Lu sur http://www.bagdam.org/

Ainsi elle l’a voulu. Est allée jusqu’au bout. 
A choisi le jour de sa 74e année de vie pour « dé-naître ».
Michèle Causse est morte le 29 juillet, à l’issue d’un processus de suicide assisté, organisé par l’association « Dignitas » de Zürich (du courant « Mourir dans la dignité »).
Nous sommes sous le choc. Même si nous savons qu’elle est « partie » heureuse, magistrale dans sa liberté souveraine.
Notre tristesse se mêle pourtant à la joie d’avoir partagé avec elle tant et tant de nos pensées, de nos colères et de nos fiertés.
Les Bagdames

Son site : http://michele-causse.com/

Lire les textes inédits de Michèle Causse publiés sur le site de Bagdam

« Il n’y a que les marronnes, les rebelles, les transfuges qui puissent s’offrir le luxe d’une pensée déprise des fictions interprétatives que sont celles du masculin. »

« Pour le moment, ce qui est important c’est que les femmes communiquent entre elles par le sexe et par le texte. »

« Ce qui dirige, règle et réglemente une existence c’est le normatif et le prescriptif, et qui vit selon ces instances-là ? les deux sexes. Et qui opère ? Seulement les hommes. De sorte que, sur la Terre, deux sexes fonctionnent selon les diktats – car il s’agit bien de diktats – masculins, et je dis : il est temps que les femmes se donnent autorité pour décider, elles, des normes et des prescriptions, c’est tout, mais pas moins – en soi c’est révolutionnaire, on n’y a simplement jamais pensé. »

Extraits d’une interview de Michèle Causse réalisée par Dominique Bourque (Québec) en 1991. L’intégralité de l’interview sur Les VIDÉOBSTINÉES


L’écrivain Michèle Causse a choisi de partir

Par Ursula Del Aguila Têtue.com

Une praticienne de l’écriture lesbienne politique majeure s’en est allée hier, jeudi 29 juillet. Elle a choisi elle-même de partir. TÊTUE lui rend hommage en rappelant son œuvre.


Née, sur les Causses du Lot, le 29 juillet 1936 à Martel, Michèle Causse vient de nous quitter, a annoncé la Coordination lesbienne en France. Elle a choisi elle-même de partir hier, 29 juillet, auprès de l’association Dignitas à Zurich et ses cendres seront ultérieurement dispersées dans le vieux cimetière de Montvalent, au-dessus de la Dordogne. Elle avait accepté de témoigner en faveur de la mort choisie dans une émission de la télévision suisse romande Temps présent qui sera diffusée à l’automne 2010 en Europe.

Monique Wittig fut sa première lectrice


Après avoir obtenu un diplôme de traductrice à l’Université de Paris (Sorbonne), Michèle Causse a enseigné brièvement en Tunisie, vécu dix ans à Rome où elle a étudié le chinois et écrit un essai sur la condition des caméristes-concubines-courtisanes dans les romans Ming (inédit). Rentrée en France, elle a écrit L’encontre dont Monique Wittig fut la première lectrice.

Elle a vécu pendant huit ans en Martinique et écrit, pour le compte du ministère des Droits des femmes, une étude sur la stratification ethno-sociale des femmes en Martinique, puis dans la même île, deux ouvrages, Lettres à Omphale, et (         ).

Elle a ensuite brièvement vécu à New York où elle a rencontré Djuna Barnes, Jill Johnston, Catherine Stimpson, Joan Nestlé, Kate Millett. En Floride, elle a séjourné pendant un an dans la communauté de Barbara Deming où elle a pu côtoyer Sonia Johnson (ex-candidate à la présidence des USA).

Puis elle a émigré au Canada où elle a publié quatre de ses principaux ouvrages. Rentrée en France, elle a publié Contre le sexage (Balland, 2003).

Une praticienne lesbienne politique de l’écriture

Michèle Causse a contribué à faire connaître la culture lesbienne mondiale en traduisant de l’anglais et de l’italien une trentaine de romans (Melville, Gertrude Stein, Djuna Barnes, Mary Daly, Silone, Pavese, Natalia Ginzburg, Alice Ceresa, Luigi Malerba, etc.).

Elle a été professeure invitée à Rome (chaire d’éducation des adultes), consultante à l’Unesco (département d’alphabétisation, où elle a utilisé la méthodologie créée par Alice Ceresa « l’Unité de bibliothèque »), professeure invitée à Montréal à l’Université Concordia.»

Mais surtout en praticienne lesbienne politique de l’écriture, elle a écrit une œuvre prolifique, des essais, des fictions, des nouvelles et poèmes, où elle élabore une lecture et critique radicales du monde patriarcal ou phallogocentrisme:

«Comment mon texte peut-il entrer dans votre contexte?» demandent de plus en plus nombreuses certaines  «je» mauvais sujets. (…) nous c’est-à-dire cette pluralité de «je» radicales actives dans la négation du «on» (homme) qui nous régit et veut nous nier.»

Changer la langue pour changer le monde

Elle cherche une langue («l’Alphalecte») car pour changer le monde, il faut changer la langue, où l’égalité des sexes serait effective et pour cela elle déconstruit la langue réelle que nous parlons en termes matérialistes politiques: («L’androlecte/le sexolecte»). Elle déplace les genres, les préfixes, les suffixes, la grammaire tout entière pour déconstruire l’assujettissement des femmes (qu’elle appelle les «sex©isées») et montrer en quoi elles «font universel», elles sont aussi l’universel -ce que les hommes (ou «Sexeur dominant»), les sciences humaines, la psychanalyse, la société ne veulent pas entendre.

Elle décode ainsi l’oppression langagière (la langue utilisée est en fait la langue de l’ennemi, « l’androlecte »), symbolique, et politique du patriarcat et conçoit une utopie lesbienne, une terre originaire d’avant l’oppression qu’elle essaie d’atteindre par l’art et la littérature, seul salut pour les lesbiennes.

Voilà son épitaphe revue et corrigée par elle:

«Morte à plusieurs reprises, je ne suis pas sûre d’être née. Ce pourquoi toute notice biographique me semble une imposture. Irréelle, voire empruntée à une autre. Ce que je n’ai pas fait m’importe infiniment plus que ce que j’ai fait. Ainsi de ce qui ne m’est pas arrivé. J’ai néanmoins une histoire, laquelle ressemble à une carte de géographie (France, Tunisie, Italie, Etats-Unis, Antilles, Canada), autant de topoï, espaces vibratoires d’intensités variables, qui renvoient des images de mon existence migratoire. Mais à quoi bon en parler? Qu’on me lise plutôt. Pour démentir mon épitaphe «Ni lue ni approuvée».

Michèle Causse


Reprenant Deleuze, qui dit «Il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance», elle a ouvert un chemin de lutte à travers le langage pour libérer les femmes. N’oublions pas de la lire et de transmettre son œuvre à la nouvelle génération.


Glossaire du Bréviaire des Gorgones

Dictionnaire: précis de tératologie idéologique. Lieu des définitions prescriptives du phallogocentrisme.

Sexe: trait dit de nature, (organes génitaux externes) et prédiscursif, le sexe est le marqueur catégoriel permettant de déclarer contre nature tout ce qui est contre culture hégémonique, le « sexe » fixe et gèle une fois pour toutes l’espèce sapiens en deux créatures, dites complémentaires… ou opposées. (voir M.Wittig)

Sexage: régime de servage (cf. Colette Guillaumin) sous lequel vivent les corps parlants de la planète réduits au silence en raison de la discrimination frappant leur sexe, marqué comme manque… ou excès.

Genre: résultat d’un acte fondateur violent, (« on oppose généralement le sexe comme ce qui relèverait du biologique et le genre comme ce qui relèverait du social » : Nicole-Claude Mathieu), mettant en place un système social qui, accordant le primat à un sexe, divise l’espèce, établit un pouvoir dissymétrique et assure la permanence d’un système politique reposant sur l’assujettissement longtemps occulté des dividues. Ce système a été reconnu et dénoncé comme tel par les Individues dites féministes.

Androlecte: voir sexolecte, langage parlé par tous les corps parlants de la planète, quelle que soit la langue, vient du grec andros qui signifie homme. L’androlecte, qui passe pour neutre et émanant des humains en général, véhicule en fait la pensée, les visions et visées d’un sexe dit fort (mâle) au détriment d’un autre dit faible (femelle).

Sexolecte: est le langage sexisant et sexualisant que parlent tous les humains. Elaboré par le détenteur du phallus dominant, il instaure l’inégalité entre les animés de l’espèce dite humaine. Le seul sexolecte existant est l’androlecte.

Publié sur ce blog en Nov 2007

Marie-Jo Bonnet

source:http://www.penelopes.org/xarticle.php3?id_article=526

Depuis quelques années on a pris l’habitude, chez les gays français, de dire « les gays et les lesbiennes » comme si le et allait de soi et comme si l’on pouvait à la fois se réclamer de la mixité et nier la différence des sexes. Cette contradiction fonctionne malgré tout assez bien dans la société française puisque tout le monde feint de croire que les gays représentent aussi les lesbiennes tandis que les lesbiennes ne représenteraient qu’elles-mêmes.


Si ce problème ne date pas d’hier, j’aimerais analyser ici comment la misogynie quasi constitutive du mouvement gay s’appuie sur un mécanisme que les historiens du mouvement homosexuel n’ont encore jamais étudié, à ma connaissance (Martel, Eribon), celui du mimétisme.
Que ce soit dans son rapport avec les femmes, dans son combat pour la reconnaissance juridique du couple homosexuel ou lors des Gay Pride, le mouvement gay s’est toujours servi du mimétisme pour obtenir ce qu’il voulait. Et ce n’est pas seulement parce qu’il se réclame implicitement de « l’indifférence sexuelle », comme on disait dans les années 1980 ; c’est parce que le mimétisme est une manière de se protéger de l’homophobie sans se dissoudre dans la société.


La définition donnée par le dictionnaire Robert me semble particulièrement éclairante pour rendre compte de ce phénomène, même si elle situe le mimétisme dans l’étiologie animale : « Mimétisme : Propriété que possèdent certaines espèces animales, pour assurer leur protection, de se rendre semblable par l’apparence au milieu environnant, à un être de ce milieu, à un individu d’une espèce mieux protégée ou moins redoutée ». Et de citer en exemple l’homochromie et l’homotypie, en omettant l’homosexualité qui devait, n’en doutons pas, répondre au même mécanisme dans l’esprit de ses premiers théoriciens. Se rendre semblable au milieu hétérosexuel, n’est-ce pas ce que les gays revendiquent avec le Pacs ou en exhibant dans les Lesbian ( ?) and Gay Pride une imagerie phallique qui reflète les idoles de nos sociétés mondialisées. Mais si le mimétisme est en quelque sorte induit par l’homophobie, il s’avère être une stratégie d’adaptation à l’environnement si opérante, que les gays n’ont jamais hésité à lui sacrifier les lesbiennes, et avec elles, la nécessité d’assumer sa différence pour que l’adaptation ne se transforme pas en intégration aux modèles dominants.
Or, l’histoire du mouvement gay de ces trente dernières années montre que dans ce domaine, les gays ont fait preuve d’une constance remarquable en ne se contentant pas de se référer au modèle phallique comme modèle d’adaptation le plus performant, mais en universalisant ce modèle aux autres formes d’homosexualité. Ce constat m’amène à la question suivante : le modèle de l’an 2000 est-il si différent du modèle des années 1960, quand André Baudry, le président de l’association Arcadie, stigmatisait les « efféminés » sous prétexte qu’il ne montraient pas le « visage honorable de l’homosexualité » (Sidéris, 136). En 1963, l’honorabilité des homosexuels exigeait de rejeter les « efféminés » ; aujourd’hui elle se conquiert en occultant les femmes et la différence des sexes, réduisant la question de la reconnaissance de l’homosexualité à celle de « l’égalité sexuelle », c’est à dire à une rivalité mimétique entre modèles masculins (Girard).
On aurait pu croire que le mouvement gay serait mieux placé que les autres pour établir avec les femmes un lien politique sexué qui ne soit pas sexuel. Or de toute évidence l’égalité entre les sexes ne l’intéresse pas. Non seulement il ne se donne pas les moyens politiques de la promouvoir mais il instrumentalise si souvent les lesbiennes qu’on se demande si le mimétisme gay n’est pas le nouveau vecteur du remodelage d’un ordre sexuel masculin brusquement remis en question par la révolte des femmes des années 1970

Mimétisme féministe : l’alliance du F.H.A.R. avec le M.L.F.


On ne le répétera jamais assez : ce sont des féministes qui ont fondé le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire [1]. Membres de l’association Arcadie et du Mouvement de Libération des Femmes, Anne-Marie Grélois, Maryse et Françoise d’Eaubonne ont eu l’idée, en février 1971, de réunir les lesbiennes d’Arcadie et cette initiative eut tellement de succès qu’elles l’ont élargie aux homosexuels progressistes d’Arcadie qui se trouvaient là, ouvrant la porte à une libération aussi « explosive » qu’inattendue après les événements de mai 68. (d’Eaubonne, 1996, Prique, 1996). C’est ainsi que la révolte des homosexuels prit immédiatement des allures de jamais vu.



Sur le plan politique d’abord, par un ancrage des jeunes dans les mouvements d’extrême gauche qui fit croire à plus d’un qu’ils vivaient la révolution sexuelle « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous », écrivent-ils sur une banderole du défilé du 1er mai tout en dénonçant « la dictature des normaux ». Par « la fraîcheur et la spontanéité du mouvement », comme le remarqua Guy Hocquenghem, qui sortait l’homosexualité de la clandestinité, de la honte et la culpabilité d’un « fléau social ». Mais surtout, par la radicalité de l’engagement auprès du M.L.F. qui en fait un phénomène tout à fait à part dans l’histoire de l’émancipation homosexuelle. Pour la première fois, en France tout au moins, des hommes prenaient ouvertement parti contre « la société mâle et phallocrate ». « La révolte homosexuelle prend pour cible la famille patriarcale capitaliste. Elle se proclame d’emblée aux côtés des femmes », écrit Guy Hocquenghem en 1972. Le FHAR s’engage avec les femmes pour obtenir la liberté de l’avortement et de la contraception à une époque où ce combat est encore très risqué (Le Monde, mars 1971). Il participe à toutes les manifestations du MLF, et ce sont les seuls hommes que les femmes, qui ont fondé un mouvement non-mixte, acceptent comme « alliés ». L’adhésion est si totale que le FHAR va même jusqu’à se désolidariser de la « virilité fasciste ».



L’alliance entre le MLF et le FHAR paraît si évidente que le MLF devient la référence qu’il oppose aux organisations gauchiste militarisées. « Le MLF a été l’inspirateur de notre mouvement à ses débuts et peut-être n’y aurait-il jamais eu de début si les femmes n’avaient elles-mêmes commencé », reconnaît Hocquenghem. Le FHAR en reprend les slogans comme « notre corps nous appartient », qui figure à la une du numéro douze de Tout [2] où, pour la première fois, des lesbiennes et des homosexuels prennent publiquement la parole. Il s’organise sur le même modèle anarchiste que le MLF avec une Assemblée Générale hebdomadaire qui se tient aux Beaux Arts, « sans structure ni hiérarchie » , et accueille tout le monde : les hommes, les femmes, les folles, les travelos, les cuirs, les pères de famille, les jeunes et les vieux. Placées sous le signe du principe du plaisir, les A.G, deviennent un véritable creuset d’idées et de comportements nouveaux. Non seulement les anciens cadres de pensée éclatent en même temps que les défenses et les interdits, mais l’espoir de « changer la vie » ne semble plus un rêve.



Mais très vite les lesbiennes se sentent mal à l’aise dans ces A.G. où les hommes ne les écoutent pas et les traitent de « midinettes » chaque fois qu’elles abordent la question de l’amour. La misogynie refait surface avec une brutalité intolérable pour ces femmes qui sont en train de remettre en question les fondements de la domination masculine. C’est trop ! Les femmes décident de se réunir entre elles dans le groupe des « Gouines rouges » (Bonnet 1998a). Mais le désir de poursuivre l’expérience de la mixité est encore vivant, comme le montrent Anne-Marie et Maryse dans un tract écrit à cette époque :



« Dans les groupes non mixtes, nous analysons également les attitudes sexistes et phallocrates de certains homosexuels, ce qui contribue à la création de rapports nouveaux, condition nécessaire d’une action sur la vie. En tant que mâle, l’homosexuel participe à l’oppression des femmes et la présence face à lui d’un groupe de lesbiennes ne peut que favoriser une prise de conscience de sa condition d’oppresseur souvent vécu sur le mode inconscient ». (Des lesbiennes ?…)



Bientôt, ce sont les objectifs même de la révolution sexuelle qui font l’objet d’un brûlant débat entre hommes et les femmes. Les gays veulent « jouir sans entraves » alors que les lesbiennes s’attaquent à la lourde condition féminine comme en témoigne la lettre de Sylvie publiée dans le n°12 de Tout : « La lutte pour la libération de l’homosexualité est subordonnée à la lutte pour la libération de la femme et du couple en général (ce jour-là, les hommes homosexuels ne feront plus un complexe de féminité) « .



Les oppositions s’expriment également entre la sexualité masculine et la réflexion sur l’amour menée par les femmes, comme l’exprime Anne-Marie Grélois dans son article du Rapport contre la normalité, publié à l’automne 1971 : « Nous lesbiennes, nous voulons parler de notre amour, car nous en avons assez de voir l’homme étaler le sexe et lui seul. En lui même notre plaisir ne se réfère à aucune image de puissance, d’oppression » (« Réponse des lesbiennes à leurs frères homosexuels », ).



Finalement, la remise en question du couple, des rôles sexuels et des comportement de soumission aux désirs de l’homme ne fait plus l’unanimité chez les gays. Aux militantes du MLF qui déclarent dans Tout : « Votre révolution sexuelle n’est pas la nôtre » [3], « Un du Fhar et de Tout » répond :



« Nous homosexuels, ne pouvons adopter le point de vue de la « déconstruction des rôles » que si nous avons droit à tous les rôles, pas quand certains (celui d’objet de désir par exemple) nous sont interdits. (…) Il reste qu’en ce qui concerne l’idéologie du FHAR, j’en arrive à la conclusion qu’elle est effectivement assez différente de celle du M.L.F., même si nous sommes des alliés naturels. La sexualité occupe dans la révolte des homosexuels la place principale. Ceci est évidemment surtout vrai pour les hommes ; c’est là-dessus que nous avons été principalement réprimés. Alors que le rapport physique entre homosexuelles est assez bien toléré par une société qui les opprime en tant que femmes, le rapport sexuel entre hommes reste le tabou majeur de la société [4].



On voit donc qu’avec ce texte publié en juin 1971, c’est à dire après quatre mois d’un militantisme mixte inédit, les homosexuels n’ont rien appris des lesbiennes. Ils ne cherchent même pas à les connaître et les acceptent avec eux pour la seule raison qu’elles sont du MLF. En fait, le FHAR se sent beaucoup plus allié aux femmes (hétéros) du MLF qu’aux lesbiennes. Il ont besoin de la force et de la créativité des femmes pour émerger sur la scène publique. Une fois que le « tabou majeur » est publiquement transgressé, cette alliance ne leur est plus nécessaire, et ils ne les retiendront même pas les lesbiennes quand, lassées d’être occultées par les gays, la plupart d’entre elles rejoindront définitivement le MLF en juillet 1971. Le « Bilan » dressé par « quelques uns du Fhar » dans le n°16 de Tout est révélateur du refus de remettre en question la domination masculine :



« … bien sûr il va falloir lutter durement contre la misogynie parmi nous, mais ça n’empêchera pas par ailleurs qu’il sera sans doute nécessaire en septembre que le Fhar soit composé de deux mouvements distincts, celui des pédés, celui des lesbiennes ».



Ainsi, le FHAR se sépare des femmes sur la question la misogynie et reconnaît sa nature non-mixte. Mais s’ils l’acceptent si facilement, c’est que cette cassure ne les atteint pas vraiment car la seule confrontation qui les concerne vraiment a lieu avec les autres hommes, du moins, avec les gauchistes, comme l’a bien compris Anne-Marie Grélois en écrivant dans sa « Réponse des lesbiennes à leurs frères homosexuels » :

« Hommes,
vous dont le nom désigne à la fois le mâle et l’espèce,
vous qui réinventez sans cesse le pouvoir
(…) est-il indispensable, parce qu’on est un homme, de ne s’adresser implicitement qu’aux hommes ?
C’est que partout et toujours l’homme est le seul système de référence, le seul interlocuteur valable, celui dont on jalouse obscurément le pouvoir ! Le pénis symbolise tour à tour le sceptre et la matraque. Tout cela quel intérêt pour les femmes ? Aucun.
Dans la société bourgeoise et patriarcale, LE sexe, c’est le pénis, cette épée dont nous sommes le fourreau. L’homosexualité ? C’est la pratique sexuelle de l’homme – puisque nous, femmes, nous n’avons pas de sexe, seulement un trou !  » (Rapport…, 80).


De fait ! les femmes étaient vraiment secondaires pour ces hommes pris dans la rivalité mimétique avec les gauchistes bien plus que par l’alliance avec le MLF, comme le reconnaîtra lucidement Guy Hoquenghem l’année suivante dans son « Adieu les goudous » : « J’ai proclamé que nous avions enfin découvert la forme d’un véritable amour (…). J’ai bien peur de constater aujourd’hui qu’il s’agissait plutôt d’une sorte de complicité amicale totalement dépendante d’un système de rapports (gauchistes – femmes) sur lequel nous n’avions aucune prise. La jouissance retirée de cette situation ressortissant bien plus à un désir de vengeance à l’égard des autres hommes qu’à un véritable amour pour les femmes » (1972- p.156).



Effectivement. Mais cet aveu n’est-il pas, malgré tout, un germe de conscience bien plus prometteur que les événements qui vont suivre ? « L’alliance » n’aura duré qu’un printemps, mais elle aura provoqué une vraie confrontation entre les hommes les femmes qui marquera les « les pédés du Fhar » pour le restant de leurs jours. Mimétisme égalitariste : la campagne pour la reconnaissance légale des couples homosexuels (1995-1999)



Nous allons voir le même phénomène mimétique fonctionner vingt ans plus tard, mais sur une autre terrain, cette fois-ci : celui de la protection juridique des couples homosexuels. Le contexte historique est ici complètement différent. D’abord la gauche est arrivée au pouvoir en 1981, et un des premiers actes politiques du garde des Sceaux Robert Badinter sera de dépénaliser complètement l’homosexualité en abrogeant les articles du Code pénal interdisant aux homosexuels d’avoir des relations entre eux au-dessous de 18 ans. La majorité sexuelle de 15 ans sera la même pour tous. Après les énormes espoirs soulevés par les mouvements de libération sexuelle et le désir, ancré en chacun, de « changer la vie », la gauche socialiste répond favorablement à son électorat homosexuel en changeant… de terrain, comme elle le fait avec les femmes en créant un Ministère des Droits des Femmes dirigé par Yvette Roudy. La gauche reprend l’initiative politique, elle pose le juridique comme un référent mimétique nouveau de manière d’autant plus prégnante que l’épidémie du sida va reposer de manière dramatique la question pas seulement médicale de la protection des gays. Les « machines à jouir » que stigmatisait Guy Hocquenghem dans son article prémonitoire de 1972 [5] étaient devenues des machines à mourir, que rien, ni personne, ne semblait pouvoir sauver.



C’est dans ce contexte de maladie, de mort et de deuil qu’un nouveau militantisme gay se reconstitue autour des associations Aides et Act Up. Dirigées par les gays du fait que le sida était alors un virus réputé ne s’attaquer qu’aux homosexuels et aux toxicomanes, ces associations sont composées d’un nombre très faible de lesbiennes, pas plus de 10% (Bonnet 1998) qui y occupent des positions subalternes et y sont cantonnées dans le rôle traditionnel de l’infirmière et d’amie compatissante. De plus, ces associations brassent un argent considérable apportés par les financements publics de l’Etat ou des « Sidactions ». Les militants y sont salariés à plein temps, et financent une presse, une recherche médicale, juridique et une présence sur la scène médiatique qui n’a aucune commune mesure avec celle dont disposent les lesbiennes.



Contrairement aux gays qui changent complètement d’époque avec le sida, les lesbiennes ont poursuivi le chemin engagé dans les années 1970. Mais solitairement cette fois-ci, puisque les féministes les ont lâchées à leur tour dans l’espoir, ô combien illusoire, d’être plus facilement reconnues par le pouvoir masculin si elles sacrifiaient les éléments les plus radicaux et novateurs de la révolte des femmes. Ce n’est donc qu’au début des années 1990 que les lesbiennes commencent à réagir à leur occultation en créant progressivement dans les grandes ville de France une vingtaine d’associations selon la loi 1901 avec pour objectif clairement affirmé de regrouper des lesbiennes. Un nouveau militantisme culturel se met également en place autour du mensuel Lesbia magazine et de l’association Cinéfable, qui organise une fois par an un festival de films lesbiens qui a énormément de succès, en dépit des critiques des gays qui n’acceptent pas leur non-mixité. Si l’on ajoute la création de la Coordination Lesbienne Nationale en 1997, qui fédère ces associations dans le but de « promouvoir la visibilité et la culture lesbienne, lutter contre la lesbophobie, pour le droit des femmes », on constate que les lesbiennes ont réussi en quelques années à se donner une représentation politique qu’elles n’avaient jamais eues dans le passé.
L’originalité de cette nouvelle pratique instituante – différente, et nous allons voir en quoi, de l’institutionnalisation du féminisme – est de s’appuyer sur les idées qui ont fait la force du MLF : autonomie, non mixité, anti-hiérarchie, autofinancement, bénévolat, respect des initiatives, présidences tournantes, tout en s’inscrivant dans la modernité selon la belle formule de Cinéfable qui disait dans son catalogue de 1996 : « Aux logiques de structures centralisatrices et bureaucratiques, Cinéfable oppose la solidarité entre les femmes, la dynamique des réseaux et des projets » (Catalogue, 1996).



On remarquera la profonde différence avec le militantisme gay qui ne fonctionne plus sur le mimétisme féministe à présent, mais qui ne s’en réclame pas moins de la mixité pour asseoir sa légitimité politique. Des associations s’intitulant Centre Gay et Lesbien, Etudes Gays et lesbiennes, Lesbian and Gay pride se constituent alors que le pouvoir y est totalement confisqué par les hommes.



C’est dans ce double contexte de disparité entre les mouvement gays et lesbiens et d’absence totale de dialogue entre eux, qu’est née l’idée d’un partenariat homosexuel destiné à reconnaître et protéger les couples homosexuels éprouvés par la maladie (M. Schulz, 97). Ayant, d’une certaine manière, payé le lourd tribut du sang à la société, ils sentaient la légitimité d’une telle démarche, impensable dans les années 1970. Mais à aucun moment ce projet n’a fait l’objet d’une discussion avec les femmes. En investissant le terrain juridique des droits, les gays rentraient dans une problématique universaliste propre à la loi française qui est la même pour tous et s’applique à tous. Ils n’avaient donc plus besoin de se positionner sur la mixité et nous allons voir comment l’institutionnalisation du couple homosexuel programme implicitement l’exclusion des femmes du débat « universaliste », dès lors qu’elles ne sont pas d’accord avec la démarche.



Un premier projet est élaboré en 1990 sous le nom de « Contrat de partenariat civil » qui hésite encore entre un statut spécifique pour les homosexuels et un nouveau statut, différent du concubinage qui est très vite abandonné parce qu’il ne donne aucun droit. Les gays préfèrent un projet se rapprochant plus du mariage, ce qui a pour conséquence d’occulter la position des femmes qui préfèrent, quant à elles, renforcer les droits des individus plutôt que ceux du couple (En avant toutes, 1998), et toute réflexion sur d’autres stratégies possibles de reconnaissance possible de l’homosexualité, réduisant le débat à une suite de projets promouvant l’égalité entre des couples homosexuels et hétérosexuels, sans jamais se référer au lien amoureux homosexuel.



Si l’on peut comprendre que le contrat de partenariat civil de 1990 ait été particulièrement flou dans sa formulation puisqu’on s’avançait en terrain inconnu, le projet de Contrat d’Union Civile [6] rédigé par Vincent Legret, Jean-Paul Pouliquen et Gérard Bach-Ignasse qui sera déposé à l’Assemblée nationale en 1992 n’en élude pas moins la question en mentionnant seulement à l’article un : « Toute personne physique capable (…) peut passer avec une autre personne physique quelque soit son sexe, un Contrat d’Union Civile ». Dans l’exposé des motifs, il est clairement précisé qu’il « s’agit de promouvoir une loi d’égalité, applicable au plus grand nombre de situations diverses et non d’édicter des mesures spécifiques aux seuls couples homosexuels ».



Cinq ans plus tard, le Contrat d’Union Sociale et Civile propose, quant à lui, de « constater le lien unissant deux personnes physiques juridiquement capables (…) qui désirent établir entre elles un projet commun de vie » (A.N. n°94, 5 sep 1997). Bien que l’exposé des motifs parle d’établir « une forme nouvelle d’union hors mariage », « l’essence du Cus, nous dit-on, est la solidarité liant les contractants, et le soutien mutuel, matériel et moral auquel ils s’obligent ».



On voit comment la définition du couple est sans cesse éludée, ce qui permet d’éluder également la question de la différence des sexes et toute réflexion sur le couple lui-même qui est réduit ici à une coque vide. On sait en effet que le mariage bourgeois républicain instauré par le Code Civil napoléonien, a renforcé le modèle de la complémentarité des sexes (Badinter, E. 1986), légalisant la domination masculine et la division sexuelle de la société. Eviter de définir le couple, c’est donc éviter d’aborder les questions symboliques si importantes pour les femmes quand on sait que la libre disposition de leur corps (le droit d’avorter, notamment), n’est même pas reconnu par la loi française comme un droit propre, mais un droit dérivé (Schulz, 1999). C’est aussi refuser de symboliser le lien amoureux homosexuel en appelant les choses par leur nom, et ce refus ira si loin que les promoteurs du Cus, déposé à l’Assemblée nationale en 1997, iront jusqu’à dire qu’il s’applique aux duos, aux paires, aux frères, aux sœurs, et même au curé et à sa bonne.



Finalement, c’est le Pacte Civil de Solidarité qui sera adopté en octobre 1999 et qui se définit comme « un contrat conclu par deux personnes physiques majeures, de sexe différent ou de même sexe, pour organiser leur vie commune ». Le même jour, un nouveau texte sur le concubinage est également adopté, grâce à l’action conjuguée du Collectif pour l’Union Libre, d’Irène Théry et du sénateur Robert Badinter. On appréciera la différence avec le Pacs puisqu’il est définit comme une « union de fait, caractérisée par une vie commune présentant un caractère de stabilité et de continuité, entre deux personnes, de sexe différent ou de même sexe, qui vivent en couple ».



« Union » et « couple » d’un côté, « contrat » et « organiser » de l’autre. C’est tout ce qui différencie le droit des personnes, qui reconnaît un lien sexuel entre deux personnes, et le contrat (le Pacs) qui porte sur les biens tout en étant inscrit dans le Code civil au chapitre du droit des personnes. Dans le concubinage ce sont des sujets de droits qui sont reconnus par la loi, dans le Pacs des possesseurs de biens, et je ne parle pas du contenu du Pacs qui est passé en dépit des nombreuses critiques dont il a fait l’objet (Théry, 1997, Syndicat des Avocats de France, Bonnet, 1998b, etc.). Le gouvernement Jospin a voulu faire un acte politique face à la droite traditionaliste homophobe. Il a enfermé le couple homosexuel dans un statut boiteux qui crée plus de problèmes qu’ils n’en résout.



Pourquoi le mouvement gay s’est-il laissé enfermer dans cette parodie de légalisation du couple homosexuel alors que d’autres stratégies auraient pu être développées ?
Ainsi, le Syndicat des Avocats de France a pris position contre le Cus, en faveur de l’union libre et sa reconnaissance légale parce qu’elle « permet la tenue d’un large débat dans la société sur la représentation du monde fondée sur le couple homme / femme, la fonction du mariage, la pertinence des nouveaux modèles juridiques de la vie à deux, la signification du désir d’enfant et le rôle des beaux parents  » (Communiqué Presse 8 sep. 1998).



De même la Coordination Lesbienne Nationale qui s’est vue réduite à un rôle de soutien inconditionnel au Pacs alors qu’elle avait adopté une position plus nuancée en refusant de choisir entre « le concubinage amélioré, le Pacs et le mariage rénové ». Elle avait d’ailleurs mis en tête de ses revendications « la libre orientation sexuelle », toujours pas reconnue officiellement aux femmes, comme l’a montré la Conférence de L’ONU réunie à Pékin en 1995 (En avant toutes, 1998 et Beaugé, 2000). Pour la Coordination : « La possibilité de choisir entre différents contrats qui seraient accessibles aux personnes homosexuelles comme hétérosexuelles, semble finalement le souhait le plus largement partagé, du moment que les droits individuels des non-contractants soient préservés, voire étendus », écrivait dans un communiqué de presse (mai 1998).



Un an plus tard, la Coordination Lesbienne nationale se félicitait d’avoir obtenu le Pacs ET le concubinage en précisant : « La loi n’est bien sûr pas toute-puissante à faire évoluer les mentalités. La reconnaissance sociale apportée par le vote du Pacs et du concubinage permettra, espérons-le, aux liens d’amour, de solidarité, de responsabilité des couples homosexuels de se vivre et de s’exprimer plus sereinement » (Communiqué de Presse, avril 1999).



De toute évidence les gays n’avaient pas le même rapport à la loi que les lesbiennes et il n’est pas étonnant, qu’identités à la loi comme ils l’étaient, c’est à dire rejetant toutes les critiques dans le même camp de l’homophobie, ils en aient fait la grande revendication des gays. Dans un article sur « les forces créatrices du droit » le professeur Rémy Libchaber remarquait justement que « Le projet d’un contrat d’union entre concubins a été constamment poussé par un collectif principalement composé d’associations de concubins homosexuels masculins. Pourtant, dans l’exposé des motifs des propositions de lois, cette catégorie est dissimulée au point que la proposition puisse passer pour réaliser un intérêt vraiment général. (…) Ainsi les propositions de lois veulent effacer la trace des pressions intervenues pour se parer des oripeaux de l’universalisme ; mais ce faisant, elles aboutissent à l’exact contraire puisque le particularisme de la proposition est manifeste : demandée exclusivement par un groupe, elle lui est à l’évidence spécifiquement adaptée » (Libchaber, 1998).



On voit donc comment le mimétisme égalitariste des gays leur a permis d’obtenir une loi d’égalité avec les hétérosexuels sans avoir à s’impliquer dans un débat sur l’égalité des sexes. Ils obéissent ainsi à une logique institutionnelle bien différence de la logique symbolique qui serait nécessaire à la reconnaissance des homosexuels parce que cette dernière implique une reconnaissance de l’autre comme Autre, et pas seulement comme égal(e). Tout s’est donc passé comme si le seul critère de reconnaissance des couples homosexuels était celui de l’égalité avec les couples hétérosexuels, posant du coup l’hétérosexualité comme modèle d’intégration de l’homosexualité dans la Cité.



De plus, l’égalitarisme gay oblitère la dynamique d’autonomie et d’émancipation des femmes. Il opère un retour en arrière vers des valeurs masculines normatives, prétendument intégrationistes qui donnent l’impression d’être à tout le monde et d’avantager tout le monde, alors qu’elles occultent un peu plus la nécessaire différenciation des homosexuels.



Le Pacs est une victoire de la rivalité mimétique virile sur la loi symbolique parce qu’il procure une reconnaissance illusoire, fondée sur les objets possédés et non la relation entre deux sujets, lesquels demeurent toujours autant exposé à l’homophobie et la violence sociale. Les femmes sont bien placées pour savoir que si l’égalité entre les sexes ne fonctionne pas dans le système républicain, ce n’est pas faute de lois sur l’égalité, c’est parce que nous vivons dans un système de représentation symbolique où le modèle viril est universalisé. On aura beau voter des lois sur la parité, et imposer des Pacs, tant que le sujet femme et/ou homosexuel n’est pas reconnu comme sujet aussi universel que les autres, ces lois resteront des emplâtres sur des jambes de bois. C’est l’articulation entre l’un et l’autre qui manque dans ces lois d’égalité, comme elle manque dans le mouvement gay au point qu’il n’a même plus conscience de nier les lesbiennes lorsqu’il parle des revendications féministes. Un manifeste « Pour l’égalité sexuelle » a été publié dans Le Monde avant la Gay Pride de 1999. Sous les signatures d’Act Up-Paris, Aides Fédération et Aides Ile de France, Sida Info Service, SOS Homophobie et dix autres associations », disait Le Monde, on pouvait lire cette phrase :



« Au nom de la différence des sexes, même à gauche, on nous demande trop souvent de choisir entre les droits des femmes et les droits des gays et des lesbiennes. Pour notre part, au lieu de les opposer, nous voulons marier les revendications du féminisme et du mouvement homosexuel » (Le Monde, 26 juin 1999, 17).



N’est-ce pas ce que font les lesbiennes féministes depuis trente ans ? Mais personne, parmi les signataires, ne semble l’avoir remarqué, tant le point de vue masculin fait la loi pour toutes. Que dire de plus ?



Le mimétisme égalitariste gay fait le lit d’une vision homosexuelle masculine du monde où l’Autre, en l’occurrence la femme, disparaît comme Autre pour être intégrée au modèle dit universel. La reconnaissance se fait au prix de la négation de l’altérité, ou plus exactement de la réduction de l’altérité à du spécifique, reconduisant la « valence différentielle des sexes », comme la nomme Françoise Héritier. En se faisant passer pour universelle, l’homosexualité masculine fonctionne comme l’hétérosexualité masculine qui réduit l’Autre à du spécifique au nom du Surmoi patriarcal, et le modèle à une norme. Ainsi, l’inscription de l’homosexualité dans un cadre juridique rénové ne change en rien la position des femmes dans un ordre symbolique où le masculin règne toujours en Maître .



Le mimétisme gay de la consommation sexuelle Les marches organisées à Paris et dans les grandes villes de province sont l’exemple même d’une manifestation en faveur de la « fierté homosexuelle » qui se dit mixte mais qui fait complètement écran à la visibilité des femmes. Rassemblant depuis 1995 plus de 100 000 personnes chaque années, ces défilés ressemblent à parades mimétiques dont le dispositif visuel est axé complètement sur l’idole phallique et ses avatars marchands. Le sexe masculin est omniprésent, que ce soit sous sa forme iconique comme ce phallus composé de centaines de ballons de baudruches roses et blancs, que les membres de l’association Aide avait installé sur un char qu’ils suivaient en dansant en 1999, ou sa forme organique exhibée dans l’ivresse et la violence dominatrice. Le sexe féminin y fait l’objet de caricatures les plus grotesques exécutées par des couples de drag queens, hissés sur des talons de cinquante centimètres, outrageusement maquillés et qui montrent leur cul, en renvoyant à la société l’image qu’elle se fait des pédés dans l’inconscience la plus tragique. Les gays ne réfléchissent pas à ce qu’ils montrent ni sur la façon dont ils le montrent. Ainsi, on peut même voir sur un char faisant de la publicité pour une entreprise gay, un homme enfermé dans une cage, noir, nu, le drapeau arc-en-ciel enroulé autour de la taille, ce qui est un comble pour un mouvement qui se réclame de la liberté sexuelle.



La Fierté homosexuelle est devenue un carnaval au service de la consommation sexuelle où la seule chose qui compte, au sens monétaire du terme, est l’image virile exhibée par des gays jeunes, bronzés et bien nourris, le crâne rasé comme les militaires, les muscles gonflés, et qui montrent leur sexe, comme s’ils devaient rassurer la société sur leur identité sexuelle en lui donnant des gages de leur virilité. Images dérisoires, leurres agités par de faux guerriers qui s’éclatent au son d’une musique assourdissante comme le faisaient les Indiens pour se préparer au combat dans les films américains d’Hollywood. Ils croient être choquants, ils font simplement ce que la société attend d’eux, dans un conformisme tragique dont on ne sait s’il relève du consensus apolitique et du terrorisme viril le plus primitif.



La Fierté mono-sexuelle, comme l’appelle Alain Giry, ressemble à ces rites païens de l’Antiquité où les Romains promenaient un énorme Phallus dans les rues lors des fêtes ithyphalliques. Les gays semblent avoir transformé l’organe phallique en idole païenne que l’on adore et consomme. C’est peu dire qu’il n’y a de place ni pour les femmes, ni pour le féminin. Leur invisibilité y est programmée de manière si implacable, qu’elles ne peuvent même pas y répondre puisque chacun est là pour s’amuser. Et puis, pourquoi réfléchir à ce qu’on voit et sur le moyen d’instaurer un nouveau regard sur l’homosexualité ? Les gays ont envahis les rues, ils occupent toute la place, générant un terrorisme de la visibilité qui transforme l’objet regardé en idole dépouillée de la plus infime transcendance.



La société de consommation sexuelle instaurée par les gays devient donc aveugle et sourde à la parole des femmes. En 1999 les « dé/générées » de Lille ont distribué un tract lors de la Marche parisienne qui disait : « Nous ne nous reconnaissons pas dans l’organisation de la (Lesbian ?) & Gay Pride, vitrine d’une homosexualité intégrée, politiquement correcte, commerciale et branchée, masculine et misogyne. Nous revendiquons notre diversité et le regard critique que nous portons sur la société » (Lefebre et Rubel, 1997). Nul n’en a fait écho, et les médias continuent de ne pas voir les femmes dans les marches dites mixtes.

Sommes-nous revenus au temps du FHAR ?



A Marseille, en 1996, les trois associations lesbiennes de la ville avaient décidé de défiler de l’autre côté de la lesbian & Gay pride pour protester contre le coup de force d’une minorité d’hommes qui avait déposé des statuts organisateurs de la marche « prétentieux et récupérateurs » (Sirejean, 1997).



A Paris, la situation est encore plus grave puisque l’organisation de la marche est assurée par une société anonyme, la Sofiged, créée dans le but d’éponger le déficit de un million soixante dix mille francs « réalisé » par l’association L.G.P. Paris en 1996 [7]. Le succès de la marche dépend désormais de la participation financière du Syndicat national des établissements gays, plus florissants que jamais, qui impose avec son argent un ton, des images et des sons devant obligatoirement être rentables. Le politique est pris en otage par des intérêts commerciaux qui sacrifient délibérément l’ensemble du pôle associatif, comme le dénonçait Jacques Ars (1997), au profit d’un carnaval n’ayant même plus à cacher ses orientations publicitaires.
Pour résister aux diktats du visuel médiatique, le mouvement associatif lesbien a choisi une toute autre manifestation en organisant le soir de la Marche une « Fierté Lesbienne » qui a lieu salle Wagram à Paris et se déroule en deux temps : un forum rassemblant les associations lesbiennes et féministes, des signatures de livres, des projections vidéo et un lieu d’expression poétique et la fête proprement dite durant laquelle plus de trois mille femmes dansent au son de musiques choisies pour plaire à tous les âges.



Les lesbiennes ont choisi de mettre en place un lieu de rencontre, un espace d’échanges et de retrouvailles, plutôt que de relever le défi de la visibilité phallique où rien n’est assez voyant ni assez bruyant pour retenir l’attention des médias. Et c’est peut-être dans ce choix là qu’elles remportent leur victoire sur le voyeurisme masculin. Dans le désir de se retrouver dans un espace autonome dans la Cité conquis sur la société, où le désir de femme peut tout simplement ETRE sans avoir à rassurer les autres sur sa légitimité. Ici, pas besoin de porter un masque. Il suffit d’être soi-même pour être ensemble. Il suffit d’oser se soustraire aux regards « extérieurs » dans un apparent repli sur soi, pour affirmer fièrement que ce n’est pas parce que la société phallocratique ne voit pas les lesbiennes qu’elles n’existent pas. La soirée de la salle Wagram est un lieu d’ancrage du féminin en lui-même. C’est la demeure des Amazones où s’apprend le regard autonome d’un sujet en relation avec les autres (Bonnet 2000).

Car les lesbiennes ne sont pas plus invisibles que les gays. Elles sont là, présentes, vivantes, créatrices. Mais si les médias ne les voient pas, si les gays font écran et si le politique ne les écoute pas, n’est-ce pas parce qu’il leur faudrait attester de la possibilité pour les femmes de désirer autre chose que le phallus ?

Les gays assumeront-ils un jour ouvertement leur polarité féminine (leur anima dirait Jung), sans la caricaturer ni la projeter sur les femmes ou les prostitués homosexuels ? C’est l’espoir que je formule, car, on s’aperçoit qu’à force de s’identifier au modèle viril dominant, le mimétisme gay est passé en trente ans de la simple stratégie de défense face à un environnement hostile, à une véritable offensive politique qui leur a permis de conquérir plus de liberté sexuelle, plus de droits, plus de visibilité, et peut-être plus de paternité, sans avoir à remettre en question l’ordre phallique. Pourront-ils continuer ainsi, au mépris des lesbiennes, des femmes, et de la vérité propre à l’homosexualité. Car si ce mimétisme fonctionne bien, ce n’est seulement parce qu’il érotise la rivalité mimétique entre modèles masculins ; c’est aussi parce qu’il s’appuie sur la conception constructiviste de l’homosexualité selon laquelle les sexes, les genres, les préférences sexuelles sont des « constructions » sociales à laquelle nul n’échappe. Est-ce bien vrai en ce qui concerne l’homosexualité ? Je pense qu’elle est au contraire une des orientations sexuelles les moins construites par l’éducation, même si elle peut s’expliquer par l’histoire personnelle. Pourquoi ne serait-elle pas le vecteur d’une vérité humaine « inouïe », et de cette part de liberté personnelle par où l’individu s’affranchit des contraintes biologiques et sociales pour incarner d’autres choix de culture et civilisation. Mais le mouvement gay ne semble pas prendre ce chemin. Par attachement à son système de croyances probablement, car le modèle viril est un objet d’adoration hédoniste inépuisable, et qui se suffit encore plus à lui même dans nos sociétés mondialisées et… toujours patriarcales.

Marie-Jo Bonnet


Bibliographie


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– : Un du Fhar et de Tout, « Réponse au texte des femmes », n°16, juillet . (Ce texte anonyme est de G. Hocquenghem)
– : Quelques uns du Fhar, « Bilan », n°16



[1] « Ce n’est un mystère pour personne que les femmes ont eu un rôle prédominant dans la création du F.H.A.R. », Guy Hocquenghem, 1972

[2] Quinzomadaire du groupe maoiste Vive la Révolution auquel appartenait des militantes du MLF et du FHAR (Guy Hocquenghem principalement), Tout joua un rôle important dans les débuts du FHAR, spécialement avec le numéro douze qui eut tellement de succés qu’il fut vendu à 50 000 exemplaires avait d’être saisi par les autorités judiciaires pour « outrage aux bonnes moeurs et à la morale publique ».

[3] « La jouissance ne peut être posée comme une valeur en soi étant donné qu’elle est l’expression des structures économiques, sociales et culturelles. Il peut parfaitement y avoir jouissance dans des rapports complètement sado-masochistes. C’est essentiellement le type de jouissance qu’ont éprouvé la plupart des femmes jusqu’à présent. Les hommes et les femmes étant aliénés, n’ont actuellement qu’une conception aliénée de la jouissance. Il reste à trouver les formes nouvelles de la jouissance. (…), « Votre révolution sexuelle n’est pas la nôtre », Tout n°15.

[4] je signale que ce texte a été écrit par Guy Hocquenghem. L’anonymat des textes de cette époque est une pratique reprise du MLF qui remettait en question « le nom du Père » et les femmes-alibi, et non un refus d’assumer ses propos. Faisant oeuvre d’historienne, je signale l’identité des auteurs de textes anonymes chaque fois que c’est possible.

[5] « S’il existe un mouvement anti-humaniste, c’est bien celui-là, où le sexe machine, les organes branchés occupent presque tout le désir exprimé. Nous sommes des machines à jouir », « Aux pédés incompréhensibles », Partisans, n°66-67, juillet-octobre 1972, p.157.

[6] J’utilise les termes de Cuc (Contrat d’Union Civile), Cus (Contrat d’Union Sociale) et Pacs (Pacte Civil de Solidarité) en fonction du contexte, sachant que le Pacs a été déposé à l’Assemblée Nationale à l’automne 1998.

[7] A titre de comparaison, les Assises Nationales pour les droits des femmes, qui réunirent à Saint-Denis plus de 2000 femmes et quelques hommes les 15 et 16 mars 1997, ont été organisées avec un budget global de 451 500 francs sans bénéficier de la moindre subvention. Les organisatrices n’en ont pas moins réalisé un bénéfice de 65 OOO francs dont une partie a été utilisée pour l’édition des Actes. Deux mondes en évolution, deux façons de gérer l’argent et les ressources humaines.

COMMENTAIRE :

*La subdivision des groupes, ou la perte d’identité et de représentation dans l’individualisation des luttes

12 juin 2002, par Olivier [

Certes les gays et les lesbiennes ne sont pas identiques, ni dans leur modèle social, ni dans leur modes relationnels, ni dans toutes leurs aspirations. Il n’empêche qu’en tant que minorité, les gays et lesbiennes, et a forciori les bis, les trans,… ont tout intérêt à s’unir dans un certain nombre de luttes qu’ils ont encore à mener ensemble sous peine de les voir ignorées et marginalisées par une majorité qui ne se reconnait pas dans ce que les juristes ont consciemment oublié de faire entrer dans le cadre légal comme le droit à hériter de son conjoint homosexuel, l’homoparentalité, l’adoption d’enfants par des couples de même sexe, etc, etc… Les politiques ont besoin d’avoir en face d’eux des groupes unis et forts pour se donner le courage d’affronter les réactions hostiles d’une partie de nos concitoyens, c’est la simple réalité des choses, ne nous voilons pas la face. Plutôt que de gloser sur nos différences, qui ne peuvent que s’exacerber par notre refus d’entendre ce que l’autre a à dire, essayons de marcher ensemble tant que nos droits fondamentaux ne sont pas inscrits dans la réalité, sociale et légale. Si nous (en tant que gays, lesbiennes, individus) avons par ailleurs des revendications qui nous sont plus spécifiques, nous pouvons les réaliser dès à présent dans notre vie sociale, notre travail, notre engagement associatif ou politique. Mais pour les gays et lesbiennes en tant que force sociale, je ne vois vraiment pas le bénéfice de notre individualisation…

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*Pourquoi les GAYS ne peuvent-ils être les alliés objectifs des LESBIENNES ?


7 juin 2002

Michèle Causse


Il y a huit ans, en l996, j’ai écrit un article que Marie-Jo Bonnnet a oublié de citer dans son excellent texte sur le mimétisme et la misogynie des Gays. Je vous l’envoie pour publication :

Pourquoi les GAYS ne peuvent-ils être les alliés objectifs des LESBIENNES ?


En raison du harcèlement dont les gays et les lesbiennes font l’objet dans un régime hétérosocial, certaines lesbiennes croient juste de mener une action de résistance avec les gays. Les uns et les unes vivent dans une culture misogyne, sexiste, où règne l’oppression des femmes par les hommes. Nombre de lesbiennes jugent cependant les gays moins sexistes que les mâles hétéros parce qu’ils ne les importunent pas sexuellement. Et elles croient à tort que des intérêts communs les unissent. Or le mouvement de lutte des Uns n’a pas les mêmes objectifs que le mouvement des Unes.Les Gays, en effet, a) appartiennent à la classe des hommes et jouissent des privilèges de cette classe b) ont un culte du pénis c) privilégient l’hommosocialité d) laissent aux femmes et aux lesbiennes un statut inférieur


a) l’appartenance à la classe des hommes confère aux gays l’accès à tous les droits des hommes ( salaires plus élevés, élection aux postes de responsabilité politique, universitaire etc….) Tant il est vrai que , privé des droits liés au genre masculin pour son « orientation sexuelle, » le gay fait édicter des lois visant à lui rendre ses privilèges. Pour autant, le gay ne veut pas savoir que les  » Droits de l’Homme » ne sont pas ceux de la femme ni de la lesbienne. Traité d’efféminé ou de femmelette, il ne se range pas du côté des opprimées premières de la société ( à l’exception des rares  » effeminist faggots » des années 70)(*) mais revendique sa mâlitude et entend bien garder sa citoyenneté privilégiée. Ce faisant, il signe sa loyauté à la suprématie masculine ;


b) en phallocratie, le pénis est fétichisé, mythifié, montré, exalté ( Voir le roman de Moravia Io et lui) et ce sont des hommes , Freud et ses épigones , qui ont tranquillement affirmé que la femme était un homme castré (avec les dommages que l’on sait). Le pénis ( Lacan enseigne) est détenteur du Tout pouvoir , symbolique, économique etc.. Or rien, dans la culture gay, n’infirme cette prétention, bien au contraire. Ici plus que partout, le pénis est le » vecteur de la toute puissance ( il n’est que de voir la gay parade), il est le totem, montré à des millions d’exemplaires avec ou sans condom, et le sort de ce pénis fait l’objet de publicité envahissant les écrans. On n’ en a jamais vu autant pour quelque organe lié à la jouissance lesbienne ! La lutte contre le sida ( o combien légitime) a emphatisé l’importance du pénis. Or le sida est une maladie évitable, ce qui n’est pas le cas du cancer du sein dont meurent nos amies. Ce pénis, choyé par les gays, est redouté par maintes femmes et complètement rejeté par les lesbiennes (1)car il a été et continue d’être l’arme la plus redoutable de leur asservissement depuis l’enlèvement des Sabines jusqu’aux guerres « ethniques » où le pénis sert à purifier les ventres de quelque femme « ennemie ». Les lesbiennes posent un regard politique sur l’usage du pénis. Jusqu’à ce jour, tel n’a pas été le souci des gays.


c) si les gays, en général, ne « baisent pas les femmes », enfreignant ainsi un des commandements du régime hétérosexiste, c’est parce qu’en toute logique ils ne s’approchent sexuellement que des êtres qu’ils estiment égaux à eux-mêmes. A savoir des êtres supérieurs dans la hiérarchie sociale. Il va de soi que les gays, à l’instar des hétéros et plus encore qu’eux, admirent, fréquentent, favorisent, aiment les hommes. ( Il est vrai que tout le monde aime les hommes, c’est une prescription qu’il ne fait pas bon transgresser). Depuis la Grèce antique, les « sodomites » n’éprouvent reconnaissance, respect et amour que pour leur caste selon une parfaite cohérence avec le régime dans lequel nous vivons. Or, NE PAS AIMER LES HOMMES comme le font les lesbiennes est perçu comme le crime social par excellence , ne pas les servir, les reproduire, les admirer, les copier , ne pas penser comme eux est dangereux. (2)C’est dire quel abîme sépare les gays- ,loyaux aux principes de la société viriocratique et artisans souvent heureux de certaine législation- et les lesbiennes, loyales à la classe des opprimées premières et guerrières plus souvent vaincues que vainqueurs (pas de féminin pour ce vocable, comme par hasard) dans leur lutte pour la reconnaissance d’un statut d’individue, voire de citoyenne . (Rions un peu !)


d) le mépris des lesbiennes par les gays est le corollaire direct de la symbolique viriocratique. Ce mépris , volontiers assorti de violence pornographique, est si diffus, si absolu, il imprègne si bien toute manifestation de la vie publique et privée, de la culture, qu’il n’est souvent même pas senti par la majorité de celles qui en sont victimes. La haine des femmes , si bien perçue par les féministes historiques, s’étale dans la mode, dans l’enseignement, dans le divertissement. Cette haine s’accompagne d’une dérision qui fait passer pour une » plaisanterie » le plus constant dénigrement et harcèlement dont les femmes font l’objet .(3)Certes, les gays aussi font les frais de plaisanteries salaces ( ne sont –ils pas baisés et enculés, réification « normalement » réservée aux femmes ?) et ils vivent alors, l’espace d’un instant, ce que les femmes endurent toute leur vie. Pour autant, s’allient-ils aux lesbiennes afin de lutter contre l’infériorisation du sexe féminin ? Non, ils surenchérissent dans la virilité, moustaches, cuir, fouet, mise en scène du sado-masochisme ou alors ils recourent aux artifices caricaturaux de la féminité la plus exacerbée, la plus ridicule, montrant ainsi qu’ils maîtrisent les deux pôles de l’aliénation humaine. Et s’en jouent. De la « pénible évolution vers la féminité » ( voir Freud) ils ne voient que la « poupée Barbie » et dénoncent sans le vouloir la construction des genres, l’artificialité d’une assignation à vie. Mais le vrai débat politique, la vraie mise en accusation des normes qui définissent les statuts, qui le mène sinon les lesbiennes radicales ?


L’objectif des gays est d’obtenir impunément l’accès au corps de leurs semblables dans une société hétérosexiste sans pourtant remettre en cause les fondements de l’hétérosocialité mais en visant plutôt à l’intégration assimilation dans un régime androcratique. Certes, réclamer le droit de baiser et d’être baisé (voire aimer et être aimé) par le seul sujet exalté dans le socius est considéré par les législateurs hétéros du monde entier comme une chute ontologique,un amoindrissement de l’être alors que le gay est le produit le plus cohérent d’un régime planétaire où tout le monde aime les hommes y compris et surtout la classe de sexe des femmes, appropriée dans son ensemble et dressée à servir les intérêts des hommes. L’objectif des lesbiennes est d’échapper à cette contrainte en faisant exister sur la planète ce qui n’a jamais eu son lieu, à savoir l’amour philogyne ( le contraire de la misogynie). Cet objectif est considéré comme un privilège indu étant entendu que les femmes appartiennent aux hommes à toutes fins utiles. Les lesbiennes ont donc un objectif politique en contradiction absolue avec les règles des sociétés dans lesquelles elles vivent puisqu’elles préconisent ce qui n’a jamais existé : l’alliance entre Individues et la disparition des classes de sexe garantes de la hiérarchie des pouvoirs. Elles ne demandent pas moins que de retirer aux hommes les registres dont ils disposent depuis toujours , le normatif et le prescriptif. L’association des gays et des lesbiennes ne saurait avoir lieu sans une critique radicale de la phallocratie et des privilèges qu’elle confère aux mâles dans leur ensemble. C’est aux gays que revient le devoir de se désolidariser de leur classe de sexe, de mener une vraie politique contre la viriocratie, à eux de reconnaître que les lesbiennes radicales sont le moteur de cette avancée . Faute de quoi les mouvements lesbigays ne seront que l’un des avatars de la mixité revue et corrigée au bénéfice des seuls hommes.


* ) Et ajouterai-je, en relisant ce texte en l’an 2002, de quelques gynandres conscients des effets du sexisme (cfr.mon ouvrage : Contre le sexage, Balland 2000)


l) A l’heure actuelle , certaines lesbiennes, les queers, sous prétexte de désacraliser le pénis, jouent à le démultiplier et à en faire une prothèse (sic)ludique . Les textes et pratiques des queers, fortement influencés par la culture masculine gay, naviguent dans l’orbe d’un courant sado-maso qui se veut subversif. La mode des drag kings , drag queens et celle, plus douloureuse, des trans, témoigne à la fois de la volonté de transgresser les genres et de l’impossibilité de le faire dans un système phallocratique.


2)D’où l’acceptation volontaire ou forcée des homosexuelles à s’associer aux gays, aux bi, aux trans, diluant ainsi leur connaissance d’elles-mêmes, leurs buts propres, leur culture, pour créer une nouvelle mixité mimétique comme dans les « maisons des homosexualités », lieu illusoire de pacification des conflits, où la présence des hommes offre une crédibilité ( sic), une visibilité, des revenus financiers plus importants etc…


3) à l’exemple de la mode qui, exhibitionniste, propage l’anorexie, des animateurs de télévision homosexuels qui n’hésitent pas à brocarder les femmes et les goudous, des articles de presse qui laissent la signature aux homos , libres de recenser les ouvrages littéraires qui ne les remettent pas en question, des universitaires qui traitent en subalternes les homosexuelles « consentantes » et ignorent ou pillent les apports théoriques des lesbiennes radicales etc.. etc…


Michèle Causse


* Pourquoi les GAYS ne peuvent-ils être les alliés o

Commentaires:

12 juin 2002 Olivier

Quel discours fachisant… inutile sans doute, Michèle, de vous dire que beaucoup de gays, et les hommes plus généralement ne peuvent pas se reconnaitre dans cette représentation satanique, perverse et manipulatrice que vous faites d’eux. Il y a beaucoup à faire encore dans notre société pour une véritable égalité des sexes, malheureusement je ne crois pas que l’extrémisme que vous affichez soit mobilisateur dans ce sens. Nous avons besoin aujourd’hui plus que jamais de visions positives, et toute cette noirceur est déprimante… Je crois à des mutations profondes et nécessaires de notre société machiste, mais quoique vous en pensiez, elle se fera avec les hommes, pas contre eux ! ! !

* Pourquoi les GAYS ne peuvent-ils être les alliés

25 juin 2002

Olivier, tant mieux si vous ne vous reconnaissez pas dans ce tableau des gays .Quel exemple de volonté politique me donnez-vous pour m’inviter à croire que les femmes et a fortiori les lesbiennes ne sont pas les opprimées premières de toutes les sociétés ? Souhaitons qu’un jour en effet les gays soient tels que vous voulez les voir.( J’en connais deux ou trois qui donnent de l’espoir, voir ma note) Pour l’instant votre satanique perverse et manipulatrice Michèle Causse a mal aux femmes ( et vous, aux pieds ?)

*Fachisant poil aux dents

25 juin 2002, par Framboise

Votre point aveugle, Messieurs, feint ou réel, est bien là : « beaucoup de gays et LES hommes plus généralement ne peuvent pas se reconnaître dans cette représentation etc. » (quelle représentation, il va falloir apprendre à lire, Olivier, Michèle ne décrit pas les hommes, elle explique que les intérêts des uns ne sont pas ceux des unes). A propos avez-vous regardé Arte hier soir, Court-circuit qui annonçait « spécial gay ET LESBIEN » 4 court-métrages tous signés par des hommes, c’est très lesbien. J’avoue que si l’on précise que le premier film signé par un homme mettait en scène deux femmes, on a une bonne représentation du gay et lesbien : trois hommes qui parlent d’eux-mêmes et un homme qui met en scène des femmes. Une parole nous sera donnée, plus tard peut-être, si on est sage et si on se trémousse gentiment avec vous sur Dalida ou Chantal Goya au lieu de tenir des discours politiques d’opprimées comme ces empêcheuses de danser en rond que sont Michèle et Marie-Jo. Vous seriez crédibles, Olivier, dans votre prétendu souci de l’égalité des sexes si au lieu de défendre farouchement vos égaux vous écoutiez et tentiez de comprendre ce que disent vos inégales. A moins que vous ayez assez de mépris pour considérer d’office que nous parlons en hystériques ou en folles (mais pas les bonnes), en lesbiennes. Pourtant je ne qualifierai pas une telle négation de « fascisante », sans h et avec un s, vous le sauriez si vous aviez consulté le dictionnaire, ce qui est très utile pour apprendre le sens des mots car il me semble préférable pour communiquer de les utiliser à bon escient. Vous avez besoin de visions positives, nous aussi, mais pas au point de les créer de toutes pièces. Et quant à la noirceur de ce que nous voyons, je me demande qui elle déprime le plus ? Framboise

Publié sur ce blog en Nov 2007

Une politique textuelle inédite : l’alphalecte

Sur http://www.bagdam.org/articles/Alphalecte.html

Michèle Causse


Human kind must find another name for itself and another system of grammar that will do away with genders, the linguistic indicator of political oppression.
(Monique Wittig)

Notre survie est liée à notre performance symbolique, à notre capacité à créer des universaux. (Eliane Pons)

Il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. Alors là, oui. (Gilles Deleuze)

C’est en praticienne lesbienne politique de l’écriture que je pense et donne à lire ce texte, qui suppose connus mes travaux antérieurs (1). Supposition hardie tant la diffusion de mes livres est défaillante, voire inexistante.

En nommant sexolecte le langage que nous, êtres humains, parlons communément ou savamment, j’ai essayé de montrer que les mots étaient des outils indûment appropriés, fruits de constructions mentales dont la violence totalisante engendrait une oppression matérielle (dite un peu vite symbolique par le dominant). En précisant qu’ils composaient, en toutes langues, un androlecte (2) j’ai montré à qui profitait le crime et qui en était victime. Je vous renvoie à mon dernier ouvrage, qui – malgré tout ce qui précède – n’est pas un roman policier. Je dirais qu’une science encore inexistante, la sexolinguistique pourrait mettre en évidence comment les actes de langage opérés par les hommes ou sexeurs agissent sur les femmes ou sex©isées de tout pays et de toutes classes. Cette science viendrait compléter fort heureusement la socio- ou l’ethno-linguistique à cette différence près qu’elle aurait pour but final l’extinction de sa propre nécessité. Elle serait l’étude des effets du langage quand un seul être parlant, fût-il multiple, en est le bénéficiaire, tandis qu’un autre – d’emblée traité en instrumentum vocale (3) – doit l’ingurgiter comme prescription ou proscription.

Le sexolecte est une institution sociale, qui est toujours déjà là quand nous naissons. Il nous a faites ou plutôt défaites avant même que nous le parlions. Il nous a as/sujetties. Il a pris en otages nos corps (au nom de la petite différence), notre imaginaire et a fait de la majorité d’entre nous des automates ajustées à des conduites toutes tracées. Cette réalité indispose un nombre toujours plus grand d’êtres parlants, gynés ou gynandres, qui ne peuvent se résigner à n’être pas cause et effet de leur savoir-voir, de leur pensée, de leur libido, de leur langue, et qui désirent un droit de préemption sur leur avenir. Raison pour laquelle certaines d’entre nous (les pas toutes de l’ingénieux Lacan) ne se privent pas d’exercer leurs prérogatives d’êtres pensants et, partant, apparaissent pour ce qu’elles sont, subversives au sens littéral : nous avons en effet désavoué les discours nous concernant ( » les femmes n’ont pas vocation à faire universel « , cf. dictionnaire de psychanalyse) et nous travaillons en faveur d’une langue visant à une autre construction du monde. En somme, nous devenons  » productrices de signes « . Mais non de ceux que pouvait imaginer Lévi-Strauss. Pour autant, ici je n’entends pas suggérer le recours, comme en Chine, à un nu-shu ou langue secrète des sex©isées, par opposition au nan-shu, langue du Sexeur dominant, normative et prescriptive. Tout en ne sous-estimant pas l’utilité d’un refuge linguistique autorisant une quête identitaire (créole, rap, vernaculaire, tous ces dialectes qui sont des marchés francs et dont les vocables sont promptement reçus par le dictionnaire tels keufs, meufs, etc.) mon but n’est pas d’imaginer une sous-langue tolérée mais un common language qui respecterait l’égalité de tous ses locuteurs. Définis non par leur improbable sexe mais par leur capacité à parler de sujet à sujet, à créer du sens sans procéder à une quelconque réification. Dans un effort constant de néguentropie.

QUID DE L’ÉCRIVAIN EN RUPTURE D’ANDROLECTE ?

Roland Barthes, tenant d’une minorité sexuelle et, partant, d’un habitus que réprouve l’ordre social, nous avertit :  » Cet objet en quoi s’inscrit le pouvoir de toute éternité humaine c’est le langage ou, pour être plus précis, son expression obligée, la langue.  » N’en déplaise à Barthes, l’humain ayant été confisqué par l’andros à toutes fins ô combien utiles à ses intérêts, nous nous voyons dans la nécessité de contester les visées universalistes du langage et de lui retirer le pouvoir de définir et nuire.

Dès les années 20 – avec Gertrude Stein et Virginia Woolf – puis, plus tard, dans les années 60, des écrivains lesbiennes politiques ont, dans la littérature, commencé ce travail. C’est le cas d’Alice Ceresa dont l’œuvre métanarrative quasiment inconnue en France, La fille prodigue (4), amène sa lectrice Teresa de Lauretis à conclure :  » Seule l’écriture entendue comme création de symbolique peut mettre à jour et en même temps produire les conditions de représentation sociale. Et partant d’auto ?représentation.  » Je retiens évidemment le mot écriture.  » Dans notre langue française je suis astreint dit encore Barthes (5), à toujours choisir entre le masculin et le féminin. Le neutre ou le complexe me sont interdits. Par sa structure même la langue implique une relation fatale d’aliénation.  » Devrions-nous donc en rester esclaves, une fois repéré l’abus ? Ne pouvons-nous prendre en main la langue comme nous prenons en main nos vies ? Je parle ici, vous l’aurez compris, en écrivain dis/ruptive. Barthes le conçoit comme impossible :  » Il ne peut y avoir de liberté que hors du langage, malheureusement le langage humain est sans extérieur.  » Sur ce point, celle que je suis (n’osant parler au nom de toutes) émet un avis contraire. Il existe un extérieur à l’androlecte car, faute de cet extérieur, le langage resterait incommensurable, solipsiste, absolu, non comptable, impuni, et en toute immunité perpétuerait et perpétrerait ses dommages en se référant au seul Signifiant qu’il a élu une fois pour toutes, le phallus (le phi de Lacan). Cet extérieur n’est pas – comme j’ai pu un temps logiquement le concevoir – un gynolecte, mais un langage qui, refusant de choisir pour Signifiant tout organe discriminant, lui substitue un symbole, l’alpha qui, à l’inverse du phi dichotomisant, fédère et inclut. Alpha (a) est ce que gyné ou gynandre disent exister au nom de et pour tous les corps parlants, à savoir un Signifiant qui reconnaît à tous les vivants une valeur égale. Faute d’une autre création venant corriger ou améliorer celle-ci, l’alphalecte est pour le moment une proposition éthique pour les êtres parlants ayant pris conscience de l’entropie engendrée par la parole (orale ou écrite) émanant d’un être qui, en toute synecdoque, se prend pour mesure de la vie (et surtout de la mort) de tous les êtres parlants, un être qui n’a pas hésité à créer de la différence pour imposer une hiérarchie. Si nous voulons rendre à chaque être vivant cette dimension inaliénable tellement mise à mal, le logos se doit d’être en alpha (6). Puisque le langage est une production culturelle, une articulation du biologique au symbolique, nous avons à produire et d’ailleurs produisons de la culture, une vision du monde, du sens allant contre le non ?sens, l’insensé, contre la violence au fondement du symbolique, contre le refoulement de l’opérateur femelle, contre l’automatisme de répétition. Nous nous produisons en tant que sujets politiques. C’est à cette tâche que s’attelle – entre autres – celle qui, par sa praxis, se collette chaque jour avec le matériau langagier, lequel est concret et idéologique. Je parle de l’impératif catégorique de certaine écrivain (sans e puisque putain n’en a pas).

Barthes, insuffisant et pourtant intuitif, dit :

 » Si toutes nos disciplines devaient être expulsées de l’enseignement, c’est la discipline littéraire que je sauverais car toutes les sciences sont présentes dans le monument littéraire  » (ce recours à la métaphore du monument est proprement androssienne, je dirais plutôt dans le momentum littéraire),  » la littérature est dans les interstices de la science, en retard ou en avance sur elle : la littérature en sait long sur les hommes : le grand gâchis du langage qui les travaille, soit qu’elle reproduise la diversité des sociolectes soit qu’à partir de cette diversité dont elle ressent le déchirement elle imagine et cherche à élaborer un langage limite.  » Va pour les sociolectes, va pour la limite, celle qui tant indispose certaines lectrices, mais sur le gâchis, comment mieux le définir qu’en le nommant sexolecte lorsqu’on appartient à cette catégorie d’Individues qui a mis à nu le référent obsessionel du Dicteur. Barthes ajoute :  » C’est à l’intérieur de la langue que la langue doit être combattue.  » Je ne réfuterai sûrement pas la lutte. Le paradigme radical de mes ouvrages montre qu’écrire dans un champ de règles pré-existantes, exercer une activité aussi rigidement annexée et codée, c’est exercer une conscience critique qui devient paradoxalement, comme le dit Myriam Diaz Diocaretz (7), le  » champ privilégié de (celle) qui subit le maximum de contraintes  » dans et par le langage.

En effet, l’écrivain qui entreprend d’invalider l’androlecte bute contre de telles murailles, se livre à de telles contorsions pour faire sortir de cette langue celle (et celui) qui n’est plus objet ni objectivable, qu’elle peut apparaître illisible voire élitiste et, évidemment, outrancière. Sa tâche en effet la dépasse. Si elle ne la dépassait pas, l’aurait-elle seulement tentée ? Si elle prenait pour acquis, par exemple, que le masculin doit l’emporter sur le féminin (et ici je ne résiste pas au plaisir de citer Anne Le Gall :  » Cette règle de grammaire bête comme chou va induire des intériorisations comportementales sans relation, théoriquement, avec l’objet de cette incitation. La langue est sur le plan symbolique l’aliénation par excellence des femmes. « ) – si, autre exemple, l’écrivain prenait pour acquis que le pronom elle doit valoir pour toutes les femmes, y compris pour celle qui n’est pas un instrumentum vocale ou dividue mais une Individue et en particulier une lesbienne politique, la verrait-on devant un écran d’ordinateur écrire :  » Ici on bafoue mon être, ma conscience, mon plaisir, mes désirs, ma vie. Je ne suis pas celle-là dont il parle, je ne suis pas elle et je le démontre  » ? Ne lui faudrait-il pas travailler, dans l’urgence, à l’invention de nouveaux vocables, comme je l’ai fait dans l’Encontre puis dans Voyages de la Grande Naine en Androssie, avec une attention spécifique pour les pronoms personnels afin de traduire au plus près les étapes des consciences  » femme « ,  » féministe « ,  » gyné  » ? Ne lui apparaîtrait-il pas vital, pour faire exister celle qui ne peut trouver son inscription dans l’androlecte sous le pronom personnel elle, de créer pour soi et ses pareilles le pronom  » el  » ? A la longue ne serait-il pas souhaitable que les êtres parlants dans leur ensemble choisissent pour se nommer le pronom  » ul  » (à savoir quelqu’un) par opposition à nul (personne ou nobody) suivi d’adjectifs qui rendent impossible la détermination du sexe et a fortiori du genre. Si j’ai utilisé ces deux lettres  » ul  » comme marqueur catégoriel d’un mode d’être au monde sur la totalité d’un ouvrage inédit (Figures du soi), c’est qu’il est possible de poser les jalons d’une pratique susceptible de devenir, dans le futur, collective.

Voilà ce à quoi m’invite l’alphalecte. Me permettant, d’un coup, de passer du hidjab à un costume jamais vu, jamais porté. Vous m’objecterez que l’exercice est à la limite. A quoi je réponds : soyons logique, si une lesbienne n’est pas une construction sociale femme (sexcisée, sexualisée) – et il fut brillamment démontré qu’elle ne l’était pas -, pourquoi lui affecter le pronom personnel elle et ainsi trahir le cheminement qui lui permet, justement, en gyné, de s’esquiver de sa classe opprimée tout en continuant indéfiniment à défendre les femmes dans toutes les occurrences de l’aliénation ? Une écrivain lesbienne radicale trouve dans le pronom  » el  » le site de sa différence. A quelque classe ou ethnie ou autre classification qu’elle appartienne en viriocratie. Il la signale alentour comme celle qui, déboutée du champ (ici scripturaire) des dominants, prend en mains les rênes de sa nomination, de son action résistante. Lors même que la renieraient celles qui sont l’objet de ses sollicitudes répétées, les opprimées premières, souvent illettrées, affamées et mutilées sur la quasi totalité de la planète. Et qui, partant, constituent la réserve taillable et corvéable de l’homo economicus doublé de l’homo pornograficus.

Merleau Ponty écrit :  » Les difficultés de l’auteur sont celles de la première parole. Un artiste doit non seulement créer et exprimer une idée mais encore éveiller les expériences qui l’enracineront dans les autres consciences.  » Puisque je pense qu’ » il n’y a pas de mots qu’il n’y ait des choses et il n’y a de chose qu’il n’y ait des mots « , qu’il faut pour thématiser qu’il y ait du thématisable, que la praxis sociale a produit une nécessité à penser un certain  » quelque chose  » et les moyens de le penser, je prétends que ma praxis donne naissance à des mots et que ces mots en retour donnent naissance à de l’être.

Le mot androlecte, lorsque je le prononçai pour la première fois, produisit une stupeur, je dirais presque une douleur puis, peu à peu, avec soulagement, il fut repris comme évidence allant de soi Outre-Atlantique (8). Une fois nommé, en effet, l’androlecte apparaît pour ce qu’il est, l’un des possibles de la langue, annexé au profit d’un seul, interpellé pour la première fois sur sa confiscation de l’Universel. Son vocabulaire, sa grammaire sont dénoncés comme une main dont on aurait fait un seul exemplaire et auquel on aurait donné un seul usage : réparer une moto par exemple, alors que la main peut peindre et écrire. Vous noterez au passage que ma métaphore est exquisement bénigne compte tenu des intentions malignes de l’androlecte. Notre schismogenèse met en relief ce qui a été écrasé par le langage et émet des propositions qui ne visent pas à écraser à leur tour autrui dans une symétrie d’ailleurs fantasmatique (comme celle de Fellini dans La cité des femmes). Car nous n’allons pas au langage comme à l’abattoir mais comme à une fête.  » Les mots ne sont plus conçus illusoirement comme de simples instruments mais lancés comme des projections, des explosions, des saveurs. L’écriture fait du savoir une fête  » (Barthes). Si la modernité c’est concevoir des utopies du langage,  » alors changer la langue (mot mallarméen) est concomitant de changer le monde (mot marxien) « . Marx disant, je vous le rappelle :  » Etre radical c’est prendre les choses par la racine or, pour l’homme, la racine c’est l’homme lui-même.  » Prenons-le au pied de la lettre, justement, et montrons que l’homme – hélas toujours déjà androssien – n’est ni le début ni la fin de la Sapiens mais l’accident à dépasser. Pour peu, évidemment, que nous n’ayons pas peur du logos… dont le phallus nexus a détruit la crédibilité. Et auquel le la ngage rend sa dignité lors même que nous ignorons déjà le parler et l’utiliser, en logothètes qui se méconnaissent.  » Il vient, continue Barthes, de là une certaine éthique du langage littéraire qui doit être affirmée parce qu’elle est contestée. On reproche à l’écrivain de ne pas écrire la langue de tout le monde mais il est bon que des hommes à l’intérieur d’un même idiome, à savoir le français, aient plusieurs langues.  » Barthes n’envisage pas que cette langue française puisse être contestée et modifiée, voire annulée, par un groupe oppositionnel de sexe. Cet impensé nous apparaît trop souvent, même à nous, comme un impensable, alors qu’un colonisé, lui, saura toujours défier la langue du colonisateur. Partant, j’aime à citer cette jeune épistolière doctorante des années 90 :  » On me demande d’écrire français alors que je veux écrire lesbienne.  » Essentialiste, direz-vous. Non, épistémologue comme d’autres. Et au cas où vous n’auriez pas assez confiance en vous pour vous sentir autorisées à autorer, songez que dans les sociétés pastorales, le référent linguistique n’était pas l’homme mais l’animal. Dès lors, dans la société Sapiens à laquelle j’aspire, le référent est le corps parlant qui ne reconnaît pour valide que la tâche d’éliminer les notions létales de discrimination négative. Le corps sujet qui parle à d’autres sujets.

DES LECTRICES

Dans quelle position se trouve l’écrivain novatrice face à ses lectrices. l) En tant qu’émettrice elle ne dit plus ce qui est prévu, admis, convenu, répété ad infinitum et engrammé en chaque cerveau, elle est le sujet d’une énonciation inédite : elle construit sa conception du monde dans le texte, sur l’arrière-fond d’un intertexte déjà là, des multiples genres de textes élaborés par des générations d’hommes pour répondre à des besoins et des enjeux sociaux précis, quels que soient les types de discours (le mode formel choisi). Cette émettrice n’est pas seule, quelques écrivain(e)s à elle synchrones, quelques essayistes dites subversives, non scientifiques, militantes ont montré dans leurs œuvres que les représentations existantes étaient faites au détriment d’un genre construit dans une intention définie, que je qualifierais de mortifère. C’est sur cette certitude inscrite dans sa chair que l’écrivain lesbienne propose son dis/sentiment, assorti d’une concomitante transformation du langage, jugée déroutante. Il faut entendre ici sciemment dé/routante. Le message est pourtant sinon connu, du moins connaissable par un groupe de personnes  » intéressées « , partageant les axiomes de l’auteur. Disons que l’enthymème – pour employer un mot savant – choisi par l’émettrice est celui de la nécessité d’une autre définition du monde, exigence partagée par un groupe en sécession. Il va de soi que l’émettrice et ses lectrices n’ignorent pas l’opposition qui va sourdre du champ scripturaire dominant. Celui-ci étant en quelque sorte le troisième participant, l’adversaire hégémonique régnant, étroitement relié aux deux autres. Sans lequel le texte même n’aurait pas sa raison d’être. La forme artistique sera liée à l’enthymème. La tradition d’un ordre dominant sera défiée, sa persévérance à préserver le statu quo secouée, voire bouleversée. (Du moins est-il permis de l’espérer.)

2) La réceptrice ou lectrice est à tout le moins féministe (c’est à celle qui l’est ou le sera que s’adresse le texte), et elle est imaginée par l’émettrice comme pouvant recevoir son angle de vue. La réceptrice est implicite, elle est une composante qui a un rôle régulateur, elle est un élément structural de la création artistique. Le Russe Volochinov décrit ce rôle comme  » cette constante co-participante dans tous les actes de conscience qui détermine non seulement le contenu du texte mais le choix du contenu, le choix de ce dont nous sommes conscient(e)s, et qui partage les visées sinon visions du monde « . C’est une alliée. Elle a fait la preuve qu’elle était, selon l’expression de Judith Fetterley (9), une resisting reader des canons canonisés, une lectrice capable de générer de l’interprétation qui ne soit pas celle qu’attend le Diseur, le Dicteur, le Dictateur. Sa dissidence, la puissance du hiatus qu’elle crée par sa critique est massivement efficace depuis les années 70. La lectrice hélée par l’œuvre : a) Si elle répond de façon coopérante au signe qui lui est fait, si elle a une réaction positive face à l’œuvre, peut l’utiliser pour se construire comme sujet tout en négociant son adhésion. Ces lectrices actives, acquises à un énoncé qui va dans le futur modifier leur propre énonciation, font un sort aux textes fondateurs, nombreux en vérité mais méconnus, non traduits, et qui, plus tard, seront considérés comme matrihéritage, voire utopographie. b) Si elle répond de façon négative – une lectrice faisant toujours jouer sa propre histoire dans la production du sens d’un texte -, si elle rejette l’œuvre à cause de la réserve d’images négatives qu’elle a reçues des médias ou de son expérience personnelle, si son habitus est celui, majoritaire, d’une femme non féministe, alors étroit est le champ de sa réception et indigeste le message inédit, qui invalide nécessairement tout son acquis. Elle se référera plus volontiers à la culture masculine familière. Qui est, pour elle, la Culture même, la seule.

Les lectrices sont les coordonnées permanentes d’une vie d’écrivain puisque nous leur reconnaissons le pouvoir exorbitant de nous interpréter. C’est à elles en dernier ressort qu’il appartient de choisir entre les multiples propositions de justesse éthique qui leur sont faites. Dès lors, problématique est le sort (économique, social, symbolique) de l’écrivain lesbienne politique. Mais, comme disait Gertrude Stein, que j’aime à évoquer sur ce point ô combien crucial :  » Writing means more for the writer than for the reader.  » Une écrivain est d’abord responsable devant soi de l’effort qu’elle a produit pour rendre étrangère la langue dite abusivement maternelle, et elle ne peut répondre des effets de son œuvre. Bien qu’elle escompte, à brève ou plutôt longue échéance, en voir les résultats : une prolifération, de bouche à oreille, du sens et des sens, loin des grands corps, des corps institués, des corps constitués, émanations d’une synecdoque parlant encore l’androlecte et agissant selon ses lois malgré la bonne volonté de quelques gynandres isolés et de quelques gynés guerrillères.

août 2002

[1]

[1] Michèle Causse

Notes :

(*) Texte paru dans Lesbianisme et féminisme – Histoires politiques, Actes de l’atelier « Lesbianisme et féminisme », du 3e colloque international de la recherche féministe francophone, Toulouse, 17-22 septembre 2002, L’Harmattan, 2003.

(1) Il sera fait allusion ici à L’Encontre, Paris, Des femmes, 1975 ; L’Interloquée – Les oubliées de l’oubli – Dé/générée, Essais, Montréal, Éditions Trois, 1991 ; Voyages de la Grande Naine en Androssie, Montréal, Éditions Trois, l995 ; Contre le sexage, Paris, Balland, 2000.

(2) Cf. M. C., L’Interloquée : « L’androlecte est défini comme sexolecte, langage sexisant et sexualisant que parlent tous les humains. Elaboré par le détenteur du phallus, il instaure l’inégalité entre les animés de l’espèce dite humaine. Le seul sexolecte existant est l’androlecte. »

(3) On appelait ainsi les esclaves de la terre chez les Romains par opposition à l’instrumentum mutum, à savoir les outils agraires. Cf. Gayatry CHAKRAVORTY SPIVAK, In Other Worlds, New York, Routledge, l988.

(4) Alice CERESA, La fille prodigue, traduit de l’italien par Michèle Causse, Paris, Des femmes, l976. Lire Breve saggio sulle figlie prodighe de Teresa DE LAURETIS, in DWF, sequenze, Roma, 1996. Dans une lettre privée (l964), Alice Ceresa distingue les femmes selon les prises de conscience de l’aliénation. Dix ans plus tard, j’ai pu commencer dans l’Encontre à faire un sort à cet éclairage très constructionniste des opprimées puis continuer dans les Voyages de la grande Naine en Androssie.

(5) Roland BARTHES, Le bruissement de la langue, Paris, Le Seuil, 1984. Référentiel parce que « désadapté », comme dirait Bourdieu mais apparemment à l’obscur des textes de Claudine HERRMANN, Les voleuses de langue, Paris, Des femmes, 1976, ou de Marina YAGUELLO, Les mots et les femmes, Paris, Payot, 1978.

(6) Selon le glossaire de Contre le sexage, « alpha, symbole de la néo-espèce Sapiens, est un signifiant hors pair posé à partir de l’analyse des fondements du langage. Alpha déboute phi de sa prétention à l’universel, le dénonce comme faux et unidimensionnel ». (Cf. Eliane PONS in Contre le sexage.)

(7) Myriam DIAZ DIOCARETZ, The Transforming Power of Language, Utrecht, l984.

(8) Trivia, a Journal of Ideas, n° 13, 1988 (trad. américaine de l’Interloquée, par Susanne de Lotbinière-Harwood) ; éditorial par Erin PRICE : « Accepting Michèle Causse in the same way so many disciplines ’accept’ Freud’s ideas, everything Michèle Causse wrote about epistemes and the androlect… Questions themselves are often answers : ’how an alternative to the androlect ?’ » Elizabeth MEESE, Sem(er)otics, New York University Press, l992 : « As Causse puts it, the adress(her) creates the scandal of a male ’we’ shifted onto the site of ’you’ (L’interloquée). Having achieved a reversal Causse presses for an heterogeneity in which ’being’ (not man who was always speaking nor woman who was silent) takes up the subject position. Causse’s strategy achieves a startling effect… as she moves toward the desired displacement which might transform the structure of relations. »

(9) Judith FETTERLEY, The Resisting Reader : a Feminist Approach to American Fiction, Bloomington, Indiana University Press, l978.

Texte rédigé pour la journée d’étude Violette Leduc,
à l’occasion du centenaire de sa naissance (1907-2007),
médiathèque d’Arras, 27 octobre 2007.
Ce texte est aussi reproduit dans la revue en ligne

Trésors à prendre, Violette Leduc, femme et écrivaine.

sur http://www.bagdam.org/articles/lanarree.html

De l’ego comme objet agi

Poser d’emblée l’être de Violette dans son antériorité littéraire c’est pour moi tenter de comprendre comment et pourquoi elle est devenue l’écrivain référente des femmes et des homosexuels. Individus problématiques selon Lucien Goldman ou encore individus affectés au sens spinoziste que je privilégierai ici. À savoir susceptibles de recevoir des chocs et d’en être durablement altérés.
Bâtarde et partant mal accueillie (« Ma mère ne m’a jamais donné la main »), l’enfant-fille est soumise à l’assaut des dénégations d’autrui à son endroit (a/père et mère). Elle est constituée, agie, d’entrée, par un refus sans échappatoire possible. Elle vit dans l’unilatéralité un traitement de défaveur que ne compensera aucune grâce physique. Elle est livrée à autrui comme passive objet de rejet. Du moins c’est ainsi qu’elle se vit et se contera dès qu’elle surgira hors de l’emprise de ces tiers qu’on appelle mère ou père. Si toutefois il existe un hors. Toute l’œuvre de Violette démontre qu’à l’instar du langage, qui n’a pas de hors, la constitution d’un être ne peut se faire hors des agissements sur lui (elle) dans un âge où les préjudices sont ineffaçables.
Les dommages dont souffre d’emblée Violette lui viennent de plusieurs ordres difficiles à interpeller : la nature (je suis laide), la famille (je suis bâtarde), la classe sociale (je suis pauvre), le genre (je suis sexcisée)(1). Une injustice foncière préside à sa naissance. Injustice et arbitraire sans remède. Ces atteintes, en tout état de cause, poussent à une réflexion indéfinie sur « qu’ai-je fait pour mériter cela ? » Rien justement, sinon naître.
Une initiale altérité négative, intériorisée, deviendra un constant tribunal d’in/justice devant lequel elle ne cessera de comparaître, coupable, afin de clamer non pas tant son innocence que sa souffrance. Ce qu’on appellera « manie de la persécution ». Et certes, qui n’en serait affectée dans son cas ? Quelle lectrice n’éprouverait une immédiate sympathie ?
À partir de cette souffrance se formeront des pulsions, des « fantasmes réparateurs » dirait promptement la psychanalyse, qui amèneront Violette à aimer, indistinctement , des êtres hors d’atteinte, de quelque sexe qu’ils soient. Aimer, ici, signifiant d’abord et surtout : reconnaissez-moi. Émerger de l’emprise initiale est en effet tâche sans fin et ardue. L’altérité dé/constituante est toujours déjà là. …avec ses dégâts et ses ravages. Comment la destituer ? En élisant les figures positives et inverses de celles de l’enfance. En rejouant, dans une classe sociale et intellectuelle qui l’exclura de nouveau (dans une inclusion ambiguë), les scènes de l’initium. L’écriture seule dépassera l’expérience néantisante, en laissant surgir un je hantée par l’exposition réparatrice de soi. Raconter : action dirigée vers un(e) autre, action qui nécessite un(e) autre.

L’interpellation de l’écrivain

Interpellée avant que de naître (bâtarde), avant toute possible individuation, elle a acquis le langage dans une mimesis qui l’accuse ou au mieux la plaint. Aujourd’hui, elle, Violette la mal aimée, interpelle à son tour le lecteur comme potentiel ami ou amie. « Ô toi lecteur », écrit-elle. Le tu est imaginaire, il est là par défaut. Par excès. Récepteur idéel et bien sûr idéal. Quels que soient son âge, son genre ou sa classe. L’interpellation chez V.L. fait apparaître clairement un désir non seulement de reconnaissance mais d’empathie. « J’existe, aime-moi. Ne me juge pas . Écoute. » Elle cherche à enrôler, à séduire son lecteur-rédempteur dans un récit interlocutoire et compensatoire.
Or je fus l’une de ses lectrices avant de devenir l’un de ses personnages. Si la position de lectrice est l’une des plus gratifiantes qui soient (nul besoin ici d’évoquer la jouissance que donne l’écriture leducienne), celle de personnage ne l’est plus autant quand l’auteure-narratrice est victime de ces ravages dont j’ai esquissé la genèse plus haut. De même que Violette fut soumise à une insupportable exposition radicale à autrui, elle soumettra autrui – dans le vivre et dans l’écrire – à son exposition radicale et lourdement hypothéquée. Autrement dit, le personnage que malgré moi je deviens dans son évocation sera soumis volens nolens à une subjectivité vorace, torturée, qui m’imposera une intériorité culpabilisante.
.
L’accueil de l’autre chez Violette ne peut se faire que dans une contradiction permanente entre adhésion et refus, désir et éloignement. Comment le relationnel s’est-il construit chez elle sinon dans sa négation ? Autrui sera vu dans l’optique sartrienne, toujours porteur d’intentions malignes. D’autrui lui est venu le mal . D’autrui le mal lui viendra. Elle en est si convaincue qu’elle s’autoflagelle avant – toujours avant – que le mal ne la frappe. Et quand bien même il ne viendrait pas, elle l’inventerait. C’est ainsi qu’il faut lire l’autobiographie de Violette. Non comme compte rendu fiable de vie, récit de factualités vérifiables, mais comme pathos ne ratant aucune occasion d’exercer – à son encontre – une variété de dommages que n’ont pas infligés nécessairement les êtres traversant sa vie. Pour autant nous n’avons que son récit. (Elle était horrifiée à l’idée qu’on pût un jour écrire une biographie d’elle.) Et donc nous pourrions prendre pour argent comptant cette autobiographie intrépide et sincère si d’aucunes, comme moi, dans une profonde empathie avec la créatrice, ne corrigions la simple (jamais simple) vérité des faits. Dans une familiarité avérée avec le pathos auctoriel..

La dyade narratrice-narrée

Pour une écrivain comme Violette, que peut signifier l’apparition d’une jeune lectrice ? Que peut-elle en espérer, passée l’initiale surprise ? Quelque matière à nouveau récit, quelque validation de son œuvre ? Sûrement pas ! Comment supporter la matérialité, la chair d’une lectrice qui, par définition, devrait rester invisible ? Certes la narratrice a écrit pour être reçue, mais sans vouloir connaître le ou la récipiendaire : or justement cette jeune fille, Michèle Causse, a voulu la rencontre. C’est donc ça mes lecteurs ? La relation fantasmatique à la réception trouve en « Hortense » une incarnation accidentelle. En quoi cela peut-il satisfaire l’auteur ? Et que va devenir sa propre identité confrontée à cette Autrui qui a toujours été présente, sans que l’auteur l’ait su. Désirée, certes, à la condition qu’elle ne se montre pas. Par sa manifestation, la lectrice offre une aporie… au mieux ludique. Incarnée, la voilà qui englue l’auteur en allégeance autant qu’elle est engluée, elle. Volontaristes l’une et l’autre, les voilà prises au piège de cette évidence : « Tu es ma condition. » Mais l’auteur, telle qu’autrui l’a contre/faite en amont, n’attendra-t-elle pas que la lectrice lui confirme qu’elle est bien ce qu’elle pense : une femme qu’on ne peut aimer ? Une femme hors normes et donc coupable.
La dyade chez Violette ne peut s’établir dans la vie qu’à partir du postulat de l’autre comme « suspecte ». Autrui, même la mieux intentionnée, est opaque à l’écrivain, alors même que sa présence, son empressement, montrent qu’elle a fait sauter les cadres de l’exclusion, alors qu’elle peut prétendre à la confiance, elle est irréductiblement autre et restera autre. Quels seront les référents de la reconnaissance, de la rencontre ? Violette ne devra-t-elle pas les inventer alors que, pour Michèle Causse, il est acquis et souhaité que l’événement la change, l’altère, l’enrichisse ? Violette tolère la rencontre plus qu’elle ne la souhaite, lors même qu’elle va au-devant dans un mouvement de spontanéité impétueuse. Elle acceptera l’autre parce qu’elle l’amuse et la confirme. Comme écrivain d’abord. Ensuite comme femme hors définition : la fréquentation assidue opérant une espèce de fluidité familière, quasi… familiale, si j’osais ce terme. Laquelle sera toujours minée par un pathos actif, celui de la persécution qui modifiera à tout coup chaque perception, chaque échange. La lectrice réelle, même promue au statut enviable d’amie de secours, ne possède pas l’aura du lecteur invoqué, irréel. Violette a trop été exposée aux autres, et n’en a subi que trop de dommages pour vivre paisiblement des présences, fussent-elles autant de gages d’assentiment. Pourtant, à sa parole inquiète, volubile, répondra la parole tout aussi volubile, juvénile de l’autre, chacune s’exposant, se dévoilant dans le mouvement continu de se choisir, de s’écouter dans une parfaite dissymétrie. Dans la dyade Leduc-Causse, aucune dépendance n’est en jeu : ce qui en fait le prix. Le détachement de la plus âgée des deux est assuré, l’adhésion admirative de la jeune lectrice certaine. Mais …

Mémoires de la narrée

J’avais vingt-deux ans. La lecture du Deuxième sexe avait attiré mon attention sur une écrivain singulière, Violette Leduc. Je m’étais mise en quête de ses livres et, avec une stupeur et une ferveur imaginables, j’avais découvert L’affamée avant de me plonger dans les deux autres ouvrages de la trilogie : L’asphyxie et Ravages. Violette m’avait tétanisée. Je dirais d’ailleurs que pour moi cette trilogie constitue la totalité signifiante de son œuvre. Je m’en explique .
Ayant lu que Ravages avait été amputé d’un épisode cher à Violette, Thérèse et Isabelle, j’avais, dans un mouvement d’audace anxieuse, écrit à Violette que je m’intéressais à ce manuscrit. Sans aucun titre à faire valoir, sinon celui de jeune lectrice passionnée, désireuse de voir Thérèse et Isabelle sortir de l’ombre. Violette n’avait pas répondu à ma première lettre. Las ! Toutefois elle l’avait fait lire à Simone de Beauvoir qui l’avait encouragée à me répondre. « Non, avait rétorqué Violette, vous voyez, elle signe M. Causse, cela veut dire qu’elle a repéré que j’avais la cosse, elle se moque de moi. » « Mais non Violette, c’est son nom. » Simone de Beauvoir, à une époque où Violette était particulièrement seule, l958, considérait un peu comme un salut l’apparition d’une lectrice admirative et téméraire. Mes lettres non seulement ne l’inquiétaient pas mais la soulageaient.
Et c’est ici qu’a lieu un épisode insolite, bouleversant, qui n’est pas relaté dans l’autobiographie de Violette, un épisode qu’elle a mutilé et réduit à mon détriment et surtout, me semble-t-il, au sien.
Un matin, vers midi, alors que je rentrais à ma pension de famille rue d’Assas (une pension qui avait abrité Strindberg), déjà engagée dans l’escalier, j’entendis une voix qui disait : « Vous êtes Michèle Causse ? » Je me retournai et vis une grande femme, en ciré, me tendant un manuscrit. « Je suis Violette Leduc. » J’avais à peine plus de vingt ans et un miracle se produisait : une écrivain, celle que j’admirais par-dessus toutes à cette époque-là, venait me donner à lire une œuvre inédite, inconnue de tous. J’étais médusée. Ce qui, dans mon cas, se traduit par une agitation désordonnée, une courtoisie démesurée et une propension à parler sans relâche. J’engageai Violette à monter avec moi. Ce qu’elle fit. Une fois dans ma minuscule chambre, j’offris à Violette de venir partager mon déjeuner de pensionnaire. Faute évidemment irréparable. Pourquoi ne lui ai-je pas proposé d’aller au restaurant ? J’étais trop abasourdie, trop stupéfaite pour y penser. Violette à juste titre se moque dans son autobiographie de ma minable invitation, de la table de pensionnaires, tout droit sortis, dans son récit, d’un roman de Balzac. « Des rogatons » dit-elle en résumant le menu. Elle n’avait pas tort mais j’étais indifférente à tout, sinon à sa présence qui, d’ailleurs, intrigua tout de suite les hôtes, surpris par l’apparence de cette mienne invitée qui tranchait avec le reste de la tablée. Après le déjeuner, je l’invitai à remonter avec moi. Elle ne se fit pas prier et ne le regretta pas puisqu’elle rencontra cet après-midi-là Cara (Sabine de Portzamparc) mon amie des années 50-60. Elle en fut tellement ravie qu’elle ne tarit pas d’éloges dans la description qu’elle fait de « Victoire ». D’ailleurs, elle dresse des portraits étonnamment exacts au regard des perceptions toujours erronées qu’elle a des intentions des individus. D’emblée elle ne peut leur prêter aucun sentiment d’aménité à son endroit, d’admiration, de gêne, d’étonnement et d’éblouissement.
Avant l’arrivée de Sabine, Violette m’entretint longuement – de cette voix inimitable que j’aime à imiter – de sa propre vie et, en particulier, de sa dernière relation sexuelle. À un moment je l’arrêtai net en lui disant : « Je vous en prie, je ne suis pas la bonne personne pour ces confidences. » En effet, pourquoi choisir une jeune lesbienne inconnue pour lui raconter par le menu combien avaient été pénibles ses dernières relations avec cet homme (René) qui lui labourait le ventre, lui faisait mal en la pénétrant, etc. Je me demandais – tandis qu’elle se livrait avec force détails – pourquoi elle se montrait à la fois aussi sadique envers moi et masochiste envers elle-même ? Pourquoi moi, diable ? De quoi voulait-elle me punir ? aurais-je pu penser si j’avais été affectée de cette méfiance qui la tenaillait. Mais je crois plutôt qu’elle avait à cœur, ce premier jour, de me signifier qu’elle n’était pas seulement la femme enamourée que montrait L’affamée. Qu’il existait une autre Violette, prosaïque, douloureusement attachée à une vie féminine normale, conforme aux représentations mentales qui avaient cours alors, et qui ont toujours cours avec moins de virulence. Il est certain que ce fut un coup pour moi. Hantée comme je l’étais par L’affamée. N’avais-je pas eu l’audace de lui demander dès la première rencontre qui était « elle », héroïne de ce premier texte ? Autant elle fut diserte par la suite, autant Simone de Beauvoir devint un sujet intime de discussion, autant ce jour-là Violette fut muette. Et bien sûr, je le comprends, ô combien, a posteriori.
Violette resta tout l’après-midi, prit le thé avec Sabine et une bibliothécaire canadienne (fort injustement traitée dans le texte) et elle nous quitta tardivement. Conteuse elle fut et conteuse elle resta tout le temps que dura notre relation. À savoir jusqu’en l963, date à laquelle je quittai Paris pour Rome. Durant ces cinq ans, je vis Violette au moins une fois par semaine. Et quand j’étais absente de Paris, nous nous écrivions. Lorsque Violette ne venait pas à nous, Sabine et moi allions rue Paul-Bert où nous étions régulièrement invitées à déjeuner. Quel que fût l’état dans lequel nous la trouvions, généralement en bigoudis et en larmes, elle devenait diserte, animée. À telle enseigne que, à la parution de La bâtarde, j’avais entendu de la bouche de l’auteur tous les épisodes relatés dans cette autobiographie. Et, du même coup, le style de la trilogie resta mon favori.
Sabine et moi avons vécu comme enchantement, mais aussi exaspération, ces cinq années ponctuées de tsunamis variés. Il est évident que pour Violette nous ne pouvions avoir représenté qu’un dérivatif dans une vie alors solitaire et précaire. Compagnes d’excursions à Auvers-sur-Oise (« Vous voyez, quand je suis avec vous, personne ne me cherche noise »), spectatrices de cinéma (« Quand je suis seule, personne ne vient s’asseoir à côté de moi, je suis trop laide »), à l’époque, nous gardions une certaine naïveté quant à la force de notre existence pour elle. Aussi, grande fut ma désolation quand, lors de mon retour à Paris, en 1973, je pris connaissance des épisodes biographiques qui nous concernaient, Sabine et moi. Je fus même tellement ulcérée par l’inexactitude factuelle répétée, par les distorsions multiples, qu’oubliant la mort de Violette je songeai à aller lui demander raison.
J’avais déjà vécu un épisode d’une violence inattendue avec elle : lorsqu’elle avait appris que j’allais vivre avec Alice Ceresa(2), elle m’avait battu froid, était venue plusieurs fois chez moi, rue Monsieur le Prince, sans me saluer, ne parlant qu’à Sabine. Un jour enfin, n’en pouvant plus d’humiliation et de tristesse, je la saisis par les épaules, la frappai à plusieurs reprises contre le mur de ma chambre puis la jetai sur le lit en lui intimant : « Je vous interdis de me juger. » Horrifiée par ma propre audace, je m’enfuis en sanglotant dans un café du quartier. Sabine me raconta ensuite que Violette et elle avaient parcouru tout le pâté de maisons pour me retrouver, sans succès. Plus tard, je compris que, pour Violette, le couple de jeunes que nous formions lui rappelait Hermine et que, s’identifiant de nouveau à la victime, la rupture signifiait pour elle la fin d’une petite structure amène, fidèle.

Faussaire à l’insu de son plein gré ?

La vie excède tout récit. À moins que le récit n’excède la vie. Dans le cas d’une écrivain comme Violette, les deux excès probablement coïncident. Toute autobiographie est plus ou moins un conte. Je dirais même, en ce qui me concerne, une fable. Partant, faussaire en dépit de soi, l’auteur commet des oblitérations ou déformations qui, une fois repérées par les témoins, invalident la valeur documentaire du récit sans toucher à l’art fictionnel, au bonheur du style. Mais pour la narrée – fût-elle secondaire dans la narration –, il est impératif que la narratrice n’opère pas une trahison des faits qu’elle a vécus, elle, dans l’innocence.
C’est ainsi que l’épisode « glorieux » (pour moi seule, évidemment) de notre rencontre est, dans La chasse à l’amour réduit à l’hypothèse d’un rendez-vous qui n’a jamais existé. Il est évident hélas que les êtres – et les écrivains en particulier – ne sont dans les faits que parce qu’il les ont défaits. Ainsi, le cœur battant la chamade, debout dans une librairie, ai-je lu en tremblant : « Je dois l’attendre devant une porte … Elle est en retard cette demoiselle [je suis d’une ponctualité quasi maladive] … Elle n’a pas la moindre considération pour l’auteur qu’elle a lu. » Ainsi banalise-t-elle son propre geste de générosité unique, dans une contradiction évidente avec la phrase : « Elle a lu L’affamée, elle n’est pas la première venue. » Suit le récit de cette journée telle qu’elle l’a vécue, dans une méconnaissance sidérante des sentiments qui animaient les trois personnes confondues par l’honneur qui leur était fait. Ainsi dit-elle de Philomène, la plus sensible des trois à la situation, la plus paralysée : « le fiel du dégoût coulait au coin de ses lèvres », invraisemblance que ne rachète pas la série de dialogues plus ou moins inventés et sertis dans une atmosphère peu compatible avec le caractère des personnes en présence. « … Je voulais des lecteurs, je les ai, je les fuis… Est-ce que par hasard je détesterais les lesbiennes ? », se demande Violette en partant. La lesbophobie de l’homosexuelle occasionnelle ou stable est une constante que je retrouverai chez Djuna Barnes(3)… et d’autres. C’est l’une des répudiations les plus douloureuses qui puisse être infligée à une lesbienne disons passionnée. Reste l’ultime phrase du paragraphe qui rachète la vision pessimiste de l’auteur sur elle-même et sur ses interlocutrices : « Trois filles t’ont ravigoté » (sans e).
Bien sûr, Violette reverra Michèle et Sabine. Bien sûr, Violette, écorchée systémique, se trompera sur leurs intentions et leur prêtera des mobiles obscurs tendant à la persécution. Ainsi l’épisode de son arrivée à Cahors : « Elles m’ont forcée à m’asseoir à côté du chauffeur. » Certes, il allait de soi que pour nous la place d’honneur lui était due : le paysage l’attendant. La description de la maison de Saint-Cirq est hélas juste. À mon grand désarroi. Car je conçois maintenant que nos chambres à la Van Gogh, avec leur paillasse, ne pouvait être offertes à une femme usée et sensible au confort. De ce séjour elle a omis volontairement, je le comprends, de relater un épisode important et infiniment douloureux : Violette s’était éprise de l’ami « lesbien » qui nous pilotait parfois (« il ressemble à René ») et comme il ne lui prêtait qu’une attention polie, déférente, un jour de promenade elle ouvrit la portière de la voiture et menaça de se jeter sous les roues car « vous trois, vous vous aimez mais moi personne ne m’aime ». Chez Violette le pathétique avait sa dramaturgie, parfois comique. Je la surpris – un soir où elle était contrariée – en bigoudis devant la porte, en petite culotte et soutien-gorge, tricotant et chantant à tue-tête la Marseillaise : dans une rue médiévale de Saint-Cirq-Lapopie, village visité à toute heure par cars entiers ! C’en fut trop pour moi. Je ne réussis pas à poursuivre le séjour, déchirée que j’étais entre une amante imprévisible et une amie persécutée-persécutrice.
Violette fut magnanime. Elle ne nous tint pas rigueur de ce départ anticipé. Mais elle ne put résister à une petite revanche attendrissante quoique très infantile. Elle vint vers moi en courant, la veille du départ, et me dit : « Regardez ce que j’ai trouvé, un billet de l00 F. » Puis honteuse : « Non, je l’ai inventé pour vous faire envie. » Ainsi la vie prenait-elle le relais du récit dans une fiction compensatrice.
Par la suite vint cette notoriété que je lui avais promise avec assurance tant de fois. J’étais à Rome. Elle me chargea de répondre à sa place aux questions des traducteurs et de veiller à la publication italienne de La bâtarde. Nous ne nous revîmes plus qu’une seule fois à Paris, débordantes de tendresse l’une et l’autre, à l’époque où elle posait nue pour Paolo Vallorz. Encore une fois m’excédant en s’excédant. Me réduisant au mutisme fasciné et, bien sûr, horrifié.

In fine

La commune mesure n’était pas la mesure de Violette. Et en cela elle était déjà un cadeau. L’excès qu’elle était, et partant communiquait à tout ce qu’elle disait ou faisait, se communiquait à vous, vous donnant l’impression d’être une part, élue parfois, de cet excès. Cette transmutation à la fois fugitive et durable était le fait de sa présence, de la fulgurance de ses mots et de la malléabilité de la substance qui la recevait, qui l’avait cherchée et trouvée, elle. Elle qui, en prodiguant ce qu’elle était, devenait un élément constituant de la personne que l’on allait être grâce à elle ou en dépit d’elle. Car la choisir, la vouloir, c’était aussi aller contre soi, contre ses propres exigences en matière d’harmonie, de paix, de relation. C’était, jeune, s’ouvrir à l’indépassable, l’intraitable, l’impossible à contenir. C’était aussi inventer enfin sa vie. En n’oubliant jamais ce conseil donné à l’étudiante : « Vivez Michèle, vivez, ensuite vous écrirez. » De l’avare Violette je n’ai retenu que la générosité continue, la patience et l’outrance inventive. Jamais je n’aurais dû avoir le privilège de la connaître, d’être agréée et même muée en celle que je ne suis pas. Grâces lui soient rendues !

Notes
1. Sex(c)ision : opération qui découle du sexage. Reconnaître et catégoriser les animés doués de raison à partir de leurs organes sexuels seuls et à faire des uns des Sexeurs, définis comme supérieurs, et des autres des sex(c)isées, posées comme inférieures, en usant pour ce faire du recours au genre. Le dictionnaire a choisi le mot de sexuation.
2. Alice Ceresa, auteure (entre autres) de La fille prodigue (prix Viareggio opera prima,) Paris, éd. Des femmes, traduction de Michèle Causse.
3. Voir Michèle Causse, « Rencontre avec Djuna Barnes », postface à l’Almanach des Dames, Paris, Flammarion, 1982, traduction de Michèle Causse.

Monique Wittig : »La pensée straight » arton332-b67f9.jpg

Par Mathilde : http://www.feministes.net

Soulignons d’emblée que ce livre n’est pas d’un abord évident. Le vocabulaire employé et les concepts développés nécessitent sans aucun doute une culture et des connaissances que je ne possède pas. Je serais donc très reconnaissante à celles et ceux qui auraient pu lire ce livre ou connaître les théories de Monique Wittig, de me signaler les erreurs d’interprétation ou omissions que j’ai pu faire.
L’édition résumée est celle publiée par Balland en 2001.

Chaque commentaire personnel sera en italique pour ne pas nuire à la clarté du texte.

Mathilde

Introduction par Monique Wittig en 2001

L’hétérosexualité est un régime d’esclavagisation des femmes. Pour elle, les femmes ont comme seules solutions d’être esclaves et de renégocier pied à pied l’hétérosexualité ou d’être des fugitives comme les lesbiennes. Elle compare ainsi les lesbiennes aux esclaves marrons aux USA. Il n’y a pas d’évasion possible puisque il n’existe pas de lieu où l’hétérocentrisme ne règne pas.

Wittig cite ensuite celles qui l’ont influence dans sa réflexion.

– Nicole-Claude Mathieu qui a été la première à considérer les femmes comme une entité anthropologique à part.
– Christine Delphy qui a établi les termes de féminisme matérialisme et montré l’obsolescence du marxisme qui ne tenait pas compte du travail invisible effectué par les femmes.
– Colette Guillaumin a défini les formes d’oppression des femmes ; l’appropriation privée par un individu (mari ou père) et l’appropriation collective de tout le groupe des femmes, par la classe hommes. On appelle ceci le « sexage », en référence au servage. Les femmes, même les célibataires, sont ainsi au service de la communauté des hommes, en soignant ainsi les plus malades ou les plus faibles.
– Paola Tabet montre que certaines femmes se font l’objet d’une appropriation collective, comme les lesbiennes et les prostituées, mais pas d’un appropriation privée.
– Sande Zeig souligne que les effets de l’oppression sur le corps sont nées des mots qui les formalisent.

La révolution d’un point de vue : Louise Turcotte

Turcotte souligne combien la pensée de Monique Wittig est transversale et s’occupe tant de littérature, que de politique et de théorie.

Elle rappelle combien, en 1978, la phrase de Monique Wittig « les lesbiennes ne sont pas des femmes » a scandalisé les féministes, même les plus radicales. Turcotte souligne en effet que toutes les luttes féministes s’étaient établies du « point de vue des femmes ». Les féministes ont en effet lutté contre le patriarcat en tant que système fondé sur la domination des femmes par les hommes mais jamais elles n’avaient interrogé les classes « hommes » et « femmes ». C’est ainsi que les lesbiennes prennent tout leur sens puisque si les catégories hommes et femmes ne peuvent exister l’une sans l’autre, les lesbiennes n’existent que par et pour les femmes. C’est ainsi que Wittig remet en cause l’hétérosexualité que n’avait jamais contesté les féministes.

Les lesbiennes séparatistes avaient déjà interrogé l’hétérosexualité en la critiquant en tant qu’institution politique. Mais elles s’étaient plutôt tournés vers une vision essentialiste en développant des valeurs spécifiquement lesbiennes. Pour Wittig et Turcotte, il ne s’agit pas de créer une classe « lesbiennes » » qui serait du repli sur soi. Il s’agit plus d’utiliser leur position stratégique pour détruire le système hétérosexuel.

Rappelons que la pensée majeure de Wittig est de situer les lesbiennes dans un continuum de résistance propre aux diverses formes d’oppression. Les lesbiennes ont en effet une place spécifique à l’intérieur de la classe « femmes » et sont donc une faille dans le régime politique qu’est l’hétérosexualité. Wittig vise l’abolition du genre, du sexe mais pas leur transgression.

Wittig La politique

Il s’agît d’un chapitre écrit par Marie–Hélène Bourcier qui a traduit nombre de chapitres du présent livre. Elle raconte sa rencontre avec un des personnages d’une pièce de Wittig. On peut supposer qu’elle interroge donc Wittig, elle même.

L’explication de « straight » est donnée ; on pourrait le traduire par hétéronormatif. Wittig souligne combien l’hétérocentrisme est présent dans tous les domaines de la société.

Une note infrapaginale rappelle la rupture qu’il y a eu en 1980 dans Questions féministes. En 1981, l’association loi 1901 Questions féministes se dissoudra à cause des dissensions entre hétérosexualité, féminisme et lesbianisme. Nouvelles questions féministes sera créé en 1981 et les lesbiennes radicales publieront aux USA dans Feminist Issues.

Wittig montre que, comme le marxisme qui a montré ses limites en ne s’interrogeant que sur la lutte des classes, le féminisme ne peut pas s’interroger uniquement sur l’oppression de genre ou de sexe. Les lesbiennes noires des années 80 ou les féministes chicana actuelles ont ainsi lutté contre la sororité indifférenciée du féminisme.

Il est ainsi souligné que dans les années 70, on pouvait être lesbienne féministes – l’ordre des termes en montre l’importance -mais pas s’affirmer comme lesbienne politique.

La conversation se termine en signalant que Wittig a toujours pris comme un compliment le fait d’être traitée de « sale gouine » ou de n’être pas considéré comme une femme. Les lesbiennes ne sont pas des femmes et n’ont pas à le devenir.

Wittig cite ainsi Karl Marx et Friedrich Engels « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. » (1) Elle veut ainsi montrer que la domination sur les femmes est constituée d’un réseau serré de faits, de pensées, de données qui affectent notre vie toute entière.

Cela nous apprend ainsi :
– avant toute société, toute pensée, il y a deux « sexes » qui ne sont en faits que des catégories d’individus nés avec une différence constitutive, différence aux conséquences métaphysique.
– avant toute société, tout ordre social, il y a des sexes qui sont « naturellement » ou biologiquement différents. Cette différence a des conséquences sociologiques.
– avant toute pense et tout ordre social, il y a une division « naturelle du travail dans la famille », qui n’est rien d’autre que la division du travail dans l’acte sexuel (approche marxiste).

On voit ainsi qu’on se sert d’une différence physique naturelle pour fonder une domination qui ne peut être que sociale ; la domination ne pouvant être naturelle.

La catégorie de sexe est une catégorie politique et fonde la société hétérosexuelle. Wittig ne parle pas ainsi d’individus mais de « relations ». Les catégories « hommes » et femmes » n’existent que parce qu’ils ont établi des relations entre eux. Cette catégorie de sexe établit comme naturelle l’hétérosexualité par laquelle les femmes sont soumises à une économie hétérosexuelle : elles doivent ainsi faire perdurer cette société par l’obligation absolue de reproduction et les travaux associé par « nature » à la reproduction : l’éducation des enfants et les travaux ménagers. Notons comme il est caractéristique qu’une femme qui élève ces enfants dit souvent qu’ »elle ne travaille pas ».

Cette appropriation du travail des femmes par les hommes procède du même mécanisme que l’appropriation du travail des ouvriers par la classe dominante. On ne peut faire croire que cette appropriation est naturelle puisque nous n’avons pas d’exemple de reproduction de la société en dehors de son contexte d’exploitation.

La catégorie de sexe permet donc aux hommes de s’approprier pour eux-mêmes la reproduction et la production des femmes mais aussi leur personne physique via le contrat de mariage. La femme a ainsi certaines obligations comme le travail non rémunéré, la cession de sa reproduction mise au nom du mari (les enfants qui portent le nom du père), le coït forcé, la cohabitation jour et nuit et l’assignation à résidence comme le suggère la notion juridique d’abandon du domicile conjugal. Dans la règle qu’observe souvent la police de ne pas intervenir quand une femme est battue par son, mari, cela montre combien la femme dépendant directement de son mari. s’il s’agissait d’un citoyen frappé par un autre, la police interviendrait pour « coups et blessures ». La femme a donc cessé d’être une citoyenne ordinaire. On signale ainsi implicitement que l’État n’a pas à intervenir dans des affaires privées ou l’autorité du mari s’est substituée à celle de l’État.

Wittig souligne combien la catégorie de sexe colle aux femmes puisqu’elle ne peuvent être conçues hors de cette catégorie. Les personnes exceptionnelles dont on narre les exploits dans les journaux sont toujours rappelées comme « femmes » avant tout.

Wittig conclue que la catégorie de sexe est une catégorie totalitaire avec ses lois et formatrice de l’esprit. Elle considère donc qu’il faut la détruire et penser au delà d’elle pour penser vraiment. Cela régit l’esclavage des femmes par une opération prenant une partie (le sexe, la couleur) pour le tout (la personne entière) , comme avec les esclaves noirs.

On ne naît pas femme

Les femmes ne sont pas un groupe naturel c’est à dire « un groupe social d’un type spécial : un groupe perçu comme naturel, un groupe d’hommes considéré comme matériellement spécifique dans son corps ». (2) L’existence des lesbiennes montrent que les femmes ont été catégorisées de façon politique par les hommes en un « groupe naturel ». Wittig rejoint ainsi Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le male et le castrait qu’on qualifie de féminin ».(3)

Wittig récuse l’idée que la base de l’oppression des femmes est biologique ou historique. Certaines féministes, en s’appuyant même sur Beauvoir, soulignent que la civilisation a d’abord été matriarcale ; les femmes fondaient la civilisation (par la procréation) pendant que les hommes frustres et brutaux allaient à la chasse. Cette vision déplait à Wittig car elle ne remet pas en cause l’hétérosexualité et remplace une oppression par une autre (le patriarcat par le matriarcat). Cette vision reste prise dans les catégories de sexe et dans l’idée que la femme est intimement liée à la procréation. Je suppose que cette critique peut s’appliquer à Françoise Héritier.

Le danger pour Wittig est de naturaliser l’histoire ce qui tendrait à faire croire que les catégories hommes et femmes ont toujours existé et existeront toujours. Certaines lesbiennes tendent d’ailleurs à adhérer à cette théorie « Les femmes et les hommes appartiennent à des espèces ou des races (les deux mots sont utilisés de façon interchangeable) différentes ; que les hommes sont inférieurs aux femmes sur le plan biologique ; que la violence masculine est un phénomène biologique inévitable ». (« 4 »)

En naturalisant l’histoire, on naturalise donc les faits sociaux marquant l’oppression des femmes ce qui les rend impossibles à changer. Wittig prend pour exemple la procréation qu’on considère comme naturelle sans penser qu’elle est forcée, organisée (démographie) et que c’est la seule activité sociale, hormis la guerre, qui présente un tel danger de mort.

Wittig montre que ce que nous prenons pour l’origine et la cause de l’oppression n’est en fait que la « marque » que l’oppresseur a apposée sur nous. Colette Guillaumin montre ainsi que le concept de race, dans son acception moderne, n’existait pas avant l’esclavage. C’est ainsi qu’aujourd’hui race et sexe nous apparaissent comme une donnée immédiate et appartenaient à un ordre naturel. Ce n’est pas une perception directe mais une construction directe alors que ces traits sont aussi indifférents que les autres pour désigner un individu. ex elle est vue comme femme donc elle est femme. Je dirais qu’on s’est un peu séparé des catégories de race mais pas du tout de celles de sexe. Wittig souligne ainsi que l’insulte courante envers les lesbiennes « tu n’es pas une vraie femme » montre bien qu’il faut se construire pour en être une « vraie ». elle déplore aussi que tout un courant féministe et également lesbien tende à vouloir être de plus en plus féministes. Refuser d’être femme ne veut pas dire pour autant être un homme ! Elle souligne de toute façon qu’il est impossible pour une femme d’être un homme, du moins psychiquement, puisqu’elle ne saura pas d’emblée ce que c’est que d’avoir un droit sur les femmes. L’oppression vécue par les lesbiennes consiste donc à mettre hors de leur atteinte les femmes qui sont réservées aux hommes. Une lesbiennes est donc condamnée à être une non-homme, une non-femme.

Wittig souligne combien les féministes se sont réapproprié l’idée « c’est merveilleux d’être une femme » alors que dés 1949, Beauvoir avait souligné le danger a se réapproprier les mythes positifs entourant les femmes. Reprendre à son compte les meilleurs traits dont l’oppression nous a gratifié c’est ne rien remettre en cause et ne pas interroger les catégories de sexe. Cela nous fait lutter dans la classe femmes non pas pour la faire disparaître mais pour la renforcer. Wittig souligne l’ambiguïté du mot féministe qui montre qu’on lutte pour les femmes (et donc pour le renforcement du mythe entourant les femmes). Wittig souligne que ce mot a été choisi pour établir une continuité dans l’histoire avec les pionnières du mouvement.

Pour Wittig, il faut tendre à supprimer la classe homme, par une lutte de classe politique. Si celle ci disparaît, celle des femmes disparaît car il n’y a pas d’esclaves sans maître.

Wittig parle ensuite du marxisme et montre que les femmes ont été noyées dans les classes bourgeoises ou prolétaires sans pour voir constituer leur propre classe.

En s’appuyant sur Christine Delphy, elle montre qu’il faut d’abord se rendre compte que chaque problèmes individuel dépend des problèmes liés à la classe et non à l’individu. L’avènement des sujets individuels ne pourra être trouvé qu’après avoir détruit les catégories de classe. Elle montre que détruire LA femme n’est pas détruire le lesbianisme car c’est le seul concept qui soit au delà des catégories de sexe. La lesbienne n’est pas une femme, ni idéologiquement, ni politiquement, ni socialement puisque la femme n’existe que par ses relations à un homme. Les lesbiennes sont donc des transfuges à leur sexe.

La pensée straight

Wittig souligne l’importance qu’a pris l’étude du langage. Elle parle ensuite du langage symbolique qui fonctionne à partir de très peu d’éléments. Elle ironise sur le fait que l’inconscient est censé se structurer quasi automatiquement à partir des symboles du langage symbolique : castration, œdipe, mort du père, échange des femmes. Elle constate que seuls des spécialiste sont en droit de déchiffrer l’inconscient et que les langages interprétant ses symboles sont extrêmement riches. Pour Wittig Lacan a trouvé dans l’inconscient les structures qu’il dit avoir trouvées puisqu’il les a lui même mises. elle déplore qu’on entende que la parole des psychanalystes et pas des psychanalysés. Pour elle, le psychanalyste est un oppresseur face au psychanalysé qui est un oppressé. Wittig se demande alors si ce besoin des communiquer des psychanalysés ne peut se trouver que dans la psychanalyse. Elle constate aussi que les homosexuels, les lesbiennes et les femmes qui sont venues à la psychanalyse ont opéré une rupture du contrat psychanalytique dés qu’ils se sont aperçus que ce n’étaient pas eux qui étaient « malades » mais que leur état venait plus d’un état de choses général.

Wittig souligne la violence du discours hétérosexuel pour les lesbiennes et les hommes homosexuels. Elle explique ensuite ce qu’est la « pensée straight » en référence à la « pensée sauvage » de Levi-Strauss. Il s’agit des concepts de femme, d’homme, de différence qui marquent l’histoire, la culture. Elle souligne qu’il reste au sein de la culture un noyau soit disant naturel qu’on se refuse à examiner, c’est à dire la relation hétérosexuelle ou relation obligatoire entre l’ »homme » et la « femme ». la pensée straight va ainsi interpréter de façon totalisante l’histoire, le langage, la culture et les sociétés. Elle a une tendance universalisante dans sa production de concepts. On va ainsi former des lois générales valant pour toutes les époques, tous les individus, toutes les sociétés : l’échange des femmes, la différence des sexes, l’inconscient, le désir, la culture. Ces catégories n’ont de sens pour Wittig que dans l’hétérosexualité ou pensée de la différence des sexes en tant qu dogme philosophique et politique.

La société hétérosexuelle est fondée sur la nécessité de considérer certains autres comme différents : les hommes homosexuels, les lesbiennes, les femmes mais aussi de nombreuses catégories d’hommes. celui qu’on présente comme différent sera contrôlé et dominé.

Le concept de différence des sexes montrent les femmes en autres différents. Les hommes ne sont pas différents. Les noirs le sont en revanche.

Pour Wittig, il ne peut plus y avoir de femmes ou d’hommes en tant que classes et en tant que catégories de pensées et de langages. Les lesbiennes et les homosexuels ne doivent plus se percevoir en tant qu’hommes et femmes ce qui contribuent au renforcement de l’hétérosexualité.

Wittig s’intéresse à l’inconscient structural et montre qu’il fait appel à des nécessités échappant au contrôle de la conscience comme part exemple les processus exigeants ordonnant et exigeant l’échange des femmes comme condition nécessaire à toute société. Elle ne s’étonne donc pas qu’il y ait un inconscient et qu’il soit hétérosexuel, veillant aux intérêts des maîtres. Wittig pense qu’il vaut traquer le « cela-va-de-soi » hétérosexuel et montrer combien le structuralisme, la psychanalyse et plus particulièrement Lacan ont rigidifié les concepts pour mieux hétérosexualiser. Or que signifie l’échange des femmes sinon la domination ? Pour Wittig, l’inconscient est donc hétérosexuel et au service des dominants.

A propos du contrat social

Wittig rappelle que Marx et Engels se sont élevés contre le contrat social parce qu’il est en opposition avec la nécessité de la lutte des classes. Pour eux, le « contrat social » s’applique aux serfs dans la mesure où il implique une idée de choix individuel et d’association volontaire. Les serfs ont en effet fui un par un et se sont ensuite associés pour former des bourgs (et sont ainsi devenus les bourgeois). Pour Wittig les femmes sont semblables aux serfs : elles sont corvéables à merci, attachés à une terre (la famille) et ne peuvent s’arracher à l’ordre hétérosexuel qu’en le fuyant une par une. Pour elle la structure de notre société est en effet féodale.

Wittig réfléchit ensuite au contrat social. La promesse du contrat social de s’accomplir pour le bien de tous ne s’est pas accomplie historiquement et garde donc sa dimension d’utopie. De Rousseau : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui même et reste aussi libre qu’auparavant ».

Pour Wittig, ce qui doit être rompu, c’est le contrat d’hétérosexualité en tant que tel qui faisait sans doute partie du contrat idéal de Rousseau.

Wittig revient sur la pensée aristotélicienne, de Hobbes et Locke pour souligner qu’ils pensaient que « le droit, c’est la force ». Pour Aristote, en particulier, l’accord des membres n’était pas nécessaire. Elle signale que Rousseau est le premier à considérer qu’une société pour bien fonctionner, ne doit pas s’appuyer sur la raison du plus fort.

Wittig souligne qu’il y a un certain nombre de choses qu’on doit faire : être une femme, être un homme, se marier, faire des enfants, les élever. Pour elle, les deux termes de contrat social et d’hétérosexualité sont superposables. Vivre en société c’est vivre en hétérosexualité.

Wittig souligne la difficulté à saisir l’hétérosexualité dans sa réalité, sinon dans ses effets et dont l’existence réside l’esprit des gens d’une façon qui affecte leur vie tout entière, la façon dont ils agissent, leur mode de pensée. En tant que mot, il n’a existé qu’au début du 20eme siècle quand on a parlé d’homosexualité et en Allemagne à la fin du 19eme siècle. Avant cette période, l’hétérosexualité allait tellement de soi qu’elle n’avait pas de nom. C’est le contrat social, un régime politique, une institution dont on ne parle pas. Pour Wittig il y a un présupposé du social avant le social : les hommes entrent dans l’ordre social comme des êtres déjà socialisés, les femmes restent des êtres naturels.

Lévi-Strauss raisonne ainsi sur des systèmes invariants comme sa théorie sur l’échange des femmes. La littérature anthropologique foisonne ainsi de mères, sœurs, pères etc. ce qui semble souligner qu’on n’est rien si on n’appartient pas à un de ces groupes. Wittig montre que le cynisme de Aristote est plus acceptable puisqu’il dit que les choses doivent être ainsi : »Le premier principe est que ceux qui sont inefficaces l’un sans l’autre doivent être réunies dans une paire. Par exemple, l’union mâle femelle. » Elle souligne que cette paire a assis la relation gouvernant/gouverné.

Lévi-Strauss a dessiné l’idée d’un contrat social entre les hommes dont les femmes sont exclues. Chaque fois qu’il y a échange, il y a entre les hommes confirmation d’un contrat d’appropriation de toutes les femmes.

Wittig souligne enfin que Rousseau a montré que le contrat social est à réfléchir tant qu’il ne satisfait pas chacun. Il faut donc rompre le contrat social hétérosexuel si on n’y consent pas.

Homo sum

Historiquement et philosophiquement, « humain » a toujours désigné les hommes blancs propriétaires des moyens de productions. Pour Wittig, une lesbienne, qui se tient à l’avant pose de l’humain représente peut être paradoxalement le point de vue le lus humain. Cette idée (critiquer une société à partir d’un point de vue extrême) n’est pas nouvelle :Marx et Engels l’ont déjà évoquée.

Évocation de la lutte des classes : Marx et Engels ont réduit les conflits à deux termes : les capitalistes qui détiennent les moyens de productions et les prolétaires qui fournissent le travail, la forme de travail et qui sont les producteur de la plus-value. Antisémitisme, racisme et sexisme ne sont pour eux que des « anachronisme du capital » c’est à dire qu’ils se résoudraient après la prise du pouvoir par le patriarcat. Pour Wittig ces anachronismes peuvent être décrits comme un paradigme d’oppression transversal à toutes les « classes » marxistes. Le marxisme n’ayant pas montré son efficacité au niveau historique ; ces classes se sont figées et les anachronismes n’ont pas disparu.

Il convient donc selon Wittig de remontre plus avant et d’étudier comment les oppositions se sont formés soit en étudiant Aristote et Platon. Les premiers philosophes grecs étaient monistes c’est à dire qu’il n’y avait pas de divisions dans l’Être. L’Être en tant qu’être était un. selon Aristote c’est à l’école pythagoricienne qu’on doit la division dans le processus de la pensée et donc dans la pensée de l’Être. Ils ont donc introduit la dualité dans la pensée. Voir la table des contraires présentée par Aristote dans La métaphysique, Livre I, 5,6.

– Limité Illimité
– Impair Pair
– Un Plusieurs
Droite Gauche
Mâle Femelle
– Immobilité Mouvement
– Droit Courbe
Lumineux Obscur
Bon Mauvais
– Carré Rectangulaire

Les expressions en italique relèvent du jugement et de l’évaluation et non plus, comme les autres, des outils nécessaires à la division.

Mathilde

Notes 1. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1974, p 86. 2. Colette Guillaumin « race et nature : Système des marques, idée de groupe naturel et rapport sociaux », Pluriel, n°11, 1977. 3. Simone de Beauvoir, le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949, T. II, p. 15. « 4 ». Andrea Dworkin, « Biological superiority, The world’s most dangerous and deadly idea », Heresies n°6, 46, 1979. (précision:lire le commentaire d’Ide cyan)

*Source:http://www.feministes.net

MONIQUE WITTIG : HOMMAGE

une évocation de Monique Wittig par l’écrivaine Michèle Causse.

 » … tant je l’aimais qu’en elle encore je vis « , L’oppoponax

Monique Wittig vient de mourir d’un accident cardiaque à 67 ans, aux États-Unis où elle s’était installée depuis les années 70. Son œuvre y était enseignée et elle y enseignait elle-même la littérature française, tout en continuant à produire des textes pionniers dont les ondes de choc n’ont cessé, et ne cesseront, de nourrir la pensée et la création lesbiennes et plus largement le champ de la philosophie politique. Elle est de ces écrivains et penseurs inconnus du grand public, peu ou mal lus, mais dont l’influence souterraine nourrit au long cours les recherches les plus avancées. La pensée straight, paru en 1992 en anglais, recueil réunissant ses essais théoriques parus dans différentes revues américaines au cours des années 80, a connu un rayonnement international considérable, sauf… en France où l’ouvrage vient juste d’être traduit (Balland, 2001).

Fragments

 » Ta main ton bras par la suite sont entrés dans m/a gorge, tu traverses m/on larynx, tu atteins m/es poumons, tu répertories m/es organes, tu m/e fais mourir de dix mille morts tandis que j/e souris, tu arraches m/on estomac, tu déchires m/es intestins, tu fais aller ta plus parfaite fureur dans m/on corps, j/e crie mais non pas de peine, j/e suis rejointe atteinte, j/e passe de ton bord, j/e fais éclater les petites unités de m/on m/oi, j/e suis menacée, j/e suis désirée par toi. Un arbre m/e pousse dans le corps, il bouge ses branches avec une violence avec une douceur extrêmes, ou bien c’est un buisson d’épines ardentes il déchire l’autre côté de m/es muscles visibles m/on dedans m/es intérieurs, j/e suis habitée, j/e ne rêve pas, j/e suis introduite par toi, j/e dois à présent lutter contre l’éclatement pour continuer m/a perception globale, j/e te rassemble dans tous m/es organes, j/e m’éclate, j/e m/e rassemble, parfois ta main parfois ta bouche parfois ton épaule parfois tout ton corps, à m/on estomac touché ton estomac répond à m/es poumons rauquant tes poumons rauques, j/e suis pour finir sans envers sans endroit m/on estomac apparaissant entre m/es seins m/es poumons traversant la peau de mon dos.  » Le corps lesbien

 » Il nous faut dans un monde où nous n’existons que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes, sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans notre vie même, nous faire nous-mêmes être de chair aussi abstraites que des caractères de livre ou des omages peintes  » Avant-note à La passion de Djuna Barnes

 » Gouine L’origine de ce mot, suivant Eila Swan, est à chercher dans le mot queen qui signifie reine (Eila Swan, Notes sur la Gaule, Grand pays, Premier continent). Il y a eu, en effet, une coutume en Gaule, qui consistait à élire comme reine les amantes les plus valeureuses. Plus tard elles ont été appelées queens par dérision, puis sales queens, ce qui, déformé, fait sales gouines et on leur a coupé le cou dans ces temps obscurs où il ne faisait pas bon être reine ni amante.  » Brouillon pour un dictionnaire des amantes

 » Un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel le point de vue minoritaire, que s’il est un texte littéraire important.  » Avant-note à La passion de Djuna Barnes

 » Le concept d’hétérosexualité (…) est une rationalisation qui consiste à présenter comme un fait biologique, physique, instinctuel inhérent à la nature humaine, la confiscation de la reproduction des femmes et de leurs personnes physiques par les hommes (…) L’hétérosexualité fait de la différence des sexes une différence naturelle et non une différence culturelle.  » Paradigmes

 » … il faut traquer le cela-va-de-soi hétérosexuel et, je paraphrase le premier Roland Barthes, « ne pas supporter de voir la Nature et l’Histoire confondues à chaque pas », faire apparaître brutalement que le structuralisme, la psychanalyse et particulièrement Lacan ont opéré une rigide mythification de leurs concepts, la Différence, le Nom-du-Père, ils ont même sur-mythifié les mythes, opération qui leur a été nécessaire pour hétérosexualiser systématiquement ce qui apparaissait de la dimension personnelle dans le champ historique par l’intermédiaire des personnes dominées, en particulier les femmes qui sont entrées en lutte il y a plus d’un siècle.  » La pensée straight

 » Oui, la société hétérosexuelle est fondée sur la nécessité de l’autre-différent à tous les niveaux. Elle ne peut pas fonctionner sans ce concept ni économiquement ni symboliquement ni linguistiquement ni politiquement. (…) Le concept de « différence des sexes » (…) constitue ontologiquement les femmes en autres différents. Les hommes, eux, ne sont pas différents. (Les blancs non plus d’ailleurs ni les maîtres mais les noirs le sont et les esclaves aussi.) Or pour nous il n’y a pas d’être-femme ou d’être-homme.  » Homme  » et  » femme  » sont des concepts d’opposition, des concepts politiques. Et dialectiquement la copule qui les réunit est en même temps celle qui les abolit, c’est la lutte de classe entre hommes et femmes qui abolira les hommes et les femmes. Et la différence a pour fonction de masquer les conflits d’intérêt à tous les niveaux idéologiquement compris.  » La pensée straight

 » J’ai toujours pensé que les femmes en tant que groupe social présentent une structure assez semblable à la classe des serfs. Corvéables comme eux et, comme eux, attachées à ce qu’on peut comparer à la terre, la famille (…). Je constate à présent qu’elles ne peuvent s’arracher à l’ordre hétérosexuel qu’en le fuyant une par une.  » À propos du contrat social

 » Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde.  » Les guérillères

 » Le lesbianisme est bien plus que l’homosexualité (le concept homologue à celui d’hétérosexualité). Le lesbianisme est bien plus que la sexualité. Le lesbianisme ouvre sur une autre dimension de l’humain (dans la mesure où sa définition ne se fonde pas sur la « différence » des sexes). Aujourd’hui, les lesbiennes découvrent cette dimension en dehors de ce qui est masculin et féminin.  » Paradigmes

 » Sur le plan théorique, le lesbianisme et le féminisme articulent leurs positions de telle manière que l’un interroge toujours l’autre. Le féminisme rappelle au lesbianisme qu’il doit compter avec son inclusion dans la classe des femmes. Le lesbianisme alerte le féminisme sur sa tendance à traiter de simples catégories physiques comme des essences immuables et déterminantes.  » Paradigmes

 » Il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s’associent, font l’amour avec des femmes car la-femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes.  » La pensée straight

Éléments de bibliographie

L’oppoponax, Minuit, 1964 (prix Médicis) Les guérillères, Minuit, 1969 Le corps lesbien, Minuit, 1973 avec Sande Zeig, Brouillon pour un dictionnaire des amantes, Grasset, 1976 (épuisé) Virgile, non, Minuit, 1985 Paris-la politique, POL, 1999 La pensée straight, Balland, 2001.

Sur l’œuvre de Wittig en français :
– Catherine Écarnot, L’écriture poétique de Monique Wittig, thèse de doctorat
– Catherine Écarnot,  » La monstrueuse sexualité d’au-delà du verbe dans les fictions de Monique Wittig « , dans Espace lesbien, n° 3, Le sexe sur le bout de la langue, actes du colloque international d’études lesbiennes, Bagdam Espace édition, Toulouse, 2002
– Marie-Hélène Bourcier, Suzette Triton (dir.), Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes, autour de l’œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig, Actes du colloque des 16-17 juin, 2001, Éd. Gaies et lesbiennes, Paris, 2002.

POUR MONIQUE WITTIG

de Michèle Causse

Extrait du chapitre  » La grande Pérégrine « , dans Voyages de la Grande Naine en Androssie (éd. Trois, 1993, Montréal).

La Grande Griotte est celle qui du mot manquant fait le mot gagnant. À toute heure elle le forge en bec et du bris des cages libère des sons qui jamais ne furent en haleine expirés. Elle est à elle seule la Grande Volière des Anomalières. La plus Hurlevente des Lumineuses. (…) La Grande Griotte crache sa langue en épines :  » J’ai vu j’ai ouï les Irradieurs irradier. (…) J’ai vu les Médusées perdre le poil perdre la plume perdre la face. (…) J’ai vu qu’il faut au Criminel un crime pour ne pas être incriminé.  » (…) La Grande Griotte toute d’acerbe lâche ses jets d’acide qui font oignons d’Anomales dans les oreilles où ils vont se lover. Sortent aussitôt celles qui ont vision par d’autres trous celles qui ont flagelles de mercure au bout de la langue. Elles scandent  » ad majora  » et s’élèvent dans les airs. Summa con laude la Grande Griotte du radon fait rayon. De sa cotte en fuge de son masque en mailles elle fait mazette. Plus unique que rare elle est connue de toutes les Anomales d’Animalie. qui toutes veulent la voir toutes veulent l’ouïr. Les Scribes de sang qui tout en glas de glotte savent le pouvoir de la nomination ne la nomment jamais même pour la raturer rayer radier rançonner ravir ruiner rosser rôtir rogner riper pas même pour la nuller en nulle. (…) Seul le silence en broue de brume entoure les allées les venues de la Grande Griotte. Elle ne sait jamais elle-même où elle va ni parfois où elle est. Elle est dans le mouvement moment momentum étant toujours trois fois plus qu’elle n’est. Elle est celle qui change la gêne de la pensée en morphos et genèse. (…) La Grande Griotte ne dit pas qu’elle produit la néo-née de bouche à oreille comme par enchantement. De toutes ses lèvres boutant déboutant le Grand Pavoiseur. Elle n’a jamais sa langue dans sa poche jamais ne l’avale jamais ne l’a trop longue ni trop verte ni trop sèche. Vraie chevale de Troie qui cavale elle est sur tous les lieux de la planète disant  » est mauvais ce qui fait diversion  » et pure agente de conversion elle harangue la néo-née  » ce que tu vois n’est pas ce qui est  » (…) La Grande Griotte a le mouvement dans les sangs. La hache à double tranchant lui coupant le front elle ne reste jamais dans un lieu après qu’elle en a enchanté les sons. De cure en crue elle lie les lieux ainsi que jamais avant elle on ne les lia on ne les lut. Antécédente en toute solitude de soi. Il faut l’écouter sur fond d’absence sans retrouver de ses chants un seul quatrain en soi. Elle est machette en jungle la reine des Laborieuses. Seule elle tient son âme entre ses mille canines pour naître en née.

*Source:http://www.bagdam.org

Monique Wittig, adieu…. Au revoir…

Par Tania Navarro Swain

 » […] il tombe de la neige fondue. On enfonce dans la boue. Les coquelicots sont mouillés. […] On dit, les soleils couchants revêtent les champs les canaux la ville entière d’hyacinthe et d’or le monde s’endort dans une chaude lumière. On dit, tant je l’aimais qu’en elle encore je vis » (Oppoponax, 281)

Je fait partie de l’immense cohorte de femmes qui ont été envoûtées par le charme et la puissance de l’écriture de Monique Wittig. Jeune étudiante à Paris dans les années 1970, ses idées et ses mots ont fait partie de la construction de ma subjectivité et maintes fois j’ai réécrit et resignifié, en tant que lectrice , ses livres et ses articles. Je ne l’ai pas , hélas, connue personnellement, mais je me dis , finalement, que j’ai une monique wittig à moi, avec les traits et le caractère qu’elle m’a laissés en héritage, l´Opoponax [1] de mon histoire, car son oeuvre est maintenant à nous toutes, féministes, lesbiennes, femmes sociales malgré nous.

De Monique Wittig je retiens tant de choses et surtout le courage intellectuel et la créativité qui défient les « grands » noms, les tisseurs d’idées autour de la psychanalyse et du structuralisme , à partir de leur propre terrain. . Cette attitude, décidément post- moderniste , les replace dans leurs conditions de production historique. C’est ainsi que Wittig se demande :

« Qui a donné aux psychanalystes leur savoir ? Par exemple, pour Lacan ce qu’il appelle le « discours psychanalytique »et ’ »l´expérience analytique », tous deux lui « apprennent » ce qu’il sait. Et chacun lui apprend ce que l’autre lui a appris. » (février 1980 :47)

En effet, à la fin des années 70, la réflexion de Monique Wittig contribue à créer le sol sur lequel s’appuie la critique dite  » post-moderne » et oh combien ! féministe, de toutes les évidences et de tous les naturalismes. Et la « pensée straight » , qu’ ainsi elle dénomme et analyse, est la création d’une catégorie qui exprime l’intense relation de la pensée et de son cadre de production : car penser, c’est aussi penser historiquement, ( a dit quelqu’une) un acte ancré dans un horizon possible d’interpellation et d´interprétation. C’est ainsi que « la pensée straight » , dénoncée par Wittig, est le socle des positivismes et de leurs dérivés, qui cachent leur construction historique sous le couvert de l’universel et du naturel et inventent l´humain selon leurs normes.

Wittig est tranchante :

« Je ne peux que souligner le caractère oppressif que revêt la « pensée straight » dans sa tendance à immédiatement universaliser sa production de concepts, à former des lois générales qui valent pour toutes les sociétés, toutes les époques, tous les individus » (février 1980 :49 )

La « pensée straight » est donc un cadre de pensée historique, dont. les concepts créent une certaine réalité et l’inaugurent en tant que fondatrice de l’humain dans une itération incessante . De ce fait Il ne faut pas, , uniquement dénaturaliser le « naturel », mais surtout montrer les mécanismes historiques, matériels/imaginaires qui créent les relations sociales et la réalité elle-même.

Le caractère politique et l’oppression du pouvoir qui en découle, sont au cœur de l’analyse de Wittig où l’hétérosexualité apparaît comme la clef de voûte de la domination sociale des femmes. Dit-elle :

 » Ayant posé comme un principe évident, comme une donnée antérieure à toute science l’inéluctabilité de cette relation la pensée straight se livre à une interprétation totalisante à la fois de l’histoire, de la réalité sociale, de la culture et des sociétés, du langage et de tous les phénomènes subjectifs. « ( février 80 :49)

En tant qu’historienne, j’identifie ici le discours de la discipline dans laquelle je mène mes luttes, car l’histoire, qui se veut la mémoire sociale, est l’un des principaux mécanismes de la re-création de l’humain selon le modèle adamique . Qui, sinon la « pensée straight » peut parler de la prostitution – la plus sombre face de la violence contre les femmes- comme « la plus vieille profession du monde », ou bien désigner la procréation comme l’essence du féminin, ou encore naturaliser l’image de « l’homme des cavernes » qui malmène la femme comme le produit de sa chasse ?

Wittig reconnaît aussi l’importance du langage et de ses significations, tout en soulignant la lourde matérialité construite pour les êtres nommés « femmes ».

Elle : s’exprime ainsi :

« J’insiste sur cette oppression matérielle des individus par les discours et je voudrais en souligner les effets immédiatement en prenant l’exemple de la pornographie. Ses images – films, photo de magazines, affiches publicitaires sur les murs des villes – constituent un discours et ce discours a un sens : il signifie que les femmes sont dominées. »[…] Non seulement il entretient des relations très étroites avec la réalité sociale qu’est notre oppression ( économique et politique). Mais il est lui même réel, puisqu’il est une des manifestations de l’oppression et il exerce un pouvoir précis sur nous. « ( février 1980 :48)

Non seulement manifestation mais aussi un de ses principes fondateurs, véhicule et producteur d’un imaginaire phallogocentrique, le langage et les média, porteurs des représentations sociales et des images fondatrices , façonnent le monde et créent du réel. Cette analyse rejoint, en quelque sorte, celle de Teresa de Lauretis, lorsque cette dernière identifie les « technologies du genre » : productrices et produits des discours sur la sexualité et les genres, elles créent ce dont elles parlent.

Wittig ainsi, annonce le sujet « excentrique » [2] des féminismes, celles qui, aux prises avec la lourde matérialité de la condition sociale « femme » dans un temps et dans un espace précis, l’excèdent et la critiquent, en indiquant toujours leurs liens d’attaches – conceptuels, idéologiques – pour mieux les dépasser.

Dans ce sens, parler du contrat hétérosexuel, qui assujettit et ordonne la construction du sujet « femme », signifie aller bien au- delà de la dénaturalisation du système sexe/genre. En effet, les critiques qui sont faites aujourd’hui faites à la catégorie « genre » en tant qu’instrument de sa propre reproduction, se trouvent déjà contenues dans la pensée de Wittig :

« Et bien qu’on ait admis ces dernières années qu’il n’y a pas de nature, que tout est culture il reste au sein de cette culture un noyau de nature qui résiste à l’examen, une relation qui revêt un caractère d’inéluctabilité dans la culture comme dans la nature c’est la relation hétérosexuelle ou relation obligatoire entre « l’homme »et « la femme ». (février 80 :49)

Si le sexe lui même n’est pas remis en question le binôme sexe/genre maintient le cadre binaire de la « pensée straight », exprimé dans les couples d’opposés, femme/homme, individu/société et ainsi de suite. Monique Wittig a été, avec une poignée d´autres féministes, à l´avant -garde de la critique radicale de l’hétérosexualité imposée historiquement, comme étant LA nature incontournable. Le sexe devient alors « nature » dans les cadres de la » pensée straight », ainsi que son importance démesurée pour la construction d’une subjectivité « femme », » lesbienne » , « hommes » et autres

Lorsqu´elle analyse la construction d’une différence « naturelle » entre les sexes, Wittig souligne son caractère politique, car

« […] la différence n’a rien d’ontologique, elle n’est qu’interprétation que les maîtres font d’une situation historique de domination »( février 80 :50)

Dans un autre texte, elle explicite :

« Mais ce que nous croyons être une perception directe et physique n’est qu’une construction mythique et sophistiquée, une « formation imaginaire »qui réinterprète des traits physiques ( en soi aussi indifférents que n’importe quels autres mais marqués par le système social) à travers le réseau de relations dans lequel ils sont perçus. »( mai 1980 :77)

Dans ma lecture/écriture de ses textes, la naturalisation, pour Wittig, tend à empêcher tout changement, puisqu´ ainsi serait l’ordre des choses . En effet, le « besoin » de procréation est introjecté par les femmes comme une nécessité « naturelle », ce qui élude la question des grossesses répétées, d’une maternité forcée par les lois et les coutumes, puisque. nous sommes programmées pour produire et désirer des enfants. ’Dans son livre « Les Guerrillères », on assiste à la montée des Mères qui prennent la place des Amazones libres, joyeuses et indépendantes. C’est en fait une fiction historique puisque la « pensée straight » a instauré l´incontournable le règne des mères, en créant le mythe de la « femme »et mieux encore, de la « vraie femme ». La mère et l’épouse, celle qui incarne la différence, celle qui accepte la marque de la spécificité, celle qui assume l’infériorité et n’existe que pour et à travers le regard de l’autre.

Une société lesbienne, ou une communauté lesbienne serait le défi ultime de l’ordre androcentrique. Dit-elle : « les lesbiennes ne sont pas des femmes »( février 1980 : 53) C´est aussi un défi aussi pour les féminismes car si la question « qu’est-ce qu’une femme » demeure lors de la constitution d’un sujet politique, Wittig, elle, s’en prend à sa généalogie,

« […] car ’femme’ n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. »( février 1980 :53) Dans un « langage du genre » il n´y a pas de genre hors des coercitions de genre.

Dans ce sens, elle indique la portée des féminismes dans la transformation de la réalité binaire et hiérarchique : « Pour beaucoup d’entre nous cela veut dire ’quelqu’un qui lutte pour les femmes en tant que classe et pour la disparition de cette classe´ ’ ».(mai, 1980 :79) La disparition de la catégorie ou de la classe des femmes, comme l´annonce Wittig, pose problème. Qui prendrait la place vide du binaire sexué ? La lesbienne ?

Il y a eu beaucoup de discussions sur l’essentialisme de la « lesbienne » de Wittig qui en fait viendrait substituer la catégorie  » femme » , retombant ainsi dans le piège des noyaux identitaires.Pour moi, ce ne sont que des jeux de mots qui laissent de côté l’éclat de l’analyse de Wittig.

La « lesbienne » , dans mon interprétation de Wittig, est la place de dénonciation de la « pensée straight », le dévoilement de ses mécanismes d’action et de contrôle.. Je la vois comme une place de parole, comme un lieu de refus politique du contrat hétérosexuel, la résistance devant l’apparatus catégoriel/matériel/imaginaire qui crée le binaire, la différence, le réfèrent et sa copie, le masculin et le féminin.

Je considère la lesbienne de Wittig, dans le sillon de Teresa de Lauretis, comme étant le sujet « ex-centrique », celui qui subit l´immersion dans les eaux troubles des ses conditions de production, tout en les excédant, dans la critique et l’exposition implacable des éléments qui les composent et forgent l’ordre du normatif/naturel. Il ne suffit donc pas de s’aimer entre femmes pour être la lesbienne de Wittig : il faut faire partie des Guerrillières sans destin assigné, dont le parcours s´invente au fur et à mesure.

Je ne vois pas LA lesbienne de Wittig regroupant les individus matériels qui se nomment lesbiennes, en une seule e t même essence ; nous avons ici , au contraire, la lesbienne comme une catégorie qui déjoue la matérialité binaire et son corollaire, la relation normative hétérosexuelle. Wittig insiste sur le fait que

« De plus, ’lesbienne’ est le seul concept que je connaisse qui soit au-delà des catégories de sexe ( femme et homme) parce que le sujet désigné ( lesbienne) n’est pas une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement. Car en effet ce qui fait une femme c’est une relation sociale particulière à un homme[…] »(mai 1980, 83)

Cette perception du contrat hétérosexuel, au cœur de l’oppression et de la création du féminin qui émerge donc dans les années 1970, a longtemps été obscurcie par les discours sur le « genre » ; cette catégorie a eu une importance indéniable en un premier mouvement de dénaturalisation , mais petit à petit, elle a perdu de sa force subversive, ensevelie sous le « relationnel »de la construction social du binaire sexuel, par la domestication du savoir académique.

L’analyse de l’exercice hiérarchique du pouvoir au masculin, la matérialité et la violence de l’appropriation qui instituent la classe des femmes, est ainsi abandonnée au bord de la route, recherchant peut-être de l’approbation du Père institutionnel ?

Si la tâche commune à tous les féminismes est celle de changer , de transformer le monde et ses valeurs/représentations binaires et androcentriques, Wittig indique le chemin de la destruction de la classe des femmes – pas des individus, évidemment –

« […] »et cela ne peut s’accomplir que par la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes pour justifier cette oppression »( mai 1980 :84)

Monique Wittig en tant que théoricienne et écrivaine n’a pas eu la reconnaissance académique qu’elle méritait, « affligée » qu´elle était de plusieurs handicaps : femme, féministe et ouvertement lesbienne. Sa pensée, cependant fait résonance et la critique de l’hétérosexualité réapparaît dans un creuset où, de nos jours, la remise en question des évidences est devenue une méthode scientifique.

Il ne s´agit pas d´appel à l’homosexualité généralisée, nouvel avatar de l’humain, pas plus que de l’hétérosexualité obligée et « naturelle », forgeant des corps marqués et spécifiés par une quelconque différence. La disparition des genres entraînerait la déconstruction des sexes, détail biologique sur lequel s’érige la hiérarchie sous le prétexte de la procréation, sous le couvert des corps « naturels » . La déconstruction des genres pourrait enfin ouvrir le chemin aux « personnes ».

Monique Wittig est disparue. Pas pour nous.

Adieu Monique Wittig… je ne t’ai pas connue, je ne pourrai jamais te re-connaître.

Au revoir, Monique… nous nous retrouverons à chaque détour, chevauchant les mots, débridant les sens, tranchant les nœuds, brisant les moules, entre Guerrillères, entre nous.

notice biographique

tania navarro swain est professeure au Département d´Histoire de l´Université de Brasilia, Brésil, docteure de l´Université de Paris III, Sorbonne. Elle a été professeure invitée, en 1997/98 à l´Université de Montréal-UdM, ainsi qu à l´Université du Québec à Montréal, à l`IREF- Institut de Recherches et Études Féministes. À la tête d´un cours d´études féministes en graduation , elle travaille en Théorie de l´histoire et Études Féministes en post-graduation. Parmi ses plus récentes publications : “O que é o lesbianismo ?” ( Qu´est-ce que le lesbianisme ?), 2000 ; un numéro spécial intitulé “ Feminismos : teorias e perspectivas” ( Féminismes : théories et perspectives) de la revue Textos de História, paru en 2002, outre des nombreux articles publiés dans des revues nationales et internationales. Elle a aussi crée et organisé, avec la collaboration de collègues québéquoises et françaises, la revue digitale bilingue Labrys, Études Féministes .

[1] Opoponax est le titre du premier livre de Monique Wittig que j´ai lu, où Catherine legrand, petite fille française, se raconte, dans un langage et une créativité remarquables.

[2] Voir Teresa de Lauretis « Eccentric subjects : Feminist theory and historical consciousness, Feminist Studies, 16, n.1 ( Spring, 1990) et Linda Hutcheon- 1987. A poetics of postmodernism : History, Theory, Fiction, , Routledge, London