vendredi 13 avril 2007 La lettre aérienne

par Nicole Brossard

poète, romancière, essayiste

Si le patriarcat est parvenu à ne pas faire exister ce qui existe, il nous sera sans doute possible de faire exister ce qui existe. Encore pour cela faut-il la vouloir en nos mots très réelle cette femme intégrale que nous sommes, cette idée de nous qui comme une certitude vitale serait notre penchant naturel à donner un sens à ce que nous sommes.

S’interroger sur ou affirmer l’émergence d’une culture au féminin dans le contexte des millénaires et au présent d’une civilisation patriarcale est un projet que je ne saurais envisager autrement qu’autour d’une seule expression : faire sens. Car lorsque nous parlons de culturel il nous faut nécessairement parler de codes, de signes, d’échanges, de communication et de reconnaissance. De même, nous faut-il parler d’un système de valeurs qui d’une part, détermine ce qui fait sens ou non-sens et qui d’autre part, normalise le sens de manière à ce qu’excentricité, marginalité et transgression puissent être identifiées comme telles afin d’être contrôlées si besoin est. En d’autres termes, je voudrais ici aborder la question du sens et du non-sens, là où perceptions, désirs, réalité, fiction et idéologie se rencontrent, s’annulent ou se transforment. Car rien ne se perd de ce qui fait sens ou non-sens : tout peut en effet s’achever dans une camisole de force ou se poursuivre dans une oeuvre. En d’autres termes, en corps, me faudra-t-il parler du système patriarcal et de sa tenace volonté de durer en nous tenant à l’écart de la magie des mots – par magie des mots, j’entends ce qui procède à l’élaboration de la pensée et à son émotion, ce qui transforme, ce qui motive l’être, l’être que je suis ou celle que je pourrais être ou encore celle que je désire être au point de la devenir dans un présent inaliénable, au point d’être ce qui m’arrive, c’est-à-dire ce que je suis.

I. Vivre à sens unique

Entre la phrase de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme : on le devient » et celle de Jacques (*) : « La femme n’existe pas », l’effet sémantique du mot femme nous permet de penser que dans un cas comme dans l’autre, parler de la femme ne saurait être adéquat qu’en un lieu dit de fiction, ou pour reprendre le sens étymologique du mot fiction, en un lieu de mensonge et de ruse. Pourtant, si le contenu de ces deux affirmations semble concorder, « la femme est une fiction », il en va tout autrement de ce qui les a produites. Alors que l’énoncé de Simone de Beauvoir est le fruit d’une recherche qui aboutit au douloureux constat de la non-existence de l’être femme, l’énoncé de Jacques est la répétition d’une formule politique ayant fait ses preuves, soit la fortune des maîtres.


Femme, à sens unique, serait donc un mot sans autre racine que patriarcale. Or à la racine des mots, il y a ce que nous croyons être.

A) AVOIR UN ACCENT

Enracinées dans une terre sémantique étrangère, nous avons fait nôtre une substance (l’homme) sans comprendre que la racine est « ce qui croît en sens inverse de la tige ». Racine signifie aussi « élément irréductible d’un mot, obtenu par élimination de tous les éléments de formation et indices grammaticaux et qui constitue un support de signification ». Ce qui revient à dire, dans l’analogie que j’ai choisi d’établir, que l’homme-racine est support de signification uniquement dans la mesure où sont éliminés du discours tous les éléments de notre formation sociale, perceptuelle, intellectuelle et sexuelle. De plus, l’homme n’est racine que si les indices grammaticaux de notre existence sont supprimés et là je pense bien sûr au e muet ainsi qu’à tous les féminins systématiquement évincés par le masculin ou mieux encore neutralisés au masculin.

D’avoir fait en sorte, par la force du code et de la loi et par habitude ensuite, que chaque femme fasse sienne la substance sémantique patriarcale est la plus grande réussite du patriarcat. Mais cela n’a pourtant pas empêché que bien assimilée, mal assimilée ou non assimilée, cette langue étrangère qui pourtant nous habite familièrement, nous la parlons toutes avec un accent. C’est d’ailleurs à cet accent que nous pouvons nous reconnaître sans pour autant nous comprendre. Ce n’est donc pas avec des mots que dans un premier temps nous pouvons nous reconnaître car nous sommes encore incapables de nous prendre aux mots, autrement dit, au sérieux.

Non, c’est à l’accent, c’est-à-dire à un écart par rapport à la norme, mais à un écart que l’on constate par une augmentation d’intensité à l’emploi de certains mots, sur certains sons, car l’accent est un son expressif. Il n’y a pas encore de rapprochement entre nous par la pratique collective de l’écart sémantique. A ce stade, il n’y a pas encore de féministes, il y a des femmes, ici et là, dispersées, illettrées, soit, lettrées par il, fortes et courageuses ou faibles et fatiguées.

Ce que je viens de dire n’aurait aucun sens (en termes de direction et de mouvement) si la reconnaissance des femmes entre elles par l’intensité de leur accent n’était suivie d’une fréquentation assidue. La fréquentation des femmes augmente l’intensité en chacune de nous comme si chacune s’apprêtait à dévoiler le volume qu’elle abrite et qui l’habite.

B) L’INTENSITÉ

Or l’intensité est ce par quoi je m’enracinerai dans le lieu qui me ressemble. Or l’intensité est ce par quoi je m’initierai à d’autres femmes. Les racines sont aériennes. La lumière qui les nourrit, nourrit tout à la fois la pousse (la culture) et la racine. La racine est intégrale et aérienne. La lumière est cohérente.


L’intensité peut-elle provoquer des écarts sémantiques ? Est-elle ce par quoi le fond de notre pensée peut s’inscrire en toutes lettres au grand jour ? Est-elle ce qui donne le courage ? L’intensité est-elle intention ?

Ce qui est intense ressemble à une force par laquelle nous dépassons la mesure ordinaire, la norme. Lorsque nous disons « j‘ai dépassé ma pensée » ou encore « les mots ont dépassé ma pensée », que voulons-nous dire, nous qui avons été imbibées de fiction patriarcale, habituées à taire nos perceptions, nos intuitions, nos certitudes les plus vitales ? Dépasser : « laisser en arrière, derrière soi en allant plus vite »/ « aller au-delà de ce qui est possible ou imaginable ». Mais comment parvient-on à dépasser sa pensée avec des mots étrangers ?

Ce qui caractérise les personnes qui ont un accent, c’est qu’elles déforment les sons et que par conséquent elles risquent chaque fois qu’elles s’expriment en langue étrangère de créer des malentendus, des équivoques, voire même du non-sens. De plus, elles risquent de mettre l’accent, c’est-à-dire d’amplifier là où, en principe, il n’y a pas lieu de le faire, là où ça ne se fait pas.

Il suffit de peu pour que god devienne dog, il suffit de rien pour que lorsque je prononce « elle est comme on nomme », on entende « elle est comme un homme ». La magie des mots est ce parcours et ce par quoi nous pouvons aussi transformer la réalité ou le sens que nous donnons à la réalité.

C) LES DIFFERENCES

Or la magie des mots advient aux femmes intenses, mais tout intenses qu’elles soient, n’avons-nous pas précédemment identifié des différences entre elles et qui sont liées au fait d’avoir bien assimilé (faire un bon usage lexical, grammatical et syntaxique), mal assimilé (faire un usage erroné de plusieurs mots) et non-assimilé (manquer de vocabulaire, ne pas subordonner les mots, établir le contact à l’aide d’un collage expressif) la langue étrangère.


Différences qui ne sont pas sans conséquence pour le sens que nous donnons aux mots. Ainsi, à titre d’exemple, peut-on imaginer trois formulations pouvant servir de support à la définition du mot femme : une femme est un homme, une femme est une femme, une femme, c’est moi. Trois manières donc d’intervenir au mot femme : synonymique (à noter qu’un synonyme « sert à éviter une répétition »), tautologique (à noter qu’une tautologie est un « vice de forme ») et polysémique (parce que le moi prononcé par chaque femme a un sens différent). Il y aurait aussi ici matière à conjuguer le verbe être à plusieurs temps. Mais à ce stade-ci, quelle que soit l’expression que nous choisissons pour nous définir et par le fait même pour définir le mot femme, chacune d’entre nous est radicalement convaincue que l’expression qu’elle utilise fait sens dans sa vie et par voie de conséquence dans la vie. Oui, chaque expression fait bel et bien sens mais, phénomène étrange, alors que chacune des formulations marque une approche différente de la perception que les femmes ont d’elles-mêmes, toutes trois convergent dans le même sens : sens unique.

Une femme est un homme

Bien que l’expression sonne faux à l’oreille et à l’entendement, je crois que si nous l’intériorisons comme vraie, c’est qu’elle nous est transmise subliminalement comme étant notre seule chance de participer au rituel social (discours, science, politique, etc.). La volonté de participer fonderait le sentiment que nous avons le droit et même le devoir de revendiquer au nom de l’homme : justice, liberté, fraternité, égalité. C’est aussi ce qui nous permettrait d’expliquer pourquoi tant de femmes préfèrent s’engager dans des luttes politiques qui les concernent en tant que Québécois, que travailleurs, etc., plutôt que d’intervenir politiquement en tant que féministe.

Une femme c’est moi

Autre définition de soi-femme qui sous-entend que c’est aussi au nom de l’humanité (c’est-à-dire de l’homme qui sommeille en nous) que nous pouvons revendiquer autonomie, subjectivité, individualisme et créativité. Une femme, c’est moi, c’est aussi ce qui explique pourquoi tant de femmes créatrices ont refusé et refusent encore de s’identifier aux femmes. Poètes, artistes, cinéastes, psychologues, sociologues, etc., plusieurs d’entre elles ne disent-elles pas au masculin que l’art et la science n’ont pas de sexe.


Voilà donc au départ deux formules qui enracinent les femmes dans l’homme et qui assurent à ce dernier une solidarité digne de son nom.

Une femme est une femme

Si l’expression est un vice de forme qui nous renvoie à la biologie ou au pis-aller peut nous permettre de revendiquer une différence qui n’a que trop été systématisée en sens inverse de nos énergies, quelle humanité pouvons-nous y trouver ? Qui donc étant femme voudrait prendre le risque d’être une femme, c’est-à-dire une fiction dont elle ne serait pas à l’origine. Dans le lieu qui la cerne, la femme n’existe pas, c’est-à-dire qu’elle ne fait pas sens. Hors du lieu qui la cerne, elle apparaît comme non-sens. C’est donc dire que quiconque prétend à l’humanité ne saurait s’y identifier et encore moins lui être solidaire. Or il advient que quelques femmes se sont mises à prétendre le contraire. On les appelle féministes radicales et leur humanité se trouve justement là, dans la conquête qu’elles font mot à mot, corps à corps, de l’être femme.

Donc si ce n’était d’une conscience féministe radicale intervenant au mot femme, chacune des trois expressions se solderait par un renforcement du sens unique patriarcal.

En intervenant au mot femme, ces femmes que sont les féministes radicales ont alors mis le doigt sur le bouton qui donne accès à la magie des mots.

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Marie Couillard

sur http://h2hobel.phl.univie.ac.at/~iaf/Labyrinth/CouillardM.html

Dans Le deuxième sexe, texte fondateur du féminisme moderne, s’il en est un, Simone de Beauvoir consacre environ trois pourcent de son ouvrage à la lesbienne. Un tel pourcentage ne saurait justifier à lui seul le texte qui suit. Toutefois, l’essai de de Beauvoir en renversant l’adéquation historique entre sexe et genre, introduit la nécessité de distinguer entre les données biologiques le sexe, et le genre produit social et culturel élaboré à partir de certaines données physiologiques, l’un le masculin, se posant comme terme de référence tandis que l’autre, le féminin se voit refoulé dans l’altérité. Ainsi la différence établie entre les genres apparaît-elle chez Simone de Beauvoir comme le produit d’un conditionnement à une vision patriarcale où le féminin est dévalorisé, censuré et nié.Or la prise de conscience d’un tel conditionnement confronte toute femme à une question fondamentale sur son orientation sexuelle en tenant compte que celle-ci loin de se limiter à l’attrait et au plan physique est aussi liée aux aspects sociaux, culturels, économiques et politiques de la société.

L’hétérosexualité serait-elle la seule forme naturelle (soit naturalisée par l’idéologie patriarcale) et supérieure de la sexualité humaine ou serait-elle plutôt une institution politique qui cautionne un ordre androcentrique où la construction sociale de la sexualité féminine serait intimement liée aux intérêts et aux besoins masculins?

Dans les quelques pages qu’elle consacre à la lesbienne dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir ne tranche pas la question.Son chapitre «La lesbienne» comme celui des «Mythes» est construit sur le mode binaire soit : un proposition A (nature faste/femme valorisée/lesbienne excusée, justifiée) et/ou une proposition B (nature néfaste/femme dévalorisée/lesbienne jugée, condamnée). Or, si l’analyse beauvoirienne des mythes illustre bien l’extrême polarisation de la représentation des femmes dans la pensée et l’imaginaire androcentrique, le chapitre sur la lesbienne, lui, met plutôt en évidence l’ambiguïté voire le malaise de S. de Beauvoir face à la question du choix de l’orientation sexuelle.

Bien qu’au départ, de Beauvoir balaie du revers de la main le discours du déséquilibre hormonal, du développement anatomique inachevé de la lesbienne tel qu’élaboré par le biologisme, il lui est cependant beaucoup plus difficile d’en faire autant avec les discours des maîtres et les discours doxiques courants, discours androcentriques s’il en est, lesquels, à partir d’un déterminisme interne psychique vise à consolider l’impératif hétérosexuel. À la remorque de ces discours, elle catégorise la lesbienne tantôt en «féminine», résultat d’une fixation infantile (une autre forme d’inachèvement) dénoncée comme régression, tantôt en «masculine» celle qui imite l’homme pour l’égaler et qui, de facto, devient une menace à enrayer par le ridicule ou le discrédit.Dans les deux cas la lesbienne se retrouve enfermée, par un processus d’attribution où sexe et genre sont souvent confondus[1], dans un stéréotype réducteur et marginalisant, celui de la femme-enfant ou celui de la virago.Or, qui dit marginal, dit exclus.

L’ambivalence de Simone de Beauvoir se manifeste dans son insistance à voir le lesbianisme (ou l’homosexualité féminine comme elle l’appelle) comme étant le résultat de l’absence ou de l’échec des relations hétérosexuelles ou encore de voir dans l’étreinte saphique, par un effet miroir, une contemplation, une récréation du même dans l’autre où chacune serait à la fois sujet et objet (de Beauvoir, 1949, 1:499).Or, on sait que le stage du miroir en est un éminemment narcissique et ne représente qu’une étape dans la constitution du sujet.Cette perception de la lesbienne explique, sans doute, la place qui lui est réservée dans l’organisation du livre.En effet, le chapitre «La lesbienne» est inclus dans la partie «Formation» plutôt que dans celle, plus appropriée à mon avis, intitulée «Situation», surtout lorsque de Beauvoir écrit en fin de chapitre : «En vérité l’homosexualité […] c’est une attitude choisie en situation […]»[2] (de Beauvoir, 1949, 1:570). De même, bien que de Beauvoir affirme que «l’homosexualité peut être pour la femme une manière de fuir sa condition ou une manière de l’assumer» (de Beauvoir, 1949, 1:484), elle réintègre la doxa androcentrique lorsqu’elle écrit qu’en tant que ««perversion érotique» l’homosexualité fait plutôt sourire; mais en tant qu’elle implique un mode de vie, elle suscite mépris ou scandale» (de Beauvoir, 1949, 1:507) tout en asservissant le sujet lesbien à son personnage stéréotypé (de Beauvoir, 1949, 1:509).

L’ambivalence de de Beauvoir se manifeste non seulement sur le plan de l’argumentation mais aussi sur celui de l’écriture tant au niveau de la construction de la phrase, de la grammaire que celui du champ lexical. Ainsi la phrase : «Comme toutes les conduites humaines, elle [l’homosexualité] entraînera comédies, déséquilibres, échec ou mensonge ou au contraire, elle sera source d’expériences fécondes, selon qu’elle sera vécue dans la mauvaise foi, la paresse et l’inauthenticité» (de Beauvoir, 1949, 1:500). Cette phrase qui clôt le chapitre ne peut que laisser la lectrice, ou le lecteur perplexe.De même, l’emploi fréquent du pronom «on» renvoyant à des antécédents variables prête aussi à confusion. Dans la toute première phrase du chapitre «On se représente volontiers la lesbienne …» (de Beauvoir, 1949, 1:481) le pronom est un «on» doxique incluant l’auteure et la lectrice, alors qu’un peu plus loin dans la phrase «on a vu que chez toutes l’érotisme infantile est clitoridien» (de Beauvoir, 1949, 1:483) le pronom «on» en est un de complicité entre l’auteure et sa lectrice. Il résulte de la démonstration que de Beauvoir a faite antérieurement. Par ailleurs, dans la phrase «chaque fois qu’elle [la femme] se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle» (de Beauvoir, 1949, 1:487) il s’agit d’un «on» doxique dont elle s’exclurait. Enfin elle utilise systématiquement le terme «homosexualité féminine» plutôt que «lesbianisme» déjà en usage dans la langue. Le premier ramène la lesbienne dans la classe générique homo/homme et a pour effet de souligner sa divergence et son exclusion; le second, qui en 1949 n’est pas encore politisé, n’en désigne pas moins une orientation sexuelle spécifiquement au féminin. Ainsi l’orientation lesbienne sauf dans des cas limites est-elle ambiguë chez Simone de Beauvoir, ambiguïté qu’elle reprend à son compte dans l’affirmation : «En vérité, aucun facteur n’est jamais déterminant, il s’agit toujours d’un choix exercé au coeur d’un ensemble complexe et reposant sur une libre décision; aucun destin sexuel ne gouverne la vie de l’individu : son érotisme traduit au contraire son attitude globale à l’égard de l’existence» (de Beauvoir, 1949, 1:501).

La lesbienne émerge donc chez de Beauvoir comme une figure ex-centrique doublement marginalisée, tout d’abord de par son être femme, sa différence biologique et surtout physiologique légitimant son oppression, sa condition dirait-elle, par le biais d’un discours «naturalisé» et ensuite de par son choix d’orientation sexuelle qui perturbe les codes sociaux en l’excluant de l’ordre androcentrique. Une telle perception relève d’une attitude qui fait que tout en dénonçant la condition des femmes comme le fruit d’une construction idéologique, de Beauvoir ne remet celle-ci en cause que jusqu’à un certain point qui ne rejoint pas la question, fondamentale pourtant, du choix de l’orientation sexuelle, par crainte et répugnance à l’idée «d’enfermer la femme dans un ghetto féminin» (de Beauvoir, 1972, 1:509) comme elle l’affirmera dans Tout compte fait. Bien que quelque peu décevante, la figure de la lesbienne, proposée par Simone de Beauvoir a tout de même le grand mérite d’avoir ouvert la voie aux réflexions et aux débats qui ont cours dans les milieux féministes, surtout américains, depuis les années ‘70. À partir des analyses beauvoiriennes, tout un mouvement s’est dessiné forçant chacune et chacun à repenser la sexualité et surtout ses liens avec la famille, l’état et le système économique en termes de subjectivité et multiplicité de perspectives.Nicole Brossard la poète féministe québécoise s’insère dans ce mouvement.

À prime abord, Nicole Brossard inscrite dans l’optique beauvoirienne affirme que le corps a «le genre de son cerveau» (Brossard, 1988 : 24).Toutefois, à la différence de de Beauvoir qui adhère à la perception «traditionnelle» du caractère handicapant du corps féminin, Brossard refuse le handicap attribué par une vision androcentrique pour conquérir la différence (Brossard, 1988 : 48) et la valoriser tout en dénonçant son occultation et son travestissement. En ce qui touche Brossard la conquête de la différence passe par l’écriture, une écriture qui vise à déranger l’ordre social établi. Il s’agit, écrit Brossard, «d’un écriture de dérive de la symbolique patriarcale à la limite du réel et du fictif, entre ce qui paraît possible à dire, à écrire, mais qui s’avère souvent au moment de l’écrire, impensable… inavouable» (Brossard, 1985 : 53). Une écriture lesbienne où le «je» écrivant parle le désir des femmes plutôt que son désir (Brossard, 1985 : 45) et qui se situant hors des institutions androcentriques ne compose pas avec elles, ne revendique pas le pouvoir et qui, surtout, ne vise pas à reproduire ce qu’elle tente de renverser (Dupré, 1988 : 14).

«C’est le combat. Le livre» (Brossard, 1988 : 14) l’exergue de L’amèr contient déjà en 1977, toute la démarche féministe et scripturaire de Nicole Brossard. La phrase liminaire du même ouvrage «J’ai tué le ventre», reprise, élargie et soulignée dans le texte, quelques pages plus loin «J’ai tué le ventre et je l’écris»[3] (Brossard, 1988 : 27) annonce son projet. Brossard refuse un corps féminin fragmenté, occulté, avili par la tradition judéo-chrétienne et réduit à sa fonction patriarcale de reproduction. À sa place, elle présente une nouvelle femme «civilisée» (Brossard, 1988 : 90) grâce à son corps, ses sens et libérée de sa fonction biologique.«On a l’imagination de son siècle, de sa culture, de sa génération, d’une classe sociale, d’une décade, de ses lectures mais on a surtout l’imagination de son corps et de son sexe qui l’habite» (Brossard, 1985 : 60).Aussi dans ce premier texte ouvertement féministe et lesbien, la narratrice nous parle-t-elle de ses seins (Brossard, 1988 : 64) de sa cyprine, (Brossard, 1988 : 19), de ses poils, de ses menstruations, dans une véritable mise en avant du corps féminin qui entraîne la levée des tabous entourant le corps de la femme (Dorez, 1988 : 150). Cette femme qui traverse ainsi l’histoire comme sujet, sans relever sa jupe (Brossard, 1976 : 74) se cristallise dans la figure radicale de l’Amazone, figure mythique en marge de l’ordre androcentrique et qui, avec celle de la sorcière, sont les seules, selon Brossard, à ne pas avoir été inventées par l’homme (Brossard, 1985 : 134).

Dans L’amèr, cette femme nouvelle effectue son entrée à partir d’une théorie/fiction qui reconceptualise la maternité en remplaçant le corps unique de la «fille patriarcale» par le corps multiple de la «fille-mère lesbienne» (Brossard, 1988 : 44). Donnée fondamentale de la théorie brossardienne, la famille féminine se pose en contrepartie à la famille archétypale chrétienne, Marie la vierge-mère, Joseph le conjoint émasculé et le fils qui provient de, tout en étant à la fois le père-Dieu. Cette famille autre où le «je» énonciateur devient diffus pour coïncider avec l’autre femme (Dupré, 1988 : 8) où le singulier appelle le pluriel, où le privé de la condition des mères devient politique reprend et actualise la célèbre formule «Je me révolte donc nous sommes» qui devient sous sa plume «Je parle au je pour assurer la permanence du nous (Brossard, 1985 : 97). S’effectue ainsi une véritable traversée du miroir androcentrique, lequel dans l’optique beauvoirienne stoppait et figeait la lesbienne dans une «séduction statique» du même. Chez Brossard, la traversée du miroir permet de rejoindre l’autre femme et de coïncider avec elle. «Je suis, sortant par mon ouverture, de l’autre côté […] Je ne me mire pas dans une autre femme; je traverse une autre dimension» (Brossard, 1985 : 40). Elle permet la mise en place de la figure de la lesbienne, «l’essentielle», qui se situe au coeur de la pensée brossardienne, figure qu’elle ne cessera d’élaborer et de moduler.

La figure lesbienne chez Nicole Brossard s’élabore essentiellement entre 1977 et 1985 dans son tryptique lesbien L’amèr ou le chapitre effrité (1977), Amantes (1980), Le sens apparent (1980) et le recueil La lettre aérienne (1985). L’amèr en donne l’importante configuration initiale en remplaçant le discours phallocentrique sur la mère par l’affirmation d’un je-femme sujet hors de l’ordre androcentrique et par son mouvement vers un je-pluriel féminin. Amantes se tourne vers l’analogie entre aimer et écrire à la recherche d’une équation différentielle entre textualité et érotisme.Le sens apparent, pour sa part, reprend la célébration du désir lesbien comme moyen de déplacer le discours des maîtres tout en réaffirmant les radicales urbaines de l’écriture, la conscience féministe, le travail de la mémoire et la modernité textuelle (Parker, 44). La lettre aérienne, pour sa part, réunit plusieurs des textes théoriques féministes brossardiens entre 1975 et 1985 tendus «vers l’écriture et le langage» (Brossard, 1985 : 9). Dans le cadre de ce texte, mon propos se limite à L’amèr et à La lettre aérienne.

À prime abord, il importe de souligner que la figure lesbienne chez Brossard est une figure d’écriture complexe, polyvalente et polysémique (Dupré, 1988 : 11). Figure politique elle s’inscrit au coeur du projet féministe brossardien, celui de redonner à la femme l’émotion et le désir vers l’autre que lui a dérobés l’idéologie patriarcale et le phallocentrisme. Dans ce sens, la figure lesbienne rejoint celle de l’Amazone, la militante, celle qui résiste au patriarcat et ce faisant se coupe de celui-ci pour prendre une dimension allégorique et devenir une figure déréalisée, point de départ d’un imaginaire au féminin. «S’il n’était lesbien ce texte n’aurait point de sens. Tout à la fois matrice, matière et production […]. Il constitue le seul relais plausible pour me sortir du ventre de ma mère patriarcale» (Brossard, 1988 : 22).

À titre d’initiatrice et d’incitatrice la figure lesbienne permet l’évacuation, par les mots, d’une réalité, celle de l’oeil, de l’écriture androcentrique qui réduit la réalité des femmes à une fiction, un fait divers telles la maternité, la prostitution, la violence subie (Brossard 1985 : 53) qui réduit aussi le corps écrivant au neutre-masculin (Brossard, 1985 : 51). Elle se présente, pour reprendre l’expression de Louise Dupré, comme «l’abstraction d’un corps figuré en dehors de tout réalisme» (Dupré, 1988 : 11), un corps de femme en mouvement, un corps de femme désexualisé au sens androcentrique du terme mais fortement érotisé, soit chargé de désirs et de jouissance au sens féminin du terme. Corps inavouable, et corps irreprésentable puisqu’inscrit plutôt que représenté mais qui, dans son rapprochement à d’autres corps de femmes traverse «les dimensions inédites qui le rendent à sa réalité» (Brossard, 1985 : 96). «L’origine n’est pas la mère mais le sens que je donne aux mots et à l’origine je suis une femme» (Brossard, 1985 : 97).

Une telle traversée permet d’accéder, par la géométrie de la spirale, à des espaces inédits, favorisant de nouvelles perceptions (Dupré, 1988 : 11), «une nouvelle configuration propre à infléchir le sens commun» et à mettre en place les jalons d’un territoire imaginaire qui préfigurerait une culture au féminin, une culture positive, motivante et excitante, où «exciter» est pris au sens de mettre en mouvement (Brossard, 1985 : 96).

La figure lesbienne nous renvoie donc à une question de sens, sens considéré comme «direction vers», trajectoire à suivre mais aussi sens considéré comme signification, puisque dans la pensée brossardienne, le mot «lesbienne» prend un relief qu’il n’a jamais eu dans la langue courante, circulant comme il le fait entre le signifiant et le signifié entre le référentiel, le désir, la pensée et l’écriture (Parker, 1998 : 50). Aussi la figure lesbienne imprime-t-elle au langage une autre dimension : «la logique binaire androcentrique est délaissée au profit d’une logique tridimensionnelle» (Dupré, 1988 : 11) rassemblant la partie et le tout, le fragment et la totalité, ce qui se résume chez Brossard dans la forme holographique qu’adoptera son oeuvre. Avec la figure lesbienne, l’écriture brossardienne se transforme en exploration autour de certains concepts tels réalité, fiction, différence, mère, etc., exploration qui vise à faire renaître des mots une énergie nouvelle, une énergie qui crée une brèche dans la symbolique patriarcale afin de réduire «l’écart entre la fiction et la théorie pour gruger le champ idéologique» (Brossard, 1988 : 103). Ainsi, comme l’a souligné Alice Parker, dans l’oeuvre brossardienne, le mot «lesbienne» ne renvoie pas à qui est Nicole Brossard la poète féministe ou encore où elle se situe, mais il traduit plutôt une qualité d’émotion et de désir des femmes et entre celles-ci définie en termes de différence par rapport à une norme prescriptive qui réglemente nos relations sociales (Parker,1998 : 3) ou encore comme le dit Brossard, la figure lesbienne renvoie à une posture qui permet de faire sens collectivement (Brossard, 1985 : 98).

Il existe donc un écart considérable entre la lesbienne selon de Beauvoir et la figure lesbienne selon Brossard.Simone de Beauvoir a été la première à s’inscrire en faux contre le point de vue biologique et à soutenir que le genre est un produit de processus sociaux et culturels. Pourtant elle dénonçait le conditionnement des femmes par l’institution patriarcale. Il n’en demeure pas moins que piégée par l’universalisme, à savoir que l’essence de la féminité est implicitement constituée par rapport à un modèle masculin considéré comme neutre, l’universel puisqu’il possède le pouvoir de la parole, de Beauvoir se place dans l’incapacité de concevoir la notion de différence comme une forme humaine dynamique. Aussi dans sa perspective, la lesbienne demeure-t-elle doublement marginalisée, à la fois comme femme[4] et comme femme déviante par rapport à un ordre qu’elle ne saurait remettre en question.Pourtant une phrase comme «son érotisme [de l’individu] traduit […] son attitude globale à l’égard de son existence» qui vient s’ajouter à cette autre. «L’homosexualité […] c’est une attitude choisie en situation» suggère bien une sympathie implicite chez de Beauvoir envers le choix d’une telle attitude, choix qu’en bout de ligne elle choisit de ne pas approfondir.

Trente ans plus tard des féministes, dont Nicole Brossard, reprennent et développent la question de l’orientation sexuelle, cette fois-ci non seulement en termes d’attirance mais par rapport à l’idéologie en place. Poète avant tout, Brossard met en oeuvre, sur le plan de l’écriture, une femme déjà impensable, inavouable, une figure lesbienne polyvalente et polysémique sujette à une lecture multiple, d’où sa complexité. D’une part, la lesbienne de Brossard se réclame d’un féminisme gynocentrique à partir d’un corps spécifiquement féminin revalorisé dans sa différence ce qui, selon les critiques de Brossard, la ferait basculer dans une vision différentialiste voire essentialiste. Or le corps/écrivant lesbien de Brossard se pose comme lieu autre de connaissance et partant, échappe au biologisme et au sociologisme sur lesquels repose l’essentialisme. Par ailleurs, la figure lesbienne de Brossard peut aussi être lue comme une figure utopique, laquelle à l’heure d’un pragmatisme englobant et du discours unique se voit discréditée et refoulée dans le domaine de l’illusion et de l’irréalisable. Or, est-il besoin de le rappeler, l’utopie est à la fois la construction d’une société idéale et la critique d’un présent aliénant et insoutenable. L’utopie lesbienne de Brossard, mirage ou non, a le grand mérite de nous extirper d’une mémoire gynécologique douloureuse. Elle nous propose, en contrepartie, une figure de femme positive, envoûtante et valorisante. Cependant, dans une lecture comme dans l’autre, la lesbienne de Brossard se pose comme figure rassembleuse. Elle nous donne, nous les femmes, une prise sur la symbolique patriarcale véhiculée par la communication et la connaissance, là où se situe notre domination première. Aussi explique-t-elle et justifie-t-elle tout à la fois, la célèbre signature : «Écrire je suis une femme est plein de conséquences» (Brossard, 1988 : 53).

REFERENCES

de Beauvoir, Simone, (1949), Le deuxième sexe, t.1, Paris, Gallimard, coll. Idées/Gallimard.

de Beauvoir, Simone, (1972), Tout compte fait, Paris, Gallimard.

Brossard, Nicole, (1988), L’amèr ou le chapitre effrité, Montréal, L’Hexagone, coll. Typo.

Brossard, Nicole, (1985), La lettre aérienne, Montréal, Remue-Ménage.

Brossard, Nicole, (1976), «L’écrivain» dans L. Guilbault et alii, La nef des sorcières, Montréal, Quinze.

Dorez, Aurelia, (1988), «Nicole Brossard : Trajectoire», mémoire de maîtrise, Département de Lettres Modernes, Université d’Artois, 193p.

Dupré, Louise, (1988), «Du propre au figuré», préface à Nicole Brossard, L’amèr ou le chapitre effrité, Montréal, L’Hexagone, coll. Typo.

Parker, Alice A., (1998) Liminal Visions of Nicole Brossard, Peter Lang, coll. Francophone Cultures and Literature.

NOTES

[1]À ce sujet lire l’excellent texte de Tania Navarro Svain «Le lesbianisme serait-il une identité?».
[2]Souligné dans le texte.
[3]Phrase isolée et soulignée dans le texte.
[4] Ce que de Beauvoir affirme et souligne de plusieurs façons en particulier en reprenant cette citation de Julien Benda «L’homme se pense sans la femme.Elle ne se pense pas sans l’homme». Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, I, 16, 1949.