Par Toril Moi

le 12 décembre sur http://lmsi.net/spip.php?article822

Introduction

Il est frappant de constater le temps et l’énergie investis par des critiques dans l’étude d’un auteur, Simone de Beauvoir, que, de toute évidence, ils détestent. Il est également curieux que des écrivains animés des meilleures intentions ou affichant une certaine neutralité, alors même qu’ils annoncent leur admiration pour l’œuvre de Beauvoir, glissent imperceptiblement et comme à leur insu vers une position de supériorité critique. L’auteure d’une biographie sur Simone de Beauvoir, Toril Moi [1], montre comment, dans un large éventail de contexte, les qualités personnelles et littéraires de Simone de Beauvoir sont jugées avec sévérité et déclarées insatisfaisantes. Et ce dénigrement s’opère sur la base de schémas de pensée sexistes que l’on a retrouvés encore récemment dans un reportage consacré à la philosophe et féministe par le Nouvel Observateur.

Article

On ne peut lire les détracteurs les plus acharnés de Beauvoir sans être frappé par la récurrence de certains clichés et lieux communs. « Les livres écrits par des femmes sont traités comme s’ils étaient eux-mêmes des femmes et la critique se lance, pour son plus grand bonheur, dans une mensuration intellectuelle de bustes et de hanches », écrit Mary Ellman dans Thinking about women (p 29). Les positions politiques et philosophiques de Simone de Beauvoir subissent aussi ce traitement. Tout se passe comme si le fait même de sa féminité bloquait toute discussion des enjeux de son œuvre, qu’ils soient littéraires, théoriques ou politiques. Au lieu de cela, la critique revient de façon obsessionnelle sur la question de la féminité ou plus exactement sur ce qu’on peut appeler « le lieu commun de la personnalité », discutant avec passion l’apparence extérieure de Beauvoir, son caractère, sa vie privée ou sa moralité. Autrement dit, peu importe ce qu’une femme peut dire, écrire ou penser : ce qui importe c’est ce qu’elle est.

C’est dans ce contexte qu’on voit apparaître la figure de la midinette, avec ses connotations incontournables de naïveté, de superficialité et de sentimentalité mièvres. D’après la définition du Petit Robert, une midinette est « une jeune fille de la ville, simple et frivole ». Le cliché de la midinette atteint son paroxysme dans les Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss où l’existentialisme dans son ensemble est accusé de n’être rien d’autre « (qu’)une sorte de métaphysique pour midinettes », car cette prétendue pensée n’est en fait que la « promotion de préoccupations personnelles à la dignité de problèmes philosophiques » (p 50).

Et Eric Neuhoff d’écrire à propos de La cérémonie des adieux : « Quand elle voyage, c’est une midinette qui envoie des cartes postales à sa famille « la vue est exceptionnelle » ». On doit au même journaliste la référence à Beauvoir du plus mauvais goût, où il n’hésite pas à la comparer au chien Milou, le fidèle compagnon de Tintin :

« Aujourd’hui, preuves en main, il n’est pas interdit de penser que Simone de Beauvoir était Milou. Un Milou qui, un an après la disparition de Tintin, lèverait la patte sur ses culottes de golf ».

Etienne Lalou affirme, dans son compte rendu pour L’Express des Belles Images, qu’il faut lire le textes à la lumière des « deux pôles opposés de la personnalité de Simone de Beauvoir : une philosophie (sic) austère et une midinette sentimentale » (p 108). Bernard Pivot fait entendre une note similaire lorsqu’il appelle Simone de Beauvoir « une vraie femme de lettres (pour le courrier du cœur) ». Quant à l’auteur d’extrême droite, Robert Poulet, il va plus loin encore puisqu’il proclame que toutes les femmes de lettres y compris Beauvoir sont des « midinettes en diable » (p 174).

Beaucoup de critiques commencent par réduire chaque texte de Beauvoir à la personne de l’écrivain pour ensuite déclarer que de telles effusions autobiographiques ne sauraient en aucun cas être considérées comme de l’art. Un tel engagement avec la vie n’est selon eux qu’un travail de documentation laborieux ayant plus à voir avec l’histoire qu’avec la littérature. Brian T. Fitch déclare que L’Invitée est un roman tellement autobiographique qu’il ne peut être considéré comme « une œuvre d’art en elle-même ». Son intérêt est plus grand pour l’histoire de la littérature que pour la critique littéraire (p 13). Il n’est pas étonnant qu’il en vienne à conclure que Simone de Beauvoir manque d’imagination (p 149). Robert Poulet voit dans Les Mandarins un roman typiquement féminin, c’est-à-dire une œuvre désespérément confessionnelle et sans le moindre intérêt (p 173-174). Et il continue en disant :

« De fait, presque toutes les amazones de la science, de la pensée, de la politique paient d’une espèce d’infantilisme secret leur indépendance spirituelle. (…) L’humeur féminine n’est pas faite pour la liberté ; il lui faut, pour faire valoir toute son exquisité, des limites et des contraintes. Chaque fois qu’on hisse une fille d’Eve sur un sommet, elle se tient mal et elle dit des bêtises. (…) Pour parler net, ce [Simone de Beauvoir] n’est pas du tout une femme forte, mais un être timide, hésitant et nostalgique, qui se force à marcher d’un pas résolu, sous le casque d’une cérébralité artificieusement durcie » (La lanterne magique, p 174-176).


Une partie de la critique fait preuve d’une propension peu commune à réduire tous les écrits de Beauvoir à une expression importune de sa personnalité ; Jean-Raymond Audet représente un extrême de cette tendance fort répandue par ailleurs. Insistant sur le fait que tous les personnages fictifs de Beauvoir (en particulier les femmes) « sont » Beauvoir en personne, Audet, suivi par la masse des critiques qui recourent à la même stratégie, finit par doter le malheureux auteur de tous les vices imaginables, entre autres celui de projeter d’une manière contrariante sa propre psychologie sur ses personnages. Cette pétition de principe n’est pas dissuasive. Largement inspirée de l’ouvrage beaucoup plus sensé d’Elaine Marks sur le même sujet, l’étude consacrée par Audet à Beauvoir et à la mort est fanatique dans ses efforts visant à présenter Beauvoir comme un être narcissique, égoïste et naïf : « Quelle naïveté ! quel narcissisme ! Et quelle manie de doter ses personnages de tous les avatars de sa propre évolution psychologique, sociologique et politique ! » (p 91).

A en croire Audet, Beauvoir ne serait pas seulement la Françoise de l’Invitée (p 49), mais aussi Régine, l’actrice névrosée de Tous les hommes sont mortels dont il écrit qu’elle est « un portrait éminemment fidèle de notre auteur » (p 102). En fait, elle est pour lui chacun des personnages qu’elle a jamais inventés, même ceux des romans qu’elle a écrits dans les années 60 : elle est la Monique de la Femme rompue, une ménagère qui n’a jamais eu de carrière personnelle et qui sombre dans la dépression quand son mari la quitte après vingt ans de mariage ; elle est la Murielle du Monologue, une femme qui pousse sa fille adolescente au suicide et qui arrive au seuil de la psychose en répandant avec complaisance un torrent d’imprécations et de dénonciations contre sa famille, ses anciens amis et ses ex-amants. Même Laurence, la directrice publicitaire anorexique des Belles Images est selon Audet un fidèle miroir de la personnalité de Beauvoir. Dans Tout compte fait, Beauvoir commente la façon dont beaucoup de ses lecteurs cherchent à tout prix à l’assimiler à ses personnages :

« Cependant beaucoup de lecteurs prétendent me retrouver dans tous les personnages féminins. La Laurence des Belles images, dégoûtée de la vie jusqu’à l’anorexie, ce serait moi. L’universitaire colérique de L’Age de la discrétion, ce serait moi. (…) La Femme rompue bien entendu ne pouvait être que moi. (…) Une correspondante m’a demandé s’il était vrai que, comme le prétendait la présente d’un club littéraire, Sartre eût rompu avec moi. Mon amie Stépha a fait remarquer à des interlocuteurs que je n’avais plus quarante ans, que je n’avais pas eu de filles, que ma vie ne ressemblait en rien à celle de Monique ; ils se sont laissés convaincre. « Mais, dit l’un d’eux avec humeur, pourquoi s’arrange-t-elle pour que tous ses romans aient l’air autobiographique ? – Elle essaie seulement qu’ils rendent un son vrai », leur a dit Stépha » (P 145-146).

Il est amusant de voir comment un critique de l’envergure d’Audet tente d’ignorer cette affirmation, sans parler des textes eux-mêmes. Après avoir cité le passage reproduit ici, il se contente de dire avec morgue : « Quelle naïve candeur ! » (p 122). En fait il déclare être entièrement d’accord avec « la présente d’un club littéraire », car selon lui seule une rupture avec Sartre peut expliquer le ton ordurier du Monologue. Avec les Belles images, il est encore plus inventif : « Nous n’entreprendrons pas cette fois-ci de démontrer que Laurence, c’est Simone de Beauvoir. Qui d’autre ? », s’écrit-il avec enthousiasme.

Une critique traditionnelle et romantique aurait peut-être essayé de faire passer la capacité apparemment infinie de Beauvoir à se projeter dans toutes sortes de personnages fictifs pour un sujet d’éloges ; elle l’aurait comparée à Shakespeare (« Beauvoir aux dix-mille âmes ! ») ou tout au moins à Walt Whitman (« Je suis large… Je contiens des multitudes »). Mais ce n’est jamais le cas avec les critiques de Beauvoir. Chaque fois que se présente le lieu commun de la projection de l’auteur dans ses personnages, c’est toujours pour souligner les limites regrettables de son talent.

Cet argument est notamment invoqué pour « prouver » que Beauvoir en tant que personne et en tant qu’écrivain est narcissique, égoïste et arrogante : elle ne s’intéresse qu’à elle. De telles affirmations tiennent non seulement pour acquis que Beauvoir parle en fait toujours d’elle-même mais aussi qu’elle reconnaît dans tous ses personnages la parfaite incarnation de ses propres vertus (est-il besoin d’ajouter que ces deux présupposés peuvent aisément être réfutés ?), et, enfin, ce qui est plus important, qu’il n’est pas de bon ton pour une femme de montrer le moindre signe de satisfaction.

Le fait même d’écrire une autobiographie en plusieurs volumes est par exemple présenté comme la preuve d’un narcissisme sans limites. Signalons à ce propos que les autobiographies masculines ne provoquent en général pas de telles réactions. C’est ainsi qu’un compte rendu du troisième volume de l’autobiographie d’Elias Canetti n’hésite pas à qualifier cet auteur d’égocentrique, « Canetti ne s’intéresse pas à ses semblables que pour les découvertes auxquelles ils peuvent le conduire , il n’y a guère que lui qui profite de la compassion contenue dans cet ouvrage (…) Ses descriptions d’autrui sont rarement adoucies par la générosité », mais finalement cet intérêt de Canetti pou lui-même est érigé en vertu.

« Canetti a beau être l’un des plus grands égoïstes de la littérature, ce serait s’aveugler sur son véritable dessein que de s’attarder sur sa vanité ; son propos est en effet d’exprimer la réalité de la vie intérieure sous tous ses aspects. Papillonnant entre plusieurs genres littéraires, il remodèle chacun d’eux à sa propre image ; il est perpétuellement surpris par sa perception et les traces sont celles d’un homme qui crée de nouvelles modalités de la connaissance de soi » (Campbell, p 926).

Recouvrant des genres très divers et combinant les récits de voyage avec l’autobiographie, l’œuvre de Beauvoir présente une certaine ressemblance avec celle de Canetti. Mais dans son cas, non seulement son goût pour le genre autobiographique est perçu comme un indice d’égocentrisme débilitant, mais ses développements sur des sujets traditionnellement « non personnel », par exemple la politique et la philosophie sont souvent disqualifiés comme de simples transpositions de son ego.

Une variation très prisée sur ce thème consiste à considérer les écrits de Beauvoir comme un simple effet de sa relation personnelle avec Sartre. Ses rapports affectifs avec lui expliquant ses textes, il n’est donc pas besoin de présumer qu’elle possède la moindre once de créativité ou de perspicacité. Lorsqu’en 1979, elle reçu un important prix littéraire autrichien, le Figaro magazine réagit en ces termes : « Une bourgeoise modèle : Simone de Beauvoir. Simone de Beauvoir, première femme à recevoir le Prix autrichien de littérature européenne, doit tout à un homme » (Cheverny, p 57). A sa mort, Le Monde publia un article intitulé « L’œuvre : une vulgarisation plutôt qu’une création ».


L’utilisation de l’intime pour discréditer le politique

Comme on peut s’y attendre, une femme qui affiche aussi haut et forts ses opinions politiques attire toute l’hostilité de ses détracteurs, qu’ils soient de gauche ou de droite. Mais paradoxalement, les critiques qui ont attaqué Beauvoir sur le terrain de la politique contiennent étrangement peu de discussion touchant à ce domaine mais s’attardent le plus souvent sur des discussions sans intérêt concernant sa personnalité et sa vie privée.

En fait, cette insistance sur sa personne est une utilisation politique du lieu commun sexiste de la personnalité. L’effet visé est de la dépolitiser en présentant ses choix politiques non pas comme le résultat d’une réflexion sur les sujets en jeu, mais comme les élans inexplicables d’une femme hyper-émotive voire même hystérique. Après avoir réduit leur adversaire au statut de névrosée, ces critiques n’ont plus besoin de montrer – et de défendre – leur propre politique, encore moins leurs propres problèmes personnelles.

La ligne de partage entre l’utilisation sexiste et d’autres usages politiques de cette stratégie rhétorique n’est jamais nette : dans bien des cas, les deux aspects se combinent – intentionnellement ou non – de façon ambiguë. A cet égard, il est un cliché patriarcal particulièrement efficace : celui de la « femme non féminine ». Beauvoir est régulièrement présentée comme un être froid, égoïste, égocentrique et non attentionné, et par dessus tout dénué de sentiment maternel.

« Elle est totalement dépourvue du triple instinct dont est dotée la femme ; (…) instinct maternel ; (…) instinct nourricier ; (…) instincts nidificateur », écrit une catholique (Levaux, p 494). Utilisé dans des contextes politiques, ce lieu commun permet de suggérer que le souci élémentaire qui pousse à vouloir le bien-être de l’espèce humaine est absent de son engagement politique. Cependant, plus Beauvoir insiste sur son opposition à l’exploitation, à l’oppression, et à la souffrance, plus elle est soupçonnée de ne pas « réellement » se soucier de chacune des victimes des conflits qui agitent le monde.

Très rarement employée contre des hommes politiques de sexe masculin, cette stratégie rhétorique spécifique est profondément malhonnête. Il y a en effet une tendance à penser que les hommes ne prennent les décisions politiques difficiles qu’à contre-cœur, accablé par le poids de leurs lourdes responsabilités. Churchill, Roosevelt, de Gaule n’ont pas été soupçonnés d’être inhumains chaque fois qu’ils ont imposé de dures sacrifices à leurs troupes. Sartre lui-même n’est que rarement attaqué pour son mangue d’humanité. Si Simone de Beauvoir est accusée par ses adversaires politiques d’être dénuée de sollicitude, cela semble avant tout dû au fait qu’elle refuse de rester confinée dans la sphère privée. Elle se retrouve donc en proie à une double contrainte classique : si elle parle de politique dans ses écrits, on la dit froide, insensible et dénuée de féminité tout en reprochant à ses idées politiques d’être de simples déplacements de ses propres problèmes affectifs. Si en revanche elle parle de ses émotions, elle est aussitôt accusée d’être égoïste et de manquer d’esprit artistique. Tout comme Virginia Woolf, Beauvoir paie cher de ne pas être la Fée du foyer, incarnation parfaite de la femme qui n’écrit pas.


Un exemple éloquent des efforts de la droite pour utiliser l’intime en vue de discréditer le politique nous est fourni par un ouvrage de Renée Winegarten intitulé on ne peut plus justement, Simone de Beauvoir : A critical view (1988). Imprégné de Reaganisme, l’essai de Winegarten démontre utilement que Beauvoir n’a rien perdu de sa capacité à menacer les bien-pensants de ce monde. Le premier souci de Winegarten est de présenter les positions politiques de Beauvoir comme irrationnelles, pour prouver à quel point cet écrivain est naïf, prompt à s’illusionner et dénué des qualités humaines ordinaires telles que la sollicitude ou la compassion pour autrui. Sa stratégie principale n’est pas de s’opposer ouvertement aux opinions de Beauvoir, de se mesurer à elle dans l’arène politique, mais de présenter ses décisions politiques comme le résultat d’une influence masculine et d’une profonde illusion, et en tous cas comme contraires à la logique, au seins commun et à ce qu’on appelle les « valeurs humaines ».

Dans le texte de Winegarten, le lieu commun de la femme hystérique, irrationnelle, hyperémotive est habilement combiné avec celui de la virago et de la mégère. Le socialisme de Beauvoir, par exemple, ne devient rien d’autre que le symptôme de conflits personnels :

« Si elle n’a jamais cessé de s’opposer à la bourgeoisie, écrit Winegarten, c’est sans aucun doute parce qu’elle y entendait résonner la voix de son père » (p 15).


Si ce n’est pas Sartre ou son père qui est responsable de son engagement politique, c’est un autre homme, en général un amant. Son refus de la politique américaine à l’époque du McCarthysme est imputé à l’influence de Nelson Algren, l’écrivain de Chicago :

« Il faisait partie de ces simplificateurs à outrance qui étaient convaincus que le capitalisme était en plein déclin et dont les sympathies allaient pour la cause de la révolution (…) Il s’attacha à lui montrer le côté le plus négatif et le plus sombre de la vie américaine, donnant ainsi une assise à ses préjugés et donnant de son pays l’image d’une nation d’exploiteurs et d’exploités, une image dont elle ne se détacha jamais et qui au contraire devait s’endurcir avec les années » (p 68-69).

Winegarten résume toute l’expérience de Beauvoir par l’image de « ses visites voyeuristes avec Algren dans les quartiers pauvres de Chicago » (p 69). Elle pense de toute évidence que seule une femme aveuglée par la passion amoureuse peut croire que la société américaine est faite d’exploiteurs et d’exploités.


Selon Winegarten, la position fortement anti-impérialiste de Beauvoir apparaît comme un phénomène totalement incompréhensible. Comment a-t-elle pu exulter en apprenant la défaite de sa patrie en Indochine et en Algérie ? Visiblement déconcertée par toute cette situation, cette critique tente de faire passer Beauvoir pour une hypocrite hyperémotive :

« Tout au long de son autobiographie, on voit se succéder des comptes rendus de ses réactions à des affaires politiques dans lesquelles d’autres étaient engagés activement : anxiété, indignation, colère, larmes, douleur, horreur à la vue des souffrances infligées aux victimes, satisfaction mitigée ou avouée à la nouvelle de la défaite de Dien Bien Phu qui mit un terme à la guerre d’Indochine. (…) Il est difficile de comprendre comment elle a pu haïr intellectuellement cette culture et cette civilisation, alors qu’au même moment elle lui apportait la contribution de ses travaux littéraires. Ce type d’aliénation a fini par devenir assez banal » (p 119-120).

Aux yeux de Winegarten, le simple fait de penser que la puissance coloniale française pouvait ne pas forcément représenter la « démocratie » pour la majorité de Vietnamiens ou d’Algériens est la preuve d’une soumission abjecte à un égoïsme irrationnel et vil. Cette critique a une faiblesse tout particulièrement pour le stéréotype de la femme froide, insensible et politisée. Que Beauvoir, dans Une mort très douce, souligne les implications sociales de la maladie à laquelle succombe sa mère, devient pour Winegarten un exemple effroyable de cette propension à sacrifier tout sentiment humain normal sur l’autel d’une socialisme aigri et mal compris.

Des lectures telles que celle de Winegarten ne doivent pas passer pour des exercices purement désintéressés. Elle insiste bien sur le fait qu’elle est là pour corriger les vues erronées de Beauvoir et « démystifier » les aberrations idéologiques de son sujet au nom de la vérité : « Cette étude constitue (…) une tentative visant à mettre en évidence les mystifications d’une forme de rationalisme moderne qui n’est pas que trop répandue et qui pousse ses adeptes à ne voir que ce qu’ils souhaitent voir, de telle sorte que le changement et la révolution restent des enjeux, aussi bien dans les relations personnelles que dans les relations sociales ».

Dans ce passage, la manœuvre rhétorique saute aux yeux : la périphrase encombrante : « une forme de rationalisme moderne qui n’est que trop répandue » est déployée pour cacher la vraie cible de Winegarten : toute forme de socialisme ou de marxisme. Aux conceptions corrompues des marxistes modernes elle oppose sa vision supérieure de la vraie nature des choses. Il va sans dire que si la vision de Winegarten est forcément impartiale, celle de Beauvoir est aveuglée par les œillères de l’idéologie….

Post-scriptum

Ce texte est publié avec l’autorisation de l’auteure et de la traductrice, Guillemette Belleteste.

Notes

[1] Toril Moi, Simone de Beauvoir. Conflits d’une intellectuelle. Paris, Diderot Editeur, 1995

Publicités

Marie Couillard

sur http://h2hobel.phl.univie.ac.at/~iaf/Labyrinth/CouillardM.html

Dans Le deuxième sexe, texte fondateur du féminisme moderne, s’il en est un, Simone de Beauvoir consacre environ trois pourcent de son ouvrage à la lesbienne. Un tel pourcentage ne saurait justifier à lui seul le texte qui suit. Toutefois, l’essai de de Beauvoir en renversant l’adéquation historique entre sexe et genre, introduit la nécessité de distinguer entre les données biologiques le sexe, et le genre produit social et culturel élaboré à partir de certaines données physiologiques, l’un le masculin, se posant comme terme de référence tandis que l’autre, le féminin se voit refoulé dans l’altérité. Ainsi la différence établie entre les genres apparaît-elle chez Simone de Beauvoir comme le produit d’un conditionnement à une vision patriarcale où le féminin est dévalorisé, censuré et nié.Or la prise de conscience d’un tel conditionnement confronte toute femme à une question fondamentale sur son orientation sexuelle en tenant compte que celle-ci loin de se limiter à l’attrait et au plan physique est aussi liée aux aspects sociaux, culturels, économiques et politiques de la société.

L’hétérosexualité serait-elle la seule forme naturelle (soit naturalisée par l’idéologie patriarcale) et supérieure de la sexualité humaine ou serait-elle plutôt une institution politique qui cautionne un ordre androcentrique où la construction sociale de la sexualité féminine serait intimement liée aux intérêts et aux besoins masculins?

Dans les quelques pages qu’elle consacre à la lesbienne dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir ne tranche pas la question.Son chapitre «La lesbienne» comme celui des «Mythes» est construit sur le mode binaire soit : un proposition A (nature faste/femme valorisée/lesbienne excusée, justifiée) et/ou une proposition B (nature néfaste/femme dévalorisée/lesbienne jugée, condamnée). Or, si l’analyse beauvoirienne des mythes illustre bien l’extrême polarisation de la représentation des femmes dans la pensée et l’imaginaire androcentrique, le chapitre sur la lesbienne, lui, met plutôt en évidence l’ambiguïté voire le malaise de S. de Beauvoir face à la question du choix de l’orientation sexuelle.

Bien qu’au départ, de Beauvoir balaie du revers de la main le discours du déséquilibre hormonal, du développement anatomique inachevé de la lesbienne tel qu’élaboré par le biologisme, il lui est cependant beaucoup plus difficile d’en faire autant avec les discours des maîtres et les discours doxiques courants, discours androcentriques s’il en est, lesquels, à partir d’un déterminisme interne psychique vise à consolider l’impératif hétérosexuel. À la remorque de ces discours, elle catégorise la lesbienne tantôt en «féminine», résultat d’une fixation infantile (une autre forme d’inachèvement) dénoncée comme régression, tantôt en «masculine» celle qui imite l’homme pour l’égaler et qui, de facto, devient une menace à enrayer par le ridicule ou le discrédit.Dans les deux cas la lesbienne se retrouve enfermée, par un processus d’attribution où sexe et genre sont souvent confondus[1], dans un stéréotype réducteur et marginalisant, celui de la femme-enfant ou celui de la virago.Or, qui dit marginal, dit exclus.

L’ambivalence de Simone de Beauvoir se manifeste dans son insistance à voir le lesbianisme (ou l’homosexualité féminine comme elle l’appelle) comme étant le résultat de l’absence ou de l’échec des relations hétérosexuelles ou encore de voir dans l’étreinte saphique, par un effet miroir, une contemplation, une récréation du même dans l’autre où chacune serait à la fois sujet et objet (de Beauvoir, 1949, 1:499).Or, on sait que le stage du miroir en est un éminemment narcissique et ne représente qu’une étape dans la constitution du sujet.Cette perception de la lesbienne explique, sans doute, la place qui lui est réservée dans l’organisation du livre.En effet, le chapitre «La lesbienne» est inclus dans la partie «Formation» plutôt que dans celle, plus appropriée à mon avis, intitulée «Situation», surtout lorsque de Beauvoir écrit en fin de chapitre : «En vérité l’homosexualité […] c’est une attitude choisie en situation […]»[2] (de Beauvoir, 1949, 1:570). De même, bien que de Beauvoir affirme que «l’homosexualité peut être pour la femme une manière de fuir sa condition ou une manière de l’assumer» (de Beauvoir, 1949, 1:484), elle réintègre la doxa androcentrique lorsqu’elle écrit qu’en tant que ««perversion érotique» l’homosexualité fait plutôt sourire; mais en tant qu’elle implique un mode de vie, elle suscite mépris ou scandale» (de Beauvoir, 1949, 1:507) tout en asservissant le sujet lesbien à son personnage stéréotypé (de Beauvoir, 1949, 1:509).

L’ambivalence de de Beauvoir se manifeste non seulement sur le plan de l’argumentation mais aussi sur celui de l’écriture tant au niveau de la construction de la phrase, de la grammaire que celui du champ lexical. Ainsi la phrase : «Comme toutes les conduites humaines, elle [l’homosexualité] entraînera comédies, déséquilibres, échec ou mensonge ou au contraire, elle sera source d’expériences fécondes, selon qu’elle sera vécue dans la mauvaise foi, la paresse et l’inauthenticité» (de Beauvoir, 1949, 1:500). Cette phrase qui clôt le chapitre ne peut que laisser la lectrice, ou le lecteur perplexe.De même, l’emploi fréquent du pronom «on» renvoyant à des antécédents variables prête aussi à confusion. Dans la toute première phrase du chapitre «On se représente volontiers la lesbienne …» (de Beauvoir, 1949, 1:481) le pronom est un «on» doxique incluant l’auteure et la lectrice, alors qu’un peu plus loin dans la phrase «on a vu que chez toutes l’érotisme infantile est clitoridien» (de Beauvoir, 1949, 1:483) le pronom «on» en est un de complicité entre l’auteure et sa lectrice. Il résulte de la démonstration que de Beauvoir a faite antérieurement. Par ailleurs, dans la phrase «chaque fois qu’elle [la femme] se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle» (de Beauvoir, 1949, 1:487) il s’agit d’un «on» doxique dont elle s’exclurait. Enfin elle utilise systématiquement le terme «homosexualité féminine» plutôt que «lesbianisme» déjà en usage dans la langue. Le premier ramène la lesbienne dans la classe générique homo/homme et a pour effet de souligner sa divergence et son exclusion; le second, qui en 1949 n’est pas encore politisé, n’en désigne pas moins une orientation sexuelle spécifiquement au féminin. Ainsi l’orientation lesbienne sauf dans des cas limites est-elle ambiguë chez Simone de Beauvoir, ambiguïté qu’elle reprend à son compte dans l’affirmation : «En vérité, aucun facteur n’est jamais déterminant, il s’agit toujours d’un choix exercé au coeur d’un ensemble complexe et reposant sur une libre décision; aucun destin sexuel ne gouverne la vie de l’individu : son érotisme traduit au contraire son attitude globale à l’égard de l’existence» (de Beauvoir, 1949, 1:501).

La lesbienne émerge donc chez de Beauvoir comme une figure ex-centrique doublement marginalisée, tout d’abord de par son être femme, sa différence biologique et surtout physiologique légitimant son oppression, sa condition dirait-elle, par le biais d’un discours «naturalisé» et ensuite de par son choix d’orientation sexuelle qui perturbe les codes sociaux en l’excluant de l’ordre androcentrique. Une telle perception relève d’une attitude qui fait que tout en dénonçant la condition des femmes comme le fruit d’une construction idéologique, de Beauvoir ne remet celle-ci en cause que jusqu’à un certain point qui ne rejoint pas la question, fondamentale pourtant, du choix de l’orientation sexuelle, par crainte et répugnance à l’idée «d’enfermer la femme dans un ghetto féminin» (de Beauvoir, 1972, 1:509) comme elle l’affirmera dans Tout compte fait. Bien que quelque peu décevante, la figure de la lesbienne, proposée par Simone de Beauvoir a tout de même le grand mérite d’avoir ouvert la voie aux réflexions et aux débats qui ont cours dans les milieux féministes, surtout américains, depuis les années ‘70. À partir des analyses beauvoiriennes, tout un mouvement s’est dessiné forçant chacune et chacun à repenser la sexualité et surtout ses liens avec la famille, l’état et le système économique en termes de subjectivité et multiplicité de perspectives.Nicole Brossard la poète féministe québécoise s’insère dans ce mouvement.

À prime abord, Nicole Brossard inscrite dans l’optique beauvoirienne affirme que le corps a «le genre de son cerveau» (Brossard, 1988 : 24).Toutefois, à la différence de de Beauvoir qui adhère à la perception «traditionnelle» du caractère handicapant du corps féminin, Brossard refuse le handicap attribué par une vision androcentrique pour conquérir la différence (Brossard, 1988 : 48) et la valoriser tout en dénonçant son occultation et son travestissement. En ce qui touche Brossard la conquête de la différence passe par l’écriture, une écriture qui vise à déranger l’ordre social établi. Il s’agit, écrit Brossard, «d’un écriture de dérive de la symbolique patriarcale à la limite du réel et du fictif, entre ce qui paraît possible à dire, à écrire, mais qui s’avère souvent au moment de l’écrire, impensable… inavouable» (Brossard, 1985 : 53). Une écriture lesbienne où le «je» écrivant parle le désir des femmes plutôt que son désir (Brossard, 1985 : 45) et qui se situant hors des institutions androcentriques ne compose pas avec elles, ne revendique pas le pouvoir et qui, surtout, ne vise pas à reproduire ce qu’elle tente de renverser (Dupré, 1988 : 14).

«C’est le combat. Le livre» (Brossard, 1988 : 14) l’exergue de L’amèr contient déjà en 1977, toute la démarche féministe et scripturaire de Nicole Brossard. La phrase liminaire du même ouvrage «J’ai tué le ventre», reprise, élargie et soulignée dans le texte, quelques pages plus loin «J’ai tué le ventre et je l’écris»[3] (Brossard, 1988 : 27) annonce son projet. Brossard refuse un corps féminin fragmenté, occulté, avili par la tradition judéo-chrétienne et réduit à sa fonction patriarcale de reproduction. À sa place, elle présente une nouvelle femme «civilisée» (Brossard, 1988 : 90) grâce à son corps, ses sens et libérée de sa fonction biologique.«On a l’imagination de son siècle, de sa culture, de sa génération, d’une classe sociale, d’une décade, de ses lectures mais on a surtout l’imagination de son corps et de son sexe qui l’habite» (Brossard, 1985 : 60).Aussi dans ce premier texte ouvertement féministe et lesbien, la narratrice nous parle-t-elle de ses seins (Brossard, 1988 : 64) de sa cyprine, (Brossard, 1988 : 19), de ses poils, de ses menstruations, dans une véritable mise en avant du corps féminin qui entraîne la levée des tabous entourant le corps de la femme (Dorez, 1988 : 150). Cette femme qui traverse ainsi l’histoire comme sujet, sans relever sa jupe (Brossard, 1976 : 74) se cristallise dans la figure radicale de l’Amazone, figure mythique en marge de l’ordre androcentrique et qui, avec celle de la sorcière, sont les seules, selon Brossard, à ne pas avoir été inventées par l’homme (Brossard, 1985 : 134).

Dans L’amèr, cette femme nouvelle effectue son entrée à partir d’une théorie/fiction qui reconceptualise la maternité en remplaçant le corps unique de la «fille patriarcale» par le corps multiple de la «fille-mère lesbienne» (Brossard, 1988 : 44). Donnée fondamentale de la théorie brossardienne, la famille féminine se pose en contrepartie à la famille archétypale chrétienne, Marie la vierge-mère, Joseph le conjoint émasculé et le fils qui provient de, tout en étant à la fois le père-Dieu. Cette famille autre où le «je» énonciateur devient diffus pour coïncider avec l’autre femme (Dupré, 1988 : 8) où le singulier appelle le pluriel, où le privé de la condition des mères devient politique reprend et actualise la célèbre formule «Je me révolte donc nous sommes» qui devient sous sa plume «Je parle au je pour assurer la permanence du nous (Brossard, 1985 : 97). S’effectue ainsi une véritable traversée du miroir androcentrique, lequel dans l’optique beauvoirienne stoppait et figeait la lesbienne dans une «séduction statique» du même. Chez Brossard, la traversée du miroir permet de rejoindre l’autre femme et de coïncider avec elle. «Je suis, sortant par mon ouverture, de l’autre côté […] Je ne me mire pas dans une autre femme; je traverse une autre dimension» (Brossard, 1985 : 40). Elle permet la mise en place de la figure de la lesbienne, «l’essentielle», qui se situe au coeur de la pensée brossardienne, figure qu’elle ne cessera d’élaborer et de moduler.

La figure lesbienne chez Nicole Brossard s’élabore essentiellement entre 1977 et 1985 dans son tryptique lesbien L’amèr ou le chapitre effrité (1977), Amantes (1980), Le sens apparent (1980) et le recueil La lettre aérienne (1985). L’amèr en donne l’importante configuration initiale en remplaçant le discours phallocentrique sur la mère par l’affirmation d’un je-femme sujet hors de l’ordre androcentrique et par son mouvement vers un je-pluriel féminin. Amantes se tourne vers l’analogie entre aimer et écrire à la recherche d’une équation différentielle entre textualité et érotisme.Le sens apparent, pour sa part, reprend la célébration du désir lesbien comme moyen de déplacer le discours des maîtres tout en réaffirmant les radicales urbaines de l’écriture, la conscience féministe, le travail de la mémoire et la modernité textuelle (Parker, 44). La lettre aérienne, pour sa part, réunit plusieurs des textes théoriques féministes brossardiens entre 1975 et 1985 tendus «vers l’écriture et le langage» (Brossard, 1985 : 9). Dans le cadre de ce texte, mon propos se limite à L’amèr et à La lettre aérienne.

À prime abord, il importe de souligner que la figure lesbienne chez Brossard est une figure d’écriture complexe, polyvalente et polysémique (Dupré, 1988 : 11). Figure politique elle s’inscrit au coeur du projet féministe brossardien, celui de redonner à la femme l’émotion et le désir vers l’autre que lui a dérobés l’idéologie patriarcale et le phallocentrisme. Dans ce sens, la figure lesbienne rejoint celle de l’Amazone, la militante, celle qui résiste au patriarcat et ce faisant se coupe de celui-ci pour prendre une dimension allégorique et devenir une figure déréalisée, point de départ d’un imaginaire au féminin. «S’il n’était lesbien ce texte n’aurait point de sens. Tout à la fois matrice, matière et production […]. Il constitue le seul relais plausible pour me sortir du ventre de ma mère patriarcale» (Brossard, 1988 : 22).

À titre d’initiatrice et d’incitatrice la figure lesbienne permet l’évacuation, par les mots, d’une réalité, celle de l’oeil, de l’écriture androcentrique qui réduit la réalité des femmes à une fiction, un fait divers telles la maternité, la prostitution, la violence subie (Brossard 1985 : 53) qui réduit aussi le corps écrivant au neutre-masculin (Brossard, 1985 : 51). Elle se présente, pour reprendre l’expression de Louise Dupré, comme «l’abstraction d’un corps figuré en dehors de tout réalisme» (Dupré, 1988 : 11), un corps de femme en mouvement, un corps de femme désexualisé au sens androcentrique du terme mais fortement érotisé, soit chargé de désirs et de jouissance au sens féminin du terme. Corps inavouable, et corps irreprésentable puisqu’inscrit plutôt que représenté mais qui, dans son rapprochement à d’autres corps de femmes traverse «les dimensions inédites qui le rendent à sa réalité» (Brossard, 1985 : 96). «L’origine n’est pas la mère mais le sens que je donne aux mots et à l’origine je suis une femme» (Brossard, 1985 : 97).

Une telle traversée permet d’accéder, par la géométrie de la spirale, à des espaces inédits, favorisant de nouvelles perceptions (Dupré, 1988 : 11), «une nouvelle configuration propre à infléchir le sens commun» et à mettre en place les jalons d’un territoire imaginaire qui préfigurerait une culture au féminin, une culture positive, motivante et excitante, où «exciter» est pris au sens de mettre en mouvement (Brossard, 1985 : 96).

La figure lesbienne nous renvoie donc à une question de sens, sens considéré comme «direction vers», trajectoire à suivre mais aussi sens considéré comme signification, puisque dans la pensée brossardienne, le mot «lesbienne» prend un relief qu’il n’a jamais eu dans la langue courante, circulant comme il le fait entre le signifiant et le signifié entre le référentiel, le désir, la pensée et l’écriture (Parker, 1998 : 50). Aussi la figure lesbienne imprime-t-elle au langage une autre dimension : «la logique binaire androcentrique est délaissée au profit d’une logique tridimensionnelle» (Dupré, 1988 : 11) rassemblant la partie et le tout, le fragment et la totalité, ce qui se résume chez Brossard dans la forme holographique qu’adoptera son oeuvre. Avec la figure lesbienne, l’écriture brossardienne se transforme en exploration autour de certains concepts tels réalité, fiction, différence, mère, etc., exploration qui vise à faire renaître des mots une énergie nouvelle, une énergie qui crée une brèche dans la symbolique patriarcale afin de réduire «l’écart entre la fiction et la théorie pour gruger le champ idéologique» (Brossard, 1988 : 103). Ainsi, comme l’a souligné Alice Parker, dans l’oeuvre brossardienne, le mot «lesbienne» ne renvoie pas à qui est Nicole Brossard la poète féministe ou encore où elle se situe, mais il traduit plutôt une qualité d’émotion et de désir des femmes et entre celles-ci définie en termes de différence par rapport à une norme prescriptive qui réglemente nos relations sociales (Parker,1998 : 3) ou encore comme le dit Brossard, la figure lesbienne renvoie à une posture qui permet de faire sens collectivement (Brossard, 1985 : 98).

Il existe donc un écart considérable entre la lesbienne selon de Beauvoir et la figure lesbienne selon Brossard.Simone de Beauvoir a été la première à s’inscrire en faux contre le point de vue biologique et à soutenir que le genre est un produit de processus sociaux et culturels. Pourtant elle dénonçait le conditionnement des femmes par l’institution patriarcale. Il n’en demeure pas moins que piégée par l’universalisme, à savoir que l’essence de la féminité est implicitement constituée par rapport à un modèle masculin considéré comme neutre, l’universel puisqu’il possède le pouvoir de la parole, de Beauvoir se place dans l’incapacité de concevoir la notion de différence comme une forme humaine dynamique. Aussi dans sa perspective, la lesbienne demeure-t-elle doublement marginalisée, à la fois comme femme[4] et comme femme déviante par rapport à un ordre qu’elle ne saurait remettre en question.Pourtant une phrase comme «son érotisme [de l’individu] traduit […] son attitude globale à l’égard de son existence» qui vient s’ajouter à cette autre. «L’homosexualité […] c’est une attitude choisie en situation» suggère bien une sympathie implicite chez de Beauvoir envers le choix d’une telle attitude, choix qu’en bout de ligne elle choisit de ne pas approfondir.

Trente ans plus tard des féministes, dont Nicole Brossard, reprennent et développent la question de l’orientation sexuelle, cette fois-ci non seulement en termes d’attirance mais par rapport à l’idéologie en place. Poète avant tout, Brossard met en oeuvre, sur le plan de l’écriture, une femme déjà impensable, inavouable, une figure lesbienne polyvalente et polysémique sujette à une lecture multiple, d’où sa complexité. D’une part, la lesbienne de Brossard se réclame d’un féminisme gynocentrique à partir d’un corps spécifiquement féminin revalorisé dans sa différence ce qui, selon les critiques de Brossard, la ferait basculer dans une vision différentialiste voire essentialiste. Or le corps/écrivant lesbien de Brossard se pose comme lieu autre de connaissance et partant, échappe au biologisme et au sociologisme sur lesquels repose l’essentialisme. Par ailleurs, la figure lesbienne de Brossard peut aussi être lue comme une figure utopique, laquelle à l’heure d’un pragmatisme englobant et du discours unique se voit discréditée et refoulée dans le domaine de l’illusion et de l’irréalisable. Or, est-il besoin de le rappeler, l’utopie est à la fois la construction d’une société idéale et la critique d’un présent aliénant et insoutenable. L’utopie lesbienne de Brossard, mirage ou non, a le grand mérite de nous extirper d’une mémoire gynécologique douloureuse. Elle nous propose, en contrepartie, une figure de femme positive, envoûtante et valorisante. Cependant, dans une lecture comme dans l’autre, la lesbienne de Brossard se pose comme figure rassembleuse. Elle nous donne, nous les femmes, une prise sur la symbolique patriarcale véhiculée par la communication et la connaissance, là où se situe notre domination première. Aussi explique-t-elle et justifie-t-elle tout à la fois, la célèbre signature : «Écrire je suis une femme est plein de conséquences» (Brossard, 1988 : 53).

REFERENCES

de Beauvoir, Simone, (1949), Le deuxième sexe, t.1, Paris, Gallimard, coll. Idées/Gallimard.

de Beauvoir, Simone, (1972), Tout compte fait, Paris, Gallimard.

Brossard, Nicole, (1988), L’amèr ou le chapitre effrité, Montréal, L’Hexagone, coll. Typo.

Brossard, Nicole, (1985), La lettre aérienne, Montréal, Remue-Ménage.

Brossard, Nicole, (1976), «L’écrivain» dans L. Guilbault et alii, La nef des sorcières, Montréal, Quinze.

Dorez, Aurelia, (1988), «Nicole Brossard : Trajectoire», mémoire de maîtrise, Département de Lettres Modernes, Université d’Artois, 193p.

Dupré, Louise, (1988), «Du propre au figuré», préface à Nicole Brossard, L’amèr ou le chapitre effrité, Montréal, L’Hexagone, coll. Typo.

Parker, Alice A., (1998) Liminal Visions of Nicole Brossard, Peter Lang, coll. Francophone Cultures and Literature.

NOTES

[1]À ce sujet lire l’excellent texte de Tania Navarro Svain «Le lesbianisme serait-il une identité?».
[2]Souligné dans le texte.
[3]Phrase isolée et soulignée dans le texte.
[4] Ce que de Beauvoir affirme et souligne de plusieurs façons en particulier en reprenant cette citation de Julien Benda «L’homme se pense sans la femme.Elle ne se pense pas sans l’homme». Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, I, 16, 1949.