Quand céder n’est pas consentir


sur http://radio.indymedia.org/fr/node/17101

Une émission radio féministe sur le texte de Nicole-Claude Mathieu : « Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques unes de leurs interprétations en ethnologie. »

Il y a des textes un peu compliqués, longs, difficiles à lire….mais pourtant tellement riches ! Pour cette émission, on va parler de ce magnifique texte qui met un grand pavé dans la mare aux théories sur le consentement des dominé-e-s à leur oppression. Une émission de vulgarisation (vraiment accessible) de cet essai, qui éclaire de nombreuses choses dans nos vies…

Référence : Nicole-Claude Mathieu, « Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques unes de leurs interprétations en ethnologie. », in L’anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes, 1991.

(cette émission était diffusée le 19/11/2007)

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DégenréE – l’émission pour déranger!
une émission féministe: actualité, analyses, infos, débats, points de vue, musiques etc… de femmes et lesbiennes
18h30 à 20h les 2ème et 4ème mercredis du mois
(rediffusion les lundis suivants à 19h)
sur 97 fm à grenoble 
sur http://www.radio-kaleidoscope.net partout ailleurs
 CONTACT: degenree[AT]boum[POINT]org
 vos remarques, retours et réflexions sont les bienvenues!

Pour écouter l’émission ici

Résumé de : Mathieu (Nicole-Claude), L’anatomie politique, Catégorisations et idéologies du sexe, éditions côté-femmes, 1991, 291 p.

sur http://www.feministes.net/anatomie_politique.htm

Première partie : le sexe, évidence fétiche ou concept sociologique ?

Chapitre 1 : notes pour une définition sociologique des catégories de sexe

La connaissance en sciences sociales dépend d’une structure de pensée propre à la société qui la produit.

I Trois variables fondamentales…

Les catégories de sexe constituent une des trois variables fondamentales utilisées en sociologie et en psychosociologie. Ces trois variables : sexe, age ou classe sociale ne bénéficient pas de la même rigueur ou du même statut.

1. Définition sociologique

Les sociologues ont eu une grande rigueur face à la classe sociale ; une problématique tendant à définir ces groupes dans leurs rapports réciproques a été établie.
Face aux catégories de sexe et d’âge, il y a eu moins de rigueur et les rapports biologiques/sociologiques demeurent, même si c’est moins vrai pour l’âge.
Avec l’âge on en arrive à penser qu’il s’agit d’un facteur individuel, important à prendre en considération dans les études ; on établit maintenant une réalité globale propre à chaque tranche d’âge.

2. Apparition de la problématique

La problématique concernant les classes sociales est plus ancienne que celle concernant les âges. Certaines groupes sont plus traités que d’autres : les jeunes et les vieillards sont plus étudiés que les adultes, les ouvriers que les bourgeois etc.

II Le discours scientifique autour des catégories de sexe


Les ethnologues étudiant des sociétés très différentes de la leur, ont été confrontés à deux sous-cultures spécifiques : l’une masculine et l’autre féminine. On décrit donc la division existant dans la société dans tous les domaines ce qui a abouti a l’impression d’un système duel : dualité mâle/femelle.
Les ethnologues sont arrivés à la notion de sexe social en consentant: 
- que la stricte dichotomie des statuts et des rôles selon le sexe n’est pas universelle,
- sa forme et son contenu varient selon les sociétés. 
Margaret Mead a été la première à poser une problématique sur le sujet.

La sociologie de la famille traite de beaucoup de problèmes concernant les catégories de sexe en tant que catégories sociologiques tels que les rôles descriptifs de l’homme et de la femme, les relations entre les pères et enfants ou les mères et les enfants, les relations interpersonnelles entre les époux. En étudiant la famille, on voit que c’est le groupement social qui exprime par excellence l’institutionnalisation du biologique. Mais la sociologie a jusqu’à présent limité cette description du rapport homme/femme à la famille, c’est à dire la groupement social qui conserve le plus pleinement aux catégories de sexe leur fondement biologique. 
Dans beaucoup d’écrits on ne se préoccupe que de ce que font les hommes ; une seule de ces catégories est nommément prise comme sujet d’étude tandis que par contre l’idée d’une dichotomie sociale des sexes court à travers la presque totalité des travaux. Il n’existe donc pas de sociologie des sexes.
On peut noter que le début d’une problématique culturelle des catégories de sexe a été réalisée
1. dans le milieu ethnographique et pas dans le milieu sociologique 
2. par une ethnologue femme 
Ce sont surtout des sociologues femmes qui produisent la partie des écrits consacrés aux catégories sexuelles.

1. Au niveau de la conceptualisation

L’analyse économique considère l’individu économique, l’individu producteur et à ce titre n’a pas à faire référence au sexe de cet individu. Mais si on prend par exemple la notion de « coût de l’homme au travail »  on voit que le travail quotidien d’entretien de la force de travail (courses, repas, entretien du linge…) qui est dans sa presque totalité assuré par les femmes n’est pas intégré. Si dans un ménage seul l’homme travaille, son salaire sert également à rémunérer la femme, qui entretient la force de travail de son mari. Les femmes qui ne travaillent pas professionnellement étaient donc jusqu’ici classées dans la catégorie de la population non active au même titre que les enfants et les vieillards, toutefois on commence a considérer que les femmes qui ne travaillent pas pourraient être comptées en fonction de la force de travail potentielle qu’elles représentent. Dans le cas de la double journée des femmes, le temps de travail ménager est resté à la périphérie de la problématique du monde du travail.

2. Au niveau du langage

Le général et le masculin sont purement et simplement identifiés ce inconsciemment ce qui entraîne l’oblitération de la catégorie féminine dans le sujet social. 
ex : « la fonction sexuelle est donc la fonction biologique de reproduction, qui implique nécessairement unE partenaire pour se réaliser ». cet exemple nous montre qu’on pense à partir du masculin. 
ex : « les tâches répétitives et parcellaires laissent à l’individu tout le temps de ruminer ses ennuis domestiques et conjugaux, sa femme ou ses enfants malades … » ici individu = homme mais aussi individu travailleur = homme. 
On est donc dans la représentation d’une norme sociale : l’homme est au travail et la femme ne travaille pas.

On pourrait donc résumer l’état du savoir sociologique en ce qui concerne les catégories de sexe :
1. la catégorie homme en tant que catégorie sociologique spécifiée n’existe pas ; on croit parler en général alors qu’en réalité on parle au masculin.
2. la catégorie femme ou bien les femmes n’existent pas par voie de conséquence du système de pensée précédent ou alors elles font une apparition en annexe. Ou alors elles existent seules isolées et on voit que si les deux premiers types de discours sont plutôt le fait d’hommes, celui ci est plutôt le fait de femmes.

III Vers une problématique globale de la définition sociologique des catégories de sexe ?

Pour Mathieu, puisque dans notre société, les deux catégories de sexe couvrent la totalité du champ social, il semble que l’une comme l’autre ne puissent être étudiées isolément du moins sans quelles n’aient été auparavant pleinement conceptualisées comme éléments d’un même système structural.

Chapitre 2 : Homme-culture et femme-nature

1. Des généralisation abusives à « l’évidence » biologique

« La croyance et le problème des femmes » : article de Edwin Ardener analysé par Mathieu.
Edwin dit que si on a des difficultés à parler des femmes c’est qu’il y a des difficultés à communiquer avec elles sur le terrain. Elles ne parlent pas et ne verbalisent pas. Selon lui les hommes savent donner des modèles de société bien délimités et pas les femmes. Elles ne possèdent pas le méta langage de la société. Mathieu se demande alors jusqu’a quel point elles ne parlent pas, et dans quelles sociétés.
Il faut donc chercher dans quelles sociétés les hommes ont éventuellement le pouvoir d’empêcher les femmes de parler.
ex « Une éducation en Nouvelle-Guinée » de Margaret Mead. Des jeunes gens partent travailler chez les blancs. Ils revinrent et apprirent le pidgin (langue des blancs) à tous les garçons. Les filles n’avaient pas le droit de le parler. Néanmoins comme elles assistaient aux leçons ; elles le connaissaient et l’enseignaient à des enfants plus jeunes. Le désir d’imitation et de transmission est donc plus fort que l’interdiction. Il y a donc eu apprentissage sans que jamais ou très rarement on n’ait entendu des femmes s’exercer.

Dans l’article de Ardener, il montre que les femmes ethnologues elles mêmes n’ont pu surmonter le « problèmes des femmes ». Mathieu demande alors pourquoi elles devraient mieux surmonter le problème que ces homologues masculins. Implicitement une femme est donc toujours une femme quelle que la société à laquelle elle appartient.

2. De l' »évidence biologique » à la contradiction méthodologique

Les catégories de sexe sont donc parfois réduites à leur définition biologique. Cela se retrouve au niveau du discours manifeste. Ardener va fixer la vision féminine du monde dans le biologique et la masculine dans le sociologique.  Pour lui, les hommes arrivent à se définir eux mêmes et leur femme, alors que les femmes en tant que catégories sont exclues du politique et ne peuvent donc que « reprendre » les modèles des hommes. Pour Ardener, les forces de la nature font partie de leur essence en tant que femmes. Elles sont donc, dit il, plus proches de la nature, sans doute à cause de la procréation. 
Mathieu souligne qu’il oublie que l’homme est partie prenante de la procréation et que d’autres phénomènes naturels comme la mort mettent les deux sexes au même plan.

III Restitution à la parole, mais parole sur quoi ?

Dans cet article, Ardener échoue à constituer les femmes en sujets. Mathieu dit donc qu’il faudrait savoir, selon les sociétés, si les femmes partagent les modèles créés par les hommes du fait de leur dominance politique ou les « empruntent ».

IV La parole et le discours

Ardener dit que ce sont les hommes qui détiennent le discours. Mathieu montre que c’est l’homme sociologique et non biologique qui détient le pouvoir et donc la parole.

Chapitre 3 Paternité biologique, maternité sociale ? De l’avortement et de l’infanticide comme signes non reconnus du caractère culturel de la maternité

La maternité est vue comme une évidence « naturelle ». La mère n’est jamais un Ego, c’est à dire un sujet pleinement social au contraire du père. Dans l’état actuel de l’analyse de la maternité, le véritable sujet est l’enfant et non la femme.


ex : article de J.C. Muller sur la société rukuba du Nigeria
- Les enfants mâles en général impubères passent une nuit avec une femme mariée enceinte. si l’enfant est viable l’initiation est valable
- Existence de relations préconjugales entre les garçons et les filles. si une fille est enceinte à la suite de ces relations, on essaie de l’avorter. s’il échoue, on tue l’enfant à la naissance. 
Un sociologue en conclue que ce n’est pas la fonction génitrice qui fonde la notion de paternité mais le rôle social accordé au père. Mathieu montre que c’est la même chose pour la femme. Dans ses relations préconjugales, la fille ne doit pas être mère pas plus que le garçon ne doit être père. Qu’on soit mère au sens physique n’implique pas d’être mère au sens social.

L’avortement, et non pas chez les seul rukuba, montre le caractère culturel de la maternité. Il ne suffit pas d’être enceinte pour être mère. Ce que regrette Mathieu c’est que la femme soit toujours pensée comme objet de la maternité et non comme sujet. Il ne faut pas oublier que l’enfantement est toujours plus ou moins contrôlé, d’une manière ou d’une autre. « Vouloir » des enfants c’est déjà une manière de contrôle.

chapitre 4 : critiques épistémologiques de la problématique des sexes dans le discours ethno-anthropologique

Les ouvrages ethno-anthropologiques sur les femmes, dans les années 60 ont principalement été écrits par des femmes. C’est sans aucun doute une conséquence des mouvements féministes mais beaucoup d’études se refusent à le dire.

Anthropologie « des femmes » ou anthropologie des sexes ?

En travaillant sur les femmes, on aboutira à travailler sur les sexes, le genre.

I l’androcentrisme et ses symptômes

1. L’invisibilisation des femmes au niveau des « faits »

Beaucoup de faits concernant les femmes ont été oubliés.

ex : les !Kung, population de chasseurs-cueilleurs, une des plus étudiées au monde. Paola Tabet montre qu’on a étudié de façon très précise certains faits, comme le calcul à la seconde près de la construction d’une cabane pour les chiens mais pas l’allaitement ni les soins donnés aux enfants. Un chercheur a montré que les femmes travaillent moins que les hommes, or, tout n’a pas été pris en compte. 
ex par Mathieu en 1985 : les yanomani, chasseurs-cueilleurs-horticulteurs du Venezuela. Lorsqu’on a étudié les besoins énergiques de cette population, on a oublié de calculer la dépense énergétique des femmes lorsqu’elles portent les enfants. Pour Mathieu, il s’agit d’un « manque d’ethnocentrisme » ; il est complètement étranger au monde occidental qu’une femme travaille en portant un enfant. Les ethnologues en arrivent donc à la naturalité de leurs rapports aux enfants au point qu’ils en oublient qu’elles les portent.
Les études mettant en évidence la sous alimentation des femmes par rapport aux hommes, tant en qualité qu’en quantité ont surtout été faites par des femmes.
ex : Weiner en 1976 à Kiriwina (îles Trobriand) là où Malinowski a travaillé sur les échanges et la kula. il avait analysé que les femmes prenaient aussi part aux cérémonies mortuaires sans plus d’examen. Weiner assista a des cérémonies funéraires entre femmes qui échangeaient des bottes de feuilles de bananier et des jupes de fibre. Comme elle n’avait trouvé aucune étude de ce phénomène dans toutes les études antérieures, elle l’étudia. A l’occasion des cérémonies funéraires, les femmes font donc leur entrée dans les champs sociaux politiques.

Les ethnologues s’intéressent principalement à ce que Chantal Collard appelle « les structures dominantes d’échange matrimonial » c’est-à-dire les règles et les comportements concernant les mariages primaires où les hommes apparaissent souvent comme les stratèges. On oublie souvent les mariages secondaires et successifs qui n’annulent pas obligatoirement les premiers et parfois les contredisent  ; ils ont souvent été étudiés par des ethnologues femmes qui ont trouvé des stratégies matrimoniales propres aux femmes dans ces mariages. 
ex : Françoise Héritier chez les Samo patrilinéaires de Haute-Volta. Lors des mariages secondaires dans un autre village les femmes ont tendance à se regrouper en contractant ces mariages dans un même village recréant ainsi une communauté résidentielle et affective. 
ex : Guidar du Nord Cameroun. Les mariages primaires dispersent les femmes de même lignage dans des villages différents, avec les mariages secondaires les femmes essaient de faire venir des soeurs mais aussi des amies.

2. La non-intégration des femmes au niveau théorique


Même lorsque les activités des femmes sont décrites dans les ethnographies, elles ne sont souvent pas intégrées au niveau des généralisations et des interprétations théoriques. Collard montre ainsi en analysant des ethnographiques existantes que l’échange des hommes par les femmes existent bien dans les mariages primaires comme forme dominante d’échange dans certaines sociétés notamment matrilinéaires et matrilocales. Beaucoup d’ethnologues ne considère pas ce fait à cause de l’universalisation de l’idée « d’échange des femmes » de Lévi-Strauss. 
On peut donc trouver selon les sociétés des cas où : 
- des hommes échangent des femmes (cas le plus fréquent), 
- des hommes échangent des hommes « au moyen de femmes » (cela la formule de Lévi-Strauss), 
- des hommes et des femmes échangent des hommes, 
- des femmes échangent des hommes (cela avait été négligé par Lévi-Strauss dans les structures élémentaires de la parenté mais admis par lui dans un article sur la famille en 1956).

On constate aussi que les ethnologues ont tendance à ne pas prendre en compte le travail des femmes 
ex : analyse d’un article de Maurice Godelier par Barbara Bradby en 1977 sur la  » monnaie de sel » chez les baruya de Nouvelle-Guinée. Les baruya produisent des barres de sel qu’ils vont échanger régulièrement avec les youndouyé contre des capes d’écorce. une barre de sel =  cinq à six capes d’écorce. Pour Godelier, il y a échange inégal. En reprenant ses données en faisant le calcul par sexe, on constate que le travail des capes d’écorce est essentiellement féminin et que donc l’échange n’est donc pas inégal entre hommes. Pour Godelier, la division sexuelle du travail est simple et préalable à sa propre analyse et peut donc être considérée comme allant de soi.

On n’étudie donc pas la question de la valeur accordée au travail féminin dans des sociétés où ceux qui s’approprient le produit en vue de l’échange sont les hommes. L’androcentrisme joue sur deux tableaux : 
- la prise en compte ou non du travail objectif des deux sexes, 
- l’adhésion ou non de l’ethnologue à l’idéologie de la société étudiée.

Maxine Molyneux en 1977 étudie un autre mécanisme de l’androcentrisme : les auteurs ont une utilisation sélective des données et entrent en contradiction avec leurs propres prémisses théoriques en refusant d’intégrer les femmes donc rapports entre les sexes dans des débats
ex : Emmanuel Terray sur les guro. Le débat porte sur l’existence ou non d’une exploitation et la présence ou non de classe. Pour Terray il n’y a pas de catégorie sociale exploitée en permanence chez les guro. Molineux reprend alors terme à terme les arguments de Terray définissant une exploitation et montrent que les femmes remplissent très exactement ces conditions. Terray est revenu sur ses positions en disant que les cadets et les femmes sont bien, chez les guro, des catégories exploitées mais les considère davantage comme des classes « en soi » que des classes « pour soi » c’est-à-dire qu’il estime impossible le développement d’une conscience de classes : pour les cadets ils ont l’espoir de devenir aînés , pour les femmes parce qu’elles sont « dans une relation de complémentarité avec les hommes ».

3. description, théorisation et langage

L’idéologie androcentrée est présente dans la formalisation couramment utilisée pour les relations matrimoniales, formalisation où le référent Ego est sous-entendu masculin ; cela sous-entend que ce sont les hommes qui épousent et les femmes qui sont épousées soit l’application systématique de la théorie de l’échange des femmes.

Il ne suffit donc pas de transformer le langage scientifique superficiellement puis que :

– des termes ou formulations particularisant uniquement les femmes risquent de cacher que certains mécanismes peuvent jouer de façon similaire pour les hommes
- des termes ou formulations identifiant le masculins au général peuvent cacher que des femmes sont aussi des actrices sociales
- des termes ou formulation générale/neutre quant au sexe peuvent cacher le fonctionnement de la différence des sexes dans l’idéologie et les mécanismes concrets

III La conceptualisation des sexes

1. L’accès problématique des femmes à la catégorie « être humain »

Le général et le masculin sont purement et simplement identifiés et cela entraîne donc l’oblitération de la catégorie féminine comme sujet social. Il y a ainsi les dissymétries de traitement linguistique pour la notion « femme » et la notion « homme ». D’une façon générale les hommes sont construits comme « animé humain », les femmes soit comme « animé non humain », soit comme « non-animé ». Le langage doit donc être considéré comme la face linguistique du rapport d’appropriation matérielle de la classe des femmes par la classe des hommes dans les sociétés occidentales.

2. Naturalisme et biologisme. Le traitement conceptuel et méthodologique différentiel des sexes

Il y a une conceptualisation des sexes relevant du naturalisme et plus précisément une idée de la nature biologique des femmes. Cela s’exprime par l’idée ± consciente qu’il existe une « naturalité » de la division des tâches entre les sexes ==> vieille opposition structurale hommes/femmes, culture/nature et homme = culture, femme = nature. On le voit surtout dans l’évidence « naturelle » de la maternité.  Le caractère social et culturel de la maternité intéresse peu les ethnologues qui s’intéressent beaucoup plus sur l’aspect social et symbolique de la paternité

3. De la « naturalité » de la procréation ?

Les « tâches reproductives » des femmes et ce qu’elles impliquent (grossesses, accouchement, mortalité maternelle, allaitement, portage, soin des enfants, etc.) ne sont guère prises en compte dans les descriptions ethnologiques. On se rappellera à ce sujet que la démographie a élaboré les concepts de « fécondité naturelle ». Paola Tabet montre le caractère entièrement social de la reproduction humaine. On peut par exemple imposer la grossesse pour rentabiliser le corps des femmes. Elle montre que l’on peut appliquer à cette activité l’analyse marxienne du travail : l’outil du travail reproductif est le corps même de la femme, les bénéficiaires du produit (l’enfant). Les rapports de reproduction peuvent dans certains cas être analysées en termes d’exploitation.
« L’exploitation peut consister non seulement à imposer la grossesse, mais aussi :
- à priver l’agent reproducteur de la gestion des conditions de travail, c’est-à-dire a. du choix du partenaire, b. du choix des temps de travail, c. du choix du rythme (la cadence) du travail ;
- à imposer le type (la qualité) du produit (le sexe, la légitimité, la « qualité raciale », etc.) ;
- à exproprier du produit l’agent reproducteur ;
- à l’exproprier sur le plan symbolique de sa capacité de son travail reproductifs »

La reproduction peut donc être analysée comment travail, socialement organisée comme travail.

La présence d’une division quasi universelle du travail entre les sexes est en ethnologie d’une telle « évidence » qu’il n’y a pas questionnement sur les mécanismes sociaux à l’oeuvre dans cette répartition. Beaucoup d’ethnologues n’ont pas intégré la division sexuelle du travail à leur réflexion théorique  ; un des apports de la critique féministe est donc de mettre en évidence les déterminations sociales et les rapports sociaux qui sont impliqués.
ex : Paola Tabet : on pense généralement en ethnologie que chaque classe posséderait les outils adaptés aux tâches que la société lui assigne. Tabet montre par l’analyse d’un grand nombre de populations que le sous-équipement constant des femmes par rapport aux hommes révèle que les tâches sont dévolues aux femmes en fonction des outils et non l’inverse. 
ex : L’assignation des femmes à la cuisine est souvent interprétée par les ethnologues comme allant avec les soins aux enfants. Pour Guyet rien n’est moins « naturel » que cette association cuisine-soin aux enfants étant donné les dangers graves que la préparation des repas fait courir aux enfants et l’épuisement nerveux que cela suscite chez les femmes.
Elle conteste aussi l’hypothèse naturaliste selon laquelle le travail agricole des femmes est assez uniformément étalé dans le temps alors que les hommes fournissent plutôt un travail avec des pointes saisonnières. Elle montre que les agriculteurs et les agricultrices consacrent le même pourcentage de leur temps à l’agriculture ; le temps pour les tâches domestiques est celui où les hommes se reposent.

En 1975, Gayle Rubin parle de Lévi-Strauss et de son article sur la famille. La division sexuelle du travail n’est pas fondée naturellement : elle est un moyen de créer une dépendance économique réciproque entre les sexes qui assurera par le mariage l’échange entre groupes. Il s’agit de faire en sorte que la plus petite unité économique viable comporte au moins un homme et une femme. 
« au niveau le plus général, l’organisation sociale du sexe repose sur le genre, l’hétérosexualité obligatoire et la contrainte de la sexualité des femmes (…) Lévi-Strauss est dangereusement près de de dire que l’hétérosexualité est un processus institué »

4. Les conditions sociologie de la connaissance et l’appartenance de sexe de l’ethnologue

Pour Rubin, la théorie de Lévi-Strauss sur l’échange des femmes est « une théorie féministe manquée« .
 »[L’expression] « échange des femmes » est un raccourci pour exprimer que les rapports sociaux d’un système de parenté spécifient que les hommes ont certains droits sur leurs parentes femmes et que les femmes n’ont pas les mêmes droits, ni sur elles-mêmes ni sur leurs parents hommes. En ce sens l’échange des femmes est une profonde perception d’un système dans lequel les femmes n’ont pas de plein droits sur elles-mêmes. L’échange des femmes devient un obscurcissement s’il est vu comme une nécessité naturelle, et lorsqu’il est utilisé comme simple outil pour aborder l’analyse un système particulier de parenté. »

Le problème de l’androcentrisme est donc l’acceptation implicite de ces réalités comme quelque chose d’universel ce qui a longtemps empêché toute recherche sur les mécanismes de cette oppression. La nouvelle anthropologie des sexes est promue par des femmes, non pas parce qu’elles sont des femmes biologiques mais parce que dans nos sociétés les femmes sont la catégorie sociale opprimée dans le rapport de pouvoir entre les sexes. Seule la prise de conscience de sa propre oppression a permis de renouveler la problématique des sexes. Il faut donc rapporter les interprétations ethnologiques au statut de l’ethnologue dans la société dont il provient, c’est-à-dire à ce que sa position d’homme ou de femme lui permet de connaître de l’oppression exercée et de l’oppression subie. Les hommes par leur position dominante dans leur propre société sont mieux à même de connaître les mécanismes de la domination masculine mais ne sont pas en mesure de saisir pour les femmes la matérialité et la psychologie de aliénation. Les femmes par leurs positions de classe dominée le sont pas toujours en mesure d’évaluer la domination exercée et la domination subie.
La grande partie du travail des ethnologues femmes a consisté à juste titre à réhabiliter les femmes comme actrices sociales avec parfois une double erreur : 
- négliger ou rejeter ce que rapportent des ethnologues hommes de la domination masculine ; 
- surestimer le poids des femmes dans le fonctionnement social autrement dit sous-estimer et parfois nier leur oppression.

Seconde partie : conscience, identités de sexe/genre et production de la connaissance

Chapitre cinq  : Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie

I Préambules sur soi et les autres

1. Ethnocentrisme et/ou androcentrisme

Beaucoup d’ethnologues défendent ces cultures minoritaires même s’ils constatent qu’il y a une domination des hommes sur les femmes. Pour Mathieu on ne peut pas défendre une société où la survie en l’état dépendra de l’oppression des femmes. Beaucoup d’anthropologues féministes et les féministes occidentales en général sont à la fois accusées d’ethnocentrisme, d’impérialisme et même de racisme soit par leurs collègues hommes et femmes occidentaux « défenseurs » des peuple opprimés soit par certains représentants de ces peuples.
Pour Mathieu lorsque ces accusations sont produits par des occidentaux ce sont des formes d’ethnocentrisme consistant à vouloir maintenir nos sociétés occidentales à part. Cela permet aussi de ne pas penser qu’un problème « interne » à notre société puisse avoir un quelconque rapport, même au niveau de la connaissance, avec un problème « interne » se passant ailleurs. Ces accusations procèdent de la négation à l’intérieur même de cet ethnocentrisme de l’androcentrisme. Refuser une prétendue ingérence dans les affaires des autres sociétés consiste en fait à refuser de penser nos affaires intérieures

2. L’ethnologue, l’avocat et le juge. Leurs contradictions et celle des « Autres »…

exemple : Freeman reproche à Mead d’avoir fait une description idyllique de Samoa en ce qui concerne les relations sexuelles prémaritales entre jeunes gens et de ne pas avoir vu l’importance du viol. Mathieu utilise cet exemple pour montrer qu’on nie souvent les contradictions subies par les femmes. Freeman dit que les samoans avaient des difficultés à parler de « questions sexuelles » avec des étrangers or c’est précisément ce genre d’information que Mead, « jeune américaine libérée », cherchait à obtenir. Pour Freeman, les faits sont simples :  la culture masculine est obsédée du viol et les jeunes entendent le réaliser le plus possible pour prouver leur virilité, d’autre part le culte de la virginité des filles est très forte. Conclusion : il ne peut y avoir de normes de réceptivité de la part de la jeune fille et il ne peut y avoir de « promiscuité » effective des jeunes gens à part le viol. Ce que Freeman oublie, parce qu’il est homme, c’est que ce sont ces normes schizophréniques qui sont imposées aux femmes dans sa société. Quelle femme ayant cédé aux avances masculines ne s’est-elle pas plus tard faite traiter de putain ? Ne pas céder est une norme et en même temps céder est une norme. Dans les sociétés patriarcales il y a plusieurs normes contraires pour une femme. La contradiction permanente est justement un facteur d’aliénation des femmes. De plus que veut dire « Américaine libérée » pour parler de Mead ? Avant les mouvements féministes récents on ignorait en Occident l’importance du viol. Mead pouvait donc bien parler de questions sexuelles et  était peut-être libérée en ce sens mais ne l’était pas dans le sens où elle ne connaissait pas la réalité du viol en Occident. Ainsi, donc, une meilleure connaissance non pas seulement de la culture samoanne, mais aussi de sa propre société aurait peut-être permis à Mead de douter des dires des Samoannes.

…et une solution : Elle n’aurait pas dû. Elle l’a bien cherché

exemple  : Mathieu est en voiture et le feu est vert pour les piétons. Elle manque  de renverser une jeune femme qui dit « pardon ». Cela révèle : 
1. sa première action, un réflexe spontané et irréfléchi est d’avouer qu’elle avait « tort »
2. elle ne sait pas ou elle n’a pas intégré dans ses réactions profondes qu’un automobiliste qui heurte un piéton a toujours tort

Quelques aspects propres à la conscience et à l’inconscient des dominés :
1. la culpabilisation
2. l’in-connaissance des règles non-dites qui régissent les rapports avec les dominants
3. l’in-connaissance du fonctionnement réel de la société au-delà des apparences des règles, lois, coutumes, etc.

On manque de la tuer, on l’accuse, elle s’excuse ou bien, on l’accuse, alors on la tue ; deux formules par lesquelles on pourrait résumer pour les sociétés patriarcales la position structurelle des femmes et ses effets dans la conscience. 
Une femme violée « n’aurait pas dû » parler à cet homme, se trouver à cet endroit, à cette heure, être habillée ainsi et et surtout n’aurait pas dû se laisser faire, en une mot se faire violer. D’ailleurs une femme violée dans des circonstance  » normale » par son mari chez elle dans sa chambre n’aurait pas dû énerver ce pauvre travailleur,  se plaindre de sa fatigue, des enfants, ne pas consentir, n’aurait pas du résister à ses « besoins sexuels » à lui.

ex : Procès pour un viol collectif aux assises de Créeteil. L’un des avocats des violeurs n’a pu démontrer le consentement de la victime avant et pendant le viol , il a donc tenté de le démontrer après. Après le viol, Les violeurs avaient transporté la victime en voiture de nuit. Pour l’avocat, elle aurait pu s’échapper aux multiples feux rouges, parsemant la route. Elle ne s’est échappée qu’au 13e sur le lieu du viol ; ce qui signifie qu’elle devait être consenante. Les violeurs ont été acquittés

ex. Procès d’un homme qui enfermait tous les soirs sa femme dans un coffre par jalousie et le matin lui faisait subir un examen gynécologique. La justice s’est prononcée contre les paroles même de la victime qui disait être consentante et aimait s’installer dans ce coffre.

Oon trouve fréquemment dans les textes concernant les femmes et d’autres dominés des énoncés sur leur « acceptation », leur « adhésion à l’idéologie », « partage des idées dominantes », « coopération ». Or l’oppression acceptée n’est qu’une étape de l’aliénation ;  l’étape suivante est celle de l’oppression méconnue. 
ex : le sous hommes nazi qui croit que son appartenance à la race supérieure lui confère la participation à une valeur extra-historique.

II la part réelle de l’idéel pour les femmes :

L’idée du consentement des dominées renoie à sa subjectivité, à la conscience du sujet dominé. Avant de conclure au « consentement », il faudrait s’assurer que, pour chaque société, on ait pris la mesure de limitation de la conscience que les femmes peuvent subir. Une partie des limitations mentales est inextricablement liée à des contraintes physiques dans l’organisation des relations avec les hommes ainsi qu’à des limitations de la connaissance sur la société.

Les contraintes physiques et leurs implications mentales limitatives

Dans beaucoup de société, les femmes font un travail apparemment moins pénible que les hommes
1. ceci est probablement faux car les efforts physiques des femmes sont mal et sous-évalués, leur fatigue méconnue
2. ce travail dure beaucoup plus longtemps et est surtout dispersé dans une série de tâches cumulées et souvent interrompues (surtout à cause de la présence d’enfants).
3. il est rare qu’une femme ait des moments de loisirs véritables comme les hommes
Conclusion : comment pourrait-elle en plus penser clairement sa situation ?

Dans les études on a peu étudié la malnutrition relative des femmes face aux hommes et le fait que les carences nutritionnelles affectent davantage les femmes que les hommes. En plus ce qui est compté comme travail pour les femmes est généralement sous-évalué dans les études et ce qui est compté comme loisir est surévalué. On peut se demander ce que signifient les mots « loisir  » ou « inactivité » pour une femme avec de jeunes enfants : ce que les ethnologues décrivent parfois comme « les enfants jouent non loin » veut souvent dire qu’ils sont dans les jambes des femmes qu’elle « travaille » ou qu’elle « se repose ». On oublie aussi la contradiction entre le fait de s’occuper des enfants et d’autres tâches aussi quasi universellement « féminines » telles que la cuisine (utilisation du feu, de l’eau bouillante…). La limitation physique et mentale des femmes du fait qu’elles sont littéralement liées aux enfants est encore plus évident dans les cas d’urgence, de danger. Ce sont souvent les enfants qui empêchent les femmes de s’échapper de  leur situation.

exemple : esclavage de plantations en Amérique. Ce sont des esclaves hommes qui se sont enfuis en premier. Pour les Antilles ce sont des esclaves femmes mais le taux de natalité y était très faible. C’est au prix de sa vie qu’on s’échappe mais il est beaucoup plus difficile moralement de risquer en plus la vie de son enfant. L’enfant entraîne également une limitation physique qui fait qu’une femme ira pas bien loin. Le fait d’avoir la responsabilité constante des enfants est aussi un travail mental constant et aliénant, limitatif de la pensée : à force de tout simplifier dans les explications aux enfants est ce qu’on peut développer une pensée complexe ? Il est certain que l’éducation des enfants est un exercice intellectuel complexe. Mais cela n’implique pas qu’il ne puisse pas briser l’esprit si la technique est strictement maintenue dans certaines limites.

ex article de Roberte Hamayon 1979 sur les mongols.
Il y a des interdits verbaux. Le nom des aînés ne doit pas être prononcé ni un certain nombre de choses redoutables ; on doit user le substitut. Les deux positions extrêmes des hiérarchies de sexe et d’âge s’incarne dans la relation entre beau-père et belle-fille. La belle-fille doit donc user d’euphémismes face à son beau-père et ce dernier de métaphores qui lui fournissent un moyen de mettre à l’épreuve la perspicacité de sa belle-fille. User d’euphéminismes pour la belle-fille c’est accepter sa subordination. on voit donc que la limitation des procédés rhétoriques est à la fois un exercice plus complexe (puisqu’elle ne peut laisser vagabonder son imagination, sa créativité linguistique, au risque de produire les métaphores) et plus appauvrissant. pour en revenir aux rapports mère enfant il faut bien voir aussi que l’enfant se sert de sa mère comme chez les Mongols le beau-père se sert de sa belle-fille et les hommes et femmes face à des enfants une mer ne peut pas parler de ses préoccupations d’adulte c’est l’enfant qui impose ses questions. Chez les Mongols la femme que ne peut que répondre écouter ou se taire comme chez nous avec les enfants à ne peut que répondre écouter ou se taire. Le fait que les femmes soient limitées physiquement et mentalement par la charge des enfants est d’ailleurs parfaitement connu du pouvoir masculin qui fait de cette limitation des femmes à la raison de leur non-pouvoir alors qu’elle en est l’effet. un mythe kikuyu expliquer « comment les hommes arrachèrent le royaume aux femmes »

« il y a très, très longtemps, les femmes dirigeaient le royaume. Les hommes commencèrent à trouver que ce n’était pas une bonne chose, et appelèrent à une réunion pour discuter de ce qu’il y avait lieu de faire. Ils décidèrent de réunir les femmes et de les faire danser nues devant eux. quand les femmes arrivèrent et que les hommes leur dirent ce qu’elle devait faire, elles refusèrent car, dirent-elles, elle avait honte de faire une telle chose. Les hommes répliquèrent que quand on dirige un royaume, on ne doit pas connaître une chose comme la honte. Il fut décidé d’avoir une autre réunion des hommes et des femmes ensemble afin de résoudre la question.

Les femmes vinrent à la Réunion, en amenant leurs enfants. Elles discutèrent longtemps jusqu’à ce qu’il commença à faire froid et obscur. Une à une, les femmes partirent parce qu’elle avait peur que leurs enfants souffrent du froid. Cela trancha la question. Les hommes venaient de réaliser que non seulement les femmes avaient honte de danser nue devant eux, mais aussi qu’elle avait peur. ils décidèrent que de telles personnes étaient totalement indignes de Régnier ét que la meilleure chose qu’ils avaient affaire étaient de leur oter le pouvoir ».

Sur » L’anatomie politique, catégorisation et idéologie du sexe » de Nicole-Claude Mathieu*


Première publication en avril 1993
Mise en ligne le mercredi 25 février 2004

par  Denis Berger

sur http://multitudes.samizdat.net/Sur-L-anatomie-politique

A la lecture de ce livre, on éprouve de la gêne. Ce sentiment ne naît pas du contenu de l’ouvrage. Bien au contraire, c’est le silence observé à propos d’un travail d’une telle qualité qui suscite le malaise. Inspirée par une critique féministe radicale – elle-même fortifiée par le combat des mouvements de femmes – Nicole-Claude Mathieu fait oeuvre d’épistémologie. L’essentiel de ses démonstrations tend à prouver que les différences de sexe sont socialement organisées pour maintenir la minorisation et l’exclusion des femmes. A partir de ce constat fondamental, elle établit, à l’aide d’une remarquable érudition ethnologique, que la volonté de nier aux femmes le statut de sujet social ne peut qu’empêcher une vision scientifique des structures et du fonctionnement de toutes les sociétés existantes : l’invisibilité des femmes dans l’analyse que mène la pensée androcentrique dominante est source d’une incompréhension fondamentale du contenu réel de concepts tels que le pouvoir, la domination, l’exclusion, l’exploitation, etc.


En d’autres termes, dans la synthèse qu’elle opère des études féministes les plus récentes, Nicole-Claude Mathieu propose une méthodologie nouvelle pour l’ensemble des sciences sociales. A ce titre, son livre est un ouvrage de référence même pour ceux qui en critiquent certaines conclusions. Que, depuis sa publication il n’ait pas été considéré comme tel par les grands parleurs de l’Université et de la recherche, en dit long sur l’état actuel de ces institutions.

Quelques mots encore pour présenter l’auteur et son travail. Nicole-Claude Mathieu, sociologue et ethnologue, enseigne à l École des Hautes Etudes en Sciences Sociales ; membre du Laboratoire d’Anthropologie sociale, secrétaire de rédaction de la revue l’Homme, elle a une réputation internationale (elle a notamment été chargée de rapports avec l’Unesco). Elle a dirigé, en 1985, la publication d’un recueil d’études, l’Arraisonnement des femmes [1].

L’Anatomie politique est un recueil d’articles et de rapports parus entre 1970 et 1989. Ils sont regroupés ici en deux parties (Le sexe, évidence fétiche ou concept sociologique ?, Conscience, identités de sexe/ genre et production de la connaissance). Leur présentation dans un ordre chronologique a l’avantage de montrer les constantes d’une recherche, tout en permettant de suivre l’évolution et la précision des concepts.

Invisibilité et domination


D’un ensemble riche, on ne peut, dans un compte rendu, que mettre en valeur quelques traits principaux. Le premier concerne, il faut y revenir, la méthode même des sciences sociales. Celles-ci ne font pas référence aux catégories de sexe, sauf à accorder dans la sociologie de la famille ou la sociologie de la sexualité, un statut particulier à la femme, considérée comme une particularité par rapport au modèle général qu’est l’homme. A ce dernier, on ne fait pas référence comme sujet sexué mais comme être en soi par rapport auquel s’organise et se définit la société. Du même coup, les rapports sociaux de sexe ne sont pas pris en compte comme facteurs déterminants de l’histoire et la vision de la société globale qui en résulte ressemble à celle d’un borgne qui, placé sur un piedestal, prétendrait embrasser tout le champ de l’horizon, et y régler la circulation.

On aboutit ainsi à une dichotomie quasi absolue. L’homme, placé au centre de l’édifice social imaginé, est seul du côté de l’universel, du général, du social, et du culturel. La femme est définie par rapport à lui et la différence qu’on est contraint de lui reconnaître ne peut être ni sociale, ni culturelle elle relève du domaine biologique ; la femme est du côté de la Nature. Dans le meilleur des cas, elle pourra espérer parvenir au niveau de l’homme, jamais exister par elle-même. Cette relation, constitutive du lien social, est modifiée mais non fondamentalement altérée par les résultats des luttes. L’oppression, la minorisation, l’exclusion, sont parties intégrantes des structures du pouvoir qui, parce qu’il place l’homme en position de domination, détermine son idéologie et sa vision du monde androcentriste [2].

Les rapports de sexes doivent être perçus comme des rapports sociaux de domination. Le sexe biologique est intégré dans une réalité sociale qui devient primordiale, voire déterminante. Et la tâche principale est « une théorisation sociologique de la notion de sexe » (p. 228) qui tienne compte du « sexe pensé » (tout ce qui relève des représentations et des mythes) comme du « sexe agi » (les rapports sociaux entre sexes). N.-C. Mathieu, qui a contribué à l’élaboration de la notion de « genre », estime que le « genre construit le sexe » (p. 255) : la détermination des femmes par leur anatomie, telle qu’elle est opérée dans les sociétés existantes, est « l’opérateur du pouvoir d’un sexe sur l’autre » (p. 258). Le problème des rapports entre hommes et femmes ne peut être compris, et résolu, qu’au niveau social.

Même à partir d’un résumé sommaire, il est possible de se rendre compte de la fécondité du travail de Nicole-Claude Mathieu : à partir de ses analyses, des hypothèses de recherche peuvent être formulées en nombre. Toutes permettent de comprendre sans cesse davantage la structure dissymétrique de nos sociétés où toutes les divisions de classes (au sens large du terme) sont surdéterminées par les affrontements entre les sexes, socialement définis par la domination masculine et l’exclusion multiforme des femmes.

L’auteur fournit d’ailleurs, au gré des études qui constituent l’Anatomie politique, plusieurs exemples des résultats que permet sa méthode. Je retiendrai d’abord ses remarques sur la division sexuelle du travail. Contrairement à ce qu’ont pensé la plupart des auteurs, Marx et Engels en premier lieu, cette division n’est pas « naturelle ». Elle est au contraire, postérieure à l’attribution de valeurs et à la définition de positions sociales ce qui apparaît comme une « simple » répartition des « tâches » en fonction de critères « techniques » (la « moindre résistance physique » attribuée aux femmes, leur rôle dans la procréation) est en fait une construction sociale où s’expriment des rapports de pouvoir [3]. Une telle réflexion contribue à poser l’étude des sociétés différemment des structuralistes classiques. (N.-C. Mathieu se livre d’ailleurs à une critique nuancée mais ferme de Lévi-Strauss, notamment à propos de concept « d’échange des femmes ».)

Je noterai aussi l’utilisation que l’auteur fait de Freud. Récusant le rejet sommaire de la psychanalyse auquel ont procédé certaines féministes, telle Kate Millet, elle distingue entre la description du processus de subordination des femmes que Freud a fait efficacement de la rationalisation de l’oppression qu’il a commise au nom de pseudo-critères « naturels » (par exemple, la « passivité » inhérente aux femmes opposée au caractère « actif » des hommes). Une telle distinction – qu’il faut appliquer à d’autres auteurs, Marx, Lévi-Strauss… – est fondamentale car elle permet de « travailler avec Freud » en utilisant ses concepts les plus opérants sans renoncer à une critique interne de sa démarche, et donc de ses concepts eux-mêmes.

Il y aurait dix autres développements de Nicole-Claude Mathieu à citer (sur la maternité, sur l’avortement, sur le langage, etc.). Je me bornerai à une remarque générale réflexion à portée globale sur le pouvoir, l’Anatomie politique pose des jalons qui peuvent conduire à une réflexion sur le monde contemporain. Les phénomènes de bureaucratisation qui ont conduit à l’effondrement du « socialisme réellement existant » aussi bien que les manifestations de renaissance du chauvinisme et du racisme ne peuvent être compris sans une référence à l’inconscient des individus et des groupes. A ce niveau, aucune analyse n’est possible qui ne prenne en compte, pour en mesurer les conséquences sociales et politiques, l’existence des rapports sociaux de domination entre hommes et femmes.

Identité et Conscience : femmes et classes

Nicole-Claude Mathieu procède à une critique acérée de l’idée, couramment véhiculée par les ethnologues et les sociologues, selon laquelle les femmes « consentiraient » à leur domination par les hommes, soit pour des raisons utilitaires, soit par adoption des normes dominantes. Cette « théorie », qui peut abusivement se réclamer de La Boétie, a pour contrepartie la notion d’un « pouvoir caché » des femmes, masqué sous les apparences de la prédominance masculine mais disposant de redoutables ressources effectives.

Pour l’auteur de l’Anatomie politique, tout consentement suppose une conscience préalable des rapports de forces existants. Dans le cas des rapports de sexe, cette forme de contrat (dont la formulation est inspirée par la philosophie politique de la démocratie) n’a pas sa place car la violence généralisée est la marque constitutive de la domination d’un sexe sur l’autre. Violence physique mais aussi, et plus généralement, violence sociale, qui se traduit par une exclusion idéologique, un rejet global des femmes du domaine de la connaissance (ce que marquent l’éducation et le langage, entre autres).

Les femmes, plutôt qu’elles ne consentent, cèdent devant la domination. Celle-ci est vécue comme un traumatisme récurrent, dont l’aboutissement est une forme mutilée et mystifiée de conscience. L’intériorisation des normes n’équivaut pas à leur acceptation. Cette analyse a une portée générale ; elle peut être reportée sur l’ensemble de la société politique (qui, en définitive, a pris naissance en fonction de l’exclusion des femmes de l’espace public). Elle peut, en particulier, faciliter une approche critique de la notion molle de « consensus », tellement popularisée de nos jours par les tenants du libéralisme B.C.B.G. Tout consensus n’est pas une acceptation, mi-consciente miinconsciente. l’histoire nous a fourni et nous fournit de nombreux exemples de ce que Gramsci aurait appelé sans doute « consensus passif » et qui exprime la résignation à une domination, triomphante grâce à une violence larvée permanente.

Le dernier article de l’ouvrage aborde la question des rapports entre sexe et genre. Il distingue trois formes d’identité des femmes : l’identité sexuelle (individuelle) ; l’identité sexuée (conscience d’appartenir à un groupe) ; l’identité de sexe (qui est une conscience de classe dans la mesure où elle est conscience d’être déterminée socialement comme femme). Cette forme d’identité, que défend N.-C. Mathieu, me semble poser un certain nombre de problèmes qui ne trouvent pas tous réponse dans le livre.

Parler de « conscience de classe » des femmes, c’est – l’auteur ne s’en cache pas – vouloir utiliser la méthode que Marx a appliqué à la situation du prolétariat. Pourquoi pas ? S’il s’agit de rendre compte à la fois de la réalité d’une exploitation spécifique des femmes (le rôle du travail domestique, la domination sur la procréation qui se traduit par une domination des corps), de l’existence d’intérêts communs des femmes qui transcendent leurs intérêts de classe et du rôle moteur que jouent dans l’histoire les luttes entre les sexes, au même titre que les luttes entre les classes.

Mais analogie n’est pas identité. Et on peut se demander s’il est utile de pousser la comparaison trop loin. La domination des femmes par les hommes ne s’exprime pas seulement dans les rapports de production. Sa spécificité naît, dans une large mesure, de ce qu’elle est, socialement, liée à la sexualité – ce qui lui donne un rapport direct avec l’inconscient. La richesse de la critique féministe vient de la prise en compte de cette dimension, grâce à laquelle on peut envisager une définition de pouvoir qui tienne compte pleinement de la subjectivité. De celle-ci Nicole-Claude Mathieu a le souci permanent. Mais il n’est pas certain que l’insistance qu’elle met sur le caractère « matérialiste » de son analyse de l’oppression (bien qu’elle soit fondée comme point de départ d’une recherche) suffise à répondre à toutes les questions que soulèvent, à partir de la domination des femmes, le pouvoir quotidien comme le pouvoir politique central.

Et ceci d’autant plus que le concept de la conscience de classe n’est pas un des mieux étayés du marxisme théorique (même et surtout après Lukacs). Ladite conscience est-elle le produit d’un développement organique des luttes ou doit-elle une part importante de sa constitution à l’action d’organisations qui se veulent représentatives ? Dans ce dernier cas, qui me semble confirmé par un siècle d’histoire du mouvement ouvrier, surgit immédiatement le problème de la bureaucratie. La réflexion sur ce phénomène ne peut que s’enrichir de la critique féministe du pouvoir. A condition que celle-ci soit plus que le calque des analyses du marxisme canonique.

Affirmer l’existence d’un bloc (d’une classe) des femmes est un projet politique plus qu’une description de la réalité. En dépit des liens décisifs qui l’unissent face à la domination masculine, le « groupe femme » n’est pas homogène. Il est traversé par des dissonnances (des contradictions) dues au poids des structures sociales (de classe). Rechercher comment les surmonter, c’est se demander quels liens existent dans les faits et peuvent exister dans les luttes entre oppression des femmes et combats de classes, combats nationaux. L’homogénéisation du mouvement des femmes est à ce prix.

N.-C. Mathieu esquisse une réponse qui ne me convainc guère. Partant d’une application systématique et quelque peu mécanique du principe selon lequel le genre (social) conditionne le sexe, elle privilégie le rôle des lesbiennes. Ses développements sur les lesbiennes comme autres (elles ne sont femmes ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement, selon la formule de Monique Wittig), sa critique de l’imposition de l’hétérosexualité comme forme de domination masculine sont forts. Ils ne me semblent pourtant pas rendre compte de la situation de toutes les femmes : l’hétérosexualité n’est pas seulement un produit de l’opposition masculine ; elle n’est pas une forme obligée de « collaboration de classe ».

Si je termine par ces remarques critiques, c’est parce que le débat qu’ouvre Nicole-Claude Mathieu, les avances méthodologiques qu’elle propose me semblent trop importantes pour qu’on reste, devant eux, dans un silence intermédiaire entre l’acquiescement et la dénégation.

[1] N. C. Mathieu, L’Arraisonnement des Femmes. Essais en Anthropologie ries sexes. Paris, éd. EH.E.S.S. Cahiers de l’Homme, nouvelle série n°24, 1985, 251 p. (contributions de N. Échard, O. Journet, C. Michard-Marchal, C. Ribery, N.-C. Mathieu, P Tabet).

[2] « Qu’il s’agisse des idéologies scientifiques ou des idéologies des différentes sociétés, l’invisibilité des acteurs sociaux hommes en tant que groupe sexué (c’est-à-dire défini dans et par les rapports économiques, juridiques, reproductifs qu’ils entretiennent avec l’autre groupe de sexe : les femmes) dépendait (et dépend encore) de l’invisibilité des femmes en tant qu’acteurs sociaux et de leur représentation comme, en quelque sorte, des sexes non acteurs », Anatomie politique, p. 81.

[3] . « La division du travail par sexe peut en conséquence être vue comme un « tabou » ; un tabou contre la similitude des hommes et des femmes ; un tabou divisant les sexes en deux catégories exclusives, un tabou qui exacerbe les différences biologiques entre les sexes, et par là crée le genre » Gayle Rubin. The Traffic in women. Notes on the << political economy >> (cité p. 122).

* Nicole-Claude Mathieu

Enseignant-chercheur (EHESS)
Anthropologue, Maître de Conférences à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, retraitée active

Présentation

Nicole-Claude Mathieu a poursuivi depuis 1970 des recherches sur la catégorisation sociale des sexes. Elle s’est attachée à des questions de méthode et d’épistémologie des sciences sociales concernant le traitement asymétrique qu’elles font des catégories de sexe ; aux mécanismes de la conscience dominée des femmes et aux fausses interprétations qui en sont données ; et aux différentes définitions du sexe et du genre, tant dans les sociétés modernes que dans les sociétés dont témoigne l’ethnologie. D’autres points de sa réflexion ont été les mutilations sexuelles, le relativisme culturel et le postmodernisme en anthropologie, les fondamentalismes religieux et la violence envers les femmes. Elle a donné des cours et conférences en Europe et en Amérique du Nord et du Sud et est docteur en sciences sociales honoris causa de l’Université Laval à Québec. Ses publications ont été traduites en plusieurs langues.

Elle a travaillé et enseigné ces dernières années sur la notion de personne femme et homme en sociétés matrilinéaires et matrilocales. Dans cet esprit, elle a récemment réuni une série de contributions internationales d’ethnologues dans un ouvrage portant sur les identités de sexe/genre en liaison avec ces modes de filiation et de résidence : Mathieu, N.-C. (dir.), Une maison sans fille est une maison morte. La personne et le genre en sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales aux Éditions de la Maison des sciences de l’Homme, Paris(2007).

http://las.ehess.fr/document.php?id=217

Repenser les rapports sociaux de sexe, de classe et de “race” dans la mondialisation néolibérale1

Jules Falquet

Sur http://www.cedref.univ-paris7.fr

Aux migrantes “seules”,
au Réseau pour l’autonomie juridique des femmes immigrées, réfugiées et exilées (RAJFIRE)
et à Flora Tristan, la première à avoir souligné, dès 1835,
la nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères

Pour situer mon approche, il faut préciser que je suis une femme, universitaire, blanche, de nationalité française et vivant aujourd’hui en France, impliquée dans cette réflexion d’un point de vue théorique mais aussi politique. Depuis la Première rencontre internationale contre le néolibéralisme et pour l’humanité, invitée par le mouvement zapatiste du Chiapas à l’été 1996, je m’efforce d’analyser la mondialisation néolibérale avec les instruments fournis notamment par un ensemble de mouvements sociaux “progressistes” d’Amérique latine et des Caraïbes (le mouvement zapatiste mexicain, celui des Sans-terre du Brésil et les mouvements féministe et lesbien du continent), ainsi que par de nombreuses féministes Noires ou racisées. Cependant, il m’est difficile d’en présenter une analyse unifiée, tant elle est complexe, contradictoire et sans cesse en devenir. Toujours est-il que la mondialisation néolibérale est l’occasion, pour moi, de constater les insuffisances criantes des trois grands courants d’analyse auxquels je me rattache : le matérialisme historique, le féminisme radical et l’anti-impérialisme-anti-colonialisme.


Ce sont surtout les interpellations des féministes racisées et/ou prolétarisées et/ou lesbiennes qui me semblent devoir être entendues et creusées, si nous souhaitons produire une théorie et une pratique utiles à la transformation sociale radicale plus que jamais nécessaire. En particulier, je crois  indispensable d’intégrer pleinement dans nos analyses les effets conjugués de plusieurs rapports sociaux de pouvoir : de sexe (incluant la sexualité), de classe et de “race”. Je partirai de l’hypothèse que ces rapports ne sont ni simplement superposés ou additionnés, ni intersécants (Crenshaw, 1995). Je les pense plutôt imbriqués (pour la première formulation du concept : Combahee River Collective, 1986 [1979]) et même consubstantiels (Kergoat, dans ce même numéro) et co-formés (Bacchetta, 2006). J’essaierai ici de montrer comment fonctionne cette co-formation à partir d’un objet concret : la ré-organisation de la division du travail provoquée par la mondialisation néolibérale, et tout particulièrement du « travail considéré comme féminin », qui modifie simultanément les rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe.

Certes, la mondialisation n’est pas radicalement nouvelle : elle s’enracine dans la longue histoire du capitalisme, de l’esclavage, de la colonisation-décolonisation et des mutations des systèmes patriarcaux. Cependant, elle produit de profondes transformations. Les discours optimistes, de légitimation de cette mondialisation, parlent d’extension de la démocratie, de “participation”, d’égalité et de prospérité croissante pour toutes et tous. Les analyses critiques, empiriques, soulignent plutôt le creusement vertigineux des inégalités et de l’exploitation, de sexe, de classe, de “race”2 et Nord-Sud3. Elles s’interrogent, aussi, sur les recompositions à l’oeuvre : les classes sociales ont-elles disparu? Un nouveau prolétariat est-il en train d’apparaître et qui le compose? Le racisme a changé : moins biologique, plus “culturel” mais toujours vif, comment opère-t-il aujourd’hui? Enfin, on entend souvent dire que l’égalité des sexes n’a jamais été aussi proche, alors même que l’on sait pertinemment que les femmes, les fillettes et les femmes âgées constituent l’immense majorité des personnes les plus appauvries de la planète : comment l’expliquer?


Je procéderai en deux temps. D’abord, en soulignant les apports et les insuffisances des travaux sur la mondialisation néolibérale qui tentent de la comprendre comme transformation du “système-monde” et comme internationalisation de la reproduction sociale. Ensuite, je proposerai quelques pistes pour repenser la “règle du jeu” aujourd’hui dominante : d’un côté la nécessité de saisir le continuum qui lie le travail domestique, sexuel et “reproductif”, même s’il est exercé par toutes sortes de personnes dans des foyers beaucoup plus vastes et plus ouverts que ce qu’on a coutume de les considérer, de l’autre, le rôle de l’Etat-Nation, basé sur un système politique hétérosexuel, dans l’organisation de la circulation et de la capacité juridique des personnes.

1. Les limites de l’existant

Nous acceptons ici partiellement l’analyse de Marx, puis de Braudel (1985) et Wallerstein (1974, 1980, 1989), ainsi que des théories de la dépendance et leurs avatars, qui lisent de vastes pans de l’histoire planétaire comme des effets de l’expansion du système-monde capitaliste —même si cette expansion n’est pas linéaire, si d’autres facteurs multiples entrent en jeu et si le monde “occidental” où s’est développé le capitalisme est loin d’être le centre de l’histoire comme l’ont si bien souligné Gilroy (2003 [1993]) ou Chaudhuri (1990). Cependant, deux assomptions centrales des théories du système-monde capitaliste, liées entre elles, posent problème. D’abord, l’idée d’une “prolétarisation” croissante et inévitable de la main d’oeuvre : dans les faits, elle n’a pas véritablement eu lieu. Ou plus précisément, que faut-il comprendre par “prolétarisation”? Ensuite, l’idée selon laquelle le passage du féodalisme au capitalisme aurait nécessairement réduit les rapports sociaux non-capitalistes à l’état de survivances appellées à une rapide extinction et marginaux dans l’analyse —or, ces rapports subsistent manifestement.

Comme nous allons le voir, c’est précisément cette co-formation des rapports de production capitalistes (les rapports d’exploitation salariée) et des rapports de production “non capitalistes” (les rapports d’appropriation —servage, esclavage et sexage mis en évidence magistralement par Colette Guillaumin 1992 [1978]), qui doit être au coeur de notre analyse. En effet, toute la question est de savoir comment sont co-construites l’extraction de travail moyennant salaire, l’extraction de travail gratuit et surtout, tout ce qui se trouve entre ces deux “extrêmes” et que nous appellerons ici “travail dévalorisé”. Nous faisons l’hypothèse que la mondialisation néolibérale pousse aujourd’hui la plupart de la main d’oeuvre “au centre”, vers un travail qui n’est plus tout à fait gratuit, mais qui n’est certes pas “correctement” rémunéré ni pleinement “prolétaire” et qui ne le deviendra jamais.

A. Incorporer la “race” aux analyses marxiennes ?


Pour comprendre la “crise” du capitalisme, Balibar et Wallerstein, dans un ouvrage devenu classique, Race, nation, classe, Les identités ambiguës (1988), proposent une série d’hypothèses sur l’apparition d’un “nouveau racisme” (Balibar) et sur le rôle du “foyer domestique” (Wallerstein). Ils constatent en effet que la “prolétarisation” annoncée par Marx ne s’est pas produite comme prévu. Or, ils soulignent que l’une des principales contradictions du capitalisme est la nécessité d’arbitrer entre des intérêts à court terme et à long terme (maximiser la plus-value en abaissant les salaires et par le travail gratuit, tout en maintenant une demande solvable pour consommer les marchandises produites). Le système capitaliste doit donc organiser la permanente “transformation sociale de certains processus de production de travail non salarial en travail salarié […]. C’est cela que l’on veut exprimer en parlant de ‘prolétarisation’.”4 Mais paradoxalement, “l’aspect principal de la prolétarisation […] n’est pas, selon [Wallerstein] la généralisation du travail salarié”5. Ainsi, Balibar et Wallerstein font apparaître entre le travail non salarié et le travail salarié, une figure providentielle qui permet de réguler ces “vases communiquants” et que je propose de nommer « travail dévalorisé ». Si Balibar et Wallerstein ne le définissent guère par la suite, il me semble pour ma part crucial de le placer au coeur du débat, ainsi et surtout que les personnes appelées à le réaliser.

Quelle est en effet la main-d’oeuvre poussée vers ce type de travail? Selon Wallerstein, “Le racisme est la formule magique […] qui permet d’étendre ou de contracter […] le nombre de ceux qui sont disponibles pour les salaires les plus bas et les rôles économiques les moins gratifiants. […] A un segment important de la force de travail, il justifie que soit attribuée une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique pourrait jamais justifier.”6 Balibar complète l’analyse en affirmant que le racisme “classique” s’est transformé à partir des années 1980 en racisme contre la population migrante, qui opère une fusion (potentiellement toujours déjà-là) entre “race” et classe : “le racisme anti-immigrés réalise l’identification maximale de la situation de classe et de l’origine ethnique (dont les bases réelles ont toujours existé dans la mobilité inter-régionale, internationale ou intercontinentale de la classe ouvrière, tantôt massive et tantôt résiduelle, mais jamais abolie, qui est précisément l’un des traits spécifiquement prolétariens de sa condition).”7

Ainsi, Balibar et Wallerstein placent clairement les rapports sociaux de race dans la continuité des rapports de classe. Concernant les rapports sociaux de sexe, leur analyse est bien moins convaincante. Dans le chapitre “Universalisme, racisme, sexisme : les tensions idéologiques du capitalisme”, Wallerstein affirme que : “Ce que j’ai appelé l’ethnicisation de la force de travail a pour fin de rendre les salaires très bas pour des segments entiers de la force de travail. De tels bas salaires sont uniquement possibles parce que les salariés sont maintenus dans des structures familiales [… qui] nécessitent un investissement considérable en travail dans les activités dites de “subsistance”, non seulement de l’homme, mais dans une plus grande mesure de la femme, des enfants et même des gens âgés…”8 Ni lui ni Balibar ne font, dans tout le reste de l’ouvrage, la moindre allusion aux innombrables théories féministes qui ont pourtant souligné à l’envi que les rapports sociaux de sexe permettaient eux aussi “magiquement” que soit attribuée aux femmes une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique pourrait jamais justifier.


D’autres analystes ont développé ces propositions de Balibar et Wallerstein, en montrant comment les lois et les politiques migratoires créent différentes catégories de migrant-e-s, incluant les “sans-Papier-e-s” (Fassin et Al, 1997), ce qui permet de diviser et d’affaiblir encore plus la “classe”. Certain-e-s mettent en évidence des phénomènes nouveaux comme la “délocalisation sur place” (Terray, 1999). D’autres, soulignant les continuités entre esclavage et salariat, font apparaître le “salariat bridé”, appuyé sur le racisme des politiques migratoires, comme un puissant mécanisme de régulation du salariat classique (Moulier Boutang, 1998).


On le voit, ces analyses tentent de comprendre comment les classes et le salariat sont modifiés par la nouvelle gestion de la mobilité de la main d’oeuvre, c’est-à-dire par des politiques migratoires de plus en plus restrictives organisées autour d’une redéfinition du racisme et productrices de diverses catégories précarisées. Cependant, elles échouent à prendre pleinement la mesure d’un phénomène concommittant : le fait qu’une proportion considérable de la migration est féminine. Ravenstein avait pourtant montré dès 1885 que les femmes émigraient même davantage que les hommes sur de courtes distances. Aujourd’hui, il devient quasiment impossible d’éluder plus longtemps cette question : l’ONU elle-même affirme que la moitié des migrations internationales sont le fait de femmes (qui  continuent à émigrer aussi à l’intérieur de chaque pays).

B. Internationalisation de la reproduction sociale : le sexe des politiques sociales, migratoires et de travail

A la même période que Balibar et Wallerstein, pour analyser non plus la crise du capitalisme mais la mondialisation triomphante, Saskia Sassen a proposé une réflexion pionnière sur les “dessous” de l’hyper-mobilité des capitaux et des cadres hautement qualifié-e-s (1991). Elle a mis en évidence l’existence d’une main d’oeuvre migrante et précarisée, majoritairement féminine et du Sud (racisée), pour assurer à bas prix le travail souterrain, invisible, souvent informel et pourtant indispensable de la mondialisation dans les métropoles globales. En rendant visible ces circuits alternatifs de la globalisation, elle a ouvert la voie à d’autres analyses de l’internationalisation du travail de reproduction sociale.

De nombreuses chercheuses se sont penchées sur la redistribution vers des femmes du Sud migrantes du “sale travail”, en particulier du travail domestique (Anderson, 2000 ; Chang, 2000 ; Hondagneu-Sotelo, 2001 ; Parreñas, 2002). D’autres ont analysé le transfert du travail d’élevage des enfants vers des “nannies” et des nounous migrantes, dont l’amour maternel est construit comme une propriété naturelle (en tant que femme et en tant qu’issues de “cultures” valorisant la maternité et l’amour : Hochschild, 2002). L’exploitation de leur travail et de leur amour provoque en cascade de nouveaux transferts de main d’oeuvre, qu’Hochschild caractérise comme des “chaînes de care globales” (2000).


Ces analyses doivent être insérées dans une réflexion générale sur la réorganisation du travail amenée par la réforme néolibérale de l’Etat, qui consiste à cesser d’assurer une grande partie des services, principalement le travail de reproduction sociale. Alors que Sylvia Walby avait montré dès 1990 que la Grande Bretagne était passée, avec le développement du Welfare State, d’un patriarcat privé à un patriarcat public, la chute des systèmes « socialistes » dans le monde et le démantèlement du pacte social-démocrate en Europe a replacé cette énorme charge de travail sur le secteur privé et sur la famille. Or, ce qui est nouveau, ce n’est pas que la classe des hommes se soit défaussée sur la classe des femmes de ce travail, mais plutôt la manière dont les femmes des pays industrialisés et les femmes privilégiées des pays du Sud ont été poussées à se défausser à leur tour sur d’autres personnes, majoritairement des femmes migrantes (illégalisées ou non), qui leur sont offertes sur un plateau d’argent par les politiques migratoires et sociales des différents Etats, tant importateurs qu’exportateurs de main d’oeuvre (Walby, 1997 ; Marchand & Sisson Runyan, 2000). En effet, il ne s’agit pas seulement de constater que les femmes sont un volant d’ajustement rêvé du système, amortissant la crise par leur sur-travail sous-payé (ATTAC, 2003 ; Bisilliat, 2003 ; Falquet et Al., 2006 ; Hirata & Le Doaré, 1998 ; TGS, 2001 ; Wichterich, 1999), mais bel et bien comment le sexe, la “race” et la classe sont mobilisés et ré-organisés pour construire une nouvelle division sociale du travail au niveau de la famille, de chaque Etat et de l’ensemble du globe.


Diane Sainsbury (1993) est une des premières à interroger les différentes formes de Welfare State en fonction de ce qu’elles amènent non pas tant en termes de démarchandisation, mais de défamilialisation des tâches de reproduction sociale. D’autres ont ensuite analysé les liens entre l’organisation de la reproduction sociale dans chaque Etat, le type de care requis et le type de migration féminine “drainée” pour répondre aux besoins de care des différents Etats. Ainsi, Eleonore Kofman et Al. (2001) ont décrit la gestion sexuée des migrations internationales en Europe en fonction des évolutions des politiques de Welfare, tandis que Francesca Bettio et Janneke Plantenga (2004) travaillaient sur les différents régimes de care, puis le care drain et les migrations féminines dans le sud de l’Europe (Francesca Bettio et Anna Maria Simonazzi, 2006), ou d’autres encore sur la question des soins aux personnes âgées (par exemple Florence Degavre et Marthe Nyssens (à paraître)).

Une autre piste importante est ouverte par Evelyn Nakano Glenn pour les Etats-unis  (2002), à la suite des premières remarques d’Angela Davis (1983). Glenn fait le lien entre la “race”, le genre et la mise en forme du marché du travail. Elle souligne la persistance historique, depuis l’esclavage, de l’assignation de certaines catégories de population (les femmes, les Noir-e-s) à un travail de care extorqué. Surtout, elle montre comment l’Etat et la loi privent de droits et de citoyenneté les catégories de la population assignées au care —de l’esclavage à la servitude sous contrat, jusqu’à aujourd’hui. Cette réflexion permet de développer l’analyse dans deux directions. D’abord, les rapports entre colonisation, esclavage, politiques migratoires et privation de droits et de citoyenneté pour de vastes secteurs de la population mondiale. Ensuite, les liens entre les discours de la citoyenneté, de la démocratie et de l’éthique du care, comme permettent de le penser les textes rassemblés par Laugier et Paperman (2005) —il s’agira ici de voir comment ces discours se rattachent à l’émergence d’un nouveau modèle post-social-démocrate cherchant à se légitimer.

2. Dévoiler les règles du jeu ?

1. Vers une conceptualisation du “travail considéré comme féminin”


Les analyses de l’internationalisation de la reproduction sociale tendent à maintenir une séparation analytique entre les trois grandes tâches généralement dévolues aux femmes : le travail d’entretien des membres du groupe familial, le travail sexuel et le travail de production et d’élevage des enfants. Certes, les féministes matérialistes ont souligné très tôt les liens entre ces trois domaines. Colette Guillaumin a montré que le sexage permettait l’appropriation conjointe du corps et de ses produits, de la sexualité et de la force de travail (1992 [1978]). Pour sa part, Paola Tabet a étudié d’une part la reproduction des femmes comme un travail au sens marxien (2002 [1985]), et d’autre part l’échange économico-sexuel entre femmes et hommes comme un continuum liant les “putes” et les femmes mariées —toutes fournissant, dans des proportions variées, une combinaison de travail sexuel et de travail « domestique » et émotionnel (2004). Cependant, ses deux analyses sont restées juxtaposées. De son côté, Gail Pheterson a montré comment le stigmate de la prostituée, susceptible d’être appliqué à toutes les femmes, permettait de restreindre la mobilité des femmes (2001 [1996]).

Aujourd’hui, d’importants travaux mettent en évidence des continuités entre l’emploi domestique et diverses formes de prostitution, ces deux activités étant exercées successivement ou simultanément par certaines migrantes (Oso, 2003), en particulier les femmes venues “seules” (Moujoud, 2007), surtout lorsque les législations migratoires et du travail les précarisent et les poussent dans l’illégalité et la clandestinité (à propos des « travailleuses du sexe » : Guillemaut, 2007) —la plupart des migrantes étant réduites par la loi à un statut de dépendantes vis-à-vis de pères ou de maris (sur la législation en France : Lesselier, 2003). Concernant le travail de production d’enfants, une fois posés les liens étroits unissant nationalisme et interventions sur la reproduction des femmes (Yuval Davis, 1991), des analyses féministes ont montré les liens entre nouvelles technologies reproductives et nationalisme, sous le contrôle de l’Etat, (Kahn, 2007 à propos d’Israël). D’autres travaux insistent sur le rôle des Institutions internationales dans la promotion à l’échelle planétaire de politiques démographiques sexistes et racistes (Falquet, 2003 ; Ströbl, 1994). Il nous semble nécessaire de faire la synthèse de ces analyses en les poussant dans trois directions.

D’abord, en reconnaissant l’existence d’un véritable continuum entre ces trois formes de travail : le travail d’entretien (domestique et/ou communautaire), le travail sexuel et le travail de production-élevage des enfants. Le phénomène des mail-orders brides (où des femmes de pays appauvris tentent d’échanger par mariage leur disponibilité pour ces trois types de travail, non seulement contre le fameux “entretien” analysé par Delphy (1998) mais contre la nationalité aux multiples avantages d’un-e autochtone d’un pays sur-développé), pourrait être un point d’entrée pour cette analyse, à partir des nouvelles formes de mobilité internationale des femmes dans le cadre néolibéral9. Je propose d’appeller ce continuum de travail, rémunéré ou non, le “travail considéré comme féminin”. Il constitue la plus grande partie du “travail dévalorisé” dont Balibar et Wallerstein cherchaient les principaux exécutants dans la population immigrée. La perspective de la co-formation des rapports de pouvoir explique que ce travail peut certes être exercé par des individus de sexe masculin, notamment s’ils sont ethnicisés et naturalisés dans ce but (migrants, esclaves ou colonisés), mais surtout que l’immense majorité de ce travail reste la responsabilité par excellence des personnes socialement construites et considérées comme des femmes.

Ensuite, il importe de voir le rôle que jouent tant les Etats que les Institutions internationales dans la gestion globale de la main d’oeuvre, par le biais des politiques démographiques, migratoires et de main d’oeuvre (organisation des services publics et du marché du travail) —mais aussi par le renforcement du militarisme (Enloe, 1989, 2000), l’augmentation des guerres, des déplacements de population et des camps de réfugié-e-s (Agier, 2003), ou encore l’enfermement massif de certains secteurs de la population (pour les Etats-unis, champions en la matière : Davis, 2006). Main dans la main, Etats et Institutions internationales participent également, dans le cadre des nouvelles politiques de « développement », à la promotion du tourisme et au développement concommitant du travail du sexe (Falquet, 2006). Enfin, par le biais de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) notamment, Etats et Institutions internationales planifient la mise au travail des femmes. Ainsi, les pays de l’OCDE se sont fixé l’objectif de 60% des femmes sur le marché du travail en 2010 (objectif de Lisbonne, 2000). Etats et Institutions internationales tentent de présenter ce projet comme l’aboutissement des revendications d’égalité des femmes et le couronnement d’un modèle social-démocrate sensible au genre —nous reviendrons sur ce thème, central dans leur  tentative de légitimation du nouvel ordre mondial post-Welfare State.

Enfin, il faut re-conceptualiser le foyer « domestique ». En effet, non seulement ses dynamiques sont profondément marquées par les politiques publiques nationales et internationales, mais sa composition et ses limites ne sont pas celles qui servent généralement de paradigme pour l’analyse. D’abord, la majorité des foyers s’éloignent considérablement des modèles “occidentaux” de famille nucléaire qui ont servi de base à de nombreuses constructions théoriques, comme l’ont bien montré les travaux des Black feminists (Hill Collins, 2005) et de nombreuses féministes du Sud. Ensuite, un bon tiers des foyers dans le monde sont dirigés non par des hommes, mais par des femmes (Bisilliat, 1996). Surtout, parce que la mondialisation modifie profondément leur équilibre, en y introduisant physiquement ou en pointillés de plus en plus d’étrangèr-e-s qui contribuent puissamment à la réalisation du travail qui est censé y être accompli. Parmi ces étrangèr-e-s, on trouve des femmes de ménage migrantes (venues de la campagne ou de l’étranger), des gardes-malades et des infirmières, mais aussi des jardiniers, boys ou chauffeurs, et même des mères porteuses et des travailleuses du sexe, qui fournissent images pornographiques ou prestations sexuelles à domicile ou à l’occasion de déplacements de loisirs. Ici, les enjeux Nord-Sud sont flagrants, mais il faut souligner que cette division du travail s’organise aussi à l’échelle de chaque pays, en fonction de systèmes racistes, de classe, de caste et coloniaux, locaux.

Il faut par ailleurs penser ces questions non seulement pour les foyers privilégiés du Nord et du Sud, mais aussi pour les autres. Un stimulant travail de synthèse de Laura Oso (à paraître) montre que les différents “foyers transationaux” (on pourrait ajouter « trans-régionaux ») crées par la migration néolibérale sont centraux pour la compréhension des stratégies de reproduction des foyers et des Etats du Nord, mais aussi de ceux du Sud. Surtout, Oso montre que ces foyers sont une des clés empiriques et théorique de l’analyse d’une double imbrication. D’une part, entre reproduction au Sud et reproduction au Nord. D’autre part, entre reproduction gérée dans le cadre de la famille et reproduction gérée par l’Etat.

B. Hétérosexualité et co-formation des rapports de pouvoir


Un spectre hante les théories de la co-formation des rapports de pouvoir : l’hétérosexualité. Ce concept d’hétérosexualité a été forgé par les lesbiennes-féministes, dont Monique Wittig reste la principale théoricienne (2001 [1980]). Contrairement à l’usage courant qui en affaiblit considérablement la portée, l’hétérosexualité dont nous parlons ici a assez peu à voir avec les pulsions et pratiques sexuelles : il s’agit d’une puissante institution sociale, largement adossée à l’Etat et à la Nation et qui joue un grand rôle dans la circulation des personnes. Nous allons voir qu’elle contribue centralement, non seulement à l’organisation de l’alliance, de la filiation et de l’héritage, mais plus profondément encore à la construction et à la naturalisation des sexes, mais aussi des races et des classes.

Le point de départ et d’arrivée des rapports sociaux de pouvoir est l’accès aux ressources. Or, si le travail est l’un des moyens d’essayer d’accumuler des richesses, c’est rarement le meilleur : l’alliance et l’héritage sont bien plus rapides. Mais la liberté de choisir ses alliances, la possibilité d’établir une filiation légitime et de prétendre à recevoir ou à transmettre un héritage, sont réglées par  l’hétérosexualité. Le thème a été insuffisamment exploré. En effet, si en France, dès les années 70, Christine Delphy a eu l’intuition de l’importance, pour les rapports sociaux de sexe, de la transmission du patrimoine (1998), elle n’a guère poursuivi dans cette direction. Ce n’est que bien plus tard que des chercheuses comme Carmen Diana Deere et Magdalena León (2001) se sont attelées à une étude systématique de la législation du mariage et de l’héritage en Amérique latine et aux Caraïbes, convaincues que c’était davantage dans ce possible accès à la propriété (en l’occurence, de la terre), que dans le salariat, que résidait une possible amélioration du sort des femmes. Cependant, il manque à cette analyse un réflexion critique sur le mariage et la famille, en tant qu’un des grands centres de l’exploitation du travail “considéré comme féminin”.


Le “mariage” non-hétérosexuel peut-il subvertir réellement cette organisation du travail et de l’accès aux ressources ? Les luttes des mouvements lesbiens, gays, bi, trans et queer à ce sujet méritent d’être examinées avec soin, car elles sont ambivalentes. D’un côté, obtenir de certains Etats10 un commencement de droit au mariage et à l’héritage permet d’ouvrir une brèche. Cependant, la difficulté à avancer sur la reconnaissance de la filiation révèle la menace que représente cette revendication : le problème n’est pas peut-être pas tant le bien-être psychique supposé des enfants, que la possibilité de faire circuler le patrimoine social et économique selon des lignes qui ne seraient pas celles de la famille patriarcale et patrilinéaire dominante —ce sur quoi le recueil de textes sur les sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales de Nicole Claude Mathieu (2007) jette un éclairage particulièrement important. Pourtant, il ne suffit pas de changer le sexe des marié-e-s pour altérer les structures des rapports sociaux (Mathieu, 1991 [1989]). En effet, si l’on n’essaie pas de mettre en place d’autres arrangements “économico-sexuels” (pour reprendre le concept de Tabet, 2004) entre les personnes que le « couple », peu de choses auront changé (Falquet, 2006 b). Ainsi que Wittig l’avait clairement indiqué, ce n’est pas tant sur la sexualité lesbienne (homosexuelle ou queer) comme une sexualité “autre” qu’il faut se pencher, mais bel et bien sur l’hétérosexualité comme institution (2001 [1980]).

Rapellons d’abord que l’hétérosexualité construit et naturalise les sexes —non pas tant en vue de la sexualité que du travail. C’est en tout cas ainsi qu’on peut lire Lévi Strauss : selon Gayle Rubin, en affirmant que c’est la division sexuelle du travail, socialement construite, qui oblige à la formation d’unités « familiales » comprenant au moins une femme et un homme, Lévi Strauss a été dangeureusement près de dire que l’hétérosexualité est un processus institué. Elle a montré aussi que la division sexuelle du travail fonctionnait grâce au tabou de la similitude entre hommes et femmes, intimement lié au tabou de l’homosexualité (1998 [1975]). Enfin, il est manifeste qu’indépendamment de ses pratiques sexuelles réelles, la menace d’être stigmatisée comme lesbienne est un puissant moyen de nier à n’importe quelle femme l’accès aux “travaux d’hommes” les plus prestigieux et les mieux rémunérés (Pharr, 1988). Ce que Monique Wittig a condensé dans son affirmation lapidaire : “les lesbiennes ne sont pas des femmes” (2001 [1980]). En effet, en refusant sciemment de s’unir à des hommes, certaines femmes refusent de travailler pour eux —ce sont celles que Wittig a appelées lesbiennes, pour les différencier des femmes ayant des pratiques sexuelles homosexuelles mais ne remettant pas en cause leur lien de travail avec les hommes. Cependant, la question de l’appropriation collective des femmes (Guillaumin, 1992 [1978]) reste entière, tant que l’on ne voit pas que l’hétérosexualité ne construit pas que le sexe.


En effet, l’hétérosexualité intervient aussi dans les processus de reproduction et de naturalisation de la “race” et de la classe. Puissant est le mythe selon lequel les prolétaires et les racisé-e-s naissent “tout naturellement” de l’union hétérosexuelle de deux prolétaires ou de deux personnes racisées. Pourtant, rien n’est plus complexe que d’assurer les unions socialement convenables. Si l’on prend le cas des tensions entourant la production de la “race”, il est intéressant de voir comment une des plus importante des preuves de solidarité de “race” demandée par les hommes racisés aux femmes racisées, est souvent de se marier avec eux et d’élever leurs enfants. Cette question est au coeur du nationalisme (Yuval Davis, 1997), elle a déchiré les peuples colonisés, elle a traversé le mouvement Noir aux Etats-unis (Smith, 1983) et interroge aujourd’hui les descendant-e-s de migrant-e-s. Car la racialisation de l’hétérosexualité n’est pas la même selon le sexe : pour beaucoup d’hommes, l’exogamie “raciale” est un droit, alors que pour la majorité des femmes, l’endogamie « raciale » est un devoir sacré. L’enjeu que constitue, tant pour les majoritaires que pour les minoritaires, l’union de femmes racisées avec des hommes plus “clairs” mériterait d’être approfondi selon les contextes historiques et politiques. D’autant qu’il recoupe des enjeux de classe, où l’hétérosexualité intervient également à plein, mais avec des attentes sexuées différentes. En effet, dans ce domaine, on estime souvent normal que les femmes épousent des hommes d’une classe supérieure ou égale à la leur : il faudrait analyser en quoi la fidélité de classe attendue d’elles est différente de la fidélité de “race”.

Ainsi, la réflexion doit être poursuivie, afin de comprendre comment le système de l’hétérosexualité, fortement structuré par les lois et les politiques de l’Etat national, organise la circulation des personnes selon le sexe, la classe et la “race”, de même que la possibilité d’accéder au marché du travail rémunéré, à l’alliance, à la filiation, à la légitimation et à la possession des enfants et enfin à l’héritage. Etat national et système hétérosexuel sont étroitement unis pour réglementer la circulation des personnes et de leur descendance et leur capacité à contracter, intimement liée à la question de la citoyenneté. Or, on le sait, liberté de mouvement et capacité à contracter sont les piliers de l’accession au travail salarié —sans parler de la propriété. Ce qui permet d’apporter une réponse bien plus complexe à la question de Balibar et Wallerstein : comment est régulée l’assignation de la main d’oeuvre sur le continuum travail salarié-travail dévalorisé-travail gratuit? Pour le dire vite, sous l’égide de l’Etat et des Institutions internationales comme de l’instituition de l’hétérosexualité,  l’illégalisation et même la criminalisation croissante de la migration, l’absence de statut autonome pour la plupart des femmes migrantes et le déni de citoyenneté opposé à de nombreuses femmes pauvres et racisées, migrant-e-s et descendant-e-s de migrant-e-s dans différentes parties du monde et jusque dans leur propre pays, contribuent puissamment à organiser la division du travail et donc à co-former les rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe de la mondialisation néolibérale.
*


Pour conclure, il faut réaffirmer que ce que j’ai proposé ici ne sont que des hypothèses de travail esquissées et in progress. Devant la complexité que pose d’emblée la perspective de la co-formation des rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe, la tentation est grande de renoncer à toute analyse autre que très empirique et très localisée. Je me suis cependant risquée à tirer quelques fils pour tenter de mieux comprendre la mondialisation néolibérale. On peut constater que les champs restant à explorer sont particulièrement vastes. Récapituler des “résultats” est également difficile : la co-formation invite plutôt à approfondir chaque piste ouverte en étudiant toutes ses ramifications. Je préfère donc ici signaler une dernière question, qui me semble capitale : celle des mécanismes de coercition et de légitimation qui sont à l’oeuvre pour asseoir l’extension de la mondialisation néolibérale.

En effet, les Etats dominants et les Institutions internationales qui s’en font les relais tentent de nous placer toutes et tous, quel que soit le pays, par la persuasion médiatique ou par la force des armes, face à une fausse alternative. En simplifiant, nous avons le choix entre deux avenirs. L’un, dirigé par les Etats-unis avec de nombreux appuis internationaux, nous entraîne dans une perspective de guerre sans fin menée par ceux que j’ai appelé dans un autre travail les “hommes en armes” (Falquet, 2006). Même si le président Bush prétend combattre un ennemi armé (le “terrorisme intégriste musulman”), il existe en réalité une complicité objective entre différents groupes d’ “hommes en armes” dont l’opposition n’est que superficielle, contre la population “civile” dont le paradigme seraient les “femmes de service” réalisant le “travail considéré comme féminin”. Cette guerre permamente permet à la fois de soumettre l’ensemble de la population au contrôle sécuritaire, de lui faire oublier ses intérêts économiques immédiats au profit d’idéaux nationalistes et de séparer les “races”, tout en accumulant d’énormes profits. L’autre avenir n’a guère de mal à apparaître comme plus séduisant. Il s’agit du projet social-démocrate “européen” de semi-plein emploi, d’égalité hommes-femmes et de citoyenneté élargie et participative, profondément réorganisé pour permettre lui aussi plus de profit.


Il est intéressant de voir que des deux côtés, pour tenter de légitimer le projet, le discours de l’égalité des sexes est mobilisé de façon perverse, alors même qu’un projet comme l’autre créent plus de pauvreté et de violence pour la majorité des femmes. Côté “guerre des civilisations”, on voit assez aisément que le discours pseudo-féministe de Bush promettant de “libérer les femmes Afghanes”, et décrit par Zillah Eisenstein comme “féminisme impérial”, n’est rien d’autre qu’un discours impérial typique des savior narratives si bien décrites par Spivak (in Landry & MacLean, 1996), servant à justifier toutes les interventions (néo)coloniales. Il permet aussi, comme on le sait, de faire croire aux femmes des pays du Nord qu’elles occupent une position enviable car elles seraient « plus libérées » que les autres (Mohanty, 2003). Côté néo-social-démocratie, le message est plus subtil, mais tout aussi trompeur. En effet, un certain nombre de réformes légales en faveur des femmes, voire des “minorités” sexuelles, accompagnent un discours enchanteur sur l’accès chaque fois plus égalitaire des femmes au travail salarié, à la politique et à la citoyenneté. Ce discours s’assortit de politiques publiques, migratoires notamment, qui garantissent une certaine substitution pour le “travail considéré comme féminin” à une minorité des femmes et à la plupart des hommes, afin de permettre leur plus grande exploitation dans le travail salarié et surtout, au détriment de vastes pans de la populations mondiale. Ici encore, on voit que cette solution ne saurait être considérée comme satisfaisante, puisqu’elle se construit obligatoirement sur l’exploitation de celles et ceux qui réalisent le “travail considéré comme féminin”, et en particulier sur une profonde division internationale, raciste et sexiste du travail.

Il est d’autant plus important de dépasser cette fausse alternative que ces deux projets, en réalité, sont des frères siamois. Ils sont hypocritement proposés/imposés à l’ensemble des habitant-e-s de la planète alors qu’ils correspondent aux intérêts d’une étroite minorité et qu’ils reposent tous deux sur des bases qui rendent impossible l’extension de leurs “bénéfices” au reste de la population mondiale. La composante radicale du mouvement féministe, comme les franges radicales des mouvements contre le racisme et anti-capitalistes, nous ont appris à espérer mieux. Le néolibéralisme ne mérite pas d’aménagement. Par des luttes qui affrontent simultanément la division sexuelle, sociale et « raciale » du travail, la mondialisation peut prendre d’autres visages, plus conformes à l’extinction progressive ou immédiate des rapports sociaux de pouvoir. Mais ce n’est pas en succombant aux sirènes de celles et ceux qui préconisent de lutter “contre un seul rapport” que nous obtiendrons des victoires significatives. Car la co-formation des rapports sociaux n’est pas un vain mot et la responsabilité du “travail considéré comme féminin” concerne tout le monde.

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Jules Falquet

Sur http://gss.revues.org/index705.html

Résumé

Bien au-delà des pratiques sexuelles individuelles, le lesbianisme féministe, comme mouvement social, a produit, dès les années 1970 et 1980, des théories qui méritent d’être mieux connues. On présente ici notamment les travaux de Nicole-Claude Mathieu sur la diversité des modes de conceptualisation des rapports entre sexe, genre et sexualité, ainsi que ceux du Combahee River Collective sur l’imbrication des rapports de pouvoir de sexe, « race », classe, sexualité, et sur les politiques d’alliances des mouvements sociaux. Dans un deuxième temps, les analyses d’Adrienne Rich et de Monique Wittig entre autres, permettent de dépasser les luttes visant à la transformation des corps et/ou des rôles sociaux et sexuels individuels, pour attaquer directement et collectivement l’hétérosexualité en tant qu’institution qui fonde les rapports sociaux de sexe. On conclut sur l’utilité de ces outils théoriques pour envisager et combattre simultanément les rapports de pouvoir fondés sur le sexe, la sexualité, la « race » et la classe.

« Les mouvements gays mixtes dé‑placent la question de l’hétérosexualité en se centrant sur la sexualité ; une partie des mouvements féministes et lesbiens non mixtes placent le système de l’hétérosexualité obligatoire et l’organisation de la reproduction au cœur de l’oppression des femmes, et c’est plus menaçant » (Mathieu, 1999)1.

1  Il faut se réjouir de l’actuelle multiplication des mouvements et des recherches sur la/les sexualité/s, dont l’un des mérites, et non le moindre, est de rendre chaque jour plus visibles toutes sortes de pratiques et de personnes qui, dans le monde entier, contestent avec courage l’ordre sexuel existant. Cependant, en se concentrant presque exclusivement sur la sexualité comme un ensemble de pratiques sexuelles et/ou désirantes individuelles, et en accordant une importance considérable à l’intervention sur le corps et son apparence – là encore, intervention principalement individuelle –, il me semble que le courant dominant dans ces mouvements manque une partie de son but. En effet, s’il s’agit de contester la binarité des genres ou des sexes et surtout leur soi-disant naturalité – un projet auquel de larges pans des mouvements féministes et lesbiens se consacrent depuis une trentaine d’années – la focalisation sur l’identité personnelle et les pratiques quotidiennes risque de nous entraîner sur une voie de garage. Une voie certes fascinante comme peuvent l’être le corps et la psyché humaine, mais qui ne nous permet pas de prendre le recul suffisant pour atteindre les racines du problème. Car la thèse que je voudrais défendre ici, c’est que le problème n’est pas dans les corps, ni dans les personnes… Alors, où est-il et comment le résoudre ?

Pour répondre à cette question, je propose ici une rencontre, ou des retrouvailles, avec d’autres pistes d’analyse et de luttes, dont les prémices ont été posées dès la deuxième moitié des années 1970, mais qui sont aujourd’hui peu connues et peu utilisées. Les possibles raisons de cette ignorance involontaire ou délibérée sont multiples. D’abord, l’inégalité de diffusion des différentes perspectives selon leur potentiel subversif et les positions de pouvoir (de sexe2, classe et « race »3 notamment) des personnes et des groupes qui les exposent, au sein de l’académie ou depuis le monde militant, ainsi que dans le cadre des rapports Nord-Sud4. Ensuite, l’affaiblissement des mouvements sociaux dont elles sont issues et qui pourraient les nourrir, lié au reflux des mouvements « progressistes » ou « révolutionnaires » et à la montée du conservatisme depuis les années 1980, dans le cadre du développement de la mondialisation néolibérale.

3 Cependant, il ne s’agit pas tant ici de s’interroger sur les raisons pour lesquelles telle ou telle orientation domine aujourd’hui dans les sciences sociales ou les mouvements sociaux, mais plutôt de faire face à l’urgence intellectuelle et humaine de comprendre et de transformer la réalité. En effet, l’imposition du néolibéralisme conduit à un creusement vertigineux des inégalités selon les lignes de fracture de sexe, de « race » et de classe. Face à cette augmentation brutale de la misère et de l’exploitation, ignorer l’héritage des luttes radicales est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre.


4 Dans un premier temps, afin de relativiser l’actuelle conception occidentale dominante de la sexualité et de ses rapports avec le sexe, le genre et les mécanismes d’alliance, je procéderai à quelques rappels socio-anthropologiques, ainsi qu’à une brève présentation des principaux résultats du travail fondamental que Nicole-Claude Mathieu a développé tout au long des années 1970 et 1980 et qu’elle a réuni en 1991 dans un ouvrage au titre éloquent : L’Anatomie politique. Je présenterai ensuite ce qui me semble constituer les plus importants apports théoriques et politiques du mouvement lesbien, radical et féministe5, de cette période, aux États-Unis et en France6. Pour finir, je montrerai à quel point ces apports sont particulièrement précieux dans le contexte néolibéral actuel, et comment on pourrait encore les enrichir pour faire face aux défis analytiques et politiques que nous pose la mondialisation.

Variété des pratiques sexuelles et matrimoniales entre « femmes » et de la signification qui leur est attribuée

Historicité et multiplicité des pratiques sexuelles et matrimoniales entre femmes

5 Le monde occidental actuel, urbain, « blanc » et économiquement privilégié, est loin d’être le premier ou le seul dans lequel des « femmes » établissent entre elles des relations sexuelles, amoureuses et/ou maritales. Différentes poétesses ont témoigné à la première personne de leur amour charnel pour d’autres « femmes », depuis Sappho de la Lesbos antique jusqu’à l’afro-nord-américaine Audre Lorde (Lorde, 1998 [1982] ; 2003 [1984]). Malgré les destructions ultérieures, l’Inde de l’époque pré-védique a laissé des sculptures très explicites de relations sexuelles entre « femmes » (Thadani, 1996). Au Zimbabwe, l’activiste lesbienne Tsitsi Tiripano (décédée en 2001) et le groupe lesbien et gay GALZ, au sein duquel elle militait, sont la preuve éclatante que le lesbianisme existe sur le continent africain (Aarmo, 1999). À Sumatra, en Indonésie, les « tomboys » sont des « femmes masculines » qui établissent des relations de couple avec d’autres « femmes » (Blackwood, 1999).


6 Le lesbianisme tel qu’il est défini aujourd’hui dans la pensée occidentale dominante est une catégorie récente. Elle implique de nombreux postulats éminemment sociaux qui ont été progressivement installés dans différentes sociétés. Certains sont largement partagés au-delà du monde occidental – la croyance en l’existence de femmes et d’hommes, et que ces femmes et hommes sont tel-le-s en fonction d’un « sexe » qui leur serait conféré par la Nature. D’autres sont plus spécifiques : conférer aux personnes une identité sexuelle sur la base de pratiques sexuelles, décréter que cette identité est stable et permanente (voire innée), enfin, faire coïncider cette « identité » avec un type de caractère ou de personnalité.


7 En revanche, des pratiques qui pourraient sembler lesbiennes dans les logiques occidentales actuelles, qu’il s’agisse de pratiques sexuelles ou matrimoniales, ne le sont pas nécessairement pour les sociétés qui les mettent en œuvre. Ainsi, dans une trentaine au moins de sociétés africaines, comme chez les Nandi du Kenya occidental, il existe des formes de mariage entre « femmes », sans que celles-ci aient nécessairement des pratiques sexuelles entre elles (Amadiume, 1987 ; Oboler, 1980). Généralement, il s’agit pour une femme riche et âgée d’avoir une descendance avec une femme plus jeune qui lui fournira ces enfants en ayant des relations sexuelles avec un homme. De même, chez les populations indiennes des plaines du nord du continent américain, les chamanes appelé-e-s « berdaches » établissent des couples avec des personnes du même « sexe », précisément parce qu’elles et ils sont considéré-e-s socialement comme appartenant au genre opposé à leur propre « sexe » (Lang, 1999). C’est précisément cette très grande diversité et complexité des arrangements culturels présents et passés, minoritaires et majoritaires, autour du sexe, du genre et de la sexualité, que met en lumière le travail de Nicole-Claude Mathieu (1991).

Le cadre d’analyse de Mathieu

8 Le cadre d’analyse que propose Nicole-Claude Mathieu est d’autant plus intéressant qu’il englobe à la fois des sociétés non occidentales et occidentales, actuelles et passées, auxquelles elle applique le double regard sociologique et anthropologique qui est le sien. Le cœur de sa pensée sur l’articulation entre sexe, genre et sexualité, apparaît dans son article « Identité sexuelle/sexuée/de sexe ? Trois modes de conceptualisation de la relation entre sexe et genre »7. Elle y répond à une hypothèse de Saladin d’Anglure (1985) selon laquelle l’existence d’un « troisième sexe », comme dans la société Inuit, invaliderait l’idée de la binarité des genres et des sexes. Et atténuerait notablement surtout, selon Mathieu, la théorie de l’oppression des « femmes ». Dans son développement, Mathieu travaille sur un ensemble de pratiques concernant la sexualité, le genre ou le sexe que la pensée occidentale actuelle qualifierait volontiers de queer. Plus précisément, elle analyse :

« – [les] “déviances institutionnalisées”, de façon permanente ou occasionnelle, en recherchant si elles sont une inflexion de la norme ou au contraire sa quintessence ;
- l’auto-définition de groupes ou d’individus considérés comme déviants ou marginaux, en se demandant si elle constitue une solution “normée” aux inadéquations ressenties ou une subversion » (Mathieu, 1991, 230).


9 En étudiant ces « déviances » dans les sociétés les plus variées, Mathieu montre (1) que la plupart constituent en réalité des mécanismes institutionnalisés d’ajustement et/ou sont fonctionnels ou fonctionnalisés au système social considéré, et surtout (2) qu’il n’existe pas qu’une seule manière de croire (ou non) en la naturalité du sexe et des genres. L’article de Mathieu est particulièrement intéressant parce qu’il montre bien les limites de la « vulgate sexe-genre » qui, à partir des années 1980, tend à se substituer aux analyses proprement féministes : elle est inoffensive et plate si on lui enlève la dimension de la sexualité. Mais surtout, comme le démontre Mathieu, ce ne sont pas les sexualités ou les genres queer qui donnent véritablement la clé de la compréhension des rapports sociaux de sexe, mais bel et bien la norme qu’ils révèlent, c’est-à-dire le principe recteur de l’hétérosexualité qui hante comme un spectre les « théories du genre ». C’est en démasquant ce fantôme sous ses diverses manifestations que Mathieu parvient à faire apparaître non pas un, mais trois grands modes d’articulation du sexe, du genre et de la sexualité :

•    « Mode I : Identité “sexuelle”, basée sur une conscience individualiste du sexe. Correspondance homologique entre sexe et genre : le genre traduit le sexe.

•    Mode II : Identité “sexuée”, basée sur une conscience de groupe. Correspondance analogique entre sexe et genre : le genre symbolise le sexe (et inversement).

•    Mode III : Identité “de sexe”, basée sur une conscience de classe. Correspondance socio-logique entre sexe et genre : le genre construit le sexe » (Mathieu, 1991, 231).

10 Cette typologie permet de prendre une réelle distance avec l’ethnocentrisme et l’universalisme mal compris qui caractérisent le regard occidental contemporain dominant sur la sexualité et surtout sur les croyances concernant les identités de sexe. Ce décentrement dévoile le caractère éminemment relatif, historique, culturel, non absolu en somme, du sexe, du genre et de la sexualité. Dans le même mouvement, Mathieu montre bien qu’une grande partie des personnes hétérosexuelles comme de celles qui contestent l’hétérosexualité dans le monde occidental, mais aussi, dirais-je, de larges pans des mouvements gays, queer et trans mondialisés qui se développent aujourd’hui, adhèrent en fait au mode I et parfois au mode II d’articulation sexe-genre-sexualité.

11 Je propose ici, au contraire, de revenir sur les logiques développées par d’autres courants et qui s’inscrivent depuis longtemps, comme la pensée de Mathieu elle-même, dans ce qu’elle qualifie de mode III, anti-naturaliste et matérialiste8. Cependant, avant d’aller plus loin, il faut encore apporter quelques précisions importantes sur le contexte matériel et conceptuel dans lequel se situent ces analyses.

12 Les trois modes de conceptualisation des rapports entre sexe, genre et sexualité décrits par Mathieu s’inscrivent dans le cadre d’une nette prédominance (numérique et politique) des sociétés organisées en faveur des personnes considérées comme des hommes et comme des mâles. Cette hégémonie, que l’on observe presque partout dans le monde pour les périodes historiquement documentées, fonctionne grâce à une étroite combinaison entre (1) des rapports sociaux de sexe variés mais patriarcaux9 et (2) pour les « femmes », l’imposition générale de l’hétérosexualité procréative et surtout la stricte interdiction et invisibilisation de l’homosexualité féminine exclusive.


13 Certes, des exceptions existent. Comme le montre un ensemble de travaux récents  réunis par Mathieu (2007), certaines sociétés matrilinéaires et surtout uxorilocales10 connaissent des rapports sociaux de sexe nettement moins inégalitaires que ceux qui existent dans les systèmes patrilinéaires et virilocaux. Quant à la sexualité, il n’est pas rare que l’homosexualité masculine (certaines pratiques sexuelles, à certaines périodes de la vie) et surtout l’homosocialité soient socialement intégrées aux dispositifs de pouvoir patriarcaux, comme chez les anciens Grecs, les Azandé, les Baruya ou dans certains clubs exclusivement masculins de nombreuses métropoles actuelles, comme le rappelle très bien Mathieu (1991). En revanche, les pratiques sexuelles entre « femmes » ne sont généralement tolérées que lorsqu’elles sont strictement privées, invisibles et clairement séparées de pratiques homosociales et/ou de solidarité morale et matérielle, voire d’alliances matrimoniales et politiques visibles11 entre « femmes ». Or, c’est précisément à partir de la conjonction délibérée, collective entre pratiques sexuelles, amoureuses et alliances matérielles entre « femmes » au détriment des relations obligatoires avec les « hommes », c’est-à-dire à partir du lesbianisme comme mouvement politique, qu’ont pu avoir lieu les véritables révolutions de la pensée que je présente ici.

Le lesbianisme comme mouvement social et sa théorisation politique

Apparition d’un mouvement social autonome et critique des autres mouvements

14 L’existence semi-publique de collectivités lesbiennes dans différents pays occidentaux (notamment) est bien antérieure au développement du mouvement féministe, comme en témoigne par exemple l’étude de Davies et Kennedy (1989) sur la petite ville de Buffalo, dans les États-Unis maccarthystes des années 1950, qui montre l’existence de communautés de lesbiennes prolétaires et/ou racisées organisées entre autres autour des codes « butch-fem12 ». Cependant, c’est surtout à la fin des années 1960 et au début des années 1970 que le mouvement lesbien apparaît, au Nord comme au Sud, dans un climat de prospérité économique et de profonds changements sociaux et politiques : développement de la société de consommation, « modernité » triomphante et émergence de divers mouvements progressistes et/ou révolutionnaires. Aux États-Unis, les mouvements pour les droits civils, la libération Noire, l’indépendance de Puerto Rico ou les droits Indiens, les luttes révolutionnaires et de décolonisation, l’opposition à la guerre du Vietnam, les mouvements féministe et homosexuel enfin, constituent autant d’« écoles » politiques pour toute une génération de militant-e-s. Cependant, pour diverses raisons, ces mouvements laissent insatisfaites de nombreuses femmes et lesbiennes. C’est précisément la critique des insuffisances, des contradictions et des oublis de ces mouvements qui les amène à une prise d’autonomie organisationnelle et surtout théorique.


15 En ce qui concerne les lesbiennes, la première expression largement visible de cette nécessité d’autonomie est le fait de la nord-américaine blanche Jill Johnston, qui se fait l’écho des critiques à la fois envers le mouvement gay dominé par des hommes et envers le mouvement féministe dominé par des femmes hétérosexistes et souvent hétérosexuelles. Ses billets d’humeur, publiés dans le Village Voice entre 1969 et 1972, sont rassemblés dans un ouvrage intitulé (par son éditeur) Lesbian Nation: the Feminist Solution. Paru en 1973 dans les circuits éditoriaux classiques, il devient rapidement un best-seller (Johnston, 1973). De fait, dans les années 1970, et non sans conflits, le mouvement lesbien apparaît comme une traînée de poudre un peu partout dans le monde, en prenant son autonomie à la fois par rapport au féminisme et au mouvement homosexuel mixte, et plus largement envers l’ensemble des organisations « progressistes » dont les militantes sont souvent issues13.


16 Ainsi, le premier type d’apports du mouvement lesbien aux autres mouvements sociaux n’est autre que celui de leur permettre de s’interroger sur leurs limites et leurs impensés, tant dans leurs pratiques quotidiennes que dans leurs objectifs politiques, tout particulièrement dans le domaine de la sexualité, de la famille, de la division sexuelle du travail ou de la définition des rôles masculins et féminins. Les innombrables critiques formulées à ce sujet par des lesbiennes, dont la plupart ont aussi été articulées par le mouvement féministe, sont un miroir tendu aux différents mouvements et aux militant-e-s, qui pourrait leur permettre de donner réellement à leurs projets toute l’amplitude politique qu’ils affichent.

Théorisation de l’imbrication des rapports de pouvoir et de la nécessité des alliances

17 Dans ce même élan de prise d’autonomie et d’approfondissement de la réflexion sur les objectifs à long terme et sur la quotidienneté des mouvements sociaux, apparaît en 1974 à Boston le Combahee River Collective, l’un des groupes féministes Noirs pionniers. Il naît d’une quadruple critique : au sexisme et à la dimension petite-bourgeoise du mouvement  Noir, au racisme et aux perspectives petites-bourgeoises du mouvement féministe et lesbien, au caractère réformiste de la National Black Feminist Organization, et à l’aveuglement des féministes socialistes face aux questions de « race ». En réponse à toutes ces insuffisances, le Combahee River Collective affirme pour la première fois dans un manifeste devenu classique, l’inséparabilité des oppressions et donc des luttes contre le racisme, le patriarcat, le capitalisme et l’hétérosexualité :

« La définition la plus générale de notre politique actuelle peut se résumer comme suit : nous sommes activement engagées dans la lutte contre l’oppression raciste, sexuelle, hétérosexuelle et de classe et nous nous donnons pour tâche particulière de développer une analyse et une pratique intégrées, basées sur le fait que les principaux systèmes d’oppression sont imbriqués [interlocking]. La synthèse de ces oppressions crée les conditions dans lesquelles nous vivons. En tant que femmes Noires, nous voyons le féminisme Noir comme le mouvement politique logique pour combattre les oppressions multiples et simultanées qu’affrontent l’ensemble des femmes de couleur » (Combahee River Collective, 2007 [1979]).

18 De nombreuses lesbiennes et féministes « de couleur » lui font rapidement écho. Parmi les initiatives les plus marquantes, le recueil This Bridge Called my Back, coordonné par deux lesbiennes Chicanas, Gloria Anzaldúa et Cherríe Moraga, rassemble les voix d’un ensemble de féministes et de lesbiennes Noires, Indiennes, Asiatiques, Latinas, migrantes et réfugiées, qui affirment elles aussi qu’il leur est impossible de choisir entre leur identité en tant que femme et leur identité en tant que personne « de couleur » (Moraga, Anzaldúa, 1981).

19 D’un point de vue théorique, les perspectives ouvertes par ces militantes marquent un véritable changement de paradigme, avec la formulation pionnière par le Combahee River Collective du concept d’imbrication [interlocking] de quatre rapports d’oppression (Combahee River Collective, ibid.). Notons que cette contribution fondamentale aux sciences sociales est indissociable de leur point de vue d’outsiders within, en tant quefemmes, Noires, lesbiennes et prolétaires. Leur capacité à voir et à énoncer cette imbrication est également le fruit de leur expérience collective de militance. Il s’agit là d’un apport supplémentaire : le Combahee nous rappelle que, si l’on prend au sérieux la théorie du standpoint14, il convient de faire entrer en ligne de compte au moins trois éléments dans la réception que nous pouvons faire d’une théorie : non seulement la position sociale occupée par la ou les personnes qui la formule(nt), mais aussi le caractère plus ou moins collectif de la pensée et son type d’insertion dans des projets de transformation sociale.

20 Sur le plan politique, les apports d’un groupe comme le Combaheesont tout aussi considérables. D’abord, ses militantes affirment l’inéluctabilité de la lutte simultanée sur plusieurs fronts. Ensuite, elles insistent sur la nécessité que tout le monde prenne en charge les diverses luttes. Combattre le racisme, par exemple, est une responsabilité des personnes blanches comme des autres et il incombe tout autant aux hommes qu’aux femmes de s’opposer aux rapports sociaux de sexe patriarcaux. Cependant, c’est là un autre point central, elles soulignent que l’organisation de ces luttes devrait respecter certaines règles. Le but n’est pas que chaque groupe s’enferme et s’isole dans des combats spécifiques, comme l’explique Barbara Smith, l’une des militantes-clés du Combahee :

« J’ai souvent critiqué les pièges du séparatisme Lesbien pratiqué surtout par des femmes blanches. […] Au lieu de travailler à défier le système et à le transformer, beaucoup de séparatistes s’en lavent les mains et le système continue son bonhomme de chemin. […] L’autonomie et le séparatisme sont fondamentalement différents » (Smith, 1983).

21 La distinction que Smith propose entre séparatisme et autonomie est particulièrement utile. En effet, comme le séparatisme, l’autonomie implique le libre choix de chaque groupe des critères d’inclusion des militant-e-s et des manières de travailler. Par contre, à la différence du séparatisme, elle permet, et elle doit déboucher sur, la création d’espaces de rencontre et d’alliance :

« Les femmes Noires peuvent légitimement choisir de ne pas travailler avec les femmes blanches. Ce qui n’est pas légitime, c’est d’ostraciser les femmes Noires qui n’ont pas fait le même choix. Le pire problème du séparatisme, ce n’est pas qui nous définissons comme “ennemi”, mais le fait qu’il nous isole les unes des autres » (Smith, 1983).

22 Enfin, et c’est une conséquence logique et particulièrement importante de tout ce qui précède, face à la simultanéité des oppressions et dans le cadre de l’autonomie politique, la stratégie que défendent ces lesbiennes-féministes Noires est la recherche active et la construction de coalitions, non pas sur la base d’une addition d’identités et d’organisation fragmentées à l’infini, mais à partir d’actions concrètes et en vue de formuler collectivement un projet politique (Smith, 1983).

Dénaturalisation de l’hétérosexualité et du sexe

23 Le troisième grand apport des lesbiennes est le renversement complet de la perspective naturaliste du sens commun sur la sexualité, les genres et surtout les sexes. Ce renversement est accompli par la remise en cause de l’idée, apparemment simple et innocente, que l’hétérosexualité serait un mécanisme naturel d’attirance entre deux sexes.

24 La première attaque contre la supposée naturalité de l’hétérosexualité, des genres et des sexes est menée dès 1975 par l’anthropologue blanche Gayle Rubin dans son essai « The traffic in women. Notes on the “political economy” of sex » (Rubin, 1999 [1975]). Dans cet audacieux travail, Rubin montre le caractère profondément social de l’hétérosexualité. Elle souligne que Claude Lévi Strauss lui-même a été dangereusement près de dire que l’hétérosexualité était un processus socialement institué, en affirmant que c’était la division sexuelle du travail, socialement construite, qui obligeait à la formation d’unités « familiales » comprenant au moins une femme et un homme. Plus précisément, ce que l’anthropologue constate, c’est qu’en vue de la reproduction biologique et sociale, il faut obliger les individus à former des unités sociales comprenant au moins une « femelle » et un « mâle » – unités sociales que les individus ne forment pas spontanément. À la suite de Lévi Strauss, Rubin démontre que c’est là le rôle de la division sexuelle du travail, comprise dans cette perspective comme une interdiction pour chaque sexe de maîtriser l’ensemble des tâches nécessaires à sa survie, ce qui les rend matériellement et symboliquement dépendant-e-s l’un-e de l’autre. C’est aussi et surtout, explique Rubin, la raison d’être du tabou de la similitude entre hommes et femmes, intimement lié au tabou de l’homosexualité – antérieur au tabou de l’inceste et plus fondamental que celui-ci (Rubin, 1999 [1975])15.

25 Quelques années plus tard, c’est en plaçant enfin le lesbianisme au cœur du  raisonnement que deux autres écrivaines et militantes féministes blanches, Monique Wittig et Adrienne Rich, réussissent à pousser plus loin l’analyse. Il est fréquent d’opposer ces deux théoriciennes16, pourtant, toutes deux procèdent à un repositionnement particulièrement heuristique du lesbianisme, par une triple opération. D’abord, elles font sortir le lesbianisme du champ étroit des pratiques strictement sexuelles. Ensuite, elles déplacent l’attention de cette pratique « minoritaire » vers celle des « majoritaires », c’est-à-dire en braquant le projecteur sur l’hétérosexualité. Enfin et surtout, elles montrent à quel point les enjeux aussi bien du lesbianisme que de l’hétérosexualité ne se trouvent pas tant dans le champ de la sexualité que dans celui du pouvoir. Pour toutes les deux, l’hétérosexualité, loin d’être une inclinaison sexuelle naturelle chez l’être humain, est imposée aux femmes par la force, c’est-à-dire à la fois par la violence physique et matérielle, y compris économique, et par un solide contrôle idéologique, symbolique et politique, qui fait intervenir un ensemble de dispositifs qui vont de la pornographie jusqu’à la psychanalyse.

26 Ainsi, dans son article « Compulsory heterosexuality and lesbian existence »17, Rich dénonce l’hétérosexualité obligatoire comme une norme sociale rendue possible par  l’invisibilisation du lesbianisme – y compris dans le mouvement féministe. Elle place le lesbianisme dans la perspective d’un « continuum lesbien » unissant toutes les femmes qui, de différentes manières, s’éloignent de l’hétérosexualité obligatoire et tentent de développer des liens entre elles pour lutter contre l’oppression des femmes, indépendamment de leur sexualité. Rich a critiqué certains aspects essentialistes du concept de « femme identifiée aux femmes » (Koedt, 1970). Dans son article, elle souligne en revanche l’existence de pratiques de solidarité entre femmes décrites entre et par des femmes Noires comme Toni Morrison ou Zora Neale Hurston. Et c’est en quelque sorte ce qu’elle souhaite voir se développer : une véritable solidarité entre les femmes, non pas « naturelle », romantique ou naïve, mais bel et bien volontaire et clairement politique, qui fasse place à toutes dans la lutte pour la libération commune. Elle affirme dans un travail ultérieur :

« Il est fondamental que nous comprenions le féminisme lesbien dans son sens le plus profond et radical, comme l’amour pour nous-mêmes et pour les autres femmes, l’engagement pour la liberté de toutes et chacune d’entre nous, qui transcende la catégorie de “préférence sexuelle” et celle des droits civils, pour se transformer en une politique qui pose des questions de femmes qui luttent pour un monde où l’intégrité de toutes – et non pas d’une poignée d’élues – soit reconnue et prise en considération dans tous les domaines de la culture » (Rich, 1979).


27 Monique Wittig, quant à elle, part d’emblée d’une des principales propositions du féminisme matérialiste – qui se développe alors autour de la revue Questions féministes, où ses deux articles fondateurs sont publiés18 – selon laquelle les femmes et les hommes ne se définissent pas par leur « sexe ». Pour ce courant, loin de toute référence naturaliste au corps, les femmes et les hommes sont définis par un rapport de classe, par une position au sein de rapports sociaux de pouvoir qu’ils/elles entretiennent et que Colette Guillaumin a définis comme des rapports d’appropriation physique directe,qu’elle a nommés rapports de sexage,avec leur face mentale : la naturalisation des dominées (Guillaumin, 1978). Selon les termes de Wittig « ce qui fait une femme, c’est la relation sociale particulière à un homme, relation que nous avons autrefois appelée servage, relation qui implique des obligations personnelles et physiques aussi bien que des obligations économiques (“assignation à résidence”, corvée domestique, devoir conjugal, production d’enfants illimitée, etc.) »(Wittig, 2001 [1980]). Les femmes et hommes sont des catégories politiques qui ne peuvent exister l’une sans l’autre. Les lesbiennes, en « échappant ou en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles », en mettant en cause cette relation sociale, l’hétérosexualité, questionnent l’existence même des femmes et des hommes. Mais il ne suffit pas de fuir individuellement car il n’existe pas vraiment d’en dehors : pour exister, les lesbiennes doivent mener une lutte politique de vie ou de mort pour la disparition des femmes comme classe, pour détruire le « mythe de la Femme » et pour abolir l’hétérosexualité :

« Notre survie exige de contribuer de toutes nos forces à la destruction de la classe – les femmes – dans laquelle les hommes s’approprient les femmes et cela ne peut s’accomplir que par la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes19 pour justifier cette oppression » (Wittig, 2001 [1980]).

28 Ce que montre Wittig, c’est que l’hétérosexualité (1) n’est pas naturelle mais sociale, (2) n’est pas une pratique sexuelle mais une idéologie, qu’elle appelle « la pensée straight » et surtout, (3) que cette idéologie qui est à la base de l’oppression patriarcale des femmes, de leur appropriation par la classe des hommes, est basée sur la croyance fervente et sans cesse renouvelée en l’existence d’une différence des sexes. Wittig souligne que cette « différence des sexes » constitue un postulat sous-jacent non seulement au sens commun, mais à l’ensemble des « sciences » occidentales, de la psychanalyse jusqu’à l’anthropologie. Or, elle affirme que non seulement cette croyance, véritable pierre angulaire de l’hétérosexualité,  n’est jamais soumise à l’analyse, mais qu’elle est démentie, jour après jour, par l’existence politique des lesbiennes et de leur mouvement.

Les défis actuels

29 Aujourd’hui, quel bilan pouvons-nous faire des théorisations que je viens de présenter ici et qui constituent le socle d’une pensée féministe et/ou lesbienne matérialiste, anti-naturaliste et radicale ? Comment nous permettent-elles d’attaquer à la racine les problèmes « de fond » que j’évoquais au début de cet article ? D’ailleurs, ces problèmes, quels sont-ils finalement ?

30 Le premier, comme le répètent avec insistance les militantes lesbiennes et féministes Noires, entre autres, est l’imbrication des rapports sociaux de pouvoir. Cet élément fondamental remet profondément en cause les orientations de toute une partie dominante du mouvement LGBTQI20, qui s’attaque à un seul type de rapports sociaux (de sexe) et se base sur – et renforce – tout à la fois des perspectives « gay-masculines-patriarcales », blanches et de classe moyenne. Bien évidemment, il ne s’agit absolument pas ici de contester dans l’absolu la légitimité des luttes de toutes les sexualités et genres « minoritaires », mais d’exhorter à la vigilance pour, en quelque sorte, ne pas perdre du côté de la « race » et de la classe ce que l’on peut éventuellement gagner du côté des rapports de sexe. Simultanément, la conscience de l’imbrication des rapports de pouvoir oblige à pousser plus loin les perspectives de Wittig, Rich ou Mathieu. En particulier, nous devons poursuivre l’analyse de la manière dont l’hétérosexualité comme idéologie et comme institution sociale, construit et naturalise non seulement la différence des sexes, mais aussi la différence de « race » et de classe. Il s’agit d’un champ particulièrement vaste et passionnant, où la plupart des analyses restent à faire.

31 Il est d’autant plus vital, aujourd’hui, de défricher ce champ, que le nationalisme, la xénophobie et l’essentialisme (de « race » et de sexe) reviennent en force avec la mondialisation et le développement d’une pensée politique réactionnaire, naturaliste et a-historique, liée à la montée des fondamentalismes religieux, aux États-Unis et dans le monde, encouragée moralement et financièrement par les successifs gouvernements nord-américains et/ou exacerbée par leur politique. Les travaux de Colette Guillaumin sur la naturalisation de la « race » et du sexe, qui sont l’une des principales sources du courant matérialiste féministe et lesbien, constituent une base extrêmement solide sur laquelle s’appuyer. Cependant, ne nous trompons pas d’« ennemi principal » : ce qui sous-tend ce processus idéologique (naturalisation des positions sociales des individu-e-s, montée en puissance du religieux comme expression maximale du politique), est bien un processus matériel d’exploitation, d’extraction et de concentration de richesses, qui s’intensifie dans la mondialisation néolibérale.


32 Précisément, une troisième série de défis (le cœur du « problème », peut-être) a trait au durcissement des rapports sociaux de pouvoir et à la détérioration des conditions de vie d’une très grande partie de la population mondiale. L’appauvrissement brutal de la plupart des « femmes » (et des hommes) dans le monde oblige beaucoup de personnes à la mobilité, alors même que les politiques migratoires internationales se font plus dures et que le contrôle de leurs déplacements internes se renforce dans de nombreux pays (par la minorisation juridique, la mise en camps de réfugié-e-s, l’enfermement pénitentiaire, les murs érigés de toutes parts, la ghettoïsation de nombreux quartiers populaires, mais aussi la menace de l’assassinat-féminicide sur le « modèle » de Ciudad Juárez, le renforcement des séparations « ethniques », le manque de moyens financiers pour se déplacer, etc.). Le travail se modifie et s’informalise, alors qu’une quantité de plus en plus grande de main-d’œuvre est poussée vers ce que j’ai appelé ailleurs le « continuum du travail considéré comme féminin », ni tout à fait gratuit, ni vraiment salarié, et qui unit l’ensemble des « services » attendus et extraits à moindres frais des personnes socialement construites comme des femmes (Falquet, 2008).


33 À cet égard, le travail de Paola Tabet, dans la droite ligne des analyses ici présentées, pourrait s’avérer fort utile, tout particulièrement son concept d’échange économico-sexuel (2004). En effet, il pourrait permettre de mieux comprendre les nouvelles logiques d’alliances matrimoniales, sexuelles et de travail (et donc une partie importante des pratiques sexuelles et de genre) des femmes appauvries et racisées, dont les « choix » possibles, du fait de leur fréquente absence d’autonomie juridique, oscillent de plus en plus entre mariage avec des hommes plus blancs et plus riches, éventuellement d’autres nationalités, et le travail sexuel sous toutes ses formes anciennes et nouvelles. Simultanément, il serait nécessaire de faire intervenir pleinement les perspectives de la co-formation des rapports sociaux, pour analyser la manière dont s’organise cet échange économico-sexuel et comment il se combine avec le travail « classique » salarié. Par exemple, pour comprendre les interventions sur le corps : se créer ou se faire améliorer les seins ou s’éclaircir le teint permet-il de trouver un mari, un client ou un emploi de réceptionniste, ou de devenir ou de rester une « femme » « blanche/“belle” » ?

34 On le voit, les problèmes sont nombreux et complexes. Pour nous guider, nous disposons cependant d’outils – qui restent à perfectionner – : les théories de l’imbrication des rapports sociaux de sexe, de « race », de classe et l’analyse de la « pensée straight ». Ces théories incitent à s’éloigner d’une politique « identitaire » qui s’hypnotise autour de la défense ou de la contestation des attributs symboliques, corporels et psychiques d’un sexe, d’une « race » ou d’une classe. Les lesbiennes féministes l’ont bien montré : la Nature n’existe pas et ces attributs ne sont rien d’autre que des marqueurs et des conséquences de l’assignation d’une place particulière dans l’organisation sociale du travail. Ils peuvent changer sans que l’organisation du travail n’en soit perturbée pour autant. De plus, tant que l’on combat une seule dimension à la fois, l’imbrication des rapports sociaux permet leur ré-accommodement sans que la logique de fond soit modifiée – c’est-à-dire l’oppression et l’exploitation. Et ce sont donc à l’oppression et l’exploitation que nous devons nous attaquer, si nous voulons combattre efficacement leurs effets. En d’autres termes, nous devons lutter pour modifier l’organisation de la division du travail, de l’accès aux ressources et aux connaissances. Et pour commencer, nous pouvons nous ré-approprier des analyses des mouvements sociaux qui se sont proposé d’attaquer directement le cœur des rapports de pouvoir.

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Notes

1  Bien que ce texte reflète exclusivement mes positions personnelles, il m’aurait été impossible de l’écrire sans avoir pris part au mouvement lesbien et féministe. Je tiens à souligner l’importance théorique et politique qu’ont eue pour moi les groupes de la Comal-Citlalmina, des Archives lesbiennes, de La Barbare, de la Media Luna, des Próximas, du 6 novembre et de Cora. G, notamment. Je remercie également Nasima Moujoud, Florence Degavre, Ochy Curiel, Natacha Chetcuti, Cécile Chartrain et Nicole-Claude Mathieu pour leurs précieux commentaires.

2  Afin de contrebalancer la forte tendance à la naturalisation de nombreuses catégories d’analyse, qui se confondent souvent avec les catégories du sens commun, j’emploie dans ce texte de nombreux guillemets. J’appellerai « femme » avec des guillemets une personne socialement considérée comme telle, dans une société donnée, indépendamment de toute considération naturaliste.

3  Ici, j’utilise le concept de « race » pour désigner le résultat d’un rapport social qui inclut des dimensions diverses, comme la « couleur » mais aussi le statut migratoire ou la nationalité, entre autres.

4  Les catégories de Sud, Nord et Occident sont des catégories politiques. Il ne s’agit en aucun cas de blocs monolithiques et a-historiques. L’Occident est multiple et contrasté, tout comme le Sud et le Nord ; ils sont traversés de contradictions de sexe, de classe, de « race », régionales, etc., et sont en permanente transformation.

5  Je ne peux pas entrerici dans la complexité des désignations de chaque tendance lesbienne et féministe. Pour plus de précisions sur les courants au sein du mouvement lesbien, on pourra voir Falquet (2004) ou Turcotte (1998).

6  Bien entendu, le monde est infiniment plus vaste que ces deux pays, mais ce sont ceux où vivaient les militantes et théoriciennes dont j’ai choisi de présenter le travail, en ayant conscience de laisser de côté d’autres réflexions importantes.

7  C’est dès 1982, lors du Xe Congrès mondial de sociologie à Mexico, que Nicole-Claude Mathieu a présenté les bases de ce travail. Il a ensuite été publié dans un ouvrage collectif, puis repris en 1991 dans le livre de Mathieu déjà mentionné qui donne une vue d’ensemble sur ses recherches : L’Anatomie politique.

8  « Dans le mode III de conceptualisation du rapport entre sexe et genre, la bipartition du genre est conçue comme étrangère à la “réalité” biologique du sexe (qui devient d’ailleurs de plus en plus complexe à cerner), mais non pas, comme on le verra, à l’efficacité de sa définition idéologique. Et c’est l’idée même de cette hétérogénéité entre sexe et genre (leur nature différente) qui amène à penser, non plus que la différence des sexes est « traduite » (mode I) ou « exprimée » ou « symbolisée » (mode II) à travers le genre, mais que le genre construit le sexe. Entre sexe et genre, est établie une correspondance sociologique, et politique. Il s’agit d’une logique antinaturaliste et d’une analyse matérialiste des rapports sociaux de sexe » (Mathieu, 1991, 255-256).

9  J’emploie l’adjectif patriarcal non pas pour désigner un système qui serait universel et a-historique (une idée qui a été largement critiquée et battue en brèche, idée par ailleurs incohérente avec la perspective d’une co-formation des rapports sociaux de pouvoir), mais pour qualifier certaines configurations des rapports sociaux de sexe défavorables aux femmes (les rapports sociaux dans un groupe donné à une époque donnée peuvent être plus ou moins patriarcaux, c’est-à-dire plus ou moins oppressifs pour les femmes, tout comme ils peuvent être plus ou moins racistes par exemple).

10  Matrilinéaire : système où l’appartenance au groupe est définie en suivant la ligne maternelle. Uxorilocal : système où, après le mariage, l’époux va habiter chez son épouse.

11  C’est pourquoi la transgression par certaines « femmes », de l’apparence socialement prescrite pour les femmes et surtout de leur place dans la division du travail, est particulièrement sanctionnée dans la plupart des sociétés (les « femmes » qui se refusent à la maternité et/ou à l’élevage des enfants, au travail domestique, à l’échange économico-sexuel avec les « hommes », ou encore qui prétendent gagner un meilleur salaire que les « hommes » et exercer des positions de pouvoir). Pour espérer contourner ces sanctions, il faut être particulièrement habile, disposer d’un soutien collectif et/ou bénéficier de privilèges d’âge, de « race » et/ou de classe.

12  « Butch » désignant des lesbiennes « masculines » et « fem », des lesbiennes « féminines » (Chetcuti, 2008 ; Lemoine, Renard, 2001).

13  Pour l’Amérique latine, on pourra consulter le travail pionnier de Norma Mogrovejo (2000).

14  Les diverses théorisation du « point de vue », développées plus particulièrement par Patricia Hill Collins, Sandra Harding et bell hooks, impliquent (1) la réflexivité des chercheur-e-s par rapport à leur position sociale de sexe, classe et « race », entre autres, au moment d’effectuer leur travail (2) la prise en compte du point de vue à partir duquel une théorie est développée, afin de savoir quelle place donner à celle-ci dans l’analyse.

15  À partir des années 1980, Rubin développe des analyses qui s’éloignent du courant théorique que je présente ici, en réduisant la sexualité lesbienne à une sexualité (opprimée) parmi tant d’autres.

16  En effet, après avoir publié les deux articles de Wittig et dans le contexte d’un conflit plus vaste au sein du mouvement féministe en France autour de la question  du soi-disant « séparatisme lesbien », en réalité celle du lesbianisme radical, la revue Questions féministes éclate. Quand elle réapparaît, sous le nom de Nouvelles Questions féministes, ellepublie aussitôt la traduction de l’article de Rich, en la présentant dans l’éditorial comme sa « nouvelle ligne » (Nouvelles Questions féministes, 1981). Plus que l’opposition Wittig/Rich, il serait important d’explorer davantage les tenants et aboutissants de cette scission, qui a profondément affecté le développement théorique du courant féministe matérialiste français. Il faudrait analyser en parallèle (1) l’invention, aux États-Unis, du « french feminism » (Delphy, 1996 ; Moses, 1996), (2) les évolutions théoriques d’auteures comme Gayle Rubin et du mouvement féministe et lesbien nord-américain sur la sexualité, à partir de la conférence du Barnard College de 1982 sur la « politique sexuelle », et (3) bien plus récemment et dans un autre champ disciplinaire, la montée en puissance des théories butlériennes, en partie appuyées sur une interprétation d’auteur-e-s français-es dont Wittig.

17  Article initialement paru dans Signs en 1981 et traduit dans Nouvelles Questions féministes (Rich, 1980 ; 1981).

18  « On ne naît pas femme » et « La pensée straight », fruits d’un travail présenté d’abord en anglais lors d’une conférence tenue en 1978 aux États-Unis, et publiés en français en 1980 (Wittig, 1980 ; 1981).

19  C’est moi qui souligne.

20  Lesbien, gay, bisexuel, trans, queer et intersexe.

Pour citer cet article

Référence électronique

Jules Falquet, « Rompre le tabou de l’hétérosexualité, en finir avec la différence des sexes : les apports du lesbianisme comme mouvement social et théorie politique », Genre, sexualité & société [En ligne], n°1 | Printemps 2009, mis en ligne le 07 juillet 2009. URL : http://gss.revues.org/index705.html

Auteur

Jules Falquet

Maîtresse de conférence en sociologie
 Université Paris 7