Valeur vénale, domination sexuelle et tyrannie narcissique de l’apparence : Sexe objectivé et sadisme culturel

 

 

 

 

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J’ai le droit de jouir de ton corps, dirai-je à qui me plaît, et ce droit, je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y assouvir.
Marquis de Sade 1

Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d’échange, de trafic et pouvait s’aliéner. C’est le temps où les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées, mais jamais échangées ; données mais jamais vendues ; acquises, mais jamais achetées – vertu, amour, opinion, science, conscience, etc., – où tout enfin passa dans le commerce. C’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur.

Karl Marx 2

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Pour Sade, l’homme a le droit de posséder autrui pour en jouir et satisfaire ses désirs ; les femmes et les enfants sont réduits à des objets, à des organes sexuels et, comme tout objet, ils sont interchangeables et, par conséquent, anonymes, sans individualité propre. Ils sont instrumentalisés pour que le dominant puisse assouvir ses fantasmes d’asservissement. « Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d’échange. Elle incorporait également et poussait jusqu’à une surprenante et nouvelle conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle-ci3. » Il en résulte que le plaisir se confond avec le viol, l’agression et le meurtre. Dans une société, qui n’a d’autre culte que l’argent, aucune limite n’est imposée à la poursuite du plaisir, à la satisfaction immédiate de n’importe quel désir. Qu’il soit pervers ou criminel n’importe guère. Car, se demande Christopher Larsh, « comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or, aucune de ces formes de pensée ou de sentiment n’a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises4. »

En 1974, Diana Russell nous avertissait que « si la libération sexuelle ne s’accompagne pas d’une libération des rôles sexuels traditionnels, il peut s’ensuivre une oppression des femmes encore plus grande qu’auparavant5 ». Cette prophétie semble réalisée. Au Québec, une femme sur trois a été victime d’au moins une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans6. Cependant, les infractions sexuelles sont plus fréquentes (53 % des cas) chez les moins de 18 ans, surtout chez les filles7. On peut donc s’avancer à conclure que le nombre d’agresseurs sexuels est très important. En outre, au cours des dernières années, on a constaté un rajeunissement des auteurs de violences sexuelles8.

L’agression sexuelle est un acte d’appropriation du corps et du sexe d’autrui, qui dépersonnalise et déshumanise, tout en révélant la hiérarchie sociale. Elle est masculine9 et ses victimes sont des femmes, des filles ou des êtres féminisés10. Vraisemblablement, dans le domaine de la sexualité, l’oppression des femmes s’est accentuée. L’expansion considérable des industries du sexe à l’échelle mondiale est un facteur important de cette aggravation11.

La société actuelle s’apparente de plus en plus à l’utopie sexuelle de Sade qui a entrevu le règne sur les individus d’un mode de production basé sur l’objectivation marchande généralisée dans lequel « le corps de l’opprimé ne lui appartient pas », il est un « objet de plaisir ». Et si l’opprimé ne s’appartient pas, « il n’est pas jusqu’au plaisir que son oppresseur ne prétende exiger de lui12 ». Le monde capitaliste exalte le plaisir tout en effaçant le désir féminin, célèbre l’autonomie individuelle tout en réduisant les relations interpersonnelles à des échanges marchands. Dans le cadre d’une telle société, où la « liberté sexuelle […] devient une valeur marchande et un élément des mœurs sociales », le plaisir « engendre la soumission13 ».

Valeur vénale14

La mondialisation néolibérale favorise la pénétration de la marchandise dans le domaine des mœurs et les révolutionne15, ayant des effets considérables, mais mal connus, sur les codes sociaux ainsi que sur le psychisme humain et les rapports entre les hommes et les femmes. Par l’inégalité sociale et l’appropriation qu’elle implique, la marchandisation des corps dans le système capitaliste néolibéral mondialisé élargit constamment le nombre de ses proies. L’offre étendue, qui stimule une demande en croissance16, affecte désormais des millions de femmes et d’enfants. Cette marchandisation exige des corps de plus en plus jeunes. « Depuis, les années 1980-1990, on assiste à un rajeunissement des prostituées », constate Max Chaleil17, ce que confirme l’Organisation internationale pour les migrations : « De nos jours, les victimes sont plus jeunes qu’auparavant et les enfants sont de plus en plus présents dans le processus18. »

Le système de la prostitution est une manifestation particulièrement significative de la domination des hommes comme sexe dans une société marchande. Ce dernier point doit être expliqué dans la mesure où la mondialisation capitaliste néolibérale a accéléré tous les phénomènes de marchandisation, particulièrement ceux qui ont rapport au vivant.

Une des caractéristiques du mode de production capitaliste, renforcée singulièrement depuis les années 1980, est la transformation de l’activité humaine en marchandises19. Dans la mondialisation néolibérale actuelle, rien ne semble pouvoir échapper au processus de la « monétarisation des rapports sociaux20 ». La marchandise est à la fois un produit et un moyen d’obtenir de l’argent. L’argent sous la forme de capital a pour seule finalité sa propre augmentation, sa croissance (d’où la dynamique écocidaire du système).

L’extension du champ monétaire entraîne la transformation en marchandise de ce qui n’est pas produit pour être de la marchandise. Ce processus de marchandisation opère inévitablement au prix d’une violence sociale considérable.

La marchandise n’est pas qu’une « chose », même si elle en prend l’apparence, elle est fondamentalement un rapport social. La transformation d’un être humain en marchandise signifie non seulement son objectivation ou sa chosification, mais également son inscription dans des rapports de soumission, de subordination et d’exploitation.

La marchandise sous sa forme argent est dans la prostitution, comme dans les autres domaines de la vie sociale, la matérialisation de la connexion sociale21, c’est-à-dire des liens sociaux entre les êtres humains, lesquels ont réifiés. En tant que marchandises, les humains-forces de travail génèrent du capital (mais, du point de vue capitaliste, le salaire apparaît comme une dépense). Toutefois, dans les industries du sexe, les marchandises humaines ont la particularité de disposer d’un double avantage – ils sont à la fois un bien et un service – et donc de pouvoir rapporter de deux façons. Plus précisément, l’un des traits de l’actuel capitalisme est non seulement la marchandisation accrue des corps en tant que sexes, loués aux clients prostitueurs nationaux et internationaux (touristes sexuels), mais également la marchandisation des femmes et des enfants eux-mêmes vendus et revendus à des réseaux successifs de trafiquants et de proxénètes.

La forme la plus élémentaire, immédiate et universelle, de la richesse dans la société capitaliste est la marchandise. Acquérir des marchandises et les consommer apparaissent comme les buts essentiels des activités sociales – l’argent n’étant qu’une « simple figure métamorphosée de la marchandise22 ». La marchandise est, dans nos sociétés, un symbole du statut social et de la réussite23. La sensation de bien-être est très souvent liée à son accaparement. Notre « moi » se forge et prend sens, en partie, à travers ce processus. Ce qui est vendu n’est pas seulement un produit, c’est également un mode de vie et un imaginaire.

Paradoxalement, l’accès aux marchandises ne donne qu’une satisfaction temporaire tout en créant une insatisfaction permanente. Ce facteur fait prospérer l’économie capitaliste et les industries du sexe.

Depuis quarante ans, les sociétés ont été marquées par un essor des industries du sexe : la prostitution s’est industrialisée et a colonisé tous les recoins de monde ; la traite à des fins de prostitution affecte des millions de personnes chaque année, surtout des jeunes femmes et des fillettes ; la pornographie est tentaculaire, hypertrophique et omniprésente ; la culture est imprégnée par le sexe-marchandise. Le désir de jouissance s’articule de plus en plus à celui de posséder et de jouir du sexe commercialisé d’autrui, sous sa forme virtuelle ou réelle.

Au fur et à mesure que la consommation étend son emprise, on assiste à une « organisation systématique de la défaillance de la faculté de rencontre », à une « communication sans réponse » engendrant un « autisme généralisé24». En ce sens, la prostitution est paradigmatique d’une époque sans réciprocité entre les êtres, de communication unilatérale.

La marchandisation actuelle des êtres humains dans les industries du sexe ne se limite pas à une activité de commerce : vente et achat de marchandises. Cette industrie ne met pas seulement sur le marché des femmes et des enfants, mais fabrique également les « marchandises ». La violence est décisive dans ce processus. « Les marchandises ne peuvent point aller d’elles-mêmes au marché ni s’échanger entre elles, écrivait Marx. Il nous faut donc tourner nos regards vers leurs gardiens et leurs conducteurs, c’est-à-dire leurs possesseurs. Les marchandises sont des choses et, conséquemment, n’opposent à l’homme aucune résistance. Si elles manquent de bonne volonté, il peut employer la force, en d’autres termes s’en emparer25. » C’est ce que l’on voit plus particulièrement dans la traite à des fins d’exploitation sexuelle.

Celui qui donne l’argent a un avantage constant sur celui qui donne la marchandise, ce qui, selon Georg Simmel, « accorde à l’homme une formidable prépondérance » dans la prostitution26. Le paiement de l’acte sexuel dédouane le prostitueur : la rétribution implique la fin de la responsabilité du payeur et son transfert sur la personne qui perçoit la somme d’argent. « Ce paiement-là n’est pas acte de liberté : il signifie affranchissement de l’homme et asservissement de la femme27. » Nelly Arcand formule ainsi ce rapport : « Ceux qui payent seront toujours plus grands que ceux qui sont payés en baissant la tête28. » L’argent est le nœud des choses29 ; il lie, rabaisse et soumet la personne prostituée, tout en rendant le rapport impersonnel, réifié. Le sentiment de supériorité des prostitueurs, lequel fait partie intégrante de leur plaisir, est lié à l’acte de location du corps d’autrui et à la déshumanisation qu’il implique. Le prostitueur ne recherche pas la réciprocité. C’est précisément la subordination des corps qui est source de plaisir : « Ce n’est pas de moi qu’ils bandent, ça n’a jamais été de moi, c’est de ma putasserie, du fait que je suis là pour ça30. »

Enfin, la prostitution c’est l’irruption de la marchandise (le domaine public) dans le sexuel (le domaine privé, mais de moins en moins privé). L’argent apparaît également comme un substitut à la virilité.

Dans les sociétés capitalistes, la sexualité masculine hégémonique31 fonctionne en grande partie au moyen d’un désir univoque. C’est aussi très souvent un appel à une consommation rapide. Le temps des relations sexuelles est généralement déterminé par l’éjaculation, qui marque l’objectif et la fin de la relation sexuelle. Dans cette consommation, il y a survalorisation de la place et de la fonction du pénis. Cette sexualité se présente aussi comme réductionniste et fonctionnelle, si ce n’est utilitariste et contingentée.

Dialectique de la domination et de la soumission sexuelle

Le fantasme de la domination sexuelle exige aussi bien le désir de domination que celui de soumission. Il exige donc l’existence d’individus qui se soumettent, de préférence librement, à la domination sexuelle, qui ne voient d’épanouissement que dans cette soumission.

Le fantasme pornographique reflète fidèlement les thèmes de la relation maître-esclave, où l’affirmation de soi passe par la non-reconnaissance de l’autre comme être humain. La pornographie est un « monde sadique32 », où les femmes et les enfants ne comptent que comme objets de jouissance, c’est-à-dire ne comptent plus en tant que sujets.

Plus près de nous que l’œuvre de Sade, Histoire d’O33, un roman sadomasochiste dit érotique, met en scène une femme dont le désir le plus profond est d’être dominée afin d’être acceptée et reconnue par les dominants. « Si le dominant n’a pas l’impression d’exercer un pouvoir injuste, le dominé n’éprouve pas, non plus, le besoin de se soustraire à sa tutelle […] L’individu aliéné finit par endosser, intérieurement, le bien-fondé de la soumission qu’on exige de lui. » Et même à rechercher cette soumission car « c’est de l’autre qu’il reçoit sa valeur34 ».

Au début du roman, O est conduite par son amant, sans en être avertie, au château de Roissy35, un lieu conçu par des hommes pour le dressage des femmes. O s’entend donner des instructions précises : « Vous êtes ici au service de vos maîtres […] Vous abandonnerez toujours au premier mot de qui vous l’enjoindra, ou au premier signe, ce que vous faites, pour votre seul véritable service, qui est de vous prêter. Vos mains ne sont pas à vous, ni vos seins, ni tout particulièrement aucun des orifices de votre corps, que nous pouvons fouiller et dans lesquels nous pouvons nous enfoncer à notre gré […] Vous ne devez jamais regarder l’un de nous au visage. Dans le costume que nous portons, si notre sexe est à découvert, ce n’est pas pour la commodité […] c’est pour l’insolence, pour que vos yeux s’y fixent, et ne se fixent pas ailleurs, pour que vous appreniez que c’est là votre maître […] S’il convient que vous vous accoutumiez à recevoir le fouet […] ce n’est pas tant pour notre plaisir que pour votre instruction […] Il s’agit en effet […] de vous faire sentir, par le moyen de cette douleur, que vous êtes contrainte, et de vous enseigner que vous êtes entièrement vouée à quelque chose qui est en dehors de vous. »

O est dépouillée de tout libre arbitre. Elle doit être toujours disponible et ouverte. Elle n’est ni plus ni moins qu’une chose. Elle est violentée en permanence, non seulement physiquement, mais aussi par l’obligation psychologique de se soumettre totalement aux désirs masculins, de ne plus avoir de désirs qui lui soient propres. Ses maîtres ne se font reconnaître d’elle que par leur pénis, organe qui représente à la fois leur désir et leur souveraineté. S’ils abusent d’elle, précisent-ils, c’est plus pour lui « enseigner », l’« éclairer », que pour leur plaisir. Autrement dit, même en la prenant, ils lui soulignent qu’ils n’ont pas besoin d’elle. Ils se situent dans un rapport non seulement de maître à esclave, mais aussi d’enseignant à élève. Ce rapport en est un d’autorité et de supériorité « naturelles » – le sexe en est la monstration. Les hommes contrôlent leurs actes, les planifient. Bref, ils visent un but rationnel. Leur sadisme ne consiste pas seulement à se délecter du spectacle de la souffrance, mais à savoir qu’ils peuvent l’infliger lorsqu’ils le désirent. Leur pouvoir est visible : il laisse des marques, des stigmates.

L’idée de la prédisposition des femmes à la soumission et à l’aliénation est évidente dans ce passage où O se sent comblée et soupire d’aise : « Mais quel repos, quel délice l’anneau de fer qui troue la chair et pèse pour toujours, la marque qui ne s’effacera jamais, la main d’un maître qui vous couche sur un lit de roc, l’amour d’un maître qui sait s’approprier sans pitié ce qu’il aime. » O a dû consentir à des humiliations, des douleurs et des tourments de plus en plus sévères. Le récit se développe en fonction des étapes de cette soumission de plus en plus profonde, suivant l’impact de chaque nouvelle négation de sa volonté, chaque nouvelle défaite de sa résistance. Et, la négation radicale de sa propre personne, cette acceptation du statut de chose est pourtant ce qui va fonder chez O le désir pour l’un de ses amants. En retour, cet amant la rendra « plus intéressante » en la faisant marquer au fer rouge et en lui faisant élargir l’anus. La domination de ce dernier sera plus rationnelle, plus calculatrice, plus totale aussi que toutes les autres formes précédentes de domination.

Dans sa préface à Histoire d’O, Jean Paulhan écrivait : « Et pourtant O exprime, à sa manière, un idéal viril. Viril ou du moins masculin […] Enfin une femme qui avoue ! Qui avoue quoi ? Ce dont les femmes se sont de tout temps défendues (mais jamais plus qu’aujourd’hui). Ce que les hommes de tout temps leur reprochaient : qu’elles ne cessent pas d’obéir à leur sang ; que tout est sexe en elles, et jusqu’à l’esprit. Qu’il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver et les farder, sans cesse les battre. Qu’elles ont simplement besoin d’un bon maître, et qui se défie de sa bonté. »

Histoire d’O serait donc un « aveu » qui rendrait enfin compte de la réalité profonde, psychique, du sexe féminin. Cette « réalité » s’énonce ainsi : puisqu’une femme est avant tout « chair », son esprit est guidé par la « chair » et aucune volonté de femme ne saurait résister à l’appel de la chair. Donc l’aliénation des femmes est inhérente à leur nature. Lorsque la chair triomphe (ce qui est inévitable), c’est toujours aux dépens de la conscience de soi comme sujet. A contrario, la supériorité masculine devient évidente, car les hommes ont, eux, la maîtrise de l’esprit sur la chair.

Puisque toute femme est inéluctablement submergée par la chair, l’homme qui l’agresse n’est, en définitive, qu’un instrument révélant sa vérité féminine profonde. En outre, cette agression lui dévoile sa valeur. En retour, ce dévoilement justifie la domination, la violence et le viol masculins.

On pourrait objecter que le désir de soumission n’est pas proprement féminin, que les rôles de maître et d’esclave n’ont rien d’intrinsèquement féminin ou masculin comme le rappelle l’auteur de La Vénus à la fourrure, Léopold Sacher Masoch36, et toute une production pornographique contemporaine. Cette objection tient mal lorsque l’on analyse de plus près l’œuvre de Sacher Masoch. C’est l’homme qui dirige les actions, impose ses fantasmes, domine la situation. L’« esclave sexuel volontaire » est ici le maître des ébats sexuels sadomasochistes. Encore une fois, c’est le désir masculin qui structure le tout.

En quelque sorte, le sadisme pornographique « métaphorise » les rapports sociaux. Il constitue un transfert de sens. Un tel discours, par substitution discursive, épure et déshumanise les femmes ainsi que les rapports sexuels et sociaux. Le sadisme pornographique est aussi un symptôme d’une certaine sexualité masculine, qui s’avère souvent violente, si l’on se fie aux données sur les viols et les autres types d’agressions sexuelles ainsi qu’au vécu des femmes.

L’évolution récente des rapports sociaux de sexe

Les années 1970 avaient remis en cause les rôles traditionnels et permis aux femmes de se libérer du contrôle infantilisant imposé par la société masculine sur leur vie – rappelons qu’elles étaient des mineures devant la loi, le mari ayant tous les pouvoirs en tant que chef de la famille – et sur leur corps, notamment avec le droit à l’avortement. Le mouvement féministe a transformé radicalement la conception du viol, lequel était légal lorsque perpétré par le mari sur son épouse, et a imposé la notion de consentement. Le viol est désormais un viol même si la victime est vêtue de façon « provocante » ou sexy, n’est plus vierge, etc. Enfin, la dissociation de la sexualité et de la reproduction a permis de lever ce poids qui a toujours pesé lourdement sur les femmes : la hantise de la grossesse non désirée.

Caractérisées par le triomphe du néolibéralisme, les années 1980 ont vu apparaitre un nouveau discours qui a remplacé peu à peu la liberté sexuelle par le devoir de la performance, tout en mettant en place le diktat de la jeunesse, de la sveltesse anorexique et de la féminité exacerbée. La mode unisexe cédait la place à une sexualisation figée des attributs. La « libération sexuelle » était de moins en moins un élément de la libération des femmes. La domination masculine se renouvelait en s’avançant « masquée, sous le drapeau de la liberté sexuelle37 ». La libéralisation sexuelle provoquait une explosion de la marchandisation du sexe.

Les années 1990 ont fait du corps des femmes un temple du marché, l’objet de transactions et un support commercial. L’autonomie plus grande, une conquête essentielle du mouvement féministe, a été transformée au fil du triomphe des relations marchandes en une soumission accentuée aux plaisirs sexuels masculins. C’est l’ère dans les pays capitalistes dominants de l’Europe de l’Ouest et du Pacifique Sud des légalisations du proxénétisme et de la prostitution des femmes dans des bordels et des zones dites de tolérance. C’est également l’époque de l’explosion de la production et de la consommation pornographiques.

Les nouvelles prescriptions sont corporelles. Le corps féminin transformé et mutilé est plus que jamais une surface d’inscription de l’idéologie dominante, à la fois bourgeoise et patriarcale. Le corps est désormais traité comme une propriété individuelle, dont chacun est responsable. L’injonction « libératrice » est désormais individualisée et non plus collective. Elle a réintroduit par la fenêtre ce qui avait été chassé par la porte, l’obligation d’un lourd entretien féminin sexualisé des corps, lequel est devenu très onéreux. Les ventes de lingerie féminine progressent de 10 % par an depuis les années 1990. Le nombre d’interventions de chirurgie plastique a grimpé vertigineusement38. La juvénilité obligée du corps féminin l’infantilise : nymphoplastie, resserrement des parois vaginales, épilation des poils pubiens…

Enjeu commercial, la beauté féminine doit, en outre, impérativement se dévoiler pour exister : ce corps dénudé fait partie des représentations quotidiennes et sature l’espace public.

Dans la nouvelle mouture du capitalisme, le contrôle de soi est la condition à la vente de soi, laquelle est elle-même une condition de la réussite sociale. Aujourd’hui, la « revendication de ne pas être une chose, un instrument, manipulable et marchandisable, serait passéiste et non une condition de dignité du sujet39. » L’apparence est décisive dans le travail sur soi pour sa propre mise en valeur.

Les régressions sont à la fois symboliques (retour à la femme-objet40) et tangibles (exploitation accrue des corps féminins par les industries du sexe, la publicité, etc.). Les nouvelles prescriptions sont également sexuelles. Performatives, elles s’inspirent de la pornographie et de ses codes, devenus le nouveau manuel de la libéralisation sexuelle. En 1981, est « découvert » le point G, cette zone intravaginale ultrasensible au-dessus de l’os pubien. Cette prétendue trouvaille débouche sur une optimisation des performances coïtales et l’obligation des jouissances multiples. En outre, elle responsabilise les femmes pour leur jouissance et, dans un même mouvement, déresponsabilise (à nouveau) les hommes. Elle fraye ainsi la voie « enrégimentement sexuel41 » renouvelé. L’injonction de jouir est désormais une condition de la santé et de l’équilibre mental. Pourtant, dans les cabinets gynécologiques, les plaintes les plus fréquentes en matière de sexualité viennent des femmes de moins de 30 ans. Plus de 50 % trouvent les rapports douloureux42. On assiste donc au retour en force de la « frigidité » féminine, c’est-à-dire de l’instrumentalisation de la sexualité des femmes en faveur du plaisir sexuel masculin.

Cette biopolitique du corps impose un contrôle intériorisé contraignant notamment pour les femmes qui sont ses cibles charnelles privilégiées. « Plutôt qu’à une disparition des contraintes, on assiste à une intériorisation des maitrises et des surveillances », explique Philippe Perrot, qui poursuit : « Par étapes successives, accompagnant la montée de l’individualisme, les normes cessent de s’imposer brutalement pour s’exercer insidieusement, en souplesse, par la voie d’un chantage déguisé en sollicitude, en invite à l’épanouissement et au bien-être43. » L’intériorisation des contraintes sociales est de plus en plus reliée aux codes pornographiques.

L’invasion des représentations sexuelles pornographiques débouche sur un nouveau conformisme. « L’industrialisation de l’image sexuelle […], de la pornographie à la publicité, reconduit les normes de genre les plus réactionnaires (andocentrisme et hétérosexisme) et le vieux contrôle des corps, surtout des corps féminins », conclut François Cusset44.

Pour être belle, une femme doit être jeune et le rester45. À partir des années 1980, la jeunesse n’est plus associée à la révolte et aux idées nouvelles bouleversant les cadres archaïques et rigides. L’audace juvénile se limite à un idéal corporel uniformisant, impérieux et commercial.

« Le jeunisme est un ressort idéologique majeur des années 198046. » On le voit en œuvre partout. La norme dans la pornographie, la publicité et la mode (notamment avec son utilisation de mannequins très jeunes) est largement « adocentriste ». Si les jeunes, particulièrement les jeunes femmes et les adolescentes, sont parmi les principales cibles des vendeurs de biens de consommation, ils sont également des biens de plus en plus consommables. On constate une sexualisation précoce des filles imprégnées de références sexuelles adultes. Les garçons s’attendent à ce que les filles reproduisent les actes et les attitudes de la pornographie, ainsi que les pratiques corporelles qui lui sont liées47.

Les contraintes ont changé de nature. La nouvelle morale sexuelle, tout aussi normative que l’ancienne, impose un nouvel ordre sexuel tyrannique, lequel se traduit dans des normes corporelles et des rapports sexuels focalisés sur le plaisir masculin et la génitalité. Le nouveau conformisme est tonitruant tout en rendant docile. Il est sexiste, raciste et infantilisant. Le discours permissif sans précédent dans l’histoire qui caractérise les sociétés occidentale48 s’accompagne d’une violence accrue. Dans la pornographie, cela s’exprime, entre autres, par une humiliation accentuée des femmes et une brutalité davantage tangible et normalisée. Le sadisme est devenu banal.

La pornographie emblématise les corps féminins comme des objets-fantasmes mis au service sexuel fantasmagorique des hommes, mais exploités réellement par les industries du sexe. Elle « adultise » sexuellement les enfants tout en infantilisant les femmes.

Ce que nous avons nommé « pédophilisation49 » rend compte à la fois du jeunisme comme ressort idéologique qui s’est imposé à partir des années 1980, du processus de rajeunissement du recrutement par les industries du sexe, de sa mise en scène par la pornographie et de « l’adocentrisme » de ces représentations. Il rend également compte des techniques d’infantilisation employées par l’industrie. Cependant, le rajeunissement constaté n’est pas que la conséquence des modalités actuelles de la production des industries du sexe, il joue également dans la consommation. Désormais, on consomme très jeune. La pornographie devient le principal lieu d’« éducation » sexuelle et un modèle pour les relations sexuelles. Plus les jeunes consomment tôt, plus ils sont influencés dans leur sexualité. Plus leurs désirs, leurs fantasmes et leurs pratiques s’inspirent des codes pornographiques. Plus ils consomment jeunes, plus leurs corps sont modifiés (tatouage, piercing, chirurgie esthétique, etc.). Plus ils consomment jeunes, plus ils demandent à leur partenaire de consommer et de reproduire les actes sexuels vus sur les écrans. Plus ils consomment jeunes, plus ils consomment avec régularité et fréquence.

Il ressort également que la consommation par les jeunes filles affecte leur estime de soi. Par ailleurs, plus l’estime de soi est faible, plus les jeunes filles sont précocement actives sexuellement. L’enquête de Statistique Canada sur la santé montrait que « les filles dont l’image de soi était faible à l’âge de 12 ou 13 ans étaient plus susceptibles que celles qui avaient une forte image se soi de déclarer, dès l’âge de 14 ou 15 ans, avoir déjà eu des relations sexuelles50 ». Alors que 10,9 % des filles qui affichent une bonne estime de soi déclarent avoir eu des relations sexuelles avant 15 ans, la proportion est presque deux fois plus importante (19,4 %) chez celles qui affichent une piètre estime de soi51.

Les femmes à l’épreuve de la beauté

Plus que jamais, les pratiques liées à la beauté féminine sont invasives. Les impératifs actuels de la beauté féminine requièrent le découpage de la peau, les injections, le réarrangement ou l’amputation de parties du corps, l’introduction de corps étrangers sous l’épiderme, etc52. Les femmes et les adolescentes souffrent pour devenir belles. Au quotidien, elles font subir à leur corps un nombre important de stress. Elles utilisent des produits de beauté – savon, shampoing, revitalisant, fixatif, gel, crème hydratante, maquillage, déodorant et parfum – qui contiennent des agents nocifs pour la santé53, sans compter qu’elles portent des souliers à talon haut, lesquels engendrent des dommages parfois irréversibles au dos, au talon d’Achille, aux muscles des mollets, à la forme du pied et des orteils et qui produisent à la longue des varices, lesquelles exigeront plus tard une chirurgie réparatrice. Les colorants pour les cheveux sont parmi les produits les plus nocifs pour la santé. Les régimes alimentaires auto-administrés représentent 7 % environ des causes de retard de croissance et de puberté anormale54.

Les impératifs normatifs de la beauté, qui se sont massifiés et qui pèsent lourdement sur les femmes et les filles, exigent un travail sans cesse recommencé. Un temps important lui est consacré. L’absolu de la minceur et du ventre plat – garder la ligne à tout prix – fait plonger des adolescentes dans l’anorexie boulimie55. À cela s’ajoutent le sein haut et la bouche pulpeuse. Les cheveux sont longs, les poils ne sont plus. Pour rester dans la course à la beauté, « les adolescentes doivent développer une “écoute inquiète” de leur corps56 ». Celles qui ne s’y conforment pas sont out, coupables et indignes. Elles n’ont aucun maitrise sur elles-mêmes, ne savent pas se mettre en valeur et se vendre, sont donc peu performantes, en conséquence, elles sont inintéressantes.

Les femmes, les filles et même les fillettes sont poussées à l’exhibition. Ce devoir de paraître est déguisé en droit au bien-être. Le corps, qui doit être lisse, désirable, désirant et performant, est en même temps morcelé, ce qui est particulièrement évident dans la publicité et dans la pornographie. La partie est préférée au tout et l’érotisme masculin contemporain se caractérise par un « fétichisme polymorphe » (lequel renvoie au fétichisme de la marchandise), du sein en passant par les fesses jusqu’au pied. Par ailleurs, la loupe pornographique « portée sur tous les détails conduit d’abord à écarter les corps réels du corps idéal, les corps vécus du corps rêvé57. » Le corps féminin réel, malgré tous les efforts qui lui sont consacrés, déçoit fatalement, particulièrement les hommes qui ont commencé à consommer très jeunes de la pornographie58.

Certains préfèrent les real dolls aux vraies femmes. Quelques clics de souris permettent aux clients de choisir le corps, le visage, le style de coiffure et de maquillage, la couleur des cheveux, des yeux, de la peau, bref de se construire un ersatz de la femme idéale. La poupée-réalité est alors livrée revêtue de lingerie, d’une robe sexy et d’escarpins. Elle a le sexe aussi étroit que celui d’une adolescente. Elle est belle, jeune, silencieuse, passive, toujours consentante. Elle est parfaite ! La poupée X, un support masturbatoire pénétrable, est pour Élisabeth Alexandre, un symbole de la détestation des femmes59, des vraies femmes en chair et en os. L’une des raisons invoquées par les hommes qui ont acquis des poupées X renvoie à leurs problèmes avec l’autonomie des femmes, laquelle semble faire obstacle à la relation « amoureuse véritable ». L’expression états-unienne « real doll » affublée à une jeune femme ou à une adolescente désigne une fille particulièrement mignonne et facile à vivre. Elle ne revendique pas, reste passive, ne vit que pour plaire… C’est ce qui la rend si attrayante.

Que des hommes soient capables d’avoir une érection pour des objets synthétiques totalement dociles et jouir en dit sans doute long sur eux en particulier et sur la société masculine en général. Puisque encore plus d’hommes sont capables de bander sur des corps de femmes, de filles et d’enfants par écrans interposés et jouir, comment comprendre cette pratique sociale qui s’élargit de jour en jour ?  ? Quels sont les liens entre ces comportements et la domination sociale masculine ?

Pouvoirs

Les représentations des corps et les valeurs qu’elles induisent, le travail incessant des apparences pour s’y conformer, reproduisent à leur échelle les pouvoirs de la structure sociale. L’assise de la domination « passe par la maîtrise des usages du corps et l’imposition de ses normes60 ». Les normes, qui se sont imposées, sont fortement corrélées historiquement à l’ascension de la bourgeoisie puis à sa victoire61. Dans le capitalisme, la domination masculine impose non seulement une division sexiste du travail et une essentialisation des rôles — à l’homme la raison et la sphère publique, à la femme la procréation, les émotions, le travail des apparences et la sphère privée —, mais également une maîtrise du corps féminin, laquelle est intériorisée par les principales concernées, les dominées62. Elle s’exprime, entre autres, par le vêtement (du corset magnifiant la féminité et étouffant le corps au string, de la lingerie aux talons aiguille), en passant par les matériaux qui sont spécifiques aux vêtements féminins et qui réduisent la femme « à être une vitrine ostentatoire de la réussite sociale du mari63 ». Si la domination masculine vêt les femmes – du voile à la haute couture –, elle les dévêt également dans la publicité, la pornographie et ailleurs.

Pour Pierre Bourdieu, les femmes sont « sans cesse sous le regard des autres, elles sont condamnées à éprouver constamment l’écart entre le corps réel, auquel elles sont enchaînées, et le corps idéal dont elles travaillent sans relâche à se rapprocher64 ». Ce sont les regards des hommes qui décident des corps des femmes65. Pourtant, les publicitaires, les magazines et les pornocrates prétendent inlassablement promouvoir la « libération » des femmes. Elles sont libérées de quoi exactement ? On ne le sait pas trop. Cette prétendue libération n’en entraîne pas moins une forme exacerbée du souci de l’apparence, un travail constant sur celle-ci et une perpétuelle surveillance de soi. Ce qui dans la pornographie atteint des sommets caricaturaux, puisque la féminité y est paroxystique. Elle implique de multiples transformations corporelles, du tatouage et du piercing obligés à la chirurgie plastique, des régimes répétés à l’usage des drogues (qui permettent de moins manger). Rester jeune s’avère là aussi un impératif catégorique mais, sous stress constant, les corps pornographiques vieillissent très rapidement et mal, d’où une rotation exceptionnellement élevée des hardeuses dans l’industrie et, pour la très grande majorité, une espérance de vie dans le « métier » des plus courtes.

Les corps sont des enjeux de pouvoirs tout en étant leur symbolisation. L’époque actuelle inscrit systématiquement et massivement dans les corps les disparités sociales entre les sexes et les générations. Ce corps est une expression de la domination sociale masculine et marchande. Dans ce cadre, la valeur vénale de la liberté sexuelle « permet aux plus forts, plus riches, plus cyniques de cautionner leurs désirs criminels au détriment des plus faibles ou des plus pauvres66 ». L’argent-roi donne accès aux femmes et aux filles partout à travers le monde ainsi que sur tous les supports médiatiques tout en légitimant leur exploitation sexuelle.

Cette domination trouve une forme d’expression ultime dans les productions pornographiques qui pèsent considérablement désormais sur les représentations collectives. Dans son témoignage, Raffaëla Anderson raconte : « Elle termine en fin de me maquiller. Quand je vois ce que ça donne, je suis déçue. Je ressemble à une gamine de douze ans67. » La symbolique est forte. Faire croire que la hardeuse est âgée de douze ans est l’une des techniques de représentation de l’inceste ou de l’agression sexuelle sur une mineure. L’infantilisation pornographique rejoint une autre tendance sociale normalisée : le choix par de nombreux hommes de partenaires beaucoup plus jeunes qu’eux ou plus fragiles. Les hommes de pouvoir et d’argent ont souvent à leurs bras des jeunettes68. Cela leur permet, entre autres, d’exhiber leur pouvoir et de montrer leur capacité à dominer69. Inévitablement, les hommes de pouvoir abusent de leur pouvoir. Le sexe, l’argent et le pouvoir, ainsi que les abus qui se traduisent par du harcèlement sexuel ou des agressions sexuelles, sont étroitement imbriqués – plaisir sexuel et pouvoir, pouvoir sexuel et plaisir se conjuguent : ils excitent et incitent70.

Le préadolescent et l’adolescent d’aujourd’hui sont gavés de pornographie. Ils sont accoutumés à une vision sexiste des rapports sexuels avant même d’atteindre la maturité sexuelle. Leur imaginaire sexuel est nourri par les produits de cette industrie et, puisque le sentiment et la tendresse sont tabous dans la pornographie, puisque le sexe mécanique et le sadisme culturel sont valorisés, l’objectivation et l’instrumentalisation des femmes et des filles s’en trouvent socialement renforcées. Les garçons affichent très tôt des conduites de contrôle sexuel, assure le psychothérapeute James Wright. Ces comportements commencent habituellement à la fin de l’école primaire et sont étroitement imbriqués à leur perception de la masculinité71, laquelle est déterminée par l’environnement social au sein duquel la pornographie joue certainement un rôle. Une enquête auprès de 3 000 élèves de huit écoles secondaires de Montréal, Kingston et Toronto, au Canada, a révélé que « trois élèves sur quatre » se font harceler sexuellement par leurs pairs72 ». Le harcèlement sexuel est épidémique : 98,7 % des filles d’un échantillon de 315 étudiantes ont été la cible de harcèlement sexuel avant l’âge de 18 ans73. Dans une société où le sexe, surtout celui des jeunes femmes et des adolescentes, est un bien de consommation qui sert à vendre des marchandises et à exciter les hommes, il n’apparaît pas étonnant que l’on constate des taux élevés de harcèlement et d’agressions sexuels et que la cible des agressions soit avant tout des adolescentes.

Dans la pornographie, « la femme crie et jouit de la jouissance de l’homme74 ». L’adéquation est parfaite entre l’homme qui veut et la femme qui est à son service sexuel. Voilà peut-être le fin mot de l’histoire : « La femme doit apprendre à aimer son corps, afin de pouvoir donner du plaisir75. » Le narcissisme promu se couple avec le sadisme culturel. Par la perpétuation du règne de la marchandise, laquelle imprime des caractéristiques particulières à l’oppression des femmes, cet accouplement s’avère l’un des meilleurs garants de l’ordre social.

Richard Poulin

 

 

 

 

 

 

 

 

Article publié dans : Sexe, capitalisme et critique de la valeur : pulsions, dominations, sadisme social, sous la direction de Richard Poulin et Patrick Vassort (M éditeur, Ville Mont-Royal, Québec, 2012, 190 pages)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1;Marquis de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux [1795], dans Œuvres complètes, Paris, Cercle du Livre précieux, 1966, p. 295.

2Karl Marx, Misère de la philosophie, Paris, Éditions sociales, 1972 [1847]p. 64.

3Christopher Lasch, La culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Castelnau-le-Lez, Climats, 2000, p. 105.

4 Ibid, p. 106.

5 Diana H. Russel, The Politics of Rape. The Victim’s Perspective, New York, Stein & Day, 1974.

6< ww.msss.gouv.qc.ca/sujets/prob_sociaux/agression_sexuelle/index.php?des-chiffres-qui-parlent >.

7Ministère de la Sécurité publique, Statistiques 2008 sur les agressions sexuelles au Québec, Québec, 2010, p. 3

8 Aux prises avec des agresseurs sexuels plus jeunes que voici quinze ans, des intervenants du Centre de psychologie légale de Montréal, lequel encadre les mineurs agresseurs sexuels, font un lien entre le rajeunissement des agresseurs, la consommation pornographique et la sexualisation précoce. Le ministère de la Sécurité publique (op. cit., p. 4) met en évidence le fait que « bien que les 12 à 14 ans et les 15 à 17 ans soient moins représentés parmi les auteurs présumés d’infractions sexuelles, ces groupes d’âge affichaient les plus fortes concentrations d’auteurs présumés ».

9Selon les données du ministère de la Sécurité publique (ibid.), 98 % des agresseurs sexuels sont des hommes.

10 La plupart des pédocriminels attirés par les garçons sont hétérosexuels. À leurs yeux, le jeune garçon est tout simplement incorporé au genre féminin. Le fait qu’il soit impubère lui confère un statut féminin. Ces prédateurs rejettent, en règle générale, les garçons qui atteignent leur puberté. Voir l’étude pionnière de Florence Rush, Le secret le mieux gardé. L’exploitation sexuelle des enfants, Paris, Denoël Gonthier, 1983.

11 Voir à ce propos notre essai, La mondialisation des industries du sexe, Ottawa, L’Interligne, 2004 et Paris, Imago, 2011 [2005] ; ainsi que Sheila Jeffreys, The Industrial Vagina, The Political Economy of the Global Sex Trade, New York, Routledge, 2009.

12 Lise Noël, L’intolérance, une problématique générale, Montréal, Boréal, 1989, p. 95 et 97.

13 Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, Seuil, 1968, p. 108-109.

14 Ce que le producteur de marchandises offre sur le marché « ce n’est pas seulement un objet utile, mais encore et surtout une valeur vénale ». Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 52. Par la suite, Marx utilisera les termes valeur d’échange ou valeur proprement dite. Voir Le Capital, livre premier, tome I, Paris Éditions sociales, 1975 [1867], p. 51 et suivantes.

15 Pour Marx et Engels, « la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux […] Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes […] Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés ». Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du Parti communiste, Paris, Éditions sociales, 1976 [1847], p. 35.

16 Karl Marx explique que « la production ne fournit pas seulement la matière au besoin, mais elle fournit également un besoin à la matière ». La production produit en même temps le besoin « en créant un type déterminé de consommation et la faculté de consommer elle-même en tant que besoin ». Dans Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), Paris, Éditions sociales, 1980, p. 14-15.

17 Max Chaleil, Prostitution. Le désir mystifié, Paris, Parangon, 2002,p. 59.

18 IOM, Trafficking In Persons: IOM Strategy And Activities, MC/INF/270, Eighty-six Session, 11 novembre 2003, < www.iom.int//DOCUMENTS/GOVERNING/EN/MCINF_ 270.PDF >.

19 André Gauron, L’empire de l’argent, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, p. 30.

20 Bernard Perret, Les nouvelles frontières de l’argent, Paris, Seuil, 1999, p35

21 Karl Marx, « Fragment de la version primitive de la “Contribution à la critique de l’économie politique” [1858], dans Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, 1859, < http://inventin.lautre.net/livres/Marx-critique-de-l-economie-politique.pdf >.

22 Karl Marx, Un chapitre inédit du Capital, Paris, UGE, 10/18, 1970 [1867], p 75

23 « Son pouvoir social [à l’individu], tout comme sa connexion avec la société, il les porte sur lui, dans sa poche ». Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), op. cit., p. 92.

24 Guy Debord, La société du spectacle, 1967,
<www.uqac/uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/livres/debord_guy/société_du_spectacle/spectacle.html >.

25 Marx, Le Capital, op. cit., p. 95.

26 Georg Simmel, Philosophie de l’amour, Paris, Rivages, 1988 [1892], p. 77.

27 Françoise Héritier, Masculin/féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 131.

28 Nelly Arcand, Putain, Paris, Seuil, 2001, p. 63-64.

29 « L’argent est devenu le seul nexus rerum (nœud des choses) qui les lie… » Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, op. Cit.

30 Arcand, op. cit., p. 19.

31 Sur le concept de masculinité hégémonique, voir R. W. Connell, Masculinities, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 2005.

32 Michela Marzano, Malaise dans la sexualité. Le piège de la pornographie, Paris, JC Lattès, 2006, p. 87.

33 Pauline Réage (Dominique Aury), Histoire d ’O, Paris, Pauvert, 1972 [1954].

34 Noël, op. cit., p. 91.

35 Le choix de Roissy n’est sans doute pas anodin, puisqu’on y pratiquait un enfermement des pensionnaires des maisons closes avant leur abolition, en France, en 1946.

36 La Vénus à la fourrure et autres nouvelles, Paris, Presses Pocket, 1985.

37 Anne-Marie Sohn, « Le corps sexué », dans Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.), Histoire du corps, tome 3, Paris, Seuil, 2006, p. 93-128.

38 Angelika Taschen (dir.), La chirurgie esthétique, Köln, Taschen, 2005, p. 10.

39 Véronique Guienne, « Savoir se vendre : qualité sociale et disqualification sociale », Cahiers de recherche sociologique, n° 43, janvier 2007, p. 13.

40 Christine Détrez et Anne Simon, À leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006, p. 12.

41 François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, Paris, La Découverte, 2008, p. 273.

42 Anne de Kervasdoué cité par Blandine Kriegel, La violence à la télévision, Paris, PUF, 2003.

43 Philippe Perrot, Le travail des apparences. Le corps féminin, XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Seuil, 1984, p. 206-207.

44 Cusset, op. cit., p. 274.

45 Jean-Claude Kaufmann dans Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus (Paris, Nathan, 1998), a montré la force de l’ostracisme encouru par les personnes âgées dans le lieu de liberté apparente et de la tolérance affichée, la plage.

46 Idem, p. 280.

47 Pour en savoir plus et explorer ces attitudes masculines juvéniles, voir notre ouvrage Sexualisation précoce et pornographie, Paris, La Dispute, 2009.

48 Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Paris, Seuil, 1998, p. 36-37.

49 Poulin, Sexualisation précoce et pornographie, op. cit.

50 Statistique Canada, Les relations sexuelles précoces, 3 mai 2005, [site consulté le 15 mai 2005], < http://wwwstatcan.ca/Daily/Français/05053/q05053a.htm &gt;

51 L’enquête sociale et de santé auprès des enfants et des adolescents québécois 1999 de l’Institut de la statistique du Québec (Québec, Les Publications du Québec, 2000) indiquait également que 61 % des filles de seize ans, qui ont fréquenté un garçon dans l’année qui a précédé le sondage et qui avaient une faible estime de soi, ont subi de la violence. Chez les filles qui affirmaient avoir une estime d’elles-mêmes élevée, ce taux se situait à la moitié, soit 30 %.

52 Sheila Jeffreys, Beauty and Misogynie : Harmful Cultural Practices In The West, London, Routledge, 2005.

53 Plusieurs produits, notamment des marques Cover Girl, Pantene, Secret, Dove, Revlon, Suave, Clairol, Estée Lauder et Calvin Klein contiennent du « phthalate », une toxine nocive qui a des effets à long terme sur la santé. Pour de plus amples informations sur ce sujet, voir Stacy Malkan, Not Just a Pretty Face. The Ugly Side of the Beauty Industry, Canada, New Society Publishers, 2007.

54 Sandrine et Alain Perroud, La beauté à quel prix ? Lausanne, Favre, 2006.

55 Depuis 1970, le poids moyen d’un mannequin utilisé dans la publicité est passé de 11 % de moins que le poids moyen d’une femme à 17 % en 1987. Aujourd’hui, les mannequins pèsent 23 % de moins que la femme moyenne ; il n’est donc pas surprenant que 75 % des femmes et des adolescentes suivent ou ont suivi un régime amaigrissant. Selon Santé Canada, de 1987 à 2001, les hospitalisations pour les troubles de l’alimentation chez les filles de moins de 15 ans ont augmenté de 34 % et chez celles âgées de 15 à 24 ans de 29 %. Santé Canada, Rapport sur les maladies mentales au Canada, Ottawa, Santé Canada, octobre 2002, < http://www.phac-aspc.gc.ca/publicat/miic-mmac/index_f.html >.

56 Caroline Moulin, Féminités adolescentes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005,p. 78.

57 Perrot, op. cit., p. 67.

58 Les sexologues québécois disent recevoir beaucoup de jeunes hommes qui souffrent de dysfonctions érectiles qu’ils imputent à leur consommation de pornographie. Il semble que le corps féminin réel déçoit particulièrement les hommes qui ont commencé à consommer très jeunes.

59 Élisabeth Alexandre, Des poupées et des hommes. Enquête sur l’amour artificiel, Paris, La Musardine, 2005.

60 Christine Détrez, La construction sociale du corps, Paris, Seuil, 2002, p. 173.

61 Voir entre autres Michel Foucault, Histoire de la sexualité tome 1. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976 ; Georges Vigarello, Le corps redressé, Paris, Delarge, 2001 ; Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, Paris, Aubier, 1982.

62 Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998.

63 Détrez, op. cit., p. 187.

64 Bourdieu, op. cit., p. 95.

65 Kaufmann, op. cit.

66 Dominique Folscheid, Sexe mécanique. La crise contemporaine de la sexualité, Paris, La Table Ronde, 2002, p. 14.

67 Raffaëla Anderson, Hard, Paris, Grasset, 2001, p. 17.

68 Janine Mossuz-Lavau, La vie sexuelle en France, Paris, La Martinière, 2002, p. 49.

69 Marx exprime cette idée autrement : « Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humains ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? Ce que je suis, et ce que je puis, n’est nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je puis m’acheter la plus belle femme ; aussi ne suis-je pas laid, car l’effet de la laideur, sa force rebutante, est annihilée par l’argent. » Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1972 [1844], p. 121.

70 Michel Foucault, op. cit., p. 66.

71 James E. Wright, The Sexualization of America’s Kids and How to Stop It, New York, Lincoln, Shanghai, Writers Club Press, 2001.

72 Dans Pierrette Bouchard, Consentantes ? Hypersexualisation et violences sexuelles, Rimouski, CALACS de Rimouski, 2007, p. 52.

73 Julia Whealin, « Women’s report of unwanted sexual attention during chilhood », Journal of Child Sexual Abuse, vol. 11, n° 1, 2002, p. 75-94.

74 Matthieu Dubost, La tentation pornographique, Paris, Ellipses, 2006, p. 66.

75 Christine Détrez et Anne Simon, À leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006, p. 245.

Préface à l’édition catalane du livre de Richard Poulin : « Abolir la prostitution » – Une question en suspend pour le féminisme et pour la gauche

DAHAN Sylviane

1er octobre 2009

Sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article16980

« Tout au long des millénaires, les hommes ont utilisé les corps des femmes selon leurs caprices, les ont contrôlé, échangé pour renforcer leurs liens de solidarité, vendu pour l’usage et le plaisir masculins. Voici une curieuse manière d’inverser la réalité : loin d’être le métier le plus vieux des femmes, la prostitution constitue le plus ancien des privilèges dont profitent des hommes ». Claudine Legardinier, Saïd Bouamama.

S’il y a un phénomène social qui, au cours de ces premières années du XXIe siècle, génère controverse et divise le mouvement féministe et l’ensemble des gauches, c’est sans doute celui de la prostitution. Traditionnellement, sur cette question se profilaient deux grands champs dans la pensée politique. Le premier, conservateur, combinait le mépris et la condamnation morale des femmes prostituées, considérées responsables de leurs vies « dépravées », avec une indulgente compréhension pour ce qui concerne la fougueuse inclination « naturelle » des hommes. La prostituée préservait la vertu de la femme « honnête ». À partir de cette optique, le prohibitionnisme a surgit – c’est-à-dire, l’idée de considérer la prostitution comme un délit, ce qui entraîna une persécution particulièrement focalisée sur les femmes prostituées. De fait, le prohibitionnisme, parfaitement hypocrite, n’a jamais pu dompter un phénomène enraciné dans l’inégalité sociale, la violence et l’oppression de genre. Tout au plus, a-t-il prétendu « nettoyer les rues », enfonçant la prostitution dans une sordide semi clandestinité. Même sous les régimes répressifs des monarchies pétrolières du Golf, où la femme s’expose à la peine de mort, la prostitution est aujourd’hui une réalité en pleine expansion.

L’alternative de la régulation du commerce sexuel, à l’heure actuelle tellement en vogue, constitue en fait une idée très ancienne. Sans qu’il y ait besoin de remonter aux exemples médiévaux d’organisation des bordels à la charge des autorités municipales ou ecclésiastiques, nous pourrions citer comme curiosité – et rappelant quelques ordonnances de récente facture – la décision du Conseil Municipal de Buenos-Aires, adoptée en 1624, en vertu de laquelle « toutes les femmes de mauvaise réputation devaient vivre dans des maisons éloignées des maisons honnêtes et principales ». [1] Le vieux ségrégationnisme, ainsi que les formes les plus modernes de réglementation, partent d’une même et fatale constatation : étant donné que, de toute façon, « le métier le plus vieux du monde » a toujours existé et existera toujours, mieux vaut mettre de l’ordre dans sa pratique selon certains critères. Et ces critères, comme il ne peut en être autrement, ont toujours conduit à une humiliation des personnes prostituées : depuis les contrôles sanitaires des maladies vénériennes – pratiqués exclusivement sur les femmes-, en passant par les classiques bordels jusqu’aux formes d’organisation plus récentes et massifiées de l’industrie du sexe. Arborant une morale vétuste ou hygiéniste pragmatique, prohibitionnistes et régulateurs partagent, au fond, une même perception de la condition humaine.

Bien avant que le féminisme construise les instruments théoriques nécessaires à la compréhension du phénomène historique du patriarcat et à son imbrication dans le fonctionnement et reproduction des sociétés de classes – apport décisif à la pensée émancipatrice du XXe siècle – la gauche sociale européenne, dès ses premiers balbutiements, avait, déjà, une autre manière de voir les choses, aux antipodes de l’anathème des chaires et de la morale bourgeoise. « Les Pauvres » se reconnaissaient dans l’émotive solidarité avec Fantine, la victime de l’exploitation et l’injustice, la plus humiliée de l’humiliée classe prolétaire, la manufacturière poussée à se prostituer pour nourrir sa fille Cosette. Cette intuition nécessaire qui perçoit que la prostitution s’acharne sur les êtres les plus vulnérables du peuple travailleur a précédé la construction d’un discours théorique et a accompagné les exploits libérateurs du mouvement ouvrier. Toute authentique révolution d’horizon socialiste s’est caractérisée par l’irruption résolue de la femme sur la scène politique, depuis qu’elle a pris la parole et a esquissé l’idéologie de son émancipation – comme, à l’inverse, toute involution a comporté le retour de la femme au foyer traditionnel et à la réaffirmation de sa condition de subordination à l’homme. Avec une plus ou moins grande réussite, toute révolution a entraîné une pulsion libératrice des femmes prostituées, elle les a entraînées à s’élever contre une oppression séculaire et à recouvrer la dignité dont elles étaient privées. La permanence d’une tare sociale et morale comme l’institution que représente la prostitution, paraissaient inconcevables dans le projet d’une société égalitaire. Aujourd’hui, par contre, se déclarer abolitionniste n’est pas du tout facile pour les femmes et hommes de gauches.

Perte de valeurs

« Les valeurs libérales ont pollué une partie importante de la gauche et du mouvement de femmes », écrit le sociologue québécois Richard Poulin dans « Quinze Thèses sur le capitalisme et le système prostitutionnel mondial ». [2] Ce « seraient les sociaux-démocrates et les Verts allemands qui ont légalisé la prostitution. (…) Sans prétendre faire ici un bilan de cette gauche (…) il faut signaler que leur acceptation des valeurs libérales leur a permis d’exercer, dans certains pays, un rôle actif dans la normalisation des industries du sexe au nom de la défense des »travailleuses du sexe« et du »droit à l’autodétermination personnelle« , dont le droit à la prostitution ferait partie. (…) ».

Considérer que la prostitution ne peut se comparer avec n’importe quel travail, affirmer que cette institution est dégradante pour la femme ou qu’elle se base de façon structurelle sur une relation de domination masculine et de violence de genre – et que, par conséquent, il ne s’agit pas de gérer ce phénomène, mais de le dépasser historiquement et socialement, en commençant par considérer les personnes prostituées comme des victimes -, s’est converti en une attitude militante, à contre-courant d’un régulationnisme diffus et majoritairement accepté parmi des gens d’opinions généralement avancées. Le féminisme, si lucide dans la déconstruction des multiples manifestations du patriarcat, reste soumis ici, le plus souvent, en un inconfortable mutisme. Actuellement, il semble plus facile d’écouter de la part de vétéranes féministes quelque furieux commentaire sur « le refus de la victimisation » qu’un appel à réagir devant les infâmes conditions d’existence que des centaines de milliers de femmes dans le milieu de la prostitution subissent. Les victimes de la violence quotidienne de la part de mafias et d’États, de proxénètes et de nombreux hommes accèdent à leurs corps en échange d’argent, sont rarement rappelées le 25 Novembre. Objectivement, et en rupture avec la meilleure tradition féministe, cette invisibilité sape les solidarités et nous entraîne à considérer qu’il y a des victimes dignes d’être défendues… et d’autres qui sont responsables de leur destin.

Cependant, si le féminisme se débat aujourd’hui dans de telles contradictions, celles qui se manifestent dans les rangs de la gauche, et que Poulin signale, ne sont pas moins déchirantes. Dans notre pays, seule une partie du minoritaire mouvement communiste et de l’extrême gauche – et quelques secteurs de la social-démocratie – considèrent nécessaire d’élaborer des réformes législatives et des programmes tendant à protéger et à offrir des alternatives aux femmes en situation de prostitution, dans la perspective d’éradiquer cette pratique. Les voix qui prêchent et insistent à vouloir régulariser l’exercice de la prostitution sont majoritaires. Celle-ci est, par exemple, la position officielle de forces importantes comme les Commissions Ouvrières ou la Fédération d’Associations de Voisins de Barcelone. Une position inquiétante pour peu que l’on réfléchisse sur ses implications. Quelqu’un s’est arrêté un moment pour penser en quoi pourrait consister une Convention Collective de cette « branche professionnelle », une inspection du travail ou quelques cours de formation ? Est-ce que les seize années d’âge légal pour travailler seraient adéquates pour postuler à cette « profession » ? Est-ce qu’une femme au chômage, pourrait recevoir de la part de l’INEM [organisme espagnol qui gère les prestations de chômage.], une offre d’emploi comme prostituée ? (Il ne s’agit pas d’une digression rhétorique : cette situation s’est déjà vue en Allemagne). Explorer cette option signifie pénétrer dans un labyrinthe… dont les sorties paraissent inévitablement humiliantes pour la femme.

Nageant en pleine « post-idéologie »

Une vague de « modernité » a envahi la pensée critique, en la remplissant de doutes paralysants. Il « faut distinguer entre la prostitution forcée, condamnable, et celle qui constitue une libre option ». Souvent, ces voix libérales sont prisonnières d’une illusion : le mirage d’une prostitution libre de violences, rendue digne socialement et exercée dans les règles d’un État de Bien-être moderne. Cependant, si « un autre monde est possible », aucune autre prostitution ne l’est. La violence intrinsèque qui suppose le « droit » d’un homme à posséder à son gré le corps d’une femme – qui constitue l’ultime frontière de la domination patriarcale – se conjugue et s’est nourrie des traits propres mêmes de l’impérialisme. L’impérialisme, régime par excellence de l’inégalité, des guerres, de l’oppression et de la misère pour la plupart de l’humanité, fait de la prostitution le dernier paradigme. Et c’est ainsi que nous avons la prostitution réellement existante, sordide et brutale dans sa dimension planétaire : le trafic, basé sur la prostitution, de millions de femmes et de fillettes dans le monde entier ; les réseaux mafieux et leurs connexions, corrompus avec des gouvernements et des institutions ; l’exploitation sans limites de la misère et la déstructuration sociale ; le confinement de femmes et mineurs en bordels et destinations de tourisme sexuel ; l’exposition sur les trottoirs, routes et zones industrielles…

Et, à chaque pas, les maladies, la dégradation psychique et physique… et la violence, la violence quotidienne de la part de clients, proxénètes ou policiers – soit dans leur fonction « d’agents de l’ordre public » ou comme complices corrompus des mêmes réseaux de prostitution. Les pays qui, comme la Hollande, ont opté pour la légalisation, non seulement n’ont pas réussi à exiler personne, mais ont vu croître exponentiellement le trafic de femmes – provenant surtout de régions économiquement déprimées, comme les pays de l’Europe de l’Est –, se multiplier le nombre de femmes prostituées – singulièrement en circuits illégaux – et augmenter le volume d’affaire et l’influence des mafias dans la société et le pouvoir. Elle renforce un volume d’affaire, en s’intégrant dans leurs « respectables » institutions financières, les tendances parasitaires et spéculatives qui caractérisent le capitalisme contemporain. Les énormes sommes d’argent générées par la prostitution circulent à travers les mêmes canaux que les profits du trafic d’armes ou de drogues… et finissent par être blanchies dans le tourbillon spéculatif des bulles immobilières. La prostitution enfonce ses racines dans le terrain abonné par la pauvreté et le désespoir social. Et c’est là que ses fruits amers mûrissent.

Une autre expérience

Il y a quelques autres expériences, différentes des régulations qui ont favorisé l’expansion des industries du sexe, dont les moyens de communication ne parlent en général pas beaucoup. « La Suède, grâce à une politique développée pendant de nombreuses années en faveur de l’égalité entre hommes et femmes, considère que la prostitution constitue une violence exercée contre les femmes. C’est le premier pays qui a étudié le comportement des clients (rapport d’Axel Sven Manson, présenté à l’Unesco l’année 1987), et prétend en faire prendre conscience à ses auteurs. À partir du 11 janvier 1999, la prostitution – dans le sens de prostituer une personne – est interdite et les clients – prostitueurs – sont considérés comme des délinquants susceptibles d’être condamnés à des peines de prison. On a ménagé un travail d’accompagnement, à la charge de services sociaux spécialisés, afin d’aider les personnes prostituées qui le désireront, à abandonner leur condition, ce qui est le cas de plus de 90% d’entre elles. On a aussi promu une politique d’information, dirigée au public, pour dissuader les hommes de recourir aux services d’une personne prostituée. Résultats ? On estimait la clientèle de 125.000 personnes et de 2.500 le nombre de personnes prostituées en 1998. Trois ans après, la prostitution de rue à Stockholm, où elle avait connu un fort accroissement dans la période antérieure, a diminué de 50% et le nombre de prostitueurs a diminué de 80%. Ces résultats ne signifient pas que la prostitution ait disparu en Suède : la clandestinité est devenue obligatoire pour les personnes prostituées, ce qui les rend plus fragiles, et la frontière finlandaise a vu augmenter les centres de prostitution. D’autre part, les prostitueurs suédois utilisent le tourisme sexuel dans d’autres pays ». (« Anarchisme, féminisme, contre le système prostitutionnel »).

En d’autres mots, l’expérience suédoise démontre que le triomphe de « l’abolitionnisme en un seul pays » n’est pas possible. Ceci n’enlève pas qu’il s’agit du modèle qui, à l’heure actuelle, offre les meilleures garanties de protection à la femme, aux antipodes des désastreux effets sociaux induits par la légalisation de la prostitution dans quelques pays européens, du sud-est asiatique ou du Pacifique.

Où est la liberté ?

La géographie de la misère humaine, des pays pauvres jusqu’à nos sociétés industrielles, gomme la frontière entre prostitution forcée et « volontaire ». Dans les premiers, l’âge moyen d’entrée dans la prostitution se situe autour des douze années ; ici, autour de quatorze ans. Quelle que soit l’optique où l’on se place, en ce qui concerne la femme, la liberté et la prostitution sont deux notions et deux réalités inconciliables. Il existe, sans aucun doute, un stigmate social très répandu envers les femmes prostituées, produit d’une morale rétrograde encore en vigueur. Mais, ces considérations ne sont pas celles qui déterminent les conditions de la prostitution. Il paraît utile de se référer ici à la distinction que le philosophe slovène Slavoj Zizek établit entre « violence subjective » et « violence objective ». [3] La première a un sujet, personne ou collectif, parfaitement identifié, qui l’exerce et la fait visible devant tout le monde. La deuxième, du substrat de toutes les dysfonctions et des violences apparentes, est inhérente au système qui régit les relations humaines dans leur ensemble. Dans la mesure où cette violence fondamentale fait partie de « l’ordre naturel des choses » communément accepté, elle est rarement perçue en tant que tel. Tout au contraire, la violence structurelle apparaît comme « le degré zéro de violence », un niveau neutre sur lequel on visualise les violences subjectives. Pour ainsi dire, l’arbre de la violence subjective ne nous laisse pas voir l’épaisse forêt de la violence systémique.

Une chose similaire arrive avec ces distinctions qu’on prétend établir sur les différents types de prostitution : la brutalité démesurée du trafiquant d’êtres humains, qui achète, séquestre et vend des femmes et des fillettes aux réseaux de prostitution… le visa pour travailler comme danseuse dans un night-club, accepté « librement » par la jeune fille d’un pays balkanique dévasté par les guerres ethniques, fait que nous arrivions à considérer comme « le degré zéro de violence ». De la même manière, la violence symbolique du stigmate social noircit dans ce cas la violence inhérente au système et aux relations entre des hommes et des femmes qui forment le monde de la prostitution.


Quelques partisans de régulariser la prostitution brandissent, cependant, un argument qu’ils croient définitif : « Il faut écouter l’opinion des prostituées elles-mêmes. Personne n’a de droit à parler en leur nom ». Et le témoignage de femmes ou collectifs qui affirment se prostituer librement apparaît toujours. L’argument, qui dit qu’il est préférable à travailler dans des conditions précaires et pour un salaire dérisoire, comme caissière d’un supermarché ou comme femme de ménage, ne manque pas non plus. Mais, allons pas à pas. Sous le capitalisme, toute relation de travail entraîne l’exploitation de la force de travail, extraction de plus-value de la part du capital, tant s’il s’agit de la production de marchandises, comme si nous parlions de services destinés à faciliter la circulation de celles-ci ou la reproduction de la propre force de travail. En recourant à la terminologie marxiste, quelques avocats de la régulation nous proposent que nous considérions la prostitution comme une prestation de service d’ordre sexuel. C’est ici où le féminisme participe pour mettre les choses à leur place, en démasquant ceux qui transforment la théorie marxiste de l’exploitation en un pur sophisme. Et c’est que le « service » en question ne consiste pas en un contrat d’achat et de vente de force de travail, mais dans la possession intégrale du corps de la femme de la part de l’homme ; c’est-à-dire, dans l’annulation de la femme comme personne et sa transformation en simple objet, manquant d’identité, volonté ou désirs propres, et destiné à l’exclusivité et privilégiée satisfaction sexuelle des hommes. Ainsi donc, sous l’apparence d’une transaction commerciale, s’exerce une relation abusive proche de l’esclavage, d’un acte systématique de violation.

Comme Judith Ézéchiel le disait : « Le fait qu’un individu d’un groupe opprimé réussisse à échapper à certaines constrictions ne peut pas noircir la situation générale de son groupe. Qu’une victime arrive à avoir une existence heureuse malgré les limites qui lui sont imposées ne justifie en rien les limites mentionnées. Finalement, ce n’est pas parce qu’un individu trouve dans l’oppression une source d’identité et la transforme en inspiration créatrice, que l’oppression soit pour cela légitimée, ni cette création invalidée » (Les Temps modernes, mars-avril de 1997).

Une traînée de souffrance

De manière tragique, la vie démontre de façon rigoureuse que la perception du féminisme est exacte. Avec le nombre de suicides, l’addition à l’alcool et les drogues, les ravages psychologiques et la destruction de l’amour-propre qui sont monnaie courante dans le monde de la prostitution, devrait être suffisant pour que l’opinion publique se rende compte que nous ne parlons pas « d’un travail comme un autre ». [4]

C’est choquant qu’une partie du mouvement féministe, qui a fait de la revendication du droit au propre corps et la lutte contre la femme objet, une référence émancipatrice évidente, soit tellement désorientée quand elle aborde le thème de la prostitution. Il en est de même avec la gauche, pourtant parfaitement familiarisée avec le phénomène de l’aliénation, qui s’accroche à quelques témoignages pour critiquer l’abolitionnisme. Entendre les propres intéressées ? Bien sûr que oui ! Cependant, qui écoute les « cris du silence » de ces millions de femmes et fillettes du monde entier, objets de trafic et d’exploitation sexuelle ? Qui demandera l’opinion des filles africaines, des asiatiques, des jeunes de l’Europe de l’Est qui à grand peine balbutient notre langue, qui n’ont pas de papiers, et que les réseaux de proxénétisme déplacent de façon constante d’un quartier à un autre, d’une route à une autre, d’un club à un autre, les déstabilisant et empêchant n’importe quel enracinement ou intégration ?

Les détracteurs de l’abolitionnisme sont-ils réellement disposés à formuler les questions adéquates et à écouter les abondants et documentés témoignages disponibles ? Dans ce cas, ils seraient effrayés par l’âge extrêmement bas d’entrée dans le monde de la prostitution à laquelle nous faisons référence plus haut ; à cause de la fréquence d’antécédents familiaux de déstructuration, de violences domestiques ou d’incestes ; à cause de la désorientation affective qui transforme une jeune en victime propitiatoire d’un proxénète, « professionnelle » ou occasionnelle ; à cause de l’incidence de l’échec scolaire, de la marginalisation sociale, de l’absence de perspectives et de l’effondrement de l’amour-propre… C’est-à-dire, par le récit vital qu’il y a derrière la « libre option de se prostituer ». Le témoignage de ces femmes qui, après avoir réussi à abandonner le monde de la prostitution, s’identifient comme « survivantes » est révélateur. Celui de celles qui, plongées encore dans cet univers, décrivent la misère des relations humaines, de l’intime répugnance que les « clients » leur inspirent et de l’exil d’elles mêmes qu’elles doivent souffrir de façon quotidienne. [5]

« Parler d’option sans tenir compte du rôle de l’idéologie paraît simpliste – écrivent les libertaires françaises Hélène Hernández et Élisabeth Claude. Comment ne pas se rendre compte que, dans notre société, opter pour la prostitution constitue peut-être une alternative… mais d’une alternance imposée surtout aux femmes ? On parle de »libre arbitre« , mais ici seul le »client« est libre. La prostitution, sous la forme d’une offre disponible, existe seulement parce qu’il y a une forte demande. Prétendre que nous sommes libres de satisfaire nos désirs occulte le fait que, en réalité, tout acte a ses conséquences. La liberté de quelques-unes et quelques-uns interfère avec celle des autres – et les plus puissants sont toujours ceux qui finissent par imposer leurs décisions aux plus faibles ». (« Anarchisme, féminisme, contre lui système prostitutionnel ». Éditions du Monde Libertaire. Mai 2009).

Fondements d’un tournant

Il peut sembler paradoxal que, justement quand la globalisation libérale a entraîné à l’extrême l’exploitation, la pauvreté et les inégalités à toute la planète ; quand la dynamique capitaliste de marchandisation de tout ce qui existe a développé exponentiellement l’industrie du sexe – avec son corollaire de souffrance humaine, brutalités et exactions… le féminisme et la gauche « abandonnent leur rôle ». Le paradoxe est seulement apparent. Le triomphe du néolibéralisme au cours des dernières années a miné en profondeur les conquêtes et la relative cohésion sociale. La social-démocratie européenne, avec un pied dans les conquêtes de l’après-guerre et l’autre dans les institutions, a couronné son évolution avec une profonde intégration de ses élites aux dispositifs politiques, financiers, commerciaux et militaires de la globalisation. Le social libéralisme combine la défense du marché et de sa logique de privatisations avec une suite de politiques d’assistance – et quelques réformes dans le domaine des droits civils -, destinées à atténuer le choc dévastateur de la « libre concurrence ». L’humanitarisme compatissant a remplacé la solidarité, de la même manière que l’adaptation possibiliste à « l’économie de marché » a remplacé les désirs ardents de transformation sociale. Le naufrage historique du projet socialiste avec lequel conclut le siècle a entraîné pessimisme et renoncement des pensées critiques. Le féminisme – et même la gauche radicale – ne sont pas une exception. Voici le fond de ce récent « pragmatisme » envers le phénomène de la prostitution.

Dans un récent travail sur la réforme universitaire connue comme le « Plan de Bologne » et la marchandisation de la connaissance, Daniel Bensaïd dénonce la nouvelle misère estudiantine, leur précarité galopante et la préoccupante extension de la prostitution dans le domaine universitaire. [6] Le phénomène revêt une énorme charge symbolique. Pendant longtemps, les gens simples ont perçu l’accès à la culture non seulement comme le moyen d’une promotion sociale, mais comme le chemin vers l’autodétermination et la dignité. Pour ces secteurs des classes populaires, qui ont lutté pour l’accès de leurs filles et fils aux études supérieures avec l’espoir de les voir se débarrasser pour toujours d’une humiliation séculaire, c’est vécu comme une dure réalité. L’université qui fut un »temple du savoir et des humanités« idéalisé a été littéralement »prisonnière« pour une nouvelle génération d’étudiants, singulièrement féminisée. Mais voici que l’obtention d’un prestigieux « master » peut être alterné avec le triste »métier » de ces filles analphabètes que l’après-guerre avait versées dans les rues de la pauvreté. On referme le cercle. Le capitalisme a converti en cauchemar les désirs ardents de la classe ouvrière.

Il est vrai que quelques groupements de prostituées – aux États-Unis, en France, en Angleterre, dans l’État espagnol – revendiquent une reconnaissance formelle de leur activité. Cependant, la plupart des positionnements en faveur d’une régularisation proviennent de secteurs intéressés à renforcer le contrôle sur les mouvements migratoires, à gérer les espaces publics selon certains modèles standardisés ou à reconduire la prostitution à travers leurs propres circuits d’affaire. Au cours d’un débat dans une télévision locale de Barcelone, l’avocat et gérant d’un réseau de clubs d’alterne se scandalisait du spectacle que ses enfants, en revenant de l’école, devaient supporter la vision des filles roumaines ou africaines qui « faisaient le trottoir ». « Pourquoi est-ce que les autorités n’arbitrent pas cette situation ? – se demandait notre élégant proxénète. « Il y a des locaux adéquats pour que ces femmes travaillent dans de bonnes des conditions ».


Il est vrai, que quand certains secteurs de la gauche sociale revendiquent la reconnaissance des droits des « travailleuses du sexe », la prétention est de les rendre dignes et de les protéger. Mais, un positionnement qui évitera la nature intrinsèque de la prostitution, qui la banalisera, peut finir par légitimer l’oppression au lieu de rendre digne l’être opprimé. Dans le cas des personnes prostituées, il s’agit de revendiquer la dignité et les droits inhérents à leur condition en tant que personnes, en rachetant leur droit effectif à décider, et non pas de les emprisonner dans leur situation actuelle. Le chemin vers l’enfer est semé de bonnes intentions.

Mythologie postmoderne

Toute époque incertaine crée ses mythes, généralement destinés à exorciser ses peurs ou à sublimer une décourageante réalité. La postmodernité a aussi généré les siens, caractérisés par l’exaltation de l’individualisme, l’insolidarité et le mépris des projets collectifs. Une de ces fantaisies, attachée au courant d’opinion que nous pourrions appeler « libéral féminisme », est celle du prétendu « apoderament » (prise de pouvoir) des femmes ; c’est-à-dire, la conquête de positions de force dans certains domaines de décision, capables d’équilibrer ou même de renverser la position dominante des hommes. Si nous parlons de mythe c’est parce que cela ne dérange, ni ne constitue une subversion contre le système patriarcal, mais prétend que quelques-unes occupent de ses « citadelles », comme dirait Gramsci. S’y classant et la fortifiant, la femme « autorisée » – et non émancipée – renforce la pyramide dominatrice sur l’ensemble des femmes. Elle reproduit ainsi les traits du patriarcat. Toujours pertinent, Slavoj Zizek ironise sur ceux qu’il appelle « communistes libéraux » ; personnages qui, comme Bill Gates, construisent le matin des affaires multimillionnaires, partageant pleinement les dynamiques capitalistes qui plongent des continents entiers dans la misère… et qui, l’après-midi patronnent des œuvres philanthropiques pour atténuer les ravages des politiques d’ajustement structural en l’Afrique.

Le patriarcat, dont le cœur bat à l’unisson avec le pouls du capitalisme, a aussi ses hommes « féministes libéraux ». [7] Ce sont eux qui, en quelque sorte, « autorisent » l’ascension ou le triomphe individuel de certaines, ainsi que l’échec collectif de la grande majorité. Pour maintenir leurs privilèges, ils doivent s’appuyer chaque fois plus et intégrer dans leur discours – et voire le geste – leur propre négation. Le mythe de l’hétère, (d’une illusion similaire), la prostituée qui, grâce à ses charmes, exercerait un irrésistible pouvoir sur les hommes, se situant ainsi au-dessus des relations de domination y participe. La désinvolture de quelques femmes prostituées qui revendiquent cette figure exerce une indéniable fascination parmi certains secteurs de la gauche. L’histoire, est tout de même plus prosaïque que toutes ces mystifications. Les hétères étaient les prostituées de luxe de la Grèce antique. Leur « pouvoir » durait le temps de l’éphémère attraction de leur jeunesse parmi les hommes riches qui régissaient cette société esclavagiste. Dans leur vieillesse, les hétères pouvaient seulement survivre en prostituant à leur tour d’autres jeunes. L’hétère ne représente aucune forme de rébellion face à l’esclavage, mais constitue une de ses institutions.

En pleine confusion

Mais, à gauche, continue à pleuvoir les invectives contre le courant abolitionniste. Celui-ci voudrait, non seulement « faire taire » les collectifs qui vivent de la prostitution, mais serait aussi muselé par une morale étriquée, selon laquelle la seule légitimité possible des relations sexuelles est à travers l’amour, et condamnent que ces relations puissent se maintenir en échange d’argent. L’abolitionnisme serait même suspect de représenter un certain impérialisme culturel en voulant préserver la « décence » de nos pays avancés… tandis qu’au tiers-monde continuent à prospérer des bordels globaux, les grandes destinations du tourisme sexuel. Comme s’il existait une muraille de Chine entre ces destinations et la fleurissante industrie du sexe dans les métropoles ! Comme si la globalisation n’avait pas établi déjà d’amples circuits internationaux pour satisfaire la demande croissante d’une société hautement sexuée ! L’alternance ne se situe pas, dans ce cas, entre « sexe par amour ou pour l’argent », mais entre une relation libre, basée sur le respect, l’affinité, l’attraction mutuelle ou le désir… et la soumission du corps d’une personne au plaisir exclusif d’une autre, en position de domination sur la première. Est-ce que nous serions disposés à accepter la violation comme une manifestation de la sexualité ? « Non, nous répondra-t-on, dans le cas de la violation : il y a victime et agresseur ». Mais la relation entre le client prostitueur et la femme prostituée ne résulte pas non plus d’une rencontre entre deux personnes dans l’exercice de leur libre arbitre : elle implique et reproduit, comme nous l’avons déjà dit plus haut, d’une relation de domination et d’inégalité. Le sexe devient ici le vecteur de la réaffirmation d’une identité déterminée à partir de la jouissance d’un privilège.

L’acceptation de la prostitution est tributaire de l’atmosphère délétère d’un monde soumis en une crise de civilisation. Tandis que le capitalisme continue sa fuite en avant, en menaçant la survie de la planète, ceux et celles « d’en bas » sont encore loin de se hisser au niveau de sujets conscients d’une profonde et urgente transformation sociale ; des relèves idéologiques et politiques crédibles, organisations qui soient au niveau des circonstances, manquent ; dans leur mouvement vers un nouveau monde, elles doivent construire d’autres relations, d’autres valeurs… Voici le terrain sur lequel fleurit ce nihilisme de gauche qui prétend « douter de tout ». [8]

L’apogée international de la prostitution a modifié sa réalité dans tous les pays. Dans l’État espagnol, l’immense majorité des femmes prostituées sont déjà des étrangères. Cette contradiction qui constitue la base d’autres divisions, a généré parfois des frictions entre autochtones et étrangères. En général les premières sont celles qui revendiquent un exercice relativement autonome de la prostitution, devant les puissants réseaux qui contrôlent le flux des étrangères. D’ici surgit l’idée d’une « prostitution libre » au nom de laquelle on réclame des mesures régulatrices. Mais la normalisation du « travail sexuel » entraîne la légalisation du proxénétisme et celle de toute l’industrie basée sur l’exploitation de la prostitution. Et, dans ce sens, représente une menace pour toutes les femmes, qui seront toutes prostituïables. À partir de n’importe quel point de vue, la fragmentation de l’univers féminin affaiblit sa résistance aux attaques du patriarcat. Il faut aussi mentionner ici une autre critique : l’abolitionnisme ne tiendrait pas non plus compte de l’existence de collectifs de transsexuels, d’homosexuels ou de bisexuels qui vivent de la prostitution. Y a-t-il des orientations sexuelles inclines à se prostituer ? Est-ce que le problème n’est pas à chercher dans le refus social de certaines manifestations de la sexualité humaine et la condamne à la marginalisation ? La tâche est alors la lutte contre la discrimination dans toutes les sphères de la vie sociale, et non la consécration d’un ghetto prostitutionnel. Un ghetto – ne l’oublions pas – soumis à l’obtention du plaisir masculin et, par conséquent, partie intégrante des dispositifs du patriarcat.

Mais ne sortons pas du débat moral. L’alternance au puritanisme hypocrite n’est pas l’amoralité, mais la construction d’une autre morale supérieure. Une morale indissociable de l’effort des classes travailleuses et opprimées pour se mettre debout, pour surpasser la fragmentation et l’aliénation à laquelle elles sont soumises. C’est-à-dire, une morale qui protégera la solidarité et la coopération devant l’individualisme ; le respect, la dignité et l’égalité par-dessus des abus et privilèges ; le droit au-dessus de la charité ; l’esprit critique au lieu de la vénération envers les fausses autorités ; la volonté de s’attribuer connaissances et savoirs afin de préparer une nouvelle civilisation, plus juste et en accord avec les potentialités de l’humanité et réconciliée avec la nature… En un mot : une morale qui encouragera à la rébellion contre n’importe quelle tyrannie et promotionnera la lutte incessante pour la vérité… À partir de cette morale – aujourd’hui à grand peine esquissée, « en construction » comme le propre mouvement historique qu’elle doit affermir -, il n’y a pas à avoir d’hésitations intellectuelles sur la prostitution : il s’agit d’une institution qui violente l’ensemble des femmes, à cause de leur soumission ancestrale aux hommes et qui, par conséquent, ne peut qu’être abolie.


Une des caractéristiques de cette nouvelle morale, à cause de son refus de n’importe quelle mystification, est une volonté ferme de concordance avec la réalité. Et c’est à la réalité que nous nous référons. Avec une ampleur sans précédent, les guerres coloniales du nouveau siècle ont transformé le corps de la femme en champ de bataille et la violation systématique en une arme de destruction massive de l’intégrité et l’estime des peuples qu’on prétend soumettre ou annihiler. En transformant à son tour la vieille séquelle de la prostitution en une prodigieuse affaire planétaire et en une source de souffrance de proportions également inouïes, le capitalisme global livre une guerre sourde contre les classes plébéiennes de tous les pays ; une guerre de désagrégation, de destruction morale et d’abrutissement. Nous pouvons débattre des stratégies. Mais la gauche et le féminisme ne peuvent pas éluder la bataille. L’écrivain indien Arundhati Roy n’exagérait point en s’adressant, l’année 2004, au Forum Social mondial de Mumbai : « Nous sommes en guerre ». Comme le disent Legardinier et Bouamama : « S’il faut attaquer quelque ordre moral c’est justement celui qui maintient la prostitution, complice de l’ordre établi et éternel allié des inégalités ».

De l’absence de légalité à la régulation

« Dans ce pays – pouvait-on lire il y a peu dans un bulletin de la mairie socialiste de Barcelone -, la prostitution n’est pas interdite, ni légalisée. Simplement, elle est là ». Celle-ci serait la photo figée. La réalité, eppure si muove. En un récent travail sur les femmes immigrantes, publié à la revue de gauche alternative « Viento Sur », Carmen Gregorio Gil signale que « le débat à faire, face à la prostitution dans l’État espagnol, a à voir avec deux propositions bien différentes poussées par les gouvernements central et autonome. D’une part, le rapport réalisé par le gouvernement de la nation en 2007 à la demande de la Commission Mixte du Congrès et du Sénat sur les Droits de la Femme à partir d’une perspective abolitionniste, et d’une autre le brouillon de la Loi de Limitation de Services Sexuels Rémunérés de la Generalitat de Catalunya accueillant une perspective réglementariste ». [9] C’est vrai. Mais l’abolitionnisme officiel du gouvernement du PSOE, en soi, a peu de possibilités de résister devant la pression croissante des administrations locales et autonomes – en commençant par celles que dirige le même Parti socialiste – dans le sens d’une régulation de la prostitution. Les paramètres néolibéraux, dans lesquels la proposition de Zapatero intervient, empêchent toute fermeté abolitionniste.

Les rapports du gouvernement central, établis par le Ministère de l’Intérieur en décembre 2008, affirment que plus de 90% – peut-être 95% – des femmes prostituées en Espagne étaient des étrangères, la majorité en situation irrégulière ou précaire d’un point de vue administratif. Ces rapports se référaient à un collectif de plus de 400.000 femmes – même s’il y a d’autres estimations qui considèrent que ce chiffre est très en deçà de la réalité… D’autres études sur le nombre d’« utilisateurs » des services de ces femmes situent l’État espagnol au-dessus du palmarès des pays européens consommateurs de sexe de paiement et parlent de 15 millions de « clients ». Devant l’amplification du phénomène, les mairies, directement confrontées à sa manifestation dans les rues et routes, remplissent le vide légal à coups de décrets et ordonnances. L’exercice de la prostitution n’est pas constitutif de délit. Mais la capacité des administrations locales à gérer l’espace public permet de « déplacer » les collectifs qui la pratiquent, et d’exercer une pression policière. La Mairie de gauches de Barcelone (dans ce cas des socialistes et des républicains ont eu le support de la droite, mais se sont trouvés avec l’opposition de leurs membres de gouvernement d’ICV) a été pionnière dans l’élaboration d’une « ordonnance civique », dont l’exemple s’est étendu à d’autres villages et villes. Mettant dans un même sac comportements inciviques, mauvais traitement du mobilier urbain, mendicité ou prostitution, l’ordonnance – de façon ambiguë dans le traitement de réalités de nature si différente – accorde un pouvoir discrétionnaire et arbitraire au gouvernement de la ville pour administrer ses rues, décidant qui peut y rester et « cachant sous le tapis » sa misère sociale.

Cependant, si la prostitution n’est pas formellement un délit – bien que, dans la rue elle soit considérée comme un « comportement incivique » –, l’exploitation de la prostitution ne l’est pas non plus spécifiquement. La réforme du Code Pénal espagnol conclut et supprime la figure délictueuse du proxénète. En fait, les interventions judiciaires ou policières contre certains locaux et réseaux de prostitution se produisent à l’abri de la législation de travail ou de la Loi d’« Extrangeria » – ou en fonction de délits associés à certains délits, comme le trafic de drogue. Dans les rares sentences qui se sont prononcées sur des conflits entre des femmes prostituées et des propriétaires de locaux type night-clubs – ratifiées en quelque cas par le Tribunal Suprême –, les juges se sont référés strictement à la violation des droits sociaux. Dans ce sens, la jurisprudence existante tend à avaliser la reconnaissance de la prostitution comme une profession et tentent de remplir le vide légal existant. Pour sa part, la Generalitat de Catalunya ne considère pas que, dans le cas de la prostitution, nous soyons devant un « collectif à risque » – comme ce serait le cas des personnes drogodépendantes – et ne lui consacre aucune mesure sociale. (La mairie de Barcelone, à travers le Service d’attention et médiation de rue, dispose d’un programme de réinsertion. Son budget est de 600.000 euros. Cette année, il comptera avec quatre éducateurs, un agent sanitaire et un psychologue. Seules 43,5% des femmes qui ont demandé à bénéficier de ce programme ont pu y accéder. Les résultats positifs du programme en termes d’accès à un travail stable, soulignent la disproportion entre l’effort budgétaire et l’ampleur du drame humain qui est vécu).

En ce qui concerne la détermination abolitionniste du gouvernement central… Le même rapport gouvernemental qui décrivait la situation de la prostitution, proposait des mesures pour lutter contre les réseaux mafieux responsables du trafic et l’exploitation de femmes. Une de ces mesures, susceptible d’avoir quelque incidence, prévoyait d’accorder le permis de séjour à ces étrangères en situation irrégulière que ces organisations dénonceraient. Dans la pratique, l’initiative a été réduite à la promesse de régularisation « en fonction des résultats finaux des investigations qui auront pu commencer à partir de l’information facilitée ». Dit d’une autre manière : défense des dénonciateurs et dépendance de la générosité policière. Et, en ce qui concerne le rôle de la police dans cette affaire, des signes inquiétants surgissent ici et là. Les clubs Saratoga et Riviera – macro bordels connus de Castelldefels – des responsables de la Police Nationale qui auraient « protégé » un étendu réseau de proxénétisme apparaissent comme inculpés dans le déplacement de mineures entre de différents bars, anticipant des descentes policières. De faits, les « forces et corps de sécurité de l’État » ne suscitent pas précisément la confiance de la part de ces femmes, pour avoir assez de courage et dénoncer ces proxénètes organisés. Dans le cadre de la législation en vigueur, les occasionnelles descentes policières – effectuées dans la rue ou dans quelques bordels clandestins, comme dans le cas de quelques « salons de coiffure » chinois de Barcelone – se limitent en général à constater la situation irrégulière des filles qui y sont prostituées ; ce qui parfois peut entraîner un ordre d’expulsion, effective ou non. De toute façon, de telles interventions finissent par avoir l’effet pervers de renforcer la dépendance de ces jeunes vis-à-vis des mafias. En ce qui concerne les annonces de contacts, source d’importants revenus pour beaucoup de journaux, le gouvernement s’est limité à « recommander » qu’elles arrêtent d’être publiées. Naturellement, aucune des publications qui tire profit de la publicité du commerce sexuel (un quotidien comme « El País » encaisse annuellement environ cinq millions d’euros pour ce concept) n’a fait cas des aimables conseils du gouvernement.

Le gouvernement du PSOE, s’il désirait réellement avancer sur le chemin de l’abolition de la prostitution, devrait donc faire face à un grave manque d’adéquation des appareils de l’État – police, magistrature, administrations territoriales, services –, à la nécessité de réformes législatives d’envergure et à une tâche non moins immense en matière éducative. Pour ne pas parler d’ambitieux programmes sociaux d’accompagnement, assistance, formation et réinsertion professionnelle de toutes ces femmes désireuses d’abandonner le monde de la prostitution. Nous parlons de beaucoup plus que de gestes et « bonne volonté ». Nous nous référons à une volonté politique en contradiction ouverte avec les orientations néolibérales, et en premier lieu avec les restrictions de la dépense sociale en époque de crise. Mais, pas moins décidée à s’affronter à une droite – PP, CiU, PNB… – qu’elle met le cri au ciel devant « le spectacle indécent » de la prostitution sur la voie publique… et réclame un « ordre » dans des espaces physiques et juridiques « appropriés ». Exemple décourageant, la crise ouverte autour de la prostitution à Barcelone, a abouti finalement à la réouverture des bordels du quartier… avec l’approbation de toute la gauche de gouvernement, d’associations de quartiers et de quelques organisations qui travaillent avec les femmes prostituées. Personne n’a débattu, cependant, de leur situation de fond. Les difficultés et obstacles, en commençant par l’état de la propre opinion publique, sont considérables.

Pour un abolitionnisme féministe

L’abolitionnisme propose que la prostitution – comme le patriarcat dans son ensemble – ne constitue pas une nécessité sociale, loin de là, et ne provient pas d’un trait inhérent à la nature humaine. Il s’agit de constructions sociales et culturelles, datées historiquement et qui, comme telles, peuvent être déconstruites et remplacées par d’autres. L’histoire de l’humanité n’est pas finie. La prostitution n’a aucune raison objective d’exister, au-delà de la volonté de perpétuer une relation ancestrale de domination et de privilèges, à travers l’existence d’une réserve permanente de femmes et d’êtres féminisés pour satisfaire les appétits sexuels des hommes. À travers cette sexualité exclusive – et qui en même temps nie et exclue l’existence et le désir de la femme – on enregistre dans l’inconscient collectif, comme surgissant « naturellement » d’une pulsion vitale, une relation entre pouvoir – identifié avec la virilité – et soumission. Ainsi donc, au sujet de la prostitution, non seulement les conditions d’existence d’un collectif de femmes et enfants ample et croissant sont en jeu, mais la condition tout court de la femme dans nos sociétés. Et, pour cette même raison, la construction des différents rôles et identités.

L’abolitionnisme implique donc une vaste tâche éducative intégrale, culturelle et affective, dans des valeurs non patriarcales d’égalité et respect. Même des expériences limitées en matière d’éducation sexuelle, comme celles qui se sont faites en France, démontrent que les jeunes qui la reçoivent recourent chaque fois moins à la prostitution pour commencer ou affirmer leur identité dans la vie adulte. Il n’y a aucune fatalité. Il est possible de modifier les mentalités. Mais, logiquement, l’effort éducatif doit être en concordance avec les lois et les politiques sociales.

Est-ce qu’il s’agirait d’étendre la Loi Intégrale contre la violence de genre ? Est-ce qu’une législation spécifique est nécessaire ? Quoi qu’il en soit, un ordre juridique progressiste devrait considérer l’achat de faveurs sexuelles comme un abus et un acte de violence contre la femme – c’est-à-dire, comme un fait punissable – et l’exploitation de la prostitution comme un délit. Il est nécessaire de rétablir et d’actualiser la figure du proxénète dans le Code Pénal. Naturellement, la persécution du client prostitueur, comme l’activiste abolitionniste belge Sandra Invernizzi le signale, « n’est pas sans difficultés, surtout à une époque dans laquelle l’État policier déplace l’État de droit ». L’expérience suédoise démontre qu’il est possible d’appliquer cette politique en l’orientant vers la dissuasion et la prise de conscience. Mais il est impossible de traiter justement le problème de la prostitution dans le cadre de l’actuelle Loi d’ « Estrangeria ». Voici une raison de plus, et de poids, pour exiger la dérogation de cette loi. Il faut commencer par la régularisation des personnes en situation de prostitution, en séparant leur permis de séjour de l’activité qu’elles exercent ou puissent exercer. Il s’agit de légaliser ces personnes comme des citoyennes et des résidents avec droit à travailler, pas de les enfermer administrativement dans les circuits de la prostitution. Dans l’actuelle situation, dans laquelle l’État espagnol s’est converti en la destination de centaines de milliers de femmes, où elles sont utilisées et sont exploitées sexuellement, celui-ci a un inexcusable devoir de réparation sociale. Le contraire serait d’admettre que notre modèle de société entraîne près d’un demi million de femmes converties en marchandise sexuelle – régulièrement « rénovée » – comme n’importe quel stock de marchandises, devant les exigences du marché et les goûts changeants des « consommateurs ».

Il ne faut pas dire que l’adéquation de l’État à un traitement abolitionniste féministe du phénomène de la prostitution implique également une tâche immense du point de vue de la formation et réorientation de fonctionnaires et des institutions, en commençant par la magistrature et la police, occupés à veiller sur l’intégrité et les droits des femmes en face de trafiquants, proxénètes et prostitueurs. En envoyant définitivement les « ordonnances civiques » au musée d’histoire de l’hypocrisie universel, la fonction des administrations publiques ne peut pas consister à retirer la prostitution des rues commerciales, ni à se limiter à veiller pour que les bordels ne dérangent pas le voisinage, mais en donnant un traitement social au problème. Il s’agit d’aider les victimes du système prostitutionnel à en sortir, à acquérir une pleine autonomie personnelle et professionnelle et à reconstruire leurs vies.

D’abord, à côté de l’impérative nécessité de régularisation des personnes étrangères, il sera sans doute nécessaire d’articuler certaines reconnaissances qui permettront d’accéder à l’ensemble des services et prestations sociales. Pour toutes celles qui désireront abandonner la prostitution, il faudra déployer toute une série de programmes de support. Des propositions diverses de formation et d’insertion professionnelle seront nécessaires, ainsi que des lieux d’accueil pour les personnes qui le voudront. Il faudra des équipes spécialisées de médecins, psychologues et éducateurs. Comme cela a pu être vérifié au Canada et dans d’autres pays, le rôle d’activistes et associations d’anciennes femmes prostituées aura une importance décisive : non seulement pour appuyer les actuelles victimes du commerce sexuel, mais aussi vis-à-vis de l’éducation – ou rééducation – de la société dans son ensemble, parce que c’est dans son sein qu’il faut gagner la bataille de l’abolition. [10] Legardinier et Bouamama résument parfaitement sa dimension historique : « Justifié partout, organisé, le système prostitutionnel réduit à rien une partie des combats que, d’autre part, nous livrons : contre les violences, la marchandisation généralisée, l’exploitation des enfants, l’esclavagisme, les inégalités… Elle constitue un territoire d’exception où est permis et où on promeut ce qui est interdit ailleurs. Sous un tas de justifications, la négation permanente de la loi et de la démocratie, elle représente une violation des principes fondamentaux d’égalité et justice ».

Laissons de coté les sceptiques, qui ne changeront jamais rien, ceux qui restent sourds à la douleur du monde et qui nous invitent, tout au plus, à administrer ses misères. A travers cette attitude nous reconnaissons l’écho des trompettes libérales, annonçant une apothéose du capitalisme et qui ressemble chaque fois plus à la barbarie. Utopistes ? Le mot utopie n’est pas synonyme de « rêve impossible », mais désigne cette ambition collective qui n’a été réalisée nulle part… Cette ambition qui nous aide à marcher et qui nous rappelle que nous faisons partie de l’humanité. La gauche et le féminisme, s’ils veulent être fidèles à leur sceau anticapitaliste et antipatriarcal, ne peuvent renoncer à l’ambition, universelle et concrète, d’abolir la prostitution.

Barcelone, Octobre 2009

Sylviane DAHAN

« Abolir la prostitució » Barcelone, Novembre 2009. Richard Poulin. www.donesdenllac.org

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Fantine ? C’est la société achetant une esclave. À qui ? À la misère. À la faim, à l’isolement, à l’abandon, au dénuement. Marché douloureux. La misère offre, la société accepte. » Victor Hugo.

* Richard Poulin, Abolir la prostitution, éditions Sisyphe, Montréal, 2006, 126 pages. http://sisyphe.org/spip.php?article3574

Notes

[1] « Prostitution. La mondialisation incarnée ». Alternances Sud. La Belgique.

[2] Idem.

[3] « Violence ». Slavoj Zizek. Bibliothèque Universelle Empúries.

[4] « Une étude sur les personnes prostituées dans les rues de l’Angleterre établit que 87% d’entre elles ont été des victimes de violences au cours des douze derniers mois, en 43% des cas souffrant les conséquences d’abus physiques graves (Miller 1995). Une enquête réalisée à Chicago a démontré que 21,4% de femmes qui exercent des activités d’accompagnatrices ou qui travaillent comme des danseuses nues ont été violées en plus de dix occasions (Boulet, 2002). Une étude américaine réalisée à Minneapolis montre que 78% des personnes prostituées ont été des victimes de violation de la part de proxénètes et de clients, avec une fréquence moyenne de 49 fois à l’année ; 49% ont été victimes de séquestration et déplacées d’un État à l’autre et 27% ont souffert des mutilations (Raymond, 1999). 75% des filles de compagnie ont réalisé quelque tentative de suicide (Chester, 1994). Parmi les femmes et les jeunes prostitués au Canada on enregistre un taux de mortalité 40 fois supérieure à la moyenne nationale ». (« La mondialisation incarnée »).

[5] Pour trouver d’abondants témoignages et un vaste fichier documentaire, des sites webs peuvent être consultés à travers Internet comme : Sisyphe (http://www.sisyphe.org/), Prostitution Research and Education (http://www.prostitutionresearch.com/), Coalition Against Trafficking in Women (http://www.catwinternational.org/).

[6] Daniel Bensaïd. « Faut-il défendre l’Université ? Entre contraintes marchandes et utopie académique ». 1/07/09. (http://www.europe-solidaire.org/). VOir : Faut-il défendre l’Université ? – Entre contraintes marchandes et utopie académique


[7] A ce propos, le récent travail de la féministe australienne Sheila Jeffreys, professeur à l’Université de Melbourne, publié sous le titre de « The Industrial Vagina. The Political Economy of the Global Sex Trade » (Routledge, 2009) est digne d’attention. Dans cette étude documentée, Jeffreys montre comment l’industrialisation de la prostitution a plusieurs racines. Une d’entre elles sont les guerres. La soumission des femmes aux soldats et l’exploitation sexuelle de la part des armées ont créé des infrastructures prostitutionnelles en Asie et en Europe, concrètement à partir du territoire de l’ancienne Yougoslavie. Les politiques néolibérales du FMI et de la Banque mondiale constituent un autre des fondements de l’expansion sans précédent de la prostitution. Jeffreys soutient également que le niveau de l’économie capitaliste au Japon (l’accumulation primitive de capital) est due en partie à l’exploitation sexuelle des femmes, grâce à un fleurissant système de prostitution mis en marche à partir du XIXe siècle. Ceci expliquerait également l’ampleur de la prostitution dans les colonies ou territoires conquis par l’expansionnisme japonais, comme cela été le cas de Corée ou de Taïwan. Aujourd’hui, la prostitution représente 3% du PIB japonais et 5% du PIB en Corée du Sud. L’auteur s’appuie sur l’expérience de l’Australie, où plusieurs États et un territoire ont légalisé le proxénétisme et ont réglementé la prostitution, avec un bilan désolant. Dans le Pacifique Sud, ce processus de normalisation de l’exploitation sexuelle a introduit des changements importants dans les habitudes des populations autochtones, en favorisant une notable éclosion de violence sexuelle.

[8] « Sans entrer de plein pied dans un débat qui occupe des centaines de pages, je me propose d’attirer l’attention sur la frontière sexuelle érigée à partir de positions abolitionnistes à soutenir leurs arguments en considération de l’existence de sexualités bonnes ou tolérables et mauvaises ou punissables. En imposant un seul modèle admissible de lien sexuel – par amour, devant le lien sexuel pour de l’argent – à mon avis, on contribue à faire taire l’ensemble de personnes, femmes majoritairement, mais aussi hommes et transsexuels qui travaillent dans le marché du sexe ». Carmen Gregorio Gil. « Femmes immigrantes : en colonisant leurs corps au moyen de frontières procréatives, ethnique-culturels, sexuelles et reproductives ». « Viento Sur ». numéro 104, juillet 2009.

[9] Idem.

[10] Les débats parlementaires sur la prostitution constituent souvent très confus. On peut y entendre des proclamations abolitionnistes et des exigences de fermeté contre les proxénètes de la part de représentants de la droite… quand ils sont dans l’opposition. Le catalanisme conservateur, cependant, quand il a occupé la Generalitat, a été pionnier dans l’élaboration de projets de régulation des maisons de tolérance. En ce qui concerne le PP, de nombreux avocats, attachés à son appareil municipal barcelonais, sont apparus récemment, de façon présumée, impliquée dans l’investigation judiciaire des réseaux de locaux de prostitution de la zone métropolitaine. La rhétorique progressiste doit toujours s’évaluer à lumière des faits.

Mis en ligne le 11 avril 2010

Richard Poulin

Sur http://www.lrdb.fr/articles.php?lng=fr&pg=1133


Sociologue, Richard Poulin est professeur à l’Université d’Ottawa. Spécialiste du marxisme et de la mondialisation, il s’intéresse depuis de nombreuses années aux questions de la prostitution (a) et de la pornographie (b) qu’il pense d’abord − dans le cadre d’une gigantesque industrie du sexe que favorise la mondialisation ultralibérale − comme des formes de marchandisation et d’exploitation du corps des femmes et des enfants.
Dans cet article inédit, il rappelle d’abord que la pornographie, et notamment la pornographie pédophile, n’est pas neuve, en revanche ce qui est nouveau, c’est sa visibilité et sa disponibilité dans l’espace public, son explosion commerciale, qui en fait un des secteurs économiques les plus rentables, et plus encore sa banalisation voire sa légitimation. Néanmoins, malgré cette démesure, cette omniprésence et une très probable influence croissante et profonde sur les comportements et les valeurs, le phénomène est peu étudié par les sciences sociales et n’est pas pris en compte dans les analyses de la mondialisation capitaliste.
On imagine bien pourtant, compte tenu de la puissance des images, que les incidences sociales et culturelles sont importantes ; la pornographie, produite de plus en plus massivement, mais aussi consommée de plus en plus librement et précocement, détermine, à l’évidence, les représentations collectives dominantes, elle influence et codifie les rapports sociaux et singulièrement la sexualité, sa pratique et ses normes. Longtemps marginale ou confidentielle, taboue, condamnée ou interdite, elle est aujourd’hui légalisée, décomplexée et parfois même défendue au nom de la libération sexuelle. Mais à qui « profite » − et il faut entendre aussi : qui en tire les bénéfices ? − cette libération sexuelle ? N’est-ce pas d’ailleurs, plus qu’une libération, une libéralisation qui exploite, instrumentalise et rentabilise le corps et le sexe des femmes, et pas seulement dans les films pornos, mais aussi dans la réalité la plus quotidienne voire la plus innocente ?
Il est vrai que les femmes et les jeunes filles semblent parfois partie prenante d’une hypersexualisation de leur comportement et d’une obéissance docile aux impératifs esthétiques. Les normes n’ont pas disparu, elles ont été intériorisées, non sans douleur, non sans violence : diktat de l’apparence, tyrannie du jeunisme, obligation de jouissance… et l’on fait passer l’asservissement aux règles pour un libre souci de soi, et la dictature de la performance pour un droit au bien-être. On est bien dans une situation patriarcale de domination masculine, et l’on peut se demander si les revendications féministes, le droit au plaisir, la liberté de son corps, le refus des interdits, la transgression des normes… ne se retournent pas, en régime libéral, contre les femmes, pour servir au contraire la soumission et le conformisme, voire l’humiliation et la violence − et notamment dans les relations sexuelles.
On le voit, Richard Poulin est un sociologue engagé, la pornographie n’a rien à voir, selon lui, avec une sexualité libre entre adultes consentants, elle relève de l’esclavage sexuel et atteste une régression symbolique, matérielle et politique de la situation des femmes et des enfants.

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(a) Sur ce sujet on pourra lire son petit livre, Abolir la prostitution, Montréal, Éditions Sisyphe, 2006. Il est « abolitionniste » et condamne les « pro », notamment parmi les féministes.À compléter par son dernier livre, Prostitution et traite des êtres humains. Enjeux nationaux et internationaux, (coll., codir. avec Mélanie Claude et Nicole LaViolette), Éditions de L’Interligne, 2009.
(b) Concernant plus spécifiquement la pornographie, même si les deux questions sont liées (elles constituent, avec la traite des femmes, les industries du sexe), on pourra compléter par la lecture de son ouvrage récent : Enfances dévastées. Tome 2, Pornographie et hypersexualisation, Éditions de L’Interligne, 2008.

Pornographie, rapports sociaux de sexe

et pédophilisation

Richard Poulin

En 1953, naissaient le magazine Playboy et la pornographie contemporaine. En 1963, était créé en France le magazine Lui. En 1965 au Royaume-Uni et, en 1968, aux États-Unis, paraissait Penthouse tandis qu’en 1972, le film Gorge profonde [Deep Throat] obtenait une audience débordant le ghetto des salles des cinémas pornographiques. Fondé en 1974, le magazine Hustler poussait plus loin les limites. L’arrivée successive des vidéocassettes, des DVD puis du Web engendrait une explosion de la production et de la consommation de la pornographie tout en modifiant profondément la structure des marchés. En Occident, les magazines voyaient décroître leur audience. Les nouvelles technologies favorisaient la consommation dans les lieux privés ; en conséquence, les salles de cinéma X disparaissaient. Dans un même mouvement, la production pornographique se transformait : le gonzo (un « divertissement d’humiliation » ou, en anglais, « humilitainment ») et la pornographie dite « amateur » envahissaient les marchés. Du coup, la pornographie facilement disponible devenait plus violente et humiliante. Elle influençait la pornographie « traditionnelle ». Les hardeuses étaient esquintées sur les lieux de tournage. En outre, la pornographie mettait en scène des jeunes femmes de plus en plus jeunes, des adolescentes, des écolières… Au point tel qu’il est maintenant difficile de distinguer cette pornographie utilisant des jeunes femmes à peine d’âge légal (barely legal) de celle qui exploite des mineures. En fait, à partir des sites Web annonçant des « teenies », des « youngies », des « jeunes filles », etc., et qui assurent que les jeunes sont âgées de 18 ans et plus, le surfeur accède facilement à des images, à des pages et à des sites de pornographie infantile.

Dans les années 90, cette industrie et ce commerce du « fantasme sexuel » envahissaient l’ensemble des moyens de communication et influençaient la publicité, les médias, y compris les magazines féminins, la mode, la littérature, etc. Ses codes et son idéologie s’imposaient et transformaient les imaginaires ainsi que les pratiques sociales et intimes. La pornographie faisait désormais « chic » et branchée; elle était même considérée comme un facteur de libération sexuelle (et non plus de soumission sexuelle). Les références à la pornographie étaient tellement systématiques qu’on en oubliait qu’il n’en avait pas toujours été ainsi. Elle participait à la sexualisation de la sphère publique ainsi qu’à l’hypersexualisation (ou la sexualisation accentuée) des filles.

De son côté, l’industrie mondiale de la pornographie visait la reconnaissance, proclamait sa légitimité et s’achetait une vertu. Elle a désormais sa presse spécialisée, ses festivals du film, ses salons et ses foires, ses chaînes spécialisées de télévision, ses créneaux horaires sur les chaînes généralistes, ses émissions promotionnelles, ses sites qui foisonnent et qui sont parmi les plus rentables de la toile mondiale. Elle a également ses animatrices à la radio et à la télévision, ses invités aux talk shows populaires, ses séries télévisées et ses téléréalités, ses stars, etc. Bref, la pornographie s’est banalisée tout en offrant une idée glamour et excitante de ce que serait une « carrière » dans l’industrie. Le recrutement en est facilité. Elle serait même devenue pour les femmes une expression non seulement de leur liberté sexuelle, mais une façon de prendre confiance, d’exprimer leur sensualité et de renforcer leur « pouvoir sexuel », particulièrement de séduction.

Depuis le milieu des années 90, avec l’explosion de l’exploitation sexuelle des enfants à l’échelle mondiale, la communauté internationale se mobilise contre la pornographie mettant en scène les enfants. En 1996, le premier Congrès mondial contre l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, tenu à Stockholm, estimait qu’un million d’images pornographiques et quarante millions de pages Web étaient consacrées à cette pornographie. Sans compter le foisonnement de la pornographie pseudo-infantile que l’on retrouve sous les menus « teens », « teens for cash », « schoolgirls », « cheerleaders », « babysitters », etc., et qui sont très populaires, notamment en termes de téléchargement.
Selon un sondage commandé par le Comité sur les infractions sexuelles à l’égard des enfants et des jeunes, au moins 60 000 personnes au Canada ont déclaré, au début des années 1980, avoir été photographiées dans leur enfance dans des poses pornographiques (1). La pédopornographie n’est donc pas une activité nouvelle, ce qui est nouveau, c’est son industrialisation, sa massification et sa facilité d’accès. En outre, avec les nouvelles technologies, la possibilité de produire une pornographie à la maison avec des enfants de son entourage s’est accrue ainsi que le potentiel d’en tirer des revenus en la commercialisant sur le Web.

Beaucoup trouvent inacceptable l’utilisation des enfants dans la pornographie (bien que tous n’aient pas la même définition de l’enfant), cependant le débat sur la pornographie reste généralement circonscrit à celle qui met en scène des adultes, comme s’il y avait un mur infranchissable entre les deux types de pornographie. À ce titre, il apparaît symptomatique qu’un dictionnaire sur la pornographie − « objet de savoir » − ait été publié malgré l’absence d’une entrée sur la pornographie infantile (2). Cette absence, que l’on pourrait qualifier de négationniste, est révélatrice de l’air du temps : la pornographie est une affaire d’adultes consentants. Ce qui est fort contestable, entre autres, parce que la pornographie, dans un seul et même mouvement, infantilise les femmes et sexualise les filles ou, autrement dit, les présente comme sexuellement matures.
Le fantasme masculin de la Lolita est de plus en plus commun. Lolita est à la fois une fillette et une femme enfantine, mi-ange, mi-pute, qui séduit des hommes d’âge mûr. La pornographie promeut l’idée que les adolescentes sont des partenaires sexuelles convenables aux hommes matures. En tapant sur un moteur de recherche « Lolita sex », on obtient 2 510 000 résultats. Pour « teen sex », c’est-à-dire pour les filles âgées de 13 à 19 ans, le nombre d’entrées s’élève à près de 24 000 000 : pour « preteen porn » (fillettes âgées de moins de 13 ans), 1 500 000. Les sites Web mettant en scène des fillettes impubères, mais non dévêtues, aux poses sexualisées jusqu’à la caricature, pullulent (1 400 000 résultats). Cela donne une idée de l’importance de la pornographie usant et abusant d’enfants ou de pseudo-enfants dans le cas des adolescentes (teenagers), qui peuvent être tout aussi bien âgées de 18 ou de 19 ans que de 13 à 17 ans.

Par ailleurs, certains minimisent la pornographie enfantine en la reléguant dans le domaine de la « panique morale du public (3) » ou de la « grande anxiété contemporaine » face à l’abus sexuel des enfants (4). Selon une telle interprétation, c’est ce qui aurait entraîné l’adoption de différentes législations contre cette pornographie durant la seconde moitié des années 90 dans les pays capitalistes dominants de l’Occident. Cependant, c’est précisément au cours de cette décennie qu’il y a eu une explosion de la production et de la commercialisation de la pornographie, y compris de la pornographie exploitant les enfants. Cette « panique » et cette « anxiété », si panique et anxiété il y a, reposent sur des bases raisonnables.

______________

(1) Comité sur les infractions sexuelles à l’égard des enfants et des jeunes, Infractions sexuelles à l’égard des enfants, Ottawa, Centre d’édition du gouvernement du Canada, 2 volumes, 1984.
(2) Philippe Di Folco (dir.), Dictionnaire de la pornographie, Paris, PUF, 2005.
(3) Mélanie-Angela Neuilly et Kristen Zgoba, « La panique pédophile aux États-Unis et en France », Champ pénal, 14 septembre 2005, < http://champpenal.revues.org/document340.html >
(4) Julia O’Connell Davidson, Children in the Global Sex Trade, Cambridge, Polity Press, 2007.

Domaine controversé et pauvreté des recherches

La pornographie est un domaine délicat, sujet aux controverses morales, religieuses, philosophiques, politiques et scientifiques. Ses enjeux économiques et sociaux sont imposants. L’industrie de la pornographie, qui est multinationale, engendre des revenus mirobolants évalués, en 2006, à près de 100 milliards de dollars américains par année. Malgré cela, la pornographie reste fort peu étudiée aujourd’hui, comme si elle n’était qu’un phénomène relevant de la sphère privée, sans impact social notable. Il n’existe pratiquement pas de recherches sur les personnes qui œuvrent dans cette industrie. Sur les consommateurs, là aussi, il y a eu peu de recherches. Lorsque, au Canada, il y a eu au cours des années 80 la tenue d’une enquête importante sur la pornographie, aucune étude n’a été commandée sur les effets de sa consommation. La pornographie envahissait pourtant la sphère publique et commençait à s’imposer à tout un chacun. Aujourd’hui, les personnes qui ne désirent pas en consommer finissent quand même par en consommer. C’est la grande différence avec ce qui se passait voici 20 ans (5). Les deux autres différences importantes sont que désormais les femmes en consomment, contrairement à auparavant où la consommation était essentiellement masculine ou en compagnie de partenaires masculins, et que les consommateurs sont de plus en plus jeunes. Près de trois garçons sur quatre et plus d’une fille sur deux ont commencé à consommer avant l’âge de 14 ans. Ce qui n’est pas sans avoir d’effets sur leur sexualité, leur rapport au corps et à l’autre (6).

Après des décennies de libéralisation pornographique, la pauvreté des recherches dans le domaine déconcerte. Qu’un phénomène aussi important concernant la représentation des hommes et des femmes (et des enfants) ainsi que leurs rapports réciproques n’intéresse pratiquement pas les chercheurs, qu’il n’intéresse pas non plus les gouvernements et ses organismes de subvention, laisse pantois. Alors que nul n’ignore la puissance des images dans notre société, peu de gens semblent s’en soucier lorsqu’il est question des industries du sexe.
Comme dans la prostitution, au cœur de nombreux écrits, revient comme un leitmotiv la question du consentement. « Affirmer que la pornographie est une forme de littérature haineuse explique mal pourquoi des milliers de femmes semblent disposées à la propager », soutient Bernard Arcand (7). La notion du consentement est décisive pour ces auteurs dans l’acceptation de la pornographie. L’examen des parcours de vie n’est plus nécessaire pour comprendre le recrutement ; la notion du consentement permet l’économie de telles recherches. Elle permet également de ne pas tenir compte de la pornographie qui exploite les enfants, lesquels constituent un vivier de recrutement pour la pornographie dite adulte. Pourtant, et c’est bien connu, des stars de la pornographie comme Traci Lords et Jenna Jameson ont été recrutées par l’industrie à un âge mineur (respectivement à 15 et à 16 ans).

Ces auteurs s’intéressent surtout à la question de la censure ou, plutôt, font la promotion de la non-censure, tout en n’enquêtant pas sur les possibles torts faits à autrui ou à soi-même, bien que cela reste fondamental dans la condamnation de la pornographie infantile, mais la notion du consentement y est inopérante. En quelque sorte, favoriser la non-censure de la pornographie « censure » la recherche. Il n’est plus nécessaire d’analyser la pornographie, sa production et sa consommation, seule la liberté d’expression compte. En relevant ainsi de la liberté d’expression, la pornographie est réduite, suivant Catharine MacKinnon (8), à des mots et à des idées, ce qui par conséquent ne causerait aucun préjudice. Certains pornophiles iront même jusqu’à prétendre que la « consommation de X par des enfants » n’est pas si grave que cela puisque les produits disponibles sont « peu susceptibles de heurter ceux des jeunes qui s’y intéressent (9) ». D’autres, plus cyniques, ajouteront : « On peut exclure le danger physique personnel pour le consommateur de pornographie. Aucun jeune, je suppose, ne s’est retrouvé aux urgences médicales après avoir vu un film ou lu un livre pornographique (à moins d’avoir essayé de l’avaler !) (10) ». En même temps, pour ces pornophiles, même si la pornographie a envahi la sphère publique et s’impose à ceux qui ne veulent pas en consommer, elle n’en relève pas moins strictement du privé. En conséquence, les gouvernements ne devraient pas s’en mêler − ils limiteraient ainsi la liberté d’expression et toute atteinte à la pornographie serait lourde de conséquences sur l’ensemble des libertés publiques et individuelles (11) −, si ce n’est pour la financer à même les fonds publics, comme le réclame Frédéric Joignot (12), pour prétendument améliorer ses conditions de production et la qualité de ses produits.

Sur la pornographie, les discours − les mots − ont pris largement le dessus sur la recherche. Les enquêtes empiriques sont donc rares, les analyses scientifiques sur ses effets, tant au niveau de la production que de la consommation, sont exceptionnelles aujourd’hui. L’air du temps est à la pornographie, à sa défense (13), si ce n’est à sa promotion, ce qui est le cas d’une bonne partie des magazines féminins (14).
Pourtant, dans le monde réel, la pornographie est devenue le principal moyen d’éducation sexuelle pour les jeunes. De nombreux jeunes hommes croient qu’elle leur permet de découvrir ce que désire véritablement une jeune femme lors d’un rapport sexuel. Les jeunes consommateurs y découvrent les corps et y apprennent des techniques et des positions, tout en étant imprégnés d’une vision particulière de la sexualité humaine. La pornographie se focalise sur le plaisir masculin − qui est à la fois l’apogée et le but du spectacle, car après l’éjaculation tout est terminé −, et l’humiliation des femmes, laquelle se trouve renforcée par une hiérarchisation particulièrement raciste. Les codes et les stéréotypes pornographiques ont colonisé non seulement les fantasmes et les désirs, mais aussi les comportements, ce qu’a révélé notre enquête auprès des jeunes consommateurs.


D’autre part, on constate à l’échelle internationale un rajeunissement des personnes exploitées par les industries du sexe (l’âge moyen du recrutement dans la prostitution au Canada tourne autour de 14 ans). On constate également un rajeunissement des auteurs d’agressions sexuelles (15). Ce rajeunissement est vraisemblablement lié à la consommation de pornographie qui est de plus en plus précoce (en moyenne à l’âge de 12 ans pour les garçons et de 13 ans pour les filles) (16).

Enfin, selon différentes enquêtes nord-américaines : −1°) de 10 à 15 % des hommes abuseraient sexuellement d’un enfant s’ils étaient sûrs d’échapper aux rigueurs de la justice ; −2°) l’attirance sexuelle d’adultes de sexe masculin pour les adolescentes âgées de 13 ou 14 ans est très répandue ; −3°) de 21 à 25 % des étudiants universitaires ont admis une telle attirance ; −4°) les préadolescentes stimulent sexuellement des « mâles normaux » c’est-à-dire « non pédophiles » selon les critères médicaux ; −5°) selon le ministère québécois de la Sécurité publique, les femmes constituaient, en 2006, la grande majorité des victimes d’agressions sexuelles (83 %) ; −6°) 67 % des victimes étaient d’âge mineur au moment du crime. En outre, 20 % des jeunes filles de 14 à 16 ans ont déclaré avoir consenti à des relations sexuelles qu’elles ne désiraient pas.

Comment comprendre cette régression significative − cette oppression accentuée − dans une ère marquée par des gains importants quant à l’égalité juridique des femmes ?

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(5)  Richard Poulin et Cécile Coderre, La Violence pornographique, la virilité démasquée, Hull, Canada, Éditions Asticou, 1986.
(6) Les résultats de notre enquête sur les jeunes consommateurs ont été publiés dans Pornographie et hypersexualisation. Enfances dévastées, tome 2, Ottawa, L’Interligne, 2008 (avec la coll. de Mélanie Claude).
(7) Bernard Arcand, Le jaguar et le tamanoir, vers le degré zéro de la pornographie, Montréal, Boréal, 1991.
(8) Catharine A. MacKinnon, Ce ne sont que des mots, Paris, Des femmes Antoinette Fouque, 2007.
(9) Claude-Jean Bertrand et Annie Baron-Carvais, Introduction à la pornographie. Panorama critique, La Musardine, 2001, p 192.
(10) Ruwen Ogien, Penser la pornographie, Paris, PUF, 2003, p. 133.
(11) Voir, entre autres, Ruwen Ogien, « L’incohérence des critiques des morales du consentement », Cahiers de recherche sociologique, n° 43, janvier 2007, p. 133-140.
(12) Frédéric Joignot, Gang Bang, Paris, Seuil, 2007.
(13) Deux exemples récents parmi d’autres : Ruwen Ogien, op. cit., et Debbie Nathan, Pornography, Toronto / Berkely, Groundwood Books & House of Anansi Press, 2007.
(14) Voir à ce sujet Richard Poulin, « Apparence, hypersexualisation et pornographie », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 1, 2009, 227-246.
(15) Au Québec, 20 % des viols sont le fait d’adolescents et 20 % des agressions sexuelles rapportées à la Protection de la jeunesse sont commises par des jeunes de moins de 19 ans.
(16) Du point de vue de la recherche sociale, la question n’est pas de savoir si la pornographie est une cause directe du viol — ce qui est une approche monocausale simpliste et antiscientifique —, mais plutôt de comprendre le rôle complexe qu’elle joue en tant que média de masse dans le maintien si ce n’est dans la promotion d’une culture banalisant l’agression sexuelle. Aux États-Unis, chaque minute, une femme est violée. On estime à 700 000 le nombre de viols par année. Selon le FBI (Federal Bureau of Investigation), une Américaine sur quatre est agressée sexuellement ou violée avant l’âge de vingt ans. D’après Statistique Canada, une Canadienne sur quatre sera agressée sexuellement au cours de sa vie, la moitié de ces agressions sera perpétrée contre des filles de moins de seize ans. À l’échelle mondiale, une femme sur cinq est victime d’un viol ou d’une tentative de viol. Cette culture du viol et de la violence sexuelle rencontre un large écho dans la pornographie tout en y étant promue.

Libération sexuelle et liberté des femmes

En 1974, Diana Russell nous avertissait dans The Politics of Rape [Les politiques du viol] que « si la libération sexuelle ne s’accompagne pas d’une libération des rôles sexuels traditionnels, il peut s’ensuivre une oppression des femmes encore plus grande qu’auparavant (17) ». Cette prophétie semble réalisée. Les phénomènes d’hypersexualisation et de pornographisation montrent que, dans les domaines de la sexualité et des corps du genre féminin, cette oppression s’est accentuée. À cela s’ajoute l’expansion considérable des industries du sexe à l’échelle mondiale. Des dizaines de millions de femmes et de fillettes sont prostituées au profit d’une clientèle masculine en croissance, que celle-ci soit locale ou étrangère (tourisme sexuel). La traite à des fins de prostitution et de pornographie affecte des millions de femmes et de fillettes chaque année. La pornographie exploite à foison des jeunes femmes, des adolescentes, des enfants, et influence profondément la culture et la société.


Les années 70 ont remis en cause les rôles traditionnels et ont permis aux femmes de se libérer du contrôle infantilisant imposé par la société masculine sur leur vie − rappelons qu’elles étaient des mineures devant la loi, le mari devant tout endosser − et sur leur corps, notamment avec le droit à l’avortement. Le mouvement féministe a transformé radicalement la conception du viol, lequel était légal lorsque perpétré par le mari sur son épouse, et a imposé la notion de consentement. Le viol est désormais un viol nonobstant si la victime est vêtue de façon « provocante », n’est plus vierge ou pour tout autre raison invoquée pour dédouaner l’agresseur. La compréhension traditionnelle des magistrats pour les violeurs au détriment des victimes a été remise en cause. Les femmes n’étaient plus responsables des désirs masculins et de leur « impulsivité » virile « incontrôlable ». Enfin, la dissociation de la sexualité et de la reproduction a permis de lever ce poids qui a toujours pesé lourdement sur les femmes : la hantise de la grossesse non désirée.

Les années 80 ont vu apparaître un nouveau discours libéral qui a remplacé peu à peu la liberté sexuelle par le devoir de la performance, tout en mettant en place le diktat de la jeunesse, de la sveltesse anorexique et de la féminité exacerbée. La mode unisexe cédait la place à une sexualisation figée des attributs. La libération sexuelle était de moins en moins un élément de la libération des femmes. La domination masculine se renouvelait en s’avançant « masquée, sous le drapeau de la liberté sexuelle (18) ».


Les années 90 ont fait du corps des femmes un temple du marché, l’objet de transactions et un support commercial. Leur autonomie plus grande, une conquête essentielle du mouvement féministe, a été transformée au fil du triomphe des relations marchandes et du néolibéralisme en une soumission accentuée aux plaisirs sexuels masculins. C’est l’ère des légalisations du proxénétisme et de la prostitution des jeunes femmes en bordels et dans des zones dites de tolérance dans les pays capitalistes dominants (Pays-Bas, Allemagne, Espagne, Australie, Nouvelle-Zélande). C’est également l’époque de l’explosion de la production et de la consommation pornographiques. L’injonction « libératrice » est désormais individualisée et non plus collective. Elle a réintroduit par la porte arrière ce qui avait été chassé devant, l’obligation d’un lourd entretien féminin sexualisé des corps, lequel est devenu très onéreux : diététique, cosmétique, exhibition vestimentaire, symbolisée entre autres par le string et le jean taille basse, centre de conditionnement physique, etc. Les ventes de lingerie féminine progressent de 10 % par an depuis les années 80. L’essor de la chirurgie plastique est phénoménal. « Le nombre d’interventions réalisées mondialement a grimpé vertigineusement (19) ». La juvénilité obligée du corps féminin l’infantilise : nymphoplastie (opération pour réduire les petites lèvres du vagin), resserrement des parois vaginales, épilation totale des poils pubiens, etc.

Les nouvelles prescriptions sont corporelles. Le corps féminin transformé et mutilé est plus que jamais une surface d’inscription de l’idéologie dominante, à la fois bourgeoise et sexiste. Le corps est désormais traité comme une propriété individuelle, dont chacun est responsable. Ses métamorphoses aggravées sont paradigmatiques de la beauté et de la séduction. Le contrôle individuel sur le corps suggère un contrôle sur la vie, laquelle sera par conséquent épanouie. Plus le corps est moulé et exhibé, plus il est artificiellement construit et dépouillé de sa naturalité, plus il est. Enjeu commercial, la beauté féminine juvénile est désormais de l’ordre de la compulsion. Elle doit, en outre, impérativement se dévoiler pour exister : ce corps dénudé fait partie des représentations quotidiennes et sature l’espace public.

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(17) Diana H. Russel, The Politics of Rape. The Victim’s Perspective, New York, Stein & Day, 1974.
(18) Anne-Marie Sohn, « Le corps sexué », dans Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.), Histoire du corps, tome 3, Paris, Seuil, 2006, p. 93-128.
(19) Angelika Taschen (dir.), La chirurgie esthétique, Köln, Taschen, 2005, p. 10.

Domination et pornographie

Dans la nouvelle mouture du capitalisme, le contrôle de soi est la condition à la vente de soi, laquelle est elle-même une condition de la réussite sociale. À l’ère du néolibéralisme, la « revendication de ne pas être une chose, un instrument, manipulable et marchandisable, serait passéiste et non une condition de dignité du sujet », assène Véronique Guienne (20). L’apparence est décisive dans le travail sur soi pour sa propre mise en valeur. Du coup, le nouvel esprit du capitalisme fait reculer les frontières de ce qui est commercialisable, légitimant de plus en plus la vente et la location du corps et du sexe des personnes, c’est-à-dire la marchandisation des femmes et des enfants, avant tout des fillettes.

Les régressions sont à la fois symboliques − retour à la femme-objet (21) − et tangibles : exploitation sans précédent des corps féminins par les industries du sexe, reculs sur le droit à l’avortement, pauvretés et inégalités accrues à l’échelle mondiale, etc.

Les nouvelles prescriptions sont également sexuelles. Performatives, elles s’inspirent de la pornographie et de ses codes, devenus le nouveau manuel de la libération sexuelle. L’injonction de jouir, une preuve de la réussite sexuelle, est désormais une condition de la santé et de l’équilibre mental. L’eldorado orgasmique serait à la portée de toutes, il n’en reste pas moins que les jeunes femmes consultent majoritairement pour leur « frigidité » réelle ou supposée et des douleurs lors des rapports sexuels. « Les plaintes les plus fréquentes en matière de sexualité viennent des adolescentes et des femmes de moins de trente ans, constate la gynécologue Anne de Kervasdoué (22). Plus de 50 % trouvent les rapports douloureux. » En outre, est constatée chez les filles une multiplication de pathologies où le corps dit non à la place de la tête : mycoses à répétition, inflammations, etc.

Cette biopolitique du corps impose un contrôle intériorisé contraignant pour tous, mais avant tout pour les femmes qui sont ses cibles charnelles privilégiées. « Plutôt qu’à une disparition des contraintes, on assiste à une intériorisation des maîtrises et des surveillances », explique Philippe Perrot, qui poursuit « par étapes successives, accompagnant la montée de l’individualisme, les normes cessent de s’imposer brutalement pour s’exercer insidieusement, en souplesse, par la voie d’un chantage déguisé en sollicitude, en invite à l’épanouissement et au bien-être (23). » L’intériorisation des contraintes sociales ne se limite pas aux seules questions relatives à la plastique du corps et aux normes vestimentaires, elle est de plus en plus reliée aux codes pornographiques. Par sa focalisation sur les organes, la déréalisation pornographique mettant en scène des corps jeunes et très jeunes, à la libido exacerbée mais toujours fabuleuse, influence les attitudes et les comportements.

L’invasion des représentations sexuelles pornographiques débouche sur un nouveau conformisme. « L’industrialisation de l’image sexuelle […], de la pornographie à la publicité, reconduit les normes de genre les plus réactionnaires (andocentrisme et hétérosexisme) et le vieux contrôle des corps, surtout des corps féminins », conclut François Cusset (24). Cette représentation de la femme hypersexuelle, grande masturbatrice, dont le lesbianisme n’est fonction que de l’hétérosexualité masculine, cette séductrice invétérée, à la fois salope, délurée et putain, chienne et pompe à foutre, trous à remplir par des organes, des mains, des pieds et toutes sortes d’objets, à la fois insatiable et masochiste, est une preuve que cet être de chair, et essentiellement de chair, ne vivrait que par le sexe et pour le sexe.

Pour être belle, une femme doit être jeune et le rester (25). À partir des années 80, la jeunesse n’est plus associée à la révolte et aux idées nouvelles bouleversant les cadres archaïques et rigides. L’audace juvénile se limite à un idéal corporel uniformisant, impérieux et commercial. « Sois audacieuse » serinent aux adolescentes les magazines qui s’empressent de compléter leur injonction par un « consomme » tel ou tel produit, par un « sois sexy », une garantie de bien-être, et par un « ose tout » décliné pornographiquement. Alors, l’audace paiera et, en retour, l’adolescente pourra atteindre sa plénitude sexuelle et, par conséquent, personnelle.

Pour les femmes d’âge adulte, le « c’est décidé, je me fais du bien » (Cosmopolitan, septembre 2005), signifie le plus souvent « ayez un lifting du visage, des injections de botox, une liposuccion, adoptez des diètes miraculeuses, surtout avant l’été, apposez des crèmes antirides, raffermissantes et anticellulites, faites quotidiennement des exercices physiques, etc. Libérez-vous ! Restez jeunes dans votre corps et dans votre tête ! Consommez, consommez, consommez ! Soyez de votre temps ! Inspirez-vous dans les sex-shops, visionnez de la pornographie, apprenez à faire un strip-tease afin d’attiser le désir déclinant de votre homme, pour lequel vous êtes responsable. » Bref, restez jeunes, vous serez jolies et, par conséquent, intéressantes… au regard d’autrui.


« Le jeunisme est un ressort idéologique majeur des années 1980 (26). » On le voit en œuvre partout. La norme dans la pornographie, la publicité et la mode (notamment avec son utilisation de mannequins très jeunes) est largement « adocentriste ». Mais si les jeunes, particulièrement les jeunes femmes et les adolescentes, sont parmi les principales cibles des vendeurs de biens de consommation, ils sont également des biens de plus en plus consommables. Par ailleurs, on constate une sexualisation précoce des filles imprégnées de références sexuelles adultes. Les garçons, s’ils n’adoptent pas le style vestimentaire pimp, s’attendent à ce que les filles reproduisent les actes et les attitudes consommés dans la pornographie, ainsi que les pratiques corporelles qui lui sont liées comme l’épilation totale du pubis. Les contraintes ont changé de nature. La nouvelle morale sexuelle, tout aussi normative que l’ancienne, impose un nouvel ordre sexuel tyrannique, lequel se traduit dans des normes corporelles et des rapports sexuels focalisés sur la génitalité et le plaisir masculin. Le nouveau conformisme est tonitruant tout en rendant docile. Il est sexiste, infantilisant et pornographique. Le discours permissif sans précédent dans l’histoire qui caractérise les sociétés occidentales (27) s’accompagne d’une violence accrue. Dans la pornographie contemporaine, cela s’exprime, entre autres, par une humiliation accentuée des femmes et une brutalité davantage tangible et normalisée.

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(20) Véronique Guienne, « Savoir, se vendre : qualité sociale et disqualification sociale », Cahiers de recherche sociologique, n° 43, janvier 2007, p. 13.
(21) Christine Détrez et Anne Simon, À leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006, p. 12.
(22) Dans Blandine Kriegel, La violence à la télévision, Paris, PUF, 2003.
(23) Philippe Perrot, Le travail des apparences. Le corps féminin, XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Seuil, 1984, p. 206-207.
(24) François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, Paris, La Découverte, 2008, p. 274.
(25) Jean-Claude Kaufmann Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus, Paris, Nathan, 1998. Il y montre la force de l’ostracisme encouru par les personnes âgées dans le lieu de liberté apparente et de la tolérance affichée, la plage.
(26) François Cusset, op. cit., p. 280.
(27) Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Paris, Seuil, 1999, p. 36-37.

L’influence sociale pornographique

La pornographie emblématise les corps féminins comme des objets-fantasmes mis au service sexuel fantasmagorique des hommes et exploités réellement par les industries du sexe. Elle féminise les enfants, leur conférant une maturité sexuelle d’adultes, tout en infantilisant les femmes. Le couple de la jeune femme sensuelle et de la nymphette lui est indissociablement lié, sinon constitutif.


Ce que nous avons nommé « la pédophilisation » dans notre livre Pornographie et hypersexualisation rend compte à la fois du jeunisme comme ressort idéologique qui s’est imposé à partir des années 80, du processus de rajeunissement du recrutement par les industries du sexe, de sa mise en scène par la pornographie et de l’« adocentrisme » de ces représentations. Il rend également compte des techniques d’infantilisation employées par l’industrie. Cependant, le rajeunissement constaté n’est pas que la conséquence des modalités actuelles de la production des industries du sexe, il joue également dans la consommation. Désormais, on consomme très jeune. Comme le révèle notre enquête, plus les jeunes consomment tôt, plus ils sont influencés dans leur sexualité et dans leur rapport au corps; plus leurs désirs, leurs fantasmes et leurs pratiques s’inspirent des codes pornographiques. Plus ils consomment jeunes, plus les corps sont modifiés, tatoués, percés et épilés. Plus ils consomment jeunes, plus ils demandent à leur partenaire de consommer et de reproduire les actes sexuels qu’ils ont vus. Plus ils consomment jeunes, plus ils consomment avec régularité et fréquence. Plus ils consomment jeunes, plus ils sont anxieux quant à leur corps et à leurs capacités physiques. Il ressort également que la consommation par les jeunes filles affecte leur estime de soi. Par ailleurs, plus l’estime de soi est faible, plus les jeunes filles sont précocement actives sexuellement. L’enquête de Statistique Canada sur la santé montrait que « les filles dont l’image de soi était faible à l’âge de douze ou treize ans étaient plus susceptibles que celles qui avaient une forte image se soi de déclarer, dès l’âge de quatorze ou quinze ans, avoir déjà eu des relations sexuelles (28) ». Alors que 10,9 % des filles qui affichent une bonne estime de soi déclarent avoir eu des relations sexuelles avant quinze ans, la proportion est presque deux fois plus importante (19,4 %) chez celles qui affichent une piètre estime de soi (29). Plus elles sont actives précocement, plus elles sont perçues comme des « salopes », ce qui n’est certes pas le cas des garçons.


Bref, plus la consommation est jeune, plus elle a de conséquences tangibles et durables.
Notons également que ce sont les jeunes Québécois de 15 à 24 ans qui sont le plus touchés par une infection sexuelle transmissible. Pour la chlamydisose, 72 % des cas féminins déclarés et 49 % des cas masculins se trouvent dans ce groupe d’âge (30). En ce qui concerne l’infection gonococcique, les données les plus récentes indiquent que de 2004 à 2006, le nombre de cas déclarés a augmenté de 68 %. Cette hausse est 3,5 fois plus élevée chez les femmes que chez les hommes. En fait, ce sont les adolescentes âgées de 15 à 19 ans qui ont vu leur taux grimper en flèche avec un accroissement de 250 % (31).

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(28) Statistique Canada, Les relations sexuelles précoces, 3 mai 2005, [site consulté le 15 mai 2005], < http://www.statcan.ca/Daily/Français/05053/q05053a.htm >
(29) L’enquête sociale et de santé auprès des enfants et des adolescents québécois 1999 (Institut de la statistique du Québec, op. cit.) indique que 61 % des filles de seize ans qui ont fréquenté un garçon dans l’année qui a précédé le sondage et qui avaient une faible estime de soi ont subi de la violence. Chez les filles qui affirmaient avoir une estime d’elles-mêmes élevée, ce taux se situait à la moitié, soit 30 %.
(30) Agence de santé publique du Canada, Supplément Rapport de surveillance canadien 2004 sur les infections transmises sexuellement, mai 2007, [site visité le 25 juin 2007],
(31) Bureau de surveillance et de vigie du ministère de la Santé et des Services sociaux, Portrait des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) au Québec année 2005 (et projections 2006), Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, 2006, p. 6.

Les femmes à l’épreuve de la beauté


Les impératifs actuels de la beauté féminine requièrent le (dé)coupage de la peau, les injections, le réarrangement ou l’amputation de parties du corps, l’introduction de corps étrangers sous et sur la peau, etc. (32) Les femmes et les adolescentes souffrent pour devenir belles. Au quotidien, elles font subir à leur corps un nombre important de stress. Elles utilisent des produits de beauté − savon, shampoing, revitalisant, fixatif, gel, crème, maquillage, déodorant et parfum − qui contiennent des agents nocifs pour la santé (33) sans compter qu’elles portent des souliers à talon haut, lesquels engendrent des dommages parfois irréversibles au dos, au talon d’Achille, aux muscles des mollets, à la forme du pied et des orteils et qui produisent à la longue des varices qui exigeront plus tard une chirurgie réparatrice. Les colorants pour les cheveux sont parmi les produits les plus nocifs pour la santé. Les régimes alimentaires auto-administrés représentent 7 % environ des causes de retard de croissance et de puberté anormale (34).


L’impératif de la beauté est tellement contraignant que de plus en plus de femmes et d’adolescentes soumettent leur corps à la chirurgie plastique. Dans le cas de l’augmentation du volume mammaire, on repère un certain nombre d’effets, dont les infections liées à l’opération, des cancers plus fréquents, de la nécrose, de l’extrusion, de l’adénopathie, de la fibromyosite, des problèmes neurologiques, de la contracture capsulaire, etc. (35), sans compter la douleur lors de l’intervention, laquelle peut persister. Comme les implants mammaires ne durent pas toute la vie − beaucoup se rompent au cours des trois premières années −, ils devront un jour être remplacés. Lors du remplacement, le risque de futures complications pour la santé augmentent par rapport à la première intervention. À la suite de l’implantation, les seins subissent de nombreux changements qui sont irréversibles, ce qui empêche souvent la patiente de revenir à l’état naturel. Enfin, les implants mammaires rendent les mammographies de dépistage du cancer du sein plus difficiles.


Les impératifs normatifs de la beauté, qui se sont massifiés et qui pèsent lourdement sur les femmes et les filles, exigent un travail sans cesse recommencé. Un temps important lui est consacré. Et parce que la femme est sexe, ses appâts désormais dilatés remplissent l’espace et forcent le regard. L’absolu de la minceur et du ventre plat − garder la ligne à tout prix − fait plonger certaines adolescentes dans l’anorexie boulimie. À cela s’ajoutent le sein haut et la grande bouche pulpeuse. Les cheveux sont longs, les poils ne sont plus. Des marchés fantastiques s’organisent autour de la « beauté » féminine. Pour rester dans la course à la beauté, « les adolescentes doivent développer une “écoute inquiète” de leur corps (36) ». Celles qui ne s’y conforment pas sont out et indignes. Elles n’ont aucun maîtrise sur elles-mêmes, ne savent pas se mettre en valeur et se vendre, sont donc peu performantes. « Sauver son corps de la disgrâce, le soustraire à la pénalisation sociale qu’elle entraîne, est devenu un nouveau tourment (37). »

La prime à la beauté ouvre les portes, mais rendu à un certain niveau, pour les femmes, elles se referment. Parce que belles, elles sont soupçonnées d’avoir progressé grâce à leur beauté, laquelle est également le signe d’une acuité intellectuelle déficiente, d’où leur difficulté à progresser au-delà du « plafond de verre (38) ».

Les femmes, les filles et même les fillettes maintenant sont poussées à l’exhibition, leur corps étant leur atout et leur destin. Ce devoir de paraître, qui exige beauté et jeunesse, est déguisé au droit au bien-être. Le corps doit être lisse, désirable, désirant et performant. Il est en même temps morcelé, ses parties sont offertes chacune leur tour, ce qui est particulièrement évident dans la publicité et davantage dans la pornographie. La partie est préférée au tout et l’érotisme masculin contemporain se caractérise par un « fétichisme polymorphe », du sein en passant par les fesses jusqu’au pied. Par ailleurs, « la loupe portée sur tous les détails conduit d’abord à écarter les corps réels du corps idéal, les corps vécus du corps rêvé (39) » Le corps féminin réel, malgré tous les efforts qui lui sont consacrés, déçoit fatalement, particulièrement les hommes qui ont commencé à consommer très jeunes.


Certains préfèreront alors les real dolls aux vraies femmes. Quelques clics de souris permettent aux clients de construire un ersatz de la femme idéale. La poupée-réalité a le sexe aussi étroit que celui d’une adolescente. Elle est belle, jeune, silencieuse, passive, toujours consentante à son esclavage sexuel. Elle est parfaite ! Cette poupée, qui est un support masturbatoire pénétrable, est pour Élisabeth Alexandre, un symbole de la détestation des femmes (40), des vraies femmes en chair et en os. L’une des raisons invoquées par les hommes qui ont acquis de telles poupées (ou des femmes par catalogues des agences internationales de mariage et de rencontre) renvoie à leurs problèmes avec l’autonomie des femmes occidentales, laquelle semble faire obstacle à la relation « amoureuse véritable ». L’expression américaine « real doll » affublée à une jeune femme ou à une adolescente désigne une fille particulièrement mignonne et facile à vivre. Elle ne revendique pas, reste passive, ne vit que pour plaire… C’est ce qui la rend si attrayante.

Que des hommes soient capables de bander pour des objets synthétiques, totalement dociles, et jouir en dit sans doute long sur eux en particulier et sur la société masculine dans son ensemble. Puisque encore plus d’hommes sont capables de bander sur des corps de femmes, de filles et d’enfants par écrans interposés et jouir… comment arriver à comprendre cette pratique sociale qui s’élargit de jour en jour ? Cela ne renvoie-t-il pas à des fantasmes d’esclavage sexuel, à des désirs impérieux de domination? Cela ne suggère-t-il pas que ce qui est mis en œuvre relève, au fond, de la question du pouvoir?

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(32) Sheila Jeffreys, Beauty and Misogyny. Harmful Cultural Practice in the West, London and New York, Routledge, 2005, p. 149.
(33) Plusieurs produits, notamment des marques Cover Girl, Pantene, Secret, Dove, Revlon, Suave, Clairol, Estée Lauder et Calvin Klein contiennent du « phtalates », une toxine nocive qui a des effets à long terme sur la santé. Pour de plus amples informations sur le sujet des industries pharmaceutiques, voir Stacy Malkan, Not Just a Pretty Face. The Ugly Side of the Beauty Industry, Canada, New Society Publishers, 2007.
(34) Sandrine et Alain Perroud, La beauté à quel prix ?, Lausanne, Favre, 2006.
(35) INAMED, Information importante pour les femmes envisageant une augmentation mammaire au moyen des implants remplis de gel de silicone Style 410, 2006, [site consulté le 22 mai 2008]
< http://www.natrelle.ca/landing_pdf/final/Can%20AUG%20410%20PatLab%20French%20Clean%20FINAL.pdf >
(36) Caroline Moulin, Féminités adolescentes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 78.
(37) Philippe Perrot, op. cit., p. 205.
(38)Voir à ce sujet, Jean-François Amadieu, Le poids des apparences. Beauté, amour et gloire, Paris, Odile Jacob, 2005.
(39) Philippe Perrot, op. cit., p. 67.
(40) Élisabeth Alexandre, Des poupées et des hommes. Enquête sur l’amour artificiel, Paris, La Musardine, 2005.

Pouvoir


Les représentations des corps et les valeurs qu’elles induisent reproduisent à leur échelle les pouvoirs de la structure sociale. L’assise de la domination « passe par la maîtrise des usages du corps et l’imposition de ses normes (41) ». Ces normes sont fortement corrélées historiquement à l’ascension de la bourgeoisie puis à sa victoire (42). La domination masculine impose non seulement une division sexiste du travail et une essentialisation des rôles − à l’homme la raison et la sphère publique, à la femme la procréation, les émotions, le travail des apparences et la sphère privée −, mais également une maîtrise du corps féminin, laquelle est intériorisée par les principales concernées, les dominées (43). Elle s’exprime, entre autres, par le vêtement, du corset magnifiant la féminité et étouffant le corps, qui est par ailleurs en plein retour, au string, à la lingerie et aux talons aiguille, en passant par les matériaux qui sont spécifiques aux vêtements féminins et qui réduisent la femme « à être une vitrine ostentatoire de la réussite sociale du mari (44) ». Si la domination masculine vêt les femmes − du voile à la haute couture −, elle les dévêt également dans la publicité, la pornographie et ailleurs. Pour Pierre Bourdieu, les femmes sont « sans cesse sous le regard des autres, elles sont condamnées à éprouver constamment l’écart entre le corps réel, auquel elles sont enchaînées, et le corps idéal dont elles travaillent sans relâche à se rapprocher (45) ».


Ce sont les regards des hommes qui décident des corps des femmes (46). Pourtant, les publicitaires, les magazines et les pornocrates prétendent inlassablement promouvoir la « libération » des femmes. Elles sont libérées de quoi exactement ? On ne le sait pas trop ? Cette prétendue libération n’en entraîne pas moins une forme exacerbée du souci de l’apparence, un travail constant sur celle-ci et une perpétuelle surveillance de soi ? Ce qui dans la pornographie atteint des sommets caricaturaux, puisque la féminité y est paroxystique. Elle implique de multiples transformations corporelles, du tatouage et du piercing obligés à la chirurgie plastique, des diètes répétées à l’usage des drogues (qui permettent par ailleurs de moins manger). Rester jeune s’avère là aussi un impératif catégorique, mais les corps sous stress constant vieillissent très rapidement, d’où une rotation exceptionnellement élevée des hardeuses dans l’industrie et, pour la très grande majorité, une espérance de vie dans le « métier » des plus courtes. Malgré cela, leurs prestations seront pérennes, car mises sur le Web et repiquées sur DVD, conséquemment, elles subiront une stigmatisation sociale pendant longtemps après leur passage dans la pornographie.

Les corps sont des enjeux de pouvoirs tout en étant leur symbolisation. L’époque actuelle inscrit systématiquement et massivement dans les corps les disparités sociales entre les sexes et les générations. Ces corps sont une expression de la domination sociale masculine et marchande, laquelle est hétérosexiste et, de plus en plus, adosexiste. Dans ce cadre, la liberté sexuelle libérale « permet aux plus forts, plus riches, plus cyniques de cautionner leurs désirs criminels au détriment des plus faibles ou des plus pauvres (47) ». L’argent-roi donne accès aux femmes et aux filles partout à travers le monde ainsi que sur tous les supports médiatiques tout en légitimant leur exploitation sexuelle.

Cette domination trouve une forme d’expression ultime dans les productions pornographiques qui pèsent considérablement sur les représentations collectives dominantes qu’elles « pédophilisent ». Dans son témoignage, Raffaëla Anderson raconte : « Elle termine enfin de me maquiller. Quand je vois ce que ça donne, je suis déçue. Je ressemble à une gamine de douze ans (48) ». La symbolique est forte. Faire croire que la hardeuse est âgée de 12 ans est l’une des techniques de représentation de l’inceste ou de l’abus sexuel d’une mineure, « ce qui donne à penser au spectateur que la pratique manifestée n’est pas si terrible, si anormale, puisqu’elle a pu être produite, réalisée, vendue, diffusée (49) ». L’infantilisation pornographique rejoint une autre tendance sociale normalisée : le choix par de nombreux hommes de partenaires beaucoup plus jeunes qu’eux, ou plus fragiles, que ce soit au moyen d’agences internationales de mariage et de rencontre ou non. Les hommes de pouvoir et d’argent ont souvent à leurs bras des jeunettes. Cela leur permet, entre autres, d’exhiber leur supériorité (50).

Plaisir sexuel et pouvoir, pouvoir sexuel et plaisir se conjuguent : ils excitent et incitent (51). Dans la pornographie, le pouvoir s’exprime sans retenue. Quand la fille sexy et libérée archétypale est représentée à quatre pattes, la langue sortie, les lèvres humides, avec des seins défiant la gravité terrestre, au corps tatoué et percé aux endroits les plus sexuels, lisse et sans poils, en attente du mâle viril qui la prendra et la pistonnera avec des han de labeur, peut-on être surpris que des préadolescents et des adolescents instrumentalisent sexuellement les jeunes filles ? Qu’ils les laissent choir si elles refusent l’anale ou si elles n’y trouvent aucun plaisir ? Qu’ils croient que tout leur est dû et qu’elles sont à leur service sexuel ?

Le préadolescent et l’adolescent d’aujourd’hui sont gavés de pornographie. Ils sont accoutumés à une vision sexiste des rôles sexuels avant même d’atteindre une maturité sexuelle. Leur imaginaire sexuel est nourri par les produits de cette industrie et puisque le sentiment et la tendresse sont tabous dans la pornographie, puisque le sexe mécanique est valorisé, l’objectivation et l’instrumentalisation des femmes et des filles s’en trouvent socialement renforcées. Ils voient dans les filles de leur âge des objets sexuels potentiels. Les garçons affichent des conduites de contrôle sexuel, assure le psychothérapeute James Wright. Ces attitudes et les comportements qui en découlent commencent très tôt, habituellement à la fin de l’école primaire et sont étroitement imbriqués à leur perception de la masculinité (52), laquelle est déterminée par l’environnement social au sein duquel la pornographie joue certainement un rôle. Une enquête auprès de 3 000 élèves de huit écoles secondaires de Montréal, Kingston et Toronto, au Canada, a révélé que « trois élèves sur quatre » se font harceler sexuellement par leurs pairs (53) » ; 98,7 % des jeunes femmes d’un échantillon de 315 étudiantes universitaires ont été la cible de harcèlement sexuel avant l’âge de 18 ans (54). Dans une société où la sexualité, surtout celle des jeunes femmes, est un bien de consommation qui sert à vendre des marchandises et à exciter sexuellement les hommes, il n’apparaît pas étonnant que l’on constate des taux élevés de harcèlement et d’agressions sexuels et que la cible des agressions soit particulièrement des adolescentes.


Dans la pornographie, « la femme crie et jouit de la jouissance de l’homme (55) ». L’adéquation est parfaite entre l’homme qui veut et la femme qui accepte d’être à son service sexuel. « La femme doit apprendre à aimer son corps, afin de pouvoir donner du plaisir (56). » Mettre en valeur son corps pour faire plaisir s’apprend tôt et, aujourd’hui, le corps des fillettes se forme en se conformant aux modèles dominants largement influencés par la pornographie.

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(41) Christine Détrez, La construction sociale du corps, Paris, Seuil, 2002, p. 173.
(42) Voir entre autres Michel Foucault, Histoire de la sexualité tome 1.La volonté de savoir, France, Éditions Gallimard, 1976 ; Georges Vigarello, Le corps redressé, Paris, Delarge, 2001 ; Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, Paris, Aubier, 1982.
(43) Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998.
(44) Christine Détrez, op. cit., p. 187.
(45) Pierre Bourdieu, op. cit., p. 95.
(46) Jean-Claude Kaufmann, op. cit.
(47) Dominique Folscheid, Sexe mécanique. La crise contemporaine de la sexualité, Paris, La Table Ronde, 2002, p. 14.
(48) Raffaëla Anderson, Hard, Paris, Grasset, 2001, p. 17.
(49) Pascal Le Rest, Des rives du sexe, Paris, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 56.
(50) Janine Mossuz-Lavau, La vie sexuelle en France, Paris, La Martinière, 2002, p. 49.
(51) Michel Foucault, op. cit., p. 66.
(52) James E. Wright, The Sexualization of America’s Kids and How to Stop It. New York, Lincoln, Shanghai, Writers Club Press, 2001.
(53) Citée par Pierrette Bouchard, Consentantes ? Hypersexualisation et violences sexuelles, Rimouski, CALACS de Rimouski, 2007, p. 52.
(54) Julia Whealin, « Women’s report of unwanted sexual attention during chilhood », Journal of Child Sexual Abuse, vol. 11, n° 1, 2002, p. 75-94.
(55) Matthieu Dubost, La tentation pornographique, Ellipses, Paris, 2006, p. 66.
(56) France Inter, 5 juin 2005, dans Christine Détrez et Anne Simon, op. cit., p. 245.

Pour citer cet article


Richard Poulin, « Pornographie, rapports sociaux de sexe et pédophilisation », http://www.lrdb.fr, mis en ligne en février 2009.
< articles.php?lng=fr&pg=1133 >

Par Yanick Dulong et Richard Poulin

sur http://lmsi.net/spip.php?article877

21 avril

Introduction

Depuis le début de l’année, les tueries sanglantes se succèdent à un rythme croissant dans le monde. On tente d’expliquer ces terribles drames par les échecs professionnels ou sentimentaux de même que par la folie présumée de leurs auteurs. On envisage également un lien entre ces tueries et la disponibilité des armes à feu, des films et des jeux vidéo violents. Cependant, on ne pose que rarement le regard sur les victimes, comme si les cibles des tueurs n’expliquaient guère leurs motivations. En outre, on ignore généralement que la majorité des victimes de ces tueries sont des femmes et des filles, tandis que les tueurs sont des hommes.

Article

On l’a constaté dans la couverture médiatique de la fusillade récente d’un lycéen de 17 ans dans un collège allemand qui a tué en majorité des femmes (onze filles pour un garçon dans l’enceinte du collège). Le meurtrier était un consommateur de pornographie violente, mais c’est surtout sa consommation de « jeux vidéo » que les médias ont mise en valeur.

Meurtres de masse et crise économique

Dans la décennie suivant le krach boursier de 1929, le nombre de meurtriers de masse aux États-Unis a connu un bond spectaculaire (un meurtrier pour 8,5 millions d’habitants) ; la décennie suivante, il est revenu à un ratio d’un meurtrier pour 15,7 millions d’habitants. Depuis la décennie 1970-79, marquée par la première grande récession généralisée (1974-75) après la Seconde Guerre mondiale et le triomphe subséquent des politiques néolibérales, le ratio s’est établi à un pour 4,8 millions, puis en 1980-89, à un pour 3,8 millions et enfin, en 1990-99, à un pour 1,3 million d’habitants.

On assiste actuellement à une multiplication des tueries de masse. Lorsque les individus constatent que leur situation socioéconomique se détériore ou paraît moins bonne que celle d’autres membres de la société, ils peuvent y déceler une injustice, plus particulièrement pour ceux qui croient que la réussite sociale leur revient de droit. La question se pose alors de savoir qui est le plus susceptible de réagir avec violence lorsque son statut social est menacé.

Hommes et travail


Les difficultés professionnelles et le chômage, qui caractérisent une bonne partie des tueurs de masse, affectent particulièrement les hommes pour qui le travail représente un facteur fondamental de leur identité. Aux États-Unis, ce sont surtout les hommes d’origine caucasienne qui provoquent des massacres, peu des hommes des minorités ethniques et nationales et encore moins des femmes. Ces deux derniers groupes sont plutôt des victimes de tueries.

Les groupes sociaux les plus opprimés développent des mécanismes individuels et collectifs de défense et des stratégies pour lutter contre les inégalités et les discriminations. Ce n’est pas le cas pour les membres du groupe dominant qui sont moins bien préparés à encaisser les échecs. Quand des hommes, pour qui le travail régulier et bien rémunéré va de soi, perdent leur statut et croient que les groupes discriminés réussissent mieux qu’eux, leur amertume peut se transformer en violence. Ce qui fut le cas de Marc Lépine.

Virilité et meurtres de masse

Quand un tueur s’attaque aux personnes qui représentent les institutions politiques, la misogynie sexiste n’est jamais loin : « Vous voulez avoir la libération de la femme, vous l’avez : payez pour ! », a vociféré Denis Lortie à l’une de ses otages à l’Assemblée nationale du Québec, lors de la tuerie du 8 mai 1984.

La violence du meurtrier constitue une mise en valeur de soi-même, une manifestation de sa puissance égotique. Certains tueurs déclarent lutter contre les « fléaux sociaux » qu’ils associent aux prostituées, aux homosexuels, aux féministes (tuerie de l’École polytechnique) ou encore aux groupes ethniques et aux minorités nationales. Ces tueurs s’attaquent à des individus de ces groupes pour les remettre à leur place, pour leur montrer qui doit régner, qui doit se soumettre. Le choix de leurs victimes n’est pas dû au hasard.

Les élèves et les étudiants qui décident de tuer leurs collègues, comme cela fut le cas à Columbine en 1999, ont généralement subi des railleries remettant en cause leurs attributs masculins et leur hétérosexualité. Avec leur fusillade, ils affirment radicalement leur virilité.

Auparavant, les meurtres à caractère sexuel étaient l’apanage des meurtriers en série. Ce n’est plus le cas. Se sont multipliés récemment les meurtres de masse où un assassin sépare les filles des garçons, libère les garçons, puis viole les filles avant de les tuer.

Séparation et divorce


Cependant, la majorité des tueurs de masse s’attaque à des membres de leur propre famille. La séparation et le divorce constituent la toile de fond de ces drames. Aux États-Unis, 74 % des femmes assassinées par leur partenaire le sont après une séparation ou un divorce. Des hommes estiment que leur femme et leurs enfants sont leur propriété. « Vous m’appartenez, donc vous n’appartiendrez à aucun autre », assurent ces hommes qui tuent aussi bien leur partenaire que leurs enfants ou encore que leurs enfants pour punir leur partenaire (comme le cas récent du cardiologue de Piedmont). Certains ciblent même leur belle-famille. C’est ce qui s’est produit à Covina, en Californie, la veille de Noël quand un homme récemment divorcé, vêtu en Père Noël, a tué par balle sept membres de son ex-belle famille.

Alors, les discours qui installent la violence du côté de la seule psychologie des tueurs (« rien ne laissait présager un tel acte de folie », répètent à satiété les médias) et qui, par le fait même, délaissent leurs victimes, se dispensent de s’intéresser aux significations sociales, politiques, sexistes et racistes des violences. Ils refusent de nommer cette violence qui est masculine et, de ce fait, ils l’occultent. Aussi, les meurtres de masse leur apparaissent incompréhensibles.

Post-scriptum

Yanick Dulong et Richard Poulin sont respectivement doctorant en sociologie à l’Université de Carleton et professeur titulaire de sociologie à l’Université d’Ottawa, les auteurs viennent de publier « Les meurtres en série et de masse, dynamique sociale et politique » (Éditions Sisyphe, 2009). Cet article a été publié dans le journal Le Devoir, mercredi 15 avril 2009.


* Pour plus d’information sur le livre Les meurtres en série et de masse, dynamique sociale et politique, voir ce lien

sur http://encorefeministes.free.fr/prostpoulin.php3

Voici une synthèse par Richard Poulin, professeur de sociologie à l’Université d’Ottawa, de son livre La Mondialisation des industries du sexe (éd. Interlignes, Québec ; éd. Imago, Paris, 2005)

Ce sont quinze thèses sur le capitalisme et le système prostitutionnel mondial

1. La mondialisation et l’industrialisation du commerce du sexe sont deux phénomènes étroitement imbriqués.
2. Les politiques libérales participent à l’essor des industries du sexe
3. La paupérisation de nombreuses régions du globe crée les conditions propices à toutes les formes de trafic, de traite et de prostitution d’êtres humains.
4. La mondialisation capitaliste a accentué l’inégalité de développement entre les pays, ce qui a produit une pression significative en faveur des migrations internationales
5. L’industrialisation du commerce sexuel a induit le développement d’une production de masse de biens et de « services sexuels » qui a généré une division régionale et internationale du travail.
6. Malgré cela, la très grande majorité des analyses de la mondialisation capitaliste contemporaine ne prend pas en considération l’impact sur les sociétés et sur les rapports sociaux de sexe de l’industrie du commerce sexuel.
7. La prostitution est une activité traditionnelle du crime organisé et l’explosion des marchés sexuels est largement contrôlée par ce dernier.
8. La prostitution est fondée sur la violence. Elle se nourrit d’elle et l’amplifie.
9. Les femmes et les enfants des minorités sont victimes de l’industrie mondiale sexuelle d’une façon disproportionnée par rapport à leur proportion dans la population.
10. Le déploiement massif actuel de la prostitution est un effet, entre autres, de la présence de militaires engagés dans des guerres ou des occupations de territoire.
11. Entre un million et deux millions de mineurs rejoignent chaque année, dans le monde entier, les rangs des victimes du tourisme sexuel, c’est-à-dire de la prostitution organisée.
12. L’accumulation d’argent est le but du système dans sa totalité et, en particulier, du système proxénète qui domine et organise l’industrie de la prostitution.
13. La croissance effrénée des industries du sexe a pour effet une remise en cause des droits humains fondamentaux, notamment ceux des femmes et des enfants devenus des marchandises sexuelles.
14. Les valeurs libérales ont contaminé une partie importante de la gauche et du mouvement des femmes.
15. Il est vain de lutter contre la traite des êtres humains sans lutter contre le système prostitutionnel qui en est la cause.

La mondialisation néo-libérale est le facteur dominant aujourd’hui dans l’essor de la prostitution et de la traite des femmes et des enfants aux fins de prostitution. Elle accroît les inégalités sociales et exploite les déséquilibres entre les hommes et les femmes qu’elle renforce singulièrement. Elle s’incarne dans une marchandisation des êtres humains et dans le triomphe de la vénalité sexuelle. Cette industrie est à la confluence des relations marchandes capitalistes et de l’oppression des femmes, deux phénomènes étroitement entremêlés. Construit autour de quinze thèses, ce texte tente schématiquement de mettre en évidence certains éléments d’analyse nécessaires à la compréhension de la mondialisation des industries du sexe.

1. La mondialisation et l’industrialisation du commerce du sexe sont deux phénomènes étroitement imbriqués.

La prostitution a pris un caractère de masse et a essaimé dans le monde entier. La pornographie est largement répandue dans les sociétés. Les chiffres donnent le tournis. Les gains de ces industries sont colossaux : en 2002, on estime que la prostitution engendre des revenus de 60 milliards ¤ et la pornographie 52 milliards ¤ (Dusch, 2002 : 109 et 101) ; le chiffre d’affaires des agences de tourisme sexuel œuvrant à partir du Web est évalué à 1 milliard ¤ par année ; les profits de la traite à des fins de prostitution sont évalués entre 7,8 et 13,5 milliards ¤ par an (Konrad, 2002). Les êtres humains, principalement les femmes et les enfants, soumis à l’aliénation du commerce de leur sexe se comptent par dizaines de millions. Le nombre de personnes prostituées dans le monde est estimé, en 2001, à 40 millions (Healy, 2003). La clientèle croît à un rythme soutenu. Chaque année, environ 500 000 femmes victimes de la traite aux fins de prostitution sont mises sur le marché de la vénalité sexuelle dans les pays de l’Europe de l’Ouest ; 75 % des femmes victimes de cette traite ont 25 ans et moins, et une proportion indéterminée d’entre elles, très importante, est constituée de mineures. Environ 4 millions de femmes et d’enfants sont victimes chaque année de la traite mondiale aux fins de prostitution. Au cours des années quatre-vingt-dix, en Asie du Sud-Est seulement, il y a eu trois fois plus de victimes de la traite à des fins de prostitution que dans l’histoire entière de la traite des esclaves africains. Selon Pino Arlacchi (cité par Demir, 2003) du Bureau des Nations Unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime, cette traite, qui a couru sur une période de 400 ans, aurait fait 11,5 millions de victimes, tandis que la traite aux fins de prostitution dans la seule région de l’Asie du Sud-Est a fait, en une décennie, 33 millions de victimes. Au cours des trois dernières décennies, les pays de l’hémisphère Sud ont connu une croissance vertigineuse de la prostitution et de la traite des femmes et des enfants à des fins prostitutionnelles. Depuis un peu plus d’une décennie, c’est également le cas des pays de l’ex-Union soviétique et de l’Europe de l’Est et centrale ainsi que des Balkans. Les êtres humains victimes de la traite mondiale à des fins de prostitution sont nettement plus nombreux que ceux qui sont l’objet d’un trafic aux fins d’exploitation domestique ou de main-d’œuvre à bon marché. On estime que 90 % des personnes victimes de la traite le sont à des fins de prostitution (Eriksson, 2004).

La tendance est à la prostitution d’enfants de plus en plus jeunes ainsi qu’à leur utilisation dans la pornographie. Que la prostitution d’enfants de douze ou quatorze ans soit légale ou non n’interfère en rien dans les problèmes éthiques soulevés par cette marchandisation sexuelle. L’industrie de la prostitution enfantine exploite 400 000 enfants en Inde, 100 000 aux Philippines, entre 200 000 et 300 000 en Thaïlande, 100 000 à Taiwan, entre 244 000 et 325 000 aux États-Unis. En Chine populaire, il y a entre 200 000 et 500 000 enfants prostitués. Entre 500 000 et 2 millions d’enfants sont prostitués au Brésil. Quelque 35 % des personnes prostituées du Cambodge ont moins de 17 ans et 60 % des Albanaises qui sont prostituées en Europe sont mineures . Certaines études estiment qu’au cours d’une année, un enfant prostitué vend ses « services sexuels » à 2 000 hommes (Robinson, 1998). Un rapport du Conseil de l’Europe estimait, en 1996, que 100 000 enfants de l’Europe de l’Est se prostituaient à l’Ouest. À l’occasion du IIe Congrès contre l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, qui a eu lieu à Yokohama, au Japon, l’Unicef (2001) évaluait à plus d’un million le nombre d’enfants — des fillettes principalement — prostitués par l’industrie sexuelle. En 2004, les chiffres tournent autour de deux millions d’enfants. Aujourd’hui, au moins un million d’enfants sont prostitués en Asie du Sud-Est seulement ; les pays les plus touchés sont l’Inde, la Thaïlande, Taiwan et les Philippines.

L’industrie de la prostitution représente 5 % du PIB des Pays-Bas, entre 1 et 3 % de celui du Japon et, en 1998, l’Organisation internationale du travail (OIT) a estimé que la prostitution représentait entre 2 et 14 % de l’ensemble des activités économiques de la Thaïlande, de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines (Lim, 1998). L’industrie pornographique est la troisième industrie en ordre d’importance du Danemark ; elle a connu un développement fulgurant en Hongrie, devenu l’un des endroits prisés par les producteurs de films. Les industries sexuelles sont désormais des industries considérables — des multinationales pour certaines d’entre elles, cotées à la bourse — générant des profits fabuleux et des rentrées importantes en devises fortes, ce qui a un effet sur la balance des paiements des pays et donc sur leurs comptes courants ; elles sont considérées comme vitales dans l’économie de plusieurs pays. La prostitution fait même partie de la stratégie de développement de certains États. En outre, sous l’obligation de remboursement de la dette, de nombreux États d’Asie ont été encouragés par les organisations internationales comme le Fonds monétaire internationale (FMI) et la Banque mondiale — qui ont offert des prêts importants — à développer leurs industries du tourisme et de divertissement. Dans chacun des cas, l’essor de ces secteurs a permis l’envolée de l’industrie du commerce sexuel. Dans certains pays, comme au Népal, les femmes et les enfants ont été mis directement sur les marchés régionaux ou internationaux (notamment en Inde et à Hong Kong), sans que le pays ne connaisse une expansion significative de la prostitution locale. Dans d’autres cas, comme en Thaïlande, l’effet a été le développement simultané du marché local et des marchés régionaux et internationaux. Dans tous les cas, on observe que ces « marchandises » migrent des régions à faible concentration de capital vers les régions à plus forte concentration. Ainsi, par exemple, on estime que depuis dix ans, 200 000 femmes et jeunes filles du Bangladesh ont été victimes de la traite à des fins de prostitution vers le Pakistan, de 20 000 à 30 000 personnes prostituées de Thaïlande sont d’origine birmane et 150 000 personnes prostituées en provenance des Philippines, de Taiwan, de Thaïlande et de Russie ont été installées au Japon.

2. Les politiques libérales participent à l’essor des industries du sexe


Avec le triomphe des valeurs libérales dans le processus actuel de la mondialisation, le sexe tarifé ainsi que sa représentation, la pornographie, ont connu, dans les dernières décennies, une normalisation. La soumission aux règles du marché et aux lois libérales contractuelles d’échange entraîne une acceptation de plus en plus étendue de la prostitution. Elle est désormais, pour un nombre important d’États et d’organisations, un « métier comme un autre », un simple « travail du sexe » et même un « droit » ou une « liberté ». Depuis le début du nouveau millénaire, un certain nombre d’États a réglementé (légalisé) la prostitution (les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, etc.). Au nom de l’« autonomie » des personnes et du droit de « contrôler son propre corps » est défendu le « droit » à la prostitution et à la traite des femmes aux fins de prostitution. Cette idéologie libérale s’est imposée peu à peu. Pendant longtemps, elle n’a pas semblé normale, morale ou « naturelle » comme elle peut être perçue maintenant. Il a fallu des changements profonds et un ensemble de conditions propices à sa formulation en tant que « liberté ». Ces changements tiennent tout autant à la croissance des industries sexuelles qu’à la mondialisation néo-libérale, deux phénomènes étroitement imbriqués. Jamais dans l’histoire, la vénalité sexuelle n’a été aussi ample, profonde et banalisée. Les bouleversements qu’elle entraîne sont radicaux pour le tissu social et dans les mentalités. On assiste à la prostitutionnalisation de régions entières du globe et à une pornographisation des imaginaires sociaux, non seulement des systèmes de représentations, mais aussi de certaines façons de penser et d’agir.

La légalisation (réglementation) de l’industrie de la prostitution, proxénétisme y compris, a pour effet d’engendrer une croissance notable des industries du sexe et, par conséquent, entraîne une expansion de la traite à des fins de prostitution. Les Pays-Bas sont un bon indicateur de l’expansion de l’industrie sexuelle et de la croissance de la traite à des fins de prostitution : 2 500 personnes prostituées en 1981, 10 000 en 1985, 20 000 en 1989 et 30 000 en 2004. Il y a 2 000 bordels dans le pays et au moins 7 000 lieux voués au commerce du sexe ; 80 % des personnes prostituées sont d’origine étrangère et 70 % d’entre elles dépourvues de papiers, ayant été victimes de la traite. En 1960, 95 % des prostituées des Pays-Bas étaient néerlandaises, en 1999, elles ne sont plus que 20 %. Dans ce pays, la légalisation devait mettre fin à la prostitution des mineurs, or l’Organisation pour les Droits de l’enfant, dont le siège est à Amsterdam, estime que le nombre de mineurs qui se prostituent est passé de 4 000 en 1996 à 15 000 en 2001, dont au moins 5 000 sont d’origine étrangère. Durant la première année de la légalisation néerlandaise, les industries du sexe ont connu une croissance de 25 % (Daley, 2001). Au Danemark, au cours de la dernière décennie, le nombre de personnes prostituées d’origine étrangère, victimes de la traite, a été multiplié par dix. En Autriche, 90 % des personnes prostituées sont originaires d’autres pays, et en Italie, les ressortissantes de l’étranger constituent entre 67 et 80 % des personnes prostituées (Covre et Paradiso, 2000). En Allemagne, 75 à 85 % des personnes prostituées sont d’origine étrangère. En 2003, on estime, en Grèce, à 20 000 les victimes de la traite aux fins de prostitution par année, tandis qu’elles étaient 2 100 par année au début de la décennie précédente. En dix ans, de 1990 à 2000, 77 500 jeunes femmes étrangères ont été la proie des trafiquants. Ces jeunes femmes, souvent des mineures, ont un prix d’achat sur les marchés balkaniques de 500 ¤. Il y a dix ans, le nombre de personnes prostituées d’origine grecque était estimé à 3 400 ; aujourd’hui, leur nombre reste plus ou moins le même, mais avec l’explosion de l’industrie prostitutionnelle, le nombre de personnes prostituées d’origine étrangère a été multiplié par dix (Mitralias, 2003). LES POLITIQUES GOUVERNEMENTALES SONT UN FACTEUR DÉCISIF DANS LA PROLIFÉRATION DES INDUSTRIES PROSTITUTIONNELLES ET DE LA TRAITE QUI EN EST UN COROLLAIRE AINSI QUE DANS LEUR RENTABILITÉ.

3. La paupérisation de nombreuses régions du globe crée les conditions propices à toutes les formes de trafic, de traite et de prostitution d’êtres humains.

Les plus touchés proviennent principalement des pays du Sud et de l’Est. À l’échelle de ces régions, le bouleversement des structures sociales dû au triomphe de l’économie capitaliste néo-libérale affecte grandement les zones rurales, pousse aux migrations vers les villes, favorise l’économie informelle, notamment les industries du sexe, et les déstructurations sociales. De même, l’extension de l’économie de marché et la croissance des inégalités sociales, renforcées par les plans d’ajustement structurel, les endettements importants des États ainsi que la financiarisation de l’économie sont loin d’exclure ou de marginaliser ses victimes. La mondialisation tire même avantage à « les produire » pour son plus grand profit. Les laissés-pour-compte — largement des femmes et des enfants — sont en réalité « la source des rentes les plus fortes de l’économie mondialisée » (Maillard, 2001 : 60).

4. La mondialisation capitaliste a accentué l’inégalité de développement entre les pays, ce qui a produit une pression significative en faveur des migrations internationales.

Cette mondialisation se caractérise par une féminisation de plus en plus importante des migrations. La Division de la population des Nations Unies estime que le nombre total de femmes vivant hors de leur pays de naissance équivaut à 48 % de l’ensemble des migrants. La mondialisation se traduit par la féminisation de la pauvreté : sur le 1,3 milliard de personnes vivant dans la pauvreté dite absolue, 70 % sont des femmes. Parallèlement à l’essor de la prostitution locale liée aux migrations de la campagne vers les villes, des centaines de milliers de jeunes femmes sont transportées vers les centres urbains du Japon, de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord pour « offrir » des « services sexuels ». Là où l’industrie de la prostitution est très développée, y compris dans les pays dépendants, des circuits de traite mondiaux sont mis en place dans un va-et-vient effarant : par exemple, en 1994, on estimait à 10 000 le nombre de personnes prostituées originaires de l’Europe de l’Est opérant en Thaïlande. En contrepartie, les personnes prostituées thaïlandaises sont nombreuses à exercer dans les pays capitalistes dominants : en 1996, elles comptaient pour 60 % des femmes de l’industrie du sexe japonaise. Ces réalités définissent les conditions et l’extension de la mondialisation capitaliste actuelle pour les femmes et les enfants victimes de l’industrie du sexe. Les prostituées étrangères se situent évidemment dans le bas de la hiérarchie prostitutionnelle, sont isolées socialement et culturellement, et exercent la prostitution dans les pires conditions possibles, tout en étant sujettes à différentes formes de violence, tant dans le quotidien prostitutionnel que dans leur transport d’un pays à l’autre .

5. L’industrialisation du commerce sexuel a induit le développement d’une production de masse de biens et de « services sexuels » qui a généré une division régionale et internationale du travail.

Ces « biens » sont constitués d’êtres humains prostitués. Cette industrie, qui se déploie dans un marché mondialisé qui intègre à la fois le niveau local et le niveau régional, est devenue une force économique incontournable. La prostitution et les industries sexuelles qui lui sont connexes — les bars, les clubs de danseuses, les salons de massages, les maisons de production de pornographie, etc. — s’appuient sur une économie souterraine massive contrôlée par des proxénètes liés au crime organisé et bénéficient aux forces de police corrompues. Les chaînes hôtelières internationales, les compagnies aériennes et l’industrie touristique profitent largement de l’industrie du commerce sexuel. Les gouvernements eux-mêmes en bénéficient : en 1995, on a évalué que les revenus de la prostitution en Thaïlande constituaient entre 59 et 60 % du budget du gouvernement. Ce n’est pas sans raison que ce gouvernement faisait, en 1987, la promotion du tourisme sexuel en ces termes : « The one fruit of Thailand more delicious than durian [un fruit local], its young women. » (Santos, 1999)

6. Malgré cela, la très grande majorité des analyses de la mondialisation capitaliste contemporaine ne prend pas en considération l’impact sur les sociétés et sur les rapports sociaux de sexe de l’industrie du commerce sexuel.


Dans la très importante littérature produite sur le sujet, bien des aspects ont été examinés — privatisation, financiarisation, ajustement structurel, déréglementation, enrichissement et appauvrissement, croissance des inégalités, néo-libéralisme, réduction des budgets sociaux, programmes d’austérité, paradis fiscaux, etc. — mais rares sont les études intégrant dans la dynamique de la mondialisation l’essor des industries du sexe . Pourtant, le processus de marchandisation des biens et des services, et plus particulièrement la commercialisation du vivant, y compris des corps et des sexes, ainsi que la monétarisation des relations sociales sont au cœur de l’actuelle accumulation capitaliste. Et « la marchandisation du vivant est exploitée par les mafias » (Passet et Liberman, 2002 : 38). Nombre d’opposants à la mondialisation néo-libérale et à l’extension du règne de la marchandise défendent la libéralisation des industries du sexe. Comme si le capitalisme n’avait pas récupéré le sexe et trouvé « vocation […] à marchandiser le désir, notamment celui de la libération, et par là même à le récupérer et à l’encadrer » (Boltanski et Chiapello, 2002 : 226). La mondialisation néo-libérale favorise la pénétration de la marchandise dans le domaine de mœurs et les révolutionne, ayant des effets considérables, mais mal connus, sur les codes sociaux ainsi que sur le psychisme humain et les rapports entre les hommes et les femmes. La « liberté sexuelle » est dorénavant « une valeur marchande et un élément des mœurs sociales ». « Le plaisir sous cette forme engendre la soumission » (Marcuse, 1968 : 108), particulièrement pour les femmes et les enfants transmutés en marchandises sexuelles.

7. La prostitution est une activité traditionnelle du crime organisé et l’explosion des marchés sexuels est largement contrôlée par ce dernier.


S’il en est ainsi, ce n’est pas parce que la prostitution est illégale ou prohibée. Dans les pays où la prostitution est légale (Allemagne, Pays-Bas, Suisse, Grèce), comme dans ceux où des bordels sont propriétés d’État (Turquie, Indonésie) ou dans les pays qui la reconnaissent comme une industrie vitale à l’économie nationale (Thaïlande, Philippines), le rôle du crime organisé reste fondamental dans l’organisation des marchés. C’est que la violence est décisive dans la production des « marchandises sexuelles » que sont les personnes prostituées. « En vingt jours, on peut briser n’importe quelle femme et la transformer en prostituée », raconte une responsable bulgare d’un foyer de réinsertion (citée par Chaleil, 2002 : 498). Le rapt, le viol, l’abattage — il existe de camps d’abattage ou de soumission non seulement dans les pays du Sud, mais également dans les Balkans, en Europe centrale et en Italie, où l’abattage est nommé « écolage » — la terreur et le meurtre ne cessent d’être des accoucheurs et des prolongateurs de cette industrie. Ils sont fondamentaux non seulement pour le développement des marchés, mais également pour la « fabrication » même des « marchandises », car ils contribuent à rendre les personnes prostituées « fonctionnelles » — cette industrie exigeant une disponibilité totale des corps.

La criminalité financière et économique ainsi que toutes les autres formes de criminalités ne sont pas un phénomène marginal venant se greffer sur la mondialisation capitaliste ; cette criminalité est consubstantielle, comme le souligne Jean de Maillard (2001), à la mondialisation néo-libérale et à son principe de la dérégulation. Les organismes financiers les plus « honorables » participent aux opérations de blanchiment, ce qui est en fait un mode de légalisation des profits criminels. Les États s’ils ne légalisent pas de telles activités en tirent néanmoins des bénéfices considérables. Le produit criminel brut est évalué à 15 % du commerce mondial (Passet et Liberman, 2002 : 60). Actuellement, on assiste à une forte expansion des organisations criminelles se lançant dans la traite des êtres humains. En fait, au sein des secteurs d’activité de la criminalité organisée, la traite est le segment qui croît le plus rapidement.

8. La prostitution est fondée sur la violence. Elle se nourrit d’elle et l’amplifie.


Les violences exercées à l’endroit des personnes prostituées sont multiples et, souvent, innommables. La première violence est intrinsèque à la prostitution : la chosification et la marchandisation ont pour fonction la soumission des sexes à la satisfaction des plaisirs sexuels d’autrui. La deuxième lui est également inhérente : on devient une personne prostituée à la suite de violences sexuelles — selon différentes études, entre 80 et 90 % des personnes prostituées en Occident ont été agressées sexuellement dans leur jeunesse —, physiques, psychiques, sociales et économiques. La troisième est liée à l’expansion de la prostitution et de la traite à des fins de prostitution et à la dégradation consécutive des conditions dans lesquelles évoluent les personnes prostituées. L’extension du champ monétaire entraîne « la transformation en marchandise de ce qui n’est pas produit pour être marchandise » (Gauron, 2002 : 34). Ce processus de marchandisation s’opère au prix d’une tension et d’une violence considérables. Cela s’avère encore plus vrai dans la métamorphose de l’humain en marchandise. L’appropriation privée des corps, leur transmutation en marchandises et leur consommation, nécessite, en aval comme en amont, l’emploi de la force. La violence est constitutive de la marchandisation des êtres humains et de leur corps. Les méthodes de recrutement des proxénètes ne sont pas la simple addition de conduites privées et « abusives », mais s’insèrent dans un système structuré qui nécessite la violence. La brutalité d’un nombre important de clients dérive du fait que la transaction vénale leur confère une position de pouvoir. Une étude sur les personnes prostituées de rue en Angleterre établit que 87 % d’entre elles ont été victimes de violence au cours des douze mois précédents ; 43 % d’entre elles souffrent de conséquences d’abus physique graves (Miller, 1995). Une recherche menée à Chicago a montré que 21,4 % des femmes exerçant des activités d’escortes et de danseuses nues ont été violées plus de dix fois (Boulet, 2002). Une étude américaine menée à Minneapolis montre que 78 % des personnes prostituées ont été victimes de viol par des proxénètes et des clients, en moyenne 49 fois par année ; 49 % ont été victimes d’enlèvement et transportées d’un État à un autre et 27 % ont été mutilées (Raymond, 1999). Quelque 75 % des escortes ont commis une tentative de suicide (Chester, 1994). Les femmes et les filles embrigadées dans la prostitution au Canada connaissent un taux de mortalité 40 fois supérieur à la moyenne nationale. L’âge moyen d’entrée dans la prostitution en Amérique du Nord est de 13 ou de 14 ans (Giobbe, 1992 ; John Howard Society of Alberta, 2001). Dans de telles conditions, peut-on soutenir qu’il y a vraiment une prostitution « libre », volontairement choisie ?

Certains des bordels légaux du Nevada et du Nouveau-Mexique ont des enceintes grillagées, des chiens, des surveillants, comme s’ils n’étaient qu’un univers carcéral où les personnes prostituées sont en situation de détention ou d’esclavage. À Hambourg, les accès de certains quartiers réservés à la prostitution sont fermés par des chicanes. À Istanbul, l’entrée des complexes « bordeliers » que sont les genelevs est sous surveillance. À Calcutta, des personnes prostituées s’offrent derrière les barreaux. En Thaïlande, des enfants sont sortis d’une cage pour le bénéfice des touristes sexuels. Le propriétaire d’une boîte de nuit, dans le nord-est de la Bosnie, s’est installé au milieu des champs de mines, avec une seule voie d’accès. Les personnes prostituées ne peuvent s’évader. Des guetteurs surveillent l’issue.

La prostitution soi-disant « libre » relève du libéralisme et non de la liberté. Entre 85 et 90 % des personnes prostituées sont sous la coupe d’un proxénète ou d’un réseau de proxénètes . À cause du déséquilibre des rapports de force et des discriminations systémiques, le droit libéral contractuel où deux personnes juridiquement égales passent un contrat, est, dans ce domaine comme ailleurs, un instrument d’asservissement et de dépendance des personnes. Les personnes soumises au pouvoir marchand masculin sont astreintes à ses règles et à son fonctionnement. Le droit d’une personne de se livrer à la prostitution et de permettre qu’une autre personne profite des revenus qu’elle en tire est, dans l’optique libérale, normalisé. La loi allemande légalisant la prostitution encourage la traite, via les agences internationales de mariage, en permettant à une conjointe née à l’étranger et mariée à un citoyen allemand de se prostituer et à son mari de vivre des fruits de sa prostitution. La mondialisation des marchés est, dans tous les textes internationaux ou européens, non seulement une valeur admise et commune, mais également une valeur à promouvoir. La marchandisation des êtres humains est autorisée, à la condition qu’elle ne soit pas « abusive », ou qu’elle ne soit pas « forcée » sous certaines conditions. Des formes légales de la traite sont permises, y compris dans les pays où la prostitution est illégale. De nombreux États délivrent des visas d’artistes pour les danseuses nues, recrutées en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est, et qui sont rapidement mises sur le marché prostitutionnel, quand les bars où elles évoluent ne sont pas eux-mêmes des lieux de prostitution. Les agences internationales de rencontre et de mariage avec les « beautés slaves » et les Asiatiques « exotiques » font des affaires d’or dans les pays capitalistes dominants.

La prostitution n’est plus considérée comme une forme d’assujettissement du sexe féminin aux hommes, au système patriarcal, elle est désormais un « droit » et une « liberté ». Les années quatre-vingt-dix ont été caractérisées par la légitimation de la marchandisation sexuelle des femmes et des enfants au profit du système prostitutionnel, au nom de la mise en œuvre de certaines modalités de sa régulation.

9. Les femmes et les enfants des minorités sont victimes de l’industrie mondiale sexuelle d’une façon disproportionnée par rapport à leur proportion dans la population.

C’est notamment le cas des minorités ethniques et des tribus de la province du Yunnan en Chine et des minorités ethniques en Thaïlande du Nord et au Myanmar. Entre 1990 et 1997, environ 80 000 femmes et enfants originaires de la région du Mékong ou appartenant aux ethnies vivant le long de la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar ont été recrutés par l’industrie de la prostitution en Thaïlande. Les personnes originaires de la minorité hongroise en Roumanie, de la minorité russe dans les pays baltes et des minorités tsiganes un peu partout en Europe de l’Est sont « sur-représentées » parmi les personnes prostituées dans leur propre pays ainsi qu’en Europe de l’Ouest. Les Autochtones du Canada et ceux de nombreux pays latino-américains sont également « sur-représentées » parmi les personnes prostituées de leurs pays respectifs. À l’échelle mondiale, les clients du Nord profitent de femmes et d’enfants du Sud et de l’Est, ainsi que des femmes et des enfants des minorités ethniques ou nationales. Au Sud lui-même les clients nationaux exploitent des femmes et des enfants de minorités nationales.

10. Le déploiement massif actuel de la prostitution est un effet, entre autres, de la présence de militaires engagés dans des guerres ou des occupations de territoire.

La très importante industrie de la prostitution de l’Asie du Sud-Est a pris son envol grâce aux guerres de Corée et du Vietnam et au stationnement de troupes occidentales dans les pays limitrophes, notamment en Thaïlande et aux Philippines. La croissance très importante de la prostitution locale a permis l’établissement de l’infrastructure nécessaire au développement du tourisme sexuel, grâce notamment à la disponibilité de la « main-d’œuvre » générée par la présence militaire . Des loisirs plus importants, des facilités de communications et de déplacement vers l’étranger, la construction sociale, par la pornographie, d’une image exotique et sensuelle des personnes prostituées asiatiques, qui seraient, grâce à leur culture, sexuellement matures malgré leur jeune âge, et les politiques gouvernementales favorables au tourisme sexuel ont contribué à l’explosion de cette industrie. Dans les années quatre-vingt-dix, 18 000 personnes prostituées coréennes étaient au service des 43 000 militaires états-uniens stationnés dans ce pays. Aujourd’hui, 8 500 femmes, originaires surtout des Philippines et de la Russie, sont victimes de la traite aux fins de prostitution pour les militaires états-uniens de Corée. Elles ont pu entrer au pays au moyen de visas de « divertissement » délivrés par le gouvernement à la suite de négociations avec l’association des propriétaires de bars des camptowns. On évalue qu’entre 1937 et 1945, l’armée japonaise d’occupation a utilisé entre 100 000 et 200 000 prostituées coréennes incarcérées dans des « bordels de réconfort ». Quelques jours seulement après la défaite japonaise, l’Association pour la création de facilités récréatives spéciales, financée indirectement par le gouvernement nippon, ouvrait un premier bordel de réconfort pour les soldats états-uniens. À son point culminant, cette Association employait 70 000 prostituées japonaises. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) évalue à 10 000 le nombre de personnes prostituées clandestines en Bosnie. L’OIM estime que 250 000 femmes et enfants de l’Europe de l’Est sont victimes de la traite via la Serbie et les États voisins, dont un grand nombre se retrouve dans les nouveaux protectorats internationaux de Bosnie et du Kosovo pour desservir soldats, policiers et membres des ONG. L’utilisation de « facilités récréatives » fait encore partie des politiques du Pentagone. Immédiatement après la première guerre contre l’Irak, les troupes états-uniennes ont été envoyées en Thaïlande pour y prendre du « bon temps ».

11. Entre un million et deux millions de mineurs rejoignent chaque année, dans le monde entier, les rangs des victimes du tourisme sexuel, c’est-à-dire de la prostitution organisée.

Comme si la planète était devenue un immense lupanar. Le tourisme est un des secteurs très importants des économies des pays de l’Asie et du Pacifique. Il est au premier rang, en tant que secteur économique et source principale de devises, en Thaïlande, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Il se situe en deuxième position à Hong Kong, en Malaisie et aux Philippines et au troisième rang à Singapour et en Indonésie. En Nouvelle-Zélande, l’industrie touristique emploie plus de 200 000 personnes. À Hong Kong, le tourisme emploie 12 % de la main-d’œuvre et contribue pour environ 7 % à l’économie. Le secteur du tourisme en Thaïlande concerne plus de 1,5 million d’emplois. À Singapour, la balance des paiements est attribuée par le FMI à l’excédent réalisé par le secteur du tourisme dont la part dans l’économie est d’environ 10 %. Tous les États sus-mentionnés sont des pays de destination de la traite des femmes et des enfants à des fins de prostitution. En 1998, on estimait à 200 000 environ le nombre d’Allemands qui se rendaient à l’étranger chaque année pour avoir des relations sexuelles avec des enfants, leur préférence allant souvent aux fillettes au début de l’adolescence. Des agences allemandes spécialisées dans les rencontres et les mariages internationaux proposent également des mineures russes. En 2003, on évalue que 62 % des enfants prostitués costaricains ont été la proie de touristes sexuels. Au moins 70 pages sur Internet présentent le Costa Rica comme un paradis sexuel. Un guide de voyage soulignait qu’il était aussi facile de « se procurer » une jeune Thaïlandaise que d’acheter un paquet de cigarettes » (Formoso, 2001). L’attrait que suscite la Thaïlande, le « pays du sourire », pour les étrangers n’a cessé de croître au cours des trois dernières décennies. En 1970, on comptabilisait 630 000 visiteurs par an, en 1998, 7,8 millions. En 1995, le tourisme engendrait 7,1 milliards de dollars américains de recettes ; il était la première source de devises étrangères et comptait pour 13 % du PIB de la Thaïlande. Le pays était la première destination récréative d’Asie du Sud-Est. Le sexe ratio des touristes en Thaïlande présente un déséquilibre constant en faveur des hommes, qui constituent les deux tiers des visiteurs. Même si le sexe vénal avec les jeunes filles et garçons thaïlandais n’est pas nécessairement la principale motivation du séjour, peu se soustraient aux quartiers chauds « dont les guides de voyage présentent les attractions comme des curiosités locales, lorsqu’ils ne poussent pas à la consommation en donnant les “bonnes adresses” ou en insistant sur la facilité d’accès aux services sexuels » (Formoso, 2001). En 2001, 65 % des touristes qui visitaient le Cambodge étaient des hommes ; ce pays est connu pour la prostitution des enfants. Les touristes sexuels peuvent acheter des périples qui incluent vols internationaux, hébergement, fêtes privées, massages et la présence, chaque jour, de la fille de leur choix. Les tarifs pour une semaine : 7 500 ¤ pour Moscou ou 6 000 ¤ pour Bangkok et Pattaya (Dozier, 2004). La banalisation du tourisme à des fins de vénalité sexuelle est telle que le bordel australien Daily Planet a reçu, en 1991, le Victorian Tourism Award pour sa contribution à l’économie de la région. En 2001, à la faveur du Grand Prix de la Formule-1 de Hongrie, pour « bien desservir » les touristes, les autorités locales ont légalisé la prostitution pendant les trois jours de l’événement.

Le tourisme sexuel entraîne la prostitutionnalisation du tissu social : pour 5,4 millions de touristes sexuels par an en Thaïlande, on compte désormais 450 000 clients locaux par jour (Jeffreys, 1999 : 186-187). Désormais, 75 % des Thaïlandais sont clients.

Le tourisme sexuel n’est pas limité aux pays du Sud ou de l’Est. La Reeperbahn de Hambourg et les quartiers chauds d’Amsterdam et de Rotterdam sont des destinations bien connues des touristes sexuels. Les pays qui ont légalisé la prostitution ou qui la promeuvent sont devenus des lieux touristiques importants. C’est également à partir de ces pays que les ONG nationales militent au niveau européen et international pour faire reconnaître la prostitution comme un « travail sexuel ».

12. L’accumulation d’argent est le but du système dans sa totalité et, en particulier, du système proxénète qui domine et organise l’industrie de la prostitution.

L’argent est à la fois l’entremetteur entre le client et la personne prostituée et l’objectif de la transaction. Il confère pouvoir et toute-puissance aux proxénètes et aux clients et engendre la dévalorisation des personnes objets de la transaction sexuelle. Dans la société bourgeoise, les relations de pouvoir sont « à la fois intentionnelles et non subjectives », les rapports de domination et de sujétion sont immanents au « domaine où ils s’exercent » et « constitutifs de leur organisation ». Ces relations de pouvoir produisent la sexualité de nos sociétés. « Ironie de ce dispositif : il nous fait croire qu’il y va de notre “libération” », souligne Foucault (1976 : 211). Caractérisée par la marchandisation, la vénalité sexuelle se concrétise donc dans l’objectivation, dans l’asservissement comme objet et dans la soumission à son moyen d’échange, l’argent, son appropriation exigeant à la fois aliénation et dessaisissement.

La monétarisation des relations sociales « repose sur la marchandisation extensive des besoins sociaux, [et] la croissance actuelle implique une colonisation des rapports humains et de la culture par l’argent » (Perret, 2000). En effet, les rapports humains sont de plus en plus soumis à l’argent et à la marchandisation. La victoire du néo-libéralisme dans les années quatre-vingt a permis une accélération de la soumission à la monétarisation des rapports sociaux. Cette accélération s’est traduite par un essor considérable des industries du sexe et par un discours, relevant du libéralisme le plus plat, qui légitime leurs activités. Cette monétarisation se produit en particulier au détriment des femmes et des enfants, devenus, pour des dizaines de millions d’entre eux, des « produits » sur les marchés sexuels, consommables et jetables après usage.

13. La croissance effrénée des industries du sexe a pour effet une remise en cause des droits humains fondamentaux, notamment ceux des femmes et des enfants devenus des marchandises sexuelles.

Le statut des femmes et des enfants a même gravement régressé. Désormais, dans de nombreux pays dépendants ainsi que dans ceux de l’ex-bloc soviétique, sous l’impact des politiques d’ajustement structurel et de l’économie de marché, les femmes et les enfants sont devenus de nouvelles matières brutes (new raw ressources dans la littérature anglaise) exploitables et exportables dans le cadre du développement du commerce national et international. Du point de vue de leurs possesseurs, ces femmes et ces enfants se caractérisent par un double avantage. Il se traduit par la marchandisation non seulement des corps et des sexes, mais également par celle des femmes et des enfants vendus successivement à différents réseaux criminels proxénètes puis aux clients, d’où l’idée fréquente de l’apparition d’une nouvelle forme d’esclavage pour caractériser la traite dont sont victimes des millions de femmes et d’enfants.

Le capitalisme néo-libéral trouve son expression achevée dans le domaine des industries du sexe. Ce régime d’accumulation étroitement lié aux dérégulations de la mondialisation renforce d’une façon considérable le système d’oppression des femmes et leur asservissement au plaisir d’autrui, au plaisir masculin. En réduisant les femmes à une marchandise susceptible d’être achetée, vendue, louée, appropriée, échangée ou acquise, la prostitution affecte les femmes en tant que groupe. Elle renforce l’équation établie par la société entre femme et sexe, réduisant les femmes à une humanité moindre et contribuant à les maintenir dans un statut inférieur partout dans le monde.

L’industrie du sexe est de plus en plus considérée comme une industrie du divertissement, et la prostitution comme un travail légitime. Elle est pourtant basée sur une violation systémique des droits humains et une oppression renforcée des femmes.

14. Les valeurs libérales ont contaminé une partie importante de la gauche et du mouvement des femmes.


Ce sont les sociaux-démocrates et les Verts allemands qui ont légalisé la prostitution. Au nom de la compétitivité des entreprises et des déficits budgétaires, ces mêmes partis remettent en cause certains des acquis sociaux. Sans tirer ici le bilan de cette gauche qui, au nom de valeurs qui relèvent davantage du libéralisme que du socialisme, s’est non seulement adaptée aux « contraintes » capitalistes, mais fait la promotion des bienfaits du marché, il faut souligner que son acceptation des valeurs libérales lui a permis de jouer, dans certains pays, un rôle actif dans la normalisation des industries du sexe au nom de la défense des « travailleuses du sexe » et du « droit à l’autodétermination individuelle », dont le droit à la prostitution. Le mouvement des femmes est lui-même désormais divisé sur la question de la prostitution. Les organisations de femmes et les féministes libérales, qui défendent sa dépénalisation, s’appuient sur la distinction entre « prostitution volontaire » et « prostitution forcée ». Pour Élisabeth Badinter (2002), par exemple, la prostitution s’intègre dans un « droit chèrement acquis depuis à peine trente ans [qui] appelle le respect de tous : la libre disposition de son corps ». La distinction entre prostitution « libre » et « forcée » lui permet de dénoncer le discours qui prétend que les personnes prostituées sont « les victimes de la logique économique libérale et de la domination masculine propre au patriarcat ». Les qualifier de « victimes » serait admettre l’existence d’une oppression sociale structurelle, ce qui n’est plus le cas : « [L] e patriarcat [est] agonisant dans nos sociétés. »

Pour les défenseurs de la prostitution, certaines affirmations reviennent comme des leitmotive. Premièrement, la prostitution est, en général, un « travail volontairement choisi » ; deuxièmement, la prostitution est l’équivalent d’un emploi de services, puisque c’est la simple vente d’un service sexuel ; troisièmement, les restrictions légales à la prostitution constituent une violation des droits civiques, notamment celui de pouvoir librement choisir son emploi. Enfin, la légalisation mettrait fin à la stigmatisation du « métier », le normaliserait comme simple « travail du sexe » et conférerait des droits sociaux aux personnes prostituées. Sauf que dans les pays où la prostitution a été légalisée, les personnes prostituées qui s’enregistrent pour avoir accès à une protection sociale sont très minoritaires : 4 % aux Pays-Bas, entre 5 et 8 % en Allemagne, entre 6 et 10 % à Vienne (Autriche), 7 % à Athènes (Grèce), etc.

La prostitution, qu’elle soit légale ou illégale, comme les autres industries du sexe, n’est pas organisée pour les personnes prostituées, elle les marchandise et les monnaye. Elle est organisée par un système proxénète en faveur des clients. Où sont donc les proxénètes et les clients dans les propos des défenseurs de la prostitution ? Au mieux, les clients n’apparaissent que comme parties contractantes de l’échange, que comme consommateurs. Ils ont le « droit » de consommer les personnes prostituées, puisque cela relève du droit contractuel bourgeois : c’est une entente conclue entre deux personnes consentantes (comme si la tierce personne, le proxénète, n’était jamais impliquée). Pourquoi ne pas défendre un autre droit du consommateur, celui de voir renouveler la marchandise périodiquement — la traite aux fins de prostitution ne sert-elle pas précisément à cela ? En effet, cette traite ne leur pose pas problème, puisqu’elle est considérée, elle aussi, comme « volontaire » et est assimilée à la migration de « travailleuses du sexe ». Ils ont peut-être le droit également à une qualité supérieure de marchandise ? En Allemagne, toutes les entreprises de quinze employés et plus, y compris les bordels, doivent maintenant obligatoirement « embaucher » des apprentis sous peine de pénalités financières ! Quelle personne sensée encouragerait une quelconque adolescente à suivre un apprentissage dans un Eros center ?

Définir la prostitution ou la traite aux fins de prostitution par la contrainte ou l’absence de contrainte implique qu’il n’est plus nécessaire d’analyser la prostitution en tant que telle : son sens, ses mécanismes, ses liens avec le crime organisé, son inscription dans les relations marchandes et patriarcales, son rôle dans l’oppression des femmes, etc. La légitimation de la prostitution passe par cette opération de réduction libérale. C’est en 1993 que l’Union européenne et les organisations internationales ont commencé à utiliser l’expression « prostitution forcée ». Depuis, les documents internationaux et européens ne s’engagent à lutter que contre certaines formes de la traite à des « fins d’exploitation sexuelle ». Avec la négation du lien entre la traite et la prostitution, source de la traite, les pays ayant légalisé la prostitution peuvent adhérer aux nouvelles conventions qui condamnent certaines formes de traite (du point de vue de la criminalité transnationale et non de la prostitution des femmes). Combattre uniquement la traite, c’est réprimer le transfert de personnes prostituées entre les pays et non pas lutter contre leur prostitution . Cela est encore plus vrai lorsque cela ne concerne que les formes les plus abusives de la traite et non la traite elle-même.

15. Il est vain de lutter contre la traite des êtres humains sans lutter contre le système prostitutionnel qui en est la cause.

L’officialisation institutionnelle (la légalisation) des marchés du sexe renforce les activités de l’organisation proxénète et du crime organisé. Cette consolidation, accompagnée d’un accroissement important des activités prostitutionnelles et de la traite, entraîne une dégradation non seulement de la condition générale des femmes et des enfants, mais aussi, en particulier, celle des personnes prostituées et des victimes de la traite à des fins de prostitution, ces dernières étant généralement criminalisées en tant qu’immigrantes clandestines.

La lutte contre la prostitution et la traite aux fins de prostitution s’inscrit dans l’objectif plus général de lutte pour l’égalité des femmes et des hommes. Cette égalité restera inaccessible tant que les hommes achètent, vendent et exploitent des femmes et des enfants en les prostituant.

L’abolitionnisme féministe représente une résistance à cette marchandisation sexuelle ; il est un élément fondamental de la lutte contre le néo-libéralisme, la privatisation du vivant, la mondialisation capitaliste et le système proxénète planétaire. Cet abolitionnisme s’oppose à la monétarisation des rapports sociaux et à la marchandisation du sexe des êtres humains. Il est la seule position juridique, philosophique et politique qui peut permettre la contestation de l’ordre marchand et sexiste tel qu’il se déploie dans l’industrie mondialisée du commerce du sexe. Il est basé sur le caractère inaliénable du corps humain. L’abolitionnisme traditionnel vise l’« abolition » des règlements sur les personnes prostituées, et non l’abolition de la prostitution, et ne s’attaque pas à l’une des causes de la prostitution : les clients (la demande) . Il n’a pas non plus développé les politiques sociales permettant aux personnes prostituées d’échapper au système prostitutionnel . Cet abolitionnisme, qui fonde le système juridique de nombreux États, doit donc être repensé et réactualisé.

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Un autre texte de Richard Poulin est disponible sur :

http://sisyphe.org/article.php3?id_article=908
« Prostitution, crime organisé et marchandisation », article publié dans la Revue Tiers Monde (Paris, PUF, vol. XLIV. n° 176, octobre-décembre 2003 : 735-769). Avec une bibliographie.

Voir aussi

«Pour une politique abolitionniste canadienne», par Richard Poulin
http://sisyphe.org/article.php3?id_article=1828

Première publication : 2 septembre 2008, mise en ligne: vendredi 26 septembre 2008,

par Richard Poulin

sur http://www.lagauche.com/lagauche/spip.php?article1829

À l’échelle de la planète, des centaines de milliers, voire des millions de femmes et de fillettes sont, chaque année, recrutées, achetées, vendues et louées par des réseaux de prostitution. Cette industrie profite autant d’une culture hypersexualisée que de la monétarisation des rapports sociaux typiques du capitalisme néolibéral mondialisé.

Tous les observateurs s’accordent sur le fait que la traite à des fins de prostitution est l’activité du crime organisé qui connaît actuellement la plus grande expansion parce qu’elle est la plus profitable. Elle concerne 90-92 % des cas, étant de loin plus importante que la traite à des fins de travail forcé (aides domestiques, travailleurs agricoles, etc.)[1]. Selon le Bureau international du travail, les femmes et les fillettes constituent, en 2005, 98 % des personnes victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle. L’Office des Nations Unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime estime, en 2006, que pratiquement aucun pays du monde n’est épargné de la traite des êtres humains : il recense 127 États comme pays d’origine et 137 comme pays de destination. Les Pays-Bas apparaissent comme l’une des dix plaques tournante de la traite internationale à des fins de prostitution.

Les avatars de la légalisation de l’exploitation sexuelle des femmes Aux Pays-Bas, 80 % des personnes prostituées sont d’origine étrangère dont 70 % sans papiers. Le secteur illégal y est plus important que le secteur légal. Selon toute vraisemblance, elles sont victimes de la traite des êtres humains à des fins de prostitution, laquelle est sous l’emprise du crime organisé. Ce pays, qui a légalisé en 2000 le proxénétisme et réglementé la prostitution en bordels et en zones de tolérance, récolte un milliard d’euros d’impôt par année en provenance du seul secteur légal de la prostitution. Les bordels sont désormais licenciés et les tenanciers proxénètes opèrent en toute légalité.

La légalisation de la prostitution en bordels et en zones de tolérance devait mettre fin à la prostitution des mineurs, or l’Organisation pour les Droits de l’enfant, dont le siège est à Amsterdam, estime que le nombre de mineurs qui sont prostitués est passé de 4 000 en 1996 à 15 000 en 2001. Et la traite des mineurs non accompagnés y est en plein essor comme dans les autres pays européens qui ont réglementé la prostitution et légalisé le proxénétisme (Allemagne, Grèce, Suisse, etc.). Les réfugiées d’âge mineur qui demandent l’asile dès leur arrivée à l’aéroport d’Amsterdam sont conduites dans des foyers spécialisés d’où elles disparaissent[2]. Le rythme rapide de ces disparitions a mis la puce à l’oreille des forces de l’ordre qui ont démantelé en octobre 2007 un important réseau de traite des mineures à des fins de prostitution en provenance du Nigeria et qui se sont retrouvées, pour une partie d’entre elles, dans des bordels du pays ainsi que d’autres pays.

La légalisation de la prostitution devait également mettre fin au contrôle du crime organisé sur l’industrie. Mais celui-ci, au contraire, a étendu son emprise et y prospère comme jamais. La mairie d’Amsterdam a fermé le tiers des bordels de son red light district en rachetant les édifices, au coût de 15 millions d’euros, afin de changer leur vocation. « Au lieu d’assainir la filière, la politique de licences accordées depuis octobre 2000 aux maisons closes a abouti à une situation incontrôlable », affirme Karina Schaapman, ex-prostituée et conseillère municipale. Pour le maire de la ville, le « quartier rouge » est un « refuge pour les trafiquants [d’êtres humains] et les dealers et la réglementation n’a pas atteint son but : briser ses liens avec le crime organisé ». Un conseiller municipal du Parti du travail explique : « Auparavant, on voyait la légalisation de la prostitution comme une question de libération des femmes ; aujourd’hui on la voit comme une question d’exploitation des femmes et ça doit cesser. »

Le constat d’échec du réglementarisme néerlandais est patent. Un bilan similaire vient d’être tiré en ce qui concerne la prostitution réglementée au Nevada (États-Unis) et en Australie[3].

Une industrie mondiale

Des centaines de milliers voir des millions de femmes et de fillettes sont recrutées, achetées, vendues et revendues, chaque année, par des réseaux organisés sur les marchés locaux, nationaux et internationaux et, à chaque étape ou presque de leur transport, louées aux clients prostitueurs. Elles sont transportées clandestinement ou, selon les circonstances, légalement – les visas d’« artiste » pour les danseuses de cabaret sont émis par de nombreux États[4] et dénoncés par différentes organisations internationales et européennes comme moyen utilisé par les trafiquants pour prostituer les femmes – au-delà des frontières nationales sur le marché du sexe du monde entier, des pays les plus pauvres aux pays moins pauvres jusqu’aux pays riches. Ainsi, par exemple, on estime que depuis dix ans, 200 000 jeunes femmes et fillettes du Bangladesh ont été victimes de la traite à des fins de prostitution vers le Pakistan et 150 000 jeunes femmes en provenance des Philippines, de Taiwan, de Thaïlande et de Russie sont prostituées au Japon. Les trafiquants pratiquement inconnus à Londres, au Royaume-Uni, vers le milieu des années 1990, contrôlent désormais 80 % des jeunes femmes prostituées sur le trottoir. Interpol estime qu’ils sont en mesure de fournir au « marché », dans les 48 heures, des jeunes femmes des Balkans.

À l’échelle planétaire, la traite des femmes et des enfants ne saurait être spontanée. Des mouvements de population qui concernent des millions de personnes chaque année supposent des organisations bien structurées, aux ramifications internationales, aux complicités innombrables, aux moyens financiers énormes, avec ses lots de recruteurs, de rabatteurs, de convoyeurs, de gardes-chiourme, de « dresseurs », de tauliers et de tueurs. La traite à des fins de prostitution est une véritable industrie où font fortune les vendeurs et les revendeurs, qui sont acheteurs à tour de rôle. Comme pour n’importe quelle industrie, une multitude de personnes profitent des « flux de marchandises » : du « souteneur » en passant par l’intermédiaire, du recruteur au propriétaire du bordel, du douanier corrompu au policier, du trafiquant à l’État qui engrange taxes et impôts.

Un système bien rodé

Un tel trafic à l’échelle mondiale ne se fait pas au petit bonheur la chance. Il exige pots-de-vin et corruption du plus bas au plus haut niveau de la société. Il exige également des moyens qui vont de l’achat d’enfants sous de fausses représentations à l’enlèvement, de la tromperie aux faux papiers. Les organisations criminelles peuvent tout gérer, du recrutement, au transport et à la mise en marché des personnes prostituées. Elles peuvent fonctionner par sous-traitance ou contrôler directement l’ensemble des opérations. Elles peuvent également prospérer au moyen de collaborations étroites avec d’autres groupes criminels, dans le cadre d’une division internationale ou régionale du travail. Elles embauchent des spécialistes : financiers chargés du blanchiment des revenus, faussaires, avocats, professionnels du lobby. Elles peuvent opérer de façon intégrée verticalement, du recruteur au gérant des établissements de prostitution, en passant par les transporteurs aux personnes chargées du recouvrement des dettes des victimes, des corrupteurs qui sont chargés de distribuer les pots-de-vin aux opérateurs des bureaux de placement et aux escorteurs des victimes de la traite.

Des filières recrutent les femmes et les enfants sur place, fournissent les visas et les faux papiers et organisent leur transport. Les méthodes de recrutement varient. La méthode la plus répandue consiste à faire paraître des petites annonces proposant un emploi dans un autre pays comme coiffeuse, baby-sitter, domestique, serveuse, jeune fille au pair, mannequin ou danseuse. Une autre méthode consiste à recruter au moyen de bureaux de placement, d’agences de voyages ou de mariage et de rencontres, qui sont de simples paravents pour les rabatteurs. Des victimes de la traite ont été également vendues par leur famille, leur petit ami ou par des institutions comme des orphelinats. Une fois recrutée, la personne est placée dans une situation de dépendance tout au long de sa traite. La victime passe alors de main en main jusqu’à son arrivée dans le pays de destination. Une jeune fille de 14 ans, rapatriée de la Bosnie-Herzégovine par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), a été vendue 22 fois à différents réseaux proxénètes et propriétaires de bordels ! À chaque fois, elle a eu à subir viols et autres agressions.

Les trafiquants se succèdent lors du déplacement des victimes de la traite, mais le sort des filles ne varie pas : les viols et les autres formes d’assujettissement sont fréquemment employés même pour la minorité qui connaît le but de sa traite : sa prostitution. Sitôt arrivées dans le pays de destination, les personnes voient leurs papiers confisqués et sont immédiatement prostituées. Les récalcitrantes passent par un camp de « dressage », où elles sont brisées psychologiquement.

Dans le pays de destination, la victime de la traite, qu’elle soit une personne déjà prostituée dans son pays ou non, verra son passeport et ses autres papiers confisqués par ceux qui organisent sa prostitution. Elle devra rembourser la « dette » du voyage. À cela s’ajoutent les frais de logement, de nourriture, d’habillement, de maquillage, de préservatifs, lesquels sont déduits de ses « revenus ». Une fois tous les « frais » payés, il ne lui reste pratiquement rien, même souvent sa dette augmente. Elle sera surveillée, c’est-à-dire « protégée » selon le point de vue des membres du réseau qui exploitent sa prostitution. Elle sera menacée de vente à un autre réseau, où elle devra à nouveau rembourser une « dette ». Si elle réussit à échapper aux proxénètes, elle risque l’expulsion en tant qu’immigrante clandestine, ce qui, selon l’OIM, ne fait que nourrir les réseaux de traite opérant dans les pays d’origine.

Libéralisme triomphant

Le désir pour soi et ses enfants d’une vie meilleure pousse les gens à émigrer ou à faire émigrer leurs enfants. C’est ce qui explique, par exemple, qu’une famille albanaise accepte de vendre son bébé à des trafiquants qui l’emmèneront en Italie ou qu’une famille thaïe du nord du pays fête la naissance d’une fille, car promesse de revenus par sa prostitution future dans le sud du pays. Vu sous cet angle, mettre fin à la traite des êtres humains exige plus que des lois sévères et des mesures de protection des victimes. On doit s’attaquer au socle sur lequel repose 90-92 % de la traite : l’industrie de la prostitution. Mais la victoire du néolibéralisme dans les années 1980 a permis une accélération de la monétarisation des rapports sociaux qui s’est traduite par un essor considérable des industries du sexe et par leur légitimité accrue. Le sexe tarifé a connu, dans les dernières décennies, une expansion considérable ; la soumission aux règles du marché et aux lois libérales contractuelles d’échange entraîne une acceptation de plus en plus étendue de l’acte marchand, qui donne accès, contre une somme variable d’argent, au sexe des femmes et des fillettes. La prostitution étant même désormais, pour un nombre important d’États d’Europe de l’Ouest et du Pacifique Sud, un « travail » légitime et, pour certains, un « droit » et une « liberté ». Dans des États du Sud, la prostitution est considérée comme l’un des moyens de « développement » économique du pays. La prostitution fait même partie de la stratégie de développement. En outre, sous l’obligation de remboursement de la dette, de nombreux États d’Asie, et plus récemment d’Afrique, ont été encouragés par les organisations internationales comme le Fonds monétaire internationale et la Banque mondiale – qui ont offert des prêts importants – à développer leurs industries du tourisme et de « divertissement ». Dans chacun des cas, l’essor de ces secteurs a permis l’envolée de l’industrie du commerce sexuel.

Depuis les deux dernières décennies, la prostitution comme la pornographie sont devenues des industries légitimes et triviales : elles sont rebaptisées « travail du sexe » ou « vente de services sexuels », « sexualité récréative » (pour qui ?) ; les proxénètes sont des « managers », des « entrepreneurs érotiques » ; les recruteurs des « chasseurs de tête » ; les bars de danse nue ou les maisons closes sont des « lieux de divertissement » et des « établissements érotiques » (pour qui ?). Les danseuses nues sont « érotiques » ou « exotiques » et obtiennent de nombreux gouvernements des « visas d’artiste ». Au nom de l’« autonomie » des personnes et du droit de « contrôler son propre corps[5] » (au profit au plaisir masculin) est défendu le « droit » à la prostitution et à la traite des femmes aux fins de prostitution (considérée comme une migration des « travailleuses du sexe »). Cette idéologie libérale s’est imposée peu à peu. Pendant longtemps, elle n’a pas semblé normale, « morale » ou « naturelle ». Il a fallu des changements profonds et un ensemble de conditions propices à sa formulation en tant que « liberté ».

La mondialisation néo-libérale est le facteur dominant aujourd’hui dans l’essor de la prostitution et de la traite des femmes et des enfants aux fins de prostitution. Elle accroît les inégalités sociales et exploite les déséquilibres entre les hommes et les femmes qu’elle renforce singulièrement. Elle s’incarne dans une marchandisation des êtres humains et dans le triomphe de la vénalité sexuelle. Cette industrie est à la confluence des relations marchandes capitalistes et de l’oppression des femmes, deux phénomènes étroitement entremêlés. Malgré cela, la très grande majorité des analyses de la mondialisation capitaliste contemporaine ne prend pas en considération l’impact sur les sociétés et sur les rapports sociaux de sexe de l’industrie du commerce sexuel. Dans la très importante littérature produite sur le sujet, bien des aspects ont été examinés – privatisation, financiarisation, ajustement structurel, déréglementation, enrichissement et appauvrissement, croissance des inégalités, néo-libéralisme, réduction des budgets sociaux, programmes d’austérité, paradis fiscaux, etc. – mais rares sont les études intégrant dans la dynamique de la mondialisation l’essor des industries du sexe. Pourtant, le processus de marchandisation des biens et des services, et plus particulièrement la commercialisation du vivant, y compris des corps et des sexes, ainsi que la monétarisation des relations sociales sont au cœur de l’actuelle accumulation capitaliste. Nombre d’opposants à la mondialisation néo-libérale et à l’extension du règne de la marchandise dans l’éducation et la santé n’en défendent pas moins la légalisation de la prostitution et du proxénétisme, au nom des droits des « travailleuses du sexe » (jamais au non du « droit » des clients prostitueurs), c’est-à-dire la légalisation de l’exploitation sexuelle des femmes et des filles.

Se conjugue à cela la culture qui est de plus en plus hypersexualisée (au profit du « divertissement » masculin), alors une « carrière » dans la prostitution et la pornographie apparaît même comme étant glamour. Le recrutement pour ces industries s’en trouve facilité. C’est l’un des effets notables, mais souvent passés sous silence, de la banalisation des industries du sexe à l’échelle mondiale. Par exemple, dans les pays de l’Est, où la prostitution, la pornographie et la traite à des fins d’exploitation sexuelle ont connu une explosion aux cours des années 1990, des sondages ont révélé que près d’un sixième des élèves ukrainiennes percevait la prostitution de façon positive, croyant que celle-ci n’était que luxe et plaisir à l’Ouest, et que le quart des filles de Moscou, élèves au secondaire, envisageait de se prostituer. Lorsque la prostitution et la pornographie apparaissent comme un métier comme un autre, elles deviennent des voies d’« avenir »… pour les filles.

La prostitution n’est plus considérée par beaucoup, notamment à gauche et chez les féministes libérales, comme une forme d’assujettissement du sexe féminin aux hommes, au système patriarcal, elle est désormais un « droit ». Les années 1990 ont été caractérisées par la légitimation de la marchandisation sexuelle des femmes et des enfants au profit du système prostitutionnel, au nom de la mise en œuvre de certaines modalités de sa régulation (réglementarisme).

La prostitution, qu’elle soit légale ou illégale, comme les autres industries du sexe, n’est pas organisée pour les personnes prostituées, elle les marchandise et les monnaye. Elle est organisée par un système proxénète en faveur des clients prostitueurs. Où sont donc les proxénètes et les clients dans les propos des souteneurs de la prostitution d’autrui ? Au mieux, les clients prostitueurs n’apparaissent que comme parties contractantes de l’échange, que comme consommateurs. Ils ont le « droit » de consommer les personnes prostituées, puisque cela relève du droit contractuel bourgeois : c’est une entente conclue entre deux personnes consentantes (comme si la tierce personne, le proxénète, n’était jamais impliquée). Pourquoi ne pas défendre un autre droit du consommateur, celui de voir renouveler la marchandise périodiquement – la traite aux fins de prostitution ne sert-elle pas précisément à cela ? En effet, cette traite ne leur pose pas problème, puisqu’elle est considérée, elle aussi, comme « volontaire » et est assimilée à une migration de « travailleuses du sexe ».

En même temps, les États qui ont légalisé cette exploitation sexuelle et qui considèrent une bonne partie de la traite à des fins de prostitution comme une migration de « travailleuses du sexe » opèrent une distinction entre « prostitution forcée » et travail « illicite ». Alors, une victime de la traite considérée comme « consentante » à sa prostitution n’aura droit à aucune protection particulière et, souvent, sera cataloguée immigrante illégale. Elle est dès lors une menace à « l’intégrité territoriale » de l’État. Elle n’est donc pas une victime, mais une criminelle – son entrée dans le pays ayant été illégale – dont le « travail », c’est-à-dire sa prostitution, est « illicite[6] ».

Définir la prostitution ou la traite aux fins de prostitution par la contrainte ou l’absence de contrainte implique qu’il n’est plus nécessaire d’analyser la prostitution en tant que telle : son sens, ses mécanismes, ses liens avec le crime organisé, son inscription dans les relations marchandes et patriarcales, son rôle dans l’oppression des femmes, etc. La légitimation de la prostitution passe par cette opération de réduction libérale.

Le capitalisme néo-libéral trouve son expression achevée dans le domaine des industries du sexe. Ce régime d’accumulation étroitement lié aux dérégulations de la mondialisation renforce d’une façon considérable le système d’oppression des femmes et leur asservissement au plaisir d’autrui, au plaisir masculin. En réduisant les femmes à une marchandise susceptible d’être achetée, vendue, louée, appropriée, échangée ou acquise, la prostitution affecte les femmes en tant que groupe. Elle renforce l’équation archaïque entre femme et sexe, réduisant les femmes à une humanité moindre et contribuant à les maintenir dans un statut inférieur partout dans le monde.

Les femmes et les fillettes en paient un lourd tribut.

NOTES

L’Organisation internationale du travail (OIT) évalue que 2,45 millions de personnes sont victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle chaque année. Mais ce chiffre découle d’une étude sur la traite à des fins de prostitution « forcée », assimilée au « travail forcé », c’est-à-dire ne prend pas en compte l’ensemble de la traite à des fins de prostitution. Aux Pays-Bas, la majorité des mineurs non accompagnés proviennent de la Chine, de la Somalie, de la Sierra Leone et, plus récemment, de l’Angola et du Nigeria. Melissa Farley, Prostitution and Trafficking in Nevada. Making the Connections, San Francisco, PRE, 2007 ; Mary L. Sullivan, Making Sex Work : A Failed Experiment with Legalized Prostitution, North Melbourne, Spinifex, 2007. En 2004, les ambassades suisses ont délivré 5 953 visas destinés aux danseuses de cabaret, moyen privilégié des trafiquants proxénètes pour prostituer les femmes. La même année, la Slovénie a délivré 650 visas, dont une grande majorité à des Ukrainiennes, le Luxembourg environ 350, Chypre 1 200 visas et le Canada 500 visas à des Roumaines (et sans doute plus si on tient compte des autres nationalités). En 2004, le gouvernement japonais a délivré 71 084 visas à des femmes en provenance des Philippines. Plusieurs pays des Caraïbes, dont Sainte-Lucie, les Bahamas, la Jamaïque, le Surinam, délivrent des visas à des « danseuses » pour qu’elles puissent œuvrer dans l’industrie du divertissement pour hommes. C’est également le cas des Antilles néerlandaises où la prostitution est réglementée, notamment St. Marteen, Curaçao et Bonaire. Le Canada et le Luxembourg ont mis fin à leurs programmes de visas d’artiste à la fin de 2004.

Pour Élisabeth Badinter, par exemple, la prostitution s’intègre dans un « droit chèrement acquis depuis à peine trente ans [qui] appelle le respect de tous : la libre disposition de son corps ». La distinction entre prostitution « libre » et « forcée » lui permet de dénoncer le discours qui prétend que les personnes prostituées sont « les victimes de la logique économique libérale et de la domination masculine propre au patriarcat ». Les qualifier de « victimes » serait admettre l’existence d’une oppression sociale structurelle, ce qui n’est plus le cas : « Le patriarcat [est] agonisant dans nos sociétés. » Mme Zwerver, Pays-Bas, SOC, Migrations liées à la traite des femmes et à la prostitution, Rapport Commission sur l’égalité des chances pour les femmes et les hommes, Assemblée parlementaire, Conseil de l’Europe, doc. 9795, 23 avril 2003.

Richard Poulin

samedi 8 septembre 2007

par Christine Delphy, sociologue féministe, NQF

sur http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2728

« Richard Poulin est bien connu des services de Nouvelles Questions Féministes, puisqu’il a présenté une communication aux ateliers NQF Congrès Marx en septembre 2001. C’est un auteur prolifique qui a beaucoup écrit sur la pauvreté, le marxisme, la mondialisation, et… la prostitution. Ce qui en fait un auteur original, car il est rare que les spécialistes du néolibéralisme, y compris ses contempteurs, s’intéressent à la prostitution. Et pourtant, pour Richard Poulin, cela coule de source. Car, à ses yeux, la prostitution est d’abord une marchandisation des femmes et des enfants, des victimes du système patriarcal, et ne se comprend que dans le cadre de la domination masculine. C’est pourquoi il s’étonne et s’indigne que les féministes puissent en soutenir le principe au nom de la liberté et du à l’autodétermination.

Son petit livre, très condensé, est à la fois un état des lieux au niveau mondial, une polémique avec ces féministes « pro-prostitution », et un manifeste pour un véritable abolitionnisme qui prendrait à bras-le-corps l’ensemble du problème dans le but d’en finir avec la prostitution et non de l’aménager.

Poulin attire l’attention sur le développement quantitatif de la prostitution ; sa thèse est que cette croissance, ahurissante, est concomitante du développement de la mondialisation néolibérale et du creusement des inégalités sociales et genrées. En effet, le système patriarcal est aussi un système de placement dans le système capitaliste : les femmes et les enfants y sont en bas, et constituent la majorité écrasante des pauvres de ce monde (par exemple, en France, 80% des personnes payées moins que le salaire minimum sont des femmes). Il se demande comment on peut, quand un si grand nombre de femmes et d’enfants n’ont tout simplement pas les moyens de survivre, raisonner en termes de libre choix. Plus, il montre tout au long de son livre que la légalisation de la prostitution ne profite nullement aux prostituées, mais aux États, par les diverses taxes aux proxénètes et aux organisateurs du trafic d’êtres humains à des fins de prostitution. Les bénéfices engendrés par ces activités sont stupéfiants : ils sont évalués aujourd’hui à 1 000 millions de dollars. A ses yeux, on ne peut, comme le font certain-e-s, nier les liens entre la traite des êtres humains et la prostitution. La traite, dit-il, ne peut être combattue tant que la prostitution est acceptée, car la traite n’existe que pour fournir des personnes à prostituer. (…) »

Une lecture indispensable, et un excellent outil pédagogique.

Richard Poulin, Abolir la prostitution, Montréal, 2006, éditions Sisyphe, Coll. Contrepoint, 125 pages.

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