« Ainsi des femmes sont encore intimidées par l’étiquette « contre les hommes ». Certaines ressentent le besoin erroné d’établir des distinctions du style « je ne suis pas contre les hommes, mais contre le patriarcat ». Le courage d’être logique _ le courage de nommer _ nécessiterait que nous admettions, nous-mêmes, que ce sont les hommes, uniquement les hommes, qui inventent, planifient, dirigent et rendent légitime le patriarcat. Le patriarcat est la patrie des mâles ; c’est la Terre des Pères ; et les hommes sont ses agents. La résistance principale à la reconnaissance de cette évidence est résumée dans Sisterhood is Powerful : « Penser que notre homme fait exception et que, de ce fait, nous sommes exceptionnelles parmi les femmes » . Il est dans l’intérêt des hommes (selon la façon dont ils perçoivent leurs intérêts dans le patriarcat), et _ de façon superficielle mais suicidaire _ de beaucoup de femmes, de cacher ce fait, surtout à elles-mêmes […] En fait, nous vivons dans une société profondément anti-femmes, une « civilisation » misogyne dans laquelle les hommes s’allient pour faire de nous des victimes, nous attaquant comme personnifications de leurs propres peurs paranoïaques et comme l’Ennemi. À l’intérieur de cette société ce sont les hommes qui violent, qui sapent l’énergie des femmes, qui refusent aux femmes le pouvoir économique et politique. Se permettre de comprendre et de nommer ces faits signifie accomplir des actes anti-gynocidaires. »

Mary Daly, Gyn/Ecologie

Nommer l’oppresseur: les hommes

Lire l’article complet ici :

 Je Putréfie Le Patriarcat

Sur http://sisyphe.org/spip.php?breve1449

« Si Dieu est mâle, alors le mâle est Dieu »

Mary Daly, une philosophe féministe radicale lesbienne qui a renouvelé le langage en montrant son ancrage patriarcal, vient de décéder, le 3 janvier, après une longue carrière d’enseignante et d’écrivaine. Voici les premières lignes de « Sin Big » » (« Péchez fort ! »), un article autobiographique qu’elle a publié dans The New Yorker en 1996.

« Depuis mon enfance, j’ai poli mes talents en vue de vivre la vie d’une pirate féministe radicale et j’ai cultivé en moi le courage de gagner. Le mot « sin » (pécher) a pour origine la racine indo-européenne « es- » où on reconnaît le verbe « être ». Quand j’ai découvert cette étymologie, j’ai eu l’intuition que, pour une femme piégée dans le patriarcat, qui est la religion de la planète toute entière, « être » au sens le plus entier est « pécher ». Les femmes qui sont des pirates dans une société phallocratique se livrent à une opération complexe. D’abord, il leur faut piller – c’est-à-dire se réapproprier sans honte les joyaux de savoir que nous ont volés les patriarches. Puis, il nous faut ramener subrepticement aux autres femmes nos trésors pillés. Pour inventer des stratégies qui auront suffisamment d’ampleur et d’audace pour le millénaire à venir, il est crucial que nous échangions nos expériences, les chances que nous avons prises et les choix qui nous ont tenues en vie. Voilà mon cri de guerre de pirate et mon cri d’éveil aux femmes qui veulent entendre.

Je vous incite à Pécher. Mais pas contre ces religions de pacotille : le christianisme, le judaïsme, l’islam, l’hindouisme, le bouddhisme – ou leurs dérivés laïques : le marxisme, le maoïsme, le freudisme et le jungisme. Ce sont tous des dérivés de la grande religion qu’est le patriarcat. Péchez contre l’infrastructure elle-même ! »

Publié sur ce blog en Novembre 2007

Introduction à Gyn/Ecologie, de Mary Daly (1990)


GYN/ÉCOLOGIE : LA MÉTAÉTHIQUE DU FÉMINISME RADICAL

Mary DALY

traduit de l’anglais par Katherine Roussos

Sur http://encorefeministes.free.fr/textedaly.php3

INTRODUCTION DE L’EXORCISME À L’EXTASE : LE VOYAGE MÉTAPATRIARCAL

Toutes les déesses-mères filent et tissent […] Tout ce qui existe procède d’elles : à partir de la création et de l’effondrement, elles tissent la tapisserie du monde, dont « les fils apparaissent et disparaissent de façon rythmée. »

Helen Diner, Mothers and Amazons


Ce livre porte sur le voyage des femmes vers le devenir, c’est-à-dire le féminisme radical. Les écueils de ce voyage sont ici décrits et son itinéraire grossièrement balisé. Je n’emploie pas « grossièrement » à la lettre, mais avec ironie : en allant vers l’Autre Côté, nous ne savons pas encore ce qui nous attend, et nous naviguons par gros temps. Notre balisage se fait grâce aux connaissances du passé, à l’expérience du présent, et aux espoirs pour l’avenir. Ces trois sources sont inextricablement entretissées. La conscience féministe radicale spirale dans tous les sens, dé-couvrant le passé, créant le présent, et dé-voilant l’avenir.


L’être-vivre radical des femmes appelle au voyage dans un Autre Monde. Il s’agit aussi bien de découvrir que de créer un monde autre que le patriarcat. Le patriarcat paraît omniprésent : il a même colonisé l’espace interstellaire et l’avenir. Par exemple, même ceux des écrivains de science-fiction qui ont un peu d’imagination (et sont donc considérés comme les prophètes les plus avertis) ne peuvent ou ne veulent créer un espace et un temps dans lesquels les femmes dépassent le rôle d’hôtesse de l’air sur navette spatiale. Cette colonisation n’est pas non plus uniquement attachée à des institutions dont les femmes pourraient s’échapper physiquement. Elle est également intériorisée, polluant la pensée des femmes et même celle des féministes. De ce fait, le Voyage exige l’exorcisme des diverses manifestations du Dieu-le-Père intériorisé (son nom est légion), et oblige à de dangereuses rencontres avec des démons. Dans la tradition chrétienne, notamment à l’époque médiévale, des esprits maléfiques furent associés, à la fois comme personnifications et comme instigateurs, aux « Sept Péchés Capitaux » . La liste-type des Péchés Capitaux est la suivante : orgueil, avarice, colère, luxure, gourmandise, envie, paresse . La démarche féministe dévoile le fait que ces péchés ont tous été radicalement mal nommés, c’est-à-dire « compris » de façon inadéquate et perverse. Ce sont des exemples spécifiques d’une tendance générale à utiliser le concept du mal pour persécuter les femmes. Notre voyage comporte des confrontations avec les manifestations démoniaques du véritable mal. Pourquoi a-t-il semblé « normal » dans cette culture que l’intrigue d’un livre puis d’un film à grand succès (l’Exorciste) soit centrée sur un Père jésuite qui « exorcise » une fillette « possédée » ? Pourquoi n’existe-t-il aucun livre ni aucun film dans lequel c’est une femme qui exorcise un jésuite ? Dans une perspective féministe radicale, il est évident que « Père » est précisément celui qui ne peut pas exorciser, étant l’allié et le semblable du Possesseur. Le fait que « Père » est lui-même possédé ne doit pas être le souci principal des femmes. On aurait tort de considérer les hommes comme des victimes ou des vaisseaux lamentables pouvant être « sauvés » grâce au sacrifice féminin. Quel que soit le statut des hommes-possédés dans le patriarcat, il s’agit d’un ordre masculin ; ce sont eux qui se nourrissent en vampirisant l’énergie des femmes. Imaginer que les femmes doivent sauver les hommes des dynamiques de la possession est un piège ; le tenter équivaut à tomber plus bas dans le gouffre de la possession patriarcale. Il nous appartient à Nous-Mêmes, les femmes, d’expulser le Père, en devenant nos propres exorcistes.


Nommer, décrire et théoriser le bien et le mal à l’intérieur d’une culture possédée par le mythe du mal féminin entraîne dans un dédale de désarroi et de duperie. Le voyage des femmes vers le devenir transperce ce dédale pour jaillir dans un cosmos libéré : événement merveilleux. Transpercer le Labyrinthe du Mâle est à la fois exorcisme et extase. Il s’agit de filer au-delà de l’avant-scène des Pères, qui est l’arène des jeux. Filant ainsi, nous franchissons porte après porte, écartant les démons qui nous barrent les seuils, pour atteindre les repaires les plus profonds de notre terre-mère, c’est-à-dire, l’Arrière-plan de Soi-Même. Comme l’a indiqué Denise Connors, l’Arrière-plan est le domaine de la réalité sauvage de l’Être des femmes. La réification et l’aliénation ne peuvent exister que lorsque nous sommes figées sur l’avant-scène mâle-centrée et unidimensionnelle . À cet effet, les moniteurs de l’avant-scène, les mâles maîtres des mythes, modèlent des images des femmes hautement et remarquablement oubliables à travers leur art, leur littérature, leurs médias – des images dont l’objectif est de façonner les femmes pour servir les desseins des hommes.




L’Arrière-plan vers lequel file le voyage féministe est la terre sauvage des Hagardes et des Carognes-. Il s’agit de la Hag-ocratie. Les démons qui tentent de barrer les seuils de nos sources profondes prennent des formes spectrales et terrifiantes comparables aux gaz toxiques, non perceptibles par les sens ordinaires . Chaque fois que nous atteignons nos sources, ces gaz s’exercent à nous paralyser et à nous piéger, afin de nous empêcher d’aller encore plus loin. Chaque fois que nous réussissons à surmonter leur effet d’engourdissement, nos sens dormants se réveillent. Nos yeux intérieurs s’ouvrent, nos oreilles intérieures se débouchent. Ainsi fortifiées, nous pouvons franchir le prochain seuil, et celui d’après. Cet élan vers l’intérieur et l’extérieur est l’être-vivre. C’est le tissage des tapisseries cosmiques. C’est le filage virevoltant vers l’Arrière-plan. Le processus de filage nous encourage à détecter la provenance de ces gaz pétrifiants, qui infestent même les corridors profonds de notre pensée. « Le chemin du retour à la réalité est la destruction de nos perceptions de celle-ci », a dit Bergson. Certes, mais ces perceptions trompeuses ont été et persistent à être implantées par le langage y compris mythique, véhiculé ouvertement et subliminalement par la religion, le « grand art », la littérature, les codes professionnels, les médias, la grammaire. En effet, la fourberie s’est implantée dans la texture même des mots que nous employons, et voici où peut commencer notre exorcisme. Ainsi, par exemple, l’expression « vieille fille » (spinster en anglais) est actuellement employée de façon péjorative. Cet usage n’est possible que selon les valeurs superficielles de l’avant-scène. Le sens originel de spinster, qui a reculé si loin dans l’Arrière-plan que nous devons filer profondément pour le récupérer, est clair et convaincant : « femme dont l’occupation est de filer ». Il n’y a aucune raison de restreindre le sens de « filer », verbe riche et cosmique. Une femme dont l’occupation est de filer participe à l’élan bourgeonnant de la création. Une femme qui choisit de s’identifier à Elle-Même et par Elle-Même, ni par rapport aux enfants ni par rapport aux hommes, est Filleuse-, derviche tourneuse, filant dans un nouvel espace-temps. Un autre exemple concerne le terme « charme », pour lequel la première définition du dictionnaire Robert est « pratique supposée exercer une action magique ». À l’origine, les gens croyaient que les sorcières possédaient le pouvoir des charmes. Les auteurs du Marteau des sorcières constataient même que les sorcières pouvaient, par charme, faire disparaître le « membre » mâle. Dans l’usage contemporain, le sens ancien survit presque exclusivement dans l’Arrière-plan, le pouvoir du terme étant masqué et étouffé par des images de l’avant-scène telles qu’associées aux revues « de charme ».




Voyager, c’est multidimensionnel. Les myriades de sens et d’images qu’inspire ce verbe sont imbriquées. Nous pouvons penser aux voyages mystiques ou aventuriers, aux quêtes visionnaires, à l’approfondissement des connaissances, aux prouesses physiques et intellectuelles. Les barrières sont, elles aussi, multiples et enchevêtrées. Elles ne sont pas faites de simples blocs immobiles, mais plutôt d’élucubrations trompeuses qui, en babillant sans cesse dans la Tour de Babel, érection de la phallocratie , rendent sourde à Soi-Même. Ennemis de l’écoute, du rêve, et de la création chez toutes les femmes, les voix et les silences de Babel assaillent nos sens. Il est couramment admis que « Babel » est dérivé d’un mot assyro-babylonien qui veut dire « porte de dieu ». Dès que les femmes transpercent les barrières multiples, faites d’illusions éjaculées par « dieu », nous commençons à entrevoir les véritables seuils de nos profondeurs, qui sont les Seuils de la Déesse.




Détruisant les perceptions fausses infligées par le langage et les mythes de Babel, les Filleuses trouvent notre chemin du retour à la réalité. Nous nous dépossédons du langage de la phallocratie, qui nous avait paralysées par le sortilège de la fragmentation. Ce sortilège obscurcit, ouvertement et subliminalement, les perceptions de Nous-Mêmes et du cosmos. Pour atteindre l’Arrière-plan, nous devons d’abord reconnaître que « l’esprit » autant que « la matière » tels que conçus dans l’avant-scène des Pères sont des réifications et des condensations. Ce ne sont pas de véritables « opposés », car ils ont beaucoup de choses en commun : tous deux sont morts, inertes. Ceci est évident lorsque nous commençons à voir clair dans le jeu du langage patriarcal. Par exemple, le terme latin « texere », qui signifie tisser, est l’origine et la racine à la fois de « texte » et de « textile ». Il est important pour les femmes de noter l’ironie de l’écart dans les significations actuelles, car notre processus de tissage cosmique a été figé et réduit au niveau de la fabrication et de l’entretien des textiles. Bien qu’il n’y ait rien de dégradant dans cette occupation en soi, l’enfermement des femmes dans le domaine de la quenouille- a mutilé et condensé notre Droit Divin au tissage créatif, réduit au reprisage des chaussettes. Lorsque nous examinons le terme « texte » en le comparant à « textile », nous nous apercevons que les textes sont l’autre face des condensations schizoïdes imposées sur le tissage et le filage. Domaine du mot réifié et de la pensée réductrice, les textes symbolisent le royaume masculin. Dans la tradition patriarcale, la couture et le filage sont pour les filles ; les livres sont pour les garçons. Peu étonnant que beaucoup de femmes ressentent de la répugnance envers le domaine de la quenouille, transformé littéralement en usine infernale et en prison des esprits et des corps des femmes. Peu étonnant aussi que beaucoup de femmes voient dans le royaume masculin des textes une opportunité de s’évader de la tombe des textiles, qui symbolise le confinement et la restriction de l’énergie des femmes-. Le royaume masculin des textes est apparu comme le domaine idéal à atteindre, à gagner, car nous avons été éduquées à oublier que les « savoirs » officiels résument le pillage de notre culture. Comme le constate Andrée Collard, dans la société des gendarmes et des voleurs, nous apprenons à oublier que les gendarmes sont eux-mêmes des voleurs qui nous volent tout : nos mythes, notre énergie, notre divinité, nos Êtres .


La pensée des femmes a été mutilée et voilée de telle façon qu’« Esprit Libre » est d’abord une marque de gaines et de soutiens-gorge, et non pas un nom pour Nous-Mêmes, inscrit dans notre parler-vivre, notre être-vivre. De tels noms de marque marquent les femmes « Dupes ». Dupées, elles peuvent croire que les textes masculins (bibliques, littéraires, médicaux, légaux, scientifiques) sont « vrais ». Ainsi manipulées, les femmes courent après une intégration en tant que potiches dociles marmonnant des textes masculins, employant la technologie à des fins masculines, acceptant les falsifications masculines comme véritable texture de la réalité. Le patriarcat a volé notre cosmos et l’a rendu sous la forme de la revue Cosmopolitan et de produits cosmétiques. Il a maquillé notre cosmos et nos Êtres. Filer de plus en plus profondément dans l’Arrière-plan signifie pécher courageusement contre les Péchés des Pères. Au fur et à mesure que nos sens se réaniment, nous pouvons voir, entendre et sentir combien nous avons été dupées par leurs textes. Nous commençons à détisser nos linceuls. Le processus d’exorcisme, qui consiste à démailloter le cerveau des bandelettes mutilantes comme autant de couches de fard, est un mouvement qui dépasse le sens de réalité et d’identité imposé par le patriarcat. Ce processus dé-mystificateur, qui dé-masque les mensonges, est de l’extase. Le voyage vers le centre, un mouvement dans tous les sens, nous centre sur Nous-Mêmes. Ainsi les fausses dichotomies entre Nous-Mêmes et le monde réel sont effacées. Nous nous apercevons de la non-réalité à la fois du « nous » et du « monde » tels que décrits et trahis par le langage de l’avant-scène.


Adrienne Rich écrit :


En appliquant à son sujet la lumière de la pensée critique, dans l’acte même de devenir davantage consciente de sa situation dans le monde, une femme peut se ressentir plus profondément que jamais en contact avec son inconscient et avec son corps.



Parvenir à l’Arrière-plan, au Centre, n’est pas contempler son nombril. C’est être-vivre dans le monde. Les Pères de l’avant-scène fournissent deux ersatz étiquetés « pensée » et « action », qui distraient de la réalité à la fois des connaissances profondes et de l’action orientée vers l’extérieur. Aucune séparation authentique n’est possible. Voyager, c’est participer au Paradis. Ce mot, supposé issu du persan pairi (qui signifie autour) et da_za (qui signifie mur), est couramment employé pour évoquer l’image d’un jardin de délices enserré de murs. Le Paradis Patriarcal, projeté par la mythologie religieuse de l’Occident à l’Orient, est un endroit (le ciel) ou un état dans lequel les âmes des justes jouissent après la mort d’une béatitude éternelle. Malgré les efforts des théologiens pour le dépeindre comme vivant, ce paradis évoque la stagnation, comme le suggère l’expression « le repos éternel ». Le Paradis du tissage cosmique, par contre, n’est pas un enfermement entre murs. C’est plutôt un mouvement indomptable qui file et passe autour et au-delà des murs, les laissant dans le passé. Ainsi on atteint l’Arrière-plan, centre dynamique du Soi. De là, la Filleuse peut agir « extérieurement », dans le cosmos, tout en reprenant possession de Soi-Même. Ce mouvement métapatriarcal signifie non pas « Vie après la mort », mais Vivre maintenant, dé-couvrant la Vie. Une des définitions de « paradis » correspond à « parc d’attractions ». Les murs du Parc d’Attractions Patriarcal symbolisent un parcage perpétuel, un enfermement dans les parkings du passé. Le mot « parc » a aussi le sens de « réserve de gibier ». L’avant-scène masculine est précisément ceci : une arène où le sauvage dans la nature et dans nos Êtres est domestiqué et réifié. C’est l’endroit où l’on s’approvisionne en « femelles », proies rêvées des Pères, pour qu’elles puissent être servies aux Propriétaires Prédateurs du Parc, car tel est leur bon plaisir. Le Paradis Patriarcal est l’arène des jeux, l’endroit où les plaidoyers des femmes sont passés sous silence, où la loi est : Faire Plaisir aux Patrons. Les femmes qui percent les murs de la prison qui est l’Espace Récréation des Playboys prennent la route vers notre avenir avenant : Paradis au-delà des limites du « paradis ». Puisqu’en entrant dans ce processus nous ouvrons des brèches dans les murs, notre passage renverse les règles et les noms des jeux, délivrant aussi les proies captives. Lorsque nous démontons l’avant-scène (Espace Récréation des Playboys), nous libérons au passage les bunnys, les chiennes, les cocottes, les sauterelles, les poulettes, les chattes, les grues, les lionnes, les panthères, les grenouilles et les vieilles taupes, pour qu’elles puissent enfin commencer à se nommer elles-mêmes.





J’ai inventé le terme métapatriarcal pour décrire le voyage, à cause des multiples sens du préfixe « méta ». Puisqu’il signifie qui survient plus tard, il englobe l’idée de postpatriarcal. Il met le patriarcat dans le passé sans nier que ses murs, ruines et démons sont encore présents. Puisque « méta » signifie également situé derrière, la direction du voyage est clairement orientée vers l’Arrière-plan. Un autre sens de ce préfixe est changement dans, transformation de, ce qui suggère le pouvoir transformateur du Voyage. L’intérêt du mouvement des femmes n’est pas, cependant, de « réformer » le patriarcat, mais de nous transformer Nous-Mêmes. Puisque « méta » signifie au-delà, transcendant, il contient un correctif intrinsèque vis-à-vis des notions réductrices de simple réformisme. Le processus métapatriarcal implique une conversion constante qui rend familier ce qui était jadis inconnu . Puisque « l’inconnu » est notre méta-connaissance volée, cachée, surgelée et stockée par les Abominables Hommes des Neiges de l’Académie Androcratique, les Filleuses doivent employer leur Fureur Féminine à dissoudre ces masses de « connaissances ». Les recherches des Amazones dans les sphères masculines sont nécessaires afin de quitter les cavernes des Pères pour vivre au soleil. Il est essentiel que nous apprenions à récupérer notre juste héritage, tout en évitant d’être piégées trop longtemps dans les cavernes. Dans les universités, comme dans toutes les professions, les gaz toxiques et omniprésents étouffent progressivement la pensée et l’esprit des femmes. Celles qui entreprennent les expéditions nécessaires courent le risque de se fondre dans le moule de l’Athéna mystifiée qui, née deux fois, oublie et renie sa Mère et ses Sœurs, en perdant le souvenir d’Elle-Même. Née de Zeus, elle devient la Fille à Papa, la mutante qui sert les desseins du maître. La femme potiche « sait » qu’elle est libre, bien qu’elle soit en réalité enchaînée et possédée. Elle est un outil important des patriarches, particulièrement contre sa sœur Artémis, qui est plus avisée, se respecte Elle-Même, se lie avec ses Sœurs, et refuse de vendre sa liberté et son héritage originel pour un vernis de respectabilité. Il est essentiel que les féministes Amazones soient conscientes des méthodes masculines de mystification. J’ai examiné ailleurs quatre méthodes qui sont essentielles aux jeux des pères . La première consiste à faire disparaître ou à gommer les femmes (le massacre des millions de femmes dites sorcières est effacé dans les études patriarcales) ; la deuxième, à renverser l’ordre naturel (dans la mythologie patriarcale, Adam donne naissance à Ève, Zeus à Athéna) ; la troisième, à concocter un antagonisme trompeur (dans les médias patriarcaux, le « féminisme » et le « sexisme » sont tous les deux définis par les hommes, puis dressés l’un contre l’autre) ; la quatrième, à appliquer la stratégie diviser pour régner (dans les professions patriarcales, des femmes potiches sont entraînées à débusquer les féministes). Au fur et à mesure que nous avançons dans le voyage métapatriarcal, nous découvrons des strates de plus en plus profondes de ces schémas démoniaques ancrés dans la culture et implantés dans nos âmes. Ceux-ci constituent des mutilations de la pensée comparables aux mutilations des pieds qui ont handicapé des millions de Chinoises pendant un millier d’années. Enlever strate après strate de ces infestations sociétales et mentales qui étouffent nos pensées nous dé-mystifie, pour que nous puissions enfin prendre notre envol. Les Filleuses ne sont pas uniquement des Amazones éveillées qui extirpent les strates de tromperie. Les Filleuses sont aussi des Survivantes. Nous devons survivre, non seulement dans le sens de « continuer à vivre », mais dans le sens de « vivre au-delà ». J’emploie « survivre » pour signifier vivre au-dessus, à travers, et sur l’autre face des obstacles jetés sur nos chemins. Ce n’est guère le « continuer à vivre » mort des potiches possédées. Le processus des Survivantes est le méta-vivre, l’être-vivre.


LE TITRE DE CE LIVRE


Le titre de ce livre, Gyn/Écologie, est à prendre à la lettre. « Écologie » renvoie à la toile de relations complexes tissées entre les organismes et leur environnement. Dans son livre Le féminisme ou la mort, Françoise d’Eaubonne a créé le néologisme « éco-féminisme » . Elle constate que l’avenir de l’espèce humaine et de toute la planète est en jeu, et qu’une « révolution » conduite par les hommes ne pourra sûrement pas venir à bout des horreurs résultants de la surpopulation et de la destruction des ressources naturelles. Je partage absolument ce postulat, mais mon approche est différente et je mets l’accent ailleurs. Bien que je me sens concernée par toutes les formes de pollution que produit la société phallotechnique, ce livre est axé sur la pollution de la pensée, de l’esprit et du corps, infligée par les mythes et par le langage du patriarcat. Cette pollution est omniprésente ; elle se répand par les modes grammaticaux comme par les défilés de mode, par les mythes religieux comme par les blagues salaces, par les hymnes théologiques qui vénèrent la « Vraie Présence » du Christ comme par les hymnes commerciaux d’Auchan sur la « Vraie Vie », par les prêtres pontifiant sur l’Hostie divine comme par les diététiciens décrivant à la télé les vertus du pain de mie, par les publicités subliminales comme par l’art « sublime ». De même, les mythes et le langage phalliques fabriquent, institutionnalisent et masquent la pollution matérielle qui risque d’anéantir toute forme de vie sur cette planète. Le titre Gyn/Écologie vise à réaccaparer la puissance des mots. Le fait que la plupart des gynécologues sont des hommes en dit long sur « notre » société. Il s’agit d’un exemple éclairant, qui révèle comment et à quel point les hommes exercent leur contrôle sur les femmes et sur le langage. Ajouter à ce fait, comme l’observe Adrienne Rich, « une certaine indifférence et un certain fatalisme à l’égard des maladies des femmes, que l’on rencontre de nos jours encore chez les gynécologues et chez les chirurgiens. » Ajouter encore le fait que les médecins qui se veulent « spécialistes » de l’âme, de la pensée et du corps des femmes sont eux-mêmes responsables de l’apparition de maladies iatrogènes-. Autrement dit, les spécialistes de l’âme (les prêtres et les gourous), de la pensée (les psychiatres, les publicitaires, les universitaires), et du corps (les médecins et les modélistes), en appliquant simplement les règles de leurs professions, provoquent des maladies et fabriquent des états de stress incompatibles avec le bien-être des femmes0. Les gynécologues se focalisent sur ce qu’ils ne possèdent pas, sur ce qu’ils ne peuvent pas accomplir. Pour cette raison, ils représentent et résument tous les spécialistes des -ologies patriarcales ; ils fournissent des indices importants pour démasquer les schémas démoniaques qui caractérisent le travail d’eux tous. Les -ologistes phallocentriques se regroupent dans leur fixation frénétique sur ce qu’il leur manque (l’énergie biophile)-0, et dans leur indifférence fanatique à l’égard de la destruction qu’ils infligent à l’Autre – les femmes et la « Mère Nature ». Leur fusion fait le Corps Mystique du savoir, qui se résume à la gynécologie génocidaire. Noter que le dictionnaire Robert constate que la gynécologie : « du point de vue pratique comme du point de vue strictement étymologique, est bien à proprement parler, ’la science de la femme’ ». En subvertissant cette science objectifiante, j’emploie le terme libérateur de Gyn/Écologie, afin de décrire la science qui est le processus de méta-connaissance des femmes qui refusent d’être des objets de recherches. La Gyn/Écologie existe par et pour les femmes qui démontent tous les « sciences de la femme » fabriquées par les hommes, afin de tisser les tapisseries cosmiques de notre propre genre. Autrement dit, il s’agit de dé-couvrir et de dé-velopper la toile des relations complexes de vie et d’amour en rapport avec notre propre genre. Ainsi nous, les femmes, habiteront, aimeront et créeront nos Êtres et notre cosmos, ce qui est la dé-possession de nos Êtres, l’entente de l’appel du sauvage, la reconnaissance de notre sagesse, le filage et le tissage des tapisseries cosmiques à partir de la création et de l’effondrement. S’opposant à la gynécologie, réductrice et mutilante, la Gyn/Écologie affirme que tout est lié. Puisque les « o-logies » sont généralement des « corps de savoir » stagnants, il peut paraître, au premier regard, que le nom Gyn/Écologie va à l’encontre du sens du Voyage. Mais une analyse approfondie révèle que ce n’est pas le cas. Car les femmes peuvent reconnaître la force du symbolisme multidimensionnel et gynocentré du « O » . Il représente le pouvoir de notre présence dynamique et encerclante, capable de faire reculer en lui-même le non-être. Notre « O » est totalement autre que rien (ce qui est perversement déformé et inversé dans le roman pornographique Histoire d’O). Comme l’a indiqué Denise Connors, il peut symboliser notre aura, notre O-Zone . À l’intérieur de cette O-Zone dynamique, anti-polluante, purifiante, aura de la conscience gynocentrée, les féministes biophiles ont le pouvoir d’affirmer le principe Gyn/Écologique de base, l’interdépendance. C’est le processus intégral de reconnaissance qui peut faire de la Gyn/Écologie l’O-logie qui prime sur tous les -ologies, celle qui les encercle, qui les dépasse et les transperce, démasquant leur vide. En tant qu’O-logie suprême, la Gyn/Écologie peut réduire à Zéro les façades prétentieuses de toutes les ologies. Elle peut décloisonner le « cours » de leur cheminement en surmontant leurs cercles nécrophiles et leurs processions auto-étouffantes, dans un processus créateur, dans le dynamisme d’une spirale. C’est la Gyn/Écologie des femmes elles-mêmes qui peut fracasser les « champs » fragmentés, se moquant de leurs frontières et de leurs barrières, changeant les noms du savoir en verbes de co-naissance.


LE SOUS-TITRE DE CE LIVRE


Par le sous-titre La Métaéthique du féminisme radical, je souhaite signaler que ce livre s’intéresse à l’Arrière-plan, et plus spécifiquement sur son langage et ses mythes, qui sont masqués par l’avant-scène, par les préoccupations des Pères. Le Robert constate que méta signifie « ’au-delà de’, pour désigner le concept qui ’englobe’, qui ’subsume’ l’autre concept. (exemples : métaphysique, métalangue, métamathématique) » D’autres définitions incorporent : « une transcendance » et nous informent du « sens dynamique de ’se rendre au milieu de’ » et « vers, à la recherche de », d’où « à la suite, derrière ». Ce préfixe « exprime la postérité temporelle, la succession, ce qui est à la fin », ainsi qu’une « logique plus haute ». Malgré l’insipide diction des dictionnaires, on y trouve quelques éléments récupérables. Je dirais que la métaéthique féministe radicale transcende par sa recherche dynamique, « l’éthique », qui est généralement décrite selon une des perspectives patriarcales (plus ou moins équivalentes). Cette « éthique » est fabriquée à partir d’une idéologie, cachée derrière la texture du langage et des mythes mutilants, dont la dissimulation rend encore plus efficace dans sa monopolisation subreptice de la « logique ». De ce fait, les théologiens et les philosophes, particulièrement les moralistes, de l’Occident comme de l’Orient, sont parvenus à effacer les femmes qui s’identifient à Elles-Mêmes. La métaéthique du féminisme radical cherche à dé voiler les coulisses de leur logique, pour atteindre l’Arrière-plan caché. Dans ce sens on peut l’appeler « une logique plus haute (c’est-à-dire plus profonde) ». Il s’agit, bien sûr, d’une nouvelle discipline qui « traite d’une façon critique » la nature, la structure, et le comportement de l’éthique et des moralistes. Cette nouvelle discipline est capable de faire ainsi parce que notre intérêt primordial n’est pas l’éthique masculine des moralistes, mais notre propre Voyage. Ce livre porte sur les mystères du bien et du mal. Bien qu’il se rapproche de l’idée d’« éthique féministe », le qualifier ainsi serait inexact, puisque ce terme ne soulève que des problèmes d’avant-scène. Ce serait comme argumenter pour « l’égalité des chances » à l’intérieur d’une société dont l’existence même dépend de l’inégalité, c’est-à-dire de l’appropriation par les hommes de l’énergie des femmes. S’élancer dans le cosmos libéré, en adoptant la conscience féministe radicale, implique une véritable mutation (comporte)mentale. Dès que les femmes honorent les femmes, que nous nous considérons nous-mêmes comme honorables , les catégorisations phallocratiques du « bien » et du « mal » ne s’appliquent plus. Comme l’a écrit Barbara Starrett, nous sommes en train de développer quelque chose d’analogue à un nouvel organe de la pensée . Ce développement est à la fois catalyseur et guide dans le saut qualitatif à travers les galaxies de l’espace-pensée. Il nécessite une pensée qui quitte les sentiers battus du Bien et du Mal. Aucun des textes tannants d’éthique, de ceux d’Aristote jusqu’à ceux de Paul Ramsey et de Joseph Fletcher, ne peut s’appliquer à l’expansion infinie de l’univers de ce qu’Emily Culpepper a nommé la « gynergie » . En effet, les textes des phallocrates moralistes fonctionnent de la même façon que la pornographie, en accordant une légitimité aux institutions qui détruisent l’Être des femmes. À l’opposé, la métaéthique Gyn/Écologique découvre les profondeurs de notre Être. C’est de la gynographie. Il existe, certes, des textes écrits par et pour les hommes, qui prétendent traiter de la « métaéthique ». Vis-à-vis de ceux-là, la gynographie est de la méta-métaéthique. Car tandis que la métaéthique masculine se veut « l’étude des théories de l’éthique, différenciée ainsi de l’étude de la conduite morale et éthique elle-même » , cela reste essentiellement de la théorie sur la théorie, écrite par et pour les hommes. En outre, ce ne sont que des théories sur des « théories de l’éthique » – entreprise vouée à être infiniment insipide. Par contraste, la Gyn/Écologie n’est guère « métaéthique » au sens des méditations des moralistes masturbateurs sur leurs propres émissions. Nous reconnaissons plutôt que notre vie et notre liberté dépendent de l’omission de ces émissions. Au nom de notre vie et de notre liberté, les métaéthiciennes féministes O-mettent les émissions séminales. En sautant au-delà du patriarcal, vers notre propre Arrière-plan féministe, nous entendons et reconnaissons l’immortelle Métis, Déesse de la sagesse, qui a régné sur toute la connaissance. Selon les mythes patriarcaux, Zeus l’avale alors qu’elle est enceinte d’Athéna, et prétend que Métis demeure désormais dans son ventre afin de le conseiller. En tout cas, les Grecs se mirent à attribuer de la sagesse à ce prototype masculin de cannibalisme. Nous devenons nous rappeler que Métis est, à l’origine, la mère parthénogénique d’Athéna. Dès qu’Athéna renaît de la tête de Zeus, son « parent » unique, elle devient la porte-parole de son maître. Elle s’identifie désormais exclusivement aux hommes, employant des prêtres à la place des prêtresses, encourageant les hommes lors des batailles, prenant constamment parti contre les femmes . La métaéthique féministe radicale signifie à la fois l’enterrement de cette marionnette à Papa, et la dé-couverte de la Métis immortelle. Elle signifie également la dé-couverte de la Fille parthénogénique, l’Athéna originelle, fidèle à son propre genre, à la science et à la sagesse des femmes. Cette dé-couverte implique ce que Catherine Nicholson appelle « la troisième naissance d’Athéna » . En re-naissant, Athéna délaisse sa robititude, se re-tournant vers sa véritable Source, vers Elle-Même. Elle se dérobe ainsi à la Mère-Mâle, qui joue avec la carcasse de sa machine mâle-fonctionnante, sa « Fille » soumise et sotte, sa Poupée détraquée, son automate déglinguée. La métaéthique du féminisme radical signifie simplement que lorsque Zeus, Yahvé et tous les autres sacro-saintes « Mères » mâles tentent de repêcher leurs poupées des décombres de la création patriarcale, nous les femmes dé-couvrons, lors de notre propre Voyage, la Métis et l’Athéna de la troisième naissance : notre Être retrouvé. C’est-à-dire, nous nous assimilons à la Déesse Trinitaire, qui existe, et qui n’existe pas encore.


LA TRADITION DE CE LIVRE : LA HAG-OGRAPHIE



« Hagiographie », terme employé par les chrétiens, signifie : « rédaction des vies des saints » et « biographie excessivement élogieuse ; éloge systématique », et « hagiologie » signifie : « corps de littérature formé par la réunion des ouvrages hagiographiques ». Les deux termes viennent du grec « hagios », saint, sacré. Les femmes en mouvement, les sur-Vivantes, ne peuvent guère s’inspirer des martyrs masochistes de la religion sadospirituelle. Puisque la plupart des écrits patriarcaux qui prétendent traiter des femmes sont soit de la pornographie, soit de l’hagiographie (ce qui revient au même), les femmes s’exercent à rompre avec ces modèles mutilants d’écriture et de « savoir vivre » que leur propose un monde qui a éliminé les écrits gynocentrés. Nos aïeules furent les Grandes Hagardes, éradiquées et effacées de l’Histoire car jugées trop menaçantes par les patriarches qui, malgré leur impuissance personnelle, détenaient le pouvoir public. « Hag » vient de l’ancien anglais pour harpie ou sorcière. Le sens premier et « archaïque » de « Hag », selon le dictionnaire Webster, est « démon de sexe féminin : Furie, Harpie », ainsi que « esprit maléfique ou terrifiant ». (Mais selon qui la Hag est-elle maléfique, pour qui est-elle terrifiante, se demanderont aussitôt celles qui trouveront cette définition d’abord trop négative.) Une troisième définition archaïque renvoie à « cauchemar »-. (Question-clé : la Hag, pour qui est-elle un cauchemar ?) « Hag » signifie également « vieille femme laide ou d’apparence maléfique ». Tant mieux, diront les Hags libérées ainsi du regard masculin. En effet, la beauté des femmes puissantes et créatrices est « laide » selon les critères misogynes de la « beauté ». Le look des femmes gynocentrées est « maléfique » pour ceux qui nous craignent. Quant à « vieille », l’âgisme est une particularité de la société phallique. Pour les femmes qui ont intégré d’autres valeurs, une Crone est celle qui incarne la force, le courage et la sagesse. Pour les femmes qui sont sur la voie de l’Être radical, la vie des sorcières et des Grandes Hags de notre Histoire cachée influence profondément notre propre cheminement. Lorsque nous vivons et écrivons librement l’histoire de notre vie, nous découvrons leur Histoire, pour créer la Hag ographie et la Hag ologie. Contrairement aux « saints » du christianisme, dont la définition même implique qu’ils sont morts, les Hags vivent. En voyageant dans l’espace-temps féministe, nous créons et gouvernons la Hag-ocratie. Gouverner signifie diriger et piloter. Nous apprenons, seules et ensembles, à piloter les navettes spatio-temporelles de notre Voyage. Toute initiative créatrice qui fait avancer les femmes peut être un véhicule du Voyage. L’essentiel est qu’elle soit menée par notre Sorcière intérieure, par notre Hag intérieure. Lorsque nous vivons et écrivons la Hag-ographie, il est important d’admettre que celles qui vivent dans la tradition des Grandes Hags deviendront elles-mêmes hagardes. Mais ce terme, comme tant d’autres, doit être pris au sens radical. Bien que « hagard » soit typiquement employé pour décrire quelqu’un ayant une mine effarée ou égarée, ce n’est pas son sens premier. D’abord utilisé en fauconnerie, il signifiait « sauvage ». Parmi les sens « obsolètes » donnés dans le Grand Robert : « se disait de l’oiseau (faucon, épervier) qui, pris après une ou plusieurs mues à l’état sauvage, restait trop farouche pour pouvoir être apprivoisé (par opposition à l’oiseau niais) ». Ensuite : « qui a une expression égarée et farouche. Œil hagard » Les connotations de pâleur, d’épuisement et d’égarement ne sont évoquées qu’en second lieu. Sous forme nominale, « hagard » possède le sens « obsolète » d’individu « récalcitrant, surtout : une femme qui ne se laisse pas séduire par les galanteries ». L’écriture hagarde appartient aux femmes hagardes, sauvages, trop vieilles ou trop farouches pour être apprivoisées, et surtout de celles qui ne se laissent pas séduire par les galanteries. Elle appartient à la tradition de celles qui refusent de se plier sous les fardeaux des femmes fourbées, celles qui écartent les fourberies galantes, indignes des Hags et des Harpies. Les femmes hagardes ne sont pas séduites par les hommes. Dans la tradition des Grandes Hags, les femmes deviennent Furies, refusant la malédiction des compromis. Les Grandes Hags de l’Histoire, lorsqu’elles ne sont pas éliminées avant l’heure, deviennent des Crones. Les Crones sont des dures à cuire- . Elles sont les Survivantes du Temps des Massacres, ainsi que de la chasse aux sorcières que le patriarcat perpétue encore0. En vivant et en écrivant, des féministes créent et transmettent l’Histoire des Crones. Les femmes qui peuvent s’identifier aux Grandes Crones souhaiteront peut-être appeler notre écriture gyno-historique de la « Crone-ographie » . Nous pourrions aussi appeler cette tradition d’écriture de la Crone ologie. Généralement, « chronologie » signifie : classification selon le moment d’occurrence ou d’apparition (des données, des événements, etc.), et plus spécifiquement, « classification des sites archéologiques ou des cultures protohistoriques en fonction de leur époque ». Puisque l’Histoire des Hags et des Crones est véritablement Protohistorique vis-à-vis de l’Histoire patriarcale – elle la devance aussi bien dans le temps que par son importance – les femmes hagardes considéreront que notre Crone-ologie reflète effectivement notre chronologie. Lorsque nous écrivons, transmettons et créons la Crone-ographie, en étudiant notre propre chronologie Protohistorique, nous démasquons les tromperies de l’histoire patriarcale, pour la rendre obsolète. Les femmes qui refusent d’être séduites par le savoir patriarcal peuvent s’appuyer sur les chroniques des Grandes Crones, aïeules de nos Êtres présents et à venir. Dans la mythologie grecque, la corneille est un oiseau oraculaire. L’affiliation entre les Crones et les énonciations oraculaires est naturelle et évidente. En retrouvant notre tradition de femmes récalcitrantes, nous commençons à entendre nos propres oracles, si longtemps caricaturés comme des « bavardages » de « vieilles corneilles ». Les Hag-ographeuses perçoivent l’hypocrisie hilarante de leur histoire. Mais cette perception est d’abord difficile : comment distinguer des mensonges spécifiques, lorsque l’ensemble n’est que mensonges ? Autrement dit, lorsque tout est bizarre, rien ne semble bizarre. Les Hags sont des femmes qui s’exercent à discerner des liens. Les Hags sont intrépides, jouant gros jeu en sachant qu’il n’y a que Rien à perdre. Elles sont capables de se déchaîner et de rugir, mais elles ne poussent pas de pouffements. « Pouffement » signifie selon le Grand Robert « petit éclat de rire étouffé ». Les dames dédaignées d’elles-mêmes pouffent ; les Hags et les Harpies hurlent. Les femmes-robots pouffent d’elles-mêmes lorsque Papa appuie sur le bouton. Elles titubent lorsqu’il tire sur leur fil. Elles pouffent surtout en voyant le filage des Filleuses, qu’elles sont conditionnées à voir comme des demoiselles détraquées. Les petites Pouffeuses à Papa tentent d’intimider les femmes en quête de grandeur. C’est à cette fin qu’elles sont fabriquées et employées. Il n’y a qu’un seul tabou pour les pouffeuses : c’est rire du Père lui-même, et non pas de ses plaisanteries. Il n’y a rien de comparable au bruit des femmes en train de rigoler pour de vrai. Le rire rugissant des femmes est comme le rugissement éternel de la Mer. Les Hags sont capables de caqueter et rugir d’elles-mêmes, mais on les entend de plus en plus rugir de la blague machiste et monstrueuse qui est le patriarcat, le Club des Mères-Mâles qui n’accouchent que de la putréfaction et de la tromperie. On peut entendre de l’affliction et peut-être du cynisme dans les rires des Hags qui sont les témoins du spectacle du démembrement par les Mères-Mâles (Meurtriers) d’une planète qu’ils ont déjà condamnée à mort. Mais le seul espoir véritable se trouve dans ces rires, car tant qu’on les entend, c’est une preuve que quelqu’un voit claire dans le jeu de la Blague Salace. Cette Hag-ographie est écrite dans cet espoir-là.




DU MUSELLEMENT DES FEMMES AU PRINTEMPS SILENCIEUX



Ceci est un livre extrémiste, écrit dans une situation extrême, écrit dans les marges d’une culture en train de s’autodétruire et de détruire toute forme de vie. L’Arbre de Vie a été remplacé par le symbole nécrophile d’un cadavre cloué sur du bois mort. Dieu-le-Père, insatiable, demande de plus en plus de sacrifices, et les victimes sacrificielles de la religion sadospirituelle sont des femmes. Le sacrifice des femmes exige le musellement des femmes, qui s’accomplit de maintes façons, d’une foultitude de façons. Un exemple typique en est la Fragmentation du Soi, instaurée par ceux qui détiennent le pouvoir patriarcal et internalisé par ses victimes, donc appliquée aussi à l’intérieur de la caste subordonnée (l’ensemble des femmes). Les exigences d’usage d’une grammaire irraisonnée muselle et isole les femmes. La Fragmentation du Soi s’effectue, de façon subliminale et subreptice, à travers les pronoms avec lesquels nous apprenons à parler de Nous-Mêmes. L’histoire singulière du pronom féminin anglais (« she »), introduit vers le XVe siècle, est révélée par Julia Stanley et Susan Robbins. Avant cette introduction tardive, le pronom masculin (« he ») signifiait également le féminin. Ensuite, « she » s’appliquant uniquement à une femme, « he » s’est masculinisé, tout en prétendant inclure encore le féminin. Le bouleversement historique dans l’usage des pronoms ne fut pas sans conséquences : Le pronom féminin désigne toujours le sexe féminin _ tandis que le pronom masculin désigne à la fois le sexe masculin et tout être humain. Le langage patriarcal, à travers le système pronominal de l’anglais, a élargi le concept du masculin pour inclure toute l’humanité, tout en réservant le féminin pour « l’Autre », implicitement inhumain. Toute personne ayant intériorisé un tel langage intériorise inconsciemment les valeurs sur lesquelles repose ce système, et par là réaffirme à son tour les présupposés culturels et sociétaux si essentiels pour maintenir la structure patriarcale du pouvoir .


(La langue française a subi vers la même époque, elle aussi, l’usage mutilant du masculin pour « inclure » le féminin-.) La prise de conscience (nécessaire) de l’ambiguïté du pronom masculin ne laisse pourtant apercevoir que l’avant-scène des techniques grammaticales du musellement. Ce serait une erreur de se focaliser sur le pseudo-inclusif « l’homme » tout en présumant que des termes « neutres » sont véritablement inclusifs ou sans genre (ce qui est contredît par des locutions telles que « deux médecins et une femme », « femme-écrivain »…). De même, on aurait tort de se focaliser exclusivement sur la troisième personne du singulier. Comme l’a montré Monique Wittig, le pronom « je » dissimule l’identité sexuelle de la locutrice ou de l’écrivaine. « Je » la trompe, en l’obligeant à s’inscrire dans un langage tenu par les hommes. En employant ce pronom, elle risque d’oublier la « elle » enterrée sous le peudo-inclusif « lui ». En fait, la femme qui dit « je » est à tout moment étrangère à son propre discours. Elle est fragmentée par la nécessité, pour parler et pour écrire, de s’insérer dans ce langage masculin . La fragmentation du « je » brise aussi notre capacité à Voir, à Savoir et à Sentir. De cette façon, la Voix Intérieure du Soi est mutilée, tandis que la voix extérieure babille dans des langues étranges et aliénantes. Et lorsque le Soi tente de puiser sa parole dans ses propres profondeurs, les Pères proxénètes des paroles essaient de l’étouffer et de l’enchaîner dans leur propre jeu. Les femmes sont muselées et fragmentées par l’implantation de peurs. Ces peurs fabriquées et inoculées fonctionnent de manière analogue aux électrodes implantées dans le cerveau d’une victime (« patiente ») afin de la manipuler par télécommande. Il s’agit d’une sorte de manipulation « silencieuse » (aussi silencieuse qu’appuyer sur un bouton). Les femmes peuvent se sentir délivrées de certaines peurs (« libérées »), puis se plier à l’emprise subreptice de ces peurs, par des réflexes conditionnés. Une brève analyse des réponses à quelques-unes de ces peurs instillées suffira pour démasquer les méthodes de manipulation « silencieuse » : il s’agit de museler la voix de l’Être profond des femmes, tout en permettant à l’être ersatz « libéré » de babiller en toute liberté. Le cliché « Elle n’a aucun sens de l’humour » _ appliqué par les hommes à toute femme indocile _ est une des « électrodes » implantées, dissimulée juste assez profondément dans l’avant-scène vulnérable de la psyché des femmes pour pouvoir diriger notre énergie contre nous-mêmes. Le commentaire est sournois, insidieux. Insipide et prévisible pour celles qui voient clair, il est dévastateur pour celles qui le prennent à la lettre. Le problème est que la victime peut voir clair dans cette fourberie grossière, sans pouvoir s’empêcher de tomber dans ses pièges. Le fait que cette tactique soit employée surtout contre les femmes les plus spirituelles, rejetées comme virulentes, est parfaitement conforme aux schémas patriarcaux. Dieu-le-Père est le Père des Mensonges et affectionne les mensonges les plus flagrants.. Dans le Pays des Pères, les mensonges les plus flagrants sont les plus crédibles, étant les plus conformes au schéma général de croyances bizarres. Notre capacité à vaincre chacun des mensonges-provoqueurs-de-peurs dépend de notre capacité à comprendre les mécanismes d’ensemble. La Gyn/ Écologie exige un effort constant pour reconnaître les liens cachés. Il s’agit de saisir la totalité du Mensonge qui est le patriarcat, pour détisser sa toile de tromperie. Puisque la complexité de intégrité authentique lui fait défaut, le patriarcat n’a aucune intégrité véritable. Dès que nous osons faire face au « système », en discernant ses mécanismes, il se détricote de lui-même. De plus, puisque le « système » dépend entièrement de l’expérience qu’il mutile et renvoie, voir clair dans le jeu du patriarcat nous apprend à connaître l’Arrière-plan : notre intégrité, énergie et Voyage volées. Devenues conscientes des peurs instillées et de la façon dont elles garantissent l’obéissance des femmes, nous détectons de plus en plus facilement leurs fonctions répétitives. Lorsque nous isolons et examinons nos peurs, il devient évident que pour surmonter chacune d’elle, il faut la voir dans son contexte, inscrite dans l’ensemble du Système. Examinons, par exemple, la peur installée de devenir comme sa mère (matrophobie) . Beaucoup de filles à qui répugne le sort réservé à leur mère tombent à leur tour dans le piège sous une forme qui en semble l’antithèse, mais qui n’est en fait qu’une légère variante du même mal-être (la vie, par exemple, d’une Cover-Girl comparée à celle d’une ménagère austère). Les peurs instillées d’être étiquetée « malade », « égoïste », ou « sans attrait sexuel » fonctionnent toutes de façon semblable. La victime qui ne peut pas nommer la maladie répondra aux symptômes, effaçant son propre Soi pour devenir insipidement « normale », mortellement « altruiste », et sottement « séduisante ». La peur de l’étiquette « lesbienne » a condamné beaucoup de femmes au mariage, à l’asile, et _ ce qui est encore pire _ à la normalité débilitante et écrasante. Elle en a condamné d’autres à participer aux manifestations de type « gay pride » organisées par et pour les hommes, conformes aux attentes de la société hétérosexuelle ; aux accouplements hommasse-gouine sur le modèle du mariage ; à singer les obsessions des pornographes, proxénètes et prêtres. Les Lesbiennes, Filleuses, Amazones et Survivantes ne peuvent vaincre les peurs implantées qu’en détectant les stratégies du complot fomenté par les phallocrates. Filer, Dé-couvrir, Survivre, c’est quitter les ombres pour une plénitude de lumière qui réduit à l’invisibilité et à l’impuissance les « spots » des obsessions patriarcales. Éclairées de l’intérieur, nous connaissons et transmettons nos propres étincelles d’intuition. Nous voyons clair dans les fantasmes masturbatoires liés à de fausses lesbiennes qui se pelotent dans Playboy pour le divertissement d’un public masculin. L’Être les expulse avec d’autres « idées séminales » implantées. L’image de la geôlière hommasse, la vieille fille « rejetée », la mauvaise mère, la mariée-bunny, la Femme Comblée _ autant de peurs implantées et entremêlées qui ne disparaîtront que lorsque nous oserons à la fois faire face à leurs intrications, et identifier notre Être. Le démusellement des femmes est un acte extrême, une série d’actes extrêmes. Rompre notre silence signifie vivre dans le courage d’exister. Ça signifie la dé-couverte de nos sources, de notre printemps ; ça signifie la retrouvaille de notre résistance naturelle, resurgissant dans la vie, la parole, l’action. La biologiste Rachel Carson publia, déjà en 1962, un livre intitulé Printemps silencieux. Prophétisant le désastre écologique, elle était en avance sur son époque. Son livre a été accueilli avec beaucoup de bruit et de blabla, mais en dépit des récompenses et des éloges, pour l’essentiel passé sous silence. La malédiction d’Apollon (le « dieu de la vérité ») stipula que la Cassandre mythique ne soit jamais écoutée lorsqu’elle prophétisait la vérité. De même, Rachel Carson, moins crédible à cause de son sexe, fut l’objet d’une attention superficielle et d’une inattention profonde. Les écologistes de nos jours maintiennent encore un silence malhonnête en refusant de reconnaître son importance. Entre temps, les leaders nécrophiles de la société phallotechnique poursuivent leurs programmes d’empoisonnement planifié de notre planète, et les printemps deviennent de plus en plus silencieux. Je ne suggère pas que les femmes ont la « mission » de sauver le monde d’un cataclysme écologique. Je n’appelle certainement pas au sacrifice de nos Êtres au service du mouvement mâle-dirigé pour « l’écologie ». J’affirme plutôt que celles qui possèdent le courage de rompre le silence à l’intérieur d’Elles-Mêmes trouvent une nouvelle Source, pour créer et chanter un nouveau Printemps. Ce Printemps à l’intérieur et entre Nous-Mêmes rend possible l’intuition de l’Être que Janice Raymond a appelé l’intuition de l’intégrité . Grâce à cette intégrité active et intuitive, nous commençons à voir clair dans les renversements insensés qui ont paralysé nos pensées. Elle nous encourage à dénoncer les « textes », sacrés et séculaires qui ont mutilé nos cerveaux avec leurs « réponses », avant que ne puissent naître nos propres questions, nos propres quêtes. La dé-couverte de notre Source intérieure nous encourage à poser les bonnes questions. C’est par là qu’il faut commencer. L’espoir qui jaillit lorsque le silence imposé aux femmes _ le silence qui nous brise _ est lui-même brisé, est l’espoir de sauver nos Êtres. Il s’agit de nous délivrer Nous-Mêmes des Péchés des Pères, et de poursuivre notre chemin. Cette Source de méta-être chez les femmes est si puissamment attirante pour notre propre genre (le genre Féminin), que nous le communiquons sans même nous en apercevoir. Ainsi en brisant le silence imposé, nous aidons d’autres prisonnières du patriarcat, dont les tendances biophiles n’ont pas été complètement anéanties ou étouffées, à faire le pas. L’objectif n’est pas de sauver la société, ni de se focaliser sur la fuite (qui fait regarder en arrière), mais de libérer la Source du méta-être. Pour les habitants de Babel, cette Source de parole vivante sera inintelligible. Si elle est entendue, elle sera rejetée comme pur bavardage ou de simples grognements de Crones démentes. Tant mieux, dira le chœur des Crones, laissé libre de composer notre propre rhapsodie et d’entendre notre propre harmonie, l’harmonie des sphères.



L’INTENTION, LA MÉTHODE ET LE STYLE DE CE LIVRE


Écrire ce livre est une action féministe, ce qui est problématique. Un livre, n’est-ce pas par définition une « chose », une pensée, imaginaire et parole réifiées ? Voici un livre entre mes mains : figé, solide. Peut-être _ je l’espère _ son auteur n’a plus exactement la même perspective. Le livre représente, au moins en partie, son passé. Le dilemme chez l’écrivaine Voyageuse est réel, mais le problème réside surtout dans la manière dont les livres sont perçus. S’ils sont perçus, utilisés et idéalisés comme textes sacrés (tels que la bible ou les écrits du président Mao), il est évident que les idolâtres seront fixés sur une roue qui tourne sans avancer. Ils patinent comme des roues sur la neige _ ce qui ne ressemble aucunement aux spirales du parcours féministe. Ce n’est pas en rejetant l’instruction et l’intellect que nous pourrions éviter leur « manège ». En voulant à tout prix s’échapper de la futilité des études et des recherches patriarcales, nous tombons dans le piège du « féminisme » anti-intellectuel. Il faut que notre cristallisation créative puisse se manifester par des œuvres, y compris des livres. Comme des boules de cristal, Globes Lumineux, les œuvres nous aident à prévoir l’avenir et à dé-couvrir le passé ; en transformant les faits cachés en événements reconnus, donc exposés à notre réflexion critique, elles inspirent de nouvelles visions. Cette cristallisation créative est une traduction du cheminement féministe, qui transforme en chrysalide nos rencontres avec l’inconnu . Le processus d’écriture, de métamorphoser et de filer fait lui-même partie du voyage, et la chrysalide – l’incarnation en mots de l’expérience vécue _ est une réalité organique et fluctuante. C’est la transmission de nos transitions. Le cheminement féministe doit devenir rigoureux (dans les actions, les paroles, les œuvres de toutes sortes). Afin que nous puissions re-joindre le corps démembré de notre héritage, bénéficier de critiques lucides, et cesser de reproduire les mêmes erreurs, le voyage nécessite le courage de créer, pour que. L’effacement de notre tradition par le patriarcat nous oblige à redécouvrir ce que nos aïeules savaient déjà et à tomber dans les mêmes pièges. L’image de la Hag-ographie créative, lorsque déformée par le miroir du patriarcat, devient un corps de savoir stérile, qui ne fait que re-chercher et re-couvrir « l’histoire des femmes ». Dans la mesure où ce livre est fidèle à sa motivation initiale, il est une réfutation écrite du rite des re-cherches rigides. Il s’inscrit dans le voyage métapatriarcal des femmes. J’espère qu’il fera plus que « survivre » comme nom et objet, et qu’il filera comme verbe, comme manifestation gynocentrée du Verbe Intransitif. Ailleurs, j’ai préconisé, dans la mesure où la Méthodolâtrie des disciplines patriarcales tue la pensée créative, le crime de Méthodicide. Le raisonnement caractéristique des universités, circulaire et banal, est une caricature de mouvement. Leurs « produits » ne sont le plus souvent qu’un ensemble de miroirs déformants, dont les reflets sont rendus plausibles par les mécanismes de la camaraderie entre mecs. Dans les marges des universités mâle-centrées existe néanmoins une floraison de pensée gynocentrée. La Méthode Gynocentrée exige non seulement le meurtre des méthodes misogynes (l’exorcisme intellectuel et affectif) mais aussi un élan extatique que j’ai appelé de la cerebration ludique : « libre parcours des intuitions à travers notre propre espace, d’où nait une pensée vigoureuse, informée, multidimensionnelle, indépendante, créative, irréfutable. » Cette pensée surgit des expériences vécues de méta-être. « Le méta-être est le verbe qui exprime les dimensions de profondeur dans tous les verbes, tels qu’intuiter, raisonner, aimer, imaginer, faire, agir, ainsi que l’en-courager, l’espérer, et le jouer qui sont toujours présents lorsqu’on vit pour de vrai. » L’écriture gynocentrée implique le risque. Puisque le langage et le style de l’écriture patriarcale ne peuvent simplement pas contenir ou porter l’énergie de l’exorcisme et de l’extase chez les femmes, dans ce livre j’invente, dé-couvre, re-joint. Parfois j’invente des mots (tels que gynesthésie pour la synesthésie des femmes). Souvent je démasque des mots trompeurs en les divisant pour proposer des sens alternatifs à leurs préfixes (par exemple, re-couvrir signifie littéralement « couvrir de nouveau ». Je démasque aussi les renversements cachés, souvent en employant les sens moins connus ou « obsolètes » (par exemple, charme pour évoquer le pouvoir des sorcières). Parfois j’invite simplement la lectrice à entendre les mots d’une nouvelle façon (en-chanter, par exemple). Lorsque je joue avec les mots je le fais attentivement, prêtant une profonde attention à l’étymologie, aux nuances variées, au sens « archaïques » de l’Arrière-plan et aux associations subliminales. Il existe des néologismes créés par des femmes que je choisis de ne pas employer pour diverses raisons. Parfois je rejette des mots que je trouve inauthentiques car ils estompent la présence des femmes et masquent la réalité de notre oppression (« président-e », par exemple) . Dans d’autres cas mon choix relève d’un jugement intuitif (ma décision de ne pas employer « herstory », par exemple)-. Parfois, j’ai été consciente que mon écriture était sur le point de se muer en allitérations lyriques. Alors, les mots eux-mêmes semblent prendre vie. Ils semblent vouloir briser les chaînes de l’usage conventionnel, pour briser le silence imposé sur leurs propres Arrière-plans. Ils deviennent palpables, puissants, en ayant assez de ce que je les « utilise », ils appellent à un renversement des rôles-. Je deviens leur porte-parole, et si je ne réussis pas toujours à transmettre leur sens profond, c’est probablement parce que je j’ai pas encore assez développé les labyrinthes de mon oreille intérieure. Il a fallu également prêter attention à l’usage des pronoms, notamment au choix entre nous et elles pour désigner les femmes. Ailleurs, j’ai mis l’accent sur l’importance du pronom nous, en évitant le elles « objectif ». Évidemment, l’usage de nous serait parfois absurde _ en parlant des femmes de la Grèce antique, par exemple. Mais il y a aussi des occurrences où j’ai dû « jouer à l’oreille » l’usage des pronoms. En voyageant, et à mesure qu’augmentent les risques qu’implique le féminisme radical, il devient clair qu’il existe des femmes, même parmi celles qui se considèrent comme « féministes », avec lesquelles je ne ressens pas suffisamment d’affinités pour employer le pronom nous. Parfois, quand la distinction entre nous et elles n’est pas évidente, je suis confrontée à des choix difficiles. Puisque les pronoms sont à la fois politiques et profondément personnels, ils transmettent des messages significats. Bien que beaucoup de personnes ignorent, en écrivant et en lisant, ce pouvoir pronominal, des messages subliminaux sont transmis et reçus. Parfois choisir entre nous et elles permet d’affirmer une solidarité ou une séparation vis-à-vis de certains rôles ou comportements. Il arrive aussi que j’utilise ces deux pronoms de façon interchangeable, pour désigner un même sujet ; il s’agit simplement de « jouer à l’oreille », pour maintenir un certain équilibre. Mon emploi des majuscules est « irrégulier », plutôt conforme au sens qu’à l’usage standard. Par exemple, je mets toujours une majuscule à Filleuse, tout comme on le fait habituellement pour Amazone. Je mets une majuscule à Lesbienne lorsque je l’emploie dans le (bon) sens gynocentré, une minuscule lorsqu’il se réfère à la version mutilée par les hommes et reflétée dans les médias. Soi prend la majuscule lorsqu’il désigne la voie dynamique et authentique des femmes, tandis que son ersatz, sa coquille vide imposée et intériorisée, reçoit une minuscule. L’Arrière-plan, sanctuaire du Soi, mérite un grand « A », tandis qu’un « a » suffit à l’avant-scène. Mon objectif est de transmettre de façon lucide et convaincante le sens souhaité, sans avoir à créer ou à suivre une règle rigide. Ainsi, lorsque j’écris État de Possession, les majuscules indiquent qu’il ne s’agit pas de condition personnelle, intériorisée, mais de paradigme social. Parfois, je choisis de ne pas mettre de majuscule bien qu’elle serait exigée par les conventions d’usage. La lectrice comprendra pourquoi, lorsqu’elle rencontre des expressions telles que le dieu patriarcal (à la place de Dieu le Père). Je n’ai aucun besoin de mettre une majuscule systématiquement à chrétien ou à dieu ; je la réserve plutôt pour Crone et Déesse. Il est évidemment question non seulement de « goût » mais aussi d’évaluation. Généralement, ça ne vaut pas la peine de changer les noms propres qui prennent conventionnellement la majuscule. Ainsi je laisse leurs majuscules conventionnelles à des termes tels qu’Apollon, Christ et Zeus, car ce serait dépenser trop d’énergie que de se soucier de telles questions. Or, comme l’a commenté Gertrude Stein, « Parfois on sent qu’Italiens doit être écrit avec une majuscule et parfois avec une minuscule ; on peut en dire autant de presque tout. » En règle générale, je ne mets pas les termes féminin et masculin entre guillemets. J’emploie ces termes pour me référer aux rôles, stéréotypes et caractéristiques essentiellement mutilateurs de l’Être, ainsi que de sa voie et de son environnement . Par exemple, si masochiste est utilisé comme synonyme de féminin, cela ne reflète aucunement la réalité profonde du Soi, mais plutôt les masques qu’emploie le patriarcat pour l’étouffer. Il y a également la question des sources. La source première de ce livre est le vécu des femmes, du passé et du présent. Les sources secondaires sont des textes écrits par des hommes, dans plusieurs domaines. Je les emploie de diverses façons. Parfois, pour exposer leur limites, pour révéler et exorciser leurs mensonges. Parfois je les utilise comme points de départ. Je n’oublie jamais que la plupart de ces livres et articles sont écrits aux dépens des femmes dont les énergies sont vampirisées, les idées volées sans scrupules et sans vergogne. Les « remerciements » d’Edwin Newman dans Strictly Speaking annoncent la couleur d’une façon juste un peu plus évidente que d’habitude : Ce livre est dédié à ma femme et à ma fille. Les contributions de ma femme ont été si nombreuses et si variées qu’il n’est pas possible d’en dresser la liste. Sans elle, ce livre n’existerait pas. Ma fille a fourni maintes suggestions, beaucoup d’encouragements et des années de tolérance envers mon sens de l’humour, bien au-delà de ses obligations. L’idée de ce livre vient de Jeanette Hopkins, qui l’a également corrigé. Carol Bok l’a tapé et a effectué les recherches nécessaires. À toutes deux, mes profonds remerciements. Mary Heathcote a été une secrétaire de rédaction inestimable.

Comme l’a observé Andrée Collard à propos des auteurs du sexe masculin : « Il copie ses idées à elle, et en plus c’est lui qui possède le copyright. » . Enfin, je dois ajouter qu’en utilisant des sources masculines, je n’ai en aucun cas agi comme « disciple » qui cite une autorité. J’ai essayé d’utiliser convenablement le matériel disponible dans les conditions actuelles, tout en déplorant, comme le devrait toute chercheuse, d’avoir à recourir à de telles re-sources secondaires.


NOMMER L’ENNEMI


Ce livre sera certainement accusé d’être dirigé « contre les hommes ». Tous les écrits féministes, même les plus circonspects et les plus conciliants, reçoivent cette étiquette. Ce cliché rebattu sert à assourdir, abrutir, et brouiller les pistes. Il rend difficile d’entendre ce que disent les féministes radicales, même parfois entre nous. Les femmes et tout ce qui nous est proche _ la terre, la mer, la voûte céleste _ sont l’objet d’attaques réelles mais non reconnues, victimes du patriarcat qui les cible comme l’Ennemi lors de toutes ses guerres et dans toutes ses professions. Des œuvres féministes fournissent d’abondantes preuves de misogynie chez les autorités de tout domaine et de toute société dominante, à travers les millénaires de patriarcat . Des féministes ont également écrit extensivement et concrètement sur les viols commis par des professionnels, allant des militaires jusqu’aux gynécologues . La « coutume » d’immolation des veuves en Inde (sati), le rituel chinois du bandage des pieds, la mutilation génitale des fillettes en Afrique (encore pratiquée dans vingt-six pays), le massacre des femmes dites sorcières dans l’Europe de la « Renaissance », le gynocide sous le couvert de la gynécologie et de la psychothérapie américaines _ ce sont des réalités documentées, accessibles dans les tomes et tombes (bibliothèques) de la recherche patriarcale . Les informations contemporaines sur la monstruosité des tournantes, la violence conjugale, la lobotomisation ouverte et subliminale _ tout cela existe . Que pourrait donc signifier l’étiquette « contre les hommes » lorsqu’appliquée aux œuvres qui exposent ces faits et qui invitent les femmes à se libérer d’Elles-Mêmes ? L’objectif des étiqueteurs n’est évidemment pas d’être rationnel, ni d’ouvrir un processus de réflexion, mais plutôt d’empêcher de réfléchir. Ils espèrent bien que cette étiquette, en faisant appel à l’émotion, réveillera les peurs implantées dans tous les pères et tous les fils, paralysant nos cerveaux. Car un livre « anti-hommes », c’est le blasphème suprême. Ainsi des femmes sont encore intimidées par l’étiquette « contre les hommes ». Certaines ressentent le besoin erroné d’établir des distinctions du style « je ne suis pas contre les hommes, mais contre le patriarcat ».

Le courage d’être logique _ le courage de nommer _ nécessiterait que nous admettions, nous-mêmes, que ce sont les hommes, uniquement les hommes, qui inventent, planifient, dirigent et rendent légitime le patriarcat. Le patriarcat est la patrie des mâles ; c’est la Terre des Pères ; et les hommes sont ses agents. La résistance principale à la reconnaissance de cette évidence est résumée dans Sisterhood is Powerful : « Penser que notre homme fait exception et que, de ce fait, nous sommes exceptionnelles parmi les femmes » . Il est dans l’intérêt des hommes (selon la façon dont ils perçoivent leurs intérêts dans le patriarcat), et _ de façon superficielle mais suicidaire _ de beaucoup de femmes, de cacher ce fait, surtout à elles-mêmes. Ceux qui emploient l’étiquette anti-hommes sont intellectuellement et moralement bornés. Malgré toutes les preuves des attaques contre les femmes, considérées comme projections de l’Ennemi, ces accusateurs demandent sardoniquement : « Pensez-vous vraiment que l’ennemi ce sont les hommes ? ». Ce renversement est si profondément implanté que les femmes _ et même des féministes _ sont intimidées au point de se duper elles-mêmes, pour devenir la seule catégorie d’opprimés conscients de l’être, mais incapables de nommer leur oppresseur. Elles citent plutôt d’obscures « forces », « rôles », « stéréotypes », « contraintes », « attitudes », « influences ». Cette liste n’est pas exhaustive. L’essentiel est qu’aucun agent n’est nommé _ seulement des abstractions. En fait, nous vivons dans une société profondément anti-femmes, une « civilisation » misogyne dans laquelle les hommes s’allient pour faire de nos des victimes, nous attaquant comme personnifications de leurs propres peurs paranoïaques et comme l’Ennemi. À l’intérieur de cette société ce sont les hommes qui violent, qui sapent l’énergie des femmes, qui refusent aux femmes le pouvoir économique et politique. Se permettre de comprendre et de nommer ces faits signifie accomplir des actes anti-gynocidaires. Agir ainsi, traversant les labyrinthes de la société misogyne, nécessite de nommer et de surmonter les obstacles érigés par ses agents mâles et ses instruments potiches femelles. Cristallisation créative du mouvement au-delà de l’État Patriarcal de Paralysies, ce livre est un acte de Dé-possession ; et ainsi, pour aller au-delà des limitations de l’étiquette anti-hommes, il est Absolument Anti-androcratique, Abominablement Anti-Mâle, Furieusement et Définitivement Gynocentré.


LA (CARTO)GRAPHIE DE CE VOYAGE


En Occident comme en Orient, les récits traditionnels des Voyages dans l’Autre-monde décrivent les seuils à travers lesquels l’âme doit passer. L’âme est obligée de dire les mots justes afin d’apaiser les gardiens de chaque Passage . Comme je l’ai suggéré par ailleurs, en voyageant dans l’Autre-monde méta-patriarcal, nous nous confrontons avec les pouvoirs démoniaques du patriarcat qui prennent des formes fantomatiques (c’est-à-dire, difficiles à discerner) et fonctionnent comme des gaz toxiques. Dans la connaissance de Nous-Mêmes, nous puisons le courage nécessaire pour dénoncer, à chaque passage, les démons. En effet, dès qu’on prononce leurs noms, ces démons s’écroulent. Autrement dit, les gaz se condensent en une flaque d’eau boueuse. Nous pouvons voir ces gardiens démoniaques comme des personnifications des Huit Péchés Capitaux des Pères. D’une manière significative, le Mensonge n’est pas cité dans la liste traditionnelle des « Péchés Capitaux ». Il s’agit de masquer dans la « moralité » mâle-faite son propre péché mortel fondateur, car le Mensonge y est omniprésente. Il nous fait tourner sottement en rond. Il séduit et assomme nos Êtres ; il fragmente et fige notre Voie, en permettant aux Pères de se nourrir de l’énergie volée aux femmes. Les Parasites Paternels cachent cette vampirisation de l’énergie des femmes derrière des postures mensongères qui prennent la forme de Processions (religieuses, militaires, judiciaires, académiques…). Pour cette raison, je choisis le terme Processions pour nommer le Mensonge des Pères. À chaque virage, les Voyageuses de ce livre rencontreront des Processions de Démons qui portent des masques protéiformes. Nous les exorcisons, expulsant leurs mensonges de nos pensées, les écartant de notre Voie Extatique. Les Processions déguisent les Péchés Capitaux, mais les exposent également. Le Mensonge qu’elles engendrent agglomère les Péchés, les renversant, les présentant comme des Vertus. La liste suivante, dont l’aspect incantatoire n’est pas dû au hasard, rebaptise les Huit Péchés Capitaux des Pères (bien que toute liste soit nécessairement linéaire, il est évident que ces mâle-fonctions sont entrelacées, et se nourrissent mutuellement) :



Processions

Le péché Fondamental de la Phallocratie est le Mensonge _ l’obstruction de la voie par des processions patriarcales, qui sont des images de miroir, figées, de la Voie du Filage.


Professions

Les professions patriarcales, parangons de l’Orgueil mortel, immobilisent et condensent l’action de connaître, pour établir à sa place une chose mystifiante : le « corps » (cadavre) de savoir.


Possession


L’Avarice androcratique résume la possession démoniaque qu’exercent les hommes sur l’esprit et sur l’énergie des femmes, rendue possible non seulement par des moyens politiques et économiques, mais plus profondément à travers des mythes masculins.


Agression


La violence des hommes (qui est habituellement préméditée) est mal (mâle) nommée Colère. Le fait que les femmes sont l’Ennemi contre lequel le patriarcat mène toutes ses guerres, et dont il étouffe la colère justifiée, est ainsi masqué.


Obsession


À la base de la Luxure masculine, sa conscience de l’intégrité étant brisée, se trouvent l’objectification et l’appropriation des sexes féminins, qui génèrent les rôles sexués, soutenus par les religions sado-spirituelles.


Assimilation


La Gloutonnerie gynocidaire s’exprime par le vampirisme et le cannibalisme, se nourrissant de la chair, du sang et de l’esprit vivants des femmes, pendant que les potiches servent à camoufler le massacre.


Élimination


De façon prévisible, l’Envie misogyne cherche à éliminer toute femme identifiée à Elle-Même, en re-concevant et en ré-formant des femmes en « Athénas » complices.


Fragmentation


La Paresse patriarcale assujettit les femmes, dont la créativité est anéantie par des travaux manuels forcés et par la duperie des activités bénévoles honorables, en réalité serviles, qui obligent le Soi à se sombrer dans des « occupations féminines ».





Chacun de ces Péchés des Pères est plus qu’un ensemble d’abstractions. Chacun est incarné dans les institutions du patriarcat et chez ceux qui inventent, contrôlent et justifient ces institutions. Le Voyage du devenir, centré sur Soi, passe au-delà du « royaume de dieu » qui occupe le terrain entre nous et notre propre Arrière-plan ; en route, les incarnations démoniaques du Mensonge doivent être nommées et démasquées. Dépasser ces vigiles vigilants n’implique pas que le Voyage soit de tout repos. Se libérer de leurs labyrinthes exige qu’on les traverse en filant sans arrêt, de maintes façons créatives. Il est impossible d’attribuer une fois pour toutes un nom simple aux démons ; leurs noms sont légion. Leurs litanies lubriques incessantes sont comme des passages d’Écriture Non-Sainte, renfermant des strates de Mensonge imperceptibles toutes à la fois. Au fur et à mesure que nous apprenons à nommer nos Êtres, à devenir Nous-Mêmes, elles deviennent de plus en plus perceptibles. L’avènement extatique des Filleuses qui dé-couvrent le labyrinthe de leur propre déferlement et devenir est concomitant à l’exorcisme démystifiant. Chercher la sortie des labyrinthes mâle-faits n’est pas simplement une étape préliminaire du voyage. Nous trouvons en même temps la voie du Voyage Extatique et Labyrinthique des Survivantes. Dans ce llivre, je baliserai et décrirai ce voyage de filage démystifiant. C’est-à-dire, je balaierai les « impasses » du dédale des dirigeants, pour révéler les Passages de la Voie Labyrinthique de l’Extase. Je m’intéresserai à la dé-couverte des Processions des Pères et à la façon de s’en détacher. Le Voyage impliquera également des affrontements avec les démons que sont les sept autres Péchés Capitaux. Tout comme les démons apparaissent et réapparaissent à diverses étapes, essayant de barrer notre chemin, ces affrontements sont récurrents mais imprévisibles. Le Voyage de ce livre traverse trois Passages. Le style, le mouvement et le langage de l’exploratrice se modifient en fonction du terrain. Le Passage premier se caractérise par l’exubérance de la dé-couverte, lorsque la Voyageuse transperce les barrières faites de mythes obsolètes, ennemis de la perception. Elle est enchantée de voir derrière la colline et de tous côtés, lorsque sa vision s’élargit et s’approfondit. Le Passage deuxième est plus sobre, car l’Exploratrice se concentre sur les Ennemis Mutilateurs de l’Être des femmes, dans leurs postures multiples de Perversions Exhibitionnistes. L’intensité augmente lorsqu’elle repère les pièges mortels dressés par les trappeurs, analysant les atrocités archétypales afin de démasquer l’intention meurtrière des marchands de mort. Dans le Passage troisième, ayant perçu l’intention des maîtres du jeu gynocidaire, l’Exploratrice avance plus profondément dans l’Autre-monde, qui est son propre espace-temps. Son style reflète sa nouvelle capacité à reconnaître leurs véritables intentions derrière les manifestations apparemment innocentes et simplement familières (leur courtoisie, leur aide, leurs soins, leur savoir-vivre, leur romantisme, leur respect, leurs récompenses, leurs bienfaits, leurs bénédictions, leur amour). Cette nouvelle connaissance _ cette vision démystifiante _ encourage à inventer de nouveaux langages de l’Être : Sortilège, Illumination et Tissage. Mon balisage et ma description sont inspirés par de nombreuses sœurs devancières. Toutes sont des « contemporaines » dans le seul sens qui nous intéresse ; en dehors des siècles et des siècles du patriarcat, nous retrouvons notre propre réseau de communication. Toutes celles qui définissent leur propre Vie, s’opposant au Mensonge de l’histoire patriarcale, sont des Voyageuses. Nous appartenons toutes à la même ère, où chacune est la devancière des autres. Ici, dans ce volume, mon balisage descriptif s’inspire particulièrement des mots de notre devancière Virginia Woolf qui, dans son livre profondément anti-patriarcal Trois Guinées, demande : Que sont ces cérémonies et pourquoi devrions-nous y participer ? Quelles sont ces professions et pourquoi devrions-nous y gagner de l’argent ? Où, en bref, nous conduira-t-elle cette procession des fils d’hommes cultivés ?




Dans ce livre prophétique des années 1930, Woolf révèle l’absurdité de toutes les professions, qui affichent par leurs processions le Mensonge, la morbidité et le manque de sens collectifs. Elle nous conseille de « briser le cercle, ce cercle vicieux, cette ronde qui tourne autour et autour et autour du mûrier, de l’arbre de la propriété, l’arbre empoisonné de la prostitution intellectuelle » . Le cercle (l’anneau) de processions et de professions est lié à la possession. À propos du dilemme des femmes, Woolf écrit : Derrière nous, s’étend le système patriarcal avec sa nullité, son immoralité, son hypocrisie, sa servilité. Devant nous, s’étendent la vie publique, le système professionnel, avec leur passivité, leur jalousie, leur agressivité, leur cupidité. L’un se referme sur nous comme sur les esclaves d’un harem, l’autre nous oblige à tourner en rond, telles des chenilles dont la tête rejoint la queue, nous oblige à tourner tout autour de l’arbre sacré de la propriété. Nous n’avons de choix qu’entre deux maux.




C’est vrai, et chacun fait partie du même système de possession patriarcale, dont la propriété principale est la vie des femmes. L’écriture-voyage de ce livre passe et file à travers le dédale phallocratique. Mais l’Autre Côté de ce Voyage dans l’Autre-monde est constamment dé-couvert. C’est le côté extatique, qui s’exprime par divers langages : Sortilège, Illumination, Tissage. Bien qu’il n’y ait aucune corrélation précise entre les mouvements d’exorcisme et d’extase, il y a une sorte de reconfiguration dynamique, une spirale de contrepoint, une harmonie d’écoute et de parole. Nos actes d’exorcisme sont des Rites de Passage, par lesquels nous gagnons des droits de passage. En affrontant et en nommant les Maquilleurs Mâles qui figent et réduisent notre évolution aux processions, qui enferment le savoir dans les professions, qui tue par possession la créativité, je révèle des indices qui, lorsqu’ils sont reconnus, dévoilent la voie vivante qui a été cachée, caricaturée, capturée, réduite, mais jamais complètement annihilée par les Péchés patriarcaux. Ces indices indiquent une force qui existe au-delà, en arrière, en dessous du défilé de mort patriarcal _ une gynergie intarissable ; ils servent de matière première pour une expérience alchimique. Nous transmutons les métaux de base des mythes masculins en devenant dé-muselées, appelant dans nos Êtres, et entre nous, au courage de dénommer l’innommable.


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Notes




Voir Morton W. Bloomfield, The Seven Deadly Sins : An Introduction to the History of a Religious Concept, with Special Reference to Medieval English Literature, Michigan State University Press, 1967, surtout pp. 7-27. Bloomfield traite de la tradition du Voyage dans l’Au-delà en rapport avec les Péchés Capitaux. À la page 12 il écrit : « Les Péchés sont le sous-produit d’une croyance eschatologique qui a été appelée le Drame de l’Âme ou le Voyage de l’Âme… Les sept péchés capitaux sont les restes d’un Voyage Gnostique de l’Âme, qui a existé probablement en Égypte ou en Syrie lors des premiers siècles du christianisme. Mais le Voyage de l’Âme fait lui-même partie d’une conception eschatologique beaucoup plus vaste, le Voyage dans l’Au-delà… » Il s’agit d’une liste devenue courante dans la doctrine catholique. Bien que la liste des péchés capitaux ait pu changer, leur nombre est toujours fixé à sept. Voir Bloomfield, The Seven Deadly Sins, op. cit. Voir Dolores Bargowski, “Moving Media : The Exorcist” dans Quest : A feminist Quarterly, volume I, n° 1, été 1974, pp. 53-57. Conversation avec Denise Connors, Boston, octobre 1976. Voir Mary Daly, “The Qualitative Leap Beyond Patriarchal Religion” dans Quest : A Feminist Quarterly, volume I, numéro IV, printemps 1975, pp. 20-40. Le terme « phallocratisme » a été inventé par Françoise d’Eaubonne dans son livre Le Féminisme ou la mort, Paris, Pierre Horay, 1974, notamment aux pp. 113-124. Conversation, Boston, septembre 1976. Adrienne Rich, Naître d’une femme : la maternité en tant qu’expérience et institution, Paris, Denoël/ Gonthier, 1980, p. 92, traduit de l’anglais par Jeanne Faure-Cousin (Daly cite l’édition originale de 1976). Voir Daly, « The Qualitative Leap », op. cit. Voir Mary Daly, Beyond God the Father : Toward a Philosophy of Women’s Liberation, Boston, Beacon Press, 1973. Françoise d’Eaubonne, Le Féminisme ou la mort, op. cit., pp. 213-252. Adrienne Rich, Naître d’une femme, op. cit., p. 148-149. Voir Monique Wittig, Les Guérillères, Paris, Minuit, 1969. Conversation, Boston, décembre 1975. Voir Adrienne Rich, « Women and Honor : Some Notes on Lying », Women Writers, available from Anne Pride, 214 Dewey Street, Pittsburgh, Pennsylvanie, 15218. Barbara Starrett, « I Dream in Female : The Metaphors of Evolution », Amazon Quarterly, Vol. 3, No. 1 (novembre 1974) pp. 13-27. Emily Culpepper, « Female History/ Myth Making », The Second Wave, no 4, No. 1 (printemps 1975), pp. 14-17. Voir Harold H. Titus et Morris Keaton, Ethics for Today, New York, D. Van Nostrand, 1973, p. 366. Voir Robert Graves, Les mythes grecs, Fayard, 1958, traduit de l’anglais par Mounir Hafez. Voir aussi Jane Harrison, Prolegomena to the Study of Greek Religion, troisième édition, Cleveland et New York : World Publishing Company, 1966, p. 302-303. Catherine Nicholson, « How Rage Mothered My Third Birth », Sinister Wisdom, no 1, No. 1 (juillet 1976), pp. 40-45. Des chrétiens contemporains « théologiens de l’espoir », tels que Jürgen Moltmann, ont essayé d’appliquer l’idée d’un « appel à un avenir ouvert » au dieu judéo-chrétien. Les résultats sont incongrus et peu convaincants. Voir Jürgen Moltmann, Théologie de l’espérance : études sur les fondements et les conséquences d’une eschatologie chrétienne, Cerf, 1970, traduit de l’allemand par Françoise et Jean-Pierre Thévenaz. Les Crones se méfieront des dictionnaires qui citent parmi les étymologies possibles de « Crone » un terme qui signifie charogne. L’Oxford English Dictionary examine cette possibilité, mais constate que « Crone » vient plus probablement de « carogne », signifiant « une femme acariâtre et malveillante ». Conversation avec Denise Connors, Watertown (Massachusetts), novembre 1976. Julia P. Stanley et Susan W. Robbins, « Going through the Changes : The Pronoun She in Middle English », Papers in Linguistics, vol. 9, nºs 3-4 (automne 1977). Monique Wittig, Le Corps lesbien, Les Éditions de Minuit, 1973. Adrienne Rich, Naître d’une femme, op. cit., pp. 233-235. Voir, par exemple, Barry Commoner, The Closing Circle : Nature, Man, and Technology, New York, Bantam, 1972, p. 200. Commoner ne se réfère qu’une seule fois à Rachel Carson, lui attribuant la découverte et la publication des dangers écologiques du DDT. La brièveté de hommage qui lui est rendu constitue un moyen subtil pour minimiser l’importance de sa contribution, lui volant sa place légitime. Pour une analyse éclairante de l’intégrité, voir Janice Raymond, « The Illusion of Androgyny », Quest : A Feminist Quarterly, Vol. 2, No 1 (été 1975), pp. 57-66. Ce mot sert très pertinemment de titre à un journal féministe _ Chrysalis : A Magazine of Women’s Culture. Mary Daly, Beyond God the Father, op. cit., pp. 7-12. Des termes tels que « président-e » ne révèlent pas l’identité sexuelle. L’insuffisance de ces termes ne veut pas dire qu’il faudrait régresser vers le pseudo-inclusif « président ». Les Hags, si elles daignent s’intéresser à la « présidence », seront spécifiques. Une Hag qui préside est une Présidente, ou une Première Crone. Les hommes peuvent s’appeler présidents ou président-es _ ça n’a aucune importance.
– (Néologisme qui joue sur « her » en tant que possessif féminin, le pronom masculin étant « his ». N. de T.) Je préfère le pouvoir du terme Protohistoire pour désigner la précellence des événements significatifs et entretissés de la vie et la mort des femmes. Her-story, me semble-t-il, met l’intention du féminisme radical hors circuit, en suggérant un désir de parallèle avec les annales des exploits masculins. Le terme échoue parce qu’il prend modèle sur l’histoire (« history ») des hommes. Intrinsèquement, il subodore le besoin de s’affirmer uniquement en opposition, ce qui est humiliant pour les femmes. Il donne l’image de l’associé junior de l’Histoire. Ce n’est pas seulement que ce terme est « étymologiquement incorrect ». Il est révélateur de le comparer avec d’autres termes créés par des femmes, tels que « man-ipulated » (« man » signifie « homme ») ou « the-rapist » (qui joue sur « therapist » (« thérapeute ») et « the rapist » (« le violeur »). Gertrude Stein, « Poetry and Grammar » dans Gertrude Stein : Writings and Lectures 1909-1945, édité par Patricia Meyerowitz, avec une introduction par Elizabeth Sprigge (Baltimore, Maryland : Penguin Books, 1974), p. 133. Pour une bonne analyse de ces termes, voir Sarah Hoagland, « On the Status of the Concepts of Masculinity and Femininity », Transactions of the Nebraska Academy of Sciences, numéro 5, août 1977, p. 169-172. Edwin Newman, Strictly Speaking : Will America be the Death of English ? Indianapolis : Bobbs-Merrillm, 1974, p. ix. Conversation, Wellesley (Massachusetts), août 1976. Parmi les sources féministes primordiales non encore citées : Phyllis Chesler, Women and Madness, Garden City (New York) : Doubleday, 1972 ; Elizabeth Gould Davis, The First Sex, New York : G.P. Putnam, 1971 ; Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, Paris : Gallimard, 1949 ; Kate Millet, Sexual Politics, Garden City (New York) : Doubleday, 1970 ; Robin Morgan, Sisterhood is Powerful : an Anthology of Writings from the Women’s Liberation Movement, New York : Random House, 1970. En plus des œuvres citées ci-dessus, voir : Susan Brownmiller, Against Our Will : Men, Women and Rape, New York : Simon and Schuster, 1975 ; Gena Corea, The Hidden Malpractice : How American Medecine Treats Women as Patients and Professionals, New York : William Morrow, 1977 ; Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Complaints and Disorders : The Sexual Politics of Sickness, Old Westbury (New York) : Feminist Press, 1973 ; Ellen Frankfort, Vaginal Politics, New York : Quadrangle Books, 1972 ; Linda Gordon, Woman’s Body, Woman’s : A Social History of Birth Control in America, New York : Penguin, 1977 ; Barbara Seaman, The Doctor’s Case Against the Pill, New York : Avon, 1970 ; Barbara Seaman and Gideon Seaman, M.D., Women and the Crisis in Sex Hormones, New York : Rawson Associates, 1977. Voir les notes pour les chapitres 3 à 7 de ce livre. En plus des sources citées ci-dessus, voir Diana E.H. Russel et Nicole Van de Ven, Crimes Against Women : Proceedings of the International Tribunal, Millbrae (Californie) : Les Femmes, 1976. Irene Peslikis, « Resistances to Consciousness » dans Sisterhood is Powerful, op. cit., p. 337. Bloomfield, The Seven Deadly Sins, op. cit., p. 13. Virginia Woolf, Three Guineas, New York : Harcourt, Brace, 1938, p. 63. Passage traduit par Roussos ; les citations subséquentes emploient la traduction française de ce livre. Virginia Woolf, Trois Guinéees, Paris : Des femmes, 1977, p. 188, traduit par Viviane Forrester. Ibid., p. 149-150.