Retour sur quelques « révélations » historiques

Par Sylvie Tissot, 29 mai

Sur http://lmsi.net/spip.php?article910

Introduction

Une nation « femelle », des femmes plongées dans l’adultère, des Français humiliés par la superbe des soldats allemands, un gouvernement impuissant à mettre en œuvre une restauration morale quotidiennement démentie par le déchaînement des sexualités : tel est le tableau des années Vichy que brosse Patrick Buisson dans son livre 1940-1945. Années érotiques, [1] dont le second tome vient de paraître . Membre de groupuscules d’extrême droite dans sa jeunesse et journaliste à Minute dans les années 1980, M. Buisson est un proche conseiller de M. Nicolas Sarkozy, dont il a inspiré la stratégie de récupération de l’électorat Front national. Il est également, depuis 2007, le directeur général de la chaîne Histoire. Son livre apporte peu de connaissances sérieuses sur la période dont il traite, mais il offre en revanche un point de vue saisissant sur la France de M. Sarkozy, sa curieuse vision de l’histoire et surtout la manière dont le virilisme s’y trouve érigé à la fois en grille de lecture du monde et en mode de gouvernement.

Article

C’est sans doute le propre des révolutions conservatrices que d’avancer sous le masque de la subversion et de la provocation. Le livre de Patrick Buisson prétend ainsi apporter un éclairage inédit sur la période de Vichy : le gouvernement de l’ordre moral, familialiste et nationaliste, serait en fait traversé par des « contradictions », et notamment par un décalage entre les principes affirmés et le « développement d’une sexualité de guerre marquée par des débordements en tout genre et le goût pour la fête ».


Le propos de l’auteur, loin d’une réhabilitation ouverte, prend des chemins détournés pour minimiser la portée répressive de la politique de Vichy. Certes, écrit l’auteur, il y a bien tentative de restauration d’un ordre patriarcal passant par une surveillance étroite des femmes, mais… à l’initiative des femmes elles-mêmes ! Ce sont en effet la « belle-mère » acariâtre, la « rombière », ou encore ces « femmes d’âge mûr vivant difficilement le crépuscule de leurs charmes » qui jouent les « premiers rôles » dans cette histoire ; bref, ce que l’auteur appelle un « personnage familier », mais qui nous rappelle plutôt un personnage familier de la pensée misogyne : la « femme frustrée ».


L’avorteuse, sous les traits de Marie-Louise Giraud, guillotinée en 1943, femme vénale, vicieuse et vendue aux Allemands, constitue une autre figure repoussoir du livre. Ce portrait, l’explication de l’explosion du nombre d’avortements par le « désordre sexuel et [le] dérèglement des mœurs » (p. 362), mais aussi la description de Vichy par l’auteur, catholique traditionaliste, comme « nécropole des fœtus »… tout cela n’est pas sans rappeler certains ressorts de la prose anti-avortement. Les liaisons des épouses de prisonniers avec les Allemands et le recours à la dénonciation pour se débarrasser de maris gênants sont décrits comme un phénomène « répandu ». Ils apparaissent finalement, dans le chapitre intitulé « Le bal des cocus », résumer l’attitude des femmes sous Vichy.


On l’aura compris, le décalage le plus fort qui se dégage du livre est celui qui sépare les femmes engagées dans la « collaboration horizontale » et les hommes : bien plus inoffensifs que l’on ne croit pour ce qui est des dirigeants et, pour la masse des Français, blessés dans leur virilité mais (voir le tome 2) bientôt vengés.

S’il fallait à ce propos conseiller un chapitre de ces (trop) longs livres, on recommanderait celui que l’auteur consacre à Pétain dans le premier tome. Le chef de l’Etat français, celui qui a fait entrer le pays dans la collaboration avec les Allemands, qui a organisé la déportation des juifs, est présenté ici comme un libertin bonhomme, un coureur de jupons infatigable, bien éloigné du moralisme de Vichy. On en veut pour preuve le fait que, loin de sa femme « revêche » (encore une !) car précocement vieillie, Pétain aurait « encore sacrifié aux plaisirs de la chair en 1942, soit à l’âge de 86 ans », et, ajoute l’auteur avec une pointe d’admiration à peine voilée, en compagnie d’« une jeune fille qui se serait déclarée vivement satisfaite de cette “ nuit d’amour ” en compagnie du grand homme » (p. 120).

Ce portrait ahurissant vient nourrir la thèse du livre, déroulée, nous l’avons vu, sur la base de présupposés violemment misogynes : Vichy est un régime qui, loin de l’idéologie d’extrême droite, n’est jamais vraiment parvenu à restaurer l’ordre moral.

Les travaux ne manquent pas, cependant, sur la régression inédite des droits des femmes durant cette période. Vichy et l’éternel féminin, le livre de Francine Muel-Dreyfus [2], par exemple, n’est pas seulement utile pour rappeler les faits historiques. Il s’impose aussi comme un modèle d’analyse qui fait ressortir, en contraste, les présupposés idéologiques du livre de Buisson. L’historienne explique en effet que les multiples ralliements à Vichy ne sont pas la simple conséquence du traumatisme de la défaite ; les effets de celle-ci doivent plutôt s’analyser dans la continuité de forces actives (dans l’Eglise ou encore dans les milieux intellectuels) qui n’ont cessé de légitimer, depuis des décennies, la position subordonnée de la femme, au nom d’une nature supposée différente.

A l’inverse, le livre de Buisson fait de la défaite de 1940 l’origine d’une désorganisation qui opère en premier lieu au niveau physiologique et plus précisément sexuel, celui-ci devenant le facteur explicatif de la désorganisation sociale. Plutôt que d’analyser comment le pouvoir se construit à partir des questions sexuelles, Buisson rabat le politique sur des pulsions naturelles. La construction sociale du biologisme politique disparaît au profit d’une réduction biologiste du monde social, contre laquelle, rappelons-le, les disciplines sociologiques et historiques se sont constituées depuis plus d’un siècle : le directeur de la chaîne Histoire l’ignore sans doute.

La « nature et ses lois » (p. 209) renvoient, comme il se doit, à une vision essentialiste des deux sexes : aux femmes, ces êtres faibles qui, au fond, aiment les hommes les vrais, les brutes et les vainqueurs, s’opposent des hommes avant tout définis par leur virilité, qu’elle soit pleinement satisfaite, ou frustrée en période de crise. Cette vision du social ne cesse de se dire à travers un vocabulaire organiciste : les faits sociaux s’expliquent par le « trop plein, [le] flux séminal » (p. 34), ou encore le « prurit de jeunes mâles à la sève bouillonnante » (p. 108). La société apparaît comme un corps, fonctionnant sur la base de pulsions naturelles : la faiblesse féminine mais surtout la virilité, confondue avec la force belliqueuse et la figure du chef, dans une rhétorique typique de l’extrême droite.

Cette vision du monde, loin d’être cantonnée à un mauvais essai, est malheureusement au fondement de la radicalisation de la droite à laquelle on assiste ces dernières années. Le parcours politique de Patrick Buisson, de Le Pen à l’Elysée, et le révisionnisme « soft » de ses ouvrages sont symptomatiques. Tout aussi inquiétant, on voit aujourd’hui plébiscités par les médias des livres qui expriment d’une manière radicale la collusion entre une certaine vision des rapports de sexe et une conception de la nation : l’affirmation de la virilité et la bonne régulation sociale y sont tout à la fois valorisées et confondues.

Le regard mi-choqué, mi-fasciné de Buisson sur les débordements sexuels et les exploits masculins fait écho au conservatisme sexiste qui s’exprime, chez le président de la République divorcé, sur un mode plus égrillard que prude, machiste plutôt que moralisateur – on se souvient des confidences présidentielles à propos de sa relation surmédiatisée avec Carla Bruni, rapportées l’an dernier par le Canard Enchaîné : « Les Français vont devoir s’y habituer : il y a à l’Elysée un homme qui en a, et qui s’en sert. » Surtout, la mise en place d’un ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, idée que l’on attribue à Patrick Buisson, renvoie à une vision organiciste de la nation : la nation, comme un corps, doit voir ses pulsions bien régulées, mais aussi se défendre contre tout corps étranger.


Comme l’expliquait Francine Muel-Dreyfus à propos de Vichy, « c’est sur ce terrain “apolitique” de la construction de la féminité [que] toutes les revanches s’expriment ». Les revanches menées pendant la Révolution nationale visaient la réhabilitation de Dreyfus, l’« envahissement » de la médecine par les « métèques », ou encore les lois sociales de 1936. N’y a-t-il pas des revanches similaires qui, en ce moment, sont menées par la droite ? Et la figure de l’homme viril, incarnation d’une nation fière d’elle-même et aveugle à toute forme de domination, n’y joue-t-elle pas un rôle central ?

Post-scriptum

Cet article a été publié initialement dans le numéro de mai 2009 du Monde Diplomatique.

Notes

[1] Patrick Buisson. 1940-1945 : Années érotiques. Vichy ou les infortunes de la vertu, Paris, Albin Michel, 2008. Tome 2 : De la Grande Prostituée à la revanche des mâles, Paris, Albin Michel, 2009

[2] Vichy et l’éternetl féminin , Paris, Seuil, 1996

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A propos de l’article de Libération, « L’avenir de DSK suspendu à un jupon »

Par Sylvie Tissot

24 octobre

sur http://lmsi.net/spip.php?article813

Introduction


C’est bien connu, en France, les femmes portent des jupons. C’est joli et léger, et c’est bien plus pratique. Ca s’enlève ou plutôt ça se soulève en un clin d’oeil, celui par exemple de l’homme qui passe par là, et qui, parce qu’on est au pays des libertins et du libertinage, aime bien, quelle que soit sa position hiérarchique par rapport à l’objet de son désir (et le désir éventuel de l’objet de son désir), l’exprimer justement, son désir. Et qu’on y réponde. En forçant un peu les choses si besoin est.

Article

Ce discours enchanté sur la France, où – encore une « exception française » !- les inégalités hommes/femmes n’existent pas (sauf, on nous le répète assez, chez les arabes et les jeunes de banlieues), on l’entend à chaque fois qu’une affaire d’abus de pouvoir masculin arrive à traverser la censure des médias. C’était le cas il y a plusieurs années quand une étudiante en thèse avait tenté (en vain) de porter plainte contre son directeur de thèse pour harcèlement sexuel. Que n’a-t-on pas entendu (déjà dans Libération) sur la judiciarisation des relations sociales, la police des mœurs, l’américanisation de la société, et autres épouvantails, qui ont efficacement fait oublier les corvées sexuelles auxquelles sont régulièrement soumises certaines étudiantes ou employées dans le monde du travail.

Et bien, ça n’a pas manqué pour la récente affaire impliquant Dominique Strauss-Kahn, galant homme et homme à femmes, séducteur invétéré, coureur… de jupons justement !, égaré au pays des corsets et du politiquement correct. Il aurait – récompense pour services rendus ? manière de réduire au silence une éventuelle insoumission ? – fait verser par son institution des émoluments généreux à sa maîtresse.

On se souvient qu’avant sa nomination au FMI, des réactions indignées avaient accueilli le seul article, paru sur le site Rue89, qui avait osé évoquer les formes de drague très insistantes dont le membre du parti socialiste était coutumier.

La presse et la classe politique font bloc, comme un seul homme si on peut dire, autour de DSK : même minimisation des faits (une affaire de « jupons », franchement…), même opposition entre la France de la liberté sexuelle et l’Amérique puritaine, et mêmes contre-feux : l’article de Libération (centré autour de la question de savoir, on croit rêver, si la carrière de DSK est mise en péril par cette affaire !) se termine en évoquant les critiques suscitées au sein du FMI par l’enquête menée contre le Français.

Une « chasse à l’homme » contre DSK !

« Des arrière-cuisines du FMI [qui] ne sont pas reluisantes », conclut la journaliste. Tandis qu’on fait remarquer, à grand renfort d’anti-américanisme et clins d’oeil entendus, que notre Asterix DSK, « sur la sellette », n’a quand même pas de compte à rendre aux électeurs américains ! Depuis quelques jours, enfin, c’est le grand classique de la « campagne de déstabilisation » [1], et sous la plume de Daniel Schneidermann, qui parle de « chasse à l’homme », Dominique Strauss-Kahn est définitivement devenu une victime.

La question des inégalités hommes/femmes et des innombrables manières dont elle se traduit (y compris dans la sphère privée) est, en France, encore très largement niée. Arrêter de tout sociologiser : c’est l’AMOUUUR, on vous dit !!! Quand elle n’est pas brutalement niée, elle est, c’est un autre classique, reléguée au second rang des préoccupations. Les esprits supposément contestataires ne sont d’ailleurs pas en reste, et pas forcément moins franchouillards en la matière. On entend déjà certains estimer peu opportun de s’intéresser à des « frasques sexuelles » alors qu’il y a bien mieux à faire à dénoncer le ralliement aux dogmes néo-libéraux ou encore les positions sionistes de Dominique Strauss-Kahn.

Et bien non. Il faut revendiquer le droit de s’intéresser aux « frasques sexuelles ». Non pas pour plonger dans le détail des ébats de Dominique Strauss-Kahn (perspective pas vraiment excitante, il faut bien l’avouer), mais pour que les nôtres soient, dans un pays qu’on voudrait moins aveugle à la réalité du sexisme, enfin joyeuses, intenses, multiples et… égalitaires !