Par Sheila Jeffreys.

 

Traduit par Monique Louicellier

sur http://lesboseparatiste.canalblog.com/archives/p1-1.html

 
Sheila Jeffreys enseigne dans le département des sciences politiques de l’Université de Melbourne. Elle écrivit cet article pour le magazine On The Issues en puisant des idées développées dans ses livres Anticlimax (New York University Press, 1991) et l’Hérésie Lesbienne (The Lesbian Heresy, Melbourne: Spinifex, 1993, distribué par Login/Inbook Publishers Consortium, 1-800-243-0138).

Sheila Jeffreys est également coordinatrice de la CATW, Coalition contre le Traffic des Femmes, en Australie (http://www.catwinternational.org/contact.php).

Pourquoi le grand O a-t-il fourvoyé tant de féministes – même Ms. (Mlle) – dans une contre-révolution intestine ?

 

L’édition de novembre/décembre 1995 du magazine Ms. (Mlle) avec SEXE TORRIDE A L’IMPROVISTE en page de couverture, montrait un gros-plan d’une femme afro-américaine léchant ses lèvres peintes au rouge à lèvres. En dépit de tout le travail féministe qui a été founi au cours du quart de siècle dernier pour critiquer et défier la construction mâle suprémaciste du sexe, aucun des quatres articles à l’intérieur du magazine ne se référait au pan entier restant des vies et du statut des femmes. Présentée bien en évidence au dessus d’un article, il y avait une ligne du livre écrit en 1972 par Barbara Seaman, Free and Female (Libre et Femelle) : « L’orgasme libéré est un orgasme que vous aimez dans n’importe quelle circonstance. » A en juger par cette édition de Mlle et par les étagères des librairies féministes au rayon « littérature érotique » pour les femmes, une politique irréfléchie de l’orgasme semble avoir remporté la mise.

A la fin des années 1960 et au début des années 1970, on répandait largement que la révolution sexuelle, en libérant l’énergie sexuelle, rendrait libre tout un chacun. Je me rappelle Maurice Girodias, dont Olympia Press à Paris publia Histoire D’O, dire que la solution aux régimes politiques répressifs était de poster de la pornographie dans toutes les boîtes-aux-lettres. De meilleurs orgasmes, proclamait le psychoanalyste autrichien Wilhelm Reich, créeraient la révolution. Au cours de ces jours enivrants, beaucoup de féministes crûrent que la révolution sexuelle était intimement liée à la libération des femmes, et elles écrivirent comment les orgasmes puissants donneraient le pouvoir aux femmes.

Dell Williams est cité par Mlle, comme ayant ouvert un sex-shop en 1974 avec précisément cette idée en tête, vendre des jouets sexuels aux femmes : « Je voulais transformer les femmes en êtres sexuels puissants…. J’avais cette vision que des femmes orgasmiques pourraient transformer le monde. »

Toujours et depuis les années 60, les sexologues, les sexuelles libérales, et les entrepreneurs de l’industrie du sexe ont cherché à discuter du sexe comme s’il était entièrement séparé de la violence sexuelle et n’avait aucun lien avec l’oppression des femmes. Les théoriciennes féministes et les militantes contre la violence, ont appris pendant ce temps à considérer le sexe d’un point de vue politique. Nous avons observé que l’appropriation par les mâles du corps des femmes, sexuellement et reproductivement, est la fondation même de la suprématie masculine et que l’oppression dans et par la sexualité fait la différence entre l’oppression des femmes et celles des autres groupes opprimés.
Si nous voulons avoir une petite chance de libérer les femmes de la peur et de la réalité de l’abus sexuel, une discussion féministe sur la sexualité doit être intégrée à tout ce que nous pouvons comprendre de la violence sexuelle dans la façon à laquelle nous pensons au sexe. Mais ces temps-ci les conférences féministes ont des ateliers séparés, dans des espaces différents, sur la manière d’accroître le « plaisir » sexuel et sur celle pour survivre à la violence sexuelle – comme si ces phénomènes pouvaient être plaçés dans des boîtes différentes. Des femmes se nommant elles-mêmes féministes soutiennent actuellement que la prostitution peut être une bonne chose pour les femmes, afin qu’elles expriment leur « sexualité » et fassent des choix de vie gratifiants et libérateurs. D’autres promeuvent les pratiques et les produits de l’industrie du sexe auprès des femmes pour en faire de l’argent, sous forme de strip-tease lesbien et de l’attirail du sado-masochisme. Il y a maintenant des communautés entières de femmes, de lesbiennes et de gays où toute analyse critique de la pratique sexuelle est traitée comme sacrilège et stigmatisée comme « conformisme politique ». La liberté est représentée par l’obtention de plus gros et de meilleurs orgasmes par tous les moyens imaginables, y compris des ventes d’esclaves aux enchères, l’utilisation des femmes et des hommes prostitués, et des formes de dommage corporel permanent comme des marques au fer rouge. La forme traditionnelle de la sexualité masculine suprémaciste basée sur la dominance et la soumission, l’exploitation et l’objectification d’une classe de femmes esclaves est célébrée pour ses potentialités émoustillantes et « transgressives ».

 

 

 

Eh bien, la pornographie est dans les boîtes-aux-lettres, et la machine à fabriquer de plus en plus de puissants orgasmes est disponible immédiatement grâce aux bons offices de l’industrie mondiale du sexe. Et au nom de la libération des femmes, beaucoup de féministes sont aujourd’hui en train de promouvoir des pratiques sexuels qui – loin de révolutionner et de transformer le monde – sont profondément mêlées aux pratiques du bordel et de la pornographie.

 
Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment la révolution des femmes a-t-elle pu être court-circuitée si complètement ? J’affirme qu’il existe quatre raisons.

Raison No. 1

Les victimes de l’industrie du sexe sont devenues des « experts sexuels ».

 

Le capitalisme sexuel, qui a trouvé un moyen de banaliser à peu près tout acte imaginable de subordination sexuelle, a même trouvé un moyen de reconditionner et de recycler certaines de ses victimes. Comme résultat, un petit effectif de femmes qui ont eu une vie entière faite d’abus et qui apprirent leur sexualité dans l’industrie du sexe pour être utilisées par les hommes sont maintenant capables, souvent avec le support de capitaines d’industrie de sexe masculin, de se promouvoir elles-mêmes comme éducatrices sexuelles dans les communautés lesbiennes et féministes. Quelques unes de ces femmes bien en vue – qu’on a de la peine à imaginer pouvoir représenter la plupart des victimes de l’industrie du sexe – se sont débrouillées pour lancer des magazines sexuels comme On Our Backs (pour les pratiquantes de sado-masochisme lesbien) ainsi que des sociétés de strip-tease et de pornographie. Beaucoup de femmes ont par erreur accepté ces prostituées du passé comme des expertes sexuelles. Annie Sprinkle et Carol Leigh notamment, ont fait recirculer dans les communautés de femmes les pratiques haineuses de l’industrie du sexe. Ces femmes ont mené l’ironie et les moqueries dirigées contre celles d’entre nous qui ont affirmé que le sexe peut et doit être différent.

Au même moment, quelques femmes qui avaient profité de l’économie de marché capitaliste des années 80 ont demandé l’égalité sexuelle et économique avec les hommes. Elles ont pu s’en sortir et maintenant elles aimeraient utiliser les femmes de la même manière que les hommes le font, donc elles demandent de la pornographie, des clubs de strip-tease et des bordels dans lesquels elles vont pouvoir se faire servir par des femmes. Ce n’est pas une stratégie révolutionnaire. Il n’y a aucune menace aux privilèges des hommes là, aucune chance de libérer d’autres femmes de leur statut de subordinées sexuelles. Et une fois encore les hommes sont devenus la mesure de tout ce qui touche au sexe.

Des prostituées d’autrefois qui promeuvent le sexe de la prostitution — mais qui maintenant sont payées pour enseigner et publier – nous font passer un message que même quelques féministes ont trouvé plus acceptable que tous les projets et idées que nous avions partagées sur la façon de transformer le sexe, de s’aimer entre nous dans une égalité passionnée en tant que base pour un futur dans lequel les femmes pourraient réellement être libres.

Raison No. 2

Le sexe de la prostitution est devenu le modèle du sexe.

 

 

On ne peut pas construire une sexualité qui permettra aux femmes de vivre libre du terrorisme sexuel sans mettre fin aux abus des hommes sur les femmes qui s’exercent au travers de la prostitution. A l’intérieur du mouvement des femmes cependant, le modèle sexuel présenté par la prostitution a été explicitement défendu et mis en avant. Shannon Bell dans son livre Lire, écrire et ré-écrire le corps prostitué (Reading, Writing and Rewriting the Prostitute Body 1994) prétend que les femmes prostituées devraient être considérées comme des « travailleuses, des guérisseuses, des promotrices du sexe, des enseignantes, des thérapeutes, des éducatrices, des militantes des minorités sexuelles et politiques. » Dans ce livre Veronica Vera, la porte-parole des prostituées de New-York, est citée pour avoir dit que nous devrions reconnaitre les travailleuses du sexe comme des « praticiennes d’un métier sacré » tout comme pour affirmer que le sexe (sans doute toute sorte de sexe incluant le sexe de la prostitution) est un « outil revigorant de guérison. » Mais en fait le plus puissant moteur de la construction de la sexualité masculine aujourd’hui est l’industrie du sexe.
La prostitution et sa représentation dans la pornographie est une sexualité agressive réclamant la transformation d’une femme en objet. La femme est transformée en une chose qui ne mérite pas le respect dû à un autre individu égal et sensible. La prostitution encourage une sexualité dans laquelle c’est acceptable pour le client de prendre son « plaisir » sur et dans le corps d’une femme qui se déconnecte de son corps. C’est le modèle pour lequel le sexe est conçu dans une société suprématiste mâle, et les sexologues ont construit des carrières là dessus. Masters et Johnson, par exemple, développèrent leurs techniques de thérapie sexuelle à partir des pratiques de femmes prostituées qui fûrent payées pour faire avoir des érections à des hommes agés, alcooliques, ou juste des hommes basiques et indifférents et les amener à les pénétrer. Comme Kathleen Barry l’a noté dans Prostitution of Sexuality (La prostitution de la sexualité), la prostitution construit une sexualité mâle-dominant / femme-soumise dans laquelle le comfort de la femme, ce qui fait d’elle une personne, et encore plus son plaisir sont considérés comme ridicules et indésirables.
La prostitution est une affaire énorme tournant rapidement à la globalisation et l’industrialisation. Par exemple, plus de la moitié des femmes prostituées à Amsterdam, sont traffiquées, j’entends sont amenées là, souvent par ruse, depuis d’autres pays et la plupart du temps sont prisonnières de conditions d’esclavage sexuel. Les femmes australiennes sont traffiquées en Grèce, les femmes russes à Melbourne comme danseuses de cabaret, les femmes birmanes en Thaïlande et les femmes népalaises en Inde. Des millions de femmes dans le monde riche et bien plus de millions dans le monde pauvre sont soumises à l’abus de devoir supporter des mains d’hommes non désirées sur leur corps et des pénis d’hommes non désirés dans leur corps. Les femmes prostituées n’aime pas plus que n’importe quelle autre femme l’expérience de cet abus sexuel. Elles ne sont pas différentes.

 

 

Les femmes et les enfants prostitués sont tenus d’endurer de multiples formes de violence sexuelle que les féministes considèreraient comme inacceptables sur le lieu de travail ou à la maison. Le harcèlement sexuel et le coït non désiré sont les bases de l’abus, mais les femmes prostituées doivent aussi recevoir des appels téléphoniques sexuels obscènes. Elles travaillent poitrine nue dans les commerces de détail, de lavage de voitures et dans les restaurants. Même si d’autres femmes cherchent à désexualiser leur travail pour qu’elles puissent être considérées comme quelque chose de plus que des objets sexuels, les femmes dans la prostitution et les « divertissements » sexuels sont de plus en plus demandées. La prostitution des femmes par les hommes réduit les femmes qu’ils abusent et toutes les femmes au statut de corps à vendre et à utiliser. Comment les féministes peuvent-elles jamais espérer un jour éliminer les pratiques abusives de leurs chambres à coucher, de leurs lieux de travail et de leur enfance si les hommes peuvent simplement continuer à acheter le droit à ces pratiques dans les rues, ou, comme à Melbourne, dans des bordels patentés par l’état ?
La danse de cabaret (tabletop dancing) est une forme de prostitution devenue maintenant acceptable dans les pays riches comme « divertissement. » (Dans les pays pauvres dépendants du tourisme sexuel, toute la prostitution est appelée divertissement.) Avec d’autres femmes de la Coalition contre le traffic des femmes (Coalition Against Trafficking in Women), j’ai récemment visité un club de strip-tease à Melbourne appelé La Gallerie des Hommes. Quelques 20 ou 30 femmes « dansaient » sur les tables. Un échantillon d’hommes – adolescents venus des banlieues, hommes à l’air de professeurs d’universités, grands-pères, touristes – étaient assis avec leurs genoux sous les tables. Une fois sur deux, ces hommes vont demander à une femme de se déshabiller. En s’exécutant, elle va mettre ses jambes par dessus les épaules des hommes, en leur montrant avec l’acrobatie nécessaire son sexe rasé dans différentes positions depuis le haut jusqu’en bas pendant 10 minutes pendant que les hommes mettront de l’argent dans son porte-jarretelles. Les organes sexuels de la femme seront à quelques centimètres des visages des hommes, et les hommes vont regarder, leurs visages enrégistrant des expressions de plaisir étonné et coupable comme s’ils ne pouvaient pas croire qu’on leur alloue un tel territoire. Les hommes étaient-ils sexuellement excités par la provocation de leur statut phallique dominant ? Cette simple exhibition des organes génitaux femelles, qui dénote le statut subordonné des femmes, était-elle en elle-même excitante ? Pour nous, les femmes observatrices, c’était difficile de comprendre l’excitement des hommes. Beaucoup doivent avoir des filles adolescentes, de manière non différente des hommes, pas mal d’étudiantes, dont les sexes ont dansé devant ces yeux hypnotisés.

La « danse » de cabaret nous dit quelque chose que nous devons comprendre à propos du « sexe » construit dans la suprémacie mâle : Les hommes tissent des liens à travers le partage de la souillure des femmes. Les hommes qui fréquentent de tels clubs apprennent à croire que les femmes aiment leur statut d’objet sexuel et aiment être sexuellement mises à nue pendant qu’elles sont examinées comme des esclaves sur un marché. Et les femmes, comme elles nous le dirent, se déconnectent juste de ce qu’elles sont en train de faire.

Raison No. 3

Les lesbiennes ont pris les hommes gais comme modèles.

 
La résistance féministe au modèle prostitutionnel de la sexualité a été spécifiquement rejetée par beaucoup d’hommes gais et par des lesbiennes qui ont pris les gais comme modèles. Comme Karla Jay l’écrit, naïvement apparemment, dans Dyke Life (La vie de gouine) :

Aujourd’hui, les lesbiennes sont à l’avant-garde de l’extrêmisme sexuel …. Quelques lesbiennes réclament maintenant le droit à une liberté érotique qui fût un temps associée aux hommes gais. Quelques grandes villes ont leur clubs sexuels et bars SM pour lesbiennes, pendant que la presse pornographique et les vidéos produites par des lesbiennes pour d’autres femmes ont proliféré à travers les Etats-Unis. Notre sexualité est devenue aussi publique que nos tatouages et nos corps couverts de piercings.
Dans la culture gaie, on voit le phénomène d’une sexualité d’auto-mutilation et d’esclavage, de tatouages, de piercings, et de sadomasochisme, transformée en le symbole même de ce que c’est d’être gai. Les intérêts commerciaux gais ont été investis en puissance en exploitant cette sexualité de l’oppression comme constitutive de l’identité gaie. Beaucoup du pouvoir du dollar rose (gai) se développa à partir de la profusion de lieux, de bars et saunas, dans lesquels la sexualité de la prostitution pouvait être demandée comme forme de paiement, quoique maintenant la plupart du temps non payée. L’influence culturelle de la résistance mâle gaie aux combats féministes contre le porno et la prostitution a été considérable, finançée lourdement dans les médias gais par les publicités venant de l’industrie gaie du sexe.

Quelques hommes gais ont luttés contre la sexualité dominant/soumis qui prédomine dans la communauté gaie, mais peu jusqu’à maintenant se sont aventurés à le coucher sur papier de peur d’encourir la colère de leurs frères. Les hommes gais, élevés dans la suprématie mâle, éduqués à vouer un culte à la masculinité, ont aussi à batailler pour vaincre leur érotisation des hiérarchies dominant/soumis s’ils veulent devenir des amis du féminisme.

Le sexe de la prostitution a été central pour la construction de l’identité gaie à cause du rôle de la prostitution dans l’histoire gaie. Traditionnellement l’homosexualité mâle était exprimée, en ce qui concerne les hommes des classes moyennes, dans l’achat d’hommes ou de garçons plus pauvres – comme l’ont fait Oscar Wilde, André Gide, Christopher Isherwood. Ce n’était pas le modèle de comportement à adopter pour les lesbiennes.

 

Dans les années 1980, alors que les lesbiennes perdirent leur confiance dans leurs propres visions, forces et possibilités – parce que le féminisme fût l’objet d’attaques et que l’industrie du sexe devint de plus en plus puissante – beaucoup se tournèrent vers les hommes gais pour trouver leurs modèles et commençèrent à se définir elles-mêmes comme « déviantes sexuelles. » Elles développèrent une identité en contradiction totale avec celle du féminisme lesbien. En effet, les lesbiennes féministes célèbrent le lesbianisme comme l’apogée de l’amour de la femme, comme une forme de résistance à tous les comportements et valeurs de la culture mâle suprémaciste qui inclue la pornographie et la prostitution. Les lesbiennes libertaires s’insurgèrent pour condamner le féminisme dans les années 80, elles attaquèrent les lesbiennes féministes pour avoir « désexualisé » le lesbianisme et choisirent de se considérer elles-mêmes comme « pro-sexe. » Mais les comportements de cette tribune « pro-sexe » tourna à la réplique de la version du lesbianisme qui avait été traditionnellement offerte par l’industrie du sexe. Les courageuses nouvelles lesbiennes « transgressives » avaient les mêmes constructions sadomasochistes et butch/fem qui ont longtemps été les aliments de base de la pornographie des hommes hétérosexuels.
De telles lesbiennes embrassèrent les pratiques de l’industrie sexuelle comme constituantes de ce qu’elles étaient vraiment, la source de leur identité et de leur être. Mais tout le temps, elles se sentaient déficitaires car leur envie d’une sexualité extrêmiste, corsée, celle pratiquée par quelques hommes gais, leur semblaient toujours hors de leur portée. Dans des publications telles que Wicked Women à Sydney, dans le travail de Cherry Smyth et Della Grace au Royaume-Uni et Pat Califia aux Etats-Unis, ces lesbiennes pleurèrent sur leur inaptitude à aimer le sexe dans les toilettes, les aventures d’un soir, ou à parvenir à être attirées par des enfants. Des thérapeutes sexuelles lesbiennes, comme Margaret Nicholls, devinrent une partie importante d’une nouvelle industrie lesbienne du sexe.

Maintenant il y a une tendance dans les magazines traditionnels féminins et féministes à présenter cette sexualité lesbienne de la prostitution comme un hors d’oeuvre appétissant à goûter et à consommer pour les femmes hétérosexuelles. Le lesbianisme « transgressif », dérivé de l’industrie du sexe et parodiant la culture gaie mâle, est maintenant présenté comme une sexualité « de la femme » progressive, un modèle pour ce que les femmes hétérosexuelles pourraient et devraient être.

Raison No. 4

Etre subordonné peut être ressenti comme sexuel.

 
Le plaisir « naturel » qui peut être libéré n’existe pas. Ce qui donne aux hommes ou aux femmes des sensations sexuelles est socialement construit depuis la relation de pouvoir entre les hommes et les femmes, et ça peut être changé. Dans le « sexe » la différence même prétendument si « naturelle » entre les hommes et les femmes, est en fait créée. Dans le « sexe » les catégories mêmes « hommes, » en tant que personnes détenant le pouvoir politique, et « femmes, » en tant que personnes de la classe des inférieures, sont traduites dans la chair.

Le sexe n’est pas non plus une affaire purement privée. Dans la pensée mâle libérale, le sexe a été relégué dans la sphère privée et considéré comme un bastion de la liberté personnelle où les gens peuvent exprimer leurs désirs et fantaisies individuelles. Mais la chambre à coucher est loin d’être privée, c’est une arène dans laquelle la relation de pouvoir entre les hommes et les femmes s’exprime de la manière la plus révêlatrice. La liberté à cet endroit est habituellement celle des hommes de se réaliser sur et dans le corps des femmes.

Les émotions sexuelles sont apprises et peuvent être désapprises. La construction de la sexualité autour de la domination et de la soumission a été considérée être « naturelle » et inevitable parce que les hommes apprennent à faire fonctionner le symbole de leur classe dominante, le pénis, en relation avec le vagin, d’une façon qui garantisse le statut inférieur des femmes. Nos émotions et comportements autour du sexe ne peuvent pas être immunisés de cette realité politique. Et je dis que c’est l’affirmation de cette relation de pouvoir, l’affirmation de la distinction entre « les sexes » au moyen du comportement dominant/soumis, qui donne au sexe son intérêt et l’excitement de tension qui y est généralement associé dans la suprématie mâle.

 

Depuis les années 70, les théoriciennes et chercheuses féministes ont révêlé l’étendue de la violence sexuelle et comment son expérimentation et la peur de cette violence entrave les vies et les opportunités des femmes. L’abus sexuel de l’enfance mine la capacité des femmes à développer des relations fortes et aimantes envers leurs propres corps et celui des autres, et leur confiance pour agir sur le monde. Le viol pendant l’age adulte, y compris le viol marital et lors d’un flirt, a des effets similaires. Le harcèlement sexuel, le voyeur-isme, la mise en vitrine, la filature sapent les opportunités des femmes d’égalité dans l’éducation, au travail, dans leurs maisons, dans la rue. Les femmes qui ont été utilisées dans l’industrie du sexe développent des techniques de dissociation pour survivre, une expérience partagée par les victimes de l’inceste, et ont à gérer les dommages opérés à leur sexualité et leurs relations. La conscience de l’ultime menace assombrissant les vies des femmes, la possibilité de meurtre sexuel, nous est communiquée régulièrement par les grandes lignes des journaux qui relatent les morts des femmes.
Les effets cumulatifs d’une telle violence créent la peur qui oblige les femmes à limiter où elles vont et ce qu’elles font, à faire attention à regarder dans le siège arrière de leur voiture, à fermer les portes, à porter des habits « sûrs », à tirer les rideaux. Comme des recherches féministes tellent que celles d’Elizabeth Stanko dans Everyday Violence (Violence de tous les jours, 1990), le montrent, les femmes sont conscientes de la menace de la violence des hommes et changent leurs vies en réponse à cette peur même si elles n’ont pas connu des attaques graves. Contre cette réalité de tous les jours de la vie ordinaire des femmes, la notion qu’un orgasme « sous n’importe quelle circonstance » pourrait gagner sur cette peur et sur la vulnérabilité qu’elle rappelle est peut-être farce la plus cruelle des pseudo-féministes.

La violence sexuelle des hommes ne consiste pas dans les actes d’individus psychotiques mais est le produit de la construction normale de la sexualité mâle dans des sociétés comme les Etats-Unis ou l’Australie actuellement – en tant que comportements qui définissent leur statut supérieur et soumettent les femmes. Si nous voulons sérieusement mettre fin à cette violence, nous ne devons pas accepter cette construction comme le modèle de ce qu’est vraiment le « sexe ».

Le plaisir sexuel est une construction politique pour les femmes aussi. La sexualité des femmes comme des hommes a été forgée à l’intérieur du modèle dominant/soumis, comme une ruse pour calmer et servir la sexualité construite chez les hommes et pour les hommes. Tandis que les garçons et les hommes ont été encouragés à diriger toute émotion vers l’objectification d’un autre être et en sont gratifiés avec du « plaisir » pour cette dominance, les femmes ont appris leurs émotions sexuelles dans une situation de subordination. Les filles sont entraînées à travers l’abus sexuel, le harcèlement sexuel et les rencontres sexuelles précoces avec les garçons et les hommes à un rôle sexuel qui est passif et docile. Nous apprenons nos sensations sexuelles comme nous apprenons d’autres émotions, dans les familles dominantes par les mâles et dans des situations dans lesquelles nous manquons de pouvoir, entourées d’images de femmes objets dans la publicité et les films.
En 1994, le fantastique livre de Dee Graham Loving to Survive (Aimer pour Survivre) examine l’hétérosexualité féminine et la féminité en tant que symptômes de ce qu’elle appelle le syndrôme de Stockolm sociétal. Dans le syndrôme de Stockolm classique, des otages créent des liens avec leurs ravisseurs dans la terreur et développent une coopération docile dans le but de survivre. Les manuels à l’adresse de ceux qui pourraient être détenus comme otages, tels que ceux que l’on m’avait donnés une fois quand je travaillais dans une prison, décrivent des tactiques de survie qui ressemblent aux conseils offerts dans les magazines féminins pour séduire les hommes. Si jamais un jour vous êtes détenu comme otage, disent ces manuels, vous devriez essayer de parler des goûts de l’homme et de sa famille pour lui faire réaliser que vous êtes une personne et pour faire appel à son humanité. Le syndrôme de Stockholm se développe parmi ceux qui craignent pour leur vie mais sont dépendants de leurs ravisseurs. Si le ravisseur montre la moindre gentillesse, peu importe combien, un otage a des chances d’éprouver de l’attachement jusqu’au point même de protéger le ravisseur et d’adopter entièrement son point de vue sur le monde. Graham définit la violence sexuelle qu’une femme affronte habituellement comme du « terrorisme sexuel. » Face à ce contexte de terreur, Graham explique que les femmes développent un syndrôme de Stockolm et s’attachent aux hommes.
Parce que la sexualité des femmes se développe dans ce contexte de terrorisme sexuel, nous pouvons érotiser notre crainte, nos liens terrifiés. Toutes les excitations et soulagements sexuels ne sont pas nécessairement positifs. Les femmes peuvent éprouver des orgasmes en étant abusées sexuellement dans l’enfance, pendant un viol, ou dans la prostitution. Notre language a seulement des mots comme plaisir et jouissance pour décrire les émotions sexuelles, aucun mot pour décrire ces sensations qui sont sexuelles mais que nous n’aimons pas, ces sensations qui viennent de l’expérience, des rêves, ou des fantasmes tournant autour de l’avilissement ou du viol et qui cause de la détresse malgré l’excitation.

Le « sexe » promu par les magazines féminins et même féministes, comme si c’était en fait séparé du statut et de l’expérience de la violence sexuelle dans la vie réelle des femmes, n’offre aucun espoir de déconstruire et de reconstruire la sexualité que ce soit celle des hommes ou celle des femmes. Le sadomasochisme et les scenarios de « fantasmes », par exemple, dans lesquels les femmes essaient de se « perdre » elles-mêmes, sont souvent utilisés par des femmes qui ont été sexuellement abusées. L’excitation orgasmique éprouvée lors de ces scenarios ne peut tout simplement pas être ressentie dans ces corps de femmes si et quand ces femmes restent ancrées dans la conscience de qui elles sont vraiment. L’orgasme de l’inégalité – loin d’encourager les femmes à chercher à créer une sexualité à la mesure de la liberté que les féministes imaginent – gratifie tout juste les femmes avec le « plaisir » de la dissociation.

Tellement de femmes, y compris des féministes, visèrent plus bas que le projet de libérer les femmes et décidèrent de rester bloquées dans la recherche de tout orgasme plus important par tous les moyens qui marcheraient. La recherche de l’orgasme de l’oppression sert de nouvel « opium du peuple. » Il dérive nos énergies des batailles qu’il est nécessaire d’entreprendre ici et maintenant contre la violence sexuelle et l’industrie globale du sexe. Se demander comment on ressent ces orgasmes, ce qu’ils veulent dire politiquement, s’ils sont obtenus à travers la prostitution des femmes dans la pornographie, n’est pas facile, mais n’est pas non plus impossible. Une sexualité de l’égalité adaptée à notre vision de la liberté a encore a être forgée et que l’on se bagarre pour, si nous voulons dégager les femmes de l’assujetissement sexuel.

La capacité des femmes d’érotiser leur propre subordination et de prendre du « plaisir » à partir de l’avilissement d’elles-même et d’autres femmes au statut d’objet pose un obstacle sérieux. Aussi longtemps que les femmes ont un intérêt dans le système sexuel comme il est fait – aussi longtemps qu’elles prendront leur pied de cette façon – pourquoi voudront-elles changer ?

J’affirme qu’il n’est pas possible d’imaginer un monde dans lequel les femmes sont libres tout en protégeant en même temps une sexualité basée précisément sur leur manque de liberté. Nos passions sexuelles doivent correspondre aux passions de notre imagination pour la fin d’un monde basé sur toutes ces hiérarchies abusives, incluant la race et la classe. Seule une sexualité de l’égalité et notre capacité d’imaginer et de travailler à une telle sexualité, rend la liberté des femmes envisageable.

 

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par Sheila Jeffreys, professeure de science politique

Sheila Jeffreys, professeure de science politique

Sheila Jeffreys est membre fondatrice de la Coalition contre le trafic des femmes – Australie – (CATWA). Elle est professeure associée au Département de Sciences Politiques de l’Université de Melbourne où elle enseigne la politique sexuelle, la politique internationale féministe et la politique lesbienne et gay. Elle est l’auteure de cinq livres sur l’histoire et la politique de la sexualité, notamment The Idea of Prostitution. Son dernier livre est Unpacking Queer Politics : a lesbian feminist perspective, Polity, 2003.

Un peu d’histoire est parfois utile pour comprendre les courants sociaux contemporains.

Voici une entrevue réalisée en décembre 1986 par Claudie Lesselier avec l’historienne et professeure de science politique américaine, Sheila Jeffreys. Cette entrevue met en lumière certaines conséquences négatives de la « révolution sexuelle » sur les femmes qu’elle prétendait libérer. Elle met également en perspective certains courants sociaux actuels, par exemple, le courant queer qui a récupéré d’une certaine manière cette « révolution sexuelle ». Enfin, elle explique que la gauche, en situant l’exploitation sexuelle dans le cadre de la liberté d’expression, porte la responsabilité de l’échec relatif de la lutte contre différentes formes de cette exploitation (pornographie, prostitution, violence). Aujourd’hui comme il y a 20 ans, une partie de cette gauche accuse systématiquement de censure et de puritanisme les féministes qui refusent de participer à l’érotisation de la subordination des femmes et de la violence. (Sisyphe)

ENTREVUE

Claudie Lesselier Dans quelles circonstances as-tu fait les recherches qui ont permis l’écriture de The Spinster And Her Enemies (1) ?

Sheila Jeffreys Je militais dans les campagnes contre la pornographie, à Londres, des années 1975 à 1978, et à cette étape-là j’ai décidé de faire une recherche sur les violences sexuelles contre les petites filles, car à ce moment là peu de choses avaient été faites, c’était une question relativement nouvelle. J’ai décidé, donc, de faire une recherche sur ces violences à notre époque, et une amie m’a invitée à Bradford et m’a fait obtenir une bourse. Or je ne suis pas sociologue, mais historienne, et ce n’était pas mon domaine privilégié. Mais je suis allée dans une bibliothèque, à Londres, la Fawcet Library, où se trouvent les documents des campagnes menées par les femmes à la fin du XIXe siècle, en particulier contre les Contagious Disease Acts. C’était une année après le début de ma recherche. Quand j’ai commencé à étudier ces documents, j’ai découvert, à mon complet étonnement, qu’il y avait eu une campagne pendant cinquante ans contre la violence sexuelle à l’égard des petites filles, de 1870 à 1920 environ, et je me suis finalement spécialisée dans l’histoire de cette période.

Les féministes du XIXe siècle et la sexualité

Lorsque je faisais ma maîtrise en histoire contemporaine, je n’avais aucune idée qu’une telle campagne avait existé, aucun livre n’en parlait, les historiens qui écrivent sur le mouvement des femmes à la fin du XIXe siècle ne mentionnent jamais les campagnes à propos de la sexualité, même les féministes qui compilent des anthologies ne les mentionnent pas, et je trouve que cela est très significatif. Ce qu’on nous avait enseigné, c’était que les militantes féministes de cette époque étaient prudes, anti-sexe, mais quand j’ai pris connaissance de leur argumentation au sujet de la violence sexuelle contre les enfants, je me suis rendu compte qu’elle était semblable à celle que les féministes développent aujourd’hui. J’étais folle de joie et totalement stupéfaite de toutes ces découvertes…

Mais après avoir découvert ces immenses campagnes pour élever l’âge du consentement, obtenir une législation sur l’inceste, etc., ma question était alors de comprendre pourquoi tout cela s’était arrêté dans les années vingt, et pourquoi il y avait eu cinquante ans de silence jusqu’à ce que les féministes de la deuxième vague soulèvent à nouveau ces questions. Donc, de l’étude de ces mouvements contre les violences sexuelles à l’égard des petites filles, je suis passée à la question de savoir quelle était la pensée féministe de l’époque sur la sexualité. Il fallait comprendre cela pour vraiment comprendre leur travail contre les violences sexuelles, et ce n’était pas très aisé.

J’ai trouvé le travail d’Elisabeth Wolstenholme Elmy et de Frances Swiney, dont je parle dans le deuxième chapitre de mon livre, et dont les historiens n’avaient pas parlé. J’ai découvert qu’elles avaient eu une analyse théorique de la sexualité. Il me fallait ensuite expliquer la disparition de cette théorie, ainsi que celle de ces campagnes contre la violence sexuelle. J’ai commencé à me pencher sur le développement de la sexologie, la « science du sexe » comme ils disent, au début du XXe siècle, sur l’œuvre de Havelock Ellis et des autres. Une fois de plus j’ai été très étonnée. Je n’avais absolument aucune idée de ce que ces hommes disaient, particulièrement dans les années vingt, car à cette époque les sexologues étaient beaucoup plus clairs qu’ils ne le sont aujourd’hui, par exemple ceux qui écrivaient sur la frigidité, qui fut inventée comme maladie dans les années vingt. Ils étaient incroyablement clairs, comme Stekel, un des psychanalystes freudiens que je mentionne dans mon livre, qui disait que pour une femme, être amenée au plaisir sexuel par un homme, c’était reconnaître qu’elle était conquise, que ce plaisir sexuel soumet les femmes non seulement dans leur sexualité mais dans l’ensemble de leur vie. C’était si incroyablement clair que je n’arrivais pas à comprendre pourquoi les historiennes féministes n’avaient pas davantage tenu compte de tous ces documents.

Les « réformateurs sexuels » socialistes et le ressac antiféministe

La première partie de mon livre The Spinster And Her Enemies traite des idées des militantes féministes, qui avaient une analyse très cohérente de la sexualité, voyant l’assujettissement sexuel des femmes comme la base de la domination masculine, et cela à travers notamment une étude des campagnes contre les violences sexuelles à l’égard des petites filles.

La seconde partie traite du « backlash » contre les féministes, qui est l’œuvre des « réformateurs sexuels » qui ont systématiquement sapé les idées féministes dans le domaine de la sexualité. Dans chacune de leurs œuvres, ils attaquaient très violemment les féministes comme des « haïsseuses d’hommes », des célibataires, des lesbiennes, toutes les catégories de femmes qui les effrayaient, et c’est très clair que leurs écrits sur les femmes et sur la sexualité étaient une réaction directe contre ce que disaient les féministes.

C.L. – Peut-on comparer ce « backlash » avec ce qui se passe aujourd’hui et, d’autre part n’y a-t-il pas eu aussi des causes internes à la crise du premier mouvement féministe ?

S.J.À la fin de la première vague du mouvement féministe il y a eu évidemment la Première Guerre mondiale, et c’est très différent de ce qui se passe maintenant. La colère incroyable des féministes contre la violence sexuelle n’a pas été ressentie et exprimée avec la même intensité après la guerre, y compris par les mêmes femmes, le niveau de colère n’est plus le même et je crois qu’il faut admettre que la Première Guerre mondiale a interrompu le mouvement et influencé la forme qu’il a prise ensuite. Mais à part cela, je pense que l’impact des « réformateurs sexuels » fut énorme et c’est quelque chose qui n’a pas été suffisamment pris en considération.

Nous devons comprendre – et je pense que c’est une des choses les plus difficiles pour les féministes en général – que la gauche a eu un impact énorme sur le déclin du féminisme à cette époque. Les « réformateurs sexuels » se considéraient eux-mêmes comme des socialistes, il y avait eu une complète communauté d’intérêts entre eux et ceux qui se considéraient comme les plus progressistes à gauche. La critique du féminisme, la tentative de le détruire, sont venues des mêmes gens et des mêmes sources. Je sais que c’est une question embarrassante aujourd’hui pour beaucoup de féministes qui veulent éviter une telle analyse de l’histoire de la gauche – mais je pense qu’une chose qui doit être écrite, c’est une histoire du lien entre anti-féminisme et socialisme depuis plus d’un siècle, en termes de l’ensemble du mouvement et de la théorie socialiste, pas seulement en ce qui concerne les syndicats ou le Parti travailliste, une démonstration non seulement de la façon dont ils ont ignoré les femmes mais dont ils ont été directement anti-féministes.

Sado-masochisme et autres avatars libertaires


Nous voyons aujourd’hui le même type de divergence d’intérêts autour de la sexualité. La gauche soutient les « réformateurs sexuels » et la tradition sexologique s’enthousiasme pour l’œuvre d’Havelock Ellis et autres sexologues, qui étaient incroyablement anti-femmes et anti-féministes. Ces théories, qui considèrent la sexologie comme une tradition libératrice, dans l’intérêt des femmes, de tous les gens, et de la révolution socialiste, viennent surtout des auteurs homosexuels de gauche, comme Jeffrey Weeks dans ce pays.

Cette tradition sexologique est prise en main par la « gauche libertaire » qui travaille à promouvoir, aux USA et en Grande-Bretagne, les joies de l’érotisation de la domination et de l’assujettissement. Ce sont par exemple aux USA les lesbiennes qui se nomment « lesbiennes sadomasochistes » et ici les mêmes tendances qui soutiennent le S/M, les relations Butch-femme et l’érotisation de la domination et de la soumission sous toutes leurs formes. Gayle Rubin, qui défend activement tout cela, tient à se situer dans ce qu’elle appelle la « tradition pro-sexe » d’Havelock Ellis, qu’elle oppose à ce qu’elle appelle les « avatars sexuels » du féminisme radical à cette époque et, aujourd’hui, analysés comme faisant partie de la « tradition anti-sexe ».

« Tradition pro-sexe » contre « tradition anti-sexe », pour elle les choses sont très claires. Ainsi la « gauche libertaire » s’attaque aux femmes comme Andrea Dworkin et aux militantes féministes contre la pornographie comme étant « anti-sexe », « censurantes », ne comprenant pas que l’intérêt sexuel des femmes serait d’avoir davantage d’orgasmes, d’érotiser leur propre subordination, de prendre plaisir à leur oppression, dans la pornographie, la prostitution et toutes les autres formes de subordination érotisée.

Cela décrit très bien selon moi la tradition des « réformateurs sexuels » et des sexologues depuis un siècle : ce sont eux qui érotisent la subordination des femmes, les entraînent, les forment et les encouragent à prendre plaisir à leur propre subordination. Ce n’est que très récemment que nous avons été incitées à prendre plaisir à la pornographie – la représentation de cette subordination – mais au début du siècle on a appris aux femmes à prendre plaisir à un état évident de soumission dans l’hétérosexualité. L’affirmation « pro-sexe » de la « gauche libertaire » c’est en fait l’érotisation de la subordination.

Et actuellement à gauche tout le monde semble se placer dans cette perspective.

Prenons par exemple Sheila Rowbotham, une historienne féministe anglaise, hétérosexuelle, qui a fait beaucoup de bon travail au début du mouvement ici, en montrant que « le personnel est politique » et comment l’oppression commence dans nos vies personnelles, dans nos lits et dans nos cuisines… Maintenant, au contraire, elle dit que la sexualité est tout à fait séparée.

Dans un article écrit pour la Journée internationale des femmes en 1984, intitulé « Passion Off its Piedestal », elle écrit que les féministes, particulièrement les lesbiennes féministes, et aussi les hétéros, ont désespérément combattu pour des relations égalitaires dans la sexualité et que ce n’est en fait pas possible parce que « le désir n’est pas démocrate ». Elle écrit que, lorsque les hommes et les femmes ont essayé d’avoir des relations égalitaires, la passion et le désir ont disparu, citant une thérapeute américaine qui fait de la thérapie avec des hommes et des femmes pour qui le désir a disparu parce qu’ils avaient essayé d’avoir des rapports égalitaires.

Le sexe comme rapport de domination « inévitable »


La conclusion de Sheila Rowbotham est que, puisque « le désir n’est pas démocrate », nous devons accepter que le désir ait à voir avec l’humiliation, l’extase, la cruauté, sauter du haut d’une falaise, la violence. Elle dit que le désir c’est ça, et qu’il faut accepter ça, sinon on perd l’excitation sexuelle. Et c’est important, car elle a été une féministe connue et représentative du courant dominant de la gauche, mais elle n’est pas la seule : des socialistes-féministes hétéros, des lesbiennesféministes, aujourd’hui aux USA et en Grande-Bretagne, disent la même chose.

Ce qu’on nous apprend, en fait, c’est que le sexe est inévitablement un rapport de domination et de soumission, de soumission des femmes et de domination des hommes bien sûr, cela ne peut guère être autrement ! Les sexologues ont toujours su que le plaisir sexuel des femmes dans la soumission et la reddition n’était pas seulement le problème de ce qui se passait au lit, mais affectait leur capacité d’être forte, de combattre, de défier les décisions des hommes dans l’ensemble de leur vie et non seulement avec cet homme-là.

Et cela est encouragé maintenant dans des magazines comme MS et Cosmopolita aux USA ; il y a eu un article dans Cosmopolitan l’année dernière qui disait que maintenant les femmes avaient obtenu l’égalité, salaire égal, droit à l’emploi, mais qu’elles ne devaient pas oublier que dans la sexualité elles veulent être pourchassées et se rendre – et si les femmes se rendent dans la sexualité elles se rendent ailleurs aussi, c’est très clair.

L’article de MS Magazine en juin dernier – et c’est supposé être un magazine féministe – disait que les femmes ne doivent pas s’inquiéter à propos du fait qu’elles doivent se rendre pour éprouver du plaisir dans la sexualité car il n’y a pas de honte à avoir, ce n’est pas à l’homme qu’elles se rendent, mais à la Nature avec un N majuscule et à elles-mêmes. C’est ce que pourraient dire aussi les lesbiennes S/M, qu’elles ne se rendent pas à quelqu’un mais à elles-mêmes et à leurs amantes. C’est toujours les femmes qui doivent se rendre, MS Magazine ne dit pas que les hommes doivent en faire autant, vis-à-vis d’eux mêmes, de la Nature ou de quoi que ce soit… Telle est maintenant la forme de sexualité qui est acceptée par celles qui se nomment féministes, des deux côtés de l’Atlantique, principalement des socialistes-féministes, mais aussi des féministes libérales. Les féministes radicales tentent de poursuivre le combat.

C.L. : Peux-tu en opposition à cela développer tes analyses sur la construction de la sexualité historiquement et aujourd’hui ?

S.J. : La manière dont j’appréhende la sexualité est assez semblable à celle des féministes de la fin du XIXe siècle, qui ont perçu beaucoup de choses sur l’oppression sexuelle, l’appropriation du corps des femmes par les hommes comme base du patriarcat, du pouvoir des hommes. Je considère en effet que l’oppression sexuelle et la possession du corps des femmes est absolument fondamentale pour la suprématie masculine. Nous avons bien sûr à faire une analyse plus complexe, car un problème auquel nos sœurs à la fin du XIXe siècle n’étaient pas confrontées est le fait que, depuis cent ans, nous avons été formées à prendre goût à notre oppression, à y prendre plaisir. À la fin du XIXe siècle, les militantes féministes en général ne voyaient pas de plaisir dans les relations sexuelles avec les hommes ; si elles en avaient, elles considéraient que le coït était quelque chose à subir, pas quelque chose d’agréable, elles étaient très conscientes de la domination et de la soumission qui y étaient impliquées, que c’était une relation de pouvoir. C’est pour cela que, par exemple, elles ont pu faire totalement cause commune avec les prostituées, car elles reconnaissaient que les prostituées avaient aussi à se soumettre à quelque chose qu’elles n’aimaient pas, qui était une forme d’exploitation, un rapport de domination et d’assujettissement.

Maintenant que c’est beaucoup plus compliqué, car les femmes hétérosexuelles ont été formées à jouir de leur oppression, à y prendre ce qu’on appelle du « plaisir » – je voudrais trouver un autre mot pour décrire cela. Maintenant c’est devenu plus difficile pour le mouvement féministe de faire cause commune avec les prostituées, car les prostituées soulèvent le voile, montrent trop clairement ce qu’est vraiment l’hétérosexualité, les femmes hétérosexuelles qui ont été éduquées à jouir de leur oppression ne peuvent pas supporter de voir trop clairement ce qui se passe là, c’est embarrassant, difficile. Aujourd’hui on a davantage de séparation entre les prostituées et les femmes hétérosexuelles dans le féminisme. Le problème central est à mon avis cet entraînement à trouver du plaisir sexuel positif dans notre propre dégradation.


Je voudrais dire quelque chose sur la campagne contre la violence sexuelle masculine dans le mouvement féministe contemporain : je pense que ce qui se passe c’est que les campagnes massives contre la pornographie, le viol, les violences sexuelles contre les petites filles, qui ont été menées dans les années soixante-dix aux USA et en Grande-Bretagne, ont eu beaucoup de succès et ont rendu très claire la relation de pouvoir et d’exploitation qui se passe dans ces domaines. En réponse à cela, on a connu une violente réaction de la gauche, qui véritablement haïssait les campagnes féministes contre la violence masculine, et cette réaction a consisté, chaque fois que les féministes soulevaient un problème, ou plutôt transformaient quelque chose en problème, dans le fait de dire que ce n’était pas un problème mais quelque chose de bien : par exemple les féministes ont analysé les abus sexuels contre les enfants comme un problème, la gauche, spécialement les homos, ont soutenu la pédophilie, c’est-à-dire que l’abus sexuel contre les enfants a été redéfini par la gauche libertaire comme la « sexualité intergénérationnelle ». L’abus sexuel est devenu pédophilie. D’autres exemples : face à l’analyse féministe de la division sexuelle des rôles, la gauche soutient le transsexualisme, qui est une stéréotypisation évidente des rôles sexuels ; face aux campagnes féministes contre le viol, la gauche soutient le sadomasochisme et les fantasmes sadomasochistes ; face aux campagnes féministes contre la pornographie, la gauche soutient l’érotisme… Tout ce que les féministes ont fait a été confronté à une réaction de la gauche pour le miner.

Il faut cependant penser davantage en termes de pourquoi les lesbiennes et les féministes elles-mêmes ont eu des difficultés, et pourquoi la force de ces campagnes est retombée car, ces dernières années, ce n’est pas seulement à cause de l’impact de la réaction de gauche, mais aussi parce que nous avons fait très peu d’analyses de notre propre sexualité, de la façon dont elle a été construite autour du sadomasochisme. Les questions des fantasmes sexuels, de l’érotique lesbienne ont donc été soulevées par la gauche libertaire. Et il y a eu un minage terrible de l’énergie féministe. Beaucoup de ces lesbiennes qui étaient descendues dans la rue et militaient activement contre le viol et les violences sexuelles il y a quelques années ne peuvent plus le faire maintenant car elles se sentent impliquées, elles ont été contraintes à penser qu’une part de leur sexualité était construite autour du plaisir pris à leur propre dégradation, même si elles ne le disent pas en ces termes, que peut-être le masochisme était quelque chose de bien…

Et cela a terriblement miné la lutte, car comment par exemple combattre la pornographie, si on est encouragées à croire que la pornographie est une chose merveilleuse et que les lesbiennes doivent en faire pour elles-mêmes ? Il y eut une lettre dans MS Magazine l’année dernière où une lesbienne écrivait qu’elle s’opposait à la pornographie masculine sadomasochiste à propos des femmes, mais que la pornographie lesbienne sadomasochiste était tout à fait différente ; elle ne pouvait pourtant pas expliquer en quoi consistait cette différence… Le problème, c’est qu’il n’y a précisément pas de différence.

Quand je présente des montages-diapos sur la pornographie lesbienne, je demande si telle image a été produite par un homme ou une femme, et personne ne connaît la réponse, parce que l’optique et les valeurs sont les mêmes… Ainsi la création de la pornographie lesbienne et l’encouragement des lesbiennes à y prendre plaisir ont détruit les campagnes contre la pornographie. On ne peut pas continuer… Il me semble donc que la prochaine étape de la lutte doit être de réellement et sérieusement prendre en considération notre propre sexualité et ce qui se passe dans nos têtes. Nous sommes maintenant face à une campagne massive, financée par les producteurs de pornographie, pour encourager les femmes à utiliser des prostituées lesbiennes (cela arrive déjà aux USA) à téléphoner à des « sex-lines » lesbiennes, à regarder des strip-teases lesbiens, à consommer de la pornographie lesbienne ; les lesbiennes sont encouragées à participer à l’industrie du sexe et à utiliser des lesbiennes dans la prostitution et la pornographie. Et c’est une défaite totale de notre tentative de transformer la construction de la sexualité et de protéger les femmes de la violence sexuelle.

C.L. : Dans le domaine de la recherche, sur quoi travailles-tu maintenant ?

LA SUITE DE L’INTERVIEW ICI

Interview réalisée en décembre 1986 par Claudie Lesselier. Transcription et traduction C. Lesselier et Caroline Kunstenaar. Bulletin de l’ARCL, n° 5, juin 1987.

(1) Sheila Jeffreys. The Spinster And Her Enemies, Feminism and Sexuality. 1880-1930, Pandora Press, Londres, 1985.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 17 avril 2004.