La prostitution : violence sociale et historique contre les femmes

tania navarro swain

Traduction :
Marie-France Dépêche

sur  http://vsites.unb.br…

Résumé

La prostitution est présentée par l´histoire comme un fait présent dans l´organisation sociale depuis les temps les plus reculés. Le discours social, sous ces différents aspects, reprend cette idée et justifie la prostitution en évacuant la violence constitutive qui la crée. Ainsi transformée en profession, la prostitution répresente-t-elle, en fait, la légalisation de la violence de l´appropriation matérielle et symbolique du corps des femmes.

La prostitution, c´est-à-dire la vente des corps, forcée ou non, est sans doute la plus grande violence qui puisse être commise contre les femmes. Cette violence est rendue d´autant plus poignante qu´elle est totalement banalisée. Mais il y a plus : la professionnalisation de la prostitution, qui compte des adeptes même chez les féministes, définit l´appropriation et la « mercantilisation » totale des femmes,  comme un travail qui serait tout aussi statutaire et digne que n´importe quel autre.

La simple classification de « travail » promeut l´achat des femmes – momentanée ou permanente, comme dans le cas des rapts de petites filles, violentées et prostituées – au niveau de marché, sa justification monétaire, d´insertion des mécanismes de production et de reproduction du social. En effet, la prostitution est bien un agencement social où la classe des hommes, si bien définie par Christine Delphy (1998), s´approprie et utilise la classe des femmes.[1]

Les mécanismes d´intelligibilité sociale incorporent la prostitution, dans l´imaginaire et les représentations sociales, comme étant un état de plaisir, à l´image de la littérature, par exemple, parmi les discours sociaux. De nombreux romans de Jorge Amado, par exemple, présentent la prostitution comme un locus d´échanges amoureux, de repos et de plaisir. C´est ainsi que ne se pose même pas la question de savoir : à la disposition de qui sont mises ces femmes, toutes ouïes et corps complaisants, aux éternels sourires plaqués sur le visage, caricatures de rencontres heureuses ?

Il est totalement compréhensible pour une prostituée d´aspirer à la dignité du travail, surtout quand il n´existe aucune condition matérielle qui permette une transition ou l´abandon d´une telle activité. Finalement, qui ne recherche pas respect et considération sociale ? Toutefois, même si la législation confère un statut travailleuse à la prostituée, le langage populaire, lui, montre bien sa place sur l´échelle sociale : l´insulte « fils de pute » n´est-elle pas l´une des plus graves ?

Plusieurs assertions tentent de justifier la violence qui transforme des personnes en orifices, comme par exemple : « la prostitution est la plus vieille profession au monde ». Cette phrase qui a été proférée et répétée à l´envi, a créé ses propres sens sur le vide de son énonciation. Mais en fait en Histoire, rien n´a « toujours existé depuis toujours », à moins que ce ne soit une histoire positiviste, se développant à partir de prémisses essentialistes et datées, pour qui la présence de prostituées dans le social est « naturel ». La recherche historique montre, au contraire, que la prostitution est une création du social, en des moments et époques spécifiques[2]; cette dénomination recouvre, y compris dans le discours historique, la présence dans le social de femmes qui se distinguent de la norme représentationnelle attachée aux femmes, comme les femmes célibataires ou les femmes qui vivent librement leur sexualité.

Cette proposition – la profession la plus vieille du monde – crée et reproduit l´idée de l´existence inexorable de la prostitution, liée à la propre existence des femmes, comme s´il s´agissait d´un destin biologique. Le sens commun maintient dans cette assertion la notion d´essence maléfique et vicieuse des femmes, qui se concrétise à travers les temps dans la figure de la prostituée, côté sombre et négatif d´une représentation construite de la femme-mère, dans l´historicité discursive occidentale. D´un autre côté, on voit se matérialiser et se généraliser l´idée de la condition inférieure des femmes au long de l´Histoire, dépossédées de leurs corps et de leur condition de sujet, tant dans le social que dans le politique.

Une fois délimitée par la notion d´essence et de permanence, la prostitution perd de son historicité et la variation sémantique même du mot disparaît sous des généralisations pour le moins indéfendables. Un exemple parmi d´autres : la « prostitution sacrée » dans l´antiquité des peuples orientaux est une interprétation anachronique, puisqu´elle incorpore des valeurs du présent – le sexe mercantilisé – à une analyse d´un rituel symbolique de la rénovation de la vie. (Stone, 1979).

Stone explique que hierogamos – union sacrée entre la grande sacerdoce et le futur roi, ou entre la sacerdoce et un visiteur du temple – était une célébration du rituel mystique de la vie qui, à Sumer reproduisait l´union de Inana/Damuzi ou celle à Babylone de Ishtar/Tamuzi. Et ceci a permis que se concrétise l´idée d´une « prostitution sacrée », interprétation ethnocentrique s´il en fut, qui confère à ce  rite une disqualification incompatible avec l´importance et le sens donné à la cérémonie.

Historienne et archéologue, Merlin Stone montre comme, à Sumer, Babylone, Carthage, Chypre, en Anatolie, Grèce ou Sicile, les prêtresses  des temples de la Déesse étaient considérées pures et sacrées, leur nom en acadien gadishtu signifiant littéralement « femmes sanctifiées » ou «saintes femmes » (Stone, 1997 : 237).

Jugements de valeur, valeurs qui créent des sens, sens qui instaurent le réel sur les sentiers de l´imaginaire social: c´est ainsi qu´a été construite la prostitution atemporelle. Si « ce que l´Histoire ne dit pas, n´a jamais existé », comme j´ai l´habitude de l´affirmer, ce que l´Histoire dit, se trouve être certainement la justification de certaines relations sociales.

Sous cette perspective, à l´assertion « la plus vieille profession du monde », correspond « les femmes ont toujours été dominées par les hommes »; ces deux propositions sont construites par les représentations sociales binaires et hiérarchisées des historiens, totalement dépourvues de fondement. Toutefois, ceci assure au discours et aux conditions de l´imaginaire social, la représentation des femmes comme prostituées et des êtres dominés/inférieurs, depuis l´aube des temps connus.

Sens multiples

Par conséquent, la question qui se pose ici est bien : qu´est-ce qu´une prostituée ? Chaque époque a en formulé sa définition et ses limites qui vont de la femme non mariée, à celle qui a un amant, jusqu´au type de profession qu´elle exerce, comme encore récemment au Brésil, dans le cas des commissaires de bord, des chanteuses, ou tout simplement toute femme travaillant hors du foyer. Si ce terme suppose une relation mercantile, alors la représentation de la prostituée atteint toutes les femmes qui n´entrent pas dans les normes de leur espace/temps.

Simone de Beauvoir, qui a permis la visibilité des féminismes au XXe  siècle avec le « Deuxième sexe » (1949), voyait dans la prostituée un bouc émissaire où l´homme y déverse ses turpitudes pour mieux l´avilir et la renier, lui niant tout droit à être une personne et chez qui se retrouvent toutes les figures de l´esclavage féminin”(Idem,376. La pertinence de cette analyse montre bien l´inversion qui institue et classifie la prostitution au niveau le plus bas de l´échelle sociale, et qui punit et poursuit la prostituée au lieu du client. La violence symbolique de cette inversion ne punit ni rejette socialement les agents de la violence, à l´origine de la création de ce « marché » : les clients. En définitive, à qui sert la légalisation de la prostitution ?

Simone de Beauvoir considère que la femme prostituée est absolument reléguée à la condition de « chose » : elle est sexuellement et économiquement opprimée, soumise à l´arbitraire de la police, à une humiliante vigilance médicale, aux caprices des clients, et finalement en proie aux microbes et aux maladies. ”(idem,389).À partir de ces considérations se posent d´innombrables questions : la prostitution comme résultat de relations sociales hiérarchiques de pouvoir, résultat d´une situation morale, comme  totale « chosification » du féminin au plan sexuel et économique, soumise à l´ordre masculin; comme institution à part entière du système patriarcal et comme forme de violence et d´appropriation sociale des femmes/filles/enfants par la classe des hommes.

Toutes les causes de la prostitution sont envisagées par de Beauvoir : jeunes filles abandonnées par leurs parents, par leurs amants ou par leurs maris, manque d´opportunité sur le marché du travail et manque de formation; la séduction, l´exploitation et l´esclavage sexuel, la peur, toutes peuvent être à l´origine de la prostitution.( idem :379-380) Nous pourrions y ajouter l´abus sexuel au foyer, à l´école, au travail et dans tous les lieux de loisir. Sur le chemin de la prostitution, il existe presque toujours un abus sexuel et un viol. L´existence de la prostitution est remise sous le signe du social, dans un contexte de violence implicite ou explicite, démasquant ainsi « la plus vieille profession du monde ». Ainsi, lorsque Colette Guillaumin (1978) analyse l´imaginaire patriarcal, elle montre bien que pour les hommes, il manque aux femmes d´AVOIR un sexe, et que tout bonnement elles SONT un sexe.

Dans un autre commentaire sur la prostitution, de Beauvoir écrit : «[…]on voudrait savoir quelle influence psychologique cette brutale expérience a eue sur leur avenir; mais on ne psychanalyse pas les `filles´, elles sont maladroites à se décrire et se dérobent derrière des clichés » (idem, 380).

Ce propos illustre bien la banalisation et la naturalisation de la prostitution : on dirige habituellement les femmes violées vers un accompagnement psychologique…et les prostituées ? Ou elles réalisent l´improbable opération de séparation de leurs corps et de leurs esprits lorsqu´elles exercent cette activité, ou bien elles deviennent de robots, dépourvues de psyché, de sentiments, d´émotions.

Le fait d´affirmer que la prostitution est un travail, et qui plus est volontairement choisi, représente pour le moins une insulte faite aux femmes, au travail et un mépris total des conditions qui ont amené ces femmes à se soumettre à cette « profession » et même à la défendre. Qu´est-ce qui pourrait amener une enfant, une adolescente, une femme à cet avilissement si ce n´est la force, le pouvoir, le viol, la violence sociale qui accepte la figure du « client » comme consommateur de corps profanés, usés et abusés, assujettis, rendus esclaves ? Il suffit de rappeler que seul le trafic d´armes/drogues offre des rendements plus lucratifs que celui des femmes.  Est-il possible que toutes ces femmes et ces fillettes soient dans les bordel et dans les rues du fait de leur propre volonté, comme  enfermées dans leur « nature » perverse ?

Le fait de naturaliser et professionnaliser la prostitution n´est-il pas aussi une manière de convaincre les fillettes et adolescentes ? Pourquoi ne pas être une prostituée, « travail facile » où l´on gagne beaucoup d´argent ? On ne leur explique pas ce qu´elles vont constater par elles-mêmes : la perte de leur condition de sujet, d´être humain, battues et rossées, dans la plus grande insécurité, sans parler de cette intimité, cet échange de fluides corporels, d´odeurs, de textures, souffles et sueurs, l´invasion et la dépossession de leurs corps par n´importe quel individu de sexe masculin ? Comment ose-t-on dire que quelqu´un veuille ou aime être prostituée ?

En fait, la prostitution est la banalisation du viol.

On essaie actuellement d´argumenter que la séduction exercée par la prostituée représenterait une forme de pouvoir sur les hommes : comme si la femme possédait une chose tellement désirable, que l´homme se soumettrait à en payer le prix, selon la revue Nova en 1999. L´un dans l´autre, on pourrait ainsi dire que le patron qui paie un salaire à son employé en devient l´instrument et sa possession. Quelle est donc cette étrange inversion que celle qui rend l´acheteur tributaire du vendeur ? Quel est ce raisonnement, que n´importe quel étudiant en économie pourrait contrecarrer en quelques secondes, qui se donne des airs de consistance lorsqu´il s´agit d´analyser la prostitution ? De toute façon, l´argent que gagnent les prostituées reste rarement entre leurs mains.

On retrouve les racines de la prostitution dans le viol, la violence matérielle et psychologique; mais aussi dans le « recrutement » pratiqué dans le monde artistique et le trafic international des femmes, où d´innombrables jeunes filles disparaissent, sont vendues et confinées dans des bordels; dans les appels à la consommation et le manque d´emploi, dans l´absence de formation professionnelle, parfois même d´alphabétisation, certaines en viennent à vendre leurs corps, ceci n´étant pas finalement le destin « naturel » des femmes ? Mais ce n´est pas seulement l´absence de conditions matérielles qui stimule la vente des corps : ce sont les représentations sociales des femmes, ce sont les conditions de l´imaginaire social qui assurent l´existence de la prostitution, comme étant chose banale et naturelle.

Il s´agit de situations de fait qui sont prises en compte par les féminismes lorsqu´ils se penchent sur l´expérience singulière des femmes et montent au créneau pour les défendre et les protéger. Cependant, sous l´égide de la légalisation de la prostitution, on trouve un immense marché qui cache mal ses intérêts. La marchandise, c´est le corps et le sexe des femmes et des petites filles. Pour plusieurs motifs, la prostitution ne peut être assimilée à un travail ou à une profession : dans une relation professionnelle ou mercantile, ce qui se vend c´est le travail ou le produit du travail. Dans la prostitution, le corps des femmes serait-il le produit ? Comment peut-on être force de travail et en même temps son produit ? Cela revient à re-naturaliser le sexe féminin, à sa transformation d´être humain en chair, destiné au désir d´autrui.

Confondre prostitution et travail, c´est doter celle-ci d´une dignité qu´elle ne possède pas dans l´imaginaire et la matérialité sociale. Le langage populaire exprime le dédain de la société vis-à-vis de la prostitution et aucune législation ne modifiera cette image : il s´agit ici d´une forme fallacieuse de justifier l´assujettissement complet des femmes à leur corps, en les plongeant dans une totale immanence.

C´est également la meilleure manière de perpétuer la prostitution, dans la mesure où les femmes elles-mêmes défendent leur professionnalisation, afin d´échapper à l´opprobre, aux poursuites légales et à leur propre auto-représentation ancré dans un imaginaire de dégradation. Ainsi, dé-criminaliser est une chose, mais professionnaliser est tout à fait autre chose : dé-criminaliser, c´est protéger les femmes prostituées de l´arbitraire légal et de l´exploitation des souteneurs ; professionnaliser, c´est intégrer la prostitution au fonctionnement du marché du travail, en banalisant et normalisant l´appropriation des femmes par les hommes,  paroxysme  du fondement hétérosexuel de la société, et réaffirmation du patriarcat comme système.

La prostitution est donc une institution sociale, qui matérialise l´appropriation générale que la « classe » des hommes perpètre sur la « classe des femmes » (Guillaumin, 1978), institution historiquement construite au sein des relations sociales et qui tend à être naturalisée. Le fait d´accepter la prostitution comme un « choix » d´une « profession », obscurcit  la profonde schizophrénie du regard porté sur les prostituées, dépourvu de toute perspective psychologique, comme si dans l´exercice de la sexualité, de la « profession », elles étaient capables de scinder corps et esprit, leurs corps et leurs émotions.

Évidemment, les cabinets de psychologues et de psychanalystes sont remplis de femmes et d´homme qui ont des problèmes sexuels ; mais les prostituées ne sont pas affectées par ces dysfonctionnements, puisqu´il s´agit pour elles d´un « travail », d´un « choix ». Les images produites par la télévision, le cinéma, la littérature, montrent les bordels comme des maisons de convivialité joyeuse, d´heureuses rencontres, de doux souvenirs – pour les hommes –  derrière lesquelles se cache la sombre  réalité d´êtres privés de leur corps et de leur humanité.

Petite question finale

La matérialité des relations sociales appelle une prise de position politique et l´analyse critique représente l´un des vecteurs qui peut dénouer les trames des discours et de leurs pratiques. En tant que discours social également doté d´historicité, l´Histoire véhicule à grande échelle des représentations naturalisées des femmes : entre maternité et prostitution, le choix d´un destin biologique. Les féminismes, attentifs à produire leur propre connaissance, ne peuvent que refuser la banalisation de la violence qui prostitue les femmes en affirmant que c´est ainsi qu´elle le veulent parce que c´est ainsi qu´elles sont faites et constituées.

Références bibliographiques

 DE BEAUVOIR, Simone. Le Deuxième Sexe. L’expérience vécue, Paris: Gallimard, 1966. (na edição em 1949)

DELPHY, Christine. L´ennemi principal. vol 1. Paris : Ed. Syllepse, 1998

GROULT, Benoîte. Cette mâle assurance. Paris : Albin Michel, 1993

GUILLAUMIN, Colette. 1978.Pratique du pouvoir et idée de Nature, 2.Le discours de la Nature, Questions féministes, n.3, mai, p.5-28,

STONE, Merlin. Quand Dieu était femme. Québec: Etincelle, 1979.

RICH, Adrienne. La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne, Nouvelles Questions Féministes, Paris, mars , n.1, p.15-43, 1981.

JODELET, Denise.  Les représentations sociales, un domaine en expansion. In :___ (dir)  Représentations sociales. Paris : PUF,  1989.

[1] Dans le langage marxiste des relations de classes, Delphy (1998) identifie une classe au sein de l´association des hommes qui, en tant que telle s´approprie la classe des femmes.

[2] voir par exemple, Jacques Rossiaud.1988..La prostitution médiévale,Paris:Flammarion

Le patriarcat :  système distinct et instrumental de la reconduction de la division sexuelle du travail[1]

Francine Descarries

Sur  Labrys   http://www.tanianavarroswain.com.

Résumé :

L’idée qui sous-tend le présent article est que, dans la mouvance plus large de la mondialisation et de l’intégration économique transcontinentale, l’interaction instrumentale entre l’ordre économique néo-libéral et l’ordre patriarcal, autrement dit la dépendance de l’exploitation capitaliste à l’égard du système patriarcal, et son corollaire la consolidation de la division sexuelle du travail, doit être intégrée comme dimension centrale de la construction  des modèles théoriques  ou de l’élaboration des stratégies d’action. Sinon cette construction risque de demeurer partielle, partiale ou carrément erronée.

Je ne suis ni économiste, ni spécialiste des questions relatives à la mondialisation ou à l’intégration économique des pays du continent américain.

 Mais, à titre de sociologue féministe bien déterminée à participer à l’élaboration d’un projet de société basée sur la justice sociale, la démocratie et l’égalité entre les femmes et les hommes, je suis néanmoins en mesure de constater, à l’instar de nombreuses autres analystes et militantes, que le point de vue des femmes, tout comme la prise en considération de la globalité de leur expérience domestique et publique, est généralement isolé dans l’analyse du processus de mondialisation ou les débats qui l’entourent, alors que les pratiques économiques alternatives que les femmes proposent dans différents coins du globe sont plus souvent qu’autrement considérées comme des expériences marginales et isolées et non comme une alternative stratégique pour penser et faire l’économie autrement.

Je retiens également des nombreuses études consultées que les femmes demeurent fort  peu représentées au sein des instances d’élaboration et de décision  où s’articulent les grandes orientations des ententes commerciales contemporaines  (FFQ, 2002 ;  Callamard, 2003; CSF, 2202; Witchterich, 1999).

          Il en résulte de toute évidence une dépolitisation de la question des femmes en regard de la mondialisation (Hirata et LeDoaré, 1998), comme si c’était la condition nécessaire pour que leurs réalités socio-économiques, notamment en ce qui concerne leur mode de participation au marché du travail, tant au Sud qu’au Nord, ne soient pas entièrement gommées, passées sous silence par des organismes aussi différents que l’ONU, la Banque Mondiale ou les organisations gouvernementales et non gouvernementales en développement international.  

 Pour l’une, la Banque mondiale a commandé au fil des ans de nombreuses études pour documenter des situations régionales ou mondiales et va même jusqu’à concéder « que la productivité économique d’un pays est réduite lorsque l’accès aux ressources productives favorise les hommes au détriment des femmes » (The Worldbank Group, 2000).  Mais, en tel cas, si on s’intéresse à la situation des femmes, c’est essentiellement pour évaluer leur rôle dans l’amélioration de la performance économique et trouver des moyens pour contourner ou surmonter, dans l’immédiat, les obstacles auxquels elles ont à faire face en regard de leur insertion dans le marché du travail, sans vraiment s’interroger sur leurs droits et les causes profondes de l’augmentation des risques de pauvreté, de violence et d’exclusion auxquels les restructurations économiques et financières de la mondialisation les confrontent.

           Ainsi, même les analyses différenciées selon les sexes consacrées à l’étude des effets de la libéralisation du commerce international ou des programmes de développement sur les femmes,  bien que nécessaires, se révèlent non suffisantes.  Dans le cadre de telles analyses, non seulement les dimensions et les facteurs susceptibles d’y être abordés ne sont pas nécessairement les plus fondamentaux ou risquent d’y être traités sous l’angle de leurs seules conséquences économiques immédiates (Muller, 2001), mais encore, à ce jour,  les causes structurelles, culturelles et macro-économiques de l’inégalité entre les sexes[2]  sont rarement intégrées aux modèles d’analyse.

           Dans le contexte actuel de la lutte contre l’économisation des rapports sociaux ou du laisser aller « tout au marché », ce ne sont donc pas nécessairement les constats concernant les situations discriminatoires vécues par les femmes qui manquent.  Ce qui fait problème est plutôt l’univocité et les biais du  regard économiciste qui est adopté pour analyser et redresser les situations observées; la variable sexe n’étant trop souvent reconnue qu’à titre de variable de catégorisation de comparaison et de catégorisation socio-économique.

  Une telle situation renvoie, il va sans dire, à  la difficulté de faire reconnaître une réflexion et des stratégies féministes qui amèneraient à penser et à contester collectivement les effets du patriarcat.  Elle reflète également notre relative impuissance à convaincre que les accords de commerce préconisés pour favoriser la libre circulation des capitaux, des biens et des services affectent différemment les hommes et les femmes en raison du  rôle déterminant des dynamiques patriarcales et des rapports de force qui produisent et reproduisent  une « appropriation/subordination » des femmes aux « intérêts/besoins » des hommes  (Guillaumin, 1992).

Mon adhésion à l’éthique féministe comme mode de lecture des rapports sociaux sexués, m’amène donc à m’interroger, – et j’emprunte ces ternes à Lorraine Guay (2001) à savoir comment « amener les gouvernements, les chefs d’entreprise, les leaders religieux, le monde de l’information,  mais également les militants et le monde de la rue à se  scandaliser » du fait que le néo-libéralisme s’appuie sur les fondements même du patriarcat et s’actualise aujourd’hui à travers la déstabilisation des économies locales et régionales, la sous-traitance, le démantèlement des réseaux formels et informels de soutien, le confinement des femmes au secteur informel et à l’économie de subsistance, l’apparition de nouvelles formes d’exploitation sexuelle et de violence, le renforcement de la division sexuelle du travail, le maintien des écarts salariaux, la  domestication des femmes,  et j’en passe.

C’est, par ailleurs, à partir de l’observation de pratiques concrètes que je me demande également comment faire pour que la question de l’égalité entre les hommes et les femmes ne soit pas constamment secondarisée, alors même que les opposants à la suprématie des lois du marché et des intérêts privés comme moteur du développement local, national, régional et international, sont, en dépit de leur bonne volonté, enclins à abandonner, à la première occasion venue, les revendications féministes ou la lutte au patriarcat, au nom de la productivité et de l’efficacité de leur action politique spécifique.   Comment, enfin, parvenir à ce que la revendication d’égalité entre les hommes et les femmes ne soit pas interprétée comme une « utopie » (Malysheva, 2001), voire comme une fixation féministe des sociétés occidentales  est également une autre question qui m’habite.

            Plusieurs amorces de réponses à ces questions sont présentement  formulées à travers la littérature scientifique ou militante.  Pour ma part, l’argument que je souhaite mettre de l’avant est que toute analyse ou stratégie qui pose l’ordre économique capitaliste comme dissociable, ou au contraire équivalent à l’ordre patriarcal, souffre de cécité androcentriste et, qu’en conséquence, tout  travail d’analyse socio-économique entrepris du point de vue des femmes sur l’intégration des Amériques et le processus de mondialisation des marchés, ne peut rendre adéquatement compte de la dynamique en jeu s’il ne fait explicitement référence au patriarcat et à son interaction avec le capitalisme.

Et j’ajouterais pour compléter ce premier énoncé,  qu’il ne peut exister d’analyse globale ou stratégiquement efficace de l’économie de marché ou de la situation des travailleurs et des travailleuses dans la conjoncture économique actuelle sans prendre en considération, à la fois, la « transversalité des rapports sociaux de sexes » dans toutes les sphères du social,  tout comme la consubstantialité  de tous les rapports de division et de hiérarchie que représentent le sexe, la race, la classe, l’ethnie, la religion, l’âge, l’orientation sexuelle, pour ne nommer que ceux-là

           En l’occurrence, le concept de transversalité, tel que défini par Daune-Richard et Devreux (1992),  connote l’idée que les rapports sociaux de sexe constituent « une logique d’organisation du social qui forme un système » à travers la totalité de l’espace social et de ses représentations et «pratiques organisatrices de l’inégalité » (Perrot, 1995 : 48),    représentations et pratiques culturelles, juridiques, économiques et politiques « autour duquel s’organise et se structure l’ensemble de la société».

  Quant au concept de consubstantialité des rapports sociaux, Danièle Kergoat (2001 : 87) l’introduit pour signifier que « les rapports sociaux sont multiples, qu’ils cohabitent les uns avec les autres, et qu’aucun d’entre eux ne détermine la totalité du champ qu’il structure.  C’est, conclut Kergoat dans leur consubstantialité, dans leur interaction constante que les rapports sociaux  « tissent la trame de la société et impulsent sa dynamique ».

Ainsi, la prise en considération du caractère transversal des rapports sociaux de sexe,  non seulement favorise l’ouverture de l’analyse féministe à l’ensemble des processus sociaux et à l’impact de la division sociale des sexes sur leur structuration et évolution, mais suggère également le développement de stratégies de femmes en tant que sujet politique pluriel, puisque tel l’observe Cécile Sabourin (citée par Palmieri, 2002), « la vision patriarcale des systèmes sociaux, politiques et économiques ont une influence sur tous les rapports et à tous les niveaux […] et viennent en renforcement des inégalités déjà existantes ».

Par ailleurs l’introduction du concept de consubstantialité des rapports sociaux  entraîne l’analyse vers l’examen des clivages induits par la diversité des identités et des expériences de femmes et les incessants « déplacements frontaliers » (Perrot, 1995 : 48) et reconfigurations des divisions et des hiérarchies entre les sexes qui en résultent.  Enfin, en lien plus immédiat avec la question de l’accès des femmes à l’économie à l’heure de l’intégration des Amériques,  l’attention accordée au double caractère des rapports sociaux devrait nous mener à contester toute analyse ou stratégie d’action qui se contenterait d’interpeller le capitalisme néo-libéral pour expliquer les différences d’impact qu’ont sur les hommes et les femmes les projets et ententes commerciales imposés au nom du processus de libéralisation de l’économie.

            En effet,  je partage avec plusieurs féministes la conviction que l’inégalité entre les hommes et les femmes n’est pas en soi un phénomène du capitalisme, pas plus qu’elle n’a besoin de celui-ci pour se reproduire.  Et si, dans différentes parties du globe, l’oppression des femmes se voit transformée, voire renforcée par les pressions à la compétition à outrance induites par le capitalisme néo-libéral, il est tout aussi évident que celui-ci a besoin de la reconduction de rapports de sexe, qui asservissent les femmes, pour assurer son développement, alors qu’il se nourrit sans aucune préoccupation éthique de toute forme d’oppression et d’exploitation, dont celle des femmes.   En l’occurrence,  l’intérêt premier  du néo-libéralisme à l’égard du patriarcat est la possibilité d’exploiter une main-d’œuvre féminine sous-évaluée et sous-payée dans la sphère publique et  vouée, dans la sphère privée, à l’entretien gratuit de la force de travail primaire du capital, soit les hommes.

             A l’instar de Joêlle Palmieri (2002 : 1), il m’apparaît donc que « la mondialisation n’est ni un phénomène récent, ni même un système innovant ».  Certes la rapidité avec laquelle la présente vaque néo-libérale se déferle, sa dimension virtuelle, son caractère institutionnel et l’extension sans précédent du marché et du marchand sont uniques et surdéterminants (Johnson et Maryand, 2000).  Mais,   tout comme les précédents épisodes historiques, celle-ci  s’appuie  sans conteste sur l’architecture du patriarcat et la banalisation/acceptation/gommage de l’oppression des femmes.  Et si un ensemble de représentations et de facteurs complexes est indéniablement  à l’œuvre dans la mondialisation,  je partage avec l’anthropologue  Marie-France Labrecque (2001 : 111)  l’idée que « son pivot central semble bien être le patriarcat et ses contradictions ».

            Dès lors, penser en soi  la mondialisation néolibérale comme phénomène isolé ou dissociable d’autres rapports sociaux pour analyser et contester les réalités socio-économiques et politiques actuelles ou encore « rabattre les pratiques des groupes et des individus sous l’angle d’un seul angle de vue, quel que soit celui-ci », pour reprendre les termes de Danièle Kergoat (2001 : 85)  risquent  fort de « nous priver des clés d’accès à toute compréhension » des phénomènes étudiés et des pratiques sociales qui les sous-tendent, tout comme de nous entraîner vers le développement de stratégies politiques ou militantes dont la pertinence et l’efficacité peuvent facilement être mises en doute du point de vue des femmes ou d’autres groupes minorisés.

Ceci m’amène donc à affirmer que toute théorie ou stratégie critique de l’évolution économique autant  mondiale, que régionale et locale doit chercher à comprendre et à  manifester comment le patriarcat comme « système social distinct  possédant sa propre logique et sa propre dynamique » (Delphy, 2001)  détient un pouvoir structurant sur les rapports sociaux de sexe et la distribution des ressources et des richesses tout comme sur la construction des valeurs et des représentations sociales.

Et comment, en conséquence, il rend possible l’ensemble des activités économiques, individuelles et collectives, générées par les nouveaux modes d’échanges commerciaux et financiers.  En effet, la grande qualité de la main-d’œuvre féminine, à travers l’histoire et dans toutes les parties du globe est d’être bon marché, plus mobile et plus accommodante que les hommes, et ceci depuis les débuts de l’industrialisation. L’invisibilité d’une très forte proportion du travail productif des femmes, l’inégalité des rémunérations, de même que la représentation du travail des femmes comme travail de substitution ou d’appoint, sont bien enracinées dans le patriarcat.

D’autant que dans plusieurs partie du globe particulièrement touchées par les crises sociales et économiques provoquées par la libéralisation débridée des marchés, l’accès aux connaissances et à la formation, et j’ajouterais aux prédispositions et attitudes nécessaires pour s’adapter et profiter de la « modernité », qui sont les pré-requis pour obtenir des emplois moins précaires et de meilleure qualité, continuent largement d’être déniés aux femmes sur la base de leur assignation prioritaire à leur fonction de reproductrice et à leur exclusion quasi systématique de la vie publique. Dans les circonstances, ces discriminations fondées sur l’appartenance de sexe des sujets trouvent leur légitimité dans la partition sociale et la hiérarchie que sanctionne et alimente le patriarcat.  Et, si elles ne sont pas en soi,  je le rappelle, un effet du capitalisme, elles sont  néanmoins une condition de son développement et extension

            Pour mémoire, rappelons que le patriarcat, comme  l’ont démontré les travaux de Christine Delphy (1970, 1998), possède, en tant que système autonome, une base économique, soit le mode de production domestique et son corollaire,  la division sexuelle du travail, de même qu’une base politique, soit la capacité de la « classe » des hommes d’exercer son autorité/pouvoir sur la « classe » des femmes.  Non  réductible à une incidence idéologique du capitalisme, comme l’ont longtemps affirmé les marxistes,  ou encore à un mode « naturel » d’encadrement des rapports sociaux de sexe comme le soutient toujours le raisonnement patriarcal, il est un système socio-politique et économique autonome dont la dynamique « imprègne et structure  l’ensemble des activités humaines, collectives et individuelles ».  (Delphy : 2000 :  146) et se traduit dans la division sexuelle du travail.  Autrement dit, le patriarcat est un  « principe de partition de l’humanité en « homme » et femmes », il est, comme nous le rappelle Christine Delphy,  un « système de genres » qui résulte dans  « la mise en œuvre concrète et particulière de la différenciation des dominants et des dominés nécessaires à tout système de classe »

Il va sans dire que le patriarcat n’est pas le seul système de division ou d’exclusion qu’expérimentent les femmes.   Tout comme le capitalisme ou  le racisme, celui-ci change de visages au gré des conjonctures, des périodes historiques et des espaces géo-politiques.  Il est loin de s’exprimer de la même manière, ou avec la même intensité d’un pays à l’autre, d’un contexte religieux à un autre, d’une classe à une autre, etc.   Mais le patriarcat a ceci de spécifique qu’il est basé sur une relation sans nul autre pareil.  D’une part, dans aucune autre relation de pouvoir des liens sociaux d’intimité, de filiation, d’affection, de sollicitude et de dépendance n’interviennent aussi fortement entre les hommes et les femmes en présence.  D’autre part, la nature même des relations qui s’y développent amène très souvent, les femmes elles-mêmes à adopter les points de vue et les causes du groupe dominant aux dépens de leurs propres intérêts et revendications.

            L’argument de Folbre et Hartman (1989, ) à l’effet que la ségrégation sexuelle, la faiblesse des salaires féminins et la dévalorisation du travail non-marchand sont des exemples de la « complémentarité » entre le patriarcat et le capitalisme et rendent difficiles toute tentative de changement au sein des rapports de sexe est convaincant.  La preuve n’est plus à faire, le modèle de développement néo-libéral, on le sait depuis longtemps, renforce les normes et valeurs des systèmes patriarcaux basés sur l’assignation des femmes à la sphère domestique, la non-reconnaissance de leur travail « invisible », la sous-évaluation et déqualification de  leur travail « visible » surtout dans les secteurs des soins et des services, et plus grave encore dans le secteur informel et les économies de subsistance.   Il contribue également à élargir les fossés déjà existants entre les hommes et les femmes en ne favorisant pas un égal accès aux ressources culturelles, sociales et politiques, ce qui vient encore amplifier le désavantage initial des femmes par rapport aux hommes.

Cela étant, il me semble qu’il faille éviter, comme le suggère l’analyse de Folbre et Hartman, de déduire de l’enchevêtrement des dynamiques en cause, que patriarcat et capitalisme constitueraient un seul et même système unifié, mais plutôt de voir combien patriarcat et capitalisme dépendent dans la conjoncture actuelle l’un de l’autre, mais pourraient en d’autres circonstances, en raison de leur autonomie respective, survivre l’un en l’absence de l’autre.

Ainsi, il est possible d’envisager, en prenant appui sur les analyses de Carol Johson (1996 : 201) que si pour l’heure il est indéniable que  le capitalisme tire profit des bas salaires versés aux femmes et de la mobilité de cette main-d’œuvre, il est tout aussi vraisemblable d’envisager que le sexe n’est pas la seule variable sur laquelle le capitalisme pourrait bâtir sa marge de profit et recruter une main-d’œuvre malléable et dépendante.

Et j’ajouterais, que le patriarcat n’a pas attendu l’avènement du capitalisme pour se développer comme principe organisateur des sociétés[3].  Aussi, bien qu’il existe des rapports de complémentarité indéniable entre les deux systèmes, leur interaction n’est pas absente de tensions et de contradictions, comme le postulent certaines auteures dont Christa Witchterich (1999) dans La femme mondialisée,  situation qui engendre nécessairement une bi-polarité dans la façon d’interpréter la mondialisation du point de vue des femmes,  Il s’avère, en effet, que la multiplication des échanges commerciaux et la modernisation des structures et des institutions susceptibles d’en résulter peuvent constituer un vecteur dynamique de l’égalité entre les sexes puisque pour certaines catégories de travailleuses.

Au Nord notamment, l’intégration continentale comme la mondialisation des marchés peuvent représenter de véritables opportunités de réalisation et de mobilisation professionnelles pour les femmes qui oeuvrent dans les secteurs de pointe, tandis que pour les femmes du Sud, elles créent des opportunités d’emplois pour un très grand nombre femmes ; opportunités d’emploi qui peuvent constituer une voie de sortie de la pauvreté ou de la dépendance à l’égard d’un conjoint,  d’un père ou d’un frère.  À ceci près, que le modèle de recrutement qui domine est celui d’une main-d’œuvre féminine mobile, flexible et bon marché, et qu’une plus grande participation des femmes aux activités économiques est loin de leur garantir un accès aux marchés les plus rentables, une autonomie relative  voire l’égalité entre les hommes et les femmes.

De même, l’ouverture des frontières, l’accès à l’information et à la communication introduisent des nouvelles possibilités d’échanges et de solidarité entre femmes sans équivalent dans l’histoire ;  opportunités qui les ont déjà menées, lors de la Marche mondiale en l’an 2000,  à se concerter pour revendiquer une meilleure reconnaissance de leurs droits fondamentaux et de la valeur de leur travail et à contester l’omniprésence et l’omnipuissance du capital dans le contexte actuel de la mondialisation..

Cela étant, la plupart des éléments statistiques disponibles, quelle que soit leur source, confirment que, pour l’heure, le processus de libéralisation de l’économie contribue surtout à accentuer les inégalités économiques, non seulement entre les pays et les divers groupes économiques au sein d’un même État, mais également entre les performants et les non performants, entre les hommes et les femmes, et entre les femmes elles-mêmes (FFQ, 2002).  Le « cercle des gagnantes » constate Aissatou Thioubou (2002 : 1) demeure dès lors fort restreint et « les dégâts de la montée en puissance du néolibéralisme, qui prône la dictature des marchés et la liberté du commerce continue de toucher en premier lieu les femmes, qui font partie des couches les plus vulnérables de la société » 

           Bref, l’idée qui sous-tend le présent exposé est que dans la mouvance plus large de la mondialisation et de l’intégration économique transcontinentale, la recherche d’alternatives théoriques, économiques, sociales et politiques risque de demeurer partielle, sinon erronée, si l’interaction instrumentale entre l’ordre économique néo-libéral et l’ordre patriarcal, voire la dépendance de l’exploitation capitaliste à l’égard du système patriarcal, et son corollaire la consolidation de la division sexuelle du travail, pour assurer son fonctionnement et l’accroissement de son emprise ne sont pas intégrées comme dimensions centrales de la construction théorique des modèles d’analyse ou de l’élaboration des stratégies d’action.

            Loin d’être épuisée, l’analyse de l’interaction entre patriarcat et capitalisme doit donc être réexaminée pour tenir compte les effets de la globalisation capitaliste, de la montée des droites politiques et des fondamentalismes religieux, toute comme de l’abandon par plusieurs États de leurs visées sociales-démocrates[4] et de l’accentuation des clivages socio-économiques entres les femmes elles-mêmes.  L’importance  de concevoir, l’autonomie, l’interdépendance, l’interfécondation entre les deux systèmes et l’exploitation capitaliste des structures et des institutions patriarcales, s’impose d’elle-même, il me semble, tout comme l’intérêt de maintenir vivante la réflexion autour de ces deux termes et de les ré/introduire systématiquement dans la construction de nos modèles d’analyse et de mobilisation politique.      Le capitalisme se nourrit littéralement  des  opportunités  que lui ouvrent le patriarcat d ‘accéder à une main-d’œuvre flexible à bon prix, délocalisable  ou disponible pour la sous-traitance, tandis que ce dernier se voit renforcé par les écarts, les disparités qu’introduit l’inégal accès aux ressources sociétales et aux valeurs de la modernité que génère,  toutes choses étant égales par ailleurs, la mondialisation de l’économie, des communications et de l’information.

              Dans cette perspective, il nous faut convenir que, non seulement la mondialisation est tributaire du patriarcat pour élargir son emprise, pourvoir à l’entretien de son bassin primaire de main-d’œuvre,  réduire ses coûts de production et s’approvisionner en main-d’œuvre, mais encore que le capitalisme néo-libéral vient, par effet de retour, renforcer les pouvoirs contraignants du patriarcat.  Ne serait-ce, d’une part, qu’il induit une réduction des zones d’intervention des États dans le champ social, interventions sur lesquelles les femmes s’étaient largement appuyées au cours des dernières décennies pour obtenir un soutien social, faire respecter leurs droits ou exercer une citoyenneté participative. Et, d’autre part, qu’il  exacerbe  le pouvoir de la « classe » des hommes sur la classe des « femmes » en misant sur la division sexuelle du travail et les diktats   de l’ordre patriarcal pour assigner en priorité les femmes à leur « vocation » maternel et de soins et reconduire un droit de contrôle,  affirmé comme naturel, des hommes sur les activités des femmes (Labrecque, 2001).

            Enfin, en guise de conclusion, je répéterai ici ce que plusieurs ont dit avant moi. Les oppressions néo-libérale et patriarcale sont des phénomènes complexes qui s’exercent différemment selon les groupes ou les catégories de citoyennes et de citoyens concernés.  La classe, la couleur et le sexe sont sans aucun doute des facteurs déterminants « de la situation et de la position d’une personne dans la société », mais d’autres facteurs sont également importants et peuvent même devenir surdéterminants dans des conditions spécifiques (Groupe féministe autonome du Danemark, 2001), notamment, l’appartenance religieuse ou ethnique, le fait de vivre ou non dans un pays industrialisé ou dans un pays où les droits démocratiques de toutes et tous sont protégés ou non, de l’orientation sexuelle, de l’âge, etc.

Certes, bien que l’interrelation entre les conditions de vie des individus-es à travers le globe soient de plus en plus liées entre elles, l’impact de ces conditions sur les femmes varient considérablement d’une sphère géo-politique à l’autre, d’une classe sociale à l’autre, d’un espace religieux à l’autre, en fonction des places et des positions qu’elles occupent respectivement au sein des sphères publiques et privées, ainsi que des rôles culturels et sociaux qu’elles sont autorisées à y jouer.  L’oppression dont les femmes font l’expérience est sans aucun doute susceptible d’être très différente.  Mais,  en dernière instance, leur oppression sera marquée de manière inéluctable par l’interaction du patriarcat avec tous ces autres systèmes de division et de hiérarchisation.

Références

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Labrecque, Marie France (2001). L’économie politique de la construction des genres chez les Mayas du nord du Yucatan au temps des maquiladoras », Anthropologie et Sociétés, 2001, vol 25 (1), : 99-115.

Le Doaré, Hélène,  « Les femmes sont-elles différentes ou divisées ? Une question posée aux mouvements sociaux, in  Descarries, Francine et Elsa Garlerand (dirs), Actes du colloque  « Le féminisme, comme lieu pour penser et vivre diversité et solidarité », Montréal,  Alliance de recherche IREF/Relais-femmes , 25-36.

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Palmieri, Joëlle (2002) La résistance mondiale des femmes au libéralisme, http://www.penelopes.org/xarticle.php3?id_article=638

Thioubou, Aissatou (2002),  Les femmes principales victimes de la mondialisation, http://www.penelopes.org/xarticle.php3?id_article=608

Walby, Sylvia (1990).  Thorizing Patriarchy, Oxford/Cambridge, Basil Blackwell.

Wichterich, Christa (1999).  LA femme mondialisée, Bonn,  Solin, Actes Sud.

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Note biographique

Francine Descarries est docteure em sociologie , de Université de Montréal. Elle est   professure au Département de sociologie de Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis 1985 et membre du Comité Externe de direction du Fond pour la Recherche de la Condition Féminine Canada, ainsi que membre du Comité d´edition de la Fédération canadienne de Sciences Humaines et Sociales. Francne Descarries est actuellement directrice universitairede l´Alliance de Recherche IREF-Relais Femmes, qui joint plus de 25 chercheures et 20 groupes communautaires. Elle est membre fondactrice de l´ (Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM), et ses recherches se penchent sur les théories féministes, les mouvements des femmes au Québec , la maternité et l´articulation famille-travail dans l´expérience des femmes

Notes :

[1] Communication présentée dans le cadre du Colloque International « L’accès des femmes à l’économie à l’heure de l’intégration des Amériques : quelle économie?  Montréal, Université Concordia et UQAM, 24 avril 2003.

[2]  Notamment,  privation de droits formels, lois discriminatoires,  normes et valeurs sociétales, développement centré sur les hommes, prégnance des idéologies religieuses fondamentalistes, absence de droits

[3]   « Les explorations spatiales ou temporelles, indigènes ou exotiques » des anthropologues, observe à cet égard Michelle Perrot   (Perrot, 1995 : 47) « ne leur livrent que de la domination masculine : domination des systèmes de valeur et de représentations, domination plus complexe des pratiques et de leur classement :  de l’idéel et du réel.  Les historiennes, pour leur part, ont fait litière des thèses du matriarcat originel et déconstruit les antiques mythologies des femmes au pouvoir ».

[]  En tout état de fait,  il est clair que la quête d’égalité des femmes et leur volonté d’autonomie se voient, tant dans les pays du Nord que dans les pays du Sud, lourdement menacées par le retrait des États qui, sous l’impact de divers ordres de  pressions économiques et financières, consentent à réduire leurs mesures de soutien social et à favoriser le laisser-faire, si ce n’est au contraire d’imposer des mesures autoritaires contraignantes qui tendent à  fragiliser certains acquis et protections obtenus de longue lutte par les femmes.

Labrys
 études féministes
 numéro 4
août/ décembre 2003

Monique Wittig : »La pensée straight » arton332-b67f9.jpg

Par Mathilde : http://www.feministes.net

Soulignons d’emblée que ce livre n’est pas d’un abord évident. Le vocabulaire employé et les concepts développés nécessitent sans aucun doute une culture et des connaissances que je ne possède pas. Je serais donc très reconnaissante à celles et ceux qui auraient pu lire ce livre ou connaître les théories de Monique Wittig, de me signaler les erreurs d’interprétation ou omissions que j’ai pu faire.
L’édition résumée est celle publiée par Balland en 2001.

Chaque commentaire personnel sera en italique pour ne pas nuire à la clarté du texte.

Mathilde

Introduction par Monique Wittig en 2001

L’hétérosexualité est un régime d’esclavagisation des femmes. Pour elle, les femmes ont comme seules solutions d’être esclaves et de renégocier pied à pied l’hétérosexualité ou d’être des fugitives comme les lesbiennes. Elle compare ainsi les lesbiennes aux esclaves marrons aux USA. Il n’y a pas d’évasion possible puisque il n’existe pas de lieu où l’hétérocentrisme ne règne pas.

Wittig cite ensuite celles qui l’ont influence dans sa réflexion.

– Nicole-Claude Mathieu qui a été la première à considérer les femmes comme une entité anthropologique à part.
– Christine Delphy qui a établi les termes de féminisme matérialisme et montré l’obsolescence du marxisme qui ne tenait pas compte du travail invisible effectué par les femmes.
– Colette Guillaumin a défini les formes d’oppression des femmes ; l’appropriation privée par un individu (mari ou père) et l’appropriation collective de tout le groupe des femmes, par la classe hommes. On appelle ceci le « sexage », en référence au servage. Les femmes, même les célibataires, sont ainsi au service de la communauté des hommes, en soignant ainsi les plus malades ou les plus faibles.
– Paola Tabet montre que certaines femmes se font l’objet d’une appropriation collective, comme les lesbiennes et les prostituées, mais pas d’un appropriation privée.
– Sande Zeig souligne que les effets de l’oppression sur le corps sont nées des mots qui les formalisent.

La révolution d’un point de vue : Louise Turcotte

Turcotte souligne combien la pensée de Monique Wittig est transversale et s’occupe tant de littérature, que de politique et de théorie.

Elle rappelle combien, en 1978, la phrase de Monique Wittig « les lesbiennes ne sont pas des femmes » a scandalisé les féministes, même les plus radicales. Turcotte souligne en effet que toutes les luttes féministes s’étaient établies du « point de vue des femmes ». Les féministes ont en effet lutté contre le patriarcat en tant que système fondé sur la domination des femmes par les hommes mais jamais elles n’avaient interrogé les classes « hommes » et « femmes ». C’est ainsi que les lesbiennes prennent tout leur sens puisque si les catégories hommes et femmes ne peuvent exister l’une sans l’autre, les lesbiennes n’existent que par et pour les femmes. C’est ainsi que Wittig remet en cause l’hétérosexualité que n’avait jamais contesté les féministes.

Les lesbiennes séparatistes avaient déjà interrogé l’hétérosexualité en la critiquant en tant qu’institution politique. Mais elles s’étaient plutôt tournés vers une vision essentialiste en développant des valeurs spécifiquement lesbiennes. Pour Wittig et Turcotte, il ne s’agit pas de créer une classe « lesbiennes » » qui serait du repli sur soi. Il s’agit plus d’utiliser leur position stratégique pour détruire le système hétérosexuel.

Rappelons que la pensée majeure de Wittig est de situer les lesbiennes dans un continuum de résistance propre aux diverses formes d’oppression. Les lesbiennes ont en effet une place spécifique à l’intérieur de la classe « femmes » et sont donc une faille dans le régime politique qu’est l’hétérosexualité. Wittig vise l’abolition du genre, du sexe mais pas leur transgression.

Wittig La politique

Il s’agît d’un chapitre écrit par Marie–Hélène Bourcier qui a traduit nombre de chapitres du présent livre. Elle raconte sa rencontre avec un des personnages d’une pièce de Wittig. On peut supposer qu’elle interroge donc Wittig, elle même.

L’explication de « straight » est donnée ; on pourrait le traduire par hétéronormatif. Wittig souligne combien l’hétérocentrisme est présent dans tous les domaines de la société.

Une note infrapaginale rappelle la rupture qu’il y a eu en 1980 dans Questions féministes. En 1981, l’association loi 1901 Questions féministes se dissoudra à cause des dissensions entre hétérosexualité, féminisme et lesbianisme. Nouvelles questions féministes sera créé en 1981 et les lesbiennes radicales publieront aux USA dans Feminist Issues.

Wittig montre que, comme le marxisme qui a montré ses limites en ne s’interrogeant que sur la lutte des classes, le féminisme ne peut pas s’interroger uniquement sur l’oppression de genre ou de sexe. Les lesbiennes noires des années 80 ou les féministes chicana actuelles ont ainsi lutté contre la sororité indifférenciée du féminisme.

Il est ainsi souligné que dans les années 70, on pouvait être lesbienne féministes – l’ordre des termes en montre l’importance -mais pas s’affirmer comme lesbienne politique.

La conversation se termine en signalant que Wittig a toujours pris comme un compliment le fait d’être traitée de « sale gouine » ou de n’être pas considéré comme une femme. Les lesbiennes ne sont pas des femmes et n’ont pas à le devenir.

Wittig cite ainsi Karl Marx et Friedrich Engels « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. » (1) Elle veut ainsi montrer que la domination sur les femmes est constituée d’un réseau serré de faits, de pensées, de données qui affectent notre vie toute entière.

Cela nous apprend ainsi :
– avant toute société, toute pensée, il y a deux « sexes » qui ne sont en faits que des catégories d’individus nés avec une différence constitutive, différence aux conséquences métaphysique.
– avant toute société, tout ordre social, il y a des sexes qui sont « naturellement » ou biologiquement différents. Cette différence a des conséquences sociologiques.
– avant toute pense et tout ordre social, il y a une division « naturelle du travail dans la famille », qui n’est rien d’autre que la division du travail dans l’acte sexuel (approche marxiste).

On voit ainsi qu’on se sert d’une différence physique naturelle pour fonder une domination qui ne peut être que sociale ; la domination ne pouvant être naturelle.

La catégorie de sexe est une catégorie politique et fonde la société hétérosexuelle. Wittig ne parle pas ainsi d’individus mais de « relations ». Les catégories « hommes » et femmes » n’existent que parce qu’ils ont établi des relations entre eux. Cette catégorie de sexe établit comme naturelle l’hétérosexualité par laquelle les femmes sont soumises à une économie hétérosexuelle : elles doivent ainsi faire perdurer cette société par l’obligation absolue de reproduction et les travaux associé par « nature » à la reproduction : l’éducation des enfants et les travaux ménagers. Notons comme il est caractéristique qu’une femme qui élève ces enfants dit souvent qu’ »elle ne travaille pas ».

Cette appropriation du travail des femmes par les hommes procède du même mécanisme que l’appropriation du travail des ouvriers par la classe dominante. On ne peut faire croire que cette appropriation est naturelle puisque nous n’avons pas d’exemple de reproduction de la société en dehors de son contexte d’exploitation.

La catégorie de sexe permet donc aux hommes de s’approprier pour eux-mêmes la reproduction et la production des femmes mais aussi leur personne physique via le contrat de mariage. La femme a ainsi certaines obligations comme le travail non rémunéré, la cession de sa reproduction mise au nom du mari (les enfants qui portent le nom du père), le coït forcé, la cohabitation jour et nuit et l’assignation à résidence comme le suggère la notion juridique d’abandon du domicile conjugal. Dans la règle qu’observe souvent la police de ne pas intervenir quand une femme est battue par son, mari, cela montre combien la femme dépendant directement de son mari. s’il s’agissait d’un citoyen frappé par un autre, la police interviendrait pour « coups et blessures ». La femme a donc cessé d’être une citoyenne ordinaire. On signale ainsi implicitement que l’État n’a pas à intervenir dans des affaires privées ou l’autorité du mari s’est substituée à celle de l’État.

Wittig souligne combien la catégorie de sexe colle aux femmes puisqu’elle ne peuvent être conçues hors de cette catégorie. Les personnes exceptionnelles dont on narre les exploits dans les journaux sont toujours rappelées comme « femmes » avant tout.

Wittig conclue que la catégorie de sexe est une catégorie totalitaire avec ses lois et formatrice de l’esprit. Elle considère donc qu’il faut la détruire et penser au delà d’elle pour penser vraiment. Cela régit l’esclavage des femmes par une opération prenant une partie (le sexe, la couleur) pour le tout (la personne entière) , comme avec les esclaves noirs.

On ne naît pas femme

Les femmes ne sont pas un groupe naturel c’est à dire « un groupe social d’un type spécial : un groupe perçu comme naturel, un groupe d’hommes considéré comme matériellement spécifique dans son corps ». (2) L’existence des lesbiennes montrent que les femmes ont été catégorisées de façon politique par les hommes en un « groupe naturel ». Wittig rejoint ainsi Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le male et le castrait qu’on qualifie de féminin ».(3)

Wittig récuse l’idée que la base de l’oppression des femmes est biologique ou historique. Certaines féministes, en s’appuyant même sur Beauvoir, soulignent que la civilisation a d’abord été matriarcale ; les femmes fondaient la civilisation (par la procréation) pendant que les hommes frustres et brutaux allaient à la chasse. Cette vision déplait à Wittig car elle ne remet pas en cause l’hétérosexualité et remplace une oppression par une autre (le patriarcat par le matriarcat). Cette vision reste prise dans les catégories de sexe et dans l’idée que la femme est intimement liée à la procréation. Je suppose que cette critique peut s’appliquer à Françoise Héritier.

Le danger pour Wittig est de naturaliser l’histoire ce qui tendrait à faire croire que les catégories hommes et femmes ont toujours existé et existeront toujours. Certaines lesbiennes tendent d’ailleurs à adhérer à cette théorie « Les femmes et les hommes appartiennent à des espèces ou des races (les deux mots sont utilisés de façon interchangeable) différentes ; que les hommes sont inférieurs aux femmes sur le plan biologique ; que la violence masculine est un phénomène biologique inévitable ». (« 4 »)

En naturalisant l’histoire, on naturalise donc les faits sociaux marquant l’oppression des femmes ce qui les rend impossibles à changer. Wittig prend pour exemple la procréation qu’on considère comme naturelle sans penser qu’elle est forcée, organisée (démographie) et que c’est la seule activité sociale, hormis la guerre, qui présente un tel danger de mort.

Wittig montre que ce que nous prenons pour l’origine et la cause de l’oppression n’est en fait que la « marque » que l’oppresseur a apposée sur nous. Colette Guillaumin montre ainsi que le concept de race, dans son acception moderne, n’existait pas avant l’esclavage. C’est ainsi qu’aujourd’hui race et sexe nous apparaissent comme une donnée immédiate et appartenaient à un ordre naturel. Ce n’est pas une perception directe mais une construction directe alors que ces traits sont aussi indifférents que les autres pour désigner un individu. ex elle est vue comme femme donc elle est femme. Je dirais qu’on s’est un peu séparé des catégories de race mais pas du tout de celles de sexe. Wittig souligne ainsi que l’insulte courante envers les lesbiennes « tu n’es pas une vraie femme » montre bien qu’il faut se construire pour en être une « vraie ». elle déplore aussi que tout un courant féministe et également lesbien tende à vouloir être de plus en plus féministes. Refuser d’être femme ne veut pas dire pour autant être un homme ! Elle souligne de toute façon qu’il est impossible pour une femme d’être un homme, du moins psychiquement, puisqu’elle ne saura pas d’emblée ce que c’est que d’avoir un droit sur les femmes. L’oppression vécue par les lesbiennes consiste donc à mettre hors de leur atteinte les femmes qui sont réservées aux hommes. Une lesbiennes est donc condamnée à être une non-homme, une non-femme.

Wittig souligne combien les féministes se sont réapproprié l’idée « c’est merveilleux d’être une femme » alors que dés 1949, Beauvoir avait souligné le danger a se réapproprier les mythes positifs entourant les femmes. Reprendre à son compte les meilleurs traits dont l’oppression nous a gratifié c’est ne rien remettre en cause et ne pas interroger les catégories de sexe. Cela nous fait lutter dans la classe femmes non pas pour la faire disparaître mais pour la renforcer. Wittig souligne l’ambiguïté du mot féministe qui montre qu’on lutte pour les femmes (et donc pour le renforcement du mythe entourant les femmes). Wittig souligne que ce mot a été choisi pour établir une continuité dans l’histoire avec les pionnières du mouvement.

Pour Wittig, il faut tendre à supprimer la classe homme, par une lutte de classe politique. Si celle ci disparaît, celle des femmes disparaît car il n’y a pas d’esclaves sans maître.

Wittig parle ensuite du marxisme et montre que les femmes ont été noyées dans les classes bourgeoises ou prolétaires sans pour voir constituer leur propre classe.

En s’appuyant sur Christine Delphy, elle montre qu’il faut d’abord se rendre compte que chaque problèmes individuel dépend des problèmes liés à la classe et non à l’individu. L’avènement des sujets individuels ne pourra être trouvé qu’après avoir détruit les catégories de classe. Elle montre que détruire LA femme n’est pas détruire le lesbianisme car c’est le seul concept qui soit au delà des catégories de sexe. La lesbienne n’est pas une femme, ni idéologiquement, ni politiquement, ni socialement puisque la femme n’existe que par ses relations à un homme. Les lesbiennes sont donc des transfuges à leur sexe.

La pensée straight

Wittig souligne l’importance qu’a pris l’étude du langage. Elle parle ensuite du langage symbolique qui fonctionne à partir de très peu d’éléments. Elle ironise sur le fait que l’inconscient est censé se structurer quasi automatiquement à partir des symboles du langage symbolique : castration, œdipe, mort du père, échange des femmes. Elle constate que seuls des spécialiste sont en droit de déchiffrer l’inconscient et que les langages interprétant ses symboles sont extrêmement riches. Pour Wittig Lacan a trouvé dans l’inconscient les structures qu’il dit avoir trouvées puisqu’il les a lui même mises. elle déplore qu’on entende que la parole des psychanalystes et pas des psychanalysés. Pour elle, le psychanalyste est un oppresseur face au psychanalysé qui est un oppressé. Wittig se demande alors si ce besoin des communiquer des psychanalysés ne peut se trouver que dans la psychanalyse. Elle constate aussi que les homosexuels, les lesbiennes et les femmes qui sont venues à la psychanalyse ont opéré une rupture du contrat psychanalytique dés qu’ils se sont aperçus que ce n’étaient pas eux qui étaient « malades » mais que leur état venait plus d’un état de choses général.

Wittig souligne la violence du discours hétérosexuel pour les lesbiennes et les hommes homosexuels. Elle explique ensuite ce qu’est la « pensée straight » en référence à la « pensée sauvage » de Levi-Strauss. Il s’agit des concepts de femme, d’homme, de différence qui marquent l’histoire, la culture. Elle souligne qu’il reste au sein de la culture un noyau soit disant naturel qu’on se refuse à examiner, c’est à dire la relation hétérosexuelle ou relation obligatoire entre l’ »homme » et la « femme ». la pensée straight va ainsi interpréter de façon totalisante l’histoire, le langage, la culture et les sociétés. Elle a une tendance universalisante dans sa production de concepts. On va ainsi former des lois générales valant pour toutes les époques, tous les individus, toutes les sociétés : l’échange des femmes, la différence des sexes, l’inconscient, le désir, la culture. Ces catégories n’ont de sens pour Wittig que dans l’hétérosexualité ou pensée de la différence des sexes en tant qu dogme philosophique et politique.

La société hétérosexuelle est fondée sur la nécessité de considérer certains autres comme différents : les hommes homosexuels, les lesbiennes, les femmes mais aussi de nombreuses catégories d’hommes. celui qu’on présente comme différent sera contrôlé et dominé.

Le concept de différence des sexes montrent les femmes en autres différents. Les hommes ne sont pas différents. Les noirs le sont en revanche.

Pour Wittig, il ne peut plus y avoir de femmes ou d’hommes en tant que classes et en tant que catégories de pensées et de langages. Les lesbiennes et les homosexuels ne doivent plus se percevoir en tant qu’hommes et femmes ce qui contribuent au renforcement de l’hétérosexualité.

Wittig s’intéresse à l’inconscient structural et montre qu’il fait appel à des nécessités échappant au contrôle de la conscience comme part exemple les processus exigeants ordonnant et exigeant l’échange des femmes comme condition nécessaire à toute société. Elle ne s’étonne donc pas qu’il y ait un inconscient et qu’il soit hétérosexuel, veillant aux intérêts des maîtres. Wittig pense qu’il vaut traquer le « cela-va-de-soi » hétérosexuel et montrer combien le structuralisme, la psychanalyse et plus particulièrement Lacan ont rigidifié les concepts pour mieux hétérosexualiser. Or que signifie l’échange des femmes sinon la domination ? Pour Wittig, l’inconscient est donc hétérosexuel et au service des dominants.

A propos du contrat social

Wittig rappelle que Marx et Engels se sont élevés contre le contrat social parce qu’il est en opposition avec la nécessité de la lutte des classes. Pour eux, le « contrat social » s’applique aux serfs dans la mesure où il implique une idée de choix individuel et d’association volontaire. Les serfs ont en effet fui un par un et se sont ensuite associés pour former des bourgs (et sont ainsi devenus les bourgeois). Pour Wittig les femmes sont semblables aux serfs : elles sont corvéables à merci, attachés à une terre (la famille) et ne peuvent s’arracher à l’ordre hétérosexuel qu’en le fuyant une par une. Pour elle la structure de notre société est en effet féodale.

Wittig réfléchit ensuite au contrat social. La promesse du contrat social de s’accomplir pour le bien de tous ne s’est pas accomplie historiquement et garde donc sa dimension d’utopie. De Rousseau : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui même et reste aussi libre qu’auparavant ».

Pour Wittig, ce qui doit être rompu, c’est le contrat d’hétérosexualité en tant que tel qui faisait sans doute partie du contrat idéal de Rousseau.

Wittig revient sur la pensée aristotélicienne, de Hobbes et Locke pour souligner qu’ils pensaient que « le droit, c’est la force ». Pour Aristote, en particulier, l’accord des membres n’était pas nécessaire. Elle signale que Rousseau est le premier à considérer qu’une société pour bien fonctionner, ne doit pas s’appuyer sur la raison du plus fort.

Wittig souligne qu’il y a un certain nombre de choses qu’on doit faire : être une femme, être un homme, se marier, faire des enfants, les élever. Pour elle, les deux termes de contrat social et d’hétérosexualité sont superposables. Vivre en société c’est vivre en hétérosexualité.

Wittig souligne la difficulté à saisir l’hétérosexualité dans sa réalité, sinon dans ses effets et dont l’existence réside l’esprit des gens d’une façon qui affecte leur vie tout entière, la façon dont ils agissent, leur mode de pensée. En tant que mot, il n’a existé qu’au début du 20eme siècle quand on a parlé d’homosexualité et en Allemagne à la fin du 19eme siècle. Avant cette période, l’hétérosexualité allait tellement de soi qu’elle n’avait pas de nom. C’est le contrat social, un régime politique, une institution dont on ne parle pas. Pour Wittig il y a un présupposé du social avant le social : les hommes entrent dans l’ordre social comme des êtres déjà socialisés, les femmes restent des êtres naturels.

Lévi-Strauss raisonne ainsi sur des systèmes invariants comme sa théorie sur l’échange des femmes. La littérature anthropologique foisonne ainsi de mères, sœurs, pères etc. ce qui semble souligner qu’on n’est rien si on n’appartient pas à un de ces groupes. Wittig montre que le cynisme de Aristote est plus acceptable puisqu’il dit que les choses doivent être ainsi : »Le premier principe est que ceux qui sont inefficaces l’un sans l’autre doivent être réunies dans une paire. Par exemple, l’union mâle femelle. » Elle souligne que cette paire a assis la relation gouvernant/gouverné.

Lévi-Strauss a dessiné l’idée d’un contrat social entre les hommes dont les femmes sont exclues. Chaque fois qu’il y a échange, il y a entre les hommes confirmation d’un contrat d’appropriation de toutes les femmes.

Wittig souligne enfin que Rousseau a montré que le contrat social est à réfléchir tant qu’il ne satisfait pas chacun. Il faut donc rompre le contrat social hétérosexuel si on n’y consent pas.

Homo sum

Historiquement et philosophiquement, « humain » a toujours désigné les hommes blancs propriétaires des moyens de productions. Pour Wittig, une lesbienne, qui se tient à l’avant pose de l’humain représente peut être paradoxalement le point de vue le lus humain. Cette idée (critiquer une société à partir d’un point de vue extrême) n’est pas nouvelle :Marx et Engels l’ont déjà évoquée.

Évocation de la lutte des classes : Marx et Engels ont réduit les conflits à deux termes : les capitalistes qui détiennent les moyens de productions et les prolétaires qui fournissent le travail, la forme de travail et qui sont les producteur de la plus-value. Antisémitisme, racisme et sexisme ne sont pour eux que des « anachronisme du capital » c’est à dire qu’ils se résoudraient après la prise du pouvoir par le patriarcat. Pour Wittig ces anachronismes peuvent être décrits comme un paradigme d’oppression transversal à toutes les « classes » marxistes. Le marxisme n’ayant pas montré son efficacité au niveau historique ; ces classes se sont figées et les anachronismes n’ont pas disparu.

Il convient donc selon Wittig de remontre plus avant et d’étudier comment les oppositions se sont formés soit en étudiant Aristote et Platon. Les premiers philosophes grecs étaient monistes c’est à dire qu’il n’y avait pas de divisions dans l’Être. L’Être en tant qu’être était un. selon Aristote c’est à l’école pythagoricienne qu’on doit la division dans le processus de la pensée et donc dans la pensée de l’Être. Ils ont donc introduit la dualité dans la pensée. Voir la table des contraires présentée par Aristote dans La métaphysique, Livre I, 5,6.

– Limité Illimité
– Impair Pair
– Un Plusieurs
Droite Gauche
Mâle Femelle
– Immobilité Mouvement
– Droit Courbe
Lumineux Obscur
Bon Mauvais
– Carré Rectangulaire

Les expressions en italique relèvent du jugement et de l’évaluation et non plus, comme les autres, des outils nécessaires à la division.

Mathilde

Notes 1. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1974, p 86. 2. Colette Guillaumin « race et nature : Système des marques, idée de groupe naturel et rapport sociaux », Pluriel, n°11, 1977. 3. Simone de Beauvoir, le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949, T. II, p. 15. « 4 ». Andrea Dworkin, « Biological superiority, The world’s most dangerous and deadly idea », Heresies n°6, 46, 1979. (précision:lire le commentaire d’Ide cyan)

*Source:http://www.feministes.net

MONIQUE WITTIG : HOMMAGE

une évocation de Monique Wittig par l’écrivaine Michèle Causse.

 » … tant je l’aimais qu’en elle encore je vis « , L’oppoponax

Monique Wittig vient de mourir d’un accident cardiaque à 67 ans, aux États-Unis où elle s’était installée depuis les années 70. Son œuvre y était enseignée et elle y enseignait elle-même la littérature française, tout en continuant à produire des textes pionniers dont les ondes de choc n’ont cessé, et ne cesseront, de nourrir la pensée et la création lesbiennes et plus largement le champ de la philosophie politique. Elle est de ces écrivains et penseurs inconnus du grand public, peu ou mal lus, mais dont l’influence souterraine nourrit au long cours les recherches les plus avancées. La pensée straight, paru en 1992 en anglais, recueil réunissant ses essais théoriques parus dans différentes revues américaines au cours des années 80, a connu un rayonnement international considérable, sauf… en France où l’ouvrage vient juste d’être traduit (Balland, 2001).

Fragments

 » Ta main ton bras par la suite sont entrés dans m/a gorge, tu traverses m/on larynx, tu atteins m/es poumons, tu répertories m/es organes, tu m/e fais mourir de dix mille morts tandis que j/e souris, tu arraches m/on estomac, tu déchires m/es intestins, tu fais aller ta plus parfaite fureur dans m/on corps, j/e crie mais non pas de peine, j/e suis rejointe atteinte, j/e passe de ton bord, j/e fais éclater les petites unités de m/on m/oi, j/e suis menacée, j/e suis désirée par toi. Un arbre m/e pousse dans le corps, il bouge ses branches avec une violence avec une douceur extrêmes, ou bien c’est un buisson d’épines ardentes il déchire l’autre côté de m/es muscles visibles m/on dedans m/es intérieurs, j/e suis habitée, j/e ne rêve pas, j/e suis introduite par toi, j/e dois à présent lutter contre l’éclatement pour continuer m/a perception globale, j/e te rassemble dans tous m/es organes, j/e m’éclate, j/e m/e rassemble, parfois ta main parfois ta bouche parfois ton épaule parfois tout ton corps, à m/on estomac touché ton estomac répond à m/es poumons rauquant tes poumons rauques, j/e suis pour finir sans envers sans endroit m/on estomac apparaissant entre m/es seins m/es poumons traversant la peau de mon dos.  » Le corps lesbien

 » Il nous faut dans un monde où nous n’existons que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes, sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans notre vie même, nous faire nous-mêmes être de chair aussi abstraites que des caractères de livre ou des omages peintes  » Avant-note à La passion de Djuna Barnes

 » Gouine L’origine de ce mot, suivant Eila Swan, est à chercher dans le mot queen qui signifie reine (Eila Swan, Notes sur la Gaule, Grand pays, Premier continent). Il y a eu, en effet, une coutume en Gaule, qui consistait à élire comme reine les amantes les plus valeureuses. Plus tard elles ont été appelées queens par dérision, puis sales queens, ce qui, déformé, fait sales gouines et on leur a coupé le cou dans ces temps obscurs où il ne faisait pas bon être reine ni amante.  » Brouillon pour un dictionnaire des amantes

 » Un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel le point de vue minoritaire, que s’il est un texte littéraire important.  » Avant-note à La passion de Djuna Barnes

 » Le concept d’hétérosexualité (…) est une rationalisation qui consiste à présenter comme un fait biologique, physique, instinctuel inhérent à la nature humaine, la confiscation de la reproduction des femmes et de leurs personnes physiques par les hommes (…) L’hétérosexualité fait de la différence des sexes une différence naturelle et non une différence culturelle.  » Paradigmes

 » … il faut traquer le cela-va-de-soi hétérosexuel et, je paraphrase le premier Roland Barthes, « ne pas supporter de voir la Nature et l’Histoire confondues à chaque pas », faire apparaître brutalement que le structuralisme, la psychanalyse et particulièrement Lacan ont opéré une rigide mythification de leurs concepts, la Différence, le Nom-du-Père, ils ont même sur-mythifié les mythes, opération qui leur a été nécessaire pour hétérosexualiser systématiquement ce qui apparaissait de la dimension personnelle dans le champ historique par l’intermédiaire des personnes dominées, en particulier les femmes qui sont entrées en lutte il y a plus d’un siècle.  » La pensée straight

 » Oui, la société hétérosexuelle est fondée sur la nécessité de l’autre-différent à tous les niveaux. Elle ne peut pas fonctionner sans ce concept ni économiquement ni symboliquement ni linguistiquement ni politiquement. (…) Le concept de « différence des sexes » (…) constitue ontologiquement les femmes en autres différents. Les hommes, eux, ne sont pas différents. (Les blancs non plus d’ailleurs ni les maîtres mais les noirs le sont et les esclaves aussi.) Or pour nous il n’y a pas d’être-femme ou d’être-homme.  » Homme  » et  » femme  » sont des concepts d’opposition, des concepts politiques. Et dialectiquement la copule qui les réunit est en même temps celle qui les abolit, c’est la lutte de classe entre hommes et femmes qui abolira les hommes et les femmes. Et la différence a pour fonction de masquer les conflits d’intérêt à tous les niveaux idéologiquement compris.  » La pensée straight

 » J’ai toujours pensé que les femmes en tant que groupe social présentent une structure assez semblable à la classe des serfs. Corvéables comme eux et, comme eux, attachées à ce qu’on peut comparer à la terre, la famille (…). Je constate à présent qu’elles ne peuvent s’arracher à l’ordre hétérosexuel qu’en le fuyant une par une.  » À propos du contrat social

 » Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde.  » Les guérillères

 » Le lesbianisme est bien plus que l’homosexualité (le concept homologue à celui d’hétérosexualité). Le lesbianisme est bien plus que la sexualité. Le lesbianisme ouvre sur une autre dimension de l’humain (dans la mesure où sa définition ne se fonde pas sur la « différence » des sexes). Aujourd’hui, les lesbiennes découvrent cette dimension en dehors de ce qui est masculin et féminin.  » Paradigmes

 » Sur le plan théorique, le lesbianisme et le féminisme articulent leurs positions de telle manière que l’un interroge toujours l’autre. Le féminisme rappelle au lesbianisme qu’il doit compter avec son inclusion dans la classe des femmes. Le lesbianisme alerte le féminisme sur sa tendance à traiter de simples catégories physiques comme des essences immuables et déterminantes.  » Paradigmes

 » Il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s’associent, font l’amour avec des femmes car la-femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes.  » La pensée straight

Éléments de bibliographie

L’oppoponax, Minuit, 1964 (prix Médicis) Les guérillères, Minuit, 1969 Le corps lesbien, Minuit, 1973 avec Sande Zeig, Brouillon pour un dictionnaire des amantes, Grasset, 1976 (épuisé) Virgile, non, Minuit, 1985 Paris-la politique, POL, 1999 La pensée straight, Balland, 2001.

Sur l’œuvre de Wittig en français :
– Catherine Écarnot, L’écriture poétique de Monique Wittig, thèse de doctorat
– Catherine Écarnot,  » La monstrueuse sexualité d’au-delà du verbe dans les fictions de Monique Wittig « , dans Espace lesbien, n° 3, Le sexe sur le bout de la langue, actes du colloque international d’études lesbiennes, Bagdam Espace édition, Toulouse, 2002
– Marie-Hélène Bourcier, Suzette Triton (dir.), Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes, autour de l’œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig, Actes du colloque des 16-17 juin, 2001, Éd. Gaies et lesbiennes, Paris, 2002.

POUR MONIQUE WITTIG

de Michèle Causse

Extrait du chapitre  » La grande Pérégrine « , dans Voyages de la Grande Naine en Androssie (éd. Trois, 1993, Montréal).

La Grande Griotte est celle qui du mot manquant fait le mot gagnant. À toute heure elle le forge en bec et du bris des cages libère des sons qui jamais ne furent en haleine expirés. Elle est à elle seule la Grande Volière des Anomalières. La plus Hurlevente des Lumineuses. (…) La Grande Griotte crache sa langue en épines :  » J’ai vu j’ai ouï les Irradieurs irradier. (…) J’ai vu les Médusées perdre le poil perdre la plume perdre la face. (…) J’ai vu qu’il faut au Criminel un crime pour ne pas être incriminé.  » (…) La Grande Griotte toute d’acerbe lâche ses jets d’acide qui font oignons d’Anomales dans les oreilles où ils vont se lover. Sortent aussitôt celles qui ont vision par d’autres trous celles qui ont flagelles de mercure au bout de la langue. Elles scandent  » ad majora  » et s’élèvent dans les airs. Summa con laude la Grande Griotte du radon fait rayon. De sa cotte en fuge de son masque en mailles elle fait mazette. Plus unique que rare elle est connue de toutes les Anomales d’Animalie. qui toutes veulent la voir toutes veulent l’ouïr. Les Scribes de sang qui tout en glas de glotte savent le pouvoir de la nomination ne la nomment jamais même pour la raturer rayer radier rançonner ravir ruiner rosser rôtir rogner riper pas même pour la nuller en nulle. (…) Seul le silence en broue de brume entoure les allées les venues de la Grande Griotte. Elle ne sait jamais elle-même où elle va ni parfois où elle est. Elle est dans le mouvement moment momentum étant toujours trois fois plus qu’elle n’est. Elle est celle qui change la gêne de la pensée en morphos et genèse. (…) La Grande Griotte ne dit pas qu’elle produit la néo-née de bouche à oreille comme par enchantement. De toutes ses lèvres boutant déboutant le Grand Pavoiseur. Elle n’a jamais sa langue dans sa poche jamais ne l’avale jamais ne l’a trop longue ni trop verte ni trop sèche. Vraie chevale de Troie qui cavale elle est sur tous les lieux de la planète disant  » est mauvais ce qui fait diversion  » et pure agente de conversion elle harangue la néo-née  » ce que tu vois n’est pas ce qui est  » (…) La Grande Griotte a le mouvement dans les sangs. La hache à double tranchant lui coupant le front elle ne reste jamais dans un lieu après qu’elle en a enchanté les sons. De cure en crue elle lie les lieux ainsi que jamais avant elle on ne les lia on ne les lut. Antécédente en toute solitude de soi. Il faut l’écouter sur fond d’absence sans retrouver de ses chants un seul quatrain en soi. Elle est machette en jungle la reine des Laborieuses. Seule elle tient son âme entre ses mille canines pour naître en née.

*Source:http://www.bagdam.org

Monique Wittig, adieu…. Au revoir…

Par Tania Navarro Swain

 » […] il tombe de la neige fondue. On enfonce dans la boue. Les coquelicots sont mouillés. […] On dit, les soleils couchants revêtent les champs les canaux la ville entière d’hyacinthe et d’or le monde s’endort dans une chaude lumière. On dit, tant je l’aimais qu’en elle encore je vis » (Oppoponax, 281)

Je fait partie de l’immense cohorte de femmes qui ont été envoûtées par le charme et la puissance de l’écriture de Monique Wittig. Jeune étudiante à Paris dans les années 1970, ses idées et ses mots ont fait partie de la construction de ma subjectivité et maintes fois j’ai réécrit et resignifié, en tant que lectrice , ses livres et ses articles. Je ne l’ai pas , hélas, connue personnellement, mais je me dis , finalement, que j’ai une monique wittig à moi, avec les traits et le caractère qu’elle m’a laissés en héritage, l´Opoponax [1] de mon histoire, car son oeuvre est maintenant à nous toutes, féministes, lesbiennes, femmes sociales malgré nous.

De Monique Wittig je retiens tant de choses et surtout le courage intellectuel et la créativité qui défient les « grands » noms, les tisseurs d’idées autour de la psychanalyse et du structuralisme , à partir de leur propre terrain. . Cette attitude, décidément post- moderniste , les replace dans leurs conditions de production historique. C’est ainsi que Wittig se demande :

« Qui a donné aux psychanalystes leur savoir ? Par exemple, pour Lacan ce qu’il appelle le « discours psychanalytique »et ’ »l´expérience analytique », tous deux lui « apprennent » ce qu’il sait. Et chacun lui apprend ce que l’autre lui a appris. » (février 1980 :47)

En effet, à la fin des années 70, la réflexion de Monique Wittig contribue à créer le sol sur lequel s’appuie la critique dite  » post-moderne » et oh combien ! féministe, de toutes les évidences et de tous les naturalismes. Et la « pensée straight » , qu’ ainsi elle dénomme et analyse, est la création d’une catégorie qui exprime l’intense relation de la pensée et de son cadre de production : car penser, c’est aussi penser historiquement, ( a dit quelqu’une) un acte ancré dans un horizon possible d’interpellation et d´interprétation. C’est ainsi que « la pensée straight » , dénoncée par Wittig, est le socle des positivismes et de leurs dérivés, qui cachent leur construction historique sous le couvert de l’universel et du naturel et inventent l´humain selon leurs normes.

Wittig est tranchante :

« Je ne peux que souligner le caractère oppressif que revêt la « pensée straight » dans sa tendance à immédiatement universaliser sa production de concepts, à former des lois générales qui valent pour toutes les sociétés, toutes les époques, tous les individus » (février 1980 :49 )

La « pensée straight » est donc un cadre de pensée historique, dont. les concepts créent une certaine réalité et l’inaugurent en tant que fondatrice de l’humain dans une itération incessante . De ce fait Il ne faut pas, , uniquement dénaturaliser le « naturel », mais surtout montrer les mécanismes historiques, matériels/imaginaires qui créent les relations sociales et la réalité elle-même.

Le caractère politique et l’oppression du pouvoir qui en découle, sont au cœur de l’analyse de Wittig où l’hétérosexualité apparaît comme la clef de voûte de la domination sociale des femmes. Dit-elle :

 » Ayant posé comme un principe évident, comme une donnée antérieure à toute science l’inéluctabilité de cette relation la pensée straight se livre à une interprétation totalisante à la fois de l’histoire, de la réalité sociale, de la culture et des sociétés, du langage et de tous les phénomènes subjectifs. « ( février 80 :49)

En tant qu’historienne, j’identifie ici le discours de la discipline dans laquelle je mène mes luttes, car l’histoire, qui se veut la mémoire sociale, est l’un des principaux mécanismes de la re-création de l’humain selon le modèle adamique . Qui, sinon la « pensée straight » peut parler de la prostitution – la plus sombre face de la violence contre les femmes- comme « la plus vieille profession du monde », ou bien désigner la procréation comme l’essence du féminin, ou encore naturaliser l’image de « l’homme des cavernes » qui malmène la femme comme le produit de sa chasse ?

Wittig reconnaît aussi l’importance du langage et de ses significations, tout en soulignant la lourde matérialité construite pour les êtres nommés « femmes ».

Elle : s’exprime ainsi :

« J’insiste sur cette oppression matérielle des individus par les discours et je voudrais en souligner les effets immédiatement en prenant l’exemple de la pornographie. Ses images – films, photo de magazines, affiches publicitaires sur les murs des villes – constituent un discours et ce discours a un sens : il signifie que les femmes sont dominées. »[…] Non seulement il entretient des relations très étroites avec la réalité sociale qu’est notre oppression ( économique et politique). Mais il est lui même réel, puisqu’il est une des manifestations de l’oppression et il exerce un pouvoir précis sur nous. « ( février 1980 :48)

Non seulement manifestation mais aussi un de ses principes fondateurs, véhicule et producteur d’un imaginaire phallogocentrique, le langage et les média, porteurs des représentations sociales et des images fondatrices , façonnent le monde et créent du réel. Cette analyse rejoint, en quelque sorte, celle de Teresa de Lauretis, lorsque cette dernière identifie les « technologies du genre » : productrices et produits des discours sur la sexualité et les genres, elles créent ce dont elles parlent.

Wittig ainsi, annonce le sujet « excentrique » [2] des féminismes, celles qui, aux prises avec la lourde matérialité de la condition sociale « femme » dans un temps et dans un espace précis, l’excèdent et la critiquent, en indiquant toujours leurs liens d’attaches – conceptuels, idéologiques – pour mieux les dépasser.

Dans ce sens, parler du contrat hétérosexuel, qui assujettit et ordonne la construction du sujet « femme », signifie aller bien au- delà de la dénaturalisation du système sexe/genre. En effet, les critiques qui sont faites aujourd’hui faites à la catégorie « genre » en tant qu’instrument de sa propre reproduction, se trouvent déjà contenues dans la pensée de Wittig :

« Et bien qu’on ait admis ces dernières années qu’il n’y a pas de nature, que tout est culture il reste au sein de cette culture un noyau de nature qui résiste à l’examen, une relation qui revêt un caractère d’inéluctabilité dans la culture comme dans la nature c’est la relation hétérosexuelle ou relation obligatoire entre « l’homme »et « la femme ». (février 80 :49)

Si le sexe lui même n’est pas remis en question le binôme sexe/genre maintient le cadre binaire de la « pensée straight », exprimé dans les couples d’opposés, femme/homme, individu/société et ainsi de suite. Monique Wittig a été, avec une poignée d´autres féministes, à l´avant -garde de la critique radicale de l’hétérosexualité imposée historiquement, comme étant LA nature incontournable. Le sexe devient alors « nature » dans les cadres de la » pensée straight », ainsi que son importance démesurée pour la construction d’une subjectivité « femme », » lesbienne » , « hommes » et autres

Lorsqu´elle analyse la construction d’une différence « naturelle » entre les sexes, Wittig souligne son caractère politique, car

« […] la différence n’a rien d’ontologique, elle n’est qu’interprétation que les maîtres font d’une situation historique de domination »( février 80 :50)

Dans un autre texte, elle explicite :

« Mais ce que nous croyons être une perception directe et physique n’est qu’une construction mythique et sophistiquée, une « formation imaginaire »qui réinterprète des traits physiques ( en soi aussi indifférents que n’importe quels autres mais marqués par le système social) à travers le réseau de relations dans lequel ils sont perçus. »( mai 1980 :77)

Dans ma lecture/écriture de ses textes, la naturalisation, pour Wittig, tend à empêcher tout changement, puisqu´ ainsi serait l’ordre des choses . En effet, le « besoin » de procréation est introjecté par les femmes comme une nécessité « naturelle », ce qui élude la question des grossesses répétées, d’une maternité forcée par les lois et les coutumes, puisque. nous sommes programmées pour produire et désirer des enfants. ’Dans son livre « Les Guerrillères », on assiste à la montée des Mères qui prennent la place des Amazones libres, joyeuses et indépendantes. C’est en fait une fiction historique puisque la « pensée straight » a instauré l´incontournable le règne des mères, en créant le mythe de la « femme »et mieux encore, de la « vraie femme ». La mère et l’épouse, celle qui incarne la différence, celle qui accepte la marque de la spécificité, celle qui assume l’infériorité et n’existe que pour et à travers le regard de l’autre.

Une société lesbienne, ou une communauté lesbienne serait le défi ultime de l’ordre androcentrique. Dit-elle : « les lesbiennes ne sont pas des femmes »( février 1980 : 53) C´est aussi un défi aussi pour les féminismes car si la question « qu’est-ce qu’une femme » demeure lors de la constitution d’un sujet politique, Wittig, elle, s’en prend à sa généalogie,

« […] car ’femme’ n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. »( février 1980 :53) Dans un « langage du genre » il n´y a pas de genre hors des coercitions de genre.

Dans ce sens, elle indique la portée des féminismes dans la transformation de la réalité binaire et hiérarchique : « Pour beaucoup d’entre nous cela veut dire ’quelqu’un qui lutte pour les femmes en tant que classe et pour la disparition de cette classe´ ’ ».(mai, 1980 :79) La disparition de la catégorie ou de la classe des femmes, comme l´annonce Wittig, pose problème. Qui prendrait la place vide du binaire sexué ? La lesbienne ?

Il y a eu beaucoup de discussions sur l’essentialisme de la « lesbienne » de Wittig qui en fait viendrait substituer la catégorie  » femme » , retombant ainsi dans le piège des noyaux identitaires.Pour moi, ce ne sont que des jeux de mots qui laissent de côté l’éclat de l’analyse de Wittig.

La « lesbienne » , dans mon interprétation de Wittig, est la place de dénonciation de la « pensée straight », le dévoilement de ses mécanismes d’action et de contrôle.. Je la vois comme une place de parole, comme un lieu de refus politique du contrat hétérosexuel, la résistance devant l’apparatus catégoriel/matériel/imaginaire qui crée le binaire, la différence, le réfèrent et sa copie, le masculin et le féminin.

Je considère la lesbienne de Wittig, dans le sillon de Teresa de Lauretis, comme étant le sujet « ex-centrique », celui qui subit l´immersion dans les eaux troubles des ses conditions de production, tout en les excédant, dans la critique et l’exposition implacable des éléments qui les composent et forgent l’ordre du normatif/naturel. Il ne suffit donc pas de s’aimer entre femmes pour être la lesbienne de Wittig : il faut faire partie des Guerrillières sans destin assigné, dont le parcours s´invente au fur et à mesure.

Je ne vois pas LA lesbienne de Wittig regroupant les individus matériels qui se nomment lesbiennes, en une seule e t même essence ; nous avons ici , au contraire, la lesbienne comme une catégorie qui déjoue la matérialité binaire et son corollaire, la relation normative hétérosexuelle. Wittig insiste sur le fait que

« De plus, ’lesbienne’ est le seul concept que je connaisse qui soit au-delà des catégories de sexe ( femme et homme) parce que le sujet désigné ( lesbienne) n’est pas une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement. Car en effet ce qui fait une femme c’est une relation sociale particulière à un homme[…] »(mai 1980, 83)

Cette perception du contrat hétérosexuel, au cœur de l’oppression et de la création du féminin qui émerge donc dans les années 1970, a longtemps été obscurcie par les discours sur le « genre » ; cette catégorie a eu une importance indéniable en un premier mouvement de dénaturalisation , mais petit à petit, elle a perdu de sa force subversive, ensevelie sous le « relationnel »de la construction social du binaire sexuel, par la domestication du savoir académique.

L’analyse de l’exercice hiérarchique du pouvoir au masculin, la matérialité et la violence de l’appropriation qui instituent la classe des femmes, est ainsi abandonnée au bord de la route, recherchant peut-être de l’approbation du Père institutionnel ?

Si la tâche commune à tous les féminismes est celle de changer , de transformer le monde et ses valeurs/représentations binaires et androcentriques, Wittig indique le chemin de la destruction de la classe des femmes – pas des individus, évidemment –

« […] »et cela ne peut s’accomplir que par la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes pour justifier cette oppression »( mai 1980 :84)

Monique Wittig en tant que théoricienne et écrivaine n’a pas eu la reconnaissance académique qu’elle méritait, « affligée » qu´elle était de plusieurs handicaps : femme, féministe et ouvertement lesbienne. Sa pensée, cependant fait résonance et la critique de l’hétérosexualité réapparaît dans un creuset où, de nos jours, la remise en question des évidences est devenue une méthode scientifique.

Il ne s´agit pas d´appel à l’homosexualité généralisée, nouvel avatar de l’humain, pas plus que de l’hétérosexualité obligée et « naturelle », forgeant des corps marqués et spécifiés par une quelconque différence. La disparition des genres entraînerait la déconstruction des sexes, détail biologique sur lequel s’érige la hiérarchie sous le prétexte de la procréation, sous le couvert des corps « naturels » . La déconstruction des genres pourrait enfin ouvrir le chemin aux « personnes ».

Monique Wittig est disparue. Pas pour nous.

Adieu Monique Wittig… je ne t’ai pas connue, je ne pourrai jamais te re-connaître.

Au revoir, Monique… nous nous retrouverons à chaque détour, chevauchant les mots, débridant les sens, tranchant les nœuds, brisant les moules, entre Guerrillères, entre nous.

notice biographique

tania navarro swain est professeure au Département d´Histoire de l´Université de Brasilia, Brésil, docteure de l´Université de Paris III, Sorbonne. Elle a été professeure invitée, en 1997/98 à l´Université de Montréal-UdM, ainsi qu à l´Université du Québec à Montréal, à l`IREF- Institut de Recherches et Études Féministes. À la tête d´un cours d´études féministes en graduation , elle travaille en Théorie de l´histoire et Études Féministes en post-graduation. Parmi ses plus récentes publications : “O que é o lesbianismo ?” ( Qu´est-ce que le lesbianisme ?), 2000 ; un numéro spécial intitulé “ Feminismos : teorias e perspectivas” ( Féminismes : théories et perspectives) de la revue Textos de História, paru en 2002, outre des nombreux articles publiés dans des revues nationales et internationales. Elle a aussi crée et organisé, avec la collaboration de collègues québéquoises et françaises, la revue digitale bilingue Labrys, Études Féministes .

[1] Opoponax est le titre du premier livre de Monique Wittig que j´ai lu, où Catherine legrand, petite fille française, se raconte, dans un langage et une créativité remarquables.

[2] Voir Teresa de Lauretis « Eccentric subjects : Feminist theory and historical consciousness, Feminist Studies, 16, n.1 ( Spring, 1990) et Linda Hutcheon- 1987. A poetics of postmodernism : History, Theory, Fiction, , Routledge, London