes, les projets sur le terrain et les structures internes des organisations…

XIII. J’ai lu que le mot genre était polymorphe ; que l’on s’interroge sur la validité du mot genre ; que les études genre sont traversées de débats, de controverses et de polémiques ; qu’il y a des conceptions distinctes de la notion de genre ; que cohabitent diverses explications du genre comme concept explicatif, central ou incident ; que le genre ne peut se comprendre que dans la diversité de ses usages ; que le sens du mot genre n’est pas encore fixé et que des désaccords persistent ; que le genre avait subi de profondes transformations dans sa conception…

J’ai lu que l’on critique les barrières de genre, la binarité du genre, la bicatégorisation du genre, l’abstraction du genre, la dépolitisation induite par l’emploi du mot genre, l’euphémisation du genre, l’essentialisme du genre, l’inflation du mot genre et son usage routinier, l’institutionnalisation des études sur le genre, la théâtralisation du genre, la manipulation du genre, la normativité du genre, le terrorisme de genre ; que le mot genre était trop académique, aseptisé, poli ; que le genre était une fiction…

J’ai lu que l’on reproche au genre de se glisser dans l’opposition nature/culture et de mélanger débat philosophique et débat politique, notamment entre égalité et différence…

XIV. J’ai lu que le mot genre cohabite encore avec :

– le mot ’femme’ : études sur les femmes, études sur le genre ; femmes, genre et sociétés ; histoire des femmes et du genre …

– le mot ’féminisme’ : études féministes, genre et sexualités, études et recherches féministes sur le genre ; le genre du féminisme ; genre et féminisme…

J’ai lu que la perspective féministe a eu pour effet un renforcement social de l’identité de genre…

XV. J’ai lu qu’il y a toujours un genre humain ; qu’il y a toujours eu deux genres humains : celui de l’homme et celui de la femme ; que le genre pouvait concerner les hommes et les femmes, les hommes ou les femmes, le masculin ou le féminin ; que le genre, masculin ou féminin est l’ensemble des attributs qu’une société attache aux individus selon qu’ils soient hommes ou femmes à la naissance ; que le genre est le processus de définition du masculin et du féminin dans une société donnée…

J’ai lu qu’il y avait un nouveau genre masculin/féminin…

J’ai lu que les femmes sont devenues un genre humain distinct…

J’ai lu que le genre masculin n’est pas neutre ; que l’homme était le genre dominant, mais que certains s’interrogeaient sur le fait de savoir s’il était un genre en péril ou un genre à éliminer, et même sur le fait de savoir s’ils appartenaient au genre humain…

J’ai lu qu’il y avait des couples du même genre…

J’ai lu que la question de l’articulation entre la virilité, la féminité et le genre était mal connue…

XVI. J’ai lu qu’il y avait des rapports genrés, des analyses genrées, des pouvoirs genrés, un mainstreaming genré, des rapports genrés de sexe…

XVII. J’ai lu que la construction du genre a permis l’invention de l’hétérosexualité…

J’ai lu que l’orientation sexuelle relève du genre – mais aussi – : n’a rien à voir avec le genre ; que le sexe, le genre et l’orientation sexuelle sont liés ; qu’il y a des questions, des inégalités, des discriminations relatives à – ou en raison de, ou fondées sur – l’orientation sexuelle et/ou l’identité de genre ; que le genre signifiait les rapports conflictuels entre personnes d’orientation sexuelle différente ; que l’orientation sexuelle signifiait le choix du genre des partenaires érotiques ; que des lesbiennes, des gais, des bi, des trans s’interrogent sur leur orientation sexuelle ou leur identité de genres ; que personne ne doit être tué en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre…

J’ai lu que, dans une bibliothèque, sous l’intitulé : Service des Droits de l’homme, il y avait un fonds ’sexe, genre et orientation sexuelle’.

J’ai lu que les lesbiennes sont doublement discriminées par leur sexualité et par leur genre ; qu’elles restent fortement tributaires du système de genre ; que certaines lesbiennes sont hostiles au genre masculin ; qu’il y avait une catégorie de genre lesbien, mais aussi des genres lesbiens et gais…

J’ai lu qu’il était exigé un traitement égalitaire des discriminations fondées sur le sexe, l’orientation sexuelle et l’identité de genre et que celui-ci devait être aligné sur celui combattant les discriminations racistes et antisémites…


XVIII. J’ai lu qu’il y avait des femmes trans-genre, des hommes trans-genre, des personnes trans-genres, des personnes transsexuelles et transgenres, une communauté transgenre ; qu’il y a une oppression des transgenres, une libération des transgenres ; un transgenrisme ; que les transgenres sont des personnes vivant – avec ou sans opération – un genre différent de celui assigné par la société au regard de leur sexe biologique ; que les trans 3 ne sont pas caractérisables par l’orientation sexuelle, que les discriminations dont ils/elles font l’objet étant fondées sur leur identité de genre…

XIX. J’ai lu que la pensée queer permettait de poser la question de la place relative du genre à partir de l’orientation sexuelle ; que la théorie queer relativise la sexualité et le genre ; que les queer étaient la politique d’un nouveau genre ; que la théorie queer est attirée par le transgenre ; que la théorie queer est une possibilité de penser le sexe et le genre vitale pour toutes les personnes en questionnement sur leur identité ou confrontés à la répression hétéro normative…

XX. J’ai lu que la liberté d’expression de l’identité de genre devrait inclure le droit à l’ambiguïté de genre et à la contradiction de genre ; qu’il y avait des variations intragenre…

XXI. J’ai lu qu’il fallait rejeter le genre, faire et défaire le genre, déconstruire le genre ; qu’il y avait des contre-discours sur le genre, des troubles dans le genre ; que l’on réfléchissait sur l’inversion du genre ; que la question de la déconstruction de toute catégorie (ni ’sexe’, ni ’genre’) était posée…

XXII. Enfin, j’ai cru, ici, utile de relever l’emploi – disons ’ordinaire’4 – de ce terme dans la presse récente : ce genre de propos, un genre louche, un mauvais genre, mon genre préféré, une carrière d’un nouveau genre, des insultes de tous genres, ce genre de lectures, le genre ’gars’ et le genre ’fille’, être unique en son genre, une photo de ce genre, une photo de genre…

***

Je ne pense pas nécessaire de prolonger plus avant ce – partiel – recensement.

Si j’ai voulu procéder à ce petit travail, c’est parce que, depuis des années, je ressens un grand malaise concernant l’emploi de ce mot.

Aujourd’hui, j’éprouve donc le besoin de dire ce que je sentais, ce que je savais depuis longtemps sans m’être plus avant investie dans la déconstruction et donc dans la critique de ce terme – et ce que beaucoup pensent sans oser le dire, tant ce mot a envahi les institutions, les politiques et les recherches depuis des années – à savoir que ce mot en lui-même ne veut [plus ?] rien dire…

Mon malaise est devenu confirmation : les tentatives de faire du « genre » un concept ont échoué. Le genre n’est pas un concept, ce terme étant pris dans la signification – minimale – d’une « élaboration intelligible et opératoire dans un champ théorique défini ».

Mais plus profondément et sans pour autant qu’il soit nécessaire de partager mon analyse critique – c’est-à-dire au seul constat de l’extrême confusion que l’emploi de ce terme a permis, justifié et entretenu – il me semble qu’il est grand temps de s’interroger sur :

– Les raisons politiques de la disparition d’autres problématiques, concepts, mots [’femmes’, ’féminisme’ et ’patriarcat’ étant sans doute les plus signifiants] auxquels il s’est progressivement mais rapidement et si efficacement substitué…

– Le rôle, la fonction politique qu’a joué son introduction dans le domaine de la pensée, dans le domaine politique…

Comment ne pas voir – sans être ni épistémologue, ni même féministe – ce qui se joue dans le passage de l’analyse fondée sur la substitution du mot genre à une analyse fondée sur la reconnaissance que les violences masculines à l’encontre des femmes sont indissociables de la prise en compte de leur codification politique et juridique patriarcale ?

Comment ne pas voir que parler de : genre et violences à l’encontre des femmes, femmes victimes de violences de genre, violence domestique et de genre, violences liées aux discriminations de genre, genre et violences faites aux femmes, violences de genre, violences liées au genre, violences basées sur le genre, violence de genre, le genre des violences… évacue la question du sexe des auteurs de ces violences ?

Qu’il en est de même des analyses évoquant la dévalorisation par les violences du genre féminin ; considérant que les violences envers les femmes sont une question centrale des études de genre ; affirmant la nécessité de penser la violence à partir des femmes et du genre ; déclarant que la violence fondée sur le genre est synonyme de violence exercée contre une – ou des – femme-s …

En conclusion, pour répondre à ceux et à celles qui répondent à cette critique – qui n’est pas neuve et dont je n’ai pas, tant s’en faut, le monopole – qu’en utilisant ce terme, ils/elles n’ont pas pour autant abandonné la prise en compte dans leurs analyses, du patriarcat, de la domination masculine, des rapports de domination entre les sexes, de [la critique de] l’égalité entre les hommes et les femmes… – ce qui est incontestable – je dis que la question ne me paraît pas devoir être posée en ces termes.

Je considère que la question théorique, politique, centrale est que l’emploi de ce terme permet de produire des analyses qui font abstraction des rapports de domination patriarcaux. Plus encore, dès lors que l’on reconnaît – ce qui est difficilement niable – que tous les rapports de domination ont été construits sur l’évidence de la domination patriarcale, alors l’emploi du mot genre permet non seulement de faire abstraction des dits rapports, mais aussi de tous les autres.

En conséquence, dès lors que ce mot est légitimé – et ce quel qu’en soit l’articulation avec d’autres outils d’analyse – l’analyse du monde peut ainsi être conceptuellement libérée de toute prise en compte non seulement du système patriarcal mais, en sus, de tous les systèmes de dominations fondés et structurés par lui.

Le mot genre peut donc être employé – et il l’est, incontestablement – pour justifier, légitimer l’absence de tout rapport de domination, de tout système de domination, de toute pensée de la domination, de toute domination. Et donc de tout pouvoir. 5

Notes de bas de page

1 Ce texte publié par Sisyphe et par Genre en action, n’était pas ? / plus ? lisible sur le site ;  il est donc ajourd’hui re ?- mis en ligne.

2 Position que j’ai, moi aussi, un temps, affirmée : […] « Quant au concept de « genre », c’est à dire l’ensemble des règles selon lesquelles les sociétés transforment les conditions biologiques de la différence en normes sociales, très prégnant aux Etats-Unis, il commence à pénétrer en France […] ». Marie-Victoire Louis, Recherches sur les femmes, recherches féministes. [….] In : L’Etat des Sciences sociales en France. Sous la direction de Marc Guillaume. Éditions La Découverte. 1986. p. 460.

3 Concernant les personnes qui ont, à la naissance, un sexe physiologique ambigu ; dont l’identité, le vécu, le ressenti ne coïncide pas avec les rôles, les fonctions historiquement attribuées aux hommes et aux femmes ; qui veulent changer de sexe physiologique en recourant à la chirurgie…les questions de leur malaise, leur ambivalence, de leur mal être, de leurs revendications sont posées et doivent trouver des solutions. Mais ce qui n’est pas acceptable – et, bien entendu, erroné – c’est que ces personnes – dans certains textes, seules, significativement, identifiées au genre – deviennent le pivot théorique sur le fondement duquel tous les rapports sexuels – et donc tous les rapports politiques – soient repensés et refondés.

4 Voici les définitions qu’en donnent Le Littré : genre : 1° ) caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces. Sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal * genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre. Animal est un genre supérieur à vertébré. genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur. Etres vivants est le genre supérieur par rapport à animal et à végétal. 2°) Terme d’histoire naturelle[ …] 3°) Par extension, genre prend, dans le langage, ordinaire, le sens d’espèce, de famille, d’ordre, de classe. Il y a divers genre d’animaux, de plantes. * Le genre humain, l’ensemble des hommes considérés collectivement. […] 4°) Sorte, manière. [ …] 5°) Mode. Goût. […] 6°) Terme de littérature et de beaux arts. […] 7°) Espèce de composition littéraire ; partie, subdivision dans les beaux arts […] 8°) genres rythmiques [ …] 9°) Terme de grammaire. Propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe. Le genre masculin, le genre féminin, le genre neutre, celui qui n’appartient ni au mâle ni à la femelle. […] * genre commun, se dit quelque fois du genre des mots qui ont une même terminaison pour le masculin et le féminin [ …] * Adjectif des deux genres, qui n’a qu’une seule terminaison pour le masculin et le féminin. * Figuré. On ne sait de quel genre il est, s’il est mâle ou femelle, se dit d’un homme très caché, dont on ne connaît pas les sentiments. 10°) Dans le langage ordinaire, le genre nerveux, l’ensemble des nerfs, la sensibilité physique. […]

5 Une précision : Que le terme de « féminisme » – qui, lui, est cependant porteur d’une logique de lutte – soit lui-même porteur de nombreuses ambiguïtés, qu’il ait même pu être investi, approprié par les plus farouches anti-féministes – et même par ceux et celles qui défendent le bien fondé du système proxénète – ne saurait bien sûr être un argument qui puisse légitimement invalider le bien fondé de la critique de celui « genre ». Mais, bien plutôt, une invitation à rigoureusement re-définir tous les termes employés par les féministes et/ou par ceux et celles qui écrivent dans le domaine de, au sujet de, concernant les multiples relations institutionnelles, politiques, personnelles entre les hommes et les femmes.

par Marie-Victoire Louis

date de rédaction : 25/08/2008
mise en ligne : 06/12/2008

sur http://www.marievictoirelouis.net…

Les femmes et… trois petits points1

« Cigarettes, whisky et p’tites pépés »

[Souvenir d’enfance]

Il glorifiait les corps, les femmes et la liberté
Il vit des Indiens, des métis et des femmes superbes
Il agressait les femmes, les jeunes et les personnes isolées
Il passait ses humeurs sur sa fille, sa bonne, sa femme et son beau-père
Il était inquiet de laisser tant de femmes et d’enfants à peu près sans soutien
Il était entouré de théâtreux, de maîtres chanteurs, de jolies femmes et d’entremetteurs
Il gagna les politiques avec des dessous-de-table, des femmes et des promesses en tout genre


Il était très porté sur la vodka et sur les femmes
Il créa un cabaret dédié aux femmes et à l’amour
Il imposait l’obéissance à ses sujets, à ses paysans et sa femme
Il dénonça la nation qui refuse d’intégrer les femmes et les esclaves
Il s’emparait de questions aussi diverses que les femmes, l’alcoologie et la cruauté
Il pensait que les artistes et les femmes prenaient plaisir à défaire la trame des choses
Il donna une partie des recettes de la campagne aux femmes et aux réfugiés atteints du virus


Il haïssait les femmes et les homos
Il était flanqué d’un ouistiti et d’une femme hirsute
Il parlait des femmes et des étrangers en termes odieux
Il décida de protéger sa famille et surtout sa femme de ses rivaux
Il n’avait pas peur du ridicule, juste des femmes et des féministes
Il avait des rapports détestables avec les femmes, ses collègues et ses élèves
Il s’interrogeait sur l’impact de l’art sur les femmes et sur tous ceux qui ont soif de culture

Il rêvait d’une femme et d’un solide repas
Il peignait le désir, les femmes et la nudité
Il prit à son meilleur ami sa femme et sa fortune
Il dénonça l’entrée interdite aux chiens et aux femmes voilées
Il avait hérité d’un château, d’une ferme et de femmes dévouées à son service
Il rencontra une armée d’occupation assoiffée de sang, de pétrole et de femmes
Il publia une somme intitulée : la philosophie de la nature, les femmes et les animaux


Il vivait avec ses pétards, ses femmes et ses rêves
Il défendait le terroir, la nation et l’honneur des femmes
Il tua tout ce qu’il voyait, des passants, des officiels et des femmes
Il partagea parcimonieusement ses biens et généreusement sa femme
Il revint de vacances avec un nouveau roman et une jeune femme métis
Il peignit les quais du port remplis de femmes, de vieillards, de malades
Il combattit un trafic de marques de luxe, d’animaux protégés, de femmes vendues

Il croyait au génie, aux femmes et au travail
Il lut que les femmes et les seniors dopaient le jeu vidéo
Il s’inspirait des fleurs tropicales et des femmes exotiques
Il avait des démêlés multiples avec la justice, la police et les femmes
Il vilipenda les femmes sans pudeur, les drogués et les occidentalisés
Il vota un programme pour les femmes monoparentales, les exclus et les discriminés
Il considérait qu’il ne pouvait vivre sans l’admiration des femmes et celle de sa famille

Il publiait sur l’autre, la femme et la fraternité
Il était amateur de canotage et de femmes peu farouches
Il enflammait l’imagination des femmes et des hommes de religion
Il dessina des femmes obèses et des poires géantes piquées de vers
Il devint une marionnette sous la coupe de sa femme et de son régisseur
Il aspirait à ses pantoufles, au repos et à sa femme, au silence et à la retraite
Il s’indignait que tant d’hommes et de femmes meurent tous les jours de faim

Il soutenait les putes, les femmes et les lesbiennes
Il possédait un piano d’exception et une femme délicieuse
Il critiqua la collusion des philosophes et des vieilles femmes
Il dénonçait l’exploitation des femmes et de la classe ouvrière
Il a toujours préféré le luxe et les femmes à la démocratie en guenilles
Il était pourvu d’une femme appétissante et d’une maison hospitalière
Il parlait sans cesse de sa femme, de son avenir de chômeur et de ses états d’âme


Il pensait sans cesse aux femmes et au sexe
Il emmena avec lui sa bible, son fusil et sa femme
Il collectionnait les femmes et les grosses cylindrées
Il devint accro au poker et aux femmes qu’il qualifiait de vénales
Il s’affirmait douloureusement tiraillé par la question des femmes et de l’Islam
Il aspirait à la gloire qui apporte la considération, l’amour des femmes et le bonheur
Il détestait l’hypocrisie des femmes et des prêtres, des princes et des gens du monde

Il luttait pour la liberté des femmes et du peuple
Il engagea un travail sur les femmes et la parenté
Il fréquentait les voyous, les proxos et les femmes maquées
Il dialoguait tout seul sur la féminité, la masculinité et les femmes
Il s’occupait des sujets dits féminins, les enfants, les femmes et l’humanitaire
Il se passionnait pour tout ce qui était violent, les femmes et le sport extrême
Il analysa le taux de prévalence du sida chez les femmes enceintes et les prostituées
Il était de ces va-t-en-guerre pour les raisons habituelles : les femmes et la religion

Il consacra son œuvre à la France, aux femmes et aux ruraux
Il était fasciné par la foule en transe et les femmes hystériques
Il surveillait du coin de l’œil les flics, ses femmes et les michetons
Il avait un cigare aux lèvres, un pantalon rayé et une femme à son bras
Il se présentait comme le défenseur des femmes et de la liberté d’expression
Il était pour les femmes et la parité et s’interrogeait sur le cumul de mandats
Il a affirmé: Nous sommes toutes des prostitué-es : femmes et transpédégouines

Il flattait les femmes et les souffrants, les révoltés
Il mit en scène le meilleur des femmes et de la porno
Il avait pitié des humbles, des femmes et des handicapés
Il dialoguait tout seul sur la féminité, la masculinité et les femmes
Il se présentait comme le penseur incontesté des femmes et des intellectuels
Il revendiqua une liste composée de Noirs, de femmes et d’Arabo-Berbères
Il organisa un colloque international : ‘Femmes et Asie: mener l’économie mondiale’


Il pensait le sujet, la femme et le peuple souverain
Il croyait à l’économie solidaire, au micro-crédit et aux femmes
Il intégra les mineurs, les interdits et les femmes mariées à la république
Il considérait la laïcité comme un gage d’égalité entre hommes et femmes
Il explorait les effets de la discrimination positive sur les femmes et sur la société
Il intégra les ressources minières, les transferts de capitaux et les femmes au marché
Il ne pouvait éprouver de réelles émotions qu’auprès de sa femme et de quelques amis…

Il n’avait ni femme, ni rien.
Il n’était rien…ou [un] pas grand’chose.

Elle, faisait fonction d’être humain.

Notes

1 Inspiré par mes lectures diverses – d’hier et d’aujourd’hui – durant une année.

Marie-Victoire Louis

CNRS / CADIS. Responsable de la revue Projets Féministes


sur http://www.marievictoirelouis.net/document.php?id=485&themeid=

Des silences…et des violences 1

Réseau  » Actualités Femmes Liège »2

1996

p. 10 à 24


date de rédaction : 06/02/1996
date de publication : 01/08/1996
mise en ligne : 02/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)

Table des matières:

I. L’état des recherches sur les violences masculines contre les femmes, leur apport et leur enjeu politique

II. Censure, détournement et délégitimation des recherches féministes sur les violences masculines

III. La spécificité française

IV. L’évolution de l’analyse de ces violences

V. La définition de la violence

VI. Appropriation du corps des femmes et violences contre les femmes

VII. Violences contre les femmes, pouvoirs des hommes et critique de l’universalité des droits

VII. En guise de conclusion

Je voudrais préciser, en préalable, que, compte tenu de l’ampleur du thème abordé, il n’est pas possible de faire un bilan : je me contenterais de donner certaines informations et d’aborder quelques questions. Par ailleurs, la lecture que je propose de ces recherches dont je suis partie prenante m’est bien évidemment personnelle3: ce que j’avance ici reflète mes valeurs, mes interrogations intellectuelles, mes analyses, elles-mêmes indissociables de mon engagement militant féministe.

I. L’état des recherches sur les violences masculines contre les femmes, leur apport et leur enjeu politique


La production de ces recherches a littéralement explosé4 depuis environ 25 ans; ce sont en effet des centaines de livres, des milliers d’articles qui ont été consacrés à ces questions, lesquels s’inscrivent – inégalement d’ailleurs – dans toutes les sciences humaines. 5Celles-ci s’inscrivent dans le champ théorique des recherches féministes, sur les « femmes », les rapports sociaux de sexe et/ou sur le genre. Ces terminologies sont l’objet de débats. En effet, nombre de féministes radicales, c’est-à-dire de celles qui s’interrogent sur les fondements de la domination patriarcale, estiment, à juste titre, que l’emploi du terme genre – moins menaçant que celui de féministe – a contribué à la disparition de l’analyse des rapports de pouvoirs entre les sexes au profit d’une neutralisation de l’oppression. En tout état de cause, il n’est pas conceptuellement possible d’isoler « les femmes » comme étant l’objet de recherches, ce qui signifierait qu’elles puissent être l’objet d’interrogations indépendamment des rapports socialement et politiquement construits.

Parmi les sciences qui ont été le plus interpellées, il faut citer la sociologie et l’histoire, même s’il faut noter avec force la quasi étanchéité actuelle – en France tout au moins – entre les recherches menées par les féministes et ….les autres. Le droit, les sciences politiques, la psychologie, la linguistique, l’économie, la théologie, la philosophie, la psychanalyse, la médecine résistent fortement à ces interrogations sur les rapports de pouvoirs entre les sexes.

Parmi les auteures féministes qui ont fourni les apports et provoqué les ruptures les plus importantes, on peut citer: Louise Amstrong, Kathleen Barry, Susan Brownmiller, Andrea Dworkin, Linda Gordon, Jalna Hanmer, Liz Kelly, Ginette Larouche, Catharine Mac Kinnon, Kate Millet, Diana Russel….L’immense majorité de ces recherches sont anglo-saxonnes; mais, outre les Américaines et les Anglaises qui dominent ce champs théorique et politique, il faut citer une importante production canadienne, australienne, indienne…. Les recherches québécoises6 sont remarquables: les militantes et chercheuses Françaises s’en sont nourries depuis une vingtaine d’années. Quant à la recherche féministe française, son retard 7 est flagrant.


Voici, à titre d’illustration, quelques titres – traduits en français – de ces travaux consacrés à la violence masculine à l’encontre des femmes: « La violence quotidienne; Les femmes et la violence; Les femmes, la politique et la violence masculine; Violences privées et politiques publiques; Les crimes contre les femmes; L’exploitation sexuelle; Fémicide; Le droit de violence; La violence pornographique; Les femmes, la violence et le contrôle social; Comprendre la violence sexuelle; La prostitution de la sexualité; L’esclavage sexuel de la femme; Briser le lien entre masculinité et violence; Survivre à la violence sexuelle; Hommes publics, femmes privées; Sexe, histoire et plaisir; Droit, histoire et sexualité; La loi, le crime et la sexualité; Le silence des femmes, la violence des hommes; Les femmes contre la violence contre les femmes; Les femmes, la violence et le pouvoir masculin; Les hommes violents; Femmes, politique et violence privées; Vies volées; Pourquoi les hommes haïssent les femmse; Le droit de violer; Le plaisir de tuer; La dimension publique de la violence privée; Relations sexuelles; Le corps des femmes et la loi »…

Ces recherches sont toutes issues de cris, de révoltes, de dénonciations, d’actions militantes et politiques portées, depuis les années soixante-dix, par les femmes victimes de ces violences, par nombre de militantes et d’associations, par les chercheuses féministes. C’est cette émergence publique de dénonciations étouffées, détournées, contenues si longtemps et si efficacement dans le domaine du « privé » 8qui a permis ce nouveau regard porté sur le fonctionnement de nos sociétés et sur leur genèse. En posant la question: « Qui fait la Loi et pour les intérêts de qui »?, ces recherches posent en dernière instance la question des fondements des pouvoirs singuliers et génériques des hommes sur les femmes, cautionnés par la loi, la culture, les traditions, les religions sur lesquelles les États se sont bâtis. En dévoilant les manifestations les plus scandaleuses – les plus visibles – des pouvoirs masculins, c’est leur légitimité qui est en cause. C’est ce pouvoir lui-même qui est dénoncé.

Dès lors, cette inversion du point de point de vue a contraint à une mise à nu des complexes articulations qui fondent les systèmes patriarcaux. Cette analyse fondée du point de vue des victimes a fait exploser les séparations entre les disciplines, a ouvert de nouvelles réflexions théoriques – le thème du « consentement » et de la « contrainte » y jouent une place majeure – a bouleversé nombre de certitudes. Les concepts d’universalisme, de démocratie, d’égalité, de « droits de l’homme » ont été particulièrement mis à mal. Quant à la domination politique masculine, y compris dans sa forme démocratique, loin d’être un anachronisme, elle se révèle comme l’expression mais aussi le moyen nécessaire à sa permanence.9


Ces recherches sont donc au coeur de réflexions fondamentales sur l’articulation de la sphère dite du « privé » et sur celle du « public », mais aussi sur la morale, la sexualité, la famille. Mais c’est fondamentalement la question du statut politique des corps qui est posée. Pour ma part, sur l’analyse qui pose le corps au centre de toute relation de pouvoir, en travaillant sur ces violences, j’ai « découvert » que le corps des femmes ne leur a jamais appartenu en bien propre. Et si l’on admet qu’il n’existe pas de liberté individuelle sans libre possession de son propre corps, alors la question politique féministe majeure se pose moins en termes d’égalité ou de différences qu’elle ne se pose en termes de liberté des femmes par rapport aux hommes.


II. Censure, détournement et délégitimation des recherches féministes sur les violences masculines

Il serait dérisoire ou naïf de nier la dimension subversive de ces questions, comme de vouloir cacher les risques de déstabilisations politiques et théoriques qu’elles provoquent. Il est donc logique que nos sociétés tentent de se prémunir de ces questionnements. À cet égard, le fait que l’immense majorité des hommes, des intellectuels – consciemment ou non – vivent comme une remise en cause, une contestation personnelle les analyses féministes et plus particulièrement celles qui abordent la critique de la sexualité masculine doit être pensé et ne doit pas rester dans le domaine de la dénégation ou du regret. Car c’est sans doute là que réside fondamentalement les explications de notre mise au silence.

De fait, la quasi-totalité de ces recherches sont confrontées à des formes de censure, à des processus d’invisibilisation, de la part d’intellectuel-les, d’éditeurs et de journalistes aux intérêts souvent étroitement liés. Il peut s’agir de refus de traduction de textes anglo-saxons ; ainsi, aucun livre féministe majeur – à l’exception du livre de Susan Falludi: Backlash, publié par les Éditions Des Femmes – n’a été traduit de l’anglais depuis une vingtaine d’années. Cela peut aussi se manifester par des refus de manuscrits au nom d’une logique du marché présentée comme souveraine de la part de ceux-là même qui contribuent à la créer. Mais il peut s’agir aussi de coupes de parties de textes, de demandes d’infléchissements d’idées et de problématiques qui peuvent aller jusqu’à la réécriture complète de manuscrits pour en éradiquer les questionnements féministes. 10

Dans l’hypothèse de rares publications, le silence de la critique est la norme. A moins qu’il ne s’agisse d’une critique soit ouvertement sexiste, soit inadéquate à l’objet du livre: « Avons-nous lu le même livre?  » se demande-t-on souvent.
Quant au financement de la recherche publique, elle est quasi inexistante. Ce processus de refoulement doit être mis en regard avec la couverture médiatique des publications des femmes anti-féministes et, si possible, anciennes féministes elles-mêmes. Ce qui importe en effet à la critique, c’est souvent moins de rendre compte de la pertinence de l’analyse que de conforter les stéréotypes sexués et évacuer la question de ces violences. Dans la mesure où le silence fait sur ces questions devient assourdissant, et que le statu quo devient plus difficile à justifier, cette censure brutale devrait s’estomper. Il est plus que probable que les hommes qui commencent – fort heureusement – à s’affirmer féministes puissent occuper la place dont n’ont pas pu bénéficier les féministes. Espérons qu’ils n’utiliseront pas l’espace qui leur sera donné pour les attaquer sur leur silence.

III. La spécificité française

L’indéniable spécificité française en la matière doit cependant être analysée. Cette quasi-impossibilité d’être entendu-e lorsqu’on dénonce la violence masculine – l’expression: »violences contre les femmes », elle-même, participe de cette occultation – est sans doute liée à l’hégémonie intellectuelle et politique de l’affirmation universaliste, laquelle s’oppose de facto à la prise en compte analytique des rapports de sexe.

Le thème de « la-spécificité-française-du-respect-de-la-vie-privée » qui en est son pendant joue ce même rôle. De fait, toute analyse qui refuse de s’interroger sur la construction sexuée de la notion d’universalisme qui a entériné et conforté la distinction « sphère privée, sphère publique » de fait conforte les pouvoirs masculins sur les femmes, les mêmes au nom desquels ces violences masculines ont été – et sont encore – légitimées. Il faut noter à cet égard que la notion de « vie privée » – aussi fondamentale soit elle – n’a jamais été définie par le droit, pas plus d’ailleurs que celle d' »ordre public ».

Que la classe politique – et plus largement les producteurs de symboles des classes dominantes – s’interroge si peu sur ces questions est révélateur de son machisme. Mais lorsqu’elle affirme avec fierté que ce respect de la vie privée des hommes politiques est et doit rester une spécificité de la vie politique française, elle dévoile un peu plus son refus de s’interroger sur ses privilèges.
Ce disant, cette classe n’est pas consciente que cette affirmation signifie qu’il serait normal et légitime qu’elle s’exclue de l’application de la règle de droit qui – faut-il le rappeler ? – correctionnalise, criminalise certaines de ces violences, y compris dans la sphère dite privée. Il est exclu – et le processus est d’ores et déjà engagé – que ces intérêts soient éternellement protégés. Une même éthique dans la sphère privée et politique ne devrait-elle pas être une exigence démocratique?

Le thème mythique de la « séduction-à-la-Française » 11 joue, lui aussi, un rôle politique de substitut à la problématique des violences masculines.
En effet, la thématique de la séduction12 masculine confirme les hommes dans leur statut d’acteur dominant du rapport amoureux et sexuel, contribue au maintien de la dépendance amoureuse des femmes, accroît leur vulnérabilité lorsqu’elles sont confrontées à une violence du fait du séducteur et maintient la concurrence entre toutes les femmes.

Perpétuer l’injonction faite aux femmes de séduire, d’être séduisantes, tout en les culpabilisant de jouer un rôle de séductrices et en les responsabilisant des conséquences de ladite séduction est donc un enjeu politique majeur.

L’assignation à la féminité qui s’avère la réponse à la séduction masculine contraint les femmes à se situer dans le registre du paraître, c’est-à-dire à se voir et à se définir par le regard de l’autre. Pour ce faire, les femmes doivent intérioriser des jeux de rôles codifiés et apprendre à composer des personnages extérieurs à elles-mêmes, en refoulant la validité de leurs instincts, de leurs colères, de leurs analyses. Chaque femme est alors dépossédée de sa propre identité et de sa singularité, tandis que toutes les femmes sont alors enfermées dans un statut défini par leur seul sexe qui devient alors leur condition. La féminité, en outre, jamais définie, toujours changeante, au gré des modes et de l’évolution du marché de l’emploi, déstabilise encore les repères identitaires des femmes; elle contribue donc efficacement au maintien des femmes dans leur dépendance singulière à l’égard des hommes, et donc dans une situation infra politique.

Les hommes sont alors confirmés dans leur rôle de producteurs de lois, y compris bien sûr de celles qui les protègent des dénonciations des femmes.

Certes, le rôle grandissant joué par les femmes, actrices elles aussi de ces jeux de rôles fondés sur la séduction, est progressivement admis, reconnu, voire encouragé en ce qu’il pallie aux carences masculines de plus en plus patentes dans ce domaine. Et cette reconnaissance – si elle ne devient pas, elle aussi, une injonction – contribue ainsi au processus d’égalisation des rôles sexués. Mais c’est, aussi, le règne des faux-semblants et du mensonge sur lesquels se construisent ce type de relations qui s’élargit.

Plus récemment, la construction d’un objet fantasmé négatif incarné par la critique du « politically-correct-à-l’américaine » a eu aussi pour fonction de maintenir le statu quo – et donc toutes les formes de domination – en caricaturant tout mouvement progressiste tendant à remédier aux différences de pouvoirs, notamment entre les sexes. C’est par la mise en oeuvre d’un glissement sémantique entre « lutte contre les violences masculines », « critique de la sexualité masculine », « haine des hommes » et/ou « refus du sexe », « puritanisme », « morale », « moralisme », « autoritarisme », « censure », « extrême », « extrémiste » que l’on en vient à assimiler le féminisme et ses pires adversaires.

Enfin, la confusion et/ou le transfert de l’analyse entre la sphère de la représentation et celle du réel joue un rôle fondamental dans ce processus de disparition de la réalité. Parce qu’elle oblige les acteurs à voir les effets de leurs politiques, c’est la réalité qui devient obscène. Le mythe, l’analyse du mythe, le retour au mythe devient alors le substitut politique de l’analyse du réel. Ainsi, tenter de démontrer que le droit de cuissage au Moyen Age est un mythe devient un moyen de récuser sa réalité au XIXe siècle et d’attaquer la dénonciation du harcèlement sexuel de nos jours.13

Ces ébauches d’analyses peuvent expliquer cette double morale intellectuelle qui veut que les recherches consacrées aux droits de l’homme sont entourées de respect, tandis les recherches consacrées aux droits des femmes – dès lors qu’elles prennent pour objet d’études les violences masculines – sont mises sous le boisseau. Le silence qui les entoure est à la mesure des dangers de leur dévoilement pour leurs auteurs, mais aussi pour tous ceux et celles qui les protègent. L’affaire Dutroux a révélé toutes les complicités – qui agissent dans toutes les instances de l’État – dont tant d’hommes bénéficient quotidiennement ; et ce, au nom d’une solidarité masculine d’autant plus forte qu’elle n’est, le plus souvent, même pas pensée comme telle. Mais la force de ces recherches réside dans le fait qu’elles sont fondées sur une réalité dont on peut travestir la signification, que l’on peut sous-estimer, mais que l’on ne peut contester. Leur force – qui explique l’énergie mise à les empêcher d’exister – réside en outre dans le fait que cette double morale ne peut plus être justifié.

IV. L’évolution de l’analyse de ces violences

Les recherches les plus récentes et les plus importantes ont donc délibérément placé l’analyse des rapports de pouvoirs entre les sexes au coeur du questionnement de ces violences. Elles considèrent que ces violences sont les formes d’expression des relations de pouvoirs qui ont pour but ou pour effet de maintenir la domination masculine. Quelles que soient leurs formes et leurs manifestations: meurtres, viols et menaces de viols, coups et menaces de coups, harcèlements, attouchements, chantages, elles ont toutes, en effet, pour soubassement commun la volonté d’exercer un pouvoir sur les femmes en niant leur désir, en violant leur intégrité, en détruisant leur vie même. Les réactions et les traumatismes des femmes violées, battues, harcelées, prostituées, réduites au silence n’ont pas, par hasard, nombre de traits communs.

C’est dans le cadre de cette analyse que les mécanismes de production et de reproduction de la violence masculine – y compris du fait des femmes elles-mêmes – prennent le mieux leur sens. Ce qui ne signifie pas que tous les hommes sont potentiellement des violeurs, ni que cette violence soit réductible à cette seule analyse ; cela signifie que c’est au sein de cette approche que les autres explications peuvent trouver le mieux leur sens.

Ces violences sont à la fois l’expression du pouvoir masculin: « J’ai le droit de battre ‘ma’ femme » et la dernière arme de ce pouvoir menacé: « Je bats ma femme pour qu’elle ne me quitte pas ». En outre, dans la mesure où le rapport de pouvoir structure nombre de personnalités, c’est la personne même de l’homme violent qui est déstabilisée, dès lors que l’objet sur lequel s’exerce son pouvoir vient à disparaître : « Je bats ma femme, car si elle me quittait, je n’existerais plus ». C’est effectivement le plus souvent lorsque ce pouvoir est remis en cause – risque de l’être ou est perçu comme tel – lorsque les femmes veulent revendiquer ou affirmer un pouvoir propre – que la violence est la plus fréquente. C’est ainsi que l’on peut comprendre que les tentatives par les femmes dans leur vie personnelle, professionnelle, économique et politique, de revendiquer une plus grande liberté, avoir une activité autonome, construire leurs propres modes de socialisation, quitter un homme, décider d’avoir un enfant, au moment même où elles révèlent la recherche d’un réaménagement plus égalitaire des pouvoirs entre les sexes peuvent – en réaction de défense/attaque – provoquer une aggravation de la violence masculine. L’homme violent cherche par une tentative de destruction des résistances de l’autre, l’affirmation de sa propre identité. Pour compenser sa propre impuissance14, il a besoin de réaffirmer son pouvoir. Le lien entre construction sociale de la sexualité masculine, de la virilité, et de l’identité est au coeur des recherches.

De fait, c’est essentiellement l’ampleur de ces violences qui a le plus contribué à rendre non pertinentes les analyses fondées sur le postulat d’une liberté abstraite des « protagonistes », transformés alors, comme je l’ai entendu par la voix d’un responsable français d’une association luttant contre les violences masculines, en « partenaires d’un jeu violent ». Dès lors que des dizaines et des dizaines de millions de femmes à travers le monde sont l’objet de violences masculines, les analyses qui cherchent leurs explications dans les seules caractéristiques des agresseurs et/ou de leurs victimes ne peuvent plus être défendues de manière valide; la justice et les médias fonctionnent encore cependant largement sur ce postulat. L’analyse en termes de rapports individuels a donc évolué vers la prise en compte de la dimension structurelle sexuée de ces violences, tandis que les mécanismes qui ont historiquement eu pour finalité et/ou pour fonction d’occulter, de travestir, de légitimer cette violence masculine ont été analysés.

Ainsi, les « arguments » avancés depuis des siècles pour déresponsabiliser partiellement ou totalement les auteurs de ces violences ou pour justifier partiellement ou totalement leurs crimes ont été dénoncés: 15

* L’alcoolisme qui s’avère, dans ce seul contexte, une circonstance atténuante et non pas aggravante de la violence ;

* La folie 16 qui a été utilisée pour exclure de la sphère de la responsabilité l’auteur du crime;

* La passion amoureuse masculine qui a été considérée comme supprimant le discernement;

* La frustration sexuelle ou l’irrépressibilité du désir sexuel masculin qui exigerait qu’une « solution » lui soit apportée….

Réaffirmer le principe de la responsabilité de chacun-e de ses actes fut un apport important des féministes, encore cependant bien souvent encore bafoué par les tribunaux. Mais actuellement, en France, la médicalisation des auteurs de violences sexuelles qui transforme les criminels en malades, passibles moins d’une peine que d’un traitement réactive la logique de la déresponsabilisation.

Les arguments qui ont contribué à transférer la responsabilité de l’auteur de l’agression à sa propre victime, considérée comme faible, frivole, irresponsable, menteuse, provocante, passive ont été critiqués de manière concomitante. Soit celle-ci était jugée comme « méritant » cette violence pour n’avoir pas rempli les « bonnes » fonctions sociales auxquelles elle était destinée (thème de la mauvaise mère, de la mauvaise épouse, de la mauvaise femme); soit elle en était jugée responsable pour avoir indûment provoqué des hommes dont le désir sexuel était la norme, le référent, la Loi.

L’insistance mise actuellement sur le fait que nombre de violeurs ont eux-mêmes été violés dans leur enfance, qu’ils ont vécu sans image ou sans image positive de père ou victimes d’une mère abusive, joue partiellement le même rôle. 17

Plus récemment, le thème de la responsabilité des femmes des violences dont elles étaient les victimes, plus difficile à faire admettre s’est transformé; les femmes sont alors accusées d’être incapables de réagir face à ces violences, de gifler un harceleur, de quitter un homme violent, de maintenir leur plainte. Et pourtant les avancées notamment juridiques obtenues grâce aux femmes et aux féministes avec une ténacité et un courage qui leur est rarement crédité – ont permis aux femmes de sortir de la culpabilité pour entrer dans l’ère de la dénonciation.

V. La définition de la violence


La définition même de cette violence masculine contre les femmes – et donc leur quantification – est l’objet de perceptions et d’analyses divergentes. Or, cette question est d’autant plus importante que le champ de ces violences s’est depuis une vingtaine d’années considérablement élargi , tandis que la prise de conscience de leur gravité s’est elle- considérablement aiguisée: tortures, traumatismes, syndrome post-traumatiques, destruction et dissociation de la personnalité, personnalité multiple, identification à l’agresseur, mécanismes de survie font partie d’un vocabulaire commun aux défenseurs des droits de l’homme et aux féministes.

L’analyse de ces violences était au départ limitée aux violences physiques ; de fait, il serait plus juste de parler de violences laissant physiquement les traces de leurs marques sur les corps et ce, durant un temps suffisamment long pour que les autorités médicales ou policières puissent les considérer comme telles. Puis, l’attention s’est portée aux violences sexuelles dont l’appréhension a littéralement explosé : circonscrites dans un premier temps aux viols, les recherches ont progressivement abordé des domaines jusque-là non pris en compte comme tels, notamment le harcèlement sexuel.18

Puis, le spectre des auteurs de violences ainsi que des circonstances dans lesquelles elles se produisent s’est élargi. Progressivement, les féministes ont « découvert » que la grande majorité des violences masculines étaient le fait de personnes connues, proches de la victime – auxquelles celles-ci avait le plus souvent appris à faire confiance, et alors que ceux-ci étaient censés les « protéger ». 19Le viol d’un époux, d’un conjoint sur sa femme, le date rape, les violences sexuelles d’un père ou d’un autre membre adulte d’une famille sur un enfant – ont focalisé l’attention sur la violence au sein de la structure sociale familiale.

La violence dite psychologique et verbale a posé la question des mécanismes de la dénégation des femmes. Lorsque l’agresseur crie, insulte, injurie, menace, il dégrade, humilie, détruit l’image de soi et la confiance en soi. Cette violence verbale peut contribuer à maintenir celles qui en sont l’objet dans un état de terreur et a pour fonction de les faire taire pour empêcher toute contestation. Le silence de tant de femmes n’a souvent d’autre explication.

Mais cette violence a aussi contribué à poser la question du sens et des substrats sexistes portés par le langage. Que les mots puissent en eux-mêmes être une violence contre les femmes, qu’ils aident au passage à l’acte et contribuent à la banalisation de ces violences20devient alors un débat majeur, au coeur notamment des analyses sur la pornographie.21

La question du sexisme permet d’élargir la question des violences à celui du terreau qui la banalise et la justifie.

Enfin, la peur de la violence qui limite l’accès des femmes à certains lieux et à certains moments s’avère aussi un élément important du contrôle social des femmes: il n’y a pas de liberté, sans liberté de mouvements.

La question se complexifie dans la mesure où ces violences sont au coeur de définitions, elles-mêmes politiques – et donc évolutives – de ce qu’une société entend réprimer comme « violence ». Entre la définition la plus large de la violence : « La violence, c’est ne pas entendre le NON de l’autre » à la plus étroite et institutionnelle: « La violence, c’est une sanction de l’État sur des comportements définis comme pénalement répréhensibles » ; entre la définition policière de la violence qui limite la prise en compte de la violence masculine à celle ayant fait l’objet d’un dépôt de plainte et la définition selon laquelle: « toutes les formes de pouvoirs masculins, individuels ou institutionnels, sont potentiellement définissables comme violences » , nous sommes confronté-es à des positions extrêmement diverses. Les États, les hommes et les femmes la circonscrivent ou l’élargissent en fonction notamment des intérêts en cause. Et de la perception de leur gravité.

L’élargissement de la notion de violence contre les femmes s’est effectuée dans plusieurs directions. Elle a permis de « découvrir » que :

* Nombre de ces violences masculines, notamment sexuelles, s’exerçaient en outre sur d’autres hommes et sur des petits garçons ;

* La violence contre les femmes n’était dissociable ni du sexisme, ni de l’inégalité entre les sexes, ni des discriminations ;

* La violence contre les femmes posait la question de l’abus de pouvoirs. Par la même, les luttes de femmes contre ces violences rejoignent d’autres luttes, ouvrent positivement des voies nouvelles et créent des conditions politiques d’alliances sur de nouveaux fondements.

Certes, lier la question de la violence à celle du pouvoir et des conditions de son exercice, c’est risquer de dissoudre la notion même de violence contre les femmes au sein de cette catégorie. Mais, c’est aussi la condition nécessaire à la compréhension de ses fondements.


VI. Appropriation du corps des femmes et violences contre les femmes

Cette violence masculine à l’encontre des femmes est universelle. Et si elle existe et de manière si massive au sein de sociétés aussi différentes que les sociétés esclavagistes, féodales, théocratiques, capitalistes, socialistes, c’est qu’il existe bien un système commun à toutes ces structures – que l’on peut nommer patriarcat 22 – et qui les transcendent. Cette universalité s’explique par la nécessité pour toutes les sociétés de rester en mesure de contrôler les différents usages des corps des femmes, dans ses fonctions reproductives et productives. Celles-ci, loin d’être figées, évoluent au gré des intérêts et des cultures des sociétés concernées.23 Cette approche, qui rend indispensable l’analyse historique et donc politique du contexte dans lequel ces violences se manifestent, ne saurait cependant être utilisée pour les relativiser au nom de l’histoire, de la culture, de la politique. La souffrance d’une petite fille excisée, violée, prostituée, battue est la même à Bangkok, Alger, Paris. L’injustice que représente la polygamie aussi.24 La seule différence – et elle est de taille – tient au regard porté sur cette violence. 25

S’approprier les corps des femmes, les empêcher ainsi d’être libres, nécessite de briser l’émergence du désir des femmes. Comment en effet une femme qui n’a pu même concevoir son propre désir, dont le corps a été « marqué » par le désir d’un autre, qui a dû refouler le souvenir même des violences dont elle a été l’objet pour vivre ou qui doit vivre avec ce stigmate peut-elle construire son identité, sa vie ? Et si elle ne peut maîtriser l’usage qui est fait de son propre corps, comment peut-elle se projeter dans l’avenir, construire des projets, affirmer sa liberté ? Comment des femmes qui, politiquement, ne contrôlent pas l’usage qui est fait de leurs corps peuvent-elles s’affirmer comme actrices politiques à égalité avec les hommes ?
Pour toutes les femmes, revendiquer leur liberté, leur citoyenneté passe par la réappropriation de tous les pouvoirs sur leurs corps, condition de leur liberté.

Évoquons quelques-unes de ces manifestations d’appropriation des corps des femmes.

*Les mutilations sexuelles qui sont opérées (selon les dernières estimations de Fran Hosken, la grande spécialiste mondiale de cette torture) sur environ 120 millions de femmes et qui font « disparaître » les parties du sexe considérées comme inutiles (petites lèvres, grandes lèvres, clitoris) par rapport aux seuls organes reproducteurs (utérus et ovaires) apparaissent comme le paradigme de ce contrôle. Avec l’infibulation qui représente la forme la plus rare mais la plus grave de cette mutilation, c’est la métaphore la plus forte de la stricte réduction des femmes à la reproduction, puisque c’est sa propre chair coupée et recousue pour fermer le vagin qui fait fonction de ceinture de chasteté.26 Avec la suppression totale ou partielle du clitoris, c’est le danger du plaisir des femmes qui est éloigné, le risque pour une femme de le chercher ailleurs que dans les liens de mariage qui est diminué et le droit à la propriété des hommes sur les corps de « leurs » femmes qui est garanti. À cet égard, que ces mutilations soient généralement pratiquées par des femmes et que les femmes les revendiquent pour leurs filles ne sauraient déresponsabiliser individuellement et politiquement les hommes au profit desquels ces tortures s’exercent: c’est bien au nom d’une certaine conception du pouvoir et du plaisir masculins que ces mutilations sont pratiquées, perdurent et actuellement se propagent.

Les conditions dans lesquelles s’effectue la première appropriation sexuelle – que l’on appelait la perte de la virginité – sont par ailleurs fondamentales. Le corps d’une petite fille, une jeune fille violée, prostituée, mariée marquée par la violence sexuelle avant même d’arriver à sa maturité physique et sexuelle est un corps qui lui a été volé et qui risque fort de lui rester étranger. Car elle en est dépossédée avant même d’arriver à l’âge adulte; elle est détruite dans son intimité la plus profonde avant même d’exister; elle est brisée dans son désir avant même d’être en mesure de prendre la mesure de son identité, et donc de ses aspirations, de ses besoins et de ses intérêts.

Ainsi, les pratiques et les législations sur l’âge du mariage et l’âge supposé du consentement sexuel, sur les violences sexuelles du fait des membres masculins de la, famille sont révélatrices de politiques visant à empêcher l’autonomie des femmes: plus l’écart est faible entre l’âge du départ des filles du foyer paternel et celui du transfert au foyer marital27, plus faibles sont les chances pour les femmes d’être des individues libres.

Les politiques, les législations coutumières, civiles et pénales, concernant la contraception et l’avortement sont au centre de ce contrôle des fonctions reproductrices du corps des femmes. Ces lois, écrites ou non, qui gèrent le quotidien des femmes, régulent le pouvoir des hommes et des États sur ses fonctions reproductrices.

Il s’agit des lois qui :

* Interdisent la maternité ou la limitent strictement pour des raisons politiques et économiques, à moins qu’il ne s’agisse de lois qui contraignent les femmes à enfanter et posent la norme du nombre des enfants qu’elles « doivent » avoir pour être socialement reconnues dans leur fonction de mère;

* Criminalisent, sur des critères d’âge, de statut marital, de nationalité, les femmes qui avortent, qui diffusent ou utilisent la contraception ainsi que ceux et celles qui les aident;

* Répriment les mères célibataires;

* Interdisent la recherche de paternité et qui décident que les enfants conçus hors mariage sont incapables devant la loi;

* Subordonnent au consentement des maris l’accès à la maîtrise de la contraception et plus globalement pour toutes les décisions – y compris médicales – touchant à la reproduction….

Cette législation n’est pas par hasard un objet politique explosif dans les pays où les luttes des femmes ont réussi à en faire un objet public de débat et à faire voter une législation qui affirme leurs droits positifs en la matière. En effet, la reconnaissance de ces droits pose la question du statut des femmes comme êtres libres face à l’État mais aussi aux hommes. 28

La question du statut du corps des femmes prostituées est elle aussi centrale.
Si on en parle peu, sauf indignations sporadiques et spécifiques29, c’est parce que nos sociétés vivent sur l’acquis de l’évidence de la nécessité de la prostitution pour répondre au désir masculin. Ce qui signifie que nos sociétés considèrent comme légitime que des millions d’êtres humains n’aient d’autre fonction que de mettre leur corps, leur sexe – contre rémunération – au service sexuel de tous les hommes qui le désireraient.

Faut-il rappeler que quel que soit le cas de figure: que la prostitution soit homosexuelle ou hétérosexuelle, concerne des adultes ou des enfants, les clients sont des hommes.30

Faut-il rappeler que toute législation contre le tourisme sexuel et le trafic des femmes qui ne lutte pas conjointement contre toutes les politiques de légalisation du proxénétisme ne peuvent que contribuer à l’accroître ?

Là encore, les intérêts singuliers des hommes sont cautionnés par les législations, les politiques étatiques. Des dizaines de millions de femmes de tous âges sont raptées, achetées, vendues, troquées, violées, enfermées dans un statut de prostituées et donc seules à être criminalisées et poursuivies de ce fait.

VII. Violences contre les femmes, pouvoirs des hommes et critique de l’universalité des droits

L’analyse de ces violences est inséparable de la critique de l’universalité des droits de la personne humaine qui postule que les droits de l’homme incluraient ceux des femmes. En effet, c’est au nom de cette universalité que la spécificité des violences masculines a été déniée. La dimension masculine de cet « universel » soi-disant neutre est de plus en plus dévoilée et dénoncée. Aujourd’hui encore, dans tous les pays, la quasi-totalité des moyens de production et des pouvoirs décisionnels – qu’ils soient politiques, économiques, intellectuels, symboliques – sont dans les mains des hommes. Et environ la moitié de l’humanité se voit quotidiennement appliquer des législations et des politiques à l’élaboration desquelles elle n’a pas participé.

De fait, depuis que nous savons que le matriarcat – qui est souvent confondu avec l’existence de sociétés matrilinéaires – est un mythe, nous devons dire sans ambiguïté qu’il n’existe pas de société connue dans le temps ou dans l’espace où les hommes ne dominent pas les femmes. Et ce n’est que resituées par rapport à cette domination masculine que les violences masculines à l’encontre des femmes prennent leur sens. Si, à travers le monde, tant d’hommes tuent, mutilent, lapident, prostituent, violent, agressent, frappent, harcèlent, dépossèdent, enferment les femmes, c’est tout simplement parce qu’ils en ont le pouvoir. Depuis des siècles, mais encore aujourd’hui pour l’immense majorité des femmes dans le monde, ces violences ne sont d’ailleurs pas analysées, traitées comme telles, mais sont vécues comme l’exercice d’un droit des hommes sur les femmes, sur leurs corps et leur sexualité. Il a ainsi fallu des siècles pour que s’opère le passage analytique du concept de « devoir conjugal » à celui de « violences sexuelles », pour que l’exigence légale d’obéissance de l’épouse à son mari puisse être théoriquement confrontée à la question des « droits de l’homme ». Les violences masculines sont en effet depuis des siècles – et le sont encore – des violences légitimes, cautionnées par la Loi. 31

En effet, les « droits de l’homme », conceptualisés sur les mêmes substrats, soi-disant universels que la démocratie, 32 ne peuvent donc concerner les femmes que dans la mesure où ils ne remettent pas en cause les pouvoirs dévolus aux hommes sur les femmes, notamment mais non pas exclusivement dans le cadre de la famille. C’est pourquoi les violences masculines exercées dans la sphère dite privée à l’encontre des femmes n’entrent pas dans le champ traditionnel des « droits de l’homme » et les excluent de leur affirmation dite universelle.

Ainsi:

* Le viol du mari sur sa femme est exclu de la définition du viol dans l’immense majorité des pays du monde démontrant ainsi sa légitimité dans le cadre du mariage

* Les mutilations sexuelles ne font pas partie de la définition « droits-de-l’hommiste » de la torture 33

* Les persécutions liées à leur sexe ne permettent pas – à quelques rares exceptions récentes près – aux femmes de bénéficier du droit d’asile politique

* Des États qui se réclament des droits de l’homme peuvent défendre – sans autre forme de procès – la thèse de la légalisation du proxénétisme.34

En réalité, si universalité il y a, elle est moins dans les affirmations principielles des constitutions ou de leurs préambules, des textes fondateurs des droits de l’homme que dans les traditions et les coutumes, les codes civils, pénaux, les codes de statut personnel, de la famille, les coutumes, les lois religieuses qui gèrent le quotidien des rapports entre les sexes. Et qui subordonnent, dans la sphère dite « privée », les droits des femmes à ceux des hommes. 35

En effet de quelle valeur est l’Article 1 la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent libres et égaux en droit »; par apport aux articles 213, 214 du code civil français de 1804 : « …La femme doit obéissance à son mari »;  » La femme est obligée d’habiter avec son mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider » etc.
De quelle valeur est l’Article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit » par rapport à son article 16 : « La famille constitue la cellule naturelle et fondamentale de la société » ? (Reconnaissant dès lors le statut de chef de famille qui fonde l’inégalité entre les sexes).

De quelle valeur est l’Article 39 de la constitution algérienne: « Tous les citoyens sont égaux en droit et en devoir. Toute discrimination fondée sur les préjugés de sexe…est proscrite » par rapport à l’Article 34 du code de statut personnel algérien: « L’épouse est tenue d’obéir à son mari et de lui accorder des égards en tant que chef de famille »?

Si ces droits des hommes sur les femmes ont été si longtemps occultés dans toute leur ampleur, c’est que ces droits ont été cautionnés par leur enfermement dans une sphère arbitrairement « naturalisée » : la famille, socle sur lequel repose le patriarcat. Ce sont dès lors sur des fondements codifiés dans la sphère considérée comme « privée » – qui était d’abord celle du privé des hommes – que ceux-ci ont pu définir ce qu’ils considéraient comme « Politique ». C’est donc cette distinction privée/publique qui doit être radicalement interrogée, puisque c’est sur le principe de la subordination de la première à la seconde que « les Droits de l’homme » et l' »Universel » ont été conceptualisés. Et c’est bien sur cette hiérarchie non dite que reposent tous les systèmes politiques connus et sur laquelle tous les gouvernements du monde sont donc d’accord. Madame Coomarswamy, rapporteuse spéciale de l’ONU chargée de la rédaction du rapport sur les violences contre les femmes36 affirmait: « La distinction entre vie publique et vie privée qui a été à la base de la plupart des législations 37, y compris dans le domaine des droits de l’homme, est un obstacle majeur pour les droits des femmes.


Certes les femmes peuvent aussi prendre l’affirmation universaliste pour ce qu’elle affirme être et faire « travailler » ce concept au maximum de ses points de tension, mais elles sont vite confrontées à ses propres limites, dès lors qu’elles abordent cette question de la violence dite « privée ». La dénonciation de ces violences par les femmes a cependant eu pour conséquence de faire sortir de cette sphère certains de ces droits masculins et à les faire entrer dans la sphère publique.
La pénalisation élargie de certaines violences masculines à l’encontre des femmes signifie que l’État comme instance politique autonome pose des limites à l’exercice de ces pouvoirs. Ainsi, en France, récemment, la reconnaissance de la notion de viol conjugal (que la loi sur le viol n’interdit pas), l’inculpation pénale d’exciseuses et de parents ayant mutilé le sexe de petites filles, le vote de deux lois réprimant le harcèlement sexuel, la décision de repousser le délai de dépôt de plainte pour une personne ayant été l’objet de violences sexuelles du fait de membres de leur famille (non pas 10 ans après le crime, mais 10 ans après leur majorité), la reconnaissance – même si elle est largement symbolique – que les violences exercées dans le cadre de la famille sont une circonstance aggravante de la violence sont autant de ces limitations.

Mais cette introduction de l’État dans un domaine qui protégeait les hommes de toute interférence de leurs pouvoirs ne s’effectue pas sans réajustements, ni sans contradictions. Car si le privé des hommes devient visible, et devient politique, c’est toute l’organisation des pouvoirs qui est déstabilisée. La classe politique déjà délégitimée du fait du monopole masculin de l’élaboration de la Loi, l’est en outre du fait qu’elle est accusée d’utiliser la loi et la justice pour protéger les intérêts génériques, mais aussi particuliers des hommes. « Combien de ‘pédophiles’ parmi les hommes politiques ? » restera sans doute la question clé de l' »Affaire Dutroux ». Que des assassinats, des tortures, des violences sexuelles sur des jeunes filles puissent avoir été couvertes par des représentants de l’État – y compris dans ses instances judiciaires – devient le paradigme de toutes les injustices, le révélateur de toutes les collusions. Et des mensonges de la démocratie.


VII. En guise de conclusion

Le poids historique du monopole par les hommes du droit de juger, y compris en matière de crimes dont ils étaient majoritairement les auteurs nécessite des analyse sexuées des pratiques judiciaires et de leurs effets discriminatoires. Il faudrait ainsi faire une comparaison systématique de la manière dont les victimes et les agresseurs sont traités afin de permettre de repenser les droits de la défense, souvent mieux garantis que ceux de la victime. Si notre droit pose que tout inculpé est présumé innocent tant qu’il n’a pas été reconnu coupable; pour ce type de violences, c’est le plus souvent la victime qui est présumée coupable jusqu’à ce qu’elle ait prouvé son innocence.

Il faudrait ainsi analyser comment :

* La notion d' »ordre public » qui fonde les classements par le Parquet est utilisée en matière de violence dite « privées ».

* La notion de « consentement » des femmes – qui doit être démontré – et qui présuppose que le droit des hommes à un rapport sexuel n’a pas, lui, à être explicité – est utilisée comme arme contre les femmes.


* La notion de « preuve » conceptualisée dans ce contexte doit être radicalement repensée pour tenir compte du contexte spécifique à ces violences, notamment lorsqu’elles se produisent à l’encontre de proches auxquels, pendant des siècles, les femmes ont été contraintes à obéir aux hommes.

Il faudrait aussi étudier :

* La manière dont la justice prend en compte les effets sur la mémoire du traumatisme de la violence ;

* Le statut respectif de l’écoute de la parole des hommes et des femmes dans des instances judiciaires ;

* Le statut accordé à la violence masculine sur les femmes et les enfants dans les jugements de divorce, de garde d’enfants et de pension alimentaire ;

* Les mécanismes judiciaires de production de logiques de victimisation des femmes ;

* L’usage par les tribunaux de la notion de « responsabilité » en fonction de sexe, tant pour les auteur-es que pour les victimes des crimes contre la personne ;

* La fonction que jouent les experts – dont les féministes sont exclues – en matière de violences faites aux femmes ;

* Les conséquences de l’absence de protection effective des femmes lorsqu’elles dénoncent ces violences ;

* Le très faible usage par les tribunaux des incriminations de légitime défense lorsque les femmes réagissent elles-mêmes par la violence à la violence qui leur est imposée ;

* La très faible incrimination de non-assistance à personne en danger dans les situations où les femmes sont violentées par des hommes ;

* La faiblesse des pénalisation effective des hommes violents, comme des dommages et intérêts accordées aux victimes….

Il faudrait aussi réfléchir encore, toujours et plus que jamais, sur des alternatives – encore plus inadéquats pour ce type de violences – aux systèmes judiciaires et pénitentiaires fondés sur la notion de punition.

Pour faire cet état des lieux, et proposer les importants changements nécessaires, il n’est pas nécessaire de proposer de lourdes études statistiques aux résultats souvent inversement proportionnels à leur coût. Il faut d’abord et avant tout interroger les femmes elles-mêmes victimes ; elles sont souvent les meilleurs expertes de ces « dysfonctionnements ».

Nous sommes donc ici fort loin d’une problématique axée sur l’écart entre le droit et les pratiques sociales qui renvoie à la sempiternelle et réactionnaire « nécessaire évolution des mentalités », dès lors postulées plus rétrogrades que la Loi. Mais surtout, évitant d’avoir à la remettre en cause.


Ce qui est en cause, c’est la responsabilité de l’État.

Celui-ci est producteur de violences contre les femmes, soit par leur codification qu’il opère de leur oppression, ou par son abstention lorsque ces violences ont lieu. L’Etat peut soit laisser agir les forces sociales, politiques, religieuses qui dirigent leur action contre les libertés des femmes. Il est aussi responsable lorsque la violence de ses agents (policiers, juges, gardiens de prison, fonctionnaires…) reste impunie. Il l’est enfin lorsqu’il ne prend pas les mesures nécessaires pour remédier aux effets discriminants, inégalitaires de règles de droit formellement asexuées. 38

Une politique contre les violences masculines faites aux femmes nécessite :

* Un diagnostic clair situé dans une problématique politique qui ne peut être que féministe

* Un projet politique étatique fort, et non pas un transfert délocalisé des responsabilités

* Un échéancier

* Un mécanisme permettant de revoir périodiquement les avancées, les résistances et les blocages

* Des moyens, notamment financiers, proportionnels au but qu’il devrait s’assigner: La tolérance zéro de cette violence.

6 Février 1996

Notes

1 Publication co-réalisée grâce au soutien de Madame Magda de Galan, Ministre des Affaires Sociales, Madame Miet Smet, Ministre de l’Emploi et du Travail, Madame Laurette Onkelinx, Ministre -présidente de la Communauté française de Belgique. Service de l’Egalité des chances.

2 Réseau « Actalités-Femmes-Liège » . Bd d’Avroy, 28/30. 4000 Liège. Tel: 04/232.31.54

3 Dans la mesure où j’ai déjà publié plusieurs textes sur cette question, je me permettrais d’y faire référence et de les citer.

4 Lors d’un colloque organisé à Philadelphie en 1995 sur ce thème, on pouvait comptabiliser 164 exposés. 420 interventions ont été présentées au colloque international tenu à Brighton, organisé par le centre « Violence, abuse and gender relations research unit » de l’Université de Bradford, les 10/15 Novembre 1995 intitulé:  » Violence, abuse and women’s citizenship ».

5 Mais les sciences dites « dures » sont elles aussi interpellées.

6 Cf., le récent colloque : « La recherche féministe dans la francophonie » organisé par la Chaire d’études sur la condition féminine de l’Université Laval. 24-28 septembre 1996.

7 Trois françaises seulement ont présenté une communication au colloque de Brighton.

8 Cf, Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage. France-1860-1930, Paris, Editions de l’Atelier. 1995.

9Cf., : Marie-Victoire Louis, « A propos des violences masculines sur les femmes, Ebauche d’une analyse du nouveau code pénal français », Projets Féministes. N° 3.

10C’est une expérience que j’ai personnellement vécue, et qui a eu pour conséquence la rupture de mon contrat avec les Editions du Seuil. J’ai alors intenté un procès que j’ai gagné.

11Fourier avait déjà fourni les éléments de cette critique:  » On peut remarquer ici une double bizarrerie; l’une, que ce sont les soit disant propagateurs des Lumières, les philosophes qui se montrent les plus actifs à étouffer le génie d’une moitié du monde social; et l’autre que la nation qui se dit la plus courtoise, la plus galante est celle qui manifeste le plus de jalousie du mérite des femmes… Aussi, n’est-il pas de nation où les femmes sont mieux dupées par les amants, mieux mystifiées en promesses de mariage, mieux délaissées quand elles sont enceintes, enfin mieux oubliées quand l’amour est passé. Avec un tel caractère, les Français se disent galants! Ils ne sont que rusés et égoïstes en amour, bien courtois en fait de séduction, bien trompeurs après le succès.  » Fourier Vers la liberté en amour. 1822.

12Il faut noter à cet égard qu’étymologiquement la dimension abusive, coercitive, corruptrice, mensongère, dangereuse, illusoire du terme « séduction » est sans ambiguïté.

13Cf., le livre d’Alain Bourreau , Le droit de cuissage. La fabrication d’un mythe. XIII- XX ème siècle. Albin Michel. 1995, publié sous le même titre que celui que j’avais publié un an auparavant.

14L’impuissance sexuelle masculine qui est souvent le révélateur de la perte – ou de la crainte de la perte – du pouvoir sur l’autre est une autre forme de la réaction masculine confrontée à la liberté des femmes. Les liens entre violence et impuissance sexuelle devrait être approfondis.

15 Cf., Marie-Victoire Louis, « Violences conjugales », Les Temps Modernes. Avril 1990. p. 132 à 168.
Le titre que j’avais proposé à la revue était: « Femmes battues ou femmes abattues ». Il est devenu un sous-titre et a ainsi disparu de la page de couverture.

16Une étude sexuée de l’utilisation par les tribunaux de l’ancien article 64 du code pénal français serait révélatrice de la fonction de déresponsabilisation des auteurs de violences masculines contre les femmes qu’il a pu jouer: « Il n’y a ni crime, ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action, où lorsqu’il y a été contrainte par une force à laquelle il n’a pas pu résister ».

17 Pour suivre la logique du raisonnement, les femmes devraient alors fournir le plus fort contingent de criminel-les. Par ailleurs, cette violence subie par les hommes de la part d’autres hommes n’explique pas les raisons pour lesquelles les hommes violés devraient exercer leur violence contre des femmes.

18 AVFT, De l’abus de pouvoir sexuel. Le harcèlement sexuel au travail. Editions La Découverte/ Le Boréal. 1990.

Sylvie Cromer, Le harcèlement sexuel en France. La levée d’un tabou. D’après les archives de l’AVFT.1985-1990. La Documentation Française. 1995.

19Françoise Collin écrivait récemment :  » ..S’il est vrai que 85 % des abuseurs d’enfants appartiennent à leur entourage immédiat, s’il est vrai que les cas d’inceste sont extrêmement nombreux, peut- on vraiment enseigner aux enfants à se méfier de leur propre père – dont les baisers mêmes deviendraient suspects – de leur instituteur, de l’ami de la famille, de l’animateur de l’ère de jeux ? ….La prévention, si elle est utile, comporte des limites difficilement dépassables. » Les Cahiers du Grif, Ames fortes, Esprit libres, 1996.p. 175.

Au nom de quoi, au nom de quel respect des référents masculins, devrait-on sacrifier l’intégrité corporelle des enfants et accepter la destruction de leurs vies en limitant la prévention de ces violences sexuelles, pourrait-on lui répondre? Sans même évoquer la nécessaire répression de celles-ci.

20Marie-Victoire Louis, Nique ta mère, injure sexiste. Libération. 9 décembre 1996.

21 Les principales théoriciennes de la critique de pornographie comme violence faites aux femmes sont Andrea Dworkin et Catharine Mac Kinnon.

22Marie-Victoire Louis, « Cette violence dont nous ne voulons plus ». Chronique Féministe, Prostitution et féminisme. Janvier- Février 1994.

23Concernant la diversité des formes d’expression de ces pouvoirs, cf., l’article pré cité.

24 Alain Touraine écrivait récemment : « Je persiste à ne pas voir au nom de quel principe la polygamie doit être interdite, même si je reconnais qu’elle rend plus difficile l’intégration sociale des femmes africaines et renforce ainsi l’exclusion qui les menace en leur facilitant (sic) l’enfermement dans la vie domestique et l’analphabétisme » . Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat. Éditions La Découverte. 1996. p.304.

Cette prise de position sexiste et raciste doit être dénoncée. Celui-ci reconnaît les effets négatifs graves pour les femmes Africaines de la polygamie, sans que cela modifie pour autant son propre jugement sur celle-ci. Sans évoquer le « lapsus » de l’emploi du mot « faciliter » …..

25 Les pays occidentaux, les pays riches, les pays qui donnent des leçons de droits de l’homme -tels que définis par eux-mêmes – à travers le monde et qui subordonnent l’octroi de leur « aide » à leur respect ne veulent pas voir à quel point leur soi-disant universalisme est lucidement dénoncé. Que peuvent en effet répondre les Etats Occidentaux aux intégristes de tous poils qui, pour mieux enfermer les femmes vivant sous leur férule ou sous sa menace, renvoient aux Occidentaux la manière dont ils traitent les femmes dans leurs propres pays ? Comment ceux-ci peuvent-ils dénoncer l’enfermement des femmes dans les tchadors quand ils acceptent et légitiment l’enfermement des prostituées ? Comment peuvent-ils s’affirmer comme les défenseurs des droits de ces femmes bâillonnées, lorsque la culture qu’il exporte à travers le monde est celle de la banalisation de la violence et de la pornographie ?

26 Cf NahidToubia, Nahid Toubia Female Genital Mutilation In: Women’s Rights, Human Rights. International feminist perspectives Edited by Julie Peters and Andrea Wolper. Londres, New York. Routledge. 1995. p. 229

27 En Corée, le nom de la fille est retirée de l’état civil de sa propre famille et transférée sur celui de sa belle famille, lorsqu’elle se marie. Hye-Jan Han: « Unwelcome daughters. Son préference and abortion in South Korea ». In: Private decisions, public débates. Women, reproduction and population. Londres, Panos. 1994. p. 36.

28 Compte tenu de l’enjeu, on comprendra aisément qu’ils ne pourront jamais être véritablement « acquis ».

29L’apparente unanimité qui s’est récemment manifestée en Europe contre la prostitution des enfants et les violences qui leur sont imposées, s’est faite au profit de la reconnaissance implicite de la légitimité de la prostitution des adultes, des femmes pour l’immense majorité d’entre elles.

30 Il existe certes des femmes qui paient des hommes pour avoir des relations sexuelles ; mais il n’existe pas, à ma connaissance, de réseaux de femmes proxénètes pour prostituer des hommes.

31 C’est la raison pour laquelle ce sont les pays les plus démocratiques qui ont les taux affichés les plus élevés de violences contre les femmes. Ces statistiques révèlent essentiellement la perception qu’une société a de ce type de violences ainsi que les moyens qu’elle accorde aux femmes de les dénoncer. À cet égard, plus les mouvements féministes sont forts, plus la violence contre les femmes est statistiquement importante.

32 Cf., Projets féministes, « Actualité de la parité ». Nos 4/5. Février 1996. 264 p.

33Catharine Mac Kinnon, « A propos de la torture; une perspective féministe des droits de l’homme », Projets Féministes, N° 3.

34Marie-Victoire Louis, « Vers une reconnaissance légale du proxénétisme ». Projets Féministes. mars 1992. N° 1. P. 33 à 57.

35 Marie-Victoire Louis, « Droits de l’homme, moins les femmes ». Libération. 12 septembre 1995.

36 Commission des droits de l’Homme. Nations Unies. Conseil Economique et Social, Rapport préliminaire. E / CN. 4 / 1995 / 42. p. 17.

37C’est le cas de toutes les législations.

38Marie-Victoire Louis. « L’absence de discrimination suffit-elle à fonder l’égalité ?  » La lettre de l’AVFT. Automne 1994.

Texte de Marie-Victoire Louis

sur http://www.marievictoirelouis.net/document.php?id=718&themeid=627#tocto4

Projets Féministes N° 3. Octobre 1994

Revue : Projets Féministes
numéro 3

Droits, Culture, Pouvoirs
p. 85 à 103


date de rédaction : 01/10/1994
date de publication : Octobre 1994
mise en ligne : 02/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)

Table des matières


I. Les femmes au service du patriarcat
1. Les effigies justicières
2. Marie-des-sept-douleurs
3. Faire face
4. Les femmes-relais
II. Des femmes prennent en main leur destin

L’évaluation du cinéma français sous l’Occupation (1940-1944) a jusqu’à maintenant souffert d’une double myopie : soit on applique sur les films une grille étroitement politique, pour repérer les influences vichystes (nombreuses), collaborationnistes ou résistantes (plus rares) ; soit on sauve selon les critères cinéphiliques quelques chefs-d’œuvre (une quinzaine) qui transcendent leur époque, dans une masse de « nanars » condamnés à disparaître corps et biens. 2

Or le cinéma est à cette époque un loisir éminemment populaire et les spectateurs ne font pas la distinction entre un cinéma « commercial » et un cinéma « d’auteur ». Tous les films ont le même statut et prennent un sens dans un ensemble que la cinéphilie – telle qu’elle se construit après-guerre avec Les Cahiers du cinéma – va superbement ignorer, comme elle ignore aussi le sens des représentations filmiques dans le contexte socioculturel où elles sont produites et consommées, parce qu’elle est uniquement préoccupée d’une beauté formelle forcément intemporelle et du fétichisme des traits d’auteur,

D’où notre décision de visionner de façon quasi exhaustive (170 films sur 220) la production des « années noires » et de l’étudier sous l’angle de la représentation des rapports sociaux de sexe ; en effet, cette approche, qui prend en compte frontalement le réservoir fictionnel principal du cinéma – des histoires entre hommes et femmes – permet de voir se dessiner des mutations qui ne sont pas d’ordre politique, au sens étroit du terme, et traversent l’ensemble de la production.

C’est ce que font déjà depuis une vingtaine d’années, à propos du cinéma américain notamment, les chercheurs/euses anglo-saxon-nes qui se réclament des « gender studies » et « cultural studies ». Pour des raisons culturelles qu’il serait trop long d’aborder ici, ces travaux ont le plus grand maI à passer les frontières de l’université française.

C’est donc dans un quasi désert 3que nous tentons aujourd’hui France et à propos du cinéma français d’étudier à notre tour la représentation des relations sociales de sexe, pour en repérer les figures dominantes aussi bien que les contradictions, comme une expression spécifique de l’imaginaire social de la société française.

Notre problématique, construite à partir du visionnement des films s’appuie sur le constat d’une rupture brutale dans les schémas dominants représentation du cinéma français après la défaite de 1940 : la figure récurrente dans les années trente qui associe, dans le registre du boulevard, homme d’âge mûr (tête d’affiche) et une très jeune fille, dans une relation symboliquement (ou réellement) incestueuse, s’inverse entre 1940 et 1944 dans un schéma où une femme (jeune ou moins jeune), désormais elle aussi tête d’affiche, prend en main le destin de la communauté en lieu et place du patriarche, désigné comme impuissant ou indigne. Non seulement toute relation amoureuse de type « incestueux » est désormais montrée comme choquante ou grotesque, mais les figures patriarcales sont systématiquement tournées en dérision.

Or ces images d’un patriarcat dérisoire parcourent l’ensemble des 221 films de l’Occupation – mis à part une trentaine de « tracts » explicitement pétainistes – comme un écho persistant à la véritable signification de la figure du Maréchal : image de défaite et de soumission, et non pas, comme lui-même a tenté de le faire croire, d’une quelconque régénération des valeurs patriarcales.

Autre écho de la situation politique : le foisonnement de récits fondés sur la fuite ou l’absence des hommes, métaphore de la captivité ou de l’exil provoqués par la guerre, souvent connotées péjorativement dans les films, comme si s’exprimait la culpabilité collective des hommes d’avoir été incapables d’affronter l’ennemi et d’assumer le rôle assigné par la société patriarcale de protection des femmes et des enfants.

C’est sur cette toile de fond que se profilent de nouvelles figures féminines dont le point commun, quels que soient leur âge, leur statut social ou leur coloration idéologique, est de jouer un rôle actif dans l’histoire.

Cette floraison de figures féminines comporte une dimension objectivement subversive dans un cinéma qui s’acharnait quelques années plus tôt à convaincre les femmes de leur intérêt à se soumettre à l’autorité patriarcale. Des films plus nombreux au fur et à mesure que les contradictions propres à l’Occupation s’aiguisent, mettent en scène des personnages féminins confrontés à leur propre désir, même si l’histoire leur donne rarement la possibilité de le satisfaire. La nouveauté réside dans la reconnaissance de la légitimité du désir féminin par des cinéastes masculins qui, pour la première fois, construisent comme sujets du récit des figures féminines « désirantes » sans les diaboliser.

Les hommes qui font face à ce désir semblent aussi émerger comme le refus des figures de pouvoir de la décennie précédente : les acteurs les plus populaires de la période étaient jusqu’alors cantonnés dans des emplois secondaires et gentiment ridicules (Pierre Larquey, Jean Tissier), tandis que la nouvelle génération d’acteurs correspond à des figures d’hommes « doux » qui mettent profondément en cause les stéréotypes traditionnels de la virilité (Jean Marais, Raymond Rouleau, Charles Trénet, François Périer, Jean DesaiIly).

Le cinéma de l’Occupation, méconnu et méprisé par l’historiographie – volontiers présenté comme une prolongation médiocre de celui des années trente – nous est ainsi apparu comme un révélateur extraordinaire de toutes les contradictions provoquées dans la société française par la Défaite, nous forçant à remettre en cause les distinctions communément admises entre la grande Histoire et l’histoire de la « vie privée ». Il ne s’agit plus d’analyser les représentations filmiques des rapports sociaux de sexe comme la métaphore d’un autre champ (en l’occurrence celui de la politique au sens traditionnel du terme), mais de constater que la « sphère privée » est directement sociale et politique, et que les représentations qui la prennent pour objet parlent des rapports sociaux à un niveau que les discours politiques occultent le plus souvent.

Les deux textes que l’on pourra lire ci-après analysent l’émergence des nouvelles figures féminines dans le cinéma de l’Occupation, dans deux registres politiquement opposés, mais qui témoignent chacun à sa manière d’un ébranlement profond des mentalités patriarcales consécutif à la Défaite.

I. Les femmes au service du patriarcat

Le trait sans doute le plus marquant du paysage cinématographique français entre 1940 et 1944 est le renversement du rapport entre personnages/acteurs masculins et féminins. Le cinéma d’avant-guerre privilégiait les premiers rôles masculins, plus souvent quinquagénaires que juvéniles, mais le cinéma de l’Occupation, toutes tendances et tous niveaux confondus, mettre beaucoup plus souvent aux postes de commande les femmes. Paradoxe si l’on songe à la formidable offensive lancée par l’idéologie vichy contre toutes les manifestations d’indépendance féminine….D’autant plus que le cinéma français reste pendant cette période une entreprise à peu près exclusivement masculine !

Profondément marqués par la défaite, dont l’humiliation douloureuse persiste sous la forme des deux millions de prisonniers et déportés du travail (STO), de l’Occupation allemande et de cet état fantoche dirigé par vieillard, les Français (et parmi eux les hommes qui forment le milieu du cinéma) ont sans doute besoin de recharger leurs batteries avec le seul combustible alors disponible : les effigies féminines, Dans une tradition qui remonte l’Antiquité, d’Athéna jusqu’à Marianne, en passant par Jeanne d’Arc, le registre iconographique est riche de ses femmes qui incarnent les valeurs fondamentales de la société. 4

Or, le cinéma de l’Occupation témoigne d’une idéalisation des personnages féminins qui renvoie directement à cette logique de l’effigie. De Gaby Morlay à Madeleine Sologne, les femmes permettent de reconstruire imaginairement une identité nationale et morale gravement blessée. Hommage ambigu qui suppose une occultation du vécu et du point de vue des femmes. Mais la nature même du cinéma – avec son « réalisme ontologique », comme disait André Bazin – et le talent de certains auteurs font souvent évoluer ces effigies vers des personnages plus complexes qui témoignent aussi d’autres aspirations.

Avec cette nouvelle prééminence des personnages féminins, les genres eux-mêmes évoluent. Le modèle théâtral du boulevard, si prégnant dans les années 30, recule au profit d’un genre issu de la littérature populaire : le mélodrame. Mais les aventures rocambolesques des feuilletons du XIX ème siècle (Eugène Sue, etc.) ont laissé la place peu à peu dans le cinéma (déjà au temps du muet, mais surtout dans le cinéma parlant hollywoodien) à un genre sérieux axé sur les conflits de la morale et des sentiments, qui privilégie souvent un personnage féminin.

On ne s’étonnera pas que l’obsession moralisatrice du régime de Vichy trouve dans le mélodrame sa forme idéale : presque tous les films ouvertement pétainistes relèvent de ce genre, pour proposer une forme de bonheur compatible avec la morale.

Mais, comme le montre le mélodrame féminin aux États-Unis,5 ce genre permet aussi d’exprimer des aspirations féminines le plus souvent occultées par le discours du film d’action à Hollywood ou du boulevard en France, La floraison des mélodrames pendant l’Occupation 6relève aussi de cette tendance, qui s’épanouit dans le reflux des certitudes machistes provoqué par la Défaite.

1. Les effigies justicières

Gaby Morlay, qui avant-guerre privilégiait le registre du boulevard, devient pendant l’Occupation l’égérie du pétainisme avec des films comme Le Voile Bleu (Stelli, 1942), passé à la postérité comme la quintessence du cinéma de Vichy, Les Ailes blanches (Péguy, 1942) ou Service de nuit (Faurez, 1943).



Religieuse au sens strict ou « bonne soeur laïque » (nourrice ou standardiste de nuit), ce personnage féminin renonce à tout projet de bonheur personnel pour mettre de l’ordre dans une société marquée par toutes les tares de la Troisième République selon Pétain, recherche du plaisir, irresponsabilité parentale, adultère, goût de l’argent, égoïsme, ambition personnelle, etc..



Figure plus justicière que charitable, Gaby Morlay prend en charge les valeurs d’un patriarcat provisoirement défaillant, et amène chacun, par une inflexible douceur, à battre sa coulpe ; égérie typique du pétainisme par cette volonté de tout ramener au registre judéo-chrétien de la culpabilité, elle parvient à ses fins en camouflant sous une apparence de soumission une figure d’autorité. Le voile bleu de la nourrice et les ailes blanches de la religieuse, comme la cape de la standardiste, la rendent intouchable : mère universelle, elle a renoncé à la trivialité d’une maternité terrestre (Louise Jarraud dans le Voile bleu a perdu mari et enfant pendant la guerre de 14), comme le Maréchal, sans enfants, tire de la guerre de 14 sa dignité paternelle qu’il étend à tous les Français…



Mais là où le discours politique use de l’admonestation patriarcale, le cinéma, soucieux de séduire en édifiant, choisit le registre du mélodrame qui privilégie les sentiments par le truchement féminin. Gaby Morlay fonctionne comme la « Maréchale » du cinéma français, réalisant dans le registre symbolique un programme de régénération morale correspondant dans le registre politique aux projets pétainistes concernant la jeunesse. Car si génération des parents n’est pas toujours récupérable, il faut neutraliser son influence sur les enfants : de là, le rôle stratégique des éducatrices qui se substituent aux parents défaillants ou indignes.

Le dernier plan du Voile bleu, réunissant pour rendre hommage à leur vieille nourrice, les nouveaux cadres d’une société régénérée, renvoie à affiches vichystes qui réunissent les jeunes autour du Maréchal, et plus largement à l’iconographie religieuse du Christ et de la Vierge régnant sur la communauté des bienheureux.



Ces films se présentent comme une suite d’épisodes ou de sketches qui passent en revue les « tares sociales » à combattre. La Cavalcade des heures (Yvan Noê, 1942), est construit sur l’intervention d’une sorte de « dea ex machina », nommée Hora, incarnation de l’ heure ultime où chacun doit rendre compte de ses actes devant le Créateur. À travers une série de sketches, cette effigie justicière entreprend de réformer ou de punir l’ouvrier révolté contre sa condition (Jean Daurand), le bureaucrate égoïste (Tramel), le sportif avide de gloire (Jules Ladoumègue), la mère indigne (Gaby MorIay), le chômeur sans scrupule (Fernandel), le bourgeois jouisseur (Charpin), le chanteur aliéné par son succès (Charles Trenet), le condamné à mort qui refuse sa peine (Jean Chevrier). Personne n’échappe au jugement de cette instance féminine qui relève davantage du dieu vengeur de l’Ancien Testament que du dieu d’amour des Évangiles. En cela, le film est particulièrement révélateur de la vision morale qui imprègne le pétainisme : issue des tendances les plus conservatrices du catholicisme, elle est marquée par une méfiance fondamentale envers la nature humaine, à l’opposé de l’optimisme rousseauiste, mais aussi du catholicisme plus « progressiste » de l’École d’Uriage ou de la revue Esprit.



Dans La Cavalcade des heures, Gaby Morlay est une mère qui néglige son enfant pour se consacrer à son amant (peu recommandable), Hora, en arrêtant l’horloge du parloir du pensionnat où la mère rend visite à son fils, la force à abandonner son amant à son sort de délinquant recherché par la police, au lieu de s’enfuir avec lui. Cet épisode vise à démontrer l’incompatibilité entre le devoir d’une mère et le désir d’une femme, vérité première de la morale vichyste ; mais l’épisode souligne en même temps que cette femme est incapable d’être spontanément une mère, et encore moins de s’attacher à l’homme estimable. Cette incapacité implique l’intervention d’une instance « moralo-policière » supérieure (Hora-Pétain) qui oblige les êtres humains à « faire le bien », même contre leur gré.



Cette forme extrême du mélodrame pétainiste laisse peu de place à la complexité et au suspense. Mais l’intérêt que perd le personnage féminin en se trouvant exclu du circuit du désir est compensé par son caractère actif : c’est une « militante » et le spectateur s’identifie à ce personnage venant à bout d’une suite d’épreuves comme (mutatis mutandis) au héros masculin d’un film d’action américain.




2. Marie-des-sept-douleurs




Le renoncement de la femme à son désir devient l’enjeu d’un autre type de mélodrames pétainistes, dont Viviane Romance s’est fait curieusement une spécialité. Cette actrice abonnée avant-guerre aux garces et aux femmes fatales, opère un tournant à 180 degrés en incarnant coup sur coup l’héroïne souffrante de Vénus aveugle (Abel Gance, 1940), Une Femme dans la nuit (E.T. Gréville, 1941), Feu Sacré (Maurice Cloche, 1941) et Cartacalha (Léon Mathot, 1941).



Plus encore que pour Gaby Morlay, l’importance de la rupture se mesure à la fois au changement de registre de l’actrice et au caractère emblématique du nouveau personnage. Vénus aveugle relate la lente et douloureuse transformation d’une image païenne (son portrait couvre les murs de la ville pour faire la publicité d’une marque de cigarettes) en une icône chrétienne (la femme aveugle assise sur un piédestal, pour qui toute la communauté se mobilise). Entre les deux, un véritable chemin de croix, marqué dès l’ouverture du film par l’annonce de la cécité, thème récurrent dans le cinéma de l’Occupation, à mettre en relation avec la mise en scène du regard bleu du Maréchal dans l’iconographie vichyste. 7



Représentation exemplaire du projet pétainiste concernant les femmes, Vénus aveugle dépouille progressivement le personnage féminin de toute séduction érotique pour le transformer en objet de culte. C’est une figure de femme indépendante qui est ainsi annihilée, celle qui fait face seule à l’adversité avec une inaltérable énergie jusqu’à la mort de son enfant qui la fait sombrer dans la folie. L’ordre patriarcal réduit finalement la résistance de cette femme et la réintroduit dans la communauté quand elle accepte complètement la dépendance marquée par sa cécité. Le choix de Viviane Romance indique bien le type de femme qu’il s’agit de soumettre, la garce de la Belle équipe qui n’écoute que son désir, la prostituée du Puritain qui attire les hommes dans ses rets.



Cette figure mariale qui prend en charge toute la souffrance du monde se retrouve dans les films les plus divers : Héléna Manson dans Mermoz, (L. Cuny, sept. 42) est réduite, pour incarner la mère du célèbre aviateur, n’être qu’une ombre derrière une vitre, icône inspiratrice et inaccessible que le héros invoque pour réussir ces exploits. On retrouve, dans ce film ouvertement fascisant, tous les ingrédients analysés par Thewelheit à propos des Corps francs 8: peur, haine et idéalisation des femmes. L’image édifiante de la mère, veuve de guerre et infirmière, cohabite dans ce film avec l’image d’une prostituée arabe repoussée comme un chien, et un fantasme de femmes hystériques qui incarne pour le héros la tentation à laquelle il résiste pour accomplir sa mission patriotique).



Mais ces effigies douloureuses échappent quelquefois à la logique réductrice du pétainisme, comme dans le dernier épisode du Voile bleu, le plus sordide, où Gaby Morlay se retrouve bonne à tout faire dans une famille exclusivement composée de femmes accablées par la misère et la solitude, avec des enfants rendus méchants par l’abandon où les laisse la maladie de leur mère. Ce qui transparaît à travers ces femmes, c’est l’épouvantable misère matérielle et morale des mères seules pendant l’Occupation, ces 800,000 femmes de prisonniers qui doivent se battre pour nourrir leurs enfants avec les dérisoires allocations du gouvernement, combler l’absence de « l’autorité paternelle » dans un contexte socio-politique bouleversé, et déjouer les calomnies d’une opinion publique prompte à accuser d’adultère ces femmes laissées sans surveillance masculine. 9




3. Faire face




De façon plus complexe, Héléna Manson dans Les Inconnus dans la maison, ou Gabrielle Dorziat dans Le Voyageur de la Toussaint, dépassent le film à thèse par leur épaisseur humaine, leur capacité à résister seules et en silence à l’hypocrisie et à la corruption ambiante ; elles se battent pour ceux qu’elles aiment, et non pas pour le pouvoir ou l’argent. Cette lutte peut les tirer hors d’une logique de pure effigie, en faire des vrais personnages. Gabrielle Dorziat, criminelle par amour maternel, est transfigurée par la défense pathétique qu’elle fait de son fils devant Jean Desailly, le Voyageur de la Toussaint.



Dans un registre moins sévère, mais non moins pathétique, l’Ange de la nuit (A. Berthomieu, nov. 42) met en scène le sacrifice actif de Michèle Alfa pour permettre à Jean-Louis Barrault, revenu aveugle de la guerre de 40, de surmonter le désespoir et retrouver une place dans la société. C’est l’angoisse du retour des prisonniers sur quoi travaille ce film, angoisse de la réadaptation sociale, crainte obsessionnelle de l’infidélité des femmes, dont témoignent tous les travaux sur le sujet.10 L’Ange de la nuit joue sur les deux tableaux, puisque Michèle Alfa, étudiante sans ressources prise en charge par une sorte de coopérative étudiante à la veille de la guerre, s’acquitte de sa dette en prenant en charge à son tour le sculpteur aveugle, alors qu’elle est sans nouvelle de son fiancé Henri Vidal. En se battant pour la « réinsertion » du sculpteur aveugle, jusqu’à accepter de l’épouser, elle est infidèle à son fiancé qui réapparaît plus tard, indemne, mais elle est fidèle à la bonne cause patriotique. La cécité de Jean-Louis Barrault, par la dépendance qu’elle implique, et la castration symbolique qu’elle connote, renvoie globalement au traumatisme produit par la Défaite sur les soldats et plus généralement sur la gent masculine. Ils attendent des femmes une restauration de la virilité perdue, de leur créativité sociale, de leur pouvoir. Le film désigne explicitement le prix à payer pour les femmes, la renonciation à leur propre désir, montré pourtant comme légitime ; ce trait s’éloigne d’une stricte orthodoxie pétainiste pour se rapprocher davantage du catholicisme progressiste, ou de l’idéologie de la résistance communiste. Certes, Michèle Alfa est un ange, mais son choix est fait en toute connaissance de cause, et ne vient payer aucune faute ; sa douleur est celle d’une femme, pas celle d’une garce repentante. Quant à la performance de Jean-Louis Barrault en aveugle tentant péniblement de refaire surface dans un monde sans repères, elle est suffisamment remarquable pour nous renvoyer à une détresse réelle, beaucoup plus qu’à une idéologie de la souffrance rédemptrice.



Certains films de l’Occupation réagissent à cette idéalisation des figures féminines, mais dans une perspective qui relève davantage d’une résistance de droite que de gauche au pétainisme. Sur un mode léger, Suzy Prim, interprète typique du boulevard, fait dans Le Bienfaiteur (Yves Mirande, H. Decoin, sept,42) une composition très savoureuse de dame d’œuvres dirigeant un ouvroir pour les orphelines du département, véritable caricature de la politique sociale de Vichy. Raimu y fait une parodie de l’Étrange M. Victor qui aurait été touché par la grâce de l’honnêteté grâce aux charmes de la dame !




4. Les femmes-relais




Les femmes qui meurent pour que l’ordre patriarcal soit restauré sont en général les mères puisque les filles doivent assurer le relais des générations. Ce thème cher à Pétain coïncide avec l’apparition de nouvelles figures d’actrices, jeunes et blondes pour la plupart, dans des mélodrames où la modestie de leur (nouvelle) place se marque dans la distribution. Ainsi les visages angéliques de Jeanine Darcey, Michèle Alfa, Blanchette Brunoy, Josette Day, Madeleine Sologne, Yvette Lebon, Juliette Faber, Annie France, Claude Génia, Irène Corday, Assia Noris, ponctuent de leur regard clair des histoires souvent encadrées par plusieurs figures masculines, dont un patriarche trônant sur les valeurs ancestrales. Charles Vanel (pétainiste convaincu) s’est fait une spécialité de ces allégories vichystes, accroché à la terre « qui, elle, ne ment pas ».



Face à la ville corruptrice qui a pu, un temps, faire dévier le fils du chemin tracé, la jeune fille reste au village, en se dévouant à quelque tâche utile à la collectivité : Jeanine Darcey, institutrice dans Cap au large (J.P Paulin, 1942). S’il arrive que la jeune fille elle-même succombe, elle emploie ensuite toute son énergie à restaurer les valeurs transgressées, comme Josette Day dans La fille du puisatier (M. Pagnol, 1940), qui élève si exemplairement son enfant que son propre père d’abord, et la famille de son amant disparu ensuite, vont bientôt se disputer cet enfant.



Michèle Alfa dans Jeannou (L. Poirier, 1943) introduit une variante intéressante, en tentant de concilier les valeurs ancestrales incarnées par son père (Thomy Bourdelle) et les valeurs modernistes que porte son fiancé, l’ingénieur des mines, qui consent finalement, une fois débarrassé de la mauvaise influence des financiers (Saturnin Fabre) uniquement soucieux des cotations en Bourse, à attendre la mort du patriarche pour exploiter charbon de son domaine. Ainsi le film explicitement pétainiste résout fantasmatiquement le débat jamais réglé à Vichy entre technocrates et traditionalistes, grâce à la médiation d’une figure féminine. Le seul happy end possible dans ce type de film est la formation d’un nouveau couple avec bénédiction du patriarche, le personnage féminin n’existe que pour faciliter le passage du relais. Il faut sans doute rapprocher cette floraison des effigies incarnant la fidélité aux vertus ancestrales de l’assimilation immémoriale du sexe féminin avec la Nature, la Terre, la Mer, la Permanence du genre humain, alors que le sexe masculin relèverait de la Culture, de l’Histoire, du Progrès, de la Création . 11



Malgré sa réputation anti-conformiste, Les Inconnus dans la maison, réalisé par Decoin et Clouzot pour la compagnie allemande Continental en 1941, développe un schéma du même type : Loursat (Raimu) et sa fille Nicole (Juliette Faber) forment une famille en péril depuis le départ de la mauvaise mère-épouse ; le père, ancien avocat, noie son chagrin dans l’alcool, pendant que sa fille, laissée à elle-même, fréquente une bande de « blousons dorés » en mal d’aventures. Mais, après la découverte d’un homme assassiné sous son toit, ce patriarche déchu va sortir de sa prostration pour défendre sa fille et la fin du film consacre l’installation d’un nouveau couple, formé par la jeune fille et un jeune homme méritant, avec la bénédiction de l’autorité patriarcale régénérée. Les attaques féroces de l’avocat Loursat contre les parents indignes dont il fait partie, ont pour référence la famille patriarcale idéale qu’il va désormais s’efforcer d’incarner. Ce faisant, le film exécute fidèlement le programme pétainiste, ce que vient confirmer la désignation d’un bouc émissaire en la personne du vrai coupable, un nommé Louska au type étrangement sémite (Mouloudji).

Mais Juliette Faber, dans ce film, n’est pas seulement une effigie pétainiste : son influence sur la bande de garçons en rupture de ban, impliqués dans le crime, témoigne d’une maturité qui se marque aussi dans ses rapports avec son ivrogne de père. La rançon de cette idéalisation féminine est une quasi-disparition des enjeux de désir : on a bien du mal à croire qu’une grande histoire d’amour existe entre Nicole-Juliette Faber et Manu-André Reybaz dont l’effacement docile évoque plutôt un petit frère qu’un fiancé.



Un film résume et transcende toutes ces effigies féminines de l’Occupation : Les Anges du péché (R. Bresson, fév. 43), salué à sa sortie comme un « chef-d’œuvre authentique » par toute la critique, se passe dans un univers dont les hommes sont par principe exclus : un couvent. Renée Faure, Jany Holt, Sylvie, Marie-Hélène Dasté, Mila Parély et Paula Dehelly incarnent respectivement l’égérie-justicière, l’orgueilleuse, la garce qui renonce à son désir égoïste, l’effigie-souffrante, le don de soi, dans une aspiration collective à la régénération du monde, symbolisée par cet ordre religieux qui se consacre à la réhabilitation morale des délinquantes. Dès le début du récit, l’accent est mis sur le dynamisme de cette institution féminine : nous assistons aux préparatifs minutieux d’une action clandestine et nocturne (en 1943, ce n’est pas neutre) menée de main de maître par la mère supérieure. Nous comprenons après coup qu’il s’agit d’arracher une ancienne prostituée (Sylvia Monfort) des griffes de son souteneur venu l’attendre à sa sortie de prison : les femmes déjouent avec succès le guet-apens préparé par une bande de malfrats. À mille lieux des images pittoresques d’avant-guerre, la prostitution est dénoncée comme la mainmise sur les femmes d’un pouvoir masculin violent. Le couvent apparaît comme un refuge contre cette violence, dans une ambiguïté typique de l’époque, au moment même Pétain prétend protéger la France de la violence extérieure par la collaboration avec l’Allemagne.



Si la figure tutélaire du couvent (Sylvie) exerce une protection efficace, alors que le monde extérieur, où s’exerce le pouvoir masculin, se manifeste uniquement comme une instance répressive (les malfrats ou les policiers), elle ne prétend pas pourtant échapper à cette loi : la meurtrière qui se cache au couvent ne sera pas dénoncée, mais finira par se livrer elle même sous la pression morale de ses « sœurs ».



Autre trait typique dans son ambiguïté : à travers la mère d’Anne-Marie, grande bourgeoise bien-pensante qui refuse que sa fille côtoie d’anciennes délinquantes, le film règle son compte à la droite catholique. Il lui oppose une conception progressiste de la religion, qu’on trouve au même moment à l’École de cadres d’Uriage, créée avec la bénédiction de Vichy, mais qui deviendra, après sa dissolution par Laval, une pépinière de résistants.

Le couvent des Anges du péché prône un idéal de sororité au-delà des différences de classe, mais la jeune fille de bonne famille (Renée Faure) doit subir un véritable chemin de croix (dont elle mourra) avant d’accéder à cet idéal. Prônant le don de soi, mais clos sur lui-même, le couvent de Giraudoux et Bresson témoigne à sa manière des contradictions des milieux chrétiens pendant l’Occupation. Mais on peut lire plus largement dans fiction de ce monde féminin qui trouve son salut en s’entourant d’un cordon sanitaire aussi étanche que possible, une critique radicale du caractère répressif et injuste de la loi patriarcale.



Le point commun entre toutes ces femmes idéalisées du cinéma l’Occupation, quelque soit leur complexité et leur degré d’autonomie par rapport à l’idéologie pétainiste est l’effacement du désir, la réalité féminine la plus terrifiante, parce que la plus incontrôlable par le pouvoir masculin.



En cette période de soumission, provisoire mais bien réelle pour la plupart des Français, à un envahisseur étranger, qui met en péril toutes les images traditionnelles de la virilité, l’idéalisation des figures féminines et l’effacement des enjeux de désir sont une forme compensatoire de sécurisation pour l’identité masculine, même si elle se paye d’une représentation (inconsciemment ?) dévalorisante de cette identité.





II. Des femmes prennent en main leur destin




En mai 1941, le réalisateur Maurice Cloche entreprend, entièrement en décors naturels, à Castellane, un film intitulé Départ à zéro : un groupe de jeunes gens, cinéastes plus ou moins amateurs, tournent un documentaire en 16 mm. Le film de Cloche semble lui-même fait avec les moyens du bord, à peine plus grands que ceux des jeunes protagonistes, comme un film de vacances où, par exemple, le strict minimum de scènes est filmé en intérieur, sans doute par manque d’éclairage.12

Le film se situe explicitement dans son époque (les garçons sont tous démobilisés de fraîche date) et la très mince intrigue policière, qui se greffe sur une histoire de château légué à deux jeunes cousins impécunieux, concerne une lutte contre des trafiquants de marché noir, que le film ne prend qu’à moitié au sérieux.

En revanche, il s’agit bien pour ces très jeunes anciens combattants (leurs adversaires, les chefs des trafiquants étant, eux, des hommes d’âge mûr : Yves Deniaud, Félix Oudart) de prendre un nouveau départ – sous entendre : avec la France – et en ayant pour chef… une femme : Madeleine Sologne, brune, dans son premier rôle en vedette.

Encore une femme-effigie, dira-t-on.



Certes, mais nous sommes ici à mille lieux de Gaby Morlay en mère justicière, de Renée Faure en « ange du péché », de Michèle Alfa en « ange de la nuit. »

Pour le spectateur qui ne connaîtrait guère la carrière de Madeleine Sologne avant le célèbre Éternel Retour, ce film réserve une surprise. Le corps gracile d' »Iseult », bridé, solennisé, statufié par Cocteau/Delannoy, le voici agile, sportif, débordant d’une formidable énergie. Et cette jeune fille n’a pas sa langue dans sa poche. Elle dit tout net à la bande de garçons dont elle s’est vite imposée comme le chef, que l’on ne doit pas compter sur elle pour faire la cuisine ! C’est elle qui conçoit et impulse jusqu’au bout le projet d’un « documentaire sérieux sur la région » (allusion à la politique vichyste d’encouragement au documentaire)13. Et lorsqu’elle disparaîtra momentanément, enlevée par les trafiquants, ses compagnons sont d’accord pour reconnaître que le tournage ne peut continuer sans son leadership (bien qu’au départ elle ne fasse pas partie de l’équipe arrivée au château avec la caméra).



L’année suivante, un autre film tourné en Zone Sud offre certaines similitudes avec Départ à zéro : il s’agit de Signé.. Illisible, (Christian Chamborant, février 42). Ici, l’intrigue est plus développée, la production un plus riche : dans un village de province, les fils de bonne famille disparaissent les uns après les autres et des missives anonymes (où on lit très bine la signature  » Signé : Illisible ») exigent comme « rançon » de la part de citoyens aisés – dont Marcel Vallée en « père châtré » qui collectionne timbres rares et joue aux soldats de plomb – des gestes de solidarité sociale : que les réserves accumulées grâce au marché noir soient remises nécessiteux. Bientôt l’exigence des « bandits » anonymes se fera encore plus globale : « les garçons seront rendus lorsqu’il y aura quelque chose de changé ! »

La clef de l’énigme sera finalement découverte par André Luguet, réalisateur en repérage qui joue au détective suite à un quiproquo (on le prend pour un inspecteur envoyé de Paris). Mais le spectateur sera depuis longtemps devenu le complice des « kidnappeurs » : la caméra suit l’une des jeunes filles – qui semblent décidément en surnombre dans ce film dépourvu de jeunes premiers – et nous pénétrons avec elle dans un château en roi où toute une « mafia » féminine retient prisonniers les fils à papa disparus, accusés qui d’avoir violé une jeune fille, qui d’avoir abandonné son an enceinte, etc.. Ces jeunes gens fanfarons seront même, le cas échéant, tenus en respect grâce à une matraque. Et les intentions de ces conspiratrices sont d’ailleurs claires et nettes : changer la société.

Puisqu’on est au cinéma, les filles obtiendront gain de cause. Et aux dernières images elles rouleront toutes ensemble à bicyclette, chantant  » Il y a quelque chose de changé ! »



La critique parisienne collaborationniste, qui ne se gênait pas pour descendre en flammes les mélodrames vichystes de commande, semble avoir apprécié ce film de « propagande », léger et bien mené.14

Ce n’est pas le cas de Jacques Siclier, rédigeant plus de trente ans après ses appréciations sur les films de l’époque. 15Il balaie ce film d’un revers de main en parlant du « féminisme à la sauce Pétain ». Or, l’expression mérite que l’on s’y arrête. Elle semble renvoyer à l’idée qu’il y aurait eu une propagande vichyste effectivement féministe (par exemple, comme ici, « donnons du pouvoir aux femmes qui sauront imposer une société plus juste »). Il est vrai que des femmes ont créé, avec l’aval de Vichy, des Écoles de Cadres féminins, répliques de celle d’Uriage (et qui seront finalement regroupées autour d’Uriage) dont la raison d’être était de remédier à la carence du régime précédent en matières de formation civique et sociale des femmes. 16



Mais la propagande publique, officielle de Vichy et de ses organes privilégie exclusivement les rôles traditionnels de la femme – Kinder, Kûche, Kirche ; et la nécessité du travail féminin, imposée par l’effort de guerre (et par l’Occupation), sera vécue comme une douloureuse contradiction par les catholiques traditionalistes qui détiennent la part prépondérante du pouvoir à Vichy. 17

Avec ce film, nous avons plutôt affaire à une expression spontanée de « féminisme sauvage » de la part d’hommes qui, dans le contexte de ruine et de désenchantement de l’époque, de discrédit du patriarcat, ressentent fortement, à un certain niveau de conscience, le besoin de créer des effigies féministes actives, revendicatrices telles qu’il n’en avait jamais existé dans le cinéma français. 18

De fait, il s’agit là d’un féminisme proche du paulfaurisme, 19voire du catholicisme de gauche (style Emmanuel Mounier/Esprit) et certainement pas d’un hypothétique féminisme « vichyste », contradiction dans les termes, compte tenu du sens ultra conservateur que l’on donne habituellement à cet adjectif.20



Autre indice que le climat de l’époque a effectivement encouragé un discours implicitement ou explicitement féministe chez un grand nombre d’hommes du cinéma : l’adaptation par Marcel Aymé et Pierre Bost pour Louis Daquin d’un roman aujourd’hui oublié de Pierre Véry, Madame et le Mort.



C’est l’histoire d’une jeune provinciale, Clarisse Coquet (Renée Saint Cyr) qui va apprendre à dépasser sa condition (historiquement et typiquement féminine) de lectrice (ici, de romans policiers), fantasmant sur auteur préféré (ici, le célèbre Armand Lenoir : Henri Guisol), pour devenir active à la place de l’homme-auteur. En suivant son idole à Paris, la jeune femme est témoin du meurtre d’un homme qui se fait passer pour Lenoir. L’écrivain intrigué décide passer réellement pour mort, en s’enfermant dans une chambre d’hôtel. Clarisse l’y déniche et le persuade de la laisser mener l’enquête à sa guise ; tandis que Lenoir restera enfermé pour finir le roman qu’il a en cours ainsi que des articles de journaux sur l’affaire qui devront subvenir à leurs besoins matériels – le tout signé par Clarisse, bien entendu, Lenoir étant « mort ».



Cette confusion inhabituelle des rôles sexuels semble avoir gêné à tel point un certain Ducroq, critique du journal « collabo » La Gerbe, qu’il réussit le tour de force de consacrer deux paragraphes au film (22 mai 43) sans citer une seule fois ni le nom de l’actrice, ni celui du rôle qu’elle joue ; pour lui le détective protagoniste du film est Henri Guisol. En fait, celui-ci ne formule jamais que de vagues et inutiles hypothèses, alors que c’est Renée Saint-Cyr, débordante d’énergie et soutenue par une mise en scène alerte, qui mène toute l’enquête et qui en expose la résolution aux protagonistes.21



Mais le plus intéressant est de comparer l’adaptation à l’original.

Le roman de Véry (1932), bien que rédigé à la troisième personne, est raconté du point de vue de Lenoir. Le narrateur s’attarde souvent sur le corps de Clarisse, la transformant très tôt en objet sexuel – ce que ne fait jamais la caméra de Daquin. En fait, le roman est avant tout l’histoire de la séduction de Clarisse par Lenoir, avec des manifestations de jalousie de sa part et deux tentatives de viol de la part des « méchants » (qui sont supprimées dans le film).



Dans le roman, nous nous attardons beaucoup plus longuement sur les « affres de la création » qu’éprouve Lenoir dans sa chambre d’hôtel, les aventures de Clarisse étant presque périphériques et le roman plutôt de l’ordre du fantasme masculin (non dénué d’ironie, certes) où un auteur connu draguerait une belle admiratrice.

Enfin, Clarisse dans le film se tire élégamment et toute seule de toutes les mauvaises passes, alors que dans le roman, Véry sent le besoin de faire quitter à plusieurs reprises sa cachette au romancier, et notamment pour tirer Clarisse des pattes d’un mauvais garçon trop entreprenant.

Cette inversion des rôles sexuels, cette apparition de jeunes filles qui mènent l’action (on trouve au moins 35 films de ce type dans notre corpus) sont plutôt réservés aux comédies. On songe encore à Suzy Delair en manucure délurée dans Défense d’aimer, à Irène de Trébert, la dynamique « self-made woman », vedette chantante et dansante de Mademoiselle Swing, à Micheline Presle dans La Nuit Fantastique, et à bien d’autres.



Le registre comique en effet autorise les critiques et les spectateurs à ne pas prendre au sérieux des représentations qui aujourd’hui encore ont du mal à entrer dans le champ du visible (masculin) en France.



Mais la-femme-qui-prend-son-destin-en-mains apparaît aussi dans des films plus graves. Renée Saint-Cyr, actrice injustement sous-estimée, incarnera quelques mois après son tournage avec Daquin une version plus sombre mais tout aussi résolue de l’autonomie féminine. Dans Marie-Martine, le beau film d’Albert Valentin – scénariste de Grémillon et réalisateur, sur un scénario de Spaak, de L’Entraîneuse (1938) – elle oppose une sorte de résistance passive, mais indomptable au pervers Jules Berry, et venge les victimes de ce « mauvais père incestueux » dans ses innombrables films des années trente.



Une autre artiste atteint à coup sûr – malgré ou à cause de sa jeunesse – au sommet de sa carrière sous l’Occupation : Odette Joyeux. C’est peut-être avec elle que la spécificité des rôles féminins de cette époque devient la plus évidente, ainsi que la rupture avec l’avant-guerre, car ce personnage de femme-enfant, à la fois grave et radieux, qui sait ce qu’elle veut et qui possède les forces nécessaires pour l’obtenir, est une grande nouveauté dans le cinéma français. Elle promène sa jolie frimousse têtue, son enthousiasme grave et son esprit de sérieux dans une demi-douzaine de films qui marquent l’époque : depuis la jeune fille résolue à récupérer sa dot pour financer les recherches de l’homme doux qu’en secret elle aime (Mariage de Chiffon, Autant-Lara, août 41), jusqu’à cette touchante bluette, Les Petites du Quai aux fleurs (Marc Allégret, 44) où, cadette de quatre sœurs, elle sera conduite d’une velléité suicidaire à une sagesse de grande personne qui « relativise » un premier chagrin d’amour.



Son grand rôle à coup sûr, c’est Douce (Autant-Lara, 1943), la jeune fille qui mourra de cette maladie incurable qu’est la famille patriarcale.

Utilisant le camouflage d’un passé (1887) de pure convention, Douce se construit sur un écheveau de relations de sexe et de classe, fait très rare sous l’Occupation. Deux hommes et deux femmes s’affrontent et se désirent dans le champ clos d’une demeure aristocratique soumise à l’autorité implacable de Marguerite Moréno.

La place de chaque protagoniste est déterminée par son sexe et sa classe, qui à leur tour, suggèrent à chacun une stratégie spécifique : pendant que Madeleine Robinson, l’institutrice, est prête à lâcher son amant le majordome (André Pigaut), pour épouser le père de Douce, un veuf estropié mais riche (Debucourt), la jeune fille (Odette Joyeux), qui étouffe dans le carcan que lui impose sa place d’héritière, cherche à gagner l’amour du majordome pour fuir avec lui vers le Nouveau Monde.



Mais l’ordre patriarcal ne se laisse pas aisément subvertir et Douce paiera de sa vie son audace, pendant que les deux employés indociles seront ignominieusement chassés.



Le film tout entier tourne autour de l’opposition entre révolte et soumission, qu’incarnent respectivement Odette Joyeux et Madeleine Robinson, chacune déterminée par sa position de classe et opprimée de façon spécifique par l’ordre patriarcal.



***



Mais le grand film féministe de l’Occupation, sans doute même de l’histoire du cinéma français, est assurément Le Ciel est à vous (Jean Grémillon, mai 43).



Pour une fois nous pouvons être d’accord avec les tenants de la « politique des auteurs » 22: ce chef d’oeuvre va bien au-delà d’une illustration de thèses sociale et féministe. Non seulement parce qu’il est signé, très lisiblement, Jean Grémillon, mais aussi parce sa beauté même découle d’une reprise dialectique des grandes figures de l’époque.



Le « sujet » du Ciel est à vous est la contradiction entre plaisir et travail, entre générations, entre hommes et femmes, entre famille et individu, entre pratique d’élite et pratique populaire et, en filigrane, entre Résistance et Occupant.

Au centre de ce réseau de contradictions, les conflits vécus par une femme prise entre son rôle d’effigie vivante – la parfaite ménagère/gérante, que ce soit de son foyer ou d’une agence automobile – et son désir ; entre les rôles de mère punitive et de mère maternante ; entre maternité et désir, etc.



En effet, le féminisme de Grémilllon dans ce film ne consiste pas à idéaliser le personnage féminin, mais à lui donner toute la complexité d’un sujet qui se construit dans la confrontation entre les contraintes du quotidien et ses aspirations personnelles, entre l’identité sociale imposée (celle de mère de famille, de ménagère ou d’associée de son mari) et l’intuition d’une légitimité de ses besoins et de ses désirs.



Nous accompagnons Madeleine Renaud dans un parcours semé d’embûches – que la fin du film se refuse à clore – où nous la voyons prendre conscience, progressivement et dans la douleur, qu’elle ne peut s’épanouir dans les places que lui assigne la société patriarcale, mais qu’elle ne peut non plus trouver le bonheur sans amour, c’est-à-dire sans prendre en compte le désir des autres. Ni soumission, ni retranchement dans un splendide isolement, la place que se construit Thérèse est aussi fragile qu’elle est féconde, et c’est en cela que réside la modernité du film, qui montre que l’aspiration à l’égalité entre les sexes implique le renoncement à tout ordre établi définitivement. 23



Que ce film, qui reste unique dans l’histoire du cinéma français, ait pu voir le jour pendant l’Occupation, confirme que l’ébranlement (provisoire) de l’ordre patriarcal à la suite à la Défaite de 1940, a favorisé l’émergence d’une remise en cause des rapports sociaux de sexe traditionnels basés sur l’oppression des femmes. Preuve que la distinction académique entre sphère publique (le politique) et sphère privée (les moeurs) qui structure la recherche historique, relève davantage d’une volonté (masculine) de diviser les champs du savoir pour établir des hiérarchies dévalorisant les sphères traditionnelles d’intervention des femmes, et non pas de la réalité sociale elle-même, qui témoigne de leur articulation étroite.









Notes de bas de page



1 Ce travail est issu d’un ouvrage à paraître en 1995, La drôle de guerre des sexes du cinéma français (1930-1935).

2 Voir Evelyn Ehrich, The French Cinema under the German Occupation et Jean-Pierre Bertin-Maghit, Le Cinéma sous l’Occupation, O. Orban, 1989.

3 Le seul ouvrage qui utilise ce type d’approche sur le cinéma français classique émane d’une chercheuse française installée en Grande-Bretagne, Ginette Vincendeau, auteure d’un Gabin, anatomie d’un mythe, chez Nathan, en 1993.

4 Cf Marina Warner, Seule entre toutes les femmes : mythe et culte de la Vierge Marie, Éditions Rivages, 1989, et Marina Werner, Monuments and maiden, The Allegory al the Female Form, Éditions Picador, Londres, 1985,

5 Cf. E. Ann Kaplan, Motherhood and Representation, Routledge, Londres, 1992.

6 Sur les 220 films de cette période, on peut en dénombrer environ 90.

7 – Cf Gérard Miller, Le pousse-au-jouir du Maréchal Pétain, Éditions du Seuil, 1975

8 Cf. Klaus Tewelheit, Männerphantasien, 2 vo1., Frankfurt am Main, Roter Stern, 1977-78.

9 Cf. Michèle Bordeaux, « Femmes hors d’État français », in Rita Thalmann, Femmes et fascisme, Éd. Tierce, 1987 ; Sarah Fishman, We will Wait, Wifes of french Prisonners of War, 1 940-45, Yale University Press, 1991

10 Cf. Yves Durand, La Captivité, histoire des prisonniers de guerre français. 1939-1945, FNCPG-CATM.1980

11 Cf. les analyses critiques de Michelle Coquillat, in La Poétique du mâle, Gallimard, 1976 ; Colette Guillaumin in Sexe, Race et pratique du pouvoir, Côté-Femmes Éditions, 1992.

12 Le film n’est jamais sorti en zone occupée, c’est-à-dire à Paris, sans doute parce que jugé trop peu « professionnel ».

13 Ainsi, Farrebique de Georges Rouquier, bien que tourné après la guerre, fut conçu sous l’Occupation, dans le cadre des dispositions vichystes (Cf. Christian Faure: Le Projet culturel de Vichy, Presses Universitaires de Lyon, 1989).

14 « Intérim » dans Temps Nouveaux, par exemple, s’est beaucoup amusé et compare favorablement les jeunes fi]jes du films au .., Ku Klux Klan! Hélène Garcin, dans La Gerbe, aime beaucoup le film « pour sa forme » mais refoule par le déni la gêne que lui cause un discours si ouvertement féministe : « nous avons déjà entrevu ces bandes juvéniles et justicières, »

15 Cf. Jacques Siclier, La France de Pétain et son cinéma, Henri Veyrier. 198], p, 88.

16 Nous le savons par le témoignage oral de Mme Élisabeth Guyon, directrice de l’École de cadres féminins d’Écully. Les historiens d’Uriage (et notamment Bernard Comte dans son volumineux ouvrage : Une utopie combattante, L’École des cadres d’Uriage 1940-1942, Fayard, 1991) n’en soufflent pas mot.

17 Cf. Michèle Cointet-Labrousse, Vichy et le fascisme, Édition Complexe, 1987, p, 142 et suivantes.

18 A titre de comparaison, Hélène (1936), co-réalisée par Marie Epstein d’après un roman de la féministe autrichienne Vicki Baum, est bien plus timide dans sa revendication d’une autonomie féminine par le travail.

19 Paul Faure était l’un des principaux dirigeants de la SFIO ayant choisi de participer à « l’expérience » de Vichy, sur la base de son anti-capitalisme affiché.

20 A moins, bien sûr, de poser une équivalence entre féminisme et « agressivité inconvenante des femmes », mais on ne saurait en soupçonner l’auteur de Le » Femmes dans le Cinéma Français.

21 De semblables réactions se trouvent dans les notices consacrées au Journal tombe à cinq heures, avec Marie Déa en journaliste débutante qui dame le pion à Pierre Fresnay : les critiques ont tendance à mettre l’accent sur l’invraisemblance de ce portrait des milieux de la presse, Et le chroniqueur anonyme de Paris-Soir (29 mai 42) se plaît à mettre en garde les spectatrices qui s’imagineraient qu’il est si facile d’être journaliste.

22 Théorie critique élaborée par les Cahiers du Cinéma dans les années cinquante, qui fait de la mise en scène (au sens formaliste) le seul critère d’élection des « auteurs » d’un panthéon cinéphilique, dont la valeur esthétique s’établit en dehors de toute inscription sociale ou historique des films.

23 Cf. Geneviève Sellier, Jean Grémillon.. Le Cinéma est à vous. Méridiens. Klincksieck. 1989.