Sous les pavés, le tapin

06/10/2012

Sous les pavés, le tapin

 

de Gérard Biard,

 

 

Sur http://zeromacho.eu/textes_Gerard_Biard.html#BIARD3

 

publié dans Charlie Hebdo N° 1057,
du 19 septembre 2012

 

 

 

Sommes-nous à la veille de la publication d’un nouveau « Manifeste des 343 salopes », dans lequel d’éminentes personnalités revendiqueraient la liberté de se prostituer, déclarant qu’elles-mêmes ont fait le trottoir pendant un mois — moins, ce n’est pas du jeu — et que c’est un droit qui doit être offert à toutes et à tous ? En tout cas, depuis que Najat Vallaud-Belkacem, tout juste nommée ministre des Droits des femmes, a fait part de son intention d’abolir la prostitution, il ne se passe guère plus d’une semaine sans qu’apparaisse dans Libé, Le Monde, Le Nouvel Obs, une tribune signée de grandes consciences de gauche, expliquant avec beaucoup de conviction que le tapin constitue la dernière frontière de la liberté individuelle et qu’il s’agit du combat féministe le plus important depuis la lutte pour l’IVG.

Certes, il y a les réseaux, les trafiquants, les proxénètes, qui sont bien laids et qu’il faut combattre. Mais, après tout, il ne contrôlent que 90 % du marché de la prostitution. Un détail, donc. Pensons d’abord à celles et ceux qui auraient fait le « choix » de se prostituer, et qui incarnent le droit à disposer librement de son corps. On aurait envie de demander où est le « choix », quand on exerce une activité qui résulte d’une violence économique, sociale ou physique, — et souvent des trois à la fois —, et qu’on l’exerce au mieux par défaut… Mais on ne voudrait pas casser l’ambiance libertarienne qui règne dans les débats. Voyons plutôt en quoi la prostitution serait de gauche et progressiste.

Au delà de sa dimension libératrice, la prostitution aurait une fonction sociale. Elle serait la nécessaire thérapie à la « misère sexuelle ». D’accord, marcher avec les pieds en dedans, puer du bec, sentir sous les bras et ne pas avoir de chance avec les filles, ce n’est pas une vie. Mais louer sa bouche, son vagin et son anus à des inconnus vingt fois par jour, sept jours sur sept et pendant des années, on appelle ça comment ? De l’épanouissement sexuel ? Colmater une misère avec une misère encore plus grande, que voilà une intéressante idée de gauche… Aussi intéressante que la fable, toujours colportée, qui dit que la prostitution permet de réduire le nombre de viols. Rappelons que, dans un État laïc et démocratique, même de droite, on ne lutte pas contre le crime en faisant des sacrifices humains…

Et puis, il y a les handicapés. Ah, les handicapés, que l’on respecte au point de considérer qu’ils n’auraient que la prostitution pour vivre leur sexualité, et dont on se préoccupe beaucoup moins dès lors qu’il s’agit de leur permettre d’avoir accès à des services autres que sexuels. Selon un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) paru la semaine dernière, 15 % seulement des établissements destinés à recevoir du public sont aujourd’hui accessibles aux handicapés. Avant de penser à leur offrir des rampes d’accès pour aller au bordel, on pourrait peut-être leur en construire pour aller à la Sécu…

Enfin, la prostitution serait une activité banale : tout le monde s’y livrerait, sous une forme ou une autre. L’écrivain Dominique Noguez a été jusqu’à comparer, dans Le Monde, l’exercice de la prostitution au métier de prof ou d’avocat… Aurait-il le même avis si sa fille venait lui annoncer qu’elle compte intégrer le cabinet de Dodo la Saumure ? Pas sûr.

Tout compte fait, il est peu probable que soit publié un jour un « manifeste des 343 putains ». Ceux qui reprochent aux abolitionnistes de parler à la place d’autrui ne conçoivent pas un seul instant qu’eux-mêmes ou leurs enfants puissent exercer ce « travail », qu’ils trouvent follement libérateur exercé par d’autres — majoritairement étrangers…

Il est bien évident que, dès lors que l’on est entre adultes responsables et consentants, chacun est libre d’avoir la sexualité qu’il souhaite, y compris la plus fantaisiste et la plus débridée. Personne ne songe à interdire à Catherine Millet d’aller s’éclater dans des gang bang. On fera simplement remarquer aux esthètes qu’elle en a fait un livre, pas un métier.

LIRE AUSSI DU MÊME AUTEUR :

Ni pute, ni traditions (2011)

Existe-t-il, comme l’affirment les lobbyistes du Strass, deux prostitutions, l’une « organisée », tenue par les réseaux de traite humaine et de ce fait condamnable, et l’autre « traditionnelle », exercée par des femmes « libres » et « consentantes » ? Bien évidemment non. La prostitution est, par sa nature même, organisée. Et elle l’a toujours été.

 

Trottoir, famille, patrie (2011)

La Droite populaire, si volontiers répressive, est étrangement tolérante envers la prostitution et les clients : c’est qu’elle se fait une certaine idée de la France.

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4 Réponses to “Sous les pavés, le tapin”

  1. babeil Says:

    Je dois admettre que tout ce qui est dit dans l’article est très vrai, je n’aurais pas dit mieux. La prostitution ne peut pas être un choix, c’est une question de bon sens. Personne ne l’exerce par vocation, personne n’y voit un moyen d’épanouissement professionnel, personnel ou sexuel. C’est forcément un choix par défaut, la conséquence d’un échec ou d’un désespoir quand ça ne concerne pas directement des réseaux de traite. En supposant que des femmes la préfèrent à un emploi de caissière, ça ne veut pas dire pour autant que c’était leur rêve de petite fille. Ca veut dire seulement que la réalité du monde du travail est bien pire que ce qu’on croit. Les femmes sont tellement harcelées moralement, sexuellement, tellement exploitées, qu’à bout de force, certaines se résignent au pire pour échapper aux violences des patrons et des collègues, sans se douter que ce qui les attend dans la rue est encore plus violent.

    De plus, l’auteur de l’article a rappelé des choses que je dénonce régulièrement sur les blogs mais pourtant jamais mentionnées ni dans les médias, ni sur le net, notamment concernant l’article intitulé « Trottoir, famille, patrie » et le caractère nationaliste de la prostitution. Comme quoi, la lutte anti-prostitution rejoint le combat anti-nationaliste qui me tient à coeur et sans lequel le combat féministe n’a pas de sens. En effet, étrange comme l’ex ministre de l’intérieur Claude Guéant qui prétend faire preuve de fermeté contre l’insécurité a fait ces dernières années des déclarations plus prudentes sur d’éventuelles réformes du statut de la prostitution, alors que lui ou un de ses prédecesseurs au même poste (lui, Hortefeux ou Sarkozy) a inclu la prostitution dans les LSI (lois de sécurité intérieure) !
    Etrange la grande timidité des personnalités de droite qui devraient pourtant surenchérir sur le thème des bonnes moeurs !

    Je souscris donc à tout ce qui a été dit dans l’article. La seule chose que je regrette est que la vérité sorte pour une fois de la bouche d’un journaliste travaillant pour un journal profondément anti-musulmans.


  2. Comme souvent (mais pas toujours :-), d’accord avec vous sur l’ensemble et moi aussi j’étais assez surprise de lire que cet article avait été publié sur un journal aussi racoleur et imposteur que CH


  3. « Etrange la grande timidité des personnalités de droite qui devraient pourtant surenchérir sur le thème des bonnes moeurs ! »

    Oui l’article du même auteur « Trottoir, famille, patrie » est excellent aussi

  4. babeil Says:

    Je serais curieuse de savoir si les bonshommes qui affirment que la prostitution pourrait être un choix de vie, une aspiration, voire une émancipation (on aura tout entendu) oseraient demander à leur mère, leurs soeurs, ou leurs filles si elles ont envisagé sérieusement ne serait ce qu’une seule fois dans la vie de devenir prostituées, comme on devient enseignant, cadre, médecin, avocat ou même simple employé de bureau.

    Un autre danger se profile, c’est celui de la défense de la prostitution sous un angle gauchiste, une fois encore pour mieux faire passer la pilule. Des hommes, des femmes et parfois malheureusement des féministes – ou se proclamant comme telles ? – au nom d’une anarchie, de la liberté sexuelle et d’un non droit de l’état d’intervention dans la vie privée soutiennent le droit à la prostitution en tant que liberté individuelle, à l’instar de la liberté d’expression, de penser, d’opinion, de circulation, de disposer de son corps etc…..Ces gens sont soit de parfaits imposteurs, soit de pauvres naïfs inconscients.

    Il est bon de leur rappeler – car les opposants à la prostitution ne le font pas assez à mon avis – que la prostitution n’est pas une liberté indivuelle au même titre que les libertés énoncées ci-dessus. Par définition, la prostitution est une relation sexuelle en échange d’argent. Il s’agit donc d’une activité rémunérée ou commerciale sur laquelle l’état a un droit de contrôle total qui peut aller jusqu’à la prohibition. Cela dépasse très largement le cadre d’une liberté individuelle qui n’a pas à être entravée. Tout comme le commerce de la drogue, des organes, des armes, l’état a son mot à dire sur la nature du produit vendu en particulier quand il s’agit d’êtres humains, l’état a le droit de dicter des règles, des limites contraignantes voire de bannir si nécessaire, même si le contrat entre les deux parties concerne des adultes consentants. Fort heureusement, il ne suffit pas qu’un adulte dans la misère soit consentant à vendre ses organes pour que le commerce d’organes soit légal. Il ne suffit pas qu’un adulte soit consentant à tourner et laisser sa vie dans un snuff movie (film de meurtre réel) afin de rémunérer sa famille pour que les snuff movies soient légaux.

    Donc au delà de tout jugement moral, l’argument des libertés individuelles des lobbyistes de la prostitution est ici infondé. En matière de droits de l’humain, le droit à vendre et acheter n’importe quoi n’existe pas, même dans le meilleur des paradis capitalistes, et ne peut certainement pas être défini et classé parmi les libertés individuelles.

    J’invite donc tous les opposants à la prostitution à rappeler à ces pseudos anarchistes ces points de droit, qu’ils arrêtent de nous souler avec leurs libertés individuelles imaginaires.


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