De l’abolition de l’esclavage à l’abolition de la prostitution

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Manipulation, calomnies et menaces, pourquoi sont-ils indignes ?

article publié le 23/10/2002

Sur http://www.france.attac.org

auteur-e(s) : Dr Judith Trinquart

Médecin Légiste, Secrétaire Générale de l’association « Mémoire Traumatique et Victimologie »

Les conséquences psychiques et physiques de la situation prostitutionnelle sont très graves pour la personne prostituée et ne se distinguent pas à la base des conséquences de la traite. Il est très important de noter également que le lien entre antécédents de violences sexuelles ) et entrée en prostitution est très fort : selon différentes sources, entre 80 et 95% des personnes prostituées présenteraient de tels antécédents. L’article de Judith Trinquart, médecin, propose des solutions pour une prise en charge efficace et appropriée des personnes prostituées.

Conséquences psychiques et physiques de la situation prostitutionnelle – Implications en termes de prise en charge socio-sanitaire

conséquences psychiques

Les conséquences psychiques de la situation prostitutionnelle se manifestent par des troubles psychiques de types dissociatif, c’est-à-dire un véritable clivage ou dissociation psychique entre la personnalité prostituée et la personnalité  » privée  » de la personne prostituée, constituant l’aspect psychique de la décorporalisation.

Ce clivage est un mécanisme de défense psychique contre les agressions et violences vécues dans la situation prostitutionnelle ; la première de ces violences est de subir des rapports sexuels non désirés de manière répétitive.

Les notions fondamentales en matière de sexualité sont celles de désir, de plaisir et de partage, conséquent de la bilatéralité de la relation. Dans la situation prostitutionnelle, ces notions se trouvent complètement perverties, et la notion de bilatéralité de l’échange disparaît totalement. La situation prostitutionnelle n’est donc pas un échange ou une relation à caractère humain, pas plus qu’une forme de sexualité.

Le fait de subir ces rapports sexuels de manière répétitive et non désirée entraîne une dissociation psychique afin de pouvoir départager les deux univers de la personne, et surtout protéger le domaine privé des atteintes vécues dans le domaine prostitutionnel en se coupant de ce qui est éprouvé dans ce dernier. Celui-ci est totalement factice : c’est une situation simulant une relation humaine mais où tout est artificiel ; les sentiments et les émotions n’existent pas, ils sont refoulés car considérés comme des obstacles par l’acheteur de services sexuels. L’absence de tout affect humain (autre que négatif, tel que mépris de la personnalité, déni de ses désirs, ignorance de son identité humaine, assimilation à un objet sexuel totalement soumis, en résumé tout ce qui fait le caractère humain unique d’une personne est nié et doit disparaître au bénéfice du rapport strictement commercial) est extrêmement destructeur pour toute personne vivant cette situation.

Une étude américaine faite dans 5 pays (USA, Zambie, Turquie, Afrique du Sud et Thaïlande) auprès de personnes prostituées a montré la présence de troubles psychiques (dont fait partie la dissociation psychique) analogues à ceux diagnostiqués chez les vétérans de la guerre du Vietnam, chez 67% de ces personnes prostituées : c’est ce que l’on appelle le PTSD (Post Traumatic Stress Disorder), dans lequel peut s’intégrer une décorporalisation.

Conséquences physiques

La dissociation existant sur le plan psychique va se manifester aussi sur le plan physique, car on ne peut dissocier de manière contrôlée le ressenti physique de ce qui se passe dans la tête de la personne ; ces troubles perturbent le fonctionnement de la sensibilité corporelle des personnes prostituées, et sont aussi un mécanisme de défense : ne plus ressentir physiquement ce qui n’est pas désiré.

Les manifestations physiques essentielles vont être des troubles de la sensibilité nociceptive (ou coenesthésique), c’est – à –dire de la sensibilité à la douleur et aux sensations tactiles (du toucher), dus à la dissociation  » tête – corps « , non – organiques.

Seuil de tolérance à la douleur supérieur à la moyenne et très élevé. Elles sont capables de supporter des douleurs nettement supérieures à celles que peut tolérer la population moyenne. Tolérance importante de symptômes d’alerte ou inquiétants.

Hypoesthésie. Sensibilité tactile et à la douleur inférieure à celle de la population moyenne d’une manière diffuse et générale.

Anesthésie. Plus la situation prostitutionnelle se prolonge dans le temps, plus l’hypoesthésie va se transformer en anesthésie.

Troubles de la sexualité : elle est tronquée, dysfonctionnelle, ou absente. Les subterfuges utilisés pour se protéger des sensations physiques liées à la relation sexuelle dans la situation prostitutionnelle  » contaminent  » la vie privée, et détruisent la qualité des relations sexuelles privées que ces personnes peuvent avoir.

Il est très important de bien comprendre la signification de l’ensemble de ces symptômes, non seulement sur le plan médical, mais aussi relationnel, social, psychologique et humain d’une manière générale :

  Sur le plan médical, toute tentative de proposer des structures ou des actions de soins comme on le fait pour la population générale est vouée à l’échec : n’ayant plus la possession pleine et entière de leur propre corps, le concept même de soin n’évoque rien par rapport à un objet ou un instrument ; le soin se donne à un être vivant. Si le concept de corps dynamique et sujet disparaît, les concepts de soin et de santé disparaissent également. Ce qui n’est plus symbolisé n’est plus réel. L’absence de soins médicaux notamment, découlant de l’auto-négligence corporelle, se fait ressentir de façon importante dans l’évaluation de l’état de santé des personnes prostituées (données françaises, mais résultats similaires dans d’autres pays européens et les USA) :

D’ordre gynécologique : peu ou pas de suivi, de surveillance ou de dépistage pour les MST (dont le sida), pour les cancers gynécologiques, pour les problèmes péri – ménopausiques, pour la contraception, pour les grossesses,….

D’ordre infectieux : mauvaise prise en charge des problèmes infectieux en général (broncho – pulmonaires, ORL, cutanés, …).

D’ordre traumatique : conséquences physiques et psychiques des violences corporelles et sexuelles (coups à mains nues, avec objets contondants, blessures par armes blanches, viols par les proxénètes et les acheteurs) dans la prostitution et la traite, et des violences verbales (menaces, injures,…).

D’ordre psychologique : prise en charge inexistante des conséquences d’antécédents de violences sexuelles et familiales (80% à 95%des personnes prostituées auraient de tels antécédents, selon les enquêtes réalisées sur le sujet), et des conséquences de la pratique prostitutionnelle : dépressions, angoisse, phobies,…aggravant la négligence à prendre soin de son corps et de sa santé.

Aggravation de troubles ou de maladies à composante psychosomatique : dermatoses (eczéma, psoriasis), gastropathies (ulcère gastrique ou duodénal, reflux gastro –oesophagien), problèmes rhumatismaux.

D’ordre addicitf (toxicomanies) : aux drogues dures, aux psychotropes, à l’alcool. Si la toxicomanie peut être primaire, elle est aussi souvent secondaire ou maintenue par la pratique prostitutionnelle, car les personnes prostituées expliquent que cela les aide à supporter leur activité de prostitution et les effractions sexuelles à répétition.

Mauvais suivi en général sur le plan de la santé : réduction quantitative et qualitative des soins de santé.

Ce dernier résulte pour une part des difficultés matérielles et pratiques d’accès aux soins (problème de couverture sociale, problèmes de titres de séjour et de papiers d’identité, problèmes d’inadéquation du personnel et des lieux de soins, problème de stigmatisation sociale) qui sont bien réelles mais dont l’importance a toujours été grossie par rapport à l’autre facteur, plus difficile à identifier : la décorporalisation due à la pratique prostitutionnelle, qui est une perte de la possession pleine et entière de son propre corps, et qui se manifeste par les symptômes psychiques et physiques décrits ci-dessus. La douleur et le ressenti physique ayant disparu, le symptôme n’existe plus lui non plus. Il n’est pas ressenti, et les personnes ne vont plus se faire soigner, parvenant à des états de santé dramatiques avec des maladies très évoluées.

Toutes ces conséquences physiques médicales sont aggravées par l’exercice de violences très graves dans le contexte de la traite des êtres humains, mais on ne peut faire de différence à la base entre les conséquences physiques de la prostitution et celles de la traite. Seule la forme se modifie, mais pas le fond.

La prostitution est le phénomène principal générateur de ces troubles, et la traite des Etres Humains à des fins d’exploitation sexuelle et la prostitution infantile n’en sont que des phénomènes secondaires. C’est l’existence d’un marché pour l’utilisation à caractère sexuel du corps humain qui rend possible les extensions de marché que représentent la traite et la prostitution enfantine. Les conséquences physiques et psychiques mentionnées dans cette intervention sont bien celles de la prostitution, même sans violence physique telles que coups ou blessures, même sans contrainte de proxénètisme ou violence verbale ou psychologique ; d’autres types de violences peuvent se surajouter. Mais encore une fois, la violence primordiale est celle de l’acte sexuel non désiré qui s’apparente à une violence sexuelle compensée par de l’argent.

  Sur le plan humain et psychologique, toute relation suivie et vraie est difficile, voire quasiment inexistante. La dissociation et l’éloignement des affects et des sentiments pour se protéger rendent très difficile à construire une relation humaine nécessitant ces éléments. Il y a une ambivalence de la parole et un discours paradoxal, simplement parce que le psychisme est dissocié et la personnalité clivée ; il ne s’agit pas de mensonge ou de manipulation, mais d’alternance très rapide de temps et de lieux différents dans lesquels la parole ou le sens des mots n’ont pas la même valeur ou signification. La signification d’un moment et du lieu est toujours réelle pour la personne.

La constance et la permanence de l’écoute de cette parole sont donc indispensable pour construire une relation de confiance ; il faut savoir écouter tous les aspects d’une même parole pour pouvoir en retrouver le fil conducteur. Deux discours contradictoires chez une même personne prostituée ne sont pas révélateurs d’une simulation ou d’une dissimulation, mais d’une dissociation psychique provoquée par la situation prostitutionnelle.

  Sur le plan social, toute action ou aide demande un investissement à long terme, avec présentation répétitive de l’offre d’aide ; le découpage psychique conduisant au découpage du temps et de l’espace en petites unités aléatoires rendent difficile un travail d’une traite, avec un suivi optimal des différentes phases dans l’ordre chronologique. Le travail social ne peut démarrer qu’au moment ou l’offre d’aide tombe dans le bon temps ; la chronologie peut être très désorganisée, le suivi chaotique. Il peut y avoir reprise répétitive d’un travail amorcé sans parvenir à dépasser un stade donné pendant un certain temps.

Liens avec les antécédents de violences sexuelles

Il est très important de noter également que le lien entre antécédents de violences sexuelles (inceste, pédophilie, viols quel que soit l’âge de la victime) et entrée en prostitution est très fort : selon différentes sources, entre 80 et 95% des personnes prostituées (de souche française, chiffre n’ontégrant pas les personnes victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle) présenteraient de tels antécédents.

Si on ne retrouve pas d’antécédents d’inceste et de pédophilie chez toutes les personnes prostituées, on retrouve dans tous les cas des antécédents de famille  » déstructurée  » avec une image du père très dévalorisée (souvent sur le versant violent) et une image maternelle inexistante ou inconsistante. La mère a un rôle favorisant dans la mauvaise image que l’enfant se constitue de lui-même ; on parle d’injonction maternelle consciente ou inconsciente, c’est-à-dire que c’est la mère elle- même qui place son enfant dans une position où il pense que sa seule valeur est celle d’objet monnayable.

Nous voyons donc une continuité entre ce qui se passe dans l’enfance et ce qui se poursuit dans la vie adulte : on ne devient pas prostituée brutalement, du jour au lendemain. Il n’y a pas une frontière nette entre l’enfance et l’âge adulte.

Les conséquences psychiques des violences sexuelles et de la prostitution sont similaires ; dans la prostitution, nous voyons apparaître en plus des troubles physiques liés à la permanence de la situation d’agression sexuelle.

Nous devons prendre en compte cette continuité des situations de violence sexuelle, et savoir que même lorsque nous ne voyons pas de contrainte directe (comme le proxénète ou les trafiquants), il existe des contraintes psychiques invisibles à l’œil nu, mais tout aussi efficaces. Ces contraintes invisibles mais pourtant réelles montrent que la position de certaines personnes qui considèrent qu’il existe une prostitution  » volontaire  » ou  » libre  » n’est pas réaliste.

Quelles solutions pour une prise en charge efficace et appropriée ?

La première chose pour stopper le processus de décorporalisation est l’arrêt de l’activité prostitutionnelle. Pour effectuer une réhabilitation médicale de la capacité et de l’autonomie de prise en charge sanitaire des personnes prostituées, on peut proposer :

Restauration de la parole de la personne prostituée  : lieux d’écoute psychologique spécialisée avec des intervenants formés pour écouter et surtout comprendre la parole de ces personnes. L’idéal serait un suivi par un même et unique écoutant pour ne pas rajouter de la rupture dans un milieu où il y en a déjà suffisamment.

Dévictimation  : La prise de la parole de la personne prostituée doit s’accompagner d’un processus de dévictimation, terme criminologique désignant l’accompagnement des personnes victimes de toutes formes de violences et traumatismes et leur permettant de passer de la place de victime à une place de personne active ayant réintégré son schéma et son image corporels. La réparation passe par la reconnaissance sociale, les soins, sans oublier la prévention de nouveaux cas de prostitution et la lutte contre les instances qui favorisent le développement de situations prostitutionnelles. Chaque étape de ce difficile parcours peut être l’occasion d’une survictimation (aggravation de la stigmatisation sociale et de situations imposées où la personne est considérée comme passive et non – décisionnaire). Un tel travail d’accompagnement et de soins ne peut se concevoir qu’en mobilisant un réseau d’intervenants variés : justice, psychiatres et psychologues, médecins, association de victimes ou service d’aide aux victimes « . La création notamment de groupes de paroles de survivantes de la prostitution pourrait constituer un bon support de dévictimation en permettant à leur parole de s’exprimer directement, plus librement, avec des possibilités d’être entendues sur la place publique.

Recorporalisation  : (permet à la personne de se réapproprier son corps, d’être de nouveau à l’intérieur et en un seul  » morceau « ) : restauration de l’intégrité corporelle par des soins physiques appropriés, appelés thérapies à médiation corporelle :

soins kinésithérapeutiques permettant de recouvrer le fonctionnement du corps, de réintroduire les perceptions corporelles dans l’espace par des jeux sollicitant la sensibilité profonde et superficielle ; les massages, la fungothérapie peuvent également être utiles pour restaurer la sensibilité cutanée.


  activités sportives en groupe, qui sollicite l’interaction de la personne avec les autres participants, la réintègre dans un vrai jeu social, permettant une communication corporelle.


  Les activités comme le théâtre, la comédie dans un contexte thérapeutique (art- thérapie) peuvent aussi être intéressantes. Des expériences de théâtre ou de composition littéraire ont été menées par des écrivains et des acteurs auprès de petits groupes de personnes en situation d’exclusion, et les résultats avaient été très positifs, ces personnes se sentant capables, par les rôles ou l’écriture qu’on leur avait confiés, d’être autre chose que des corps passifs et exclus.

Ces propositions sont coûteuses en temps et en argent , mais elles sont incontournables et indispensables si on veut pouvoir réhabiliter physiquement les personnes prostituées.

En même temps que ce travail de recorporalisation, le bilan médical et les soins pourront être entrepris, ces mots pouvant de nouveau prendre un sens sur un corps qui se remet à exister par une image et un schéma corporels en restauration, les soins venant alors s’intégrer eux – mêmes à ce processus pour le favoriser.

L’ensemble de ces propositions thérapeutiques pourrait être mis en place dans le cadre d’un Centre de Victimologie, qui permettrai d’une part de ne pas stigmatiser ces personnes (ce type de centre accueillant des victimes de tout genre de violences), de mettre en pratique les récentes avancées françaises incluant la prostitution comme une violence à l’encontre des femmes, et d’autre part de réunir dans un même lieu toutes les phases du processus de restauration psychique et physique spécifique à ce type de violence afin de ne pas mettre en péril la cohésion et donc la réussite de ce processus. Les professionnels intervenant dans ce cadre pourraient bénéficier d’une formation appropriée et spécifique à la prise en charge des personnes survivantes de la prostitution ; enfin, ce type de processus permettrai de compléter de façon indispensable les actions de réduction de risques existant déjà à l’heure actuelle, mais qui ne suffisent pas à prendre en charge les problèmes spécifiques liés à la situation prostitutionnelle. 1

Autre article du Dr Judith Trinquart : Non, la prostitution n’est pas une profession, oui à la pénalisation du client 

S’unir contre la banalisation de la prostitution – Un défi pour la décennie

Document produit pour le cours « Théories féministes » lors du séminaire FEM-6000, de la Faculté des sciences sociales à l’Université Laval, Canada, Décembre 2010.

par Johanne Jutras

Sur women in the city http://www.womeninthecity.it

Janvier 2011

La prostituée est un bouc émissaire; l’homme se délivre sur elle de sa turpitude et il la renie. Qu’un statut légal la mette sous une surveillance policière ou qu’elle travaille dans la clandestinité, elle est en tout cas traitée en paria. (Simone de Beauvoir )

Depuis plusieurs décennies, la prostitution fait l’objet de débats et de luttes tant dans notre société qu’au sein du mouvement féministe. La décision rendue par la juge Suzan Himel de la Cour supérieure de l’Ontario, le 28 septembre 2010, a relancé dans l’actualité les débats sur la prostitution. En effet, le jugement invalide trois articles du Code criminel canadien qui interdisent la tenue d’une maison de débauche (art. 210), le proxénétisme (art. 212) et la communication en vue de la prostitution (art. 213).


Comment arriver à prendre position dans ces débats sur ce phénomène social complexe qu’est la prostitution ? Je propose une analyse des arguments utilisés par les deux principaux camps en présence, soit les néo-réglementaristes et les néo-abolitionnistes. Les néo-réglementaristes sont désignées ainsi à la suite de l’adoption, en octobre 1999, par les Pays-Bas, d’une loi professionnalisant la prostitution. Pour le gouvernement néerlandais, il s’agit d’une nouvelle approche visant un meilleur contrôle de la prostitution forcée et juvénile et permettant l’amélioration du statut social des personnes qui se prostituent. Quant aux néo-abolitionnistes, on les nomme ainsi afin de les distinguer de l’ancien mouvement abolitionniste contre les décrets sur les maladies contagieuses mené par Joséphine Butler en Angleterre, au milieu du 19e siècle (Toupin 2006 : 153).


Pour paraphraser Jules Falquet dans son article « La règle du jeu » publié en 2009, je débute en me définissant selon les dix critères de discrimination possibles énoncés par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Ainsi, j’adopte une pratique développée par la Standpoint Theory. Je suis une femme blanche de 57 ans, hétérosexuelle, conjointe de fait, mère de trois enfants (d’une famille élargie) et grand-mère de deux petits-enfants. Je suis d’origine européenne. Le français est ma langue maternelle. Je suis catholique et j’appartiens à la petite bourgeoisie québécoise. Je suis féministe, syndicaliste, souverainiste et de gauche. Je ne souffre d’aucun handicap. Depuis 1987, je travaille au ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine et, depuis 2008, je suis bénévole à la Maison de Marthe qui aide les femmes à sortir de la prostitution avec une approche d’empowerment.


En premier lieu, je présente les définitions de la prostitution utilisées par les quatre courants féministes, c’est-à-dire les matérialistes, les radicales, les libérales-égalitaires et les postmodernes. Ensuite, j’aborde la manière dont différents pays encadrent légalement la prostitution. Enfin, je critique les arguments développés par les néo-réglementaristes et les néo-abolitionnistes.

1. Qu’est-ce que la prostitution ?

Qu’est-ce que la prostitution, sinon les conséquences de l’amour sans l’amour, l’union des sens sans amour ? (Alphonse Kar, 1832) (1)
Le terme prostitution est emprunté au latin chrétien « prostitutio » qui veut dire profanation, débauche, et il est dérivé du supin « prostituere » qui signifie prostituer. Ce terme est peu utilisé avant 1530. Le Dictionnaire culturel en langue française lui attribue trois sens : le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui pour de l’argent et d’en faire un métier ; l’exercice de cette activité et le phénomène social que représente la prostitution (2). Je retiens ce dernier sens pour mon l’analyse.
a définition de la prostitution suscite en soi une controverse comme j’ai pu le constater dans le Dictionnaire critique du féminisme qui propose deux énonciations selon deux idéologies différentes. Dans un premier temps, Claudine Legardinier, journaliste française, considère que « la prostitution est d’abord l’organisation lucrative, nationale et internationale, de l’exploitation sexuelle d’autrui. Les acteurs impliqués dans le système prostitutionnel sont multiples : clients, proxénètes, États, ensemble des hommes et des femmes. Car cette institution, fortement ancrée dans les structures économiques, l’est tout autant dans les mentalités collectives. L’ensemble des représentations et des mythes entourant la prostitution et qui l’encouragent et la légitiment en est un agent essentiel » (3).
Pour sa part, Gail Pheterson, psychothérapeute américaine, définit la prostitution comme l’échange de services sexuels contre une compensation financière ou matérielle qui s’intègre à des relations telles que les rencontres ou le mariage. Elle ajoute que les « travailleuses du sexe » exigent que la prostitution soit socialement et légalement reconnue comme un travail et que les personnes fournissant des services sexuels soient considérées comme des citoyennes légitimes. Les prostituées réunies au sein d’associations « exigent la fin du harcèlement sexiste, raciste et colonialiste des autorités publiques ainsi que le plein accès aux droits civiques et humains » (4).

1.1 La prostitution n’est pas le plus vieux métier du monde !

La prostitution est une institution du patriarcat qui remonte à 3 000 ans avant notre ère. (Richard Poulin )

C’est le plus vieux mensonge du monde. En effet, la prostitution comme étant le plus vieux métier du monde est un mythe populaire qui relève soit de l’ignorance de cette réalité ou de la mauvaise foi des personnes qui ne veulent pas intervenir sur cette problématique sociale. Cette construction de l’esprit sous-tend trois idées principales : la prostitution est immuable puisqu’elle est inscrite dans la nature humaine ; la sexualité masculine est incontrôlable puisque l’homme est prisonnier de ses pulsions sexuelles et la sexualité féminine doit être soumise aux plaisirs masculins.
En recoupant des données historiques, archéologiques, anthropologiques et juridiques, Martine Costes-Péplinski (2002 : jaquette) avance le raisonnement suivant à savoir que la prostitution apparaît, en même temps que la guerre et l’esclavage, avec l’appropriation des terres, l’autorisation d’accumuler, le délitement du groupe, l’adoption de l’argent comme garant des transactions, et l’adoption de la loi écrite pour la transmission des liens et des biens. Ainsi, les plus faibles socialement, devront payer de leur corps à la guerre ou dans la prostitution, ce que ni l’argent ni le droit ne leur accorde, c’est-à-dire la protection, la nourriture et un abri.
L’anthropologue québécoise Rose Dufour (2005 : 16) estime que le plus vieux métier du monde est celui de sage-femme. Pour Yolande Geadah (2003 : 24), politologue québécoise, le fait que les femmes agricultrices, cueilleuses ou artisanes échangeaient leur surplus de production, dans les sociétés primitives, constitue le plus vieux métier du monde.

1.2 Qu’est-ce qu’un métier ?


Il existait des corps de métiers féminisés : lingères, fileuses, enlumineuses, grainetières, voir quelques métiers masculins où l’on trouve des femmes : miresses (chirurgiennes), alchimistes, jongleresses… (Prisca Kergoat 2007 : 115)
Le terme métier vient du latin « menestier » qui signifie service et « mistier » qui représente le mot office. Il recoupe deux concepts grecs, soit ceux des intelligences pratiques et raisonnées. Le métier recouvre la division sociale du travail, celle entre manuel et intellectuel ainsi que la division sexuelle du travail, celle entre les femmes et les hommes. Ainsi, à la fin du 19e siècle, la notion de « métier de femmes » se définit autour des qualités naturelles innées et non acquises, donc non reconnues comme une qualification à part entière, contrairement aux diplômes obtenus par les hommes qui sont eux, reconnus socialement. Aussi, l’utilisation comme outil que font les prostituées et les nourrices de leur corps en feront des « métiers de femmes ».
La notion de métier évolue selon les contextes socio-économiques vers une professionnalisation. Il en va de même pour la prostitution où les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être sont documentés par divers chercheuses et chercheurs et développés par les associations représentant les femmes et les hommes dans l’industrie du sexe au Québec, au Canada et dans le monde.

2. Qu’en pensent les quatre grands courants théoriques féministes ?

Le corps des femmes est toujours un champ de bataille. Pornographie, hypersexualisation, prostitution : ces questions divisent les femmes et les féministes, comme le reste de la société. (Ariane Émond 2009 : 10)
Le féminisme, comme tout autre mouvement social historique, est composé de courants idéologiques qui font l’objet de controverses. À l’égard de la prostitution, je retiens les quatre grands courants théoriques suivants : les radicales, les matérialistes, les libérales-égalitaires et les postmodernes.
Le courant des féministes radicales est plus visible depuis la fin des années 1960. Il accompagne la libération sexuelle et le mouvement de libération des femmes aux États-Unis d’Amérique, au Royaume-Uni, en France et au Canada. Les féministes radicales refusent le système de pouvoir favorisant l’homme au détriment de la femme dans les relations sociales. En voulant abolir le patriarcat, elles se distinguent des féministes qui agissent afin d’aménager les législations sans remettre en question le système de domination masculin. Elles réfutent les approches essentialistes associant la biologie au rôle social dévolu aux femmes en raison de leur sexe et qui sont stéréotypés.
Ensuite, le courant matérialiste analyse le patriarcat en relation avec la théorie du matérialisme historique développée par le philosophe allemand Karl Marx et les travaux de Simone de Beauvoir. Les féministes matérialistes critiquent les militants de gauche qui favorisent la lutte des classes sociales au détriment de la libération des femmes.
Les féministes libérales-égalitaires sont celles qui font le procès d’une société discriminatoire envers les femmes et qui prônent une parfaite égalité entre les femmes et les hommes dans toutes les sphères de la société, et ce, principalement dans l’éducation et le travail. Les féministes libérales-égalitaires rejettent tout discours idéologique qui maintient les femmes dans des stéréotypes et des rôles socialement dévalorisés (5).
Enfin, la réflexion des féministes postmodernes est de s’ouvrir sur la multiplicité des différences existantes au sein du mouvement des femmes et de laisser la parole aux femmes concernées. Celle-ci a autant de valeur que celles des autres groupes de femmes puisqu’il n’existe plus de hiérarchie des valeurs pour les féministes postmodernes.

2.1 La vision des féministes radicales

C’est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d’habitude par un pénis, parfois par des mains, parfois par des objets, pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre et encore un autre. (Andrea Dworkin 2007 : 78)
La vision des féministes radicales est fondée principalement sur les travaux menés par Kate Millet, écrivaine américaine et Kathleen Barry, sociologue américaine. Les féministes radicales sont solidaires des prostituées tout en s’opposant à la prostitution. Elles prônent la décriminalisation des prostituées et la criminalisation des prostitueurs et des proxénètes.
Kate Millet assimile la prostitution à l’expression ultime de la condition sociale des femmes. En effet, elle estime que la sujétion de la femme est évidente, dans la prostitution, ainsi que les rapports d’argent entre les sexes. Ces rapports attribuent une valeur aux femmes qui sont devenus objets dans cette transaction. Pour elle, ce n’est pas le sexe de la femme qui est vendu mais ce qui est réellement en cause, c’est la dégradation de la femme prostituée.
Kathleen Barry définit la prostitution comme un système prostitutionnel où les femmes sont contraintes de se prostituer dans la violence et la manipulation des proxénètes et des prostitueurs. Elle considère que ce ne sont pas aux seules prostituées à porter la responsabilité de la prostitution puisque les prostitueurs et les proxénètes sont également parties prenantes du système. Ils constituent la source de ce phénomène. Kathleen Barry affirme que la prostitution ne constitue pas un métier, un travail comme un autre. Elle représente la forme ultime de la violence des hommes à l’égard des femmes. Selon elle, la prostitution relève du système patriarcal qu’il faut détruire. Et ce, à long terme. Elle n’adhère pas à la dichotomie « prostitution forcée et volontaire » et le fait de devenir prostituée, puisque cette approche individualiste ignore les éléments sociaux, politiques et économiques conduisant à la prostitution.

2.2 La pensée des féministes matérialistes


Être putain, ce n’est pas seulement vendre son corps, c’est d’être dans la soumission à la séduction, au désir de l’autre. Ça englobe toute la vie, toute la personnalité. Nelly Arcand 2004 (6)
Colette Guillaumin, sociologue française, et Paola Tabet, anthropologue italienne, résument la pensée des féministes matérialistes. Colette Guillaumin a développé le concept de sexage où la nature spécifique de l’oppression des femmes se trouve dans le rapport de sexage, c’est-à-dire le rapport où c’est l’unité matérielle productrice de la force de travail qui est prise en main, soit le corps des femmes, et non seulement la force de travail.
Danielle Lacasse, historienne canadienne, qui a étudié la problématique de la prostitution à Montréal, de 1945 à 1970, note que dans la prostitution, les outils que sont le vagin, l’anus, la bouche et les seins ne sont pas détachés de la personne ; les prostitueurs s’approprient alors leur individualité tant physique que psychique, ce qui réduit les prostituées à une simple marchandise dans une transaction inégalitaire avec le client.
Paola Tabet définit la prostitution comme les relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Selon elle, la sexualité de « service » des prostituées, qui est identifiée à partir de gestes, de tarifs et d’un temps donné, n’est plus à proprement parler de la sexualité. Paola Tabet reconnaît que les prostituées ne sont pas seulement des objets mais également des sujets qui possèdent du pouvoir face à leurs prostitueurs.

2.3 Le point de vue des féministes libérales-égalitaires


Choisir de faire du travail du sexe, de vendre des services d’ordre sexuels, durant un mois, un an ou dix ans, c’est faire un choix, comme tout le monde fait des choix dans un contexte social large de « contraintes ». (Véro Leduc 2010 : 3)
Francine Bélanger-Descarries et Shirley Roy (Conseil du statut de la femme 2002 : 89) relatent le point de vue des féministes libérales-égalitaires sur la prostitution. Cette dernière relève d’un choix libre et rationnel et la prostituée est une femme autonome et maîtresse de son destin. Elle peut disposer librement de son corps et vendre des services sexuels. Les prostituées possèdent le pouvoir individuel de définir le contrat avec le client ainsi que le pouvoir collectif d’agir en tant que groupe organisé dans la société.

2.4 La réflexion des féministes postmodernes


À notre avis, ce qui importe, c’est de rendre visible, audible et crédible la prise de parole des personnes qui travaillent dans l’industrie du sexe. (Stella 2002)
Pour Shannon Bell, philosophe américaine, la prostitution ne constitue en rien une forme de violence, donc les prostituées ne sont pas des victimes. Cependant, la violence existe dans la prostitution à cause des lois qui criminalisent les femmes et de la stigmatisation sociale du travail du sexe. Pour Shannon Bell, la prostitution est une activité génératrice de revenus et non un problème social. La prostitution est un choix individuel légitime, voire une forme de résistance et d’émancipation puisque ce choix est en rupture avec le modèle de sexualité dominant. Elle revendique alors le droit des femmes à se prostituer. Également, les féministes postmodernes dénoncent les situations où les femmes sont forcées de se prostituer pour une tierce personne. Ainsi, selon elles, les revendications des travailleuses du sexe sont pour une égalité sociale, basée sur leurs différences d’être des femmes prostituées.

3. La prostitution se mondialise

Le marché de la viande des femmes est ouvert à la planète entière. Les langues des hommes pendent de désir.Talisma Nasreen, 2002 (7). 
En 2001, l’Organisation des Nations Unies, ONU, estimait qu’il y avait quatre millions de personnes trafiquées chaque année, dont deux millions de femmes et d’enfants, et ce, pour la prostitution. Après la drogue et les armes, la prostitution représente la troisième source de profits du crime organisé qui se chiffraient à quatorze milliards de dollars américains. L’industrie du sexe représente de 0,8 % à 2,4 % du produit intérieur brut de l’Indonésie et 3 % de celui du Japon.
L’ONU rapporte également que 500 000 femmes de plus en plus jeunes et mineures sont recrutées aux Pays-Bas, en Belgique et en Italie ; 100 000 jeunes Népalaises sont dirigées vers les bordels de Bombay en Inde, 35 000 Colombiennes en Amérique du sud ; 75 000 Brésiliennes en Europe, au Japon, en Israël et aux États-Unis d’Amérique ; sans compter les 45 000 femmes et enfants provenant de l’Asie du Sud-est de l’Amérique latine et de l’Europe de l’Est envoyés aux États-Unis d’Amérique. Au Canada, on estime que 8 000 à 16 000 personnes sont « exportées » aux fins de la prostitution, et ce, annuellement et qu’elles rapportent entre 120 et 400 millions de dollars au crime organisé de Toronto et de Vancouver. Au Québec, en 2002, il n’y avait pas d’étude systématique réalisée sur les femmes victimes de trafic sexuel (8).

4. L’encadrement légal de la prostitution

La prostitution a toujours embarrassé les États, partagés entre l’interdiction et la réglementation, et portés à faire peser le poids de la « faute » sur les seules prostituées, enfermées, stigmatisées, méprisées. (Claudine Legardinier, 2007) (9). 
En tant que phénomène social, la prostitution implique des relations de pouvoir entre plusieurs intervenants : les gouvernements, les groupes politiques et féministes, les médias, les puissances économiques et les organisations criminelles nationales et internationales. Ainsi, l’encadrement légal de la prostitution est l’enjeu principal actuel afin de maintenir et accroître les profits de l’industrie du sexe. Je constate trois positions législatives adoptées par les pays dans le monde : les prohibitionnistes, les néo-réglementaristes et les néo-abolitionnistes.
Les États prohibitionnistes, comme le Canada et les Philippines, n’interdisent pas la prostitution adulte en soi mais ils rendent illégales ses conditions d’exercice : tenue de maisons closes, proxénétisme, communication aux fins de prostitution. Ainsi, les prostituées, les prostitueurs, et les proxénètes peuvent être criminalisés.
Lorsque la prostitution adulte et ses conditions d’exercice sont légales, les prostituées, les prostitueurs et les proxénètes sont décriminalisés. C’est le cas dans les pays néo-réglementaristes que sont l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Grèce, la Suisse, la Thaïlande, le Vietnam et le Cambodge.
Les États néo-abolitionnistes rendent illégales tant la prostitution adulte que ses conditions d’exercice. Ainsi, les prostitueurs et les proxénètes sont criminalisés alors que les prostituées sont décriminalisées. Ce modèle législatif est présent en Suède, en Norvège et bientôt, en Islande. De plus, des pays comme le Danemark, la France, la Belgique, l’Italie, le Luxembourg, le Portugal tentent de faire adopter ce modèle au sein de leurs institutions démocratiques.

5. La controverse entre les néo-réglementaristes et les néo- abolitionnistes

La prostitution est un phénomène complexe qui suscite la controverse. Avec cette recherche intitulée « La prostitution : profession ou exploitation ? Une réflexion à poursuivre dans la prostitution », le Conseil du statut de la femme souhaite apporter sa contribution en outillant quiconque s’intéresse à cette question. (Conseil du statut de la femme 2002 : 13)
La Fédération des femmes du Québec, FFQ, et le Conseil du statut de la femme, CSF, n’ont pas de position politique déclarée sur ce phénomène. Pourtant, depuis le début des années 2000, on assiste au Québec à une guerre larvée entre les néo-réglementaristes, issues du courant postmoderne et les néo-abolitionnistes, issues du courant radical. Ces deux positions idéologiques sont alimentées par des chercheuses et chercheurs universitaires, des groupes féministes et des femmes ayant un vécu dans l’industrie du sexe. Leurs activités sont parfois soutenues par divers ministères québécois ou fédéraux.
Généralement, les arguments avancés par les néo-réglementaristes sont orientés vers les conditions d’exercice de la prostitution comme travail alors que les néo-abolitionnistes apportent des arguments sur les conditions d’oppression de la prostitution en tant que violence faite aux femmes.

5.1 Les arguments néo-réglementaristes


L’héritage féministe sur la « prostitution » est encore ici marqué d’ambiguïtés et il n’est pas étonnant que les travailleuses du sexe et les féministes radicales n’aient pas pu réaliser d’alliance. (Colette Parent et Chris Bruckert 2010 : 10)
La vision politique des néo-réglementaristes, issue du courant féministe postmoderne, repose sur une nouvelle base théorique et analytique qui combine la sociologie du travail et la criminologie. Colette Parent, Chris Bruckert, Patrice Corriveau, Maria Nengeh Mensah, Frances Shaver et Louise Toupin sont les principales chercheuses et chercheurs qui utilisent cette approche théorique.
Pour ce qui est de la sociologie du travail, leurs recherches permettent d’éclairer la diversité des pratiques de l’industrie du sexe et de situer cette dernière dans l’ensemble du marché du travail. Leurs études mettent en lumière les défis et les compétences du travail du sexe alors qu’il s’agit d’un travail stigmatisé, marginalisé et criminalisé.
Du côté de la criminologie, leurs travaux explorent « la manière dont les pratiques et les discours sociolégaux encadrent le travail du sexe, augmentant les dangers que vivent les travailleuses du sexe, affectent leurs niveaux d’angoisse et contribuent à façonner les relations qu’elles entretiennent avec leurs univers personnels et sociaux » (Parent et al. 2010 : 56). Ils ne s’inscrivent pas dans la criminologie de la déviance.
Ces chercheuses et chercheurs estiment que le travail sexuel ne doit pas être vu seulement à travers le prisme de la sexualité. Le travail du sexe exige des compétences et des habiletés nécessaires à son exercice. Elles déplorent le fait que le travail vénal ne soit pas reconnu au même titre que toutes les autres formes de travail qui bénéficient de droits et d’une reconnaissance sociale. Elles critiquent donc les lois actuelles et le jugement moral des courants conservateurs, religieux et féministes qui empêchent l’amélioration des conditions d’exercice du travail du sexe. À cet égard, les femmes dans l’industrie du sexe, ne peuvent bénéficier des avantages sociaux que constituent l’assurance-emploi, la santé et sécurité au travail, les indemnisations pour des accidents du travail et des maladies professionnelles, l’accès à la syndicalisation. Ce contexte contribue à augmenter le potentiel d’abus et d’exploitation à leurs endroits.
Les néo-réglementaristes ne nient pas la violence infligée aux femmes dans l’industrie du sexe. « Elles sont victimes de clients, d’agresseurs, de membres de la communauté et de la police. Le travail du sexe n’est toutefois pas plus dangereux, par nature, que d’autres professions comparables, et les travailleuses du sexe ne risquent pas par nature d’être victimes » (Parent et al. 2010 : 75). Elles attribuent cette violence aux préjugés stigmatisant le travail sexuel et à l’ambiguïté de la loi canadienne qui permet en soi la prostitution mais qui criminalise ses conditions d’exercice. En conséquence, elles militent pour la légalisation de la prostitution adulte, ce qui permettra la reconnaissance des droits du travail et des droits sociaux pour les travailleuses du sexe.

5.2 Les arguments néo-abolitionnistes


En suède, traiter une personne comme une marchandise, fût-ce avec son consentement, est un crime. (Margareta Winberg, 1998 (10)
La vision politique des néo-abolitionnistes, issue du courant féministe radical, s’appuie sur le principe que les personnes peuvent disposer de leur corps dans le respect de la dignité humaine. Ce corps ne peut être traité comme une marchandise et la prostitution constitue une relation commerciale inacceptable puisque le corps humain est inaliénable. Élaine Audet, Micheline Carrier, Rose Dufour, Martin Dufresne, Yolande Geadah, Rhéa Jean et Richard Poulin en sont les principales défenderesses et défendeurs. Leur cadre théorique repose sur l’analyse des rapports sociaux entre les sexes, et ce, à l’aide de concepts développés en sociologie, en philosophie, en science politique et en anthropologie.
Ces chercheuses et chercheurs considèrent la prostitution comme un système qui se développe dans le contexte de la mondialisation de l’industrie du sexe où la traite des femmes et des enfants est aux mains du crime organisé. Ainsi, elles mettent en lumière le jeu des proxénètes qui exploitent, dominent, manipulent les filles et les femmes par la séduction et les stratagèmes luxueux. Pour la première fois au Québec, Rose Dufour étudie l’identité et les motivations des prostitueurs et des proxénètes (Dufour 2005 : 469-617). De plus, les néo-abolitionnistes abordent le lien entre la prostitution et la pornographie, la première étant la pratique et la seconde la théorie. Elles utilisent le concept de l’intersectionnalité développé par Kimberlé Williams Crenshaw pour démontrer le sexisme, le racisme, l’âgisme et le classisme de la prostitution.
En matière de santé publique, les néo-abolitionnistes mettent en évidence les traumatismes vécus par les prostituées qui sont la distanciation, le désengagement, la dissociation et la désincorporation et qui équivalent aux chocs post-traumatismes. Rhéa Jean questionne l’approche de la réduction des méfaits utilisée en toxicomanie qui est appliquée à la prostitution (Jean 2010 : 222-242). Finalement, Yolande Geadah croit que les intérêts pratiques, individuels (à court terme) d’un petit nombre de femmes qui ont choisi la prostitution ne saurait primer sur les intérêts stratégiques de l’ensemble du groupe des femmes (à long terme), qu’elles soient ou non prostituées (Geadah 2003 : 162).
En conséquence, les néo-abolitionnistes militent en faveur de la décriminalisation des prostituées mais de la criminalisation des prostitueurs et des proxénètes qui constituent la source première de la prostitution. En plus de changements législatifs, elles revendiquent des programmes sociaux de prévention, de soutien et d’éducation pour changer les réalités et les mentalités face à la prostitution.

6. Il est urgent de prendre position

Il faut tout mettre en œuvre pour changer les mentalités à long terme, tant chez les hommes que chez les femmes, afin qu’on cesse de banaliser la prostitution comme on le fait présentement, sous prétexte de respecter les libertés sexuelles. (Élaine Audet )



À la lumière des arguments avancés par les deux camps en présence depuis une décennie, je considère que nous disposons de données essentielles afin de prendre une position politique dans le débat sur la prostitution. Quoique les néo-réglementaristes et les néo-abolitionnistes s’accusent mutuellement de manquer de rigueur scientifique et d’avoir trop d’émotions dans ce débat, elles condamnent la prostitution des enfants et la prostitution forcée. De plus, chacun des camps est motivé par le désir sincère de défendre les droits humains des personnes prostituées (Geadah 2003 : 18). Évidemment, les deux camps s’entendent sur la nécessité de réviser le Code criminel canadien selon leur idéologie, d’où la recrudescence de leurs activités de représentation en faveur ou en défaveur du jugement de la Cour supérieure de l’Ontario, rendu en septembre 2010.
À cet égard, l’organisme Stella et l’Institut Simone de Beauvoir de Montréal représentent les intérêts des néo-réglementaristes alors que ceux des néo-abolitionnistes sont défendus par la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, CLES, le Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, RQCALACS, la Maison de Marthe à Québec et l’Association féminine d’éducation et d’action sociale, AFEAS, de Saint-Augustin-de-Desmaures.
L’approche intersectorielle développée par Kimberlé Williams Crenshaw, juriste américaine, nous permet de prendre position en présence d’intérêts divergents. En effet, les prostituées ne forment pas un groupe homogène et elles militent tant avec les néo-réglementaristes qu’avec les néo-abolitionnistes. La localisation des prostituées à l’intersection de la race et du genre rend compte de leur expérience réelle de la prostitution. Ce sont majoritairement des femmes et des filles qui sont prostituées aux plans locaux, régionaux, nationaux et internationaux (rapports sociaux de genre) ; ces femmes et ces filles sont issues des milieux les plus pauvres et les plus vulnérables de leur société respective (rapports sociaux de classe) et finalement, elles sont immigrantes ou appartiennent à des nations autochtones alors qu’elles sont trafiquées à des fins sexuelles tant au Canada que dans les réseaux internationaux (rapports sociaux de race et d’ethnie).

6.1 Les responsables politiques doivent s’engager



Il est essentiel de privilégier une approche intégrée et non morcelée, comme c’est le cas à l’heure actuelle, pour faire face aux problèmes complexes liés à la prostitution et au trafic sexuel qui l’accompagne. (Yolande Geadah )



Au Québec, les programmes et les plates-formes politiques des partis politiques provinciaux ne comportent pas de mesures ou d’engagements pour contrer la prostitution. À ce jour, seul le Comité femmes de Québec solidaire de la région de la Capitale-Nationale s’est prononcé en faveur de l’adoption d’une législation prônant l’abolition de la prostitution et agissant directement sur l’achat d’actes sexuels, le proxénétisme et la traite des femmes. Cette proposition a été adoptée également par la Commission nationale des femmes le 20 avril 2008 et par la circonscription de Louis-Hébert en 2009. Cependant, elle ne figure pas encore dans le programme de Québec solidaire.
Du côté du Parti libéral du Québec, si la Politique gouvernementale Pour que l’égalité de droit devienne une égalité de fait aborde la problématique de l’exploitation sexuelle des femmes à la section 3.5.2, le Plan d’action 2007-2010 ne proposait aucune mesure pour contrer la prostitution, à l’exception d’Offrir des services d’aide et de protection aux femmes migrantes victimes de traite. Le prochain Plan d’action 2011-2014 devra comprendre des actions pour prévenir l’entrée dans la prostitution et pour soutenir les femmes qui veulent en sortir. À cet égard, selon Rose Dufour (2010), il n’y a aucune politique sociale élaborée et mise en œuvre au Québec pour contrer le système prostitutionnel.
Si les conditions d’exercice de la prostitution sont criminalisées par le Code criminel qui est de juridiction fédérale, le gouvernement du Québec a le devoir de faire pression auprès du gouvernement canadien afin qu’il adopte une législation fondée sur l’égalité entre les femmes et les hommes puisqu’il soutient les orientations de ce courant féministe. Ainsi, le gouvernement du Québec et les municipalités, en tant que responsables constitutionnellement de l’application des lois fédérales sur leur territoire respectif, agiraient en cohérence avec la Politique gouvernementale pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

6.2 La culture ne doit plus être complice de l’industrie du sexe


La culture occidentale, qui persiste à considérer la prostitution comme inévitable et qui contribue ainsi à conférer à celle-ci une certaine légitimité, constitue un obstacle majeur à la solution de la crise actuelle à propos des droits humains, liée au trafic sexuel mondial de femmes et d’enfants. (Yolande Geadah, 2003 p. 164)
La tradition judéo-chrétienne a proposé les trois archétypes féminins que sont la mère, la vierge et la putain. Ils sont bâtis sur trois rôles sexuels traditionnellement attribués aux femmes, c’est-à-dire la reproduction, l’abstinence et la débauche. Encore maintenant, ces archétypes féminins sont présents dans notre imaginaire collectif. À titre d’exemple, dans la série télévisuelle Les Bougon, c’est aussi ça la vie !, qui a connu de fortes cotes d’écoute, François Avard nous les représente dans la peau de ces trois personnages féminins que sont la mère, Rita Bougon ; la vierge, Mao Bougon et la putain, Dolorès Bougon. Ces rôles sexuels sont limitatifs et ne tiennent pas compte des critiques développées par le mouvement féministe à l’égard des stéréotypes sexuels imposés aux femmes. De plus, le fait que Dolorès Bougon se prostitue dans sa chambre à coucher banalise la prostitution, voire la rend légitime. Les idées voulant que la prostitution est inévitable et qu’elle est due à certaines femmes sont réaffirmées avec le personnage de Dolorès Bougon, permettant ainsi la perpétuation du mythe populaire sur la prostitution comme le plus vieux métier du monde.
Si les luttes des féministes, avec leur slogan « Le privé est politique », ont permis de politiser l’inceste, le viol et les violences conjugales en tant que phénomènes sociaux collectivement inacceptables, le débat actuel entre les néo-réglementaristes et les néo-abolitionnistes ainsi que le silence politique de la FFQ et du CSF, confinent les principaux acteurs sociaux à leurs perceptions individuelles sur la prostitution. Or, dans une culture occidentale de plus en plus matérialiste et individualiste, la prostitution s’avère encore une affaire privée et secrète entre un homme et une femme. Seul le point de vue de l’unicité de l’acte sexuel vénal est retenu. Le film culte américain Pretty Woman, est explicite à cet égard puisqu’il ne présente que la relation entre un beau jeune homme riche et puissant avec une jeune prostituée, belle et talentueuse, qui rêve de terminer ses études universitaires.


De plus, les faiseurs d’images pornographiques, y compris Anne-Marie Losique, nous véhiculent, ad nauseam, le modèle de réussite de la « Poule de luxe », blanche, riche et sexy, et ce, sur la plupart des chaînes de télévision payantes. Combinée à l’actuelle hypersexualisation des jeunes filles, par l’industrie de la mode et du vidéoclip, la culture se pornographise. Ainsi, les hommes pourront continuer de penser que la prostitution n’est pas un crime puisqu’il n’y a pas de victime, seulement des femmes consentantes, riches et puissantes, et ce, grâce à l’industrie du sexe.


Qu’en est-il des jeunes à l’adolescence ? Une étude, publiée récemment dans la revue Archives of Sexual Behavior, réalisée par Francine Lavoie, professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval, nous révèle que la prostitution est désapprouvée par 93 % des 815 élèves des quatrième et cinquième secondaire interrogés dans la région de Québec (Larochelle 2010 : 4). Cependant, cette étude nous confirme que 3 % des jeunes avaient acheté des actes sexuels, principalement des adolescents et que 4 % des jeunes avaient vendu de tels actes sexuels, principalement des adolescentes, contre de l’argent, des drogues ou de l’alcool. L’un des traits caractéristiques de ces jeunes était qu’elles et qu’ils avaient une attitude favorable envers la prostitution. Contrairement à la prostitution adulte, les actes sexuels sont achetés et vendus par une personne amie ou par une connaissance du sexe opposé. Si le nombre de jeunes ayant une pratique prostitutionnelle est faible, il est troublant de constater que 33 % des filles et 20 % des garçons qui ont vendu des actes sexuels l’avaient fait sous la contrainte alors que plusieurs acheteurs pourraient être impliqués dans l’exploitation sexuelle d’enfants. Une fois de plus, le mythe du consentement vole en éclats !


Heureusement, le récent documentaire de la cinéaste Ève Lamont, L’imposture, déboulonne les mythes de la prostitution heureuse en accordant la parole aux femmes qui désirent ou qui sont sorties de l’enfer de la prostitution. Mais dans un contexte culturel général où la prostitution est banalisée et où sont tues les violences physiques et psychologiques résultantes des déviances sexuelles des prostitueurs, il est clair que les hommes ne sauraient remettre en question leurs pratiques sexuelles dans une approche égalitaire avec les femmes. Dommage, car ils passent à côté d’une sexualité enrichie pour ressentir leurs mieux-être individuel et collectif.

Conclusion

Il faut proposer un autre modèle aux jeunes : un monde où il y aurait 50% de femmes au pouvoir et aucune sur le trottoir. Margareta Winberg, 1998 (11) .
La prostitution n’est pas un métier comme un autre, c’est un système d’exploitation sexuelle, principalement, des femmes et des enfants. Elle ne saurait être limitée aux aspects économiques et juridiques de ce phénomène social complexe. L’enjeu actuel de la réforme du Code criminel canadien est important pour l’avenir des politiques et des programmes en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes tant dans les pays développés que dans les pays émergents et ceux en voie de développement. Il faut avoir le courage de prendre position.


Si les arguments des néo-réglementaristes sont éloquents en matière de respect des droits du travail et des droits sociaux pour les travailleuses du sexe puisqu’ils contribuent à la légalisation de la prostitution, ils ont, néanmoins, le désavantage de brimer les droits économiques et sociaux des milliers de femmes exploitées par l’industrie du sexe qui est contrôlée par le crime organisé, et ce, sur l’ensemble de la planète.


Collectivement, il nous faut défendre les intérêts des nombreuses femmes racisées, immigrées, pauvres, dominées et exploitées sexuellement par le crime organisé afin qu’elles soient des citoyennes à part entière plutôt que de défendre les intérêts des prostituées blanches qui ne demandent qu’à devenir proxénètes, prospérant ainsi comme entrepreneures dans l’industrie du sexe, comme c’est le cas actuellement en Ontario. Les valeurs sociétales accordées à ces deux groupes de prostituées ne sauraient être égales.

Ainsi, j’endosse la position de Yolande Geadah qui considère que le « droit de ne pas se prostituer » au nom des responsabilités collectives à l’égard des femmes prévaut sur le « droit de se prostituer » au nom des libertés individuelles.


En cette période où plusieurs citoyennes et citoyens se mobilisent autour du développement durable, il serait intéressant de soumettre le système prostitutionnel à une analyse selon les seize principes de développement durable définis par la loi qui le régit. Cela constituerait une avancée indéniable puisqu’elle permettrait de faire les liens entre les composantes culturelles, économiques, environnementales et sociétales de la prostitution. Il faudrait également développer et appliquer des stratégies de communication efficaces afin que soit entendu et compris le message qu’un Québec sans prostitution est possible.

Notes

1. DICTIONNAIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE DU 19E ET DU 20E SIÈCLE. 1988. Prostitution, Édité par le Centre national de la recherche scientifique, Paris : 1 366.


2. DICTIONNAIRE CULTUREL EN LANGUE FRANÇAISE, 2005. Prostitution, Paris : 2, 153.


3. DICTIONNAIRE CRITIQUE DU FÉMINISME. 2007, Prostitution I, 2e édition, Presses universitaires de France, Paris : 175.


4. DICTIONNAIRE CRITIQUE DU FÉMINISME. 2007, Prostitution II, 2e édition, Presses universitaires de France, Paris : 185.


5. CONSEIL DU STATUT DE LA FEMME, 2002, La prostitution : Profession ou exploitation ? Une réflexion à poursuivre, Québec : 89.


6. MONTREYNAUD, Florence, 2003, « Prostitution », Dictionnaire des citations du monde, Le Robert, nouvelle édition : 567.


7. DICTIONNAIRE DE CITATIONS DU MONDE, 2003, « Prostitution » : 568.


8. CONSEIL DU STATUT DE LA FEMME, 2002, La prostitution : Profession ou exploitation ? Une réflexion à poursuivre, Québec : 17-32.


9. DICTIONNAIRE CRITIQUE DU FÉMINISME, 2007, « Prostitution », I : 175.


10. DICTIONNAIRE DE CITATIONS DU MONDE, 2003, « Prostitution » : 567.


11. MONTREYNAUD, Florence., 2003, « Prostitution », Dictionnaire des citations du monde, Le Robert, nouvelle édition : 568.

Sur http://www.mouvementdunid.org

Le Mouvement du Nid présentera le 11 février 2010 à l’Assemblée Nationale les conclusions de son évaluation nationale des politiques publiques en matière de prostitution.

Le jeudi 11 février 2010 de 09 h 00 à 17 h 00 
à l’Assemblée Nationale – Salle 6217 
126 rue de l’Université – 75007 Paris

Notre colloque est co-porté par dix-sept associations (à ce jour) :

Association Française des Femmes Diplômées des Universités (AFFDU) – Collectif Féministe Rupture – Comité Permanent de Liaison des associations abolitionnistes (CPL) – Coordination Française pour le Lobby Européen des Femmes (CLEF) – Coordination Française de la Marche Mondiale des Femmes – Elu-es Contre les Violences Faites aux Femmes (ECVF) – Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF) – Femmes Solidaires – Fondation Scelles – Le Cri – Mouvement du Nid – Mouvement Jeunes Femmes – Réseau pour l’autonomie des femmes immigrées et réfugiées (Rajfire) – Regards de Femmes – SOS Sexisme – Centre National d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CNIDFF) – Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES, Québec) – Coalition Against Trafficking in Women (CATW Europe)

Programme

09 h 00 • Accueil

Bernard Lemettre, Président du Mouvement du Nid ; 
UnE représentantE du Gouvernement ; 
UnE députéE socialiste ; 
Jean-Marie Rouart, Romancier, essayiste, chroniqueur, membre de l’Académie française

09 h 30 • Expression collective d’un front de refus du système prostitutionnel

Sylviane Agacinski, philosophe

Michèle Vianès, présidente de Regards de Femmes

Jean-Marie Rouart, romancier, essayiste, chroniqueur, membre de l’Académie française

Judith Trinquart, médecin généraliste et de santé publique, auteure d’une thèse sur la prostitution

Jacqueline Pénit, commission « femmes, genre et mondialisation » d’ATTAC

Nicole Savy, groupe de travail « Egalité femmes-hommes, les droits des femmes », membre du Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH)

Elisabeth Claude, syndicat SUD

Patric Jean, cinéaste, réalisateur de La Domination Masculine

Marie Vermeiren, féministe, réalisatrice du film Pas à vendre http://www.prostitutionetsociete.fr/prevention-et-education/outils/pas-a-vendre-un-documentaire-sur

10 h 30 • Bilan de l’évaluation nationale des politiques publiques françaises en matière de prostitution réalisée en 2009 par le Mouvement du Nid

Grégoire Théry, Secrétaire général du Mouvement du Nid

11 h 00 • Projection d’extraits du film « Pas à vendre » http://www.prostitutionetsociete.fr/prevention-et-education/outils/pas-a-vendre-un-documentaire-sur de Marie Vermeiren

11 h 15 • Remise officielle des 10 recommandations abolitionnistes fondamentales aux responsables politiques et gouvernementaux

11 h 30 • Table-ronde : réactions des élus et représentant-e-s du Gouvernement aux recommandations formulées

13 h 00 • Déjeuner

14 h 00 • Réunion des associations abolitionnistes : réflexions sur les enjeux et stratégies abolitionnistes à travers le monde

Malka Marcovich, directrice pour l’Europe de la CATW (Coalition contre le trafic des femmes), historienne

Julie Bindel, auteure, journaliste et co-fondatrice de Justice For Women

Michèle Loup, conseillère régionale Ile-de-France, présidente de Élu-e-s contre les Violences faites aux Femmes (EFCV) ;

Asuncion Miura, ancienne déléguée aux Droits des femmes à la Mairie de Madrid ;

Philippe Scelles, président de la Fondation Scelles ;

Katherine Hébert-Metthé, membre de la Concertation des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle, Québec

Programme non définitif, susceptible d’être modifié.

Le contexte

Ce bilan national vient conclure la série de 6 colloques nationaux décentralisés organisés sur les thématiques suivantes :

« Proxénétisme sans frontière : réagir ou laisser faire ? » (Lille, 15 mai 2009).

« Personnes prostituées étrangères, immigrées clandestines ou victimes de réseaux ? » (Metz, 25 septembre 2009).

« Prostitution, la réinsertion en danger ? » (Tours, 16 octobre 2009).

« Prostitution et commerce du sexe : prévenir ou laisser faire ? » (Rennes, 22 octobre 2009).

« Abrogation citoyenne du délit de racolage. » (Lyon, 6 novembre 2009).

« La prostitution, un job comme un autre ? » (Montpellier, 17 novembre 2009).

Présent au quotidien auprès de 5 000 personnes prostituées dans plus de 30 villes françaises, le Mouvement du Nid insistera sur les profondes incohérences caractérisant aujourd’hui les politiques publiques en la matière et dévoilera les grandes lignes et principales mesures de ce qui pourrait être une stratégie globale et respectueuse de l’engagement abolitionniste français en matière de prostitution.

Ce travail de restitution aura à cet égard une valeur symbolique importante puisqu’il s’incrira dans la célébration du 60ème anniversaire de l’adoption par l’Assemblée Générale des Nations Unies de la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui.

Nos objectifs

Le Mouvement du Nid et ses partenaires rappelleront notamment à l’occasion de cette journée que le système prostitutionnel :

Porte atteinte à la dignité de la personne et à son intégrité et viole les principes bioéthiques en mettant le corps humain et la sexualité dans le champ du marché.

Perpétue, dans la continuité du droit de cuissage et du viol, la mise à disposition du corps des femmes, des enfants, et dans une moindre mesure, des hommes, au profit d’un prétendu « besoin sexuel irrépressible » masculin.

Est une entreprise commerciale fondée sur différents modes de domination (des hommes sur les femmes, du Nord sur le Sud, des riches sur les pauvres) et sur l’absence de réciprocité du désir sexuel, dont les conséquences sur la santé physique et psychologique des personnes prostituées sont terriblement destructrices.

Nos propositions alternatives

Le renforcement de la lutte contre toutes les formes de proxénétisme.

La suppression de toute mesure répressive envers les personnes prostituées et notamment l’abrogation du délit de racolage.

L’interdiction de l’achat de tout acte sexuel.

La mise en œuvre de politiques crédibles d’alternatives à la prostitution pour toutes les personnes désirant quitter l’enfermement prostitutionnel.

La mise en place de politiques de prévention de la prostitution et d’éducation à une sexualité respectueuse d’autrui.

La suppression de l’imposition des revenus des personnes prostituées au titre des bénéfices non commerciaux.

La suppression de la conditionnalité de l’octroi du titre de séjour aux personnes prostituées étrangères.

La mise en place de politiques de prévention de la prostitution et d’éducation à une sexualité respectueuse d’autrui.

La suite ici

Par David Servenay

Rue89 | 06/11/2008 | 23H50

20081106prostitution1

Nous l’appelerons Edith. Elle pourrait être extradée samedi. Dans une autre vie, elle a connu la dégringolade de la rue à partir de sa Roumanie natale. La rue, les clients, les macs et un grand voyage vers l’eldorado européen et ses promesses de fortune. Atterrissage violent, en 2001 porte de Bagnolet à Paris où, sous la bonne garde d’un réseau de proxénètes, elle vend son corps.


Sept ans plus tard, Edith a changé de vie. Elle parle Français, elle s’est réinsérée, elle travaille. Mais tous les jours, elle se demande si des policiers -français- ne vont pas la mettre dans un avion direction Bucarest: la jeune femme fait l’objet d’une demande d’extradition, suite à une plainte déposée par les membres du réseau criminel qu’elle a dénoncé!


Lettre au Président.D’où le coup de gueule de son avocate, Me Delphine Lassailly, et de l’association Tamaris, présidée par le général en retraite Henri Marescaux. Ils en appellent à Nicolas Sarkozy afin d’éviter à Edith une extradition qui pourrait s’avérer dangereuse. Au passage, ils mettent le doigt sur une vraie faille de la loi. (Lire le document ci-dessous)

: 20081106lettrepresident

Edith a dénoncé son réseau de proxénètes contre une carte de séjour


Car, entre ces deux vies, Edith a saisi l’opportunité offerte par la loi Sarkozy de 2003 sur le racolage public. A l’époque, le ministre de l’Intérieur vantait à l’opinion l’idée de pénaliser le racolage (délit puni de deux mois de prison et 3750 euros d’amende):

« Le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération. »

En échange, les prostituées étrangères en situation irrégulière qui accepteraient de dénoncer leur proxénète se verraient assurer la mansuétude des autorités. Nicolas Sarkozy leur promettait un titre de séjour de dix ans. Autant dire l’éternité à l’heure de l’immigration choisie. Cinq ans après, tout le monde, y compris la police, dresse un bilan accablant de ce dispositif.

La loi Sarkozy de 2003? Première cible: les prostituées


Certaines associations, comme le Mouvement du nid, reprochent au texte le principe même de la délation. D’autres soulignent ses effets pervers. Un sociologue comme Lilian Mathieu du CNRS, estime que cette loi a surtout eu pour effet de précariser et d’isoler les travailleuses du sexe. A coup de condamnations répétées.

D’après les chiffres fournis par la ministère de la Justice, les condamnations pour « racolage sur la voie publique » ont explosé en 2005, pour finalement se stabiliser:

* 2003: 314 condamnations

* 2004: 771

* 2005: 1028

* 2006: 529

* 2007: 582


Dans 95% des cas, les fautives sont punies d’une amende (357 euros en moyenne) et dans 5% des cas d’une peine de prison (19% de peines fermes -un mois en moyenne- et 81% assorties du sursis). Après un pic de condamnations en 2005, la loi sanctionne donc un peu plus de 500 cas par an. Elle punit les travailleuses du sexe, pas leurs employeurs.

Les peines de prison ferme prononcées dans une infime minorité de cas (1%) sont de moins en moins lourdes: 0,7 mois en 2007, comme si les magistrats du siège avait compris l’inanité de la sanction. Qu’en est-il du démantèlement des réseaux criminels?

Attaquer les proxénètes, un mirage judiciaire, mais l’Elysée y croit toujours


Sur ce point, le gouvernement est… mutique. Impossible d’obtenir des chiffres fiables au niveau national. Au ministère de la Justice, puis au ministère de l’Intérieur, on désigne le voisin: seule l’administration dépendant du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale tiendrait les comptes. Mais silence, le cabinet de Brice Hortefeux ne communique pas sur cette question.

Les services du parquet de Paris sont plus diserts. En se fiant aux statistiques de la préfecture de police de Paris, ils dressent l’évolution suivante:

* 2005: 306 titres de séjour accordés par le biais de l’article L 316-1 du code des étrangers

* 2006: 286 titres de séjour

* 2007: 180 titres de séjour

* 2008: 92 titres de séjour


En quatre ans, la chute est sévère. Rien d’étonnant, souligne-t-on dans l’entourage du procureur de la République. Au début, il y a quelques affaires retentissantes, mais les réseaux de prostitution ont trouvé la parade:

« Les prostituées font des dénonciations type, assez alambiquées, qui obligent la police à faire des vérifications qui n’aboutissent pas. »


En résumé, la loi est devenue inefficace. Un constat partagé par les policiers spécialisés. Pour coincer les réseaux, rien ne vaut la bonne planque à l’ancienne, pour observer les allées et venues des souteneurs et remonter les échelons d’un réseau. L’article 316-1 a-t-il permis de démanteler des organisations criminelles? « C’est marginal », lâche un vieux routier.

D’ailleurs, les statistiques de la préfecture de police taisent une réalité: la plupart des titres de séjour accordés le sont grâce au travail des associations qui parviennent à convaincre certaines femmes de changer de vie. Grâce à un accompagnement social serré. Sinon, elles retournent rapidement à leurs lucratives activités.

Au cabinet de Rachida Dati, la décision a été prise: « on laissera faire »

Edith a suivi le parcours idéal de la réinsertion, travaillant d’abord pour une entreprise de restauration à vocation sociale. Où les emplois sont aidés par des subventions de l’Etat. Puis, à force de travail et d’effort, elle a trouvé sa place dans la société française: vendeuse dans une confiserie. Ceux qui connaissent son histoire ne comprennent pas l’absurde logique juridique.

Malgré plusieurs recours devant le Conseil d’Etat et la Cour de cassation, pas un seul juge n’a eu le courage de lui offrir un sauf-conduit. En matière d’extradition, les magistrats tranchent sur la forme, pas sur le fond du dossier. Ses avocats sont donc allés plaider sa cause jusqu’au cabinet de Rachida Dati. Réponse: jusqu’à l’audience du 7 novembre, le décret d’extradition ne sera pas exécuté, après…

« Pour arrêter la procédure aujourd’hui, explique le général Henri Marescaux, il n’y a qu’une décision politique. Et visiblement, elle a été prise. Le conseiller pour les affaires pénales de la ministre de la Justice m’a dit: ”on laissera faire“. »


La jeune femme de 32 ans risque donc de prendre l’avion pour Bucarest dès samedi. D’où l’ultime recours, une lettre au président de la République. Accessoirement promoteur de la loi de 2003. Si Edith est extradée, alors les prostituées repenties sauront que la France ne leur garantit plus l’asile. Comme les anciens des Brigades rouges… Promesse non tenue.

*Sculpture des frères Gao: ‘The miserable Prostitute’

8 juillet 2006

sur http://www.peripheries.net/article216.html

« Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d’échange, de trafic et pouvait s’aliéner.

C’est le temps où les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées mais jamais échangées ; données mais jamais vendues ; acquises mais jamais achetées – vertu, amour, opinion, science, conscience, etc. – où tout enfin passa dans le commerce. C’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché. »

Karl Marx, Misère de la philosophie , 1847,

cité par Richard Poulin dans La mondialisation des industries du sexe



Au Niger, rapporte l’ethnologue Paola Tabet, on vend aux femmes une crème aphrodisiaque, dont un pot minuscule coûte excessivement cher, et dont on dit qu’elle a sur l’homme un tel pouvoir que « quand il monte, il ne pourra plus descendre et il dira : “C’est bon, c’est bon, c’est bon” et s’exclamera : “Qu’est-ce que tu veux : une voiture, une villa ou un voyage à La Mecque ?” » D’ailleurs, la crème elle-même est appelée « Voiture, villa ou voyage [littéralement : fauteuil] à La Mecque ».

Dans son numéro de mai 2006, le magazine Cosmopolitan offrait à ses lectrices, sous le titre « Moi dessus ! Moi dessus ! », un éventail de positions amoureuses dans lesquelles la femme, d’une manière ou d’une autre, se trouvait au-dessus de son partenaire. Tout au long de l’article, rien, dans les commentaires accompagnant la description de chaque position, ne pouvait laisser supposer qu’il ne s’agissait pas de garantir autant son plaisir à elle que son plaisir à lui. Et puis arrivait la chute du papier : « Vous verrez : après ça, il la réparera, l’étagère de l’entrée ! »

prostitution1Elle a décidément la peau dure, l’idée selon laquelle seul un homme baise par réel intérêt pour le sexe, alors qu’une femme, elle, poursuit toujours un but secondaire, usant de ses talents érotiques pour obtenir une gratification d’un autre ordre, et compenser ainsi une faiblesse pratique ou économique. Dans son indispensable livre La prostitution, un métier comme un autre ?, le plus complet qu’on ait lu sur les enjeux du débat actuel, la Québécoise Yolande Geadah souligne que c’est cette vision archaïque et erronée de la sexualité qui fonde le cliché douteux de la prostitution comme « plus vieux métier du monde » : « Ce mythe repose sur l’idée fort répandue que la sexualité masculine serait incontrôlable alors que la sexualité féminine serait passive et toujours intéressée. L’homme serait prisonnier de ses pulsions sexuelles, qu’il doit satisfaire à tout prix, tandis que la femme, elle, ne rechercherait les rapports sexuels que pour obtenir des faveurs. » Cette vénalité réelle ou supposée est un motif de haine des femmes, éternellement soupçonnées de duplicité et d’insincérité. Mais, dans la mesure où elle atteste de leur maintien dans un état de subordination économique et sexuelle, il semblerait qu’elle soit, à tout prendre, le cas de figure le plus satisfaisant pour les hommes qui tiennent à la perpétuation d’un rapport de domination entre les sexes.


Certains clients intimidés par la prostituée qu’ils vont voir ont beau affirmer que, lors d’une passe, c’est « elle qui mène le bal » (il faut dire qu’en général, elle est résolue à en finir le plus vite possible, ce qui aide à prendre des initiatives), il est évident que le pouvoir est toujours entre les mains de celui qui paie. Comme l’écrivait en 1987 Paola Tabet dans un article des Temps modernes, « Du don au tarif », l’échange sexuel rémunéré, qui se fait, dans l’écrasante majorité des cas, de l’homme à la femme, « suppose et constamment impose une différence entre les sujets sexuels. Pour qui reçoit [le don], il implique un renoncement même partiel à ses propres besoins sexuels, à son désir propre. En ce sens, le don parle le langage de la domination. Le seul fait de donner systématiquement, en échange de l’acte sexuel d’un autre, non seulement son propre acte sexuel, mais par surcroît un don, suppose qu’on ne reconnaît pas la même urgence, la même nécessité et la même autonomie à la sexualité de l’autre. Celle-ci n’est pas indépendante, on peut la mettre à son service. On peut la prendre par le paiement, par la contrainte, par la violence, on peut la réifier. (…) Le don scelle une domestication qui s’actualise à travers des formes alternées de violence et de récompense/valorisation pour faire accepter une norme imposée. » Dans Les clients de la prostitution, Saïd Bouamama et Claudine Legardinier citent le témoignage de Mylène, ancienne prostituée en Allemagne : « Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée : tu n’es rien du tout, je paie. On en prend plein la gueule : je me sers de toi comme d’une bassine ; pour me vider. »

Le paiement, cette « ruse de la domination », selon le mot de l’anthropologue Françoise Héritier… Autre illustration de cette asymétrie fondamentale entre un désir masculin souverain et un désir féminin escamoté : Bouamama et Legardinier se livrent dans leur livre à une critique acerbe du film de Jean-Pierre Sinapi Nationale 7, qui, en 2000, mettait en scène un handicapé, René (Olivier Gourmet), réclamant haut et fort qu’on lui « fournisse » une prostituée : « Pour handicapé qu’il soit, il est homme, René. La prostituée ? Elle est femme. Son propre plaisir, son propre désir ? On lui donne de l’argent, elle ne va pas faire la difficile. En plus, elle aura une vraie satisfaction féminine : celle d’avoir fait une bonne action. (…) Pendant ce temps, dans le réel, les femmes handicapées paient au prix fort leur propre exploitation sexuelle, dans les institutions et ailleurs. Reléguées, dans l’indifférence générale, du côté des abusées. »


Christine Delphy :

le « retour vengeur

d’un érotisme patriarcal »


Dans un reportage de Libération (23 juin 2006) sur des prostituées brésiliennes qui ont lancé leur propre ligne de vêtements et organisé un défilé de mode, Jane, 31 ans, clamait : « Je suis prostituée parce que j’aime ça. Je n’ai pas besoin d’argent. » Bon, d’accord ; mais, si réellement elle se prostitue parce qu’elle aime ça, et si réellement elle n’a pas besoin d’argent, alors pourquoi ses clients ne sont-ils pas simplement ses amants ? Pourquoi les fait-elle payer ? Les tenants du réglementarisme font vibrer la corde sensible en nous peignant le tableau poignant – et certes bien réel – de putes au grand cœur victimes d’un injuste mépris social, mais il semblerait qu’il y ait encore plus difficile à assumer que le « stigmate de pute » : le « stigmate de salope ». N’est-ce pas plutôt le second qu’il vaudrait la peine de retourner et de revendiquer fièrement ? Cela présenterait l’avantage de ne pas avoir de conséquences néfastes pour la cause des femmes ; ce qui, on va le voir, est très loin d’être le cas avec le premier.

Non seulement il semble passé de mode, aujourd’hui, de contester l’asservissement qu’implique la relation tarifée, mais la prostituée, comme l’actrice de films X, est de plus en plus présentée à l’ensemble des femmes comme le modèle ultime en matière de séduction et d’émancipation sexuelle. On est là en plein dans ce « retour vengeur d’un érotisme patriarcal » que diagnostiquait Christine Delphy dans une intervention en 2004, et dont Libération est en France un vecteur privilégié. Dans les milieux branchés londoniens, par exemple, le clip des White Stripes avec Kate Moss, réalisé par Sofia Coppola, « I just don’t know what to do with myself », a lancé la mode de la lap dance (danse à la barre verticale), issue des bars à strip-tease ; un magazine féminin français (devinez lequel) en faisait la promotion auprès de ses ouailles, les encourageant à prendre des cours. « La banalisation de la pornographie, écrit Yolande Geadah, conduit à la “prostitution de la sexualité”, à travers laquelle la sexualité est pour ainsi dire confisquée par l’industrie du sexe, qui réussit à imposer partout sa culture pornographique. De marginale qu’elle était, la prostitution devient ainsi la nouvelle norme sexuelle, encouragée et mise en valeur très activement par l’industrie du sexe. »


Quant aux prostituées brésiliennes rencontrées par Libération, elles se réjouissaient de ce que, grâce à leur initiative, « les tabous tombent », et « les filles qui ne sont pas du métier se rallient à l’idée qu’au fond, chaque femme est une pute ». En effet : « toutes des putes », voilà un « tabou » millénaire qu’il était urgent de faire tomber… Les femmes, prostituées ou non, qui y adhèrent, semblent ne pas voir que la jubilation procurée par ce genre de proclamation tient plus au défoulement misogyne qu’elle autorise qu’à une réelle portée subversive. Yolande Geadah pointe également le progressisme très illusoire du slogan – « nous sommes toutes des putes » – lancé par les féministes solidaires du mouvement des prostituées de Lyon dans les années soixante-dix : « A mon avis, ce slogan, qui se veut provocant et affirmatif, ne fait que renforcer l’idée que toutes les femmes sont des putains et que la sexualité féminine serait toujours intéressée. Niant le plaisir sexuel féminin, qui est rarement lié à la prostitution, il constitue aussi un net recul par rapport aux luttes féministes visant à l’inclusion des femmes à tous les niveaux économiques et politiques, sans qu’elles soient obligées d’accorder leurs faveurs sexuelles pour assurer leur emploi ou leur promotion. »


« L’idéal serait qu’elles n’aient pas d’âme »

(Un client)

La même Jane, toujours dans le reportage de Libération au Brésil, lançait joyeusement à une psychologue, nommée Daniela, qui s’était jointe au défilé des prostituées par solidarité : « Et toi, t’es pas pute au lit ? » Eh bien, non. Il y a tout à parier que la Daniela en question n’est pas pute au lit. Salope, peut-être, c’est tout le mal qu’on lui souhaite, mais sûrement pas pute. Tout simplement parce qu’elle ne se fait pas payer, et parce que ce lit, elle a davantage de chances qu’une pute de le partager avec un homme qui se soucie un minimum de ses désirs et de son plaisir. Et, par pitié, qu’on n’entonne pas l’éternelle rengaine – lancée en son temps par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe – de l’équivalence entre mariage ou vie de couple et prostitution : « Les rapports sexuels dans le mariage ne sont qu’un élément de la vie à deux, important certes, mais qui s’inscrit dans une relation humaine complète et non pas morcelée, comme c’est le cas dans la prostitution », objecte Yolande Geadah.

On peut d’ailleurs présumer que, si mariage et prostitution étaient équivalents, certains hommes mariés ne manifesteraient pas un tel intérêt pour la seconde, qui, répètent-ils à satiété, leur offre prostitution2justement tous les avantages d’une sexualité « sans engagement ». Or, d’après l’enquête sociologique menée par Saïd Bouamama, ils représentent les deux tiers des clients de la prostitution en France, contre seulement un tiers de célibataires, ce qui met à mal le chromo du client timide, esseulé et pas très gâté par la nature qui en est réduit à la prostitution pour connaître un semblant, même misérable, de vie sexuelle. Dans un témoignage recueilli par Prostitution et société, la revue du Mouvement du Nid, Paule, prostituée à domicile, lançait : « Dans les bars, je voyais 95% d’hommes mariés. Quand je pense que les femmes mariées disent qu’il faut des prostituées pour les hommes seuls et les handicapés ! Ce sont des clichés à abattre. Au fond, elles savent très bien que c’est leurs maris qui viennent. »


La prostitution peut aussi être un substitut aux relations gratuites, vécues comme un emmerdement, puisqu’elles impliquent de prendre en compte l’existence de l’autre : « L’idéal serait qu’elles [les prostituées] n’aient pas d’âme, quoi, si on veut, confie un client rencontré par Saïd Bouamama. Attention, ce que je veux dire, c’est que ce soit des poupées avec une mécanique extrêmement sophistiquée comme on voyait dans les films américains. » « Tout le monde a des envies : hommes et femmes. Sauf qu’un mec il a pas de temps à perdre en palabres avec des bouffonnes », nous apprend quant à lui un participant à un forum de France 3 (qui se sent obligé de spécifier qu’il n’est « pas misogyne », « enfin pas foncièrement pour être plus précis » : ah ! d’accord…).

« La morale puritaine bourgeoise,

inspirée du christianisme,

interdit les relations sexuelles libres pour les femmes,

mais tolère ou encourage la prostitution »

(Yolande Geadah)


La confusion entre libération sexuelle et subordination de le sexualité féminine atteint aujourd’hui son comble ; ce qui explique par exemple que, sur ce même forum de France 3, on discute sans vergogne de la frigidité supposée de Clémentine Autain, qui a défendu des positions abolitionnistes au cours d’une émission, quand on ne brame pas au « retour de l’ordre moral ». Il est tristement ironique de voir les défenseurs du système prostitutionnel accuser les féministes abolitionnistes de puritanisme, alors qu’eux-mêmes cautionnent l’aliénation et la négation du désir féminin. Séduits par une aura trompeuse de soufre et de scandale, ils oublient que moralistes et hommes d’Eglise ont souvent été de fervents partisans de la prostitution : « La morale puritaine bourgeoise, inspirée du christianisme, selon laquelle l’idéal féminin réside dans la virginité ou la maternité, interdit les relations sexuelles libres pour les femmes, mais tolère ou encourage la prostitution pour assouvir les besoins sexuels des hommes célibataires tout en préservant la chasteté des jeunes filles de bonne famille », rappelle Yolande Geadah.

Cette division entre les femmes honnêtes et les autres n’a rien perdu de son actualité. Aujourd’hui encore, si certains clients de prostituées se plaignent de ne pas pouvoir demander certaines pratiques à leur compagne, la réalité s’avère plus complexe : « Il faudrait plutôt voir derrière cette plainte l’incapacité de certains hommes d’admettre que leur femme puisse réaliser certains actes. C’est bien connu, il y a des choses qu’on ne demande pas à la mère de ses enfants », commentent Saïd Bouamama et Claudine Legardinier. Ainsi, « la prostitution sert de masque posé sur les vrais besoins des hommes et plus encore sur ceux de leurs compagnes », et sur le manque de dialogue au sein des couples. Un épisode de la série Desperate Housewives illustre bien cette demande contradictoire de certains hommes : comme son mari Rex, lors d’une séance chez le conseiller conjugal, s’est dit insatisfait de leur vie sexuelle, Bree, de retour à la maison, le presse de lui dire ce dont il aurait vraiment envie. Il lui coupe aussitôt la parole : « Tais-toi, tu parles comme une pute. » (A la décharge du malheureux Rex, quand enfin il consentira à lui révéler ses penchants sado-maso, Bree sera atterrée : « Et que voudrais-tu que je te dise ? “Mon cher mari adore se mettre un anneau en métal aux tétons, youpi” ?… »)


Certes, on a pu voir un jour, dans Marie-Claire (avril 2005), un reportage sur des couples qui « attendent que les enfants soient couchés pour sortir menottes et martinet ». Mais il n’en reste pas moins que la grande majorité doit lutter en permanence contre un phénomène que décrit très bien Rosa Montero dans son roman La Fille du Cannibale. Son héroïne, en fouillant dans les affaires de son mari qui a été enlevé, découvre un téléphone portable dont elle ignorait l’existence, et sur lequel sont enregistrés des numéros érotiques. Elle en appelle quelques-uns, pour voir. Elle est sidérée : « Et par-dessus le marché des jeux sadiques ! A cette époque, je savais fort bien que nous, les êtres humains, sommes comme des icebergs, et que nous ne montrons à l’extérieur qu’une infime partie de notre volume : nous cachons tous, nous mentons tous, nous avons tous un petit secret inavouable. Avec la coexistence, cependant, l’image de l’autre devient en général de plus en plus plane, comme si l’iceberg fondait dans la chaude mer de la routine. Et nous finissons souvent par faire de notre conjoint un simple gribouillage à deux dimensions, une décalcomanie de personne, une image si répétitive et si étroite qu’elle devient, à force, terriblement ennuyeuse. C’est l’une des multiples façons de finir pour un couple : les deux se regardent et chacun ne voit en face de soi qu’une petite tête plate, comme un timbre. »

« On peut se demander

s’il y a vraiment du sexuel

dans la prostitution »

(Saïd Bouamama et Claudine Legardinier)

Problème épineux, certes, mais dont il n’est pas normal que les prostituées fassent les frais. Croire qu’elles peuvent le résoudre relève d’ailleurs de l’illusion : « Pour eux [les clients], la femme prostituée, c’est une bombe sexuelle, avec beaucoup d’expérience ; c’est leur fantasme ; ils croient qu’ils peuvent faire ce qu’ils voient dans les films porno. Ils ne se rendent pas compte qu’on est humaines ; des femmes comme les autres, comme celles qu’ils ont à la maison », dit Monika, citée par Bouamama et Legardinier. Paule, qui exerce chez elle, tamise les lumières comme dans un bar : les clients se croient dans une ambiance intime et sexy, alors que, dit-elle, « c’est surtout pour ne pas les voir, pour ne pas voir leur regard »…


Pas plus que de puritanisme, on ne peut accuser les féministes abolitionnistes de cautionner la répression dont sont victimes les prostituées : au contraire, elles réclament des poursuites à l’encontre des proxénètes et éventuellement des clients, mais certainement pas des prostituées. En France, elles dénoncent avec la même virulence que les réglementaristes la loi sur la Sécurité intérieure, ou loi Sarkozy, votée en 2003, qui fait vivre un enfer aux personnes prostituées en créant le délit de « racolage passif ». L’abolitionnisme féministe bien compris, on en trouve la meilleure illustration dans la loi votée en 1999 en Suède – et approuvée, selon un sondage, par 80% de la population -, qui sanctionne toutes les formes de proxénétisme, ainsi que l’achat de services sexuels, mais n’inquiète pas les prostituées. Cette loi, note Yolande Geadah, qui la met en rapport avec le fait que ce pays soit le seul à être allé « jusqu’au bout de la révolution sexuelle des années soixante », améliore de fait les conditions d’exercice des prostituées, qui peuvent ainsi porter plainte pour violences ou pour viol sans crainte d’être arrêtées. D’après le Lobby européen des femmes, la prostitution de rue aurait diminué de 70 à 80%, le recrutement aurait cessé, et rien n’indique que la prostitution cachée ait augmenté.


L’accusation de puritanisme est d’autant plus inepte que, une fois dissipé le nuage de fantasmes entourant la prostitution, certains chercheurs en viennent à conclure que le sexe, paradoxalement, n’y joue qu’un rôle secondaire. C’est au point, écrivent Bouamama et Legardinier, qu’on peut se demander « s’il y a vraiment du sexuel » dans cette affaire. Son attrait, disent-ils, tient à la « mise à disposition » et au « rapport de domination » davantage qu’au plaisir sexuel à proprement parler – les groupes dominés, femmes et minorités ethniques, sont d’ailleurs surreprésentés parmi les personnes prostituées, et la prostitution est le lieu privilégié à la fois du sexisme et du racisme. De nombreux clients décrivent leur délectation à tourner sans fin en voiture en passant en revue les prostitué-e-s qui tapinent, sans forcément passer à l’acte ; ce qui invalide quelque peu, d’ailleurs, l’idée d’une « pulsion irrépressible », physiologique, nécessitant une satisfaction urgente, qui rendrait la prostitution inévitable. Les auteurs définissent la prostitution comme un « laissez-passer pour la violence » : la violence ne serait donc pas liée aux seules conditions d’exercice de la prostitution, qu’il suffirait d’améliorer, mais bien à son principe même.

« Tout ce qui relève

du fonctionnement discriminatoire

de la société

est amplifié par cette industrie »

(Richard Poulin)


De surcroît, les clients rencontrés par Bouamama s’avouent déçus par le plaisir sexuel faible ou nul que leur apporte une passe, et en rejettent la faute sur la prostituée, accusée de ne pas mettre assez de cœur à l’ouvrage : « La plupart de ces hommes sont insatisfaits alors même qu’ils reçoivent ce qu’ils ont acheté. » S’ils éprouvent une satisfaction, c’est celle de se sentir « soulagés » ou « rassurés » (ces deux mots, dit le sociologue, reviennent sans cesse) parce qu’ils ont prouvé leur conformité à un certain modèle de normalité masculine. Un modèle qui porte bien sûr une forte charge de souffrance et d’humiliation potentielle : certains disent ne pas oser redescendre trop vite de peur que leurs copains se moquent d’eux, ou redoutent que la prostituée ne vende la mèche de leur piètre « performance » à un de leurs camarades. Leur réflexion amène les auteurs à conclure à une absence persistante de réelle mixité dans la socialisation des garçons et des filles – et pas seulement dans les banlieues chaudes, loin de là ! Un mal auquel la prostitution est censée remédier, mais qu’elle ne fait qu’aggraver.


Il suffit de se plonger un tant soit peu dans la littérature existant sur le sujet pour mesurer l’extraordinaire déficit de pensée qui entoure la prostitution, y compris chez des gens qui, d’habitude, s’efforcent de se forger une opinion critique sur tous les sujets imaginables ; pour mesurer la force des idées reçues qui l’entourent, et dont on était soi-même imprégné jusque-là ; la force, aussi, du lobby réglementariste, dont on avait intégré, au moins partiellement, le discours a priori séduisant, sans vraiment l’analyser, ni envisager toutes ses implications. Le déficit de réflexion est particulièrement frappant chez les antilibéraux, toujours prompts à dénoncer la « marchandisation » et à refuser la résignation avec force rodomontades, mais qui, quand il s’agit du corps des femmes, se montrent soudain remarquablement réticents et fatalistes, et répliquent par une litanie de lieux communs, à commencer par le refrain du « plus vieux métier du monde », qui suscite immédiatement dans les esprits l’image de la femme de Cro-Magnon prenant des poses aguicheuses sur le seuil de sa caverne de passe, harnachée de ses jarretelles en boyau d’aurochs.

prostitution3Et pourtant… Il faut être aveugle pour ne pas voir dans le spectaculaire essor actuel de la prostitution à l’échelle mondiale, et dans sa légitimation croissante, un pur cas d’école du libéralisme triomphant. Dans bien des pays du Sud, il existe un lien direct entre les politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI et la Banque mondiale et le développement de la prostitution, encouragé par les autorités pour faire rentrer des devises étrangères, soit par l’émigration de la « main d’œuvre » féminine, soit par le développement du tourisme sexuel. Le sociologue canadien Richard Poulin, dans La mondialisation des industries du sexe, énumère tous les aspects de la mondialisation qui profitent à la prostitution : « accélération de l’innovation technologique, notamment dans les communications, facilitation des transports de marchandises et d’humains, facteur particulier dans l’essor du tourisme de masse, déréglementation des marchés, programmes d’ajustement structurel, financiarisation de l’économie [certains bordels sont d’ailleurs cotés en Bourse] et sa criminalisation – cette criminalisation concerne 15% du commerce mondial ». Il observe aussi que le mouvement des « marchandises » sexuelles va systématiquement, que ce soit à l’échelle régionale ou mondiale, des zones à faible concentration de capital vers les zones à plus forte concentration : environ deux cents mille Bangladaises sont prostituées au Pakistan, vingt à trente mille prostituées de Thaïlande sont d’origine birmane… Il note que « tout ce qui relève du fonctionnement discriminatoire de la société est amplifié par cette industrie » : les victimes en sont dans leur écrasante majorité des femmes et des enfants, issus « de couches sociales défavorisées, aux revenus précaires et limités, de minorités ethniques, de groupes indigènes, de réfugiés, d’immigrants clandestins, du tiers-monde, des pays déstructurés par leur transition vers l’économie capitaliste »…

En France, 92% des prostituées

« souhaiteraient ardemment » quitter ce milieu.

Comment se fait-il, alors,

que les 8% restantes

squattent seules les médias ?

Ces constats, surtout si on leur ajoute la mention de l’âge moyen d’entrée dans la prostitution – 13 ans aux Etats-Unis, 14 au Canada… -, suffisent déjà à relativiser l’argument des idéologues et des groupes de pression réglementaristes selon lequel la prostitution relèverait d’un « libre choix ». La mystification éhontée à laquelle ils se livrent consiste à présenter leur discours comme étant le seul à émaner des personnes prostituées elles-mêmes – une tribune d’Elisabeth Badinter dans Le Monde (31 juillet 2002) s’intitulait ainsi « Redonnons la parole aux prostituées ». Le 17 mai dernier, à Paris, Les Putes, un groupuscule récemment créé – et majoritairement masculin -, a occupé la Maison des femmes, dont les militantes avaient eu le tort de relayer la campagne contre la prostitution à l’occasion de la Coupe du monde de football en Allemagne : « Nous sommes pourtant les premières concernées sur le sujet. Nous venons donc auprès de ces femmes qui parlent sans arrêt à notre place », disait leur communiqué. Le « zap », qui est la marque de fabrique d’Act Up, est donc utilisé, non plus contre une multinationale pharmaceutique, mais contre une organisation féministe avec laquelle on n’est pas d’accord : un moyen aussi expéditif que détestable d’imposer son point de vue. (Il est vrai que le collectif semble coutumier de ce haut niveau de débat, puisque, sur son site, il use de l’argument de prédilection des beaufs misogynes en présumant que la militante abolitionniste Marie-Victoire Louis« ne doit pas jouir souvent » parce qu’elle ne parle pas de plaisir quand elle parle de prostitution…)

Comme si les organisations abolitionnistes ne comptaient pas elles aussi des militantes qui sont les « premières concernées », et qui se définissent comme des « rescapées » ou des « survivantes »prostitution6 de la prostitution – le terme n’est pas trop fort : Yolande Geadah mentionne un rapport canadien de 1985 faisant état d’un taux de mortalité 40 fois supérieur à la moyenne chez les prostituées. Jean-Claude Poirson, dans son documentaire Elles rêvaient d’un autre monde, cite quant à lui un chiffre selon lequel, en France, 92% des prostituées « souhaiteraient ardemment » quitter ce milieu. Comment se fait-il, alors, que les 8% restantes squattent seules les médias, laissant dans l’ombre cette immense majorité silencieuse, et alimentant ce que Geadah appelle le « mythe de la prostituée heureuse » ?

Il ne faut pourtant pas aller chercher bien loin pour entendre un tout autre son de cloche. Ainsi le témoignage de Sylviane (Prostitution et société, avril-juin 2005) : « Je me suis essayée toute seule dans la rue, et là, j’ai rencontré des travailleurs de rue, gars et filles. Vous savez, ceux-là qui se fendent la gueule pour défendre les droits des prostituées contre la maudite société mais qui ne lèvent pas le petit doigt eux-mêmes pour les aider. Ils m’ont offert des services, ha ! ha ! ha ! encore des services, des seringues propres et des capotes pour que je n’attrape pas le sida et l’hépatite C ou A, je ne sais plus. Ils ne m’ont jamais demandé si je voulais m’en sortir, ils ne font que de l’accompagnement, qu’ils ont dit, ils ne sont pas des moralistes, eux. Ils m’ont dit que je pouvais leur parler parce qu’ils ne jugeaient pas. C’est bien ça le problème, tout le monde dit qu’il ne juge pas ou accuse les autres de trop juger et, en réalité, il n’y a pas grand monde qui se sert de son jugement. Ça donne les folies que j’ai lues, que la prostitution est presque un service social, les femmes ont bien le droit de donner du sexe aux hommes et les hommes d’en avoir, c’est un choix individuel, la sexualité est taboue, c’est une libération de se prostituer. Mon œil. Vraiment y en a qui dérapent. Dites-moi d’abord pourquoi vous ne le faites pas vous-mêmes si c’est si beau que ça de se prostituer. » Un exemple affligeant de « victimisation », n’est-ce pas ?

Les réglementaristes acquiescent,

sciemment ou non,

au célèbre adage thatchérien :

« Je ne connais pas de société,

je ne connais que des individus »


« La prostitution prétendument “libre” relève du libéralisme et non de la liberté », avertit Richard Poulin, tandis que Bouamama et Legardinier ironisent : « C’est l’avènement du fameux renard libre dans le poulailler libre. » Ils mettent en garde contre le fait que le sexe marchand, devenu, dans l’économie libérale, un simple secteur de l’industrie des loisirs, « rend invisible tout rapport de force, toute dimension d’exploitation et de violence ». Yolande Geadah, elle, qualifie l’approche réglementariste de « post-moderne », car elle fragmente la vision en ne prenant en compte que « les perspectives individuelles ou celles d’une multitude de groupes sociaux poursuivant leurs intérêts propres, sans égard à l’ensemble » ; elle occulte « les liens et les relations existant entre divers aspects de la réalité ». En somme, les réglementaristes acquiescent, sciemment ou non, au célèbre adage thatchérien : « Je ne connais pas de société, je ne connais que des individus. »

prostitution4Une chronique économique particulièrement nauséeuse de Libération (20 mars 2006), intitulée « Prostituées : régulariser le marché », et signée de Pierre-Yves Geoffard, chercheur au CNRS, illustrait jusqu’à la caricature cette tendance. Notre économiste, qui rendait hommage au passage au collectif Les Putes, y invitait la gauche à reconnaître que, « dès lors qu’il existe une demande pour des relations sexuelles, une offre de services cherche à satisfaire cette demande ». (Pour la pédophilie et les snuff movies aussi, il existe une demande. Mais ne soyons pas moralisateurs…) Ayant relevé que, du fait que « les prostituées exigent légitimement une compensation monétaire lorsqu’un client souhaite ne pas utiliser de préservatif », « le prix demandé pour une passe sans protection est de 23% plus élevé qu’avec », et de « 46% lorsque la travailleuse est particulièrement attirante », il suggérait que la loi « reconnaisse le droit de propriété sur les fruits de l’usage de son propre corps ». Cela – croit-il – mettrait les prostituées, pardon, les « travailleuses du sexe », en position de force pour négocier la « prime de risque » la plus élevée possible.

Magnifique « liberté » que celle d’obtenir un royal billet supplémentaire pour jouer à la roulette russe en prenant le risque de contaminer et de se faire contaminer ! On ne saurait imaginer une meilleure illustration de la mentalité glaçante propagée par le fléau du jargon économique. Dans le domaine sexuel, la broyeuse d’humanité libérale, idéalement couverte par l’héritage dévoyé desprostitution5 années soixante, a la garantie de pouvoir exercer ses ravages sans rencontrer de véritable résistance.

Un autre argument réglementariste auquel la gauche et l’extrême gauche sont particulièrement sensibles – et qu’il m’est aussi arrivé de prendre en compte – consiste à faire valoir que la prostitution peut être jugée préférable à un « emploi de merde payé des miettes ». Les témoignages recueillis dans Elles avaient rêvé d’un autre monde montrent pourtant qu’il est bien illusoire. Les sommes gagnées peuvent être importantes, mais le train de vie à la fois flambeur et désespéré qu’implique la prostitution les fait s’évaporer aussi vite qu’elles ont été acquises. Sans compter que les « carrières » sont généralement courtes… « On parle d’“argent facile”, mais ce n’est pas de l’argent facile du tout. C’est de l’argent qui détruit », constatait l’une des anciennes prostituées qui témoignaient dans le film. Une part importante peut être engloutie dans les substances qui aident à « tenir » : la prostituée strasbourgeoise de 24 ans également interviewée dans le film estimait à 200 euros par jour ses dépenses en héroïne. Une autre, arrivée à la soixantaine malade et sans un sou, disait avoir gagné jusqu’à 90 000 francs par mois au temps de sa splendeur, mais avoir tout dépensé pour aider sa famille. Sur les profits faramineux, directs et indirects, dégagés aujourd’hui par la prostitution – au point qu’elle est le pilier de certaines économies nationales -, les prostituées elles-mêmes touchent de toute façon une part dérisoire, voire nulle.

« Vous pouvez parler de techniques de vente.

Vous devez vous vendre

et peu importe qu’il s’agisse

de votre propre corps ou d’aspirateurs »

(Elene Vis, fondatrice de l’Ecole du sexe, Amsterdam)


A défaut de présenter la prostitution comme un métier plus facile qu’un autre, on s’efforce au moins de le faire admettre comme « un métier comme un autre », en arguant que, de toute façon, tout travail est une forme de prostitution (argument emprunté à Marx, qui, remarque Yolande Geadah, l’utilisait pour critiquer le salariat, et non pour justifier la prostitution !). « Dans n’importe quel travail, votre employeur peut vous traiter comme un esclave. Pourquoi peut-on vendre son temps de travail, mais pas son corps ? » interroge ainsi Marcela Iacub (Elle, 12 juin 2006). Eh bien, peut-être parce que travailler avec son sexe, ce n’est pas exactement comme travailler avec ses bras ou son cerveau. Peut-être parce que le sexe est un lieu d’intimité. C’est l’un des présupposés les plus puissants du discours réglementariste : le refus de reconnaître aux individus le droit à une intimité inviolable ; l’obligation à laquelle on les soumet d’entretenir un rapport détaché à leur propre corps, sous peine d’être accusés de frilosité, de sentimentalisme ou de puritanisme.


On a déjà eu l’occasion de parler ici de ce rapport d’extériorité au corps, profondément ancré dans la culture occidentale, qui se révèle par exemple dans une publicité pour du vernis à ongles – « prostitution7moi, je ne sors jamais sans mes pieds » – ou dans le recours à la chirurgie esthétique – « laissez-moi vous offrir des seins », disait le dragueur californien à l’héroïne new-yorkaise de Sex and the city. Aux Pays-Bas, pays où la prostitution est justement « un métier comme un autre », une « école du sexe » assure les besoins en formation professionnelle ; sa fondatrice, Elene Vis – citée dans Les clients de la prostitution -, déclare à ses élèves : « Vous pouvez parler de techniques de vente. Vous devez vous vendre et peu importe qu’il s’agisse de votre propre corps ou d’aspirateurs. Le principe est exactement le même. » (La femme, l’aspirateur : une même fonction hygiénique ?…) Un « travailleur du sexe » ne vend pas son corps, il vend des « services sexuels », nous répète-t-on à l’envi. Ah. Et, exception faite du dominateur ou de la dominatrice, dont l’implication physique peut être moindre, avec quoi rend-il ces services, si ce n’est avec son corps ? Il ne « vend » pas son corps, il le « loue », entend-on aussi, comme si, là encore, il s’agissait d’un objet extérieur à lui. Sauf que la différence est mince : « Le corps n’est pas une marchandise et il conserve des traces, rappelle la militante abolitionniste Malka Marcovich. Des pénétrations à répétition, sans désir, même avec vaseline, ne laissent pas indemne. » (Elle, 12 juin 2006.) L’expression « travailleur du sexe » est d’ailleurs à elle seule révélatrice de cette dissociation purement fantasmatique. La militante abolitionniste Janice Raymond cite une jeune fille qui cassait en ces termes l’illusion aseptisée véhiculée par ce jargon : « Au McDonald, vous n’êtes pas la viande ; dans la prostitution, c’est vous qui êtes la viande. »

Refuser de reconnaître le sexe

comme un espace d’intimité inviolable,

c’est interdire aux femmes

de choisir leur partenaire


Richard Poulin, lui, fait remarquer que ces « marchandises » en lesquelles on transforme les personnes prostituées ne sont pas seulement mises sur le marché : comme toute marchandise, elles doivent d’abord être produites. C’est le sens des sinistres camps de « dressage » dans lesquels les victimes de la traite sont d’abord brisées physiquement et psychologiquement par les coups et les viols répétés. Mais le conditionnement peut aussi se faire de manière plus sournoise : Judith Trinquart, médecin généraliste et de santé publique, évalue à 80 ou 95%, chez les personnes prostituées en France, la proportion de victimes d’abus sexuels dans l’enfance. Pour survivre à la souffrance, elles ont dû développer un état de « dissociation émotionnelle », un rapport d’extériorité à leur propre corps, qui leur « permet » ensuite de supporter la prostitution. Ce que la société érige en norme et même en idéal, c’est donc un traumatisme…

Le mouvement féministe a longtemps lutté pour que les femmes aient le droit de coucher avec un homme sans avoir forcément l’intention de l’épouser et de lui faire dix enfants. Il se pourrait cependant que la menace principale, aujourd’hui, ne soit plus celle-là, mais cette désincarnation obligée de la sexualité pour le plus grand profit du libéralisme, à la fois en tant que système économique et en tant que vision – ou non-vision – du monde. Le fait que les groupes d’inspiration religieuse soient très actifs, pour le moment, parmi ceux qui s’insurgent contre ce phénomène, et qu’ils le fassent d’une manière effectivement assez crispante, sert de repoussoir, et dissuade bien des féministes de s’y intéresser. Ce qui pourrait bien être une lourde erreur de leur part.

Car refuser de reconnaître le sexe comme un espace d’intimité inviolable, c’est, plus ou moins sournoisement, leur interdire de choisir leur partenaire, en les accusant, dans le cas contraire, d’être « coincées » – « ne fais pas ta coincée », avait lancé son premier client à Naïma, entraîneuse dans un bar, quand elle avait commencé par lui refuser la fellation qu’il réclamait (Prostitution et société, janvier-mars 2005). Il y a une cohérence dans tout cela : Marcela Iacub et Patrice Maniglier estiment par exemple que les victimes de harcèlement sexuel n’ont qu’à s’estimer heureuses qu’on leur fasse l’honneur de les désirer (voir, sur ce site, « La femme est une personne », 18 octobre 2005). Dans sa chronique de Libération (6 avril 2004), Iacub déplore que le viol soit « plus puni que le meurtre » (affirmation par ailleurs totalement hasardeuse : d’après les Chiennes de garde, seuls 2% des viols aboutissent à une condamnation aux assises, alors que 50% des homicides sont punis). Elle cosigne avec le démographe Hervé Le Bras un article dans Les Temps modernes (printemps 2003) dans lequel ils estiment que « ces pratiques politiques et juridiques [la répression du harcèlement sexuel et du viol] risquent de créer les troubles mêmes qu’elles sont censées prévenir ». Autrement dit, si les victimes souffrent, c’est parce que la loi les incite à la pleurnicherie. Puritanisme et sentimentalisme que tout cela !

Le réglementarisme est très loin

de ne faire qu’entériner

une situation préexistante


A ce sujet, il n’est pas inintéressant de relever que c’est justement quand, dans la foulée de la libération sexuelle, il fut question, en 1971, de tolérer le viol, ou de ne le sanctionner que par une amende, que les féministes suédoises vécurent leur prise de conscience majeure. Elles se rendirent alors compte, raconte Maria-Pia Boëthius, que « la libération sexuelle tant vantée s’avérait être une libération aux conditions des hommes ». Les manifestations qu’elles organisèrent contre ce projet lancèrent un grand débat national qui devait changer radicalement la perception dominante de ces questions. Entre 1977 et 1981, une commission travailla à un rapport de 700 pages défini par Bouamama et Legardinier comme une « monumentale liquidation de tous les mythes qui entourent la prostitution ».

L’autre grande arnaque du discours réglementariste, c’est de faire croire qu’il serait nécessaire de faire de la prostitution « un métier comme un autre » pour garantir la sécurité des personnes prostituées. Or la loi suédoise montre, comme on l’a vu, que l’abolitionnisme, quand il n’est pas dévoyé, peut très bien remplir ce rôle. Il est même sans doute le seul à pouvoir le remplir. (Comme la démocratie, l’abolitionnisme est peut-être bien « le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ».) Car le réglementarisme est très loin de ne faire qu’entériner une situation préexistante, contrairement à ce que l’on croit en général (et comme je le croyais moi-même quand j’ai demandé, ici même, pourquoi on ne pouvait pas être « à la fois abolitionniste et réglementariste », ce qui était évidemment une énorme ânerie). Une foule de rapports, sur lesquels les réglementaristes français se montrent étonnamment discrets, attestent que la prostitution, légale, mais surtout non déclarée, a explosé dans tous les pays qui ont choisi la légalisation. Dans l’Etat de Victoria, en Australie, le nombre de bordels a plus que doublé au cours de la décennie qui a suivi ; le nombre de bordels illégaux, lui, a triplé ; et le nombre d’enfants prostitués est le plus élevé du pays. Une étude menée à Melbourne en 1998 indiquait que, dans les bordels légaux, 40% des clients obtenaient des rapports sans préservatif : au temps pour l’amélioration des conditions sanitaires… (En France, les nostalgiques des maisons closes oublient d’ailleurs un peu vite que, si on les a fermées en 1946, ce n’était pas pour rien.)


Alors que l’un des buts officiellement visés par la légalisation est de soustraire l’industrie du sexe à l’emprise du crime organisé, celui-ci la contrôle plus que jamais dans tous les pays concernés, en utilisant des prête-noms, et a même trouvé là un lieu rêvé pour le blanchiment d’argent. En outre, la légalisation transforme en pure hypocrisie la distinction déjà discutable entre prostitution « choisie » et prostitution forcée : interdire le trafic d’êtres humains tout en autorisant la prostitution, cela revient à vouloir interdire la traite tout en autorisant l’esclavage. Surtout quand la très grande majorité des prostituées est d’origine étrangère : « Maintenant, les Néerlandaises sont éduquées et ne veulent plus faire ce travail », déplore le président de l’Organisme néerlandais pour la prostitution en vitrine… Inutile de préciser, enfin, qu’avec la légalisation, les politiques permettant aux prostituées qui le souhaitent de se reconvertir se mettent à manquer singulièrement de conviction – surtout quand la prostitution devient un secteur non négligeable de l’économie nationale. C’est la prostitution qui est respectabilisée ; pas les prostituées, qui ne constatent aucun allègement du stigmate pesant sur elles.

« Présentée comme libertaire,

l’industrie du sexe est en train de légitimer

un retour en arrière phénoménal pour les femmes »

(Bouamama et Legardinier)

Au contraire, même. Toujours dans l’Etat de Victoria, un rapport remis au gouvernement en 1997 indiquait que les violences et les agressions avaient augmenté au lieu de diminuer, les clients se livrant à divers sports tels que l’introduction de téléphones portables dans le vagin ou l’anus. Les auteures du rapport concluaient que « la légalisation, loin de protéger les prostituées, ne fait que légitimer le droit des hommes à abuser sexuellement des femmes ». C’est un autre aspect du problème, et non le moindre : loin de « diminuer le nombre de viols », comme le laisse croire une autre idée reçue inepte, la prostitution constitue, écrivent Bouamama et Legardinier, une « ouverture de droits sur tous les corps féminins ». Une compagnie aérienne allemande desservant les destinations du tourisme sexuel a dû remplacer ses hôtesses de l’air par des stewards, car les passagers masculins les traitaient comme des prostituées. Yolande Geadah montre aussi que la reconnaissance de la prostitution comme un métier provoque une dégradation du statut de toutes les femmes, sapant toute tentative de lutter contre le harcèlement sexuel, par exemple. « Présentée comme libertaire, l’industrie du sexe est en train de légitimer un retour en arrière phénoménal pour les femmes ; un abandon, pour ne pas dire un reniement des politiques progressistes mises en œuvre ces dernières décennies », écrivent Bouamama et Legardinier.


Les arguments des « travailleurs du sexe », « c’est nous les premiers concernés » et « de quel droit prétendez-vous nous interdire de pratiquer le sexe tarifé », sont des arguments réversibles : de quel droit prétendent-ils imposer la légitimation d’un système qui « porte atteinte à l’intégrité physique et mentale de milliers de femmes et d’enfants dans le monde » (Geadah), et qui aurait des conséquences directes sur la condition de l’ensemble des femmes ? Ces conséquences, on en a eu un aperçu il y a un an, quand, en Allemagne, une réforme de l’assurance-chômage a décrété que toute personne de moins de 55 ans sans emploi depuis plus d’un an pourrait se voir couper ses allocations si elle refusait une proposition. Les entrepreneurs du sexe étant des patrons comme les autres, et ayant donc accès au fichier des demandeurs d’emploi, une serveuse de 25 ans a reçu une proposition d’un bordel berlinois. Sa capacité à la refuser ne dépendait que du bon vouloir de son agence pour l’emploi, et ne reposait sur aucune base légale.


Il est également aisé de pointer d’autres implications pour le moins problématiques de la légitimation de la prostitution : « La notion de contrat aura tôt fait de montrer son absurdité, écrivent Bouamama et Legardinier. Faudra-t-il établir un nombre de passes obligatoires ? Comment les exploitants s’y prendront-ils pour n’engager que des jeunes femmes sur des critères d’âge et de beauté face aux lois de non-discrimination ? Qui décidera de l’aptitude des recrues ? Devra-t-on, selon la pratique traditionnelle des proxénètes, “essayer” l’employée ? Y aura-t-il rupture de contrat si une jeune femme refuse un client parce qu’il lui répugne ? Faudra-t-il s’attendre à des plaintes en justice pour refus de vente ? Que fera-t-on des employées atteintes, dès trente ans, par la limite d’âge ? » Yolande Geadah note d’ailleurs que les parlementaires allemands ont retiré de la loi au dernier moment une phrase qualifiant la prostitution de « métier comme un autre », « de peur que la profession n’exige des écoles de formation pour les prostituées »…

Quand des militantes égyptiennes

refusent le statut de victimes

et revendiquent leur « droit à l’excision »…


A la fin de son livre, Geadah propose de décentrer légèrement le point de vue en comparant le débat actuel sur la prostitution avec celui qui a eu lieu ces dernières années en Egypte sur l’excision. Non pas pour poser une équivalence entre prostitution et excision, mais pour mieux montrer les limites du discours pragmatique. Certains Egyptiens, appuyés par un courant religieux conservateur, estimaient en effet que, puisque la criminalisation avait été impuissante à faire cesser cette pratique millénaire, et puisqu’elle existerait probablement toujours, il fallait la légaliser, ce qui permettrait au moins qu’elle soit pratiquée dans de bonnes conditions sanitaires et ne mette pas en danger la vie des fillettes. Ce discours était appuyé par des femmes, éduquées et autonomes, qui clamaient leur attachement à une tradition dont elles disaient avoir elles-mêmes une bonne expérience. Lors d’un atelier de formation dont les animatrices dénonçaient cette pratique comme une violation des droits humains, elles occupèrent la tribune en refusant bruyamment le statut de victimes et en revendiquant leur « droit à l’excision ». (Un « zap », quoi…)

Finalement, l’excision fut légalisée, à condition qu’elle soit pratiquée dans le cadre des services de santé publique. Or, cela aboutit à ce que les médecins, pour qui c’était devenu une opération lucrative, encouragent les parents à la pratiquer au lieu de les en dissuader. L’excision s’en trouva « légitimée et renforcée » au sein de l’opinion. Devant les protestations soulevées, en 1997, elle fut de nouveau interdite. A tout prendre, les groupes qui militent contre cette coutume dans le pays estiment l’interdiction préférable, et concentrent leurs efforts sur l’information et la sensibilisation de la population.


C’est bien là le gros problème du pragmatisme : appelé à la rescousse dans l’espoir qu’il supprimera la violence liée à une situation contestable, il aboutit à amplifier, ainsi qu’à verrouiller cette situation – et, parfois, loin de l’éradiquer, il ne fait que redoubler la violence qui l’entoure. L’autre nom du pragmatisme, c’est la résignation. Or, même si l’espoir qu’une situation change est faible, il est vital qu’il puisse subsister. Il semble bien que la légalisation n’améliore en rien le sort des prostituées, si elle ne le dégrade pas encore davantage, et celui de l’ensemble des femmes avec lui. Mais en outre, comme les clients, comme les autres femmes, elles méritent un horizon sexuel et existentiel moins sordide. Et si, cet horizon, tous ne l’atteignent pas, ils ne méritent pas pour autant qu’on les prive de la consolation de le contempler.

Mona Chollet

Saïd Bouamama et Claudine Legardinier, Les clients de la prostitution, Presses de la Renaissance, Paris, 2006.

Yolande Geadah, La prostitution, un métier comme un autre ?, VLB Editeur, Montréal, 2003.

Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, Paris, 2005.
(Voir aussi Franck Michel, Planète Sexe, Tourismes sexuels, marchandisation et déshumanisation des corps, Homnisphère, Paris, 2006.)

Paola Tabet, La grande arnaque, Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, L’Harmattan, Paris, 2004.