Shulamith Firestone (1945-2012)

Leading feminist thinker and activist has died at 67

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SHULAMITH FIRESTONE : LA DIALECTIQUE DU SEXE

Shulamith Firestone (née en 1945) est une féministe radicale canadienne. Membre fondatrice des New York Radical Women, des Redstockings et des New York Radical Feminists, elle est l’une des figures centrales du mouvement féministe radical. Firestone a publié, en 1970, The Dialectic of Sex: The Case for Feminist Revolution.

Traduit de l’américain par Sylvia Gleadow

Le freudisme : duperie du féminisme (chap. 3)

Première partie (1/2)


S’il nous fallait définir le courant culturel caractéristique et essentiel du XXe siècle, nous pourrions citer l’oeuvre de Freud et les disciplines auxquelles elle a donné naissance. Nous sommes tous marqués par sa conception de la vie humaine, que ce soit lorsque nous assistons à des cours de « Psycho », lorsque nous avons recours à une thérapeutique personnelle, expériences courantes chez les jeunes des classes moyennes, ou encore, de manière plus générale, lorsque nous nous laissons gagner par l’environnement freudien de notre civilisation. Un vocabulaire nouveau s’est glissé dans notre langage quotidien, et l’homme moyen pense en termes de « névroses, de « psyché »; il examine périodiquement son « ça », qui pourrait cacher un « instinct de mort »,  et interroge son « ego » où pourrait se dissimuler une faiblesse. Quand il est rejeté par les autres, il les trouve « égocentriques »; il est persuadé qu’il a un « complexe de castration » et le désir « refoulé » de coucher avec sa mère; il croit avoir été, et peut-être même être encore, en rivalité avec ses frères; les femmes, pense-t-il, lui « envient » son pénis; il voit un « symbole phallique » dans chaque banane et chaque petit pain. Ses discussions conjugales ou sa procédure de divorce se déroulent sous l’égide de la psychanalyse. La plupart du temps, il n’est pas tout à fait certain de ce que signifient tous ces termes, mais de toute façon, il est sûr que son psychanalyste, lui, le sait. Le petit Viennois somnolant dans son fauteuil, avec ses lunettes et son bouc, est un des clichés (quelque peu grinçant) de l’humour moderne. (…)

Le freudisme, avec ses confessionnaux et ses pénitences, ses prosélytes et ses convertis, et les millions de dollars qu’il absorbe, est devenu notre Église moderne. Nous n’osons que timidement critiquer ses représentants, car -sait-on jamais?- peut-être seront-ils les gagnants, le Jour du Jugement. Qui peut être absolument certain de sa santé mentale? Et qui parvient à développer réellement toutes ses possibilités? Qui n’est dévoré par la peur? Qui ne déteste sa mère et son père? Qui ne cherche à évincer son frère? Quelle fille n’a jamais souhaité être un garçon? Quant aux esprits hardis qui persistent dans leur scepticisme, il existe pour eux le mot terrible de « résistance ». Ce sont eux les plus malades, et la violence avec laquelle ils se défendent rend la chose plus évidente encore.

Une réaction pourtant s’est produite. Des livres entiers traitent des contradictions de l’oeuvre de Freud, qui permirent à bien des carrières de s’épanouir : les uns se firent connaître en s’attaquant simplement à un point précis (l’instinct de mort par exemple, ou l’envie du pénis); d’autres, plus courageux ou plus ambitieux, s’élevèrent contre l’absurdité de l’ensemble. On vit fleurir toutes sortes de théories critiques dans les réunions et les cocktails : certains intellectuels allèrent jusqu’à établir un lien entre la démission de la communauté intellectuelle américaine et l’introduction de la psychanalyse. En opposition à la religiosité du freudisme, une école empirique du behaviorisme a été fondée (mais la psychologie expérimentale a elle-même ses propres préjugés). Ainsi, le mécanisme de la pensée freudienne a été peu à peu démonté, et ses dogmes essentiels sont tombés l’un après l’autre jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à mettre en cause.

Malgré tout cela, elle reste vivante. Bien que la thérapeutique psychanalytique ait donné la preuve de son inefficacité, et que l’on sache maintenant que les idées de Freud sur la sexualité féminine étaient fausses (cf. par exemple Masters et Johnson sur le mythe du double orgasme), les vieilles théories ont toujours cours. Les médecins continuent leur pratique. Et chaque nouvelle critique de l’oeuvre de Freud se termine par un péan qui lui rend hommage. On ne peut quand même pas l’éliminer tout à fait.

Mais je ne pense pas que ce soit uniquement un manque de courage si, après tant d’années, on ose enfin reconnaître la vérité. Je ne crois pas qu’il s’agisse uniquement de la peur de perdre un job. Il me semble que, dans la plupart des cas, cette même intégrité qui a suscité une telle remise en question empêche les médecins de tout détruire. « Intuitivement », leur « conscience » les retient, au moment de porter le dernier coup de hache.

Car s’il est vrai que les théories de Freud ne sont pas vérifiables sur le plan empirique, s’il est vrai que la pratique clinique du freudisme a conduit a de véritables absurdités, et si, en fait, on savait dés 1913 que la psychanalyse était elle-même la maladie qu’elle prétendait guérir, puisqu’elle crée une nouvelle névrose à la place de l’ancienne (nous avons tous pu observer que les personnes qui suivent un traitement psychanalytique sont plus préoccupées d’elles-mêmes que jamais, qu’elles ont désormais atteint un état de névrose consciente, plein de « régressions », de « transferts » passionnés et de monologues angoissés), nous sentons qu’il y a tout de même quelque chose dans tout cela. Même si les patients en cours de traitement sont incapables de répondre lorsqu’on leur demande à brûle-pourpoint :  » Cela sert-il à quelque chose ? » ou encore :  » Cela en vaut-il la peine ? », il est impossible de tout rejeter.

Freud a captivé l’imagination d’un continent, d’une civilisation, toute entière et sa civilisation pour une bonne raison. Bien qu’il paraisse contradictoire, illogique, éloigné de la réalité, ses successeurs, avec leur logique prudente, leurs expériences et leurs révisions, n’ont rien à dire de comparable. Si le freudisme est un sujet si brûlant, et auquel on ne peut échapper, c’est que Freud a saisi le problème crucial de la vie moderne : la Sexualité.

1. LES RACINES COMMUNES DU FREUDISME ET DU FÉMINISME


1. Le freudisme et le féminisme sont sortis du même terreau. Ce n’est pas un hasard si Freud a commencé ses travaux à l’époque la plus active du premier mouvement féministe. Nous sous-estimons aujourd’hui l’importance qu’avaient alors ces idées : les conversations de salon sur la nature masculine et la nature féminine, sur les possibilités de reproduction artificielle (« bébés éprouvettes »), décrites par Aldous Huxley dans le meilleur des mondes n’étaient pas imaginaires. La discrimination des sexes était alors un des sujets les plus passionnants. Il a aussi inspiré la presque totalité des oeuvres de G.B Shaw. Le personnage de Nora, dans La maison de poupées d’Ibsen, n’est pas fictif : dans la réalité, de telles discussions brisaient alors bien des mariages. Les descriptions des femmes féministes, faites avec méchanceté par Henry james dans The Bostonians, et avec plus de sympathie par Virginia Woolf dans Années et nuit et jour, étaient tirées de la réalité. La vie culturelle reflétait les attitudes et les préoccupations de l’époque : le féminisme fut un thème littéraire important parce qu’il était alors un problème vital. Les auteurs ne rapportaient là que ce qu’ils voyaient, c’est à dire le milieu culturel qui les entourait, où la question du féminisme était suivie avec passion. Qu’elle se forme aux idées nouvelles ou qu’elle les combatte désespérément, toute femme était concernée par le problème de l’émancipation féminine. les vieux films de cette époque montrent la solidarité croissante entre les femmes, leur conduite imprévisible, leur manière dangereuse et souvent désastreuse de s’essayer à des rôles nouveaux. Personne ne pouvait rester à l’écart de ce bouleversement, et d’ailleurs il ne touchait pas que l’Ouest : la Russie également expérimentait alors la destruction des structures familiales.


Le tournant du siècle fut marqué d’une extraordinaire fermentation des idées sur la sexualité, le mariage, la famille, et le rôle des femmes, que ce soit en matière de pensée sociale et politique, ou de culture littéraire et artistique. le freudisme ne représente qu’un seul des produits de cette fermentation culturelle. Freudisme et féminisme se sont tous deux formés par réaction à l’une des périodes les plus arrogantes de la civilisation occidentale, l’ère victorienne, dont le caractère essentiel était d’être centrée sur la famille, et d’exagérer par conséquent la restriction et la répression sexuelles. Tous deux signifient un éveil : mais Freud n’a fait que le diagnostic de ce que le féminisme se propose de guérir.

2. Freudisme et féminisme sont faits de la même substance.


L’immense mérite de Freud a été la redécouverte de la sexualité. Il voyait dans la sexualité la force vitale primordiale; la manière dont s’organisait cette libido chez l’enfant déterminait le psychisme de l’individu (qui en outre recréait celui de l’espèce historique). Il découvrit que pour pouvoir s’adapter à la société actuelle, l’être sexué doit subir dans son enfance un processus de répression, certains en sont plus affectés que d’autres, et leur inadaptation peut être plus ou moins grande (suivant qu’il y ait psychose ou névrose), et souvent même, suffisamment grave pour devenir paralysante.
Le remède que propose Freud est moins significatif, et a d’ailleurs causé de véritables dommages. Par un processus qui ramène à la surface les pulsions refoulées et paralysantes, par une reconnaissance consciente, un examen ouvert, le patient doit être capable de parvenir à un accommodement avec les désirs inquiétants du « ça », et de les rejeter consciemment, au lieu de les refouler dans le subconscient. Cette thérapeutique se réalise avec l’aide d’un psychanalyste, grâce au « transfert » où le psychanalyste est substitué au personnage qui avait provoqué cette névrose de refoulement. Le transfert, comme la guérison par la prière ou l’hypnose (que Freud a étudiée et par laquelle il fut très influencé), fait appel à une participation émotive plutôt qu’à la raison. le patient tombe amoureux de son analyste : en « projetant » le problème sur la page, blanche ou supposée telle, de sa relation avec le psychanalyste, il l’extériorise afin de se guérir. Malheureusement, ça ne marche pas *.

Freud en effet, selon les traditions de la science « pure », a observé les structures psychologiques sans jamais mettre en question leur contexte social. Étant donné sa propre structure psychique et ses préjugés culturels – c’était un tyran mesquin de la vieille école pour qui certaines vérités sexuelles étaient difficiles à admettre – , on pouvait difficilement s’attendre à ce qu’il consacrât à cet examen une partie de l’oeuvre de sa vie (Wilhelm Reich fut au nombre de ceux qui, peu nombreux, suivirent cette route).

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* R.P. Knight, dans un article paru dans l’American Journal of Psychiatry en 1941 et consacré à l' »Évaluation des résultats de la thérapeutique psychanalytique », constatait que la psychanalyse était un échec pour 56,7% des patients qu’il avait étudiés, et n’avait de résultat positif que pour 43,3% seulement. La psychanalyse échouait donc plus souvent qu’elle ne réussissait. En 1952, Eysenck indiquait un taux d’amélioration de 44% des malades soumis au traitement; et chez ceux qui n’avaient suivi aucun traitement, un taux d’amélioration de 72%. D’autres études (Barron et Leary, 1955; Bergin, 1963; Cartwright et Vogel, 1960; Truax, 1963; Powers et Witmer, 1951), confirment ces résultats négatifs.

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En outre, de même que Marx ne pouvait concevoir entièrement la venue de la cybernétique, Freud ignorait toutes les possibilités de la technique, telles qu’elles influencent aujourd’hui notre manière de penser. Mais qu’il faille l’en blâmer ou pas, le fait qu’il n’ait pas mis en question la société elle-même a causé un certain désordre dans les disciplines qui se sont fondées sur les bases de ses théories. Assaillis par les problèmes insurmontables que posait la réalisation pratique de ce qui était en soi une contradiction – la solution d’un problème à l’intérieur même de l’environnement qui l’a créé – , ses successeurs commencèrent à attaquer chaque élément de ses théories l’un après l’autre, et à force de zèle, finirent par en perdre l’essence même.

Avaient-elles cependant quelque valeur ? Réexaminons quelques-unes de ses idées, en nous plaçant cette fois sous l’angle du féminisme radical. Je pense que Freud a réellement découvert quelque chose, même si ses idées mènent à des absurdités quand on les prend mot à mot – son génie était en effet plus poétique que scientifique; la valeur de sa pensée résidait davantage dans sa signification métaphorique que dans une interprétation littérale.
Dans cette lumière, examinons tout d’abord le complexe d’Oedipe*, pierre angulaire de la théorie freudienne, et selon laquelle l’enfant de sexe masculin désirerait posséder sexuellement sa mère et tuer son père, mais serait contraint de refouler ce désir par peur d’être castré par son père. Freud lui même a dit dans son dernier livre : « J’ose affirmer que si la psychanalyse ne pouvait se vanter que du seul mérite d’avoir découvert le complexe d’oedipe et son refoulement, cela suffirait pour qu’elle puisse revendiquer sa place parmi les acquisitions nouvelles et précieuses de l’humanité. » Citons, dans le sens opposé, Andrew Salter, dans The Case against Psychoanalysis :

Même ceux qui éprouvent la plus grande sympathie pour Freud trouvent les contradictions du complexe d’oedipe quelque peu déroutantes. Le Psychiatric Dictionary dit du complexe d’Oedipe : « On ne conçoit pas encore clairement quel sera le destin du complexe d’Oedipe. » Je pense que nous pouvons être sûrs du destin du complexe d’Oedipe. Il sera celui de l’alchimie, de la phrénologie, et de la chiromancie. Le destin du complexe d’Oedipe sera l’oubli.

Salter en effet est excédé par les contradictions constantes d’une théorie pour laquelle le contexte social, cause du complexe, est immuable :

La pensée de Freud, quand il parle de la disparition « normale » du complexe d’Oedipe, souffre d’une incohérence critique en matière de logique. Si nous admettons que la disparition du complexe d’Oedipe est due à la peur de la castration, cela ne suggère-t-il pas que la normalité est acquise grâce à la peur et au refoulement exercés chez l’enfant ? Et parvenir à la santé mentale par le refoulement n’est-il pas en contradiction flagrante avec les doctrines freudiennes les plus élémentaires ?

Je prétends que la seule manière qui permette de faire du complexe d’Oedipe une notion entièrement compréhensible est de l’interpréter sur le plan de la puissance. N’oublions pas que Freud a observé que ce complexe était commun à tous les individus normaux qui grandissent dans la cellule familiale d’une société patriarcale, et que cette forme de structure sociale intensifie les pires effets des inégalités inhérentes à la famille biologique elle-même. La réalité prouve que les répercussions du complexe d’Oedipe sont moins importantes dans les sociétés où les hommes ont un pouvoir moins grand, et que l’affaiblissement du patriarcat produit dans la civilisation de nombreuses transformations que, peut-être, l’on peut attribuer à cette détente.

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* Si je traite de l’enfant de sexe masculin avant d’aborder le cas de l’enfant de sexe féminin, c’est que Freud – comme d’ailleurs notre culture toute entière – traite d’abord de l’enfant de sexe masculin. Même pour faire sérieusement la critique de Freud, il nous faut suivre l’ordre de priorité qu’il a lui-même établi dans son oeuvre. En outre, comme il l’a vu d’ailleurs, l’importance culturelle du complexe d’Oedipe est bien plus grande que celle du complexe d’Électre. J’essaierai de montrer qu’effectivement il est psychologiquement plus néfaste car dans une civilisation dominée par les hommes, les atteintes faites à la psyché masculine ont des conséquences plus graves.

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Examinons cette cellule familiale patriarcale où le complexe d’Oedipe apparaît aussi marquée.
Dans ce type de famille, c’est l’homme qui assure la subsistance quotidienne; tous les autres membres de la famille dépendent donc de lui. Il accepte de faire vivre une femme en échange des services qu’elle peut lui fournir : tenue de la maison, satisfactions sexuelles et reproduction. Les enfants qu’elle lui donnera dépendront de lui encore davantage. Ils sont légalement la propriété du père (l’une des premières campagnes du W. R. M à ses débuts fut dirigée contre l’enlèvement de leurs enfants aux mères divorcées), qui a le devoir de les nourrir, de les éduquer et de les « façonner » afin qu’ils puissent tenir leur place dans la classe de la société à laquelle ils appartiennent. En retour, il escompte de ses enfants la continuation du nom et du patrimoine – ce que souvent l’on confond avec l’immortalité. Ses droits sur les enfants sont absolus. S’il n’est pas bon père ni bon maître, c’est dommage, mais tant pis. Ils ne pourront s’échapper de ses griffes que lorsqu’ils seront devenus adultes, et le façonnage psychologique aura alors été accompli : ils seront prêts à reprendre son rôle. Il est important de se souvenir que dans les formes plus récentes de la cellule familiale, même si cette relation essentielle ne figure pas de manière aisément reconnaissable, on retrouve parfaitement le même triangle de dépendance : père, mère, fils. Car même si la mère a reçu une formation égale à celle de son mari, même si elle travaille (rappelons-nous que jusqu’aux succès bien mérités du W. R. M., les femmes de l’époque de Freud ne recevaient aucune instruction et ne pouvaient trouver aucun travail), il lui est rarement possible étant donné l’inégalité du marché de l’emploi, de gagner autant d’argent que son mari – et malheur du ménage où cela pourrait se produire! Même si elle y parvient, elle est plus tard, lorsqu’elle est enceinte puis lorsqu’elle prend soin d’enfants en bas âge, réduite une fois de plus à une incapacité totale. Rendre absolument indépendants les femmes et les enfants reviendrait à éliminer non seulement la cellule familiale patriarcale, mais aussi la famille biologique elle-même.

Tel est le climat de contrainte dans lequel grandit un enfant normal. Dés le départ il est sensible à cette hiérarchie du pouvoir. Il sait que dans tous les domaines, physique, économique, émotionnel, il dépend entièrement de ses parents, et se trouve donc à leur merci, quels qu’ils puissent être. Mais il aura certainement une nette préférence pour sa mère. Il lui est lié par la contrainte qu’ils subissent tous deux : tandis qu’il est, lui, sous la domination de ses deux parents, sa mère, elle, est sous celle du père. Celui-ci apparaît à l’enfant comme disposant de la toute puissance. (« Attends un peu que ton père rentre du bureau, et tu verras la fessée que tu vas recevoir ! ») L’enfant se rend alors compte que sa mère se situe à mi-chemin entre l’autorité et l’impuissance. Il peut se tourner vers son père si sa mère est injuste envers lui; mais si son père le frappe, sa mère ne peut guère faire plus pour lui que de le consoler par des paroles apaisantes. Si elle est sensible à l’injustice, elle pourra user de ruse et de larmes pour le défendre. Mais il utilise lui aussi la ruse et les larmes, et il sait qu’elles ne valent pas la force. De toute manière leur effet est limité, et dépend de nombreuses variables (bonne ou mauvaise journée de son père au bureau). Tandis que la force physique, ou la menace de la force physique, est une valeur sûre.

Dans la famille traditionnelle il existe une polarité parentale : on estime que l’affection de la mère pour son enfant est un amour inconditionnel, tandis qu’il est rare que le père s’intéresse activement aux tout petits enfants; et en tout cas il ne s’occupe pas des soins qui leur sont nécessaires. Plus tard, lorsque le petit garçon grandit, son père l’aime conditionnellement, en fonction de ses actions et de ses mérites. Ainsi que le dit Erich Fromm dans son Art d’aimer :

Nous avons déjà parlé de l’amour maternel. L’amour maternel est, de par sa nature même, inconditionnel. La mère aime son nouveau-né parce qu’il est son enfant, et non parce que l’enfant a rempli une condition quelconque, ou satisfait une exigence particulière…
La relation avec le père est tout à fait différente. La mère est la maison d’où nous venons, elle est la nature, la terre, la mer; le père ne représente pas notre origine naturelle. Il n’a que peu de rapports avec l’enfant pendant les premières années, et pendant cette période, il est loin d’avoir, aux yeux de celui-ci, l’importance de sa mère. Mais si le père ne représente pas le monde de la nature, il symbolise l’autre pôle de l’existence humaine : le monde de la pensée, des objets créés par l’homme, le monde de la loi et de l’ordre, de la discipline, des voyages et de l’aventure. C’est lui qui enseigne, et qui ouvre à l’enfant la route qui va vers le monde… L’amour paternel est un amour conditionnel. Son principe est : « Je t’aime parce que tu réponds à ce que j’attendais de toi, parce que tu fais ton devoir, parce que tu es comme moi. » (…) C’est dans cette évolution de l’affection, d’abord centrée sur la mère, puis sur le père, et dans la synthèse finale que se trouvent la base de la santé mentale et l’accès à la maturité.


Si tel n’avait pas été le cas lorsque Fromm écrivit ces lignes, cela le serait certainement aujourd’hui : le livre de Fromm sur l’amour a été traduit en dix-sept langues, et il s’en est vendu, pour la seule édition de langue anglaise, 1 500 000 exemplaires. Plus loin, je traiterai de manière plus détaillée de la nature de l’amour maternel prôné par ce texte, et du dommage que peut causer cet idéal, à la fois à la mère et à l’enfant. Ici, je tenterai simplement de montrer comment cette polarité traditionnelle se rattache au complexe d’Oedipe.
Contrairement à d’autres, Freud ne sous-estimait pas ce qui se passe chez l’enfant avant l’âge de six ans. Si les besoins essentiels du petit enfant sont satisfaits par sa mère, s’il est nourri, habillé et câliné par elle, s’il est aimé par elle « inconditionnellement » (contrairement à l’amour « conditionnel » du père, qui voit beaucoup moins l’enfant, et s’intéresse à lui uniquement pour lui administrer des punitions ou lui décerner une « approbation virile »), si, en outre, il sent que sa mère et lui sont unis contre le père, qu’ils doivent amadouer et à qui ils doivent plaire, alors il est peut-être vrai que tout homme s’identifie au commencement de sa vie à une femme.

Quant à désirer sa mère – oui, bien sûr. Mais le littéralisme de Freud peut conduire à des absurdités. L’enfant ne rêve pas réellement de pénétrer sa mère. Il est vraisemblable qu’il ne peut pas même imaginer comment il faut s’y prendre pour exécuter cet acte. Et il n’est pas assez développé physiquement pour avoir besoin de la détente de l’orgasme. Il serait plus juste de considérer ce besoin sexuel d’une manière générale, et plus négative : c’est-à-dire que les réactions sexuelles ne se sépareront des autres réactions physiques et émotionnelles que plus tard, lors de la structuration de la famille autour du tabou de l’inceste. Auparavant, elles s’intégraient toutes dans le même ensemble.

Que se passe-t-il lorsque, à l’âge de six ans, le petit garçon est censé commencer à se « former » et à se comporter comme un petit homme ? On parle d' »identification masculine » et d' »image du père ». On lui retire les jouets trop enfantins de l’année précédente, et on l’emmène jouer au base-ball. Les camions et les trains électriques se multiplient.
S’il pleure, on lui dit qu’il est une poule mouillée; s’il court vers sa mère, on l’accuse d’être un « petit-garçon-à-sa-maman ». Le père, soudain, s’intéresse à lui de manière active. (« Tu l’as trop gâté ») L’enfant craint son père, avec raison. Il sait que, de ses deux parents, sa mère est bien davantage de son côté. Dans la plupart des cas, il s’est déjà clairement rendu compte que son père rendait sa mère malheureuse, la faisait pleurer, et ne lui parlait pas beaucoup, mais se disputait avec elle et la rudoyait (c’est pourquoi, s’il surprend ses parents dans leurs rapports sexuels, il les interprétera vraisemblablement d’après ce qu’il connaît déjà de leur relation : il croira donc que son père attaque sa mère. Et voilà que tout à coup, on voudrait qu’il s’identifie à cet étranger brutal. Bien entendu il s’y refuse. Il résiste. Il commence à rêver de croquemitaines.
Il prend peur de son ombre. Il pleure lorsqu’il va chez chez le coiffeur. Il pense que son père va lui couper le pénis : il ne se comporte pas comme le Petit Homme qu’il ferait bien de devenir.

C’est là la « difficile phase de transition ». Comment l’enfant normal est-il finalement poussé à changer d’identification ? Fromm l’exprime clairement : « Si le père ne représente pas le monde de la nature, il symbolise l’autre pôle de l’existence humaine; le monde de la pensée, des objets crées par l’homme, le monde de la loi et de l’ordre, de la discipline, des voyages et de l’aventure. C’est lui qui enseigne, et qui ouvre à l’enfant la route qui va vers le monde... » Ce qui le convainc finalement, c’est la perspective de découvrir le monde, grâce à son père, lorsqu’il deviendra grand. On lui demande de passer de l’état d’impuissance qui est celui des femmes et des enfants pour acquérir un potentiel de puissance en devenant réellement le fils (extension de l’ego) de son père. La plupart des enfants ne sont pas bêtes. Ils n’ont pas l’intention, eux, de rester bloqués dans la vie étriquée qui est celle des femmes. Ils veulent voyager, ils veulent l’aventure. Mais c’est dur. Parce que tout au fond, ils méprisent ce père et sa toute-puissance. Ils sympathisent avec leur mère. Mais que peuvent-ils faire ? Ils refoulent leur profond attachement émotionnel à leur mère, refoulent leur désir de tuer leur père, et finissent par émerger de tout cela en devenant des hommes honorables.

Il n’est pas étonnant qu’une telle transformation laisse un sédiment émotionnel, un « complexe ». L’enfant mâle, afin de sauver sa propre peau, a dû abandonner sa mère et la trahir, et passer dans le camp de l’oppresseur. Il se sent coupable. Ses réactions émotives à l’égard des femmes en général en sont affectées. La plupart des hommes, en acquérant la puissance sur les autres, réussissent cette transformation. Mais certains n’y parviennent jamais.

D’autres éléments de la théorie freudienne apparaissent tout aussi clairement lorsqu’on les examine en termes de puissance, c’est-à-dire en termes politiques; l’antidote du féminisme efface le préjugé sexuel.
On pense généralement que la découverte du complexe d’Électre est moins importante que celle du complexe d’Oedipe, puisque toutes les théories de Freud concernant les femmes réduisent ce qui est féminin à l’inverse du masculin : le complexe d’Électre est donc un complexe d’Oedipe inversé. Le complexe d’Électre, et le complexe de castration qui lui est lié, peuvent, en bref, s’exposer ainsi : la petite fille, tout comme le petit garçon, commence d’abord sur une fixation sur sa mère. Vers l’âge de cinq ans, lorsqu’elle découvre qu’elle n’a pas de pénis, elle commence à se sentir castrée. Elle essaie de compenser cette infériorité en faisant, par un jeu de séduction, alliance avec son père; elle manifeste ainsi une rivalité avec sa mère, et ultérieurement, de l’hostilité. Le « superego »se développe en réagissant à la contrainte paternelle. Mais puisque le père est l’objet de la séduction, il n’exerce pas sur sa fille une contrainte identique à celle qu’il exerce sur son fils, son rival sexuel dans l’amour de la mère.
Par conséquent, chez la fille, la structure psychique de base est différente et plus faible que chez son frère. On dit d’une jeune fille qui conserve une forte identification au père, qu’elle en est restée au stade clitoridien de la sexualité féminine, et il est donc vraisemblable qu’elle devienne frigide ou lesbienne.


La caractéristique la plus remarquable de cette description, exprimée en termes féministes, est que la petite fille, elle aussi, est d’abord attachée à sa mère (ce qui, en soi, dément que l’hétérosexualité soit déterminée par la biologie). Comme le petit garçon, elle aime sa mère plus que son père, et précisément pour les mêmes raisons : la mère prend soin d’elle plus étroitement que le père, et partage avec elle les contraintes qu’elle subit. Vers l’âge de cinq ans, en même temps que le petit garçon, elle commence à observer consciemment  que la puissance du père est plus importante, et qu’il a accès à cet intéressant monde extérieur qui est refusé à sa mère. Elle rejette alors sa mère qu’elle connaît trop bien et qui l’ennuie, et commence à s’identifier à son père. La situation se complique lorsqu’elle a des frères et qu’elle se rend compte que le père permet peu à peu à ses fils de partager son monde masculin, son pouvoir, alors que ce monde lui est refusé. Elle se trouve alors devant une alternative : 1. Jugeant la situation de manière réaliste, elle commence à utiliser, à tout hasard, les ruses féminines afin d’essayer de dérober au père son pouvoir (elle devra lutter avec sa mère pour obtenir les faveurs paternelles). 2. Elle se refuse à admettre que la différence physique entre son frère et elle implique obligatoirement une inégalité de puissance. Dans ce cas, elle rejette tout ce qui pourrait l’identifier à la mère, c’est-à-dire la servilité, les artifices et les réactions psychologiques d’une opprimée, et imite avec obstination ce que fait son frère et grâce à quoi il obtient la liberté et l’approbation qu’elle même recherche. Je ne dis pas, il faut le noter, qu’elle simule la masculinité. Ces traits de caractère ne sont pas déterminés par le sexe, mais bien qu’elle essaie désespérément de gagner la faveur de son père en se comportant de plus en plus comme il encourageait ouvertement son frère à le faire, pour elle, cela ne donne rien.
Elle redouble d’efforts. Elle devient un garçon manqué – et est flattée de se l’entendre dire. Sa persévérance, face à une inacceptable réalité, peut même atteindre son but. Pour un certain temps. Jusqu’à la puberté peut-être. Car elle ne peut aller plus loin. Il ne lui est plus possible de nier son sexe : la convoitise de tous les mâles qui l’entourent le confirme. C’est alors que souvent elle développe, pour se venger, une identification féminine (adolescentes « difficiles », « secrètes », sujettes aux fous rires, quand les garçons du même âge sont encore des gosses).

En ce qui concerne l' »envie de pénis », il est plus sage, encore une fois, de considérer cela comme une métaphore. Même lorsque la petite fille se préoccupe réellement de l’organe sexuel, il ne faut pas oublier que tout ce qui distingue physiquement le mâle envié sera aussi envié. Car elle ne peut arriver à comprendre pourquoi, quand elle fait exactement la même chose que son frère, il reçoit des approbations qui lui sont refusées. Elle établit parfois un rapport vague entre la manière dont il se comporte et l’organe qui le différencie. L’hostilité qu’elle manifeste envers sa mère ne repose elle aussi que rarement sur l’observation d’une similitude génitale : elle repousse tout ce qui l’identifie à une mère qu’elle veut absolument rejeter. Il est peu vraisemblable que, d’elle même, une petite fille se considère comme du même sexe que sa mère; bien plus probablement, elle se voit asexuée. Elle peut même en être fière. Après tout, son corps n’a pas de protubérances visibles comme les seins qui pour elle caractérisent les femmes.
Quant au sexe, sa petite fente innocente ne semble avoir aucune ressemblance avec le mont recouvert de poils de sa mère : elle est même rarement consciente d’avoir un vagin, parce qu’il est scellé. Pour l’instant, son corps est aussi souple et fonctionnel que celui de son frère, et elle s’y sent bien : seule la force supérieure des adultes exerce, sur elle et son frère une égale contrainte. Laissée à elle-même, elle pourrait imaginer longtemps encore qu’elle ne finira pas comme sa mère. C’est pourquoi on l’encourage tant à jouer à la poupée, à la « dînette », à être jolie et attrayante.
On espère qu’elle ne sera pas une de celles qui, jusqu’à la dernière minute, refusent d’entrer dans leur rôle.
On voudrait qu’elle y vienne tôt, grâce à la persuasion et à l’artifice plutôt que par nécessité; et que la promesse abstraite d’un bébé soit un appât suffisant pour remplacer ce monde passionnant de « voyages et d’aventures ». Une florissante industrie de poupées s’est bâtie sur l’anxiété des parents. Quant à la petite fille, elle aime les cadeaux, quels que soient les obscurs raisonnements des adultes.
A la lumière de cette interprétation féministe, beaucoup de doctrines périphériques qui semblaient absurdes trouvent maintenant leur signification. Citons par exemple Ernest Jones, dans Papers on Psychoanalysis :

Beaucoup d’enfants éprouvent le vif désir de devenir les parents de leurs propres parents… Cette curieuse construction de l’imagination… est évidemment en rapport étroit avec des désirs incestueux, puisque c’est une forme exagérée du désir plus répandu d’être son propre père.

Traduction féministe : désir imaginaire des enfants d’être dans une position d’autorité sur leurs parents qui sont leurs maîtres, et en particulier sur celui qui dispose réellement du pouvoir : le père.
Voici encore ce que dit Freud à propos du fétichisme :

L’objet remplace le phallus de la mère, à l’existence duquel croyait le petit garçon, et auquel il ne veut pas renoncer.


Vraiment, Freud, est parfois déconcertant. Ne serait-il pas bien plus raisonnable de parler du pouvoir de la mère. Il y a bien peu de chances que le petit garçon ait jamais vue sa mère nue, et encore moins qu’il ait pu observer réellement la différence entre pénis et clitoris. Mais il sait qu’il est attaché à sa mère et qu’il ne veut pas la rejeter à cause de son impuissance. L’objet choisi est simplement le symbole de cet attachement.
Il existe une abondance d’exemples similaires, mais j’ai montré que dans une vision féministe toute la structure du freudisme est – pour la première fois – parfaitement significative. Ainsi s’éclairent certains problèmes qui s’y rapportent et sont aussi importants que l’homosexualité, et même la nature du tabou qui interdit l’inceste. Ces deux questions, reliées l’une à l’autre par leur cause, ont longtemps fait l’objet de discussions où l’unanimité était loin de régner. Nous pouvons maintenant y voir les symptômes de la psychologie de puissance créée par la famille.

La Dialectique du Sexe de Shulamith Firestone, éd Stock, traduit de l’américain par Sylvia Gleadow

Shulamith Firestone (née en 1945) est une féministe radicale canadienne. Membre fondatrice des New York Radical Women, des Redstockings et des New York Radical Feminists, elle est l’une des figures centrales du mouvement féministe radical. Firestone a publié, en 1970, The Dialectic of Sex: The Case for Feminist Revolution.

La dialectique du sexe

Le dossier de la Révolution féministe

Traduit de l’américain par Sylvia Gleadow

La dialectique du sexe

Le féminisme aux États-Unis (chap 2)

Dans l’optique du féminisme radical, le nouveau féminisme n’est pas seulement la renaissance d’un mouvement politique sérieux, revendiquant l’égalité sociale.
Il forme en réalité la deuxième vague de la révolution la plus importante de l’histoire. Il a pour but de renverser le système de classes qui, de tous, est à la fois le plus ancien et le plus rigide : celui qui est fondé sur le sexe et s’est affermi au cours des milliers d’années, prêtant aux rôles archétypiques de l’homme et de la femme une légitimité injustifiée et une permanence apparente.
Dans cette perspective, le mouvement pionnier du féminisme occidental ne fut qu’un premier assaut, et le ridicule qui le poursuivit pendant cinquante ans, une première contre-offensive. Ce fut l’aube d’un long combat pour libérer la femme des structures asservissantes créées par la nature et renforcées par l’homme. Dans cette lumière, examinons maintenant le féminisme américain.

1.  LE MOUVEMENT POUR LE DROIT DE LA FEMME EN AMÉRIQUE

Bien qu’au cours de l’histoire il y ait toujours eu des femmes révoltées *, rien ne leur permettait d’échapper à leurs contraintes. La société avait grand besoin d’utiliser leur aptitude à la reproduction de l’espèce – et de toute façon, les moyens anticonceptionnels n’existaient pas.
Par conséquent, avant la révolution industrielle, toute rébellion féminine ne pouvait être que personnelle.

* Citons l’exemple des sorcières, qu’il faut voir comme des femmes indépendantes en révolte contre une politique. En deux siècles, huit millions de femmes furent brûlées par l’Église, car la religion se confondait alors avec la politique

La révolution féministe que le monde allait connaître à l’âge de la technique fut pressentie et annoncée par certaines femmes qui appartenaient à l’élite de leur temps : Mary Wollstonecraft et Mary Shelley en Angleterre, Margaret Fuller en Amérique, les bas-bleus en France. Mais ces femmes étaient en avance sur leur époque, qui venait à peine de surmonter le premier choc de la révolution industrielle. Et même dans les milieux avancés où elles vivaient, elles se heurtèrent à bien des obstacles pour faire accepter leurs idées.

Au milieu du XIXe siècle, cependant, alors que l’industrialisation était en plein essor, un mouvement féministe parfaitement constitué commençait à s’ébranler.
Le féminisme fut toujours vigoureux aux États-Unis – nation fondée peu de temps avant la révolution industrielle et dont l’histoire et les traditions étaient donc relativement limitées – où il fut stimulé par l’exemple de l’antiesclavagisme et par la fermentation des idéaux de la révolution américaine elle-même. (La déclaration publiée en 1848 lors de la première convention nationale des Droits de la Femme, à Seneca Falls, avait pris pour modèle la Déclaration d’Indépendance).

Le féminisme du premier Mouvement Américain pour les Droits de la Femme (Woman’s Rights Movement, que nous désignerons par les initiales : W.R.M.) était radical.
Au XIXe siècle, les femmes qui attaquaient la famille, l’Église  (cf. Woman’s Bible, par Elisabeth Cady Stanton) et l’État (par l’intermédiaire de la loi) se lançaient en fait contre les pierres angulaires de la société victorienne où elles vivaient – chose aussi grave que de mettre en question aujourd’hui la discrimination sexuelle.


Les théories qui présidèrent à la fondation du W.R.M. appartenaient aux idées les plus progressistes de l’époque, en particulier celles d’abolitionnistes comme William Lloyd Garrison et de communalistes comme R. D. Owen et Fanny Wright.

De nos jours on ignore souvent que le féminisme était à l’origine un mouvement répandu dans la masse. Qui a jamais entendu parler des pénibles voyages accomplis par les féministes jusque dans les forêts du Nord et à travers les frontières, ou de leur patient porte-à-porte dans les villes, où elles s’efforçaient de faire naître la discussion et de rassembler des signatures pour des pétitions qui ne soulèveraient que le rire des assemblées ? De même, on ne sait généralement pas qu’Elysabeth Cady Stanton et Susan B . Anthony, les plus grandes militantes du mouvement féministe, furent parmi les premières à souligner la nécessité de doter les femmes qui travaillaient d’organisations syndicales, et fondèrent la Working Woman’s Association en septembre 1868 (déléguées à la National Labor Union Convention dés 1868, elles durent la quitter plus tard à cause du chauvinisme du syndicalisme masculin, et de son attitude déloyale à l’égard des femmes – situation qui n’a pas changé).

D’autres pionniers du syndicalisme féminin, telles Augusta Lewis et Kate Mullaney, appartenaient au mouvement féministe.


Ce féminisme radical fut l’oeuvre de femmes à qui la loi n’accordait littéralement aucun statut civil, qui mouraient civilement le joue de leur mariage, ou qui, si elles ne se mariaient pas restaient mineures toute leur vie. Elles n’avaient pas le droit de faire de testament ou même de conserver la garde de leurs enfants en cas de divorce. Bien loin de les envoyer à l’université, on ne leur apprenait même pas à lire (la formation des plus privilégiées consistait en leçons de broderie, de peinture sur porcelaine, de français et de piano). Enfin elles n’avaient aucune voix politique.
Ainsi, même après la guerre de Sécession, plus de la moitié de la population américaine vivait encore dans l’esclavage légal, ne possédant rien, pas même la « tournure » qu’elles portaient sur le dos.

Les premiers soulèvements de cette classe opprimée, ses premiers appels à la justice, rencontrèrent une résistance violente et disproportionnée qu’il nous semble difficile de comprendre aujourd’hui où les frontières entre les classes sexuelles ont été estompées. En effet, comme cela se produit souvent, le potentiel révolutionnaire de ce premier éveil apparaissait plus nettement à ceux qui étaient au pouvoir qu’aux combattants eux-mêmes. Dés son origine, le mouvement féministe fut une sérieuse menace pour l’ordre établi, et sa longue existence est la preuve même des inégalités fondamentales d’un système qui se voulait démocratique. Oeuvrant d’abord ensemble, puis séparément, le mouvement abolitionniste et le W.R.M. menaçaient de déchirer le pays. Si, au cours de la Guerre de Sécession, les féministes n’avaient pas accepté d’abandonner leur cause pour se consacrer à des tâches « plus importantes » , l’histoire des débuts de la révolution féministe aurait sans doute été moins obscure.


En fait, bien que les adeptes de Stanton et Anthony poursuivirent pendant une vingtaine d’années leurs efforts dans la tradition féministe radicale, l’épine dorsale du mouvement avait été brisée. Des milliers de femmes, à l’appel de la guerre de Sécession, avaient quitté leur maison pour se livrer à des devoirs charitables. Le seul point qui pouvait faire l’unité, chez des femmes provenant de camps si différents, était la nécessité d’obtenir le droit de vote – mais comme il fallait s’y attendre, elles ne purent se mettre d’accord sur les motifs de cette nécessité.
Du côté conservateur, elles fondèrent l’American Woman Suffrage Association, ou se joignirent aux clubs féminins qui surgissaient alors en grand nombre, comme la pieuse Woman’s Christian Temperance Union. D’autre part les plus avancées qui ne voyaient dans le vote qu’un symbole de pouvoir politique, nécessaire pour atteindre des buts plus importants, se séparèrent pour former le National Woman’s Suffrage Association.

Vers 1890, de nouvelles réformes juridiques avaient été obtenues, les femmes étaient entrées dans le monde du travail et y tenaient la place qui est encore la leur aujourd’hui, et un plus grand nombre d’entre elles commençait à recevoir une éducation. A défaut de posséder de véritables droits politiques, elles participaient à la vie publique symboliquement, et dans une sorte de ségrégation, au sein de leurs clubs. Mais s’il s’agissait bien là d’une puissance politique plus grande qu’auparavant, ce n’était encore qu’une version rajeunie du « pouvoir féminin » qu’on avait toujours connu : celui qui s’exerce en sous-main, c’est-à-dire la traditionnelle influence sur le pouvoir, qui intriguait sous une forme moderne en adoptant une tactique de lobbies. Lorsqu’en 1890 la National Woman’s Suffrage Association, dont les chefs vieillissants étaient découragés, fusionna avec l’American Woman’s Suffrage Association pour former la National American Woman’s Suffrage Association (N. A. W. S. A.), tout semblait perdu.
C’était la victoire du féminisme conservateur , centré sur des objectifs simples comme le droit de vote; il essayait d’amadouer le pouvoir masculin de l’intérieur, en travaillant au sein même de sa structure, et tentait de le convaincre – lui qui était trop avisé pour se laisser prendre – à l’aide de sa propre rhétorique fantaisiste.
Après s’être vendu, le féminisme déclinait.
Mais, plus encore que les femmes du clan conservateur, il fallait redouter celles qui, fortes d’une nouvelle parcelle de liberté, se lançaient de plus en plus nombreuses dans tous les extrêmes de leur temps et dans les divers mouvements de réforme sociale de l’ère progressiste – même lorsque ceux-ci étaient contraires aux intérêts du féminisme. (Rappelons-nous la question bien connue des lois discriminatoires en faveur de la « protection » de la main-d’oeuvre féminine.) Voici ce que dit Margaret Rhondda, qui était à la tête du féminisme britannique après la Première Guerre mondiale :

On peut diviser les membres du mouvement féminin en deux groupes : les féministes, et les réformatrices qui ne sont pas féministes le moins du monde, qui ne se soucient absolument pas de l’égalité pour elle-même (…). Or, on reconnaît dans presque chaque association féminine que les réformatrices sont beaucoup plus nombreuses que les féministes, car la passion de vouloir vous occuper de vos semblables, de leur faire du bien selon vos propres idées, est bien plus répandue que le désir de donner à chacun le pouvoir de mener sa vie comme il l’entend.


Ces « réformatrices », ces « radicales » de leur époque, étaient, tout au plus, influencées par le féminisme. Elles n’étaient en réalité ni des féministes ni des radicales parce qu’elles ne considéraient pas encore la cause des femmes comme un but radical légitime en lui-même.En ne voyant dans le W. R. M. qu’une tangente à des problèmes politiques plus importants, elles se conduisaient, en quelque sorte, comme des hommes incomplets : les buts poursuivis par les femmes leur semblaient « particuliers », « sectaires », tandis que ceux qui concernaient les hommes étaient « humains », « universels ». Se formant politiquement à l’intérieur des groupes dominés par les hommes, elles se préoccupaient davantage de réformer leur position au sein de ces mouvements que d’en sortir pour créer les leurs propres. La Woman’s Trade Union League en est un bon exemple : les personnalités politiques féminines de ce groupe échouèrent dans leurs entreprises essentielles parce qu’elles étaient incapables de couper les liens qui les attachaient à l’ A. F. L. (American Federation of Labor) , association d’un chauvinisme masculin marqué, dirigée par Samuel Gompers et par qui elles furent vendues bien des fois. Ou encore, pour prendre un autre exemple, elles couraient soulager les malheureux des quartiers défavorisés, comme aujourd’hui tant de volontaires de la V. I. S. T. A. (Volonteers in Service to America), visitant dans leurs taudis des pauvres non reconnaissants. Elles furent nombreuses à sacrifier leur vie sans qu’aucune gratitude leur soit témoignée, pour devenir de vieilles filles sombres, amères, mais dévouées, conformes au cliché habituel de l’aide sociale. Ou enfin, le Woman’s Peace Party, vainement fondé par Jane Addams à la veille de l’intervention américaine dans la Première Guerre mondiale, et qui plus tard se divisa, par une ironie du sort, en groupes cocardiers travaillant pour soutenir l’effort de guerre, ou bien en pacifistes radicales, aussi inefficaces qu’immodérées.

On confond souvent la frénétique activité organisatrice des femmes pendant l’ère progressiste avec le W. R. M. lui-même.
Mais le cliché de la combattante passionnée, refoulée et autoritaire correspond moins aux féministes radicales qu’à certaines femmes passionnées de politique et animant toutes sortes de comités fondés pour les grandes causes de leur époque.
En dehors des mouvements maintenant défunts que nous avons mentionnés – Woman’s Trade Union League, National Federation of Settlements, Woman’s International League for Peace and Freedom (qui était auparavant le Woman’s Peace Party lancé par Jane Addams) -, l’ensemble des « organisations des dames » fut fondé entre 1890 et 1920 : General Federation of Women’s Clubs, League of Women Voters, American Association of Collegiate Allumnae, National Consumer’s League, P. T. A., (Parent-Teachers Association), D. A. R. (Daughters of the American Revolution). Bien que ces groupements aient été associés aux mouvements les plus avancés de leur temps, leurs idées non féministes prouvaient amplement que leur politique était réactionnaire, bornée et infatuée.

Ainsi, la majorité des organisations de femmes existant entre 1890 et 1920 – période que l’on considère d’habitude comme une époque d’activité féministe intense – n’avait en réalité rien à voir avec le féminisme, lequel se bornait à exiger pour les femmes le droit de voter – le W. R. M. étant (temporairement) transformé en mouvement pour le droit au suffrage. Par ailleurs, les femmes dispersaient leur énergie dans toutes sortes de causes progressistes, sauf la leur propre.

Pourtant, le féminisme radical n’était qu’en sommeil, et le retour d’Angleterre de Harriet Stanton Blatch, fille d’Elizabeth Cady Stanton, suscita son réveil. Là-bas, elle avait fait partie de la Woman’s Social and Political Union – suffragettes britanniques militantes dont les Pankhurst sont peut-être les plus connues – opposées aux Constututionalists (dont le féminisme était conservateur).
Estimant qu’une tactique militante était nécessaire pour atteindre les buts radicaux poursuivis par sa mère, elle jugea qu’il fallait aborder le problème du vote en utilisant la stratégie, alors abandonnée, de la tendance Stanton-Anthony : faire pression pour obtenir une modification de la Constitution Fédérale. Bientôt, les militantes américaines quittèrent la N. A. W. S. A., trop conservatrice, pour former la Congressional Union ( qui plus tard deviendrait le Woman’s Party), commençant une audacieuse action de guérilla et adoptant une position intransigeante que l’on attribue souvent, à tort, à l’ensemble du mouvement pour le suffrage féminin.
Leurs efforts portèrent leurs fruits. Les militantes supportèrent toutes sortes de désagréments, furent malmenées par la foule, battues; elles firent la grève de la faim et furent alimentées de force; mais en une dizaine d’années elles obtinrent le droit de vote.

Le féminisme radical fut l’étincelle qui manquait au mouvement suffragiste affaibli et lui permit d’atteindre son unique but. Le féminisme radical abordait la question d’une manière saine et nouvelle, en exigeant un amendement national (au lieu des fastidieux efforts déployés dans chaque État pendant plus de trente ans). Son énergie militante insistait sur l’importance du problème féminin, et par-dessus tout, il ouvrait une plus large perspective, où le vote n’était plus qu’un des buts à atteindre, et devait donc être acquis le plus tôt possible.
Par contraste avec les exigences du Woman’s Party, les timides demandes de la branche conservatrice du féminisme – presque prête à prétendre que si elle obtenait le droit de vote elle ne s’en servirait pas – furent accueillies comme le moindre de ces deux maux.

Mais en accordant le droit de vote, la société cooptait en quelque sorte le mouvement des femmes. Comme le disait un homme de cette époque, cité par William O’Neill dans Everyone Was Brave :  » C’est tout de même une bonne chose d’avoir donné aux femmes le droit de vote, ne serait-ce que pour qu’on en parle plus. » Mrs Oliver Hazard Perry Belmont, du Woman’s Party, encourageait les femmes à boycotter les élections :  » Utilisez votre nouveau pouvoir à bon escient. Les suffragistes n’ont pas combattu pour votre émancipation pendant soixante-dix ans pour que vous deveniez les domestiques des partis des hommes. »
Charlotte Perkins Gilman ajoutait :

Le pouvoir que les femmes pourront exercer dépendra de leur non-appartenance au système de partis établis par les hommes. En politique, ce système est une ruse masculine destinée à masquer les véritables problèmes. Pour obtenir les mesures qu’elles réclament, les femmes devraient travailler en dehors de la politique des partis. C’est parce-que les vieux groupes politiques se rendent compte du peu de poids qu’aurait l’influence des femmes de l’intérieur, qu’ils sont si désireux de les absorber.

Mais tout cela fut inutile. La formation, le 18 février 1921, d’un nouveau Woman’s Party afin de lutter contre les autres grands partis qui absorbaient si rapidement la jeune force politique des femmes, ne put ressusciter le mouvement qui se mourait * .

L’obtention du droit de vote tua le W. R. M. Bien que les forces antiféministes aient semblé céder, elles ne cédaient qu’en apparence. La lutte pour le droit de vote – ce but limité initialement considéré comme un échelon, parmi d’autres, vers le pouvoir politique -, avait lentement fait dévier les énergies féminines, épuisant ainsi totalement le W. R. M.  Comme un monstre, le scrutin avait dévoré tout le reste. Trois générations s’étaient succédé depuis le lancement du W. R. M. ; ses chefs étaient morts. les femmes qui s’étaient jointes au mouvement féministe dans le seul but d’obtenir le droit au suffrage n’avaient jamais eu le temps d’élargir leur conscience des choses : elles avaient oublié à quoi devait précisément servir le droit de vote. L’opposition au féminisme était parvenu à ses fins.

* Le Woman’s Party continua ses efforts pendant la dépression et les guerres, faisant campagne pour une autre grande étape, juridique cette fois, de la libération des femmes : un amendement à la Constitution établissant l’égalité des droits. Ceux de ses membres qui sont encore vivants continuent toujours leur campagne, cinquante ans après. L’image « comique » d’une vieille dame maniaque armée d’un parapluie, obsédée par la défense d’une cause déjà gagnée, est le produit de l’ossification du féminisme créée par des railleries vieilles de cinquante ans.

***

Est-il resté quelque souvenir de toutes ces batailles ? Le combat pour le droit de vote – qui n’apporta pas grand chose aux femmes, comme les événements devaient le montrer – fut une lutte sans fin contre les forces les plus réactionnaires qui existaient alors aux États-Unis. Elles rassemblaient, comme l’indique Eleanor Flexner dans Un siècle de combat, les plus grands intérêts capitalistes du Nord (pétrole, produits manufacturés, chemins de fer, alcool), le bloc raciste du Sud (non seulement en raison de sa mentalité rétrograde à l’égard des femmes, mais aussi parce qu’il craignait , en leur accordant ce droit, de libérer la moitié de la race noire, et d’attirer l’attention sur l’hypocrisie du suffrage masculin « universel » ) et, enfin, la machine gouvernementale elle-même. On reste confondu devant l’ampleur du travail qui fut nécessaire pour obtenir le droit de vote. Carrie Chapman Catt estimait que :

pour éliminer le mot « masculin » de la Constitution, il fallut aux femmes de ce pays cinquante-deux années de campagne incessante (…). Au cours de cette période, elles durent mener 56 campagnes de référendums auprès des électeurs masculins, 480 campagnes afin que les assemblées législatives soumettent aux votants des amendements au suffrage, 47 campagnes pour que les conventions constitutionnelles fédérées intègrent le suffrage féminin dans les Constitutions des États, 277 campagnes pour que les conventions des partis dans les États fassent du suffrage féminin un article de leurs programmes, 30 campagnes pour que les conventions présidentielles des partis adoptent le suffrage féminin dans leurs programmes, et 19 campagnes successives auprès de 19 Congrès successifs.

La défaite était si fréquente, et la victoire si rare (quand d’ailleurs elle était acquise, c’était avec une très faible marge) que l’histoire de ces luttes est d’une lecture décourageante – même si elles furent bien plus harassantes encore pour celles qui les vécurent et y participèrent. Les lacunes des historiens dans ce domaine sont, sinon excusables, du moins compréhensibles.
Mais, nous l’avons vu, le suffrage n’était qu’un objectif mineur parmi ceux que poursuivait le W. R. M.  L’histoire américaine a oublié aussi cent années pendant lesquelles ont vécu des personnalités brillantes et se sont déroulés des événements importants. Les orateurs féminins qui faisaient front à la foule, à une époque où les femmes n’avaient pas même le droit de parler en public, et attaquaient la Famille, l’Église et l’État, ou qui se rendaient dans des trains minables jusque dans les derniers villages de l’Ouest pour y parler à des petits groupes de femmes privées de toute vie sociale, avaient une existence bien plus passionnante que les Scarlett  O’Hara, Harriet Beecher Stowe ou que les quatre filles du Dr March. Sojourner Truth et Harriet Tubman, esclaves libérées qui revinrent à maintes reprises libérer d’autres esclaves, dans leurs propres plantations, alors que leur tête était mise à prix pour des sommes énormes, ont eu plus d’importance sur le plan politique que le malheureux John Brown. Mais de nos jours la plupart des gens n’ont jamais entendu parler de  Myrtilla Miner,  Prudence Crandall,  Abigail Scott Duniway,  Mary Putman Jacobi, Ernestine Rose, des soeurs Claflin, de Crystal Eastman, Clara Lemlich, Mrs O. H. P. Belmont, Doris Stevens, Anne Martin. Et cela n’est rien encore si l’on pense que la vie des personnalités aussi remarquables que  Margaret Fuller,  Fanny Wright,  les soeurs Grimké,  Susan B. Anthony,  Elizabeth Cady Stanton,  Harriet Stanton Blatch,  Charlotte Perkins Gilman,  Alice Paul,  est aujourd’hui ignorée de tous.

Et pourtant nous connaissons Louisa May Alcott, Clara Barton et Florence Nightingale,  comme nous connaissons le triomphe de Ralph Bunche, ou celui de George Washington Carver avec l’arachide – mais Nat Turner1  est passé sous silence. Il est indéniable que des personnages essentiels ont disparu de l’histoire classique de l’Amérique au profit de modèles plus conformistes.
Il serait dangereux d’inspirer aux enfants noirs, encore asservis, de l’admiration pour les  Nat Turner de leur histoire, et il en va de même pour le W. R. M. : dans le domaine du féminisme les lacunes étranges de nos livres d’histoire – ou encore le malentendu qui fait confondre l’ensemble du W. R. M. avace le mouvement (conservateur) pour le droit de vote, ou avec les groupes féminins réformistes  de l’ère progressiste – ne sont pas fortuites.
Elles s’expliquent par une réaction, que nous subissons encore actuellement, à l’égard de la première vague du féminisme.  Les quelques fortes personnalités proposées en modèle aux jeunes filles pendant ces cinquante dernières années de silence ont été soigneusement choisies : ce sont des femmes comme Eleanor Roosevelt, vivant dans la tradition de l’altruisme féminin, qui s’oppose aux grandes figures pleine d’égoïsme et de santé de la rébellion féminine radicale.  Une telle réaction n’était pas surprenante. Les hommes de cette époque ont immédiatement compris la véritable nature du mouvement féministe, voyant en lui une sérieuse menace envers le pouvoir que, sans vergogne, ils exerçaient ouvertement sur les femmes.  Peut-être ont-ils dû acheter le mouvement de libération des femmes au prix de quelques réformes superficielles, en corrigeant les plus flagrantes inégalités, en apportant quelques changements – dont ils bénéficiaient par la même occasion- dans la manière dont les femmes s’habillaient, dans leur vie sexuelle, leur style. Mais le pouvoir restait entre leurs mains.


1. Nat Turner : esclave noir de Virginie, il dirigea en 1831 une rébellion d’esclaves qui fit de nombreuses victimes parmi les Blancs et se termina par sa pendaison et celle de ses principaux compagnons.

II.  CINQUANTE ANS DE RIDICULE

Comment le mythe de l’émancipation parvint-il à anesthésier la conscience politique des femmes pendant cinquante ans ?

Au cours des années 1920 éclata une flambée d’érotisme. L’institution du mariage se parait de couleurs de plus en plus romantiques ( » Amour et Mariage vont ensemble comme cheval et attelage… ») afin de retrouver une nouvelle popularité et une nouvelle force après la récente attaque du féminisme qui l’avait affaiblie.  La convalescence de celui-ci fut de courte durée : bientôt les femmes furent à nouveau séquestrées, leur nouvelle solidarité de classe s’effrita.
Les féministes conservateurs, qui considéraient du moins leurs problèmes comme sociaux, avaient été intégrés par la société, tandis que les féministes radicaux étaient effectivement et ouvertement tournés en ridicule; même les inoffensives animatrices de comité, qui appartenaient à d’autres mouvements, finirent par paraître également ridicules.
La campagne d’endoctrinement avait commencé : l’émancipation était la responsabilité individuelle de chacune; le salut était personnel, et non politique.
De toute leur âme, les femmes se lancèrent dans une longue quête pour « s’épanouir ».
C’est de cette époque, vers 1920, que date l’obsession moderne de la recherche du « style », de la séduction ( » Vous aussi pouvez être Theda Bara2″), cette maladie de l’esprit qui ronge les femmes d’aujourd’hui – et qu’attisent encore les magazines féminins comme Vogue, Glamour, Mademoiselle, Cosmopolitan, etc. Le désir de se trouver un style « différent » et personnel, grâce auquel on puisse « s’exprimer », avait remplacé le vieux principe féministe qui voyait dans l’apprentissage de la responsabilité et de l’expérience le moyen de développer le caractère.


Autour de 1930, après la Dépression, les femmes se calmèrent. Leur fantaisie de « garçonnes » n’apportait apparemment aucune réponse à leurs problèmes. Elles se sentaient plus plus immobilisées et déprimées que jamais. Mais elles n’osaient pas se plaindre à l’époque où le mythe de l’émancipation régnait dans toute sa force.  Puisqu’elles avaient obtenu ce qu’elles voulaient, et qu’elles ne se sentaient toujours pas satisfaites, c’est que quelque chose en elles n’allait pas.
Elles se demandaient en secret s’il était possible qu’après tout elles soient réellement inférieures aux hommes. Ou encore, peut-être était-ce une question d’ordre social : elles s’affilièrent au parti communiste, en sympathisant profondément avec les opprimés, sans se rendre compte que la force avec laquelle elles s’identifiaient à la classe laborieuse exploitée provenait directement de leur propre expérience de l’asservissement.

2. Theda Bara : star américaine des années folles, elle fut la première à être appelée « vamp ».


En 1939 éclata la Seconde Guerre mondiale. L’esprit de l’Effort de guerre fit passer au second plan les intérêts personnels. Le patriotisme et la bonne conscience, intensifiés par une propagande militaire omniprésente, créaient une exaltation suffisante. De plus, les hommes étaient au loin. Mieux encore, leurs trônes de puissance étaient vacants. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, les femmes pouvaient exercer réellement un métier.  La société avait besoin d’elles et de toutes leurs capacités, et leur accorda temporairement un statut humain, et non plus seulement « féminin » (en fait, le féminisme se voit contraint d’accueillir les guerres comme sa seule chance).

La première longue période de paix et de prospérité survenue depuis longtemps commença peu avant 1950. Mais au lieu d’amener une résurgence du féminisme, comme on aurait pu s’y attendre après toutes les impasses qu’il avait connues, ce ne fut que la Mystique de la femme, si bien exposée par Betty Friedan.
Ce complexe appareil d’endoctrinement avait été mis sur pied dans un but bien précis : pendant la guerre, les femmes avaient occupé des emplois qu’il fallait maintenant leur faire abandonner. Elles n’avaient obtenu ces postes que parce que l’on s’était aperçu qu’elles fournissaient une masse de main-d’oeuvre supplémentaire, commode en temps de crise; il était difficile maintenant de leur donner congé purement et simplement.
Cela aurait démenti le mythe, si soigneusement élaboré, de l’émancipation.
Il valait mieux qu’elles quittent leur travail de leur propre volonté. La Mystique de la Femme convenait admirablement à cette fin.  Toujours agitées et tâtonnantes (après tout, le travail en usine ne correspond guère à l’idée que l’on se fait du paradis, même s’il est préférable à l’enfer d’une femme en cage), une fois de plus, elles prirent une voie sans issue.

Cette voie était probablement pire que toutes les autres. Elle n’offrait ni la sensualité (superficielle) des années 1920, ni le dévouement à une cause (fausse) de 1930, ni la solidarité (de propagande) de 1940.
Ce qu’elle pouvait offrir aux femmes, c’était la respectabilité et la promotion – avec un romantisme déçu, des couches à lessiver, des réunions de la P. T. A. (Parent-Teachers Association) préconisant l’allaitement au sein (l' »aliment maternel » de Margaret Mead), des discussions familiales, des régimes multiples et inefficaces, des émissions télévisées pour tromper l’ennui, et si le mal persistait, la psychothérapie. GoodHousekeeping et Parents’ Magazine  s’adressaient à chaque ménagère de la classe moyenne, et True Confessions à celles de la classe laborieuse.
Pour les femmes, les années 1950 furent la décennie la plus morne du siècle. D’après la version du Mythe féminin en 1950, l’émancipation s’était révélée (pour les femmes elles-mêmes, sans doute) une expérience décevante. La première tentative d’évasion loin de l’étouffante « Maternité créatrice » semblait avoir entièrement échoué. A cette époque, toute connaissance authentique du vieux mouvement féministe était enterrée, et avec elle, la conscience du fait que la détresse actuelle des femmes provenait d’une réaction masculine encore virulente.


Pour les jeunes de cette période, il existait un concept encore plus sophistiqué :  le « teenagerism », dernier déguisement de cette sentimentalité persévérante, si préoccupée d’étayer une structure familiale en train de s’effondrer (cf. chap. 7).  Des jeunes filles de tout âge rêvaient d’échapper, grâce à « un amour de teenagers », à l’ennui de la vie familiale qu’elles menaient chez leur mère. Le flirt dans une voiture, tradition qui s’était établie depuis l’âge des « garçonnes » en 1920, devint une chose importante et nécessaire qui peut-être caractérisait le mieux les passions de cette époque (cf. Edward Keinholz).
Les rites des rencontres entre filles et garçons, dans les établissements secondaires, pouvaient se comparer sur le plan de l’étiquette avec la plus belle tradition chevaleresque du Grand Sud, la « belle » étant devenue au XXe siècle une majorette agitant sa baguette. Le but le plus élevé auquel pouvait prétendre une jeune fille était la « popularité », c’est à dire une forme moderne de la grâce et du don de plaire.
Mais les garçons ne purent s’y faire. Le romantisme et la sentimentalité doucereuse inventés pour garder les femmes à leur place se répercutaient sur les hommes concernés. Si la chasse aux filles demandait le respect d’un certain rite, il fallait bien lui sacrifier quelques garçons. Barbie la poupée avait besoin d’un Ken. Les rendez-vous avec les filles devenaient toute une histoire (« puis-je prendre la voiture ce soir, Papa? »). Il devait certainement exister des moyens plus faciles pour satisfaire les besoins sexuels. Frankie Avalon et Paul Anka roucoulaient pour les teenagegirls, les garçons en avaient assez.
Vers 1960, ils se dispersèrent. Ils partirent pour l’université et pour le Sud. Ils se rendirent en Europe par troupeaux entiers. Certains entrèrent dans le Peace Corps4 d’autres dans des mouvements clandestins. Mais où qu’ils aillent, leur camp avait sa suite.  Ces hommes libérés avaient besoin de « souris » épatantes sachant s’adapter à leur nouveau style de vie : les femmes essayèrent. Ils avaient des besoins sexuels : les femmes y pourvurent.
Ils ne leur demandaient pas autre chose. Si la souris se mettait en tête d’exiger en retour quelque engagement désuet, c’est qu’elle était « cinglée » ou, pis encore, une « véritable empoisonneuse ». Une souris devait apprendre à être suffisamment indépendante pour ne pas devenir un poids pour son homme (traduire : ne pas devenir « collante »). Les femmes n’arrivaient pas à se cultiver assez vite : céramique, tissage, travail du cuir, peinture, littérature, psychologie, psychologie, thérapeutique de groupe, tout était bon. Mais elles restaient en larmes devant leurs chevalets et leurs pupitres.


4. Peace Corps : corps de volontaires créé par le Président John F.Kennedy en 1961, il met à la disposition des pays en voie de développement de jeunes américains (qui s’engagent pour deux ans) capables d’apporter à leurs populations assistance technique et formation.


Ce qui ne signifie pas que les « souris » elles-mêmes ne désiraient pas échapper à ce vide. Mais il y avait de place pour elles nulle part. Où qu’elles aillent, que ce fût vers 1960, à Greenwich Village, vers 1964 à Berkeley ou Mississippi, vers 1967 à Haight-Ashbury ou East Village, elles restaient des « souris », et ne comptaient pas en tant qu’êtres humains. Il n’y avait pas même une société marginale où elles puissent s’enfuir : le système des classes sexuelles existait partout.  Immunisées par l’éducation qu’elles avaient reçue pendant la réaction antiféministe – si elles avaient jamais entendu parler du féminisme, c’était toujours en mal- , elles craignaient encore de se regrouper pour s’attaquer à leur problème. Elles n’évitèrent donc pas le piège où étaient tombées les femmes des années 1920 et 1930 : la poursuite d’une « solution personnelle ».
Mais les femmes de 1960 recherchaient cette « solution personnelle », ce qui était assez ironique, dans l’activité politique autant que dans l’activité artistique ou intellectuelle.
Il s’agissait alors de politique avancée, plus marginale et idéaliste que celle des arènes du pouvoir, réservée aux hommes. Cette politique permettait à toute femme de se réaliser : comme en 1930, beaucoup d’entre elles la virent non comme un moyen d’améliorer leur vie, mais comme une fin en soi. Nombreuses furent celles qui entrèrent dans le mouvement pacifiste, passe-temps féminin acceptable. Politiquement impuissant, il était inoffensif mais permettait à la colère féminine de s’exprimer. D’autres se joignirent au mouvement général pour les droits civiques des Noirs. Souvent leur participation n’y fut guère plus efficace que celle qu’elles avaient apportée au mouvement pour la paix; par contre, l’activité consacrée par les Blanches à la lutte des Noirs dans les années 60 devait être une expérience valable pour leur propre développement politique.  Il est facile de s’en rendre compte en observant aujourd’hui le mouvement pour la libération de la femmes : celles qui sont allées dans le Sud ont une intelligence politique plus ouverte, plus souple et plus développée que celles qui faisaient auparavant partie du mouvement pour la paix.
Elles semblent également s’orienter bien plus rapidement vers le féminisme radical.

Depuis 1920 en effet, cette sympathie pour les souffrances des Noirs était peut-être le premier effort aussi poussé que pouvaient faire les femmes blanches, avant d’oser regarder en face leur propre asservissement.
Défendre la cause d’une classe qui subit une oppression plus visible que la vôtre est une manière euphémique d’affirmer que vous êtes vous-même opprimée. De même que le problème de l’esclavage avait stimulé le féminisme radical du XIXe siècle, celui du racisme encourageait le nouveau féminisme : il fallait bien que l’analogie entre la discrimination raciale et la discrimination sexuelle apparaisse un jour ou l’autre. Lorsque le public aurait reconnu son propre racisme, il lui deviendrait impossible de nier le parallèle. Et si le racisme était éradicable, pourquoi pas le « sexisme » ?

***

J’ai décrit la période de cinquante ans qui sépare la fin du mouvement féministe primitif et le commencement du nouveau mouvement, en examinant les moyens spécifiques que le mythe de l’Émancipation a employés au cours de chaque décennie pour désamorcer la frustration des femmes modernes. Vers 1920 et 1930, une tactique de duperie fut utilisée avec succès pour ramener les femmes à des préoccupations personnelles  et elle s’associa ensuite à un black-out de l’histoire du féminisme, destiné à les enfermer dans un labyrinthe de solutions fausses où elles tournaillaient fébrilement. Le Mythe interdisait à leur frustration toute issue légitime.  La thérapeutique psychanalytique ne débouchait que sur l’échec (cf. chap. 3). Redevenir une femme au foyer n’était pas non plus une solution – comme devait le prouver la génération de 1940 et 1950.
En 1970, les filles révoltées de cette génération gâchée ignoraient en pratique qu’il y ait jamais eu un mouvement féministe. Il ne restait de la révolution avortée que des vestiges désagréables, une série de contradictions étonnantes : les femmes jouissaient de la plupart des libertés civiques, et avaient l’assurance théorique d’être considérées, sur le plan politique, comme des citoyennes à part entière – malgré cela, elles n’avaient aucun pouvoir. Elles avaient la possibilité d’acquérir la formation qu’elles désiraient – pourtant, il leur était impossible de l’utiliser par la suite, et d’ailleurs, personne ne s’attendait à ce qu’elles le fissent.  Elles pouvaient s’habiller comme bon leur semblait et mener la vie sexuelle qu’elles souhaitaient – cependant elles étaient encore exploitées sexuellement.  Leur sentiment d’être prises au piège était encore exacerbé par le développement des moyens de diffusion (cf. chap. 7) où ces contradictions étaient ouvertement exposées; la laideur de l’existence féminine était soulignée avec intensité par ces mêmes média qui formaient de si utiles organes de propagande.
L’endoctrinement nécessaire pour réaffermir les rôles traditionnels de leur sexe était devenu flagrant, insipide, là où il était autrefois insidieux.  Littéralement bombardées d’images d’elles-mêmes détestables ou érotiques, effarées par une telle distorsion (« Suis-je réellement ainsi? »), les femmes s’en irritèrent. parce que le féminisme était encore tabou, elles ravalèrent leur colère et leur frustration dans un première réaction de repli (la bohème beatnik et la génération des fleurs et de la drogue), ou bien se dirigèrent vers des mouvements dissidents autres que le leur, en particulier le mouvement pour les droits civiques de 1960 : elles n’avaient alors jamais été si près de reconnaître leur propre sujétion. Finalement, l’analogie évidente entre leur situation et celle des Noirs, à laquelle s’ajoutait un état d’esprit général d’indépendance, conduisit à la création d’un véritable mouvement de libération. En débordant, leur colère avait enfin trouvé son propre exutoire.


Mais il serait faux de vouloir attribuer la résurgence du féminisme à la seule poussée d’autres mouvements et d’autres idées. Car même s’ils ont pu agir comme un catalyseur, le féminisme a en réalité acquis une force cyclique qui lui est propre. Dans l’interprétation historique qui est la nôtre, le féminisme est l’inévitable réponse des femmes au développement d’une technologie devenue capable de les libérer de la tyrannie de leur rôle sexuel et reproducteur – c’est-à-dire capable non seulement de les libérer de leur conditionnement biologique fondamental, mais aussi du système sexuel de classes construit sur ce conditionnement et destiné à l’accentuer encore.
Le développement croissant de la science au XXe siècle aurait dû précipiter la première réaction féministe à la révolution industrielle (par exemple, le contrôle des naissances, problème devant lequel le féminisme était à l’origine impuissant, a atteint depuis 1920, un perfectionnement inconnu jusqu’ici dans l’histoire). J’ai essayé de décrire la dynamique de la contre-révolution qui, s’ajoutant aux phénomènes temporaires des guerres et de la Dépression, a freiné la montée du féminisme. De nouveaux progrès scientifiques qui auraient pu aider considérablement la cause féministe restèrent dans les laboratoires, tandis que les usages socio-sexuels, non seulement se poursuivaient, mais s’intensifiaient même devant la menace.  Des progrès qui auraient permis d’affaiblir encore, ou même de couper totalement, le lien entre l’activité sexuelle et la reproduction, ont à peine fait l’objet d’une réalisation pratique.

La révolution scientifique n’a eu à peu près aucune répercussion sur le féminisme, et cela montre bien la nature politique du problème : les objectifs du féminisme ne peuvent jamais être atteints par l’évolution, mais seulement par la révolution.
Quelle que soit la manière dont il s’est formé et quelles que soient ses origines, le pouvoir ne capitule jamais sans lutte.

III. LE MOUVEMENT DE LIBÉRATION*  DES FEMMES

En trois ans, nous avons vu se recréer l’éventail politique du mouvement primitif. La grande séparation entre les féministes radicales et les deux types de réformistes, les féministes conservatrices, et les militantes politiques, est réapparue sous une enveloppe nouvelle.  Il existe maintenant trois camps principaux à l’intérieur du mouvement, et ils sont eux-mêmes subdivisés. Résumons-les brièvement, sans oublier que dans une époque de formation comme celle-ci, l’orientation politique et la composition de ces groupes ne sont pas encore fixées.

* « Libération » est employé de préférence à « Émancipation » afin de souligner l’absence de toute classification sexuelle, plutôt qu’une simple égalité des rôles de l’homme et de la femme. Néanmoins, j’ai toujours trouvé que ce mot était trop pesant, trop coloré par la rhétorique de la Nouvelle Gauche, et qu’il impliquait la honte de se reconnaître lié au féminisme. Je préfère utiliser l’expression de « Féminisme radical ».

1. Les féministes conservatrices.

Bien que cette tendance ait proliféré suffisamment aujourd’hui pour donner le jour à des myriades d’organisations similaires, son image la plus représentative reste celle du groupe qui en fut pionnier (et dont le féminisme était plus intransigeant qu’on ne le pense généralement) : c’est la N. O. W. (National Organisation of Women), lancée par Betty Friedan en 1965 après la publication de La Femme Mystifiée, où elle exposait  ses idées.  Souvent appelé le « N. A. A. C. P. * du mouvement des femmes » (à juste titre d’ailleurs, puisqu’il compte lui aussi beaucoup de femmes d’un certain âge exerçant une activité professionnelle – des femmes qui « ont réussi » – et que les groupes de libération plus jeunes lui reprochent son esprit de « carrière »), la N. O. W.  concentre son effort sur les aspects les plus superficiels de la discrimination sexuelle (inégalité juridique, inégalité devant l’emploi, etc.).
Ses objectifs politiques ressemblent donc à ceux que poursuivait au début du siècle le mouvement pour le droit de vote, la National American Woman Suffrage Association de Carrie Chapman Catt : il demandait l’égalité avec les hommes dans les domaines juridique, économique, etc. , à l’intérieur du système existant, plutôt que la fin des rôles spécifiques des sexes ou la remise en question radicale des valeurs familiales.
Comme la N. A. W. S. A. , la N. O. W.  a tendance à concentrer son effort sur des objectifs politiques simples, quoi qu’il puisse en coûter aux principes politiques.  Comme la  N. A. W. S. A., elle rassemble un grand nombre de membres, qu’elle dirige par les méthodes bureaucratiques traditionnelles.
Cette position est peu soutenable, même en termes d’avantages politiques immédiats – ainsi que l’a prouvé l’échec du dernier mouvement féministe conservateur- et les jeunes semblent la considérer plus comme une survivance du féminisme primitif (ou si l’on préfère, précurseur) que comme un modèle à suivre par le nouveau mouvement. Les nombreuses femmes qui, faute de trouver mieux, en étaient devenues membres sont passées au féminisme radical, forçant ainsi la N. O. W. à adopter un radicalisme plus prononcé : par exemple, l’abrogation de la loi sur l’avortement est aujourd’hui au nombre de ses revendications essentielles alors qu’elle n’osait l’appuyer autrefois, de crainte de perdre celles de ses adhérentes qui ne pouvaient accepter davantage qu’une réforme de la loi.

* National Association for the Advancement of Coloured People

2. Les passionnées de politique.

Pour ces femmes, le loyalisme s’acquitte en priorité à l’égard de la gauche (le « Mouvement ») plutôt qu’envers le mouvement de libération des femmes lui-même. Comme les femmes férues de politique sous l’ère progressiste, celles de notre époque considèrent que le féminisme n’est que tangent à la « vraie » politique radicale, au lieu d’être lui-même au centre de cette politique. Elles estiment encore que les problèmes des hommes, par exemple la mobilisation, sont universels, et ceux des femmes, comme l’avortement, sectaires.  A l’intérieur même de leur groupe, on peut établir les distinctions suivantes :

a) Comités féminins de la gauche.

Tous les groupements politiques importants de gauche, et même – après une très vive résistance- certains syndicats ont leurs comités féminins, qui, à l’intérieur de ces organisations, font de l’agitation contre le chauvinisme masculin, et réclament pour les femmes un plus grand pouvoir de décision. Les membres de ces comités sont des réformistes dans la mesure où leur principal objectif est d’améliorer leur propre situation, dans le cadre limité de la politique de gauche. Pour elles, les autres femmes ne sont tout au plus que leurs « électrices », et les problèmes strictement féminins, un outil permettant de recruter des adeptes pour  le Grand Combat.  Elles ont donc tendance à se poser comme « organisatrices »  vis-à-vis des autres femmes, en adoptant à leur égard une attitude d’évangélisation et de paternalisme.  Des membres féminins des Black Panthers interviewées par The Movement, une revue clandestine, déclarent avec une simplicité sans doute embarrassante pour la gauche blanche, mais néanmoins typique de la rhétorique révolutionnaire blanche (peut-être parce qu’elle en est l’imitation) :

Il est très important que les femmes qui sont « plus évoluées », qui comprennent déjà les principes révolutionnaires, aillent à elles, leur expliquent, et discutent avec elles. il faut reconnaître que les femmes ont un grand retard politique et qu’il faut les secouer.

Ou encore, à propos d’un mouvement de femmes indépendant :

Elles perdent de vue la lutte primordiale. Il est peut-être possible d’organiser des groupes de femmes dans des buts spécifiques, mais c’est une chose dangereuse parce qu’elles se referment sur elles-mêmes, parce qu’elles forment des cliques du type « petit-bourgeois »* (* en français dans le texte), où elles ne font que parler des enfants, ou bien deviennent des choeurs de lamentations.

Nous voyons ici des Noirs (et qui plus est, des femmes) rejeter entièrement les principes mêmes du Black Power quand il faut les appliquer à un autre groupe : il s’agit du droit des opprimés de s’organiser en fonction de leur oppression, telle qu’ils la voient et la définissent. Il est dommage que le Black Power, qui grâce à un parallélisme évident a tant appris aux femmes sur leurs propres besoins politiques, soit le dernier à voir lui même ce parallélisme en sens inverse. (On trouvera au chapitre 5 une analyse plus profonde de cet état de choses.) S’organiser à la base, en fonction de l’asservissement que l’on subit, en finir avec les leaderships et les jeux du pouvoir, reconnaître le besoin d’une base appuyée dans la masse avant d’entamer le combat définitif, tous ces principes les plus importants de la politique radicale semblent tout à coup ne plus avoir cours lorsqu’il s’agit des femmes, dans une discrimination de la pire espèce.
Les groupements de libération des femmes qui essaient encore de travailler au sein même du mouvement général de la gauche n’ont pour eux aucune chance, car leur ligne d’action leur est dictée d’en haut, leur analyse de la situation et leur tactique sont formées par la classe même dont ils contestent le pouvoir illégitime. Ils réussissent rarement à faire plus qu’augmenter la tension qui menace de disparition complète leurs groupes déjà clairsemés.
S’ils parviennent pourtant à devenir puissants, ils sont achetés par des cadeaux. Ou encore, si nécessaire, le groupe plus vaste auquel ils appartiennent se dissout sans faire de bruit pour se réorganiser sans eux. Ils sont souvent forcés, pour terminer, de faire scission et de rallier en fin de compte le mouvement féminin indépendant.

b) Le centre

Ces groupes ne travaillent pas sous le couvert de l’autorité masculine, mais restent pourtant sous sa protection, et sont donc ambivalents et indécis. Ils flottent.  Ils imitent de manière évidente l’analyse traditionnelle (des hommes) de la gauche, sa rhétorique, sa stratégie et sa tactique, que tout cela convienne ou non à leurs propres buts distincts. Par compensation, ils font beaucoup de sentimentalisme sur le thème de « nos soeurs opprimées ».  Leur politique propre est plutôt équivoque, parce que leur loyalisme est partagé : s’ils ne croient plus tout à fait que l’exploitation des femmes soit la conséquence directe du capitalisme, ils ne vont pas jusqu’à sous-entendre que les hommes aient pu y être pour quelque chose. les hommes sont des frères. Les femmes des soeurs. S’il faut vraiment nommer l’ennemi, appelons-le le Système.

c) Les féministes.

Cette position est peut-être celle de la plupart des petits groupes anonymes que le mouvement de libération des femmes compte aux États-Unis : c’est là que passe finalement bien des centristes. Il s’agit d’un féminisme conservateur, teinté d’idées gauchisantes (ou peut-être, plus précisément, c’est un mouvement de gauche teinté d’idées féministes). S’il admet que les femmes doivent s’organiser comme elles l’entendent, en fonction du type d’oppression qu’elles subissent, s’il reconnaît que le meilleur moyen pour elles de le faire est de se constituer en groupes indépendants, et que l’effort essentiel de tout groupe de femmes devrait être consacré aux problèmes des femmes, il tente quand même par tous les moyens d’insérer ces activités dans le cadre des conceptions actuelles de la gauche, en suivant son ordre de priorités – où bien entendu les femmes n’ont jamais la première place.

En dépit de leur diversité apparente, ces trois positions se ramènent à un dénominateur commun : le féminisme est secondaire dans l’ordre des priorités politiques, et doit s’ajuster sur mesure à un cadre politique préexistant (créé par les hommes).  Ces militantes craignent que, si on ne le surveille pas, le féminisme n’en profite pour s’échapper, et qu’il divorce d’avec la révolution de gauche.
Cette peur trahit leur manque de confiance dans la légitimité du féminisme, mouvement qui (malheureusement) rendra une révolution nécessaire pour atteindre son but.
C’est là le point crucial : les militantes sont incapables de se forger une position politique authentique parce qu’elles n’ont jamais éprouvé réellement, viscéralement, leur oppression en tant que femmes. Leur impuissance à concevoir elles-mêmes une argumentation féministe, leur besoin de toujours rattacher leur problème à un « conflit essentiel » plutôt que de le considérer lui-même comme le problème central, et même révolutionnaire en soi, proviennent directement de leur sentiment persistant d’infériorité en tant que femmes.
Leur incapacité à tenir compte d’abord de leurs propres besoins, leurs recours à l’approbation masculine – une approbation masculine opposée, dans le cas présent, à l’ordre établi – pour obtenir leur légitimation politique, les rendent incapables de rompre avec les autres mouvements quand c’est nécessaire, et les confinent donc dans un simple réformisme de gauche, un manque d’originalité qui finalement aboutit à la stérilité politique.

Pourtant, l’existence du féminisme radical, la position la plus militante dans le mouvement de libération des femmes, les a forcées, comme elle a forcé les féministes conservatrices, à prendre une attitude de plus en plus défensive, et finalement à adopter un radicalisme croissant. Autrefois, les Cubaines et les femmes du Front national de libération, au Vietnam, étaient des modèles inattaquables dont elles idolâtraient la liberté; maintenant, elles semblent plus enclines à « attendre et voir venir ». En 1968, les problèmes purement féministes n’étaient jamais abordés sans qu’à cette occasion l’on rende hommage aux Noirs, aux ouvriers, ou aux étudiants. En 1969, les orateurs de gauche parlent avec importance et emphase de l’abolition de la cellule familiale. Car les « frères » de gauche sont bien vite venus voir ce qu’ils pouvaient retirer de tout cela – produisant une déclaration contre la monogamie, contribution bien masculine qui ne pouvait que susciter un rire amer chez les féministes. Mais quand même, le S. D. S. (Students for a Democratic Society) qui, il y a quelques années encore, était complètement indifférent à l’égard d’un stupide mouvement féminin, veille aujourd’hui à donner aux femmes un rôle plus séduisant afin d’éviter qu’elles ne s’en aillent – par exemple la Milice féminine, « l’armée aux longs cheveux » de la faction des Weathermen5 du S. D. S. La gauche commence donc à reconnaître officiellement les femmes comme une catégorie exploitée, importante en elle-même; à montrer une légère compréhension de la nécessité d’un mouvement féministe indépendant; à accorder une certaine attention aux problèmes et aux revendications des femmes – par exemple l’avortement, les crèches, etc. –  et à leur faire de plus fréquentes démonstrations d’amitié. Et comme aux débuts du Black Power, elle offre les mêmes apaisements, la même franchise souriante (mais nerveuse), la même insensibilité au sort féminin, déguisée sous un rictus du type :  » Nous-faisons-de notre-mieux-alors-embrassons-nous. « 

5. Weathermen : faction très secrète, extrémiste et terroriste du Students for a Democratic Society (Mouvement des Étudiants pour une Société Démocratique). Célèbre pour ses attentats à la bombe et ses incendies surtout dirigés contre les institutions gouvernementales américaines, elle veut atteindre par le terrorisme les objectifs des radicaux : fin du racisme, du capitalisme, de l’exploitation du Tiers Monde et de la guerre au Vietnam.

3. Le féminisme radical.

Les deux attitudes que nous avons décrites aboutissent généralement à une troisième position, celle du féminisme radical : il compte des modérées déçues par le N. O. W., des femmes de gauche désenchantées, venant du mouvement de libération des femmes, et d’autres également que ne tentent ni la bureaucratie du féminisme conservateur ni les dogmes empruntés à la gauche, et qui attendaient cette troisième possibilité.
Le féminisme radical contemporain est le descendant direct du féminisme radical de l’ancien mouvement, notamment celui que défendaient Stanton et Anthony, et plus tard la Congressional Union, militante, ultérieurement connue sous le nom de Woman’s Party. Non seulement il voit les problèmes du féminisme comme ayant toute priorité pour les femmes, mais il les place au centre de toute analyse révolutionnaire importante. Il refuse d’accepter l’analyse existante faite par la gauche, non parce qu’elle est trop radicale, mais parce qu’elle ne l’est pas assez : il la considère comme dépassée et superficielle parce qu’elle ne relie pas la structure du système des classes sociales à ses origines dans le système des classes sexuelles, modèle de toutes les structures d’exploitation et qui par conséquent est le parasite que doit éliminer une véritable révolution. Au cours des chapitres suivants, j’étudierai l’idéologie du féminisme radical et ses rapports avec le reste de la théorie radicale, afin de montrer comment il peut seul parvenir à clarifier les nombreuses obscurités de l’argumentation de la gauche, et comment il peut seul proposer pour la première fois une solution révolutionnaire totale.

A première vue nous pouvons noter que le mouvement féministe radical offre des avantages politiques qui n’existent dans aucun autre groupement; il a un potentiel révolutionnaire bien supérieur à celui de tous les mouvements qui ont existé dans le passé, et il en diffère sur le plan qualitatif :

1. Répartition :

Contrairement aux groupes minoritaires (qui constituent des épisodes historiques fortuits) ou au prolétariat (phénomène économique), les femmes ont continuellement formé une classe majoritaire (51%) exploitée, uniformément répartie dans toutes les classes de la société.
Le mouvement qui aux États-Unis lui est le plus analogue, c’est-à-dire le Black Power, même s’il pouvait mobiliser instantanément tous les Noirs du pays, ne contrôleraient que 15% de la population. L’ensemble de toutes les minorités exploitées (en supposant généreusement qu’aucune dissension interne ne vienne les diviser) ne ferait pas une majorité – sauf si on y ajoutait les femmes. Le fait que les femmes vivent avec les hommes est pour nous, sur certains plans, le pire des obstacles – l’isolement des femmes les unes des autres explique l’absence ou la faiblesse des mouvements de libération des femmes dans le passé -, mais dans un autre sens, c’est un avantage : la présence d’une révolutionnaire dans chaque chambre à coucher finira par ébranler l’état de choses actuel. Et si votre femme se révolte, peut-être ne pourrez-vous pas régler la question en allant tout simplement vous installer ailleurs. En atteignant son but, le féminisme fera craquer les structures essentielles de notre société.

2. Politique personnelle.

Le mouvement féministe est le premier qui allie efficacement ce qui est « personnel » à ce qui est « politique ». Il créé de nouveaux modes de relation, un nouveau style politique qui réconciliera finalement la subjectivité – qui a toujours été une prérogative féminine – avec la vie publique, avec « le monde du dehors », afin de rendre le monde à ses émotions, de le faire littéralement revenir à lui-même et à ses sens.

La dichotomie entre les émotions et l’intellect a empêché la gauche établie de se répandre d’une manière massive : elle comprend d’une part les partisans d’une gauche orthodoxe, qui ou bien sont des intellectuels universitaires dont l’esprit abstrait est coupé du contact avec la réalité concrète, ou bien, sous des dehors activistes et militants, s’adonnent à une fonction sans se soucier de son efficacité politique. D’autre part on trouve tous les groupements tels que Woodstock Nation, Youth Revolt, la génération des fleurs et de la drogue : Hippies,  Yippies,  Crazies,  Motherfuckers,  Mad Dogs,  Hog Farmers, et autres : ils se rendent compte que les tracts, la propagande et l’analyse marxiste, démodés, ne sont plus au coeur du problème – bien plus profond en effet que la simple lutte des classes dont on ne peut dire qu’elle constitue aux États-Unis un mouvement d’avant-garde.  Mais ils n’ont pas d’autre analyse historique qu’ils puissent leur substituer; en réalité, ces groupements sont apolitiques. Le Mouvement s’effrite donc, marginal, fragmenté et inefficace à cause de son analyse rigide et dépassée, ou encore, lorsqu’il parvient à exercer un attrait dans la masse, parce qu’il lui manque une base historique et économique solide, et qu’il se désintéresse de l’action concrète au lieu d’être un véritable mouvement révolutionnaire.  Le féminisme est le ciment dont il a grand besoin.

3. La fin de la psychologie de la puissance.

La plupart des mouvements révolutionnaires sont incapables de mettre en pratique chez eux ce qu’ils prêchent chez les autres. Le culte de la personnalité, les dissensions, l’égoïsme, la médisance sont la règle générale plutôt que l’exception.  Dans ce domaine et au cours de sa brève existence, l’histoire du mouvement des femmes est plus correcte que bien d’autres.  L’un de ses objectifs essentiels est la démocratie interne – et il va fort loin (parfois même jusqu’à l’absurde) pour lui être fidèle.
Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il réussisse toujours. Ce sujet suscite davantage l’éloquence que l’objectivité, et dissimule souvent les vieilles ruses et les jeux du pouvoir – avec de nouvelles et complexes variations féminines. Mais à notre époque, ce serait trop demander que de vouloir éliminer totalement la psychologie de puissance, dont les racines sont si profondément ancrées dans la discrimination sexuelle et la structure de la famille. S’il est vrai que bien des femmes n’ont jamais eu à assumer de rôle de dominateur (c’est à dire n’ont jamais exercé leur puissance sur autrui), il en est beaucoup d’autres qui, s’étant identifiées aux hommes toute leur vie, se trouvent dans l’étrange nécessité d’avoir à se dépouiller à la fois, non seulement du caractère soumis de leur nature, mais aussi de ses traits autoritaires – brûlant ainsi, en quelque sorte, la chandelle par les deux bouts.

Mais si un mouvement révolutionnaire peut établir une structure égalitaire,  ce sera bien le féminisme radical.
Remettre en question les relations fondamentales entre les sexes et entre les parents et les enfants, c’est attaquer par ses racines mêmes le principe psychologique du rapport domination-soumission.
En étudiant politiquement cette relation psychologique, le féminisme sera le premier mouvement qui traitera le problème de manière matérialiste.


La Dialectique du Sexe de Shulamith Firestone, éd Stock, traduit de l’américain par Sylvia Gleadow,  Chap 2  » le féminisme aux États-Unis »