Pour une société sans prostitution

Être abolitionniste, c’est défendre la liberté sexuelle !

par Rhéa Jean, philosophe

sur http://www.pourunesocietesansprostitution.org

* Pour vous, c’est bien parce que les abolitionnistes sont attachés à la liberté sexuelle, dont se revendiquent les réglementaristes, qu’ils s’opposent à la professionnalisation de la prostitution ?

Les réglementaristes reprochent aux abolitionnistes de privilégier une vision « essentialiste » de la sexualité, en clair une idée de ce qui serait « bien » ou « pas bien », plutôt que les choix des individus. Or, pour moi, l’abolitionnisme est loin d’être en contradiction avec les valeurs de droit à l’autonomie, de liberté individuelle et de droit à la vie privée que prétendent défendre les libéraux.
Ce n’est pas au nom d’un ordre social ou d’une définition de la « normalité » sexuelle que la plupart des néoabolitionnistes s’opposent à la prostitution. C’est justement au nom de la liberté de chaque individu de pouvoir vivre sa sexualité selon ses choix et préférences, et non selon la nécessité économique. Les néoabolitionnistes ne cherchent pas à dire qu’une pratique sexuelle est meilleure qu’une autre ; ils pensent plutôt que l’expression des choix personnels n’est pas favorisée lors d’un échange de services sexuels contre de l’argent.

Si les personnes prostituées expriment un « choix », celui-ci n’est pas lié à leur autonomie sexuelle mais plutôt à leurs besoins financiers. Le refus de la prostitution n’a pas pour but de brimer la liberté sexuelle des individus mais bien de mettre en place les conditions sociales qui permettront de ne pas brimer cette liberté. Il s’agit justement de défendre l’autonomie sexuelle des plus pauvres et des personnes les plus vulnérables de nos sociétés.

 * Pour les réglementaristes, la prostitution serait un simple contrat dont la seule exigence serait le consentement des parties. Que répondez-vous ?

Les penseurs libéraux font la promotion d’une société individualiste dans laquelle les personnes sont libres d’explorer leurs préférences sexuelles à condition que les pratiques se déroulent entre adultes consentants. En présentant la prostitution comme un simple contrat entre deux individus, ils échouent, selon moi, à définir l’autonomie sexuelle.

En effet, cette autonomie ne peut exister qu’en l’absence de contraintes économiques. Le point de vue néoabolitionniste considère justement que la prostitution empêche l’expression des préférences sexuelles, notamment des femmes et des plus pauvres.
Il dénonce non seulement le fait que cette industrie repose précisément sur le renoncement de ces personnes à l’autonomie sexuelle mais aussi sur l’exaltation d’une culture qui suppose que les besoins sexuels de certains individus, en l’occurrence masculins, puisse s’imposer à d’autres individus, en l’occurrence majoritairement féminins, en échange d’argent.

 * Les réglementaristes se prétendent « neutres » en matière de sexualité : une neutralité que vous mettez fortement en cause…

La position néoréglementariste, qui se prétend neutre en matière de sexualité, alimente pourtant l’idée que la sexualité, spécialement des hommes, nécessite des soins particuliers, à la demande. Elle semble donc constituer un besoin impératif qui irait au delà de toute éthique sociale et obligerait à tolérer ses dérives, même les plus extrêmes. On ne peut pas parler de neutralité…

 * Les réglementaristes avancent également l’idée que « l’achat de services sexuels » relèverait du droit à la vie privée.

Les néoabolitionnistes, en s’opposant à la prostitution, se voient en effet accusés d’attenter à la vie privée et d’aller à l’encontre de l’idée libérale selon laquelle l’Etat n’a pas à se mêler de ce qui se passe dans la chambre à coucher. D’abord, on peut se demander si cette défense de la protection de la vie privée n’a pas surtout pour but de protéger les hommes de l’interférence de l’Etat.

Ensuite, dans la prostitution, se mêlent à la sexualité – du domaine privé – l’achat et la vente, qui sont du domaine public.
Pour ce qui est de protéger la vie privée, ce sont selon moi les néoabolitionnistes qui défendent le mieux cette valeur. Pour eux, la prostitution fait empiéter la sphère publique du travail sur la sphère privée de la sexualité. Si la sexualité doit rester un domaine privé, ce n’est pas seulement l’Etat qui doit rester hors de la chambre à coucher ; c’est aussi le commerce.

Traiter le sexe comme un objet de commerce aboutirait à réduire l’autonomie sexuelle en mettant en danger presque tous les travailleurs ; ils pourraient, pour garder leur emploi, subir des pressions de la part d’employeurs pour des relations sexuelles contre leur volonté.
Si le sexe devient un travail, pourquoi alors ne pas imposer à une secrétaire d’offrir des services sexuels à des clients ? La barrière séparant le sexe et le commerce a non seulement pour but de garder le milieu du travail en dehors des pressions sexuelles mais aussi de garder les relations sexuelles privées en dehors du commerce.

 * Des réglementaristes usent aussi de l’argument voulant que la sexualité doive être, comme le travail domestique, un « service » rémunéré…

Ils affirment que les femmes fourniraient des services sexuels gratuits à leurs maris et que cela constituerait, comme les tâches domestiques non rémunérées, une forme d’exploitation à l’intérieur du patriarcat. Cette assimilation entre sexualité et travail « invisible » des femmes est erronée et même dangereuse. D’abord, les maris non plus ne sont pas rémunérés pour l’activité sexuelle. Il faut donc qu’il y ait asymétrie dans la conception de la sexualité selon les genres pour que seule l’activité sexuelle de la femme apparaisse comme un « travail ».

Ensuite, il ne faut pas confondre la nature des deux activités : le travail domestique est une activité essentielle au bon fonctionnement de toute société humaine et de chaque individu. Même s’il n’a jamais été reconnu précisément parce que c’étaient des femmes qui l’exécutaient, il n’a pas obligatoirement à être effectué par une femme. La sexualité, en revanche, ne constitue pas une activité détachée de ce qui nous fait en tant que sujets. Comme le dit parfaitement Julia O’Connell Davidson : « si l’absence d’un contact sexuel représentait une menace pour la santé et qu’une personne avait besoin de se voir prescrire les « soins » d’une « travailleuse du sexe » de la même façon qu’une autre a besoin des soins d’un docteur ou d’une infirmière quand elle souffre d’un mal particulier, alors l’apparence physique, l’âge, le sexe et la race du/de la prostitué-e ne seraient pas des critères importants. »

*  Pour vous, la rémunération de l’un ou de l’autre n’a pas les mêmes répercussions sociales…

La rémunération du travail domestique et du soin des enfants – effectués par un homme ou une femme – m’apparaît légitime, même s’il y a un danger d’inciter les femmes à conserver un rôle traditionnel. Il s’agit d’une reconnaissance d’un travail dit « invisible ».

À l’inverse, la rémunération du « service sexuel » renforce l’idée que les femmes peuvent être exclues du monde du travail, ou sous-rémunérées, et que la non réciprocité sexuelle doit demeurer inchangée car elle rapporterait financièrement aux femmes. L’industrie du sexe tire profit de cette asymétrie sexuelle et mine par le fait même l’égalité entre hommes et femmes et le droit, pour tous et toutes, à une sexualité désirée.
En refusant de reconnaître la prostitution comme un travail, les abolitionnistes cherchent à combattre la conception traditionnelle de non réciprocité sexuelle entre hommes et femmes que la reconnaissance de la prostitution viendrait légitimer et renforcer.

P.-S.

Interview issue de Prostitution et Société numéro 156 / janvier – mars 2007.

par Rhéa Jean,  doctorante en philosophie

Sur Sisyphe

« Un discours courant visant à légitimer la prostitution tend à considérer celle-ci comme un droit à la liberté de ses actes et un exemple de la pluralité des conceptions du bien. Mais peut-on analyser la prostitution comme un simple consentement à un contrat établi, comme c’est souvent le cas dans les sociétés libérales, et faire abstraction des rapports de domination symbolique sur lesquels elle se base ? De plus, n’est-il pas dangereux de fermer les yeux sur la dimension affective et spontanée de la sexualité, la rendant si impropre à un « contrat » ?

La notion de consentement est souvent invoquée lorsque l’on aborde le phénomène de la prostitution et que l’on cherche à le défendre. La prostitution serait un phénomène socialement acceptable dans la mesure où, dit-on, les personnes s’y adonnant seraient consentantes. L’on pourrait donc ainsi faire une distinction très nette entre la prostitution dite forcée et la prostitution dite libre. Dans la prostitution dite forcée, la personne ne consentirait pas aux rapports sexuels qu’on lui demande car elle serait sous l’influence d’individus cherchant à la tromper, la menacer et l’exploiter. La prostitution serait dite forcée également dans les cas impliquant des mineurs : on juge alors que le consentement n’est pas valide en raison de l’âge de l’individu. À l’inverse, dans la prostitution dite libre, les rapports sexuels rémunérés se feraient « entre adultes consentants », la personne prostituée s’exécuterait alors de son plein gré et considèrerait ce qu’elle fait comme un travail.

Ces deux conceptions de la prostitution sont commodes pour le philosophe ou le citoyen qui cherche à départager les relations sexuelles non problématiques des relations sexuelles exploitantes en se basant sur la rationalité et la notion de contrat. En effet, la question devient alors : la personne a-t-elle accepté les termes du « contrat sexuel » ou non ? Ou alors : est-elle dans une situation qui la force à accepter un rapport sexuel ou non ? Si ces deux questions peuvent sembler au départ simples, nous croyons pourtant qu’une analyse philosophique de la notion de consentement, des conditions politiques dans lesquelles il s’obtient et de la validité d’un contrat dans le domaine de la sexualité peuvent remettre sérieusement en question la distinction simple que l’on peut faire entre une prostitution libre et une prostitution forcée. « 

(…)


« On pourrait alors leur poser la question suivante : Qu’est-ce qui est le plus brimant au niveau de la sexualité d’un individu ? Est-ce le fait d’être empêché de vivre un acte sexuel désiré ou le fait de se voir imposer un acte sexuel ? Si l’on répond que la personne qui est empêchée de vivre un acte sexuel désiré est davantage brimée que celle qui se voit imposer un acte sexuel, on pourrait alors légitimer le viol. L’on nous dira alors que la personne prostituée, à l’inverse de la personne violée, est consentante. Mais comment procède le consentement dans la prostitution et doit-on y accorder de la valeur ? L’anthropologue Nicole-Claude Mathieu s’est penchée sur cette notion de consentement dans son célèbre article au titre judicieux : « Quand céder n’est pas consentir ». Elle y explique comment les groupes sociaux vivant une domination sont amenés à « consentir » à des actes non voulus. Selon l’auteure, les femmes sont traditionnellement amenées à « consentir » aux demandes des hommes à cause des pressions sociales, de la domination symbolique et de leur situation économique souvent moindre. En fait, l’auteure refuse même cette notion de consentement et parle plutôt de collaboration de la part des femmes à leur propre oppression. Selon elle, le terme « consentement » est un terme évoqué par les hommes (ou les groupes sociaux dominants) pour se déculpabiliser d’un geste oppressant envers les femmes (ou les groupes sociaux dominés) : « Ainsi, avec le terme consentement, d’une part la responsabilité de l’oppresseur est annulée, d’autre part la conscience de l’opprimé(e) est promue au rang de conscience libre. La « bonne » conscience devient le fait de tous. Et pourtant, parler de consentement à la domination rejette de fait, une fois de plus, la culpabilité sur l’opprimé(e) ».

Pour la philosophe Michela Marzano, le recours systématique à la notion de consentement est propre aux sociétés libérales qui ne cherchent pas à donner une définition unique du bien et qui conçoivent les rapports humains, y compris sexuels, comme des contrats. Cette notion de contrat dans le domaine de la sexualité – qui avait déjà, auparavant, été critiquée par Carole Pateman (4) – est dangereuse, car elle permet une manipulation des plus vulnérables. Le terme consentement sert, en effet, à justifier des situations d’exploitation : « Faire du consentement le seul critère capable de départager le légitime et l’illégitime au nom du respect des libertés fondamentales de l’être humain amène à vider de leur sens les droits de l’homme. Après avoir été valorisé comme un moyen de défense contre le pouvoir des plus forts et avoir été considéré comme l’expression de l’autonomie personnelle, le consentement se transforme en un moyen d’oppression servant à justifier des attitudes violentes et possessives qui tirent parti des fragilités et des failles des êtres humains ». (5) Selon la philosophe, on ne peut se contenter simplement de la notion de consentement lorsque l’on aborde des cas de sexualités non réciproques, comme c’est le cas de la prostitution. On ne peut nier le contexte social et politique (patriarcal ou androcentré) qui la maintient, ni la dimension inégalitaire du contrat sexuel entre la personne qui paye et la personne qui est rémunérée, ni sa dimension imprévisible. En effet, lorsque la personne prostituée consent aux demandes de son client, elle ne peut en rien prévoir la façon dont l’exécution du contrat va s’effectuer. Quels gestes seront commis ? Quelles paroles seront émises ? Comment se sentira-t-elle au moment de l’acte ? Quelles émotions seront suscitées ? En fait, la sexualité peut difficilement être conçue comme un contrat à cause de sa dimension affective et, surtout, à cause de son caractère spontané (j’y reviendrai).

Si Marzano et Mathieu rejettent la notion de consentement, ce n’est cependant pas tout à fait le cas de la philosophe Geneviève Fraisse, même si sa position demeure semblable à celle de Marzano concernant la prostitution. En fait, Fraisse, au lieu d’affirmer qu’il n’y a pas de consentement en situation d’exploitation, s’emploie plutôt à démontrer que le terme « consentement » n’est pas aussi positif qu’on le perçoit (y compris chez les féministes qui le rejettent précisément parce qu’il apparaît positif). Le consentement n’est pas un choix, mais bien une réponse à autrui. Cette réponse s’effectue en vertu des alternatives offertes à la personne. Le consentement ne serait pas nécessairement rationnel ou réfléchi et ne serait pas non plus une preuve éminente de la liberté du sujet : il serait dans le flou, quelque part entre la volonté et la soumission. Pour ces raisons, on ne peut le considérer comme un geste politique : «  ?… ? je vois au moins trois raisons de ne pas donner à l’argument du consentement une place publique, un rôle historique. La première tient à la part du corps dans le consentement, ce mélange complexe d’expression physique et de parole. La seconde relève de la possibilité de l’histoire, de la grande histoire humaine, offerte ou non, par cet argument. La troisième renvoie au problème délicat de la frontière dans la pratique sexuelle, dans nos sexualités ». « 

(…)

Source et article complet ici

Interview de RHEA JEAN

par sporenda – mars 2008

sur http://www.isabelle-alonso.com/guerre-contre-les-femmes


Rhéa Jean est doctorante en philosophie à l’Université de Sherbrooke. Son projet de thèse porte sur une défense de l’abolition de la prostitution d’un point de vue philosophique. Elle est également membre de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) depuis sa fondation en 2005, à Montréal.


Q – Qu’est ce que le CLES ? Pourquoi sa création maintenant ?

R – La CLES (Concertation des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle) a été créée en 2005 par des militants provenant principalement d’organismes communautaires et du milieu universitaire. L’idée de cette concertation a émergé à la suite de la participation de certains membres à une recherche portant sur le trafic sexuel des femmes (dirigée par Marie-Andrée Roy et Lyne Kurtzman), à l’Université du Québec à Montréal. Ces membres, dont je faisais partie (avec, également, Michèle Roy, Diane Matte et Yolande Geadah), ont souhaité mettre sur pied un organisme militant faisant un travail de sensibilisation sur la question de l’exploitation sexuelle et particulièrement sur la question de la prostitution. D’autres individus, désireux de militer sur cette question, se sont joints à nous (Martin Dufresne, Céline Dubé et Richard Poulin, entre autres). La CLES propose une approche abolitionniste concernant la question de la prostitution et veut faire contrepoids au discours légitimant l’industrie du sexe (que l’on retrouve, au Québec, au sein de l’organisme Stella, notamment). Nous avons eu l’occasion de nous exprimer publiquement sur cette question lors de consultations publiques du gouvernement fédéral. Il faut savoir qu’au Canada, comme dans plusieurs pays, la légalisation ou la décriminalisation totale de la prostitution est perçue par plusieurs comme la meilleure solution au problème. Montréal est même considérée comme une ville de tourisme sexuel « chic » (par exemple, lors du Grand Prix de Formule 1). De plus, certains groupes de pression demandent la légalisation de bordels en vue des Jeux Olympiques de Vancouver en 2010. La CLES, à l’inverse, propose une approche abolitionniste, en demandant au gouvernement fédéral de reconnaître la prostitution comme une violence sexuelle et de criminaliser les proxénètes et prostitueurs qui profitent de ce système.


Q – Surfant sur la vague néolibérale, le néoréglementarisme a fait des progrés considérables dans l’opinion récemment, progrès reflétés par le succès d’expressions comme ’’travailleuses du sexe’’ par exemple. A votre avis, pourquoi l’acceptation sociale de la prostitution progresse-t’elle aussi rapidement ?

R – Il est dans l’air du temps de considérer la « création de la richesse » comme une vertu et ce, même si la façon dont les profits sont générés est moralement douteuse. Le néolibéralisme a réussi à convaincre une bonne partie de la population qu’un minimum d’intervention étatique était préférable et qu’il valait mieux laisser les individus décider eux-mêmes de ce qui est bon pour eux. C’est dans un tel contexte que la prostitution apparaît pour certains comme une façon comme une autre de gagner de l’argent et ainsi, de se valoriser au sein d’une société qui a fait de l’argent sa nouvelle religion ! L’autre dimension de ce phénomène d’acceptation sociale de la prostitution est le fait que nous sommes envahis par un discours qui se veut « pro-sexe », et qui incite les gens à accepter toutes les dimensions de la sexualité humaine, sous peine, s’ils ne le font pas, d’être accusés de puritanisme ou de moralisme. Le discours populaire sous-entend qu’en matière de sexualité, ce qui est tabou aujourd’hui sera banal demain et que, pour éviter de nous voir accuser d’être d’arrière-garde, il nous faudrait tout accepter en matière de sexualité, pour rester préventivement dans le coup ! Ce terrorisme intellectuel nous amène à abandonner toute forme d’éthique en matière de sexualité et à laisser les exploiteurs et les profiteurs décider de ce que devrait être la liberté sexuelle.

Q – Que pensez-vous des objectifs et des stratégies des néoréglementaristes ?


R – Il y a en fait deux catégories de néoréglementaristes (ou deux tendances). Il y a la catégorie plus traditionnelle de ceux qui considèrent que la prostitution est un mal nécessaire et qui croient qu’on ne peut changer la « nature humaine ». Cette nature humaine expliquerait et légitimerait en quelque sorte les inégalités économiques et sexuelles. Ils concèdent, en général, que ces inégalités existent bel et bien, mais croient que la réduction des méfaits et les solutions à court terme représentent une façon davantage rationnelle voire réaliste d’aborder le problème. Ils se basent aussi sur l’idée libérale qu’on ne peut pas dire aux gens comment vivre ni leur imposer une vision de la ‘’vie bonne’’. Il existe également parmi eux des « étapistes » qui croient qu’on pourrait abolir la prostitution mais « pas tout de suite » : il nous faudrait d’abord éliminer la pauvreté, la guerre et la pollution ! Après, selon eux, on pourra penser à éliminer la prostitution…

L’autre catégorie de néoréglementaristes, ce sont les défenseurs du travail du sexe, qui ne se contentent pas de dire que l’on doit « faire avec » la prostitution mais essaient plutôt de justifier la prostitution par son « utilité » sociale, par l’idée qu’elle permettrait aux individus d’exprimer leur particularité ou leur liberté, qu’elle représenterait une solution au chômage et à la pauvreté. Bref, ces néoréglementaristes font l’apologie du travail du sexe, ce qui n’est pas nécessairement le cas de la première catégorie. Les deux catégories de néoréglementaristes peuvent toutefois s’alimenter l’une l’autre. Ainsi, les défenseurs du travail du sexe peuvent alimenter la conviction chez les premiers types de réglementaristes qu’il faut s’accommoder de la prostitution et la considérer comme une manifestation de la pluralité en matière de sexualité et d’activités rémunérées. Les stratégies de ces deux groupes peuvent toutefois être très différentes. Par exemple, dans la première catégorie, on peut accueillir favorablement des projets d’aide à la sortie de la prostitution, pour autant que les personnes ne soient pas « forcées » d’en sortir. Dans la deuxième catégorie, on cherchera à ce point à légitimer la prostitution que l’on va aller jusqu’à nier que la prostitution puisse être un problème duquel on pourrait chercher à sortir. Bien sûr, il n’y a pas une coupure nette entre les deux tendances : certains défenseurs de la prostitution sont à mi-chemin entre les deux. Je pense que dans les deux cas, on a affaire à des formes de dénis. Déni de la réalité et déni de notre capacité d’évolution comme société.

Q – Dans les analyses que vous avez développées sur la prostitution, vous soulignez que, à la base de l’argumentaire des néoréglementaristes, il y a une vision asymétrique et inégalitaire de la sexualité. Dans cette vision, comment seraient caractérisées sexualité masculine et sexualité féminine ? Et cette vision diffère-t’elle en quoi que ce soit de ce qui constitue la norme en matière de rapports hétérosexuels ? Et si la prostitution est l’ultime expression de cette norme, peut-on l’abolir sans que cette norme évolue considérablement ?

R – La prostitution est dans un continuum des rapports hétérosexuels, du moins les rapports plus traditionnels. Il y a en effet peu de différence entre un mariage basée sur une dot et de la prostitution. Mais il faut faire attention pour ne pas entrer dans un discours essentialiste. Ainsi, considérer que les femmes ont toujours des rapports sexuels en vue d’obtenir quelque chose (argent, objet, voyage ou autre), c’est considérer toutes les femmes comme des prostituées. C’est d’ailleurs un argument fréquent des néoréglementaristes. Cela me semble une idée très pernicieuse et dangereuse même, car cela peut avoir comme impact de renforcer les comportements stéréotypés chez les deux sexes. Et puis, cela vient toujours peser sur le comportement des femmes. Ainsi, si une femme fait l’amour avec un homme après un dîner au restaurant ou qu’elle a des relations avec un homme ayant une position sociale supérieure, elle est toujours soupçonnée d’avoir un comportement prostitutionnel, même si, dans ce cas-ci, il n’en est rien et qu’elle le fait tout simplement par désir. Car la femme peut être aussi un sujet de sa sexualité ! Ce stigma de la « putain » est d’une telle perfidie que les femmes ont pratiquement toujours à « prouver » qu’elles ne sont pas des « putains », dès qu’elles sont en dehors des relations normalisées (en étant la maîtresse d’un homme marié, par exemple), mais également en étant dans une relation très acceptée socialement (on peut alors dire qu’elle est avec cet homme pour le statut qu’il lui donne). Il est facile d’accuser les femmes de chercher à recevoir quelque chose des hommes quand elles sont, dans les faits, souvent désavantagées au niveau du travail et de la maternité. La sincérité des femmes ne se mesure pourtant pas en fonction du salaire ou du statut de son amant ou de son mari !

Lutter contre la prostitution signifie également lutter contre ce stigma qui pèse sur les femmes. Mais il faut faire attention au danger qu’il y a, y compris chez certaines féministes abolitionnistes, de voir de la prostitution partout ! De présumer que des rapports non conventionnels (par exemple, les rapports qui incluent une grande différence d’âge, de statut social ou économique, ou qui ont cours dans le cadre d’un rapport hiérarchique─patron/employée, professeur/étudiante, etc.) sont nécessairement « semblables à de la prostitution », c’est entrer dans le jeu de la stigmatisation et ça n’aide en rien les femmes à s’en défaire. Il me semble que si les femmes réduisent leur champ de possibilités par rapport à leur choix de partenaire pour ne pas passer pour des prostituées, elles risquent de se conformer à ce qu’on attend d’elles socialement, d’avoir des partenaires « acceptables » aux yeux des autres, et ça, ça peut représenter une forme de prostitution !


Q – Robert Badinter a exprimé l’opinion qu’on ne devrait pas chercher à réguler ’’les pulsions, les forces obscures qui gouvernent la sexualité « . Que pensez-vous de cette position, de la part de quelqu’un qui a souhaité réguler d’autres forces obscures et archaïques inspirant certaines dispositions juridiques ?

R – Si l’on donne raison à Robert (et Elisabeth) Badinter sur cette conception de la sexualité, il nous faudrait en quelque sorte considérer que les fantasmes individuels ont un statut supérieur à l’éthique, au respect des individus, voire aux droits humains. Ce qui est paradoxal, c’est qu’ensuite, ils viennent dire que les abolitionnistes accordent trop d’importance à la sexualité ! Il y a de plus en plus de gens qui ont tendance à banaliser les formes de domination lorsqu’elles sont sexuelles, alors que ces mêmes personnes n’accepteraient pas une domination non sexuelle. C’est quand même aberrant ! La sexualité, qu’elle quelle soit, serait l’élément de légitimation par excellence. C’est un peu un retournement de situation : ce qu’il fallait auparavant cacher, pour des raisons de moralité, se doit maintenant d’être montré le plus possible, jusqu’à l’aveuglement, en quelque sorte. Mais, dans les deux cas, il y a une difficulté de penser la sexualité, de la comprendre : nous étions auparavant dans le silence, nous voilà dans le bruit étourdissant. Il nous faut à mon avis repenser la sexualité en termes d’éthique et de rapports entre individus. Lorsque l’argent motive un acte sexuel, je ne pense pas qu’on puisse considérer cela comme une simple expression d’un fantasme. Il y a des rapports d’inégalité qui se jouent dans la prostitution, qu’on ne peut nier en se donnant des airs libidineux. Il faut d’abord penser aux millions de victimes que la prostitution fait et à la place que nous souhaitons donner aux femmes. Pour moi, la prostitution est la guerre que l’on fait aux femmes. La présence constante de bordels militaires prouve qu’il s’agit bien de cela. Un point de vue humaniste ne peut pas exclure la lutte contre la prostitution de son combat pour un monde plus humain.


Q – Vous écrivez que les néoabolitionnistes, loin d’être anti-sexe comme le leur reprochent les néo-réglementaristes, défendent au contraire la liberté sexuelle des femmes, de toutes les femmes y compris des personnes prostituées. Pouvez-vous expliciter cette position ?


R – Pour nous, à la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, la lutte contre la prostitution est une lutte pour la liberté sexuelle de toutes les femmes. Il faut cesser, à mon avis, de vouloir compartimenter les femmes en catégories. Par exemple, les « prostituées » et les « non prostituées » ou pire : les « femmes normales ». Dans quelle « catégorie » place-t-on une femme qui aurait fait une semaine de prostitution et une autre qui a failli se prostituer ? Je pense qu’il faut en arriver à considérer la prostitution un peu de la même façon que l’on considère la violence faite aux femmes. On ne va pas se mettre à dissocier celle qui a vécu des années de violence conjugale de celle qui s’est fait gifler une fois, puis de l’autre qui n’a pas eu ces expériences…Ce sont toutes des expériences de femmes différentes, mais qui quelque part se rejoignent. Même si je ne vis ni violence conjugale ni prostitution, je ne souhaite pas, comme femme, me considérer comme « différente » des femmes qui le vivent. Je ne souhaite pas non plus vivre dans une société qui accepte la violence conjugale et la prostitution. Je « partage » mon vécu, en quelque sorte, avec toutes les femmes et vice versa. C’est notre condition de femme qui est en jeu dans la façon dont on traite les femmes dans la prostitution et dans la pornographie. Cela étant dit, ce n’est pas parce que je ne souhaite pas « séparer » les femmes en catégories que je ne séparerai pas les types de relations. Comme je le disais, il est important de ne pas confondre les relations prostitutionnelles avec les relations voulues et réciproques. Il faut aussi que ce soit clair dans la tête des femmes. En résumé, il faut distinguer les types de relations mais pas les types de femmes…


Q – Vous considérez que la rémunération de services domestiques est normale, alors que la rémunération de prestations sexuelles ne saurait l’être. Comment justifiez-vous ce distinguo ?


R – Dans le travail domestique, il y a une distinction entre vie professionnelle et vie privée. Et, à moins d’être en situation d’exploitation (comme chez les travailleuses domestiques sans papiers, par exemple), la travailleuse domestique ou l’aide familiale va chercher à poser les limites entre les deux dimensions, et, en général, ses clients vont également rechercher cette frontière. Et ça va dans les deux sens : le client ne va pas empiéter sur la vie privée de la travailleuse domestique, comme celle-ci ne va pas empiéter sur celle de son client, à moins que la relation ne passe à une étape plus familière et personnelle. C’est particulièrement le cas des « nannies » qui peuvent, dans certains cas, devenir très proches de la famille pour laquelle elles travaillent. Tout ça est normal pour autant qu’il n’y ait pas un envahissement de leur vie personnelle qui se produise (même si, en un sens, on peut considérer que tout travail comporte une forme d’empiétement sur la vie des employés). En gros, on peut dire que le travail domestique est semblable à n’importe quel travail de type « service ». Par conséquent, lorsque la demande sexuelle se fait dans le cadre du travail, elle est considérée comme du harcèlement sexuel. Le problème avec le travail domestique, c’est sa dévalorisation sociale et la connotation parfois sexuelle que l’on en fait dans la société, alimenté par du matériel pornographique qui représente la domestique comme une conquête facile. À mon avis, il ne faut surtout pas se laisser imprégner par des stéréotypes véhiculés par les institutions machistes dans notre conception d’un métier : la pornographie sexualise également les infirmières, les enseignantes, etc. Tout cela sert à dénigrer les femmes, quel que soit leur métier, et à banaliser le harcèlement sexuel. Cela ne signifie pas que ce soit de mauvais métiers.


Dans la prostitution, par contre, la définition même du « métier » en fait du harcèlement sexuel. Des femmes se sont battues pour affirmer que le sexe ne fait pas partie du job, et ce, que l’on soit engagée comme travailleuse domestique, secrétaire ou pour tout autre emploi. Dans la prostitution, pourtant, le sexe fait sans contredit partie du job. À l’inverse du travail domestique, l’envahissement de la vie privée est total, la personne prostituée devant s’impliquer sexuellement, en allant à l’encontre de la construction de sa propre vie sexuelle, pour se plier aux fantasmes des uns et des autres. Elle doit également simuler une convivialité et une intimité avec le client. Les impacts néfastes sur sa vie privée sont importants. De plus, ce que la prostitution signifie, c’est que les hommes peuvent encore dominer les femmes en ayant accès à leur sexualité par l’usage de leur force économique. Il est inacceptable qu’aujourd’hui encore, ce « droit » des hommes d’avoir accès au corps des femmes soit encore banalisé et accepté. Le fait que nos sociétés se préoccupent si peu de la sexualité des femmes et que, à l’inverse, elles acceptent les demandes sexuelles des hommes comme des impératifs, prouvent que nous vivons encore dans un monde sexiste et aliénant pour les femmes.


La question des ouvriers, des mineurs ou des travailleurs agricoles revient souvent lorsque l’on traite de la prostitution. Pourtant, cela ne me semble pas justifié. C’est un peu comme si on disait aux femmes qui vivent du harcèlement sexuel dans le cadre d’un travail de bureau dans un pays occidental : « Pourquoi vous plaignez-vous de devoir coucher avec votre patron ? Après tout, il y a des femmes qui doivent travailler 18 heures par jour dans des usines du tiers-monde, dans des conditions misérables. Au moins, vous, avez de bons salaires, à 35 heures par semaine, avec avantages sociaux ? ». L’exploitation sexuelle des femmes et l’exploitation des humains dans le travail sont deux sujets différents (qui peuvent bien sûr se recouper). De plus, ce n’est pas parce que l’on affirme que la prostitution doit être abolie que nous acceptons pour autant l’exploitation des humains dans les usines, les mines ou le travail agricole. Je suis préoccupée par les travailleurs mexicains qui viennent au Canada travailler dans les champs pour des salaires ridicules et des conditions de travail difficiles (de plus, la plupart de ces champs sont arrosées de produits toxiques). Je suis préoccupée par la mortalité précoce des mineurs. Je cherche personnellement à sensibiliser les travailleuses domestiques sur le fait d’employer des produits ménagers toxiques et néfastes pour leur santé, alors qu’il existe des alternatives écologiques. Et puis, il y a le stress au travail, le burn-out, les suicides liés à l’emploi ou à la perte d’emploi. Tout cela est préoccupant. Ce sont des réalités que je vois autour de moi et dans les médias. Je crois que l’on doit repenser le travail, le rendre plus humain et combattre l’exploitation. Je ne remets pas pour autant en question la majorité des métiers, mais davantage les conditions dans lesquelles ils s’exercent.


Alors pourquoi est-ce que je remets en question la prostitution en tant que telle, plutôt que les conditions dans lesquelles elle s’exerce ? Parce que, pour moi, la prostitution n’est pas une question de conditions de travail mais une question d’exploitation sexuelle, au même titre que le harcèlement sexuel ou le viol conjugal. Pourquoi une femme qui se fait violer par son mari ne le quitte-t-elle pas ? Bien souvent, c’est parce qu’elle vit une dépendance financière. Pourquoi une femme en vient à accepter le harcèlement sexuel au travail ? Parce qu’elle ne veut pas perdre son emploi. Les femmes acceptent de se prostituer parce qu’elles veulent l’argent. Il y a dans les trois cas une similarité dans le fait que la sexualité non désirée est le prix que doivent payer les femmes pour accéder à une situation économique ou sociale accordée par les hommes. Il s’agit d’échanges économico-sexuels dans lesquels les femmes sont celles qui dispensent le service sexuel. Elles y sont perdantes car elles n’ont plus la sexualité de leur choix et deviennent de pâles dispensatrices de services sexuels pour la « noblesse » masculine. La question de la prostitution n’est donc pas une question de conditions de travail mais une question d’exploitation sexuelle des femmes. Nous devons combattre la prostitution au nom de l’égalité entre les sexes et au nom du droit des femmes d’avoir la sexualité de leur choix, sans subir de pression économique. À l’inverse du travail en usine, on ne peut parler de conditions de travail lorsqu’on parle de la prostitution, car c’est la prostitution en elle-même qui est problématique, car elle est basée sur l’exploitation sexuelle.


Q -L’existence de la prostitution affecte-t’elle les représentations concernant l’ensemble des femmes ? Si oui, comment ?

R – Oui, bien sûr, nous vivons dans le même monde que les clients de la prostitution et que les personnes qui sont dans la prostitution. Il ne s’agit pas de mondes parallèles ! Aurélie Lebrun a d’ailleurs fait une recherche sur les clients de la prostitution et elle en est venue à la conclusion que ces derniers considèrent toutes les femmes comme des putains, à différents degrés. Disons que, dans leur esprit, il y aurait simplement des « putains » plus faciles à convaincre que d’autres…Tant qu’il y aura des femmes disponibles sur demande pour répondre aux fantasmes sexuels des hommes, ceux-ci continueront à être une noblesse pouvant s’offrir les femmes et les fillettes de leur choix.


On n’a qu’à constater à quel point la pornographie a aujourd’hui un tel impact sur la sexualité et les rapports hommes/femmes. Cette pornographie dépeint les femmes comme des esclaves sexuelles masochistes. Quand on sait que les clients de la prostitution s’inspirent souvent de la pornographie pour formuler leur demande, on ne peut qu’en venir à la conclusion que la prostitution construit quotidiennement les rapports de domination et d’humiliation dont sont victimes les femmes. Les femmes n’y sont que de pâles dispensatrices de services sexuels et non pas des « expertes », comme les groupes en faveur du travail du sexe le soutiennent. Ces groupes aiment sans doute croire en cette image de la « spécialiste », ça leur redonne une certaine forme de dignité, un aveuglement face à leur condition. Mais pourtant, il n’y a pratiquement rien, dans le discours des hommes sur les femmes prostituées (et sur les femmes en général) qui leur donne ce statut. Au contraire, le discours des clients tourne bien plus souvent autour de l’idée de faire céder les femmes sur ce qu’elles ont d’abord refusé. Il n’y a aucune recherche « d’expertise » là-dedans : ce sont eux qui se considèrent les « experts » qui doivent montrer aux femmes ce qu’elles doivent faire pour leur faire plaisir. Il y a aucun respect de l’autre là-dedans. Cette conception de la femme n’est pas propre à la prostitution, mais, certainement, la prostitution et la pornographie ont un impact considérable sur la dévaluation de la sexualité des femmes, sur la dévaluation des femmes. On ne peut espérer combattre le sexisme sans combattre ces deux institutions du patriarcat.


Q – Pourquoi l’évocation de sa disparition suscite-t’elle des résistances plus vives que celle d’autres privilèges masculins ?

R – Il y a, dans la prostitution, une mythologie prégnante, que le cinéma a accentué. Il y a même une « personnalité de putain » : vulgaire, forte en gueule, un peu comique, avec une voix rauque, une force de la nature qui a tout vu et tout entendu, qui est même un peu philosophe. On a tous cette image-là en tête, mais pas nécessairement le même film, car cette image a été reprise constamment. Un peu comme lorsqu’on pense à la mafia, on voit Marlon Brando. Ce sont des images romancées auxquelles les gens aiment bien croire. C’est rassurant en quelque sorte. C’est comme le Père Noël pour les enfants. Je comprends très bien que la « prostituée » a quelque chose relevant de la tragédie, qui a pu inspirer les scénaristes. Le problème, c’est lorsque, dans l’esprit des gens, le mythe devient plus « vrai » que la réalité. Lorsque, après avoir lu des statistiques effarantes concernant les problèmes liés à la prostitution ou avoir entendu des femmes affirmer qu’elles ont souffert de la prostitution, les gens s’accrochent au mythe. Car cela doit bien exister des femmes qui sont faites pour faire plaisir aux hommes, ça en prend ! Il y en a toujours eu, affirment-ils ! Ce mythe est même alimenté par les groupes en faveur du travail du sexe. Ainsi, il y a quelques années, dans une émission radiophonique, une employée de Stella (cet organisme en faveur de la décriminalisation totale de la prostitution ayant une approche basée sur la réduction des méfaits), dans le but sans doute de se rendre sympathique aux auditeurs, évoquait l’époque « dorée » du Red Light montréalais des années 1940, mythe romantique prégnant dans la société québécoise. Or, la prostitution de l’époque était sordide : les proxénètes recrutaient dans les gares de pauvres filles de la campagne venues chercher du travail dans la grande ville. Les personnes prostituées plus âgées en étaient réduites à des fellations à la chaîne pour quelques sous. Pas très rose comme vie !


Les gens doivent cesser de croire au mythe de la putain joyeuse et regarder en face une réalité qui fait de plus en plus de victimes et de façon de plus en plus sordide. Et pour cela, il nous faut remettre en question ces privilèges masculins considérés comme des éléments fondamentaux de la condition masculine.

Au-delà de cette question de l’image de la prostituée, ce qui est en jeu dans cette résistance des gens face à l’idée d’abolir la prostitution, c’est bien cette vision essentialiste du masculin, comme si « être un homme » consistait à avoir la possibilité d’avoir accès au corps des femmes. Bien des hommes qui ne consomment pas de la prostitution aiment avoir néanmoins la possibilité d’y avoir accès, ça les réconforte dans leur image d’hommes. On n’a qu’à les voir glousser comme des gamins lorsqu’ils sont dans les quartiers chauds. Le chemin est long pour déconstruire ces mythes, mais n’en avons-nous pas déconstruit plusieurs concernant les hommes et les femmes ? Ne devons-nous pas poursuivre dans ce processus plutôt que d’abdiquer face à l’étendue de la déshumanisation des femmes qui a cours dans la prostitution ?