Dur à avaler

28/02/2013

Dur à avaler

Par Virginie Despentes, écrivain

Sur http://www.lemonde.fr/livres/article

Qu’il y ait des meufs dans le 6earrondissement de Paris qui s’agitent volontiers sur les queues qui peuvent leur rapporter de l’argent : rien de neuf. S’il ne s’agissait que de désir, elles sortiraient de leur quartier. Qu’on vienne demander encore un effort aux citoyens, la classe moyenne aura bien quelques euros à débourser pour l‘Obs, pour Libé et pour Stock – le gogo, on le sait, s’attrape bien par la libido : rien de neuf. On ne donne jamais assez aux riches. La sensation pénible d’assister à la débâcle d’une cour en folie, toujours rien de neuf. L’ironie du sort, qui veut que l’homme mis en scène soit celui qui dirigea longtemps l’organisation qui a orchestré la dette, ce trait qu’on veut tirer sur toute utopie en hypothéquant nos futurs, n’a rien de neuf non plus.

Du côté de l’Obs, rien de bien neuf non plus, cette gauche-là tutoie les sommets. Et quand Joffrin consacre la « une » de son journal au livre de Iacub, ce n’est pas qu’il vient de découvrir les vertus de la presse façon Closer, c’est la littérature qui l’appelle. Il s’explique dans son petit édito : « Les qualités littéraires du livre étaient indiscutables. » Joffrin, on ne savait pas qu’il avait la faculté de trier ce qui entre en bibliothèque de ce qui part à la poubelle. On devrait faire appel à lui plus souvent, on s’épargnerait un tas de discussions oiseuses.

La littérature, pas la peine de s’en faire pour elle, en a vu d’autres, elle a toujours aussi servi les intérêts des boutiquiers et, si elle doit continuer d’avoir un sens, elle s’en remettra. Puisque le propre de la littérature, justement, est de prendre avec le temps une force que les plus calamiteuses entreprises de négoce ne devraient pouvoir saccager.

GARDES-CHIOURMES

Un parallèle, cependant, m’intrigue : qu’on se souvienne du silence pour le moins poli qui suivit quasi unanimement la publication du texte de Tristane Banon Le Bal des hypocrites (Au Diable Vauvert, 2011). A cette époque, les critiques littéraires se drapaient dans la dignité la plus offensée : ah non, ça, ce n’était pas de la littérature. Elle, ils l’ont vue venir et ils nous ont prévenus : voyeurisme, volonté pathétique de faire parler d’elle, petit texte sans importance. Les gardes-chiourmes étaient là, la pudeur brandie en bandoulière, pour s’assurer que la jeune auteure ne tirerait aucun bénéfice critique de son entreprise d’écriture. Mais, quand il s’agit des errements érotico-neuneus d’une bourgeoise mollement masochiste, on fait le tour des plateaux télé pour ameuter le chaland. Quand je lis dans Libé, sous la plume de Lançon, que Iacub, c’est un peu Sade qui rencontre Guibert, je demande quand même à ce qu’on m’explique pourquoi Banon n’a été pour personne Bret Easton Ellis qui rencontrait Joan Didion. Son texte à elle posait pourtant quelques questions intéressantes.

Par exemple, ce refus atypique du droit de cuissage, cette histoire de petite fille qui se débat quand on veut la prendre de force. Qui non seulement se sauve, mais encore décide de ne pas se taire, contre les conseils avisés de son milieu. Il y avait une petite transgression, là-dedans, un joli refus de se laisser faire, par deux fois. Ce courage-là, hors de question de le saluer. Banon, c’était le texte anecdotique d’une pauvre fille. Alors pourquoi Iacub est l’égérie féministe de la presse de gauche d’aujourd’hui ? De l’oeuvre de Iacub, on avait peine à retenir grand-chose, jusqu’alors, si ce n’est une obsession du genre : le viol ne serait qu’une vue de l’esprit, une confusion mentale, une soumission à la propagande féministe.

On sait que, vu du côté des hommes, les auteures ne sont jamais aussi intéressantes que quand elles décrivent ce qui leur passe entre les cuisses. On découvre aujourd’hui que c’est encore mieux si elles se soumettent aux diktats patriarcaux les plus éculés. Tant il est vrai que, vu d’une certaine gauche, qualifier l’immigrée de laide et de vulgaire, on ne s’en lassera jamais. Comme rappeler qu’une femme de pouvoir, telle Sinclair, émascule toujours l’homme qu’elle épouse. La gauche, elle aussi, est en passe de se décomplexer. Iacub est bien utile pour redire aux femmes quelle est leur place légitime : sous les reins des puissants, et aux pauvres, dans le même mouvement : la main au portefeuille, pour assister de loin aux partouzes des élites.

Ça aurait été plus direct et marrant, les gars, si vous vous étiez fait imprimer des tee-shirts « on est tous des trousseurs de domestiques » puisqu’au final c’est là que vous paraissez vouloir en venir, à tout prix. Une femme de chambre, ça ne devrait pas coûter aussi cher, le fond du problème c’est ça. La parole des pauvres, la gueulante des opprimés, même entendues de loin, visiblement vous gênent pour dîner entre vous, tranquilles. L’enthousiasme avec lequel vous venez nous dire qu’on devrait trouver tout ça formidable est quand même dur à avaler. Vous êtes peut-être tous des trousseurs de domestiques, mais vous devriez vous méfier du pénible arrière-goût que nous laisse, à la longue, l’impression d’être toutes vos femmes de ménage.

Escrito por Susana Arbizu/Henri Belin

jueves, 07 de febrero de 2008

sur http://www.eutsi.org/kea/feminismos…

Qu’est-ce qui dans votre perception de la condition féminine actuelle mais aussi du discours féministe dominant vous a poussé à écrire ce livre ?

J’ai écrit ce livre en France, où se pose la question de la traduction des livres féministes américains publiés dans les années 90. Quand Elisabeth Badinter publie Fausse Route , en 2003, elle peut se permettre de se référer à Against our Will de Susan Brownmiller, publié en 1975, comme révélateur de l’état du féminisme aux Etats Unis. La décision d’écrire King Kong Théorie, dans mon pays d’origine, est d’abord une invitation à lire ce qui a été écrit et non traduit (Sprinkle, Paglia, Carole Queen, Pheterson, etc). L’envie d’écrire ce livre vient de pas mal d’endroits différents, il vient aussi de l’histoire du film Baise-Moi et des interviews auxquels nous avons répondu après sa sortie, pendant lesquels il a fallu beaucoup « théoriser » sur le viol, la pornographie, la violence féminine… je n’ai pas de formation universitaire, la théorie ne faisait pas partie de mes pratiques, mais on a été amenées, sur le tas, à formuler quelques concepts expliquant après coup ce qu’on avait cherché à faire en réalisant ce film. (Pincha aquí para acceder a la versión española. )

Dans quels domaines, la révolution féministe entamée dans les années 70 ne vous semble pas avoir été assez loin et même connaître un certain reflux aujourd’hui ?

Les modes de contraception masculines, la légalisation de l’avortement gratuit et anonyme sont deux thèmes concernant l’hétérosexualité qu’il aurait été important de travailler plus activement. J’ai l’impression aujourd’hui quand je regarde les films « du box office » ou si je jette un œil sur MTV que les femmes sont beaucoup trop sadisées, on les voit trop souvent la gueule en sang ramper au sol, je trouve que ça manque d’hommes jeunes en petites culottes qui courent dans la forêt en pleurant, poursuivis par des femmes maniaques qui tiennent des grosses tronçonneuses. Le blocage est patent dans tous les domaines. Quand une femme se présente à la présidence et qu’elle est jugée en tant que femme. Quand les femmes sont toujours sous représentées dès qu’il s’agit de postes de prestige. Quand on apprend pas aux petites filles à se défendre physiquement à l’école, et qu’on ne leur dispense aucune éducation concernant le viol et l’après viol…


Les limites et tabous anti-sexe (prostitution, pornographie etc.) du féminisme libéral vous semblent-ils en relation avec le type de femme auquel s’adresse le féminisme dominant ? En quoi de ce point de vue vous paraît-il important de revendiquer votre condition de « prolote de la féminité » pour situer le lieu d’où émane votre discours ?

Je ne vois pas trop de «féminisme dominant ». En France, toujours, pour parler de ce que je connais encore le mieux, on célèbre le centenaire de la naissance de Simone De Beauvoir en publiant une photo d’elle… à poil en Une de magazine. Et dans le dossier, on interviewe surtout aucune féministe « traditionnelle ». Des écrivains, des actrices, des gamines, mais pas d’historienne, pas de militante, pas de grande figure du féminisme. Je ne vois pas de féminisme dominant. A ce titre, même si le discours de certaines féministes libérales ou old school me fatigue ou me donne envie de hurler, je me sens quand même proche d’elles, si je me situe par rapport à un pouvoir effectivement dominant. Je n’ai pas de problème avec le discours anti porno, par exemple. Je pense que quelqu’un doit le tenir. Et moi c’est mon rôle d’en tenir un opposé. Mais pour que je puisse poser un discours « pro-pornographie », il faut qu’au préalable la critique de la pornographie ait été faite. Et je ne pense pas que le discours anti pornographie du féminisme libéral soit bien entendu. Tout ce qui est entendu, pour moi, c’est le discours religieux. Ceci dit, oui, c’est important de préciser d’où je viens, c’est à dire ni des classes aisées ni de l’université, parce qu’en général les femmes qui prennent la parole féministe sont des femmes qui viennent d’un milieu social bien particulier, la haute bourgeoisie, et qui ont une formation scolaire bien particulière, l’université. On aimerait bien qu’elles pensent, elles aussi, à préciser d’où elles prennent la parole.

Sur le plan théorique, le féminisme dissident que vous professez semble plus proche des féministes etatsuniennes. Pourquoi ?

Le discours féministe français a été confisqué, dès les années 70, par des blanches bourgeoises hétérosexuelles issues des cultures religieuses. Elles ont, je crois, mis beaucoup d’énergie à bannir du féminisme toutes celles qui n’étaient pas assez correctes. Je crois qu’elles avaient beaucoup d’intêret à s’entendre avec les hommes dirigeants, en tant que maris ou collègues de travail. Il faut dire aussi qu’il y a eu une réaction extrêmement vive de la part des intellectuels hommes français à ridiculiser le féminisme, en minimiser l’intêret. Une réaction très bien relayée par la presse et la télévision. Le féminisme français s’est retrouvé un peu moribond, pas très excitant pour les gens de ma génération, tenu par des femmes beaucoup trop honnêtes et dignes. Il n’y a pas d’équivalent à la « Sex War » américaine, ou les discours ont pu s’opposer et se préciser.


Comment expliquez-vous l’imperméabilité relative de la France aux discours provenant des féministes américaines ? Trouvez-vous dans ce domaine des différences notables entre l’Espagne où vous résidez actuellement et la France votre pays d’origine ?

Il y a plus de livres traduits et publiés, c’est évident. J’ai l’impression que l’Espagne ne nourrit pas le même complexe vis-à-vis des Etats Unis que nous nourrissons en France. En France, nous sommes effectivement colonisés par les Etats Unis, culturellement, depuis les années 50. Il y un ressentiment. Et la France est un pays qui a eu un rayonnement, je crois qu’on a du mal à se remettre de ne plus intéresser grand monde, et du coup on ne s’intéresse plus à grand monde non plus. J’ai l’impression que l’Espagne est un pays qui a d’autres complexes, d’autres nœuds, mais peu de comptes à régler avec les Etats Unis.

Malgré votre virulence à l’égard des différentes manifestations du machisme masculin, vous insistez à plusieurs reprises dans votre livre sur le sort intrinsèquement lié des femmes et des hommes dans la quête de leur émancipation. Vous concluez par exemple King Kong Théorie par ces mots qui assignent au féminisme un objectif plus global qui dépasse les limites des genres : « Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres » « Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux acquis des hommes mais bien de tout foutre en l’air ». Faut-il voir là une redéfinition du sujet politique du féminisme -non plus limité à la femme uniquement- liée à la remise en cause de la norme hétérosexuelle et des rôles assignés à chaque sexe ?


Ce qui est clair, c’est que je ne serais pas content, si j’étais née homme. C’est étonnant de voir qu’autant d’hommes donnent l’impression de tenir à ce point à leur carcan de masculinité. Il s’agit quand même d’une amputation émotionnelle brutale, constante et salement exigeante. Je crois qu’on assiste en direct à l’effondrement de la « norme hétérosexuelle », et qu’il serait urgent de l’accompagner de discours novateurs sur la masculinité. Si on imagine que les choses telles qu’on les connaît persistent encore une vingtaine d’années, je pense qu’on assisterait à une véritable explosion des genres et des conventions culturelles et politiques qui nous tiennent depuis des siècles.

Le problème, c’est que la guerre a toujours servi à ça, régulièrement : remettre les compteurs à zéro, effacer les percées idéologiques préalables et ramener les nations à un état de stupeur et de ruines. Il est malheureusement probable que la guerre intervienne encore dans nos histoires, et que ce à quoi on assiste soit stoppé et rayé des mémoires, D’où l’importance, à mon sens, de publier les choses, et les répandre le plus largement possible, qu’il reste quelques traces de ce que nous vivons.


En ce sens, la question de la libération des désirs et de la sexualité vous semble-t-elle particulièrement déterminante dans cette marche vers l’émancipation ? Vous décrivez par exemple très bien la censure de la production pornographique comme un mécanisme de contrôle des désirs de chacun, où le flicage et le formatage d’une sexualité normée asservit finalement les deux sexes.

Je pense que le flicage de la pornographie vise premièrement à contrôler la sexualité masculine. La sexualité féminine n’est même pas encore un enjeu, elle a été trop efficacement niée. Quand on a fait le film, on nous a demandé sérieusement, à plusieurs reprises, pourquoi on cherchait à « confisquer » la sexualité des hommes. Puisqu’on filmait des images à contenu sexuel explicite, on « confisquait ». Dès qu’on y réfléchit un peu, on est frappé de ce que la question de la répression de l’homosexualité masculine est au centre de tous les conflits concernant le sexe et sa représentation. Je crois que c’est un tabou central. Les hommes n’ont pas tellement envie de baiser avec des femmes, à la base. Ils ont envie de se retrouver entre eux et de faire tout un tas de choses, ensemble. Il faut vraiment les prendre au berceau, les surveiller sans arrêt et les matraquer sans cesse de propagande hétéro pour qu’ils se résignent à copuler avec des femmes.


King Kong Théorie est-il également le résultat d’un cheminement plus individuel et personnel qui marque une réconciliation avec vous-même ? Vous confiez ainsi dans votre livre avoir tenter sans succès, suite au scandale provoqué par la sortie du film Baise-moi, de rentrer dans le rang en gommant toute « votre part monstrueuse ». Aujourd’hui vous vous félicitez d’avoir récupéré votre part/king-kong ?

Quand j’observe les femmes qui font l’effort d’être des femmes convenables, oui, je me félicite toujours de ne pas y arriver.

En quoi la punk attitude que vous revendiquez constitue pour vous, au-delà d’ un mode de vie et de pensée, une éthique où la marginalité constitue un vecteur d’émancipation nécessaire, bien que parfois difficile et douloureux ?

Le punk a vraiment été ma formation de base, et je continue à voir le monde à travers une grille de lecture très punk. Ça tombe bien, le « no futur » est un concept plus réaliste que jamais. Ne pas respecter la reconnaissance, ne pas respecter ce qui est honorable est une force dans un monde où la confusion atteint le stade qu’on connaît. Je crois aussi que le punk est une bonne école parce qu’on y apprend tôt à ne pas faire plaisir à sa famille, à décevoir ses profs et à ne pas écouter les éducateurs. Quand on est jeunes, on pense que c’est mal mais qu’on le fait quand même parce que c’est plus drôle, et en vieillissant, on comprend qu’on a sauvé sa peau.


Bien qu’émaillé de passages pudiques, liés à la force des épisodes autobiographiques révélés, il y a dans votre texte tout un pan jubilatoire de votre écriture qui se manifeste avec plénitude. Le ton corrosif et acéré de votre texte ne manque pas ainsi de rappeler à certains égards le style déclamatoire d’une rappeuse. L’écriture pour vous est déjà en soi libératrice ?

Non, l’écriture n’est pas libératrice, encore moins thérapeutique. Mais elle est une mise en ordre, et une mise en forme, donc une lutte contre le chaos. Ecrire, forcément, c’est passer du chaos à l’ordre, même pour moi qui écrit en me cognant un petit peu partout. Mais le fait d’écrire sur le viol, par exemple, ne me semble pas du tout thérapeutique, ou soulageant. Au contraire, c’est vraiment une éventration. Il y a une mystique là-dedans, je crois que les livres des autres m’ont beaucoup aidées. Donc je crois que les miens peuvent accompagner d’autres. C’est vraiment la même chose que croire en Dieu : il doit y avoir une récompense, mais on ne la touchera pas dans ce monde. Mais le fait d’y croire est en lui même une force.

Parlez-nous de l’accueil et des réactions sucitées par votre essai en Espagne.


C’est très différent de la France, je ne suis pas médiatisée en Espagne, donc les réactions sont plus diffuses, et plus douces. C’est plus agréable à vivre. Mais beaucoup moins rénumérateur. En France, je publie des livres comme je faisais la pute, pour vivre. En Espagne, c’est du domaine du flirt.

Quels sont vos projets dans le futur ? Nous avons lu que vous étiez en train de préparer une adaptation cinématographique de votre dernier roman Bye Bye Blondie, qu’en-est-il ? Avez-vous d’autres projets en vue ?

J’espère que le film « Bye Bye Blondie » se tournera dans l’année, mais je ne suis pas encore sûre qu’on trouvera les financements. En attendant, j’écris un livre Tu la veux,Tu la prends, et je me demande bien comment le finir.

Propos receuillis par Henri Belin et Susana Arbizu.

Pour lire les premiers chapitres du livre en français, cliquez sur le link suivant: http://www.grasset.fr/chapitres/ch_despentes3.htm

« L’art de la féminité, c’est de la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ca n’est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s’asseoir en écartant les jambes, pour être bien assise. Ne pas s’exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d’argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d’autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort. Ne pas être soi-même trop marrante. Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance. Pendant ce temps, les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter »

Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset, 2006, p 136-137.

Par Florence Tissot, Sylvie Tissot, Novembre 2007 sur http://lmsi.net/spip.php?article688

Introduction

Le Parisien nous a habitués à ses unes racoleuses, à coup de faits divers sordides, de sondages sans appels et de témoignages à vous glacer le sang. Mais généralement il nous emmène en banlieue pour prendre le pouls de la France violente et des zones de non droit [1]. Rien de tel dans l’article du 2 novembre 2007 : c’est aux abords du Trianon dans le centre de Paris, là où a eu lieu, du 31 octobre au 4 novembre, le festival de films lesbiens et féministes, qu’il faut trembler, car tenez vous bien : peuplé de femmes en treillis même pas maquillées et pleines de ressentiment, il est « interdit aux hommes ! ».

Article

Le ton est bien sûr bon enfant. C’est d’abord « pour rigoler » que la journaliste nous raconte son périple. Mais dans le fond, elle rit jaune, Camille Neveux, que l’on imagine, un peu terrorisée, au théâtre du Trianon. Une grande obsession traverse en effet tout son article : ces femmes ne s’habillent pas vraiment comme des femmes !

Car on n’apprend pas grand chose dans cet article (il n’y a pas un mot sur les films projetés au cours du festival), à part que les lesbiennes ne s’habillent pas « comme nous » (sous entendu : nous les femmes hétérosexuelles) : Michèle a les « cheveux courts, [et les] épaules carrées » ; elle porte un « blouson noir ». Un seul commentaire sur un groupe de femmes dans le hall : « Cheveux très courts, treillis, sacoche en bandoulière, baskets aux pieds. Peu de bijoux, pas de maquillage ». Clothilde est « vêtue d’une veste militaire ». Et enfin, Pascale a une « silhouette androgyne ». C’est l’axe principal du papier : le look étrange des festivalières.

Comment ne pas voir, dans cette description mi intriguée, mi consternée de la journaliste, la réaction toujours épidermique que suscitent celles qui dérogent aux normes de la féminité. Et, au fondement de cette réaction, une incapacité à voir que porter des tenues dites masculines, c’est d’abord un refus du sexisme qui gouverne les corps des femmes, qui leur impose d’être minces, de faire voir leurs formes – tout en restant pudiques naturellement ! -, et d’apparaître fragiles et vulnérables, bref d’être soumises au regard masculin.

Mais dans l’article du Parisien, outre le refus de la docilité – pardon : de la « féminité » [2] –, c’est aussi l’uniformité qui pose problème : elles sont toutes habillées pareil ! Enfin : pareil aux yeux de Camille Neveux. Car au-delà d’un même souci de se distinguer de normes perçues et vécues comme sexistes, ou alors de se les réapproprier en les subvertissant comme le font les fems [3] , on a du mal à voir de l’uniformité chez les centaines de femmes venues à Cineffable. Il y a dans l’article du Parisien un hétérocentrisme profond : comme si la diversité des styles et l’inventivité vestimentaire n’existaient que dans le monde hétéro, comme s’il n’y avait pas 100 000 manières de porter un débardeur, un jean, et des cheveux courts.

N’est-ce pas même un surcroît d’inventivité qui caractérise souvent le style des lesbiennes pour qui, comme pour les homosexuels et bien d’autres minorités, les vêtements, loin d’être le simple reflet d’un groupe professionnel et d’un milieu social, sont souvent investis activement de significations politiques : en l’occurrence le questionnement des normes sexistes et le jeu avec les identités sexuelles.

Mais le plus grave dans cet article, c’est surtout une posture fondamentalement antiféministe et lesbophobe. Les festivalières de Cineffable ne sont pas seulement « habillées comme des mecs », mais en plus elles « détestent les mecs ». Elles sont tout simplement emplies de hargne et de haine : la preuve, comme l’annonce le titre de l’article, avec un point d’exclamation en forme de clin d’œil complice au lecteur masculin : « Interdit aux hommes ! ».

En effet, le second thème de l’article, la non-mixité, suscite chez Camille Neveux autant d’incompréhension que le « non maquillage ». Il existe des femmes qui, à certains moments, souhaitent être entre elles : c’est le cas des festivalières de Cineffable. Que ce principe soit, depuis les années 1970, revendiqué et discuté par les féministes, qu’il permette à ces dernières de libérer leur parole, de contrer, au moins le temps d’une réunion, la domination masculine, cela semble avoir échappé à la journaliste qui, il est vrai, s’intéresse aussi peu à la dimension féministe du festival qu’aux films projetés.

La non-mixité n’est ainsi décrite que comme hostilité, agressivité, manque d’ouverture et de dialogue. L’article s’ouvre sur Michèle, une espèce de Cerbère qui assure la « sécurité », c’est-à-dire doit s’assurer qu’« aucun homme » n’entre : « aux aguets », elle « piétine » devant le Théâtre. Et, dit Michèle, « emmitouflée dans son blouson noir », « personne n’ose s’y risquer ». Au mieux, dans une description plus bienveillante mais très psychologisante et complètement essentialiste, l’entre-soi féministe est ramené à un besoin infantile (mais sans doute plus féminin aux yeux de la journaliste) de se dire des « choses intimes que les hommes ne pourraient pas comprendre ».

La revendication de non-mixité est résumée par les figures de Pascale et Danièle. On sait gré à la journaliste de citer les propos de la première qui parle de « posture politique », mais c’est pour ajouter un étrange : « siffle-elle ». Quant à Danièle, elle « bondit » dès qu’on lui parle des hommes (qu’elle appelle les « couillus »). Ses propos n’apparaissent pas plus articulés que ceux de sa collègue puisque, si elle ne siffle pas, elle « grince », et de son témoignage, ne ressort qu’une chose (que la journaliste ne lui laisse pas argumenter) : elle ne veut aucun contact avec les hommes.

Tous les poncifs sont là : une lesbienne, c’est une féministe, donc une femme qui déteste les hommes et leurs couilles, une femme qui ne couche pas avec eux, donc une « mal baisée ». On retrouve aussi l’éternelle opération de division entre les gentilles et les méchantes féministes, entre la bonne volonté et la radicalité – avec dans le premier camp, ces festivalières courageuses qu’a découvertes la journaliste, qui refusent l’« ambiance ghetto ».

Ce qui relève de la solidarité et du combat est réduit à du « repli communautaire », et c’est la lutte contre la violence (celle dont il ne sera jamais question dans cet article : la violence faite aux femmes et aux lesbiennes) qui se retrouve au final… du côté de la violence !

Violents, c’est sans doute l’impression que les films projetés auraient faite sur Camille Neveux si elle avait pris la peine d’en voir. Par exemple, Itty Bitty Titty Committee de Jamie Babbit, un film aussi burlesque et drôle que critique et subversif, qui raconte l’histoire d’un groupe de lesbiennes féministes radicales, C(I)A « Clit in Action ». Un groupe qui mène des opérations commando contre le sexisme et la misogynie : un groupe évidemment « interdit aux hommes » !!!

Sylvie Tissot est membre du Collectif des Féministes pour l’Egalité.

Florence Tissot milite aux Panthères roses

Notes

[1] Pour un exemple du traitement sécuritaire de la question des « banlieues » au Parisien, avec usage prioritaire voire exclusif de sources policières, Sylvie Tissot Une bavure médiatique, Le faux traquenard d’une fausse bande de jeunes à Pantin.

[2] « L’art de la féminité, c’est de la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ca n’est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s’asseoir en écartant les jambes, pour être bien assise. Ne pas s’exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d’argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d’autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort. Ne pas être soi-même trop marrante. Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance. Pendant ce temps, les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter », Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset, 2006, p 136-137.

[3] « Une fem (prononcer « faime ») c’est une gouine qui n’a rien contre les jupes, les talons hauts, le vernis à ongles et le maquillage. Voire éventuellement en surajoute. J’ai ça en commun avec les travestis et les drag-queen de savoir qu’être une femme ça relève de la performance de théâtre au final, qu’on soit sur les planches d’un cabaret transformiste ou bien dans une salle de réunion à la Défense. Je sais que le matin (ou le soir) dans ma salle de bains je me fabrique, je me transforme en femme, parce que ce n’est pas une question de biologie être une femme, c’est en partie du déguisement, et surtout de la conviction d’en être une », Wendy Delorme, Quatrième génération, Grasset, 2007, p 23-24.