Sur la construction médiatique de la « féminité » (extrait de Beauté fatale de Mona Chollet)

par Mona Chollet

Sur  ACRIMED

Nous proposons ici à nos lecteurs, avec l’autorisation de son auteure, un extrait du dernier ouvrage de Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine [1], précédé d’une brève présentation.

I. Brève présentation



Dans ce livre, l’auteure démonte les mécanismes d’imposition culturelle qui caractérise le « complexe mode-beauté » (comme l’a nommé la féministe britannique Angela McRobbie). Celui-ci, qui comprend notamment l’industrie du divertissement et les magazines dits « féminins » [2], tend en effet à produire une « culture féminine », c’est-à-dire un ensemble de modèles de comportements, de critères de jugement et de principes de hiérarchisation qui s’imposent à toutes en construisant une échelle unique de beauté.

Les femmes sont ainsi contraintes, par la force et la récurrence des rappels aux normes corporelles, de se définir par rapport à cette échelle, c’est-à-dire de tendre vers des modèles physiques qui s’avèrent non seulement inatteignables (quand ils ne sont pas dangereux pour la santé), mais construisent surtout une définition légitime de la « féminité » invitant les femmes à la subordination. Pointant le rôle des grands médias dans la production de cette aliénation, ce livre salutaire de Mona Chollet relève clairement du champ de la critique radicale des médias, qui ne peut s’en tenir à une critique de l’information mais devrait, si du moins nos forces nous le permettaient, s’étendre à l’ensemble des contenus médiatiques, culture comprise.

II. Extraits (p. 199 à 203)

Ce n’est pas seulement la diversité des couleurs de peau qui manque dans notre environnement culturel : ce sont aussi, tout simplement, les représentations de manières diverses d’être une femme. On retrouve ici le mensonge de la « liberté de choix » tant vantée (voir chapitre 5) : le discours de la publicité et de la presse féminine – y compris celle destinée aux adolescentes [3] – pratique cette injonction paradoxale bien connue qui exige des lectrices qu’elles soient « elles-mêmes », qu’elles « trouvent leur propre style », tout en leur donnant le choix entre un éventail très restreint de panoplies, voire en multipliant les prescriptions autoritaires et extrêmement précises. Sur nos murs, sur nos écrans, dans les pages des magazines, un seul type de femme s’impose donc : le plus souvent blanche, certes, mais aussi jeune, mince, sexy, apprêtée. Ce modèle est-il aussi enviable que le prétendent ses promoteurs ?

Un modèle imposé de la féminité

Rappelons d’abord que les jupes, talons hauts, collants fragiles, bijoux encombrants, lingerie fine, sacs à main et autres accessoires censés être consubstantiels à la féminité ne vont pas de soi. Certaines peuvent préférer une tenue plus pratique, qui leur permette de courir, de travailler en étant libres de leurs mouvements, de bricoler. Elles peuvent aussi avoir envie d’établir leurs relations avec les hommes sur une base qui marque moins la différence des sexes. C’est à chacune d’arbitrer l’importance qu’elle veut accorder respectivement à son confort, à sa capacité d’agir, et à la recherche ou la séduction de sa tenue. Par ailleurs, le choix de ne pas trop s’exposer, de ne pas porter de vêtements trop moulants, ne relève pas forcément d’une dangereuse déviance ou d’un blocage qu’il s’agirait de pulvériser toutes affaires cessantes : il peut aussi traduire un réflexe légitime d’autoprotection, de quant-à-soi. C’est particulièrement vrai pour les adolescentes, qui ne sont pas toujours à l’aise avec leur corps de femme tout neuf et qui passent leurs journées dans une promiscuité scolaire pesante, à un âge où, dans quelque milieu que ce soit, les commentaires se distinguent rarement par leur intelligence et leur bienveillance. On peut mettre du temps à apprivoiser la féminité ; on peut aussi ne jamais y venir, et ne pas s’en porter plus mal.

Les travaux de Sylvie Cromer sur les représentations à l’œuvre dans les productions culturelles pour enfants mettent bien en évidence, d’ailleurs, ce que ces codes ont de redondant. Dans le corpus qu’elle a étudié, les personnages féminins sont toujours désignés comme tels au moyen de divers signes distinctifs : nœud dans les cheveux, bijoux, cheveux longs, jupe ou robe… « A contrario, on ne relève aucun attribut masculin propre récurrent : la barbe ou la moustache n’existent que de manière très discontinue ; la casquette est plus souvent masculine, mais pas exclusive. Le masculin n’est pas identifié en tant que tel : il est [4]. » Il y a une différence essentielle entre la démarche qui consiste, pour une femme, à user de divers procédés pour se faire belle et séduisante, sans pour autant résumer son identité à cela, et l’imposition systématique d’attributs destinés à marquer le féminin comme une catégorie particulière, cantonnée à une série limitée de rôles sociaux. Se conformer à ce systématisme revient même à manifester un manque de confiance dans sa valeur propre et dans ses capacités de séduction, lesquelles se passent souvent très bien de cette débauche d’artifices.

Outre que les personnages féminins sont lourdement désignés comme tels, les personnages masculins, poursuit Sylvie Cromer, « sont mieux décrits, porteurs de davantage de traits de caractère (que ce soient des défauts ou des qualités), d’actions ou d’interactions. Ce qui a pour conséquence de donner au personnage, déjà plus visible par son nombre, plus de consistance, voire de provoquer davantage l’intérêt. En revanche, les stéréotypes […] concernent surtout les personnages féminins et contribuent à présenter ces derniers comme spécifiques [5] ». Comment la féminité traditionnelle peut faire disparaître une femme, éclipser son individualité et sa personnalité, c’est ce qu’illustre cette anecdote racontée par la journaliste Natacha Henry : l’une de ses amies, travaillant comme hôtesse d’accueil dans un salon, se fait draguer à longueur de journée par l’exposant du stand voisin, qui lui parle des destinations exotiques où il rêverait de s’enfuir avec elle ; sauf que le soir, lorsque, en partant, elle passe devant lui en baskets et manteau après s’être changée au vestiaire, il ne la reconnaît même pas [6]…

Par ailleurs, la féminité façon arbre de Noël n’est pas promue comme une simple panoplie vestimentaire, mais comme un ensemble de signes correspondant à une attitude : une manière d’être entièrement façonnée en fonction du regard et des attentes d’autrui. Elle exclut la force de caractère, l’indépendance, les projets propres. Les « Journées Action Relooking » organisées en 2011 pour des chômeuses de longue durée sont crûment éloquentes à cet égard. Pour l’occasion, Pôle emploi s’est associé au Fonds Ereel. Cette œuvre de charité compte, parmi ses membres d’honneur, deux adjoints au maire du 16e arrondissement de Paris et le chef des cuisines de l’Hôtel Matignon ; dans la grande tradition des dames patronnesses, elle a pour « marraine de cœur » Penelope Fillon, l’épouse de François Fillon. Il s’agit d’aider les pauvresses à être « plus féminines », à « augmenter leur confiance en soi ». Lors du lancement très médiatisé de l’opération, en janvier 2011, la comédienne Marie-Anne Chazel disait sa confiance dans les « trucs de fille » pour venir à bout du chômage de masse [7]. Président d’honneur du Fonds Ereel et habitué des colonnes de l’hebdomadaire droitier Valeurs actuelles, où il disserte par exemple sur le « paradoxe de l’égalitarisme [8] », le député Bernard Debré frémissait : « Pendant des mois et des mois, quelquefois plus encore, elles n’ont pas pris l’habitude de se lever, de se coiffer, de se maquiller. »

La contribution des magazines au modelage des comportements féminins

De même, les magazines travaillent avec constance à modeler les comportements féminins sur les desiderata supposés de la gent masculine, à travers d’innombrables articles sur ce que les hommes pensent, aiment, détestent, sur ce qui les rend fous, sur ce qui les dégoûte irrémédiablement, etc. Ainsi, dans leur analyse de la presse pour préadolescentes, Pierrette Bouchard, Natasha Bouchard et Isabelle Boily décortiquent un article du magazine québécois Cool ! intitulé « 10 choses que les gars aimeraient nous faire comprendre » et destiné aux gamines vivant leurs premières relations amoureuses [9]. Les filles y sont montrées – et donc construites – comme des créatures « excitées et écervelées, contrôleuses, malhonnêtes, colériques et jalouses, manipulatrices et, enfin, infantilisantes », tandis que les garçons sont « des êtres libres, totalement indépendants, qui se gardent des espaces à eux à l’abri des filles et qui ont le pouvoir de mettre à distance et de mettre fin à la relation ». Aux premières, le magazine enjoint « de se taire et de ne pas poser trop de questions, car “les filles parlent beaucoup, un peu trop pour les gars” ». Trop parler nuit également à l’indispensable part de « mystère » qu’elles se doivent de conserver ; une obligation qui, par une heureuse coïncidence, recoupe l’essentiel de ce que l’on attend d’elles : qu’elles restent à leur place.

S’agissant des femmes adultes, citons, entre mille exemples possibles, cette liste, parue dans une édition estivale de Elle, de « ce qu’ils aiment vraiment ». En vrac, dans ce festival de clichés indigents : le « chemisier déboutonné » ; les « cheveux mouillés » et les « lèvres humides » ; qu’on ait l’air d’une « fille animale, libérée », mais en même temps BCBG et pas vulgaire ; qu’on laisse entendre qu’on ne porte pas de culotte ; qu’on fasse des allusions salaces avec une subtilité de camionneur ; qu’on « aguiche les autres mecs » en « buvant leurs paroles d’un air passionné », ce qui arrache au malheureux « Alexis », un « séducteur aguerri », ce cri de désespoir : « Ah, la voir rire sans fin, dans une fête, aux blagues d’un idiot quelconque ! » Et surtout, surtout : qu’on minaude. Car on a tort d’avoir peur de « passer pour une cruche » et de croire « qu’il faut être en permanence intelligente et pertinente » – une illusion malheureuse sans doute due à Elle, qui nous dope inconsidérément l’intellect à longueur d’année. Le journaliste attribue à un « jeune prof de philo » cet aveu : « J’ai toujours eu un peu honte de l’effet ravageur que peut me faire une phrase bassement flatteuse prononcée en roucoulant [10]. » Car les hommes intelligents et cultivés aiment les filles débiles : c’est comme ça.

La condamnation de l’indépendance s’exprime aussi dans le traitement réservé aux monstres contre nature qui s’écartent de la norme mariage-bébé, à ces dangereux électrons libres « sans descendance ni propriétaire [11] ». Lorsque le magazine Elle se penche sur le cas de l’actrice Renée Zellweger, l’interprète de Bridget Jones au cinéma, dont il se demande quel est son problème, tant la pauvre fille a du mal à se caser, il sollicite évidemment l’« avis du psy », en l’occurrence un certain Robert Neuburger, qui, tout auréolé de son autorité d’expert, répond : « Cette jeune femme a conduit sa vie comme un homme est censé le faire. Pour moi, cela a dû prendre racine dans son enfance : elle s’est probablement mise très jeune en rivalité avec un homme, un frère certainement. Elle est, en quelque sorte, mal partie. Cette attitude l’a aidée dans sa carrière mais l’a desservie en amour. Ce fonctionnement masculin – au sens social du mot – n’est pas compatible avec son horloge biologique de femme. À quarante et un ans, elle comprend que son schéma de vie n’est pas celui qu’elle aurait dû choisir, si son désir était de vivre pleinement une vie de femme. Elle a certainement eu au fil des années un comportement de prédatrice sexuelle qui l’a éloignée des hommes, mais aussi des femmes. La seule issue, pour elle, est de rencontrer quelqu’un, peut-être plus jeune, qui trouve en elle une “niche”, une protection, et qui accepte dès lors de vivre auprès d’une femme au comportement d’homme. » Difficile de ne pas avoir quelques sueurs froides quand on lit que ce type exerce en tant que « thérapeute de la famille et du couple [12] ».

 

Mona Chollet

Notes

[1] Zones, 2012, 237 pages, 18 euros
[2] Voir notre rubrique sur cette presse.
[3] Voir l’analyse de cette presse par Pierrette Bouchard, Natasha Bouchard et Isabelle Boily, La sexualisation précoce des filles, Sisyphe, « Contrepoint », Montréal, 2005.
[4] Sylvie Cromer, « Le masculin n’est pas un sexe : prémices du sujet neutre dans la presse et le théâtre pour enfants », op. cit.
[5] Ibid.
[6] Natacha Henry, Les mecs lourds. Essai sur le paternalisme lubrique, Gender Company, Paris, 2011.
[7] « Opération relooking pour des chômeuses », Nouvelobs.com, 11 janvier 2011. L’initiative s’inspire de la téléréalité : « Ça se discute » sur France 2, « Nouveau look pour une nouvelle vie » sur M6.
[8] 16 décembre 2010.
[9] Pierrette Bouchard, Natasha Bouchard et Isabelle Boily, La sexualisation précoce des filles, op. cit.
[10] Elle, 22 juillet 2011.
[11] Lola Lafon, « Voyager légère », sur l’album Une vie de voleuse, Le Chant du monde, 2011.
[12] « Renée Zellweger est-elle devenue Bridget Jones ? », Elle, 8 avril 2011.

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Le [10/10/09]

Sur PÉRIPHÉRIES

Par Mona Chollet

L’arrestation de Roman Polanski à Zurich, le 26 septembre, et l’exhumation de l’affaire pour laquelle il reste poursuivi par la justice américaine, auront été l’occasion pour un nombre assez effarant de commentateurs – et de commentatrices – de démontrer une fois de plus à quel point leur vision de l’érotisme se passe aisément de cette broutille que représente, à leurs yeux, la réciprocité du désir féminin (on se contente en général de parler de « consentement », mais plaçons la barre un peu plus haut, pour une fois). En témoigne l’expression « vieille affaire de mœurs », utilisée dans les premières dépêches ayant suivi l’arrestation, ainsi que dans la pétition du gratin du cinéma mondial lancée en faveur du réalisateur franco-polonais : de nombreuses voix se sont élevées pour faire remarquer à juste titre que, s’agissant de la pénétration et de la sodomie d’une adolescente de 13 ans préalablement soûlée au champagne et shootée au Quaalude, c’était un peu léger.

Partout, les défenseurs du cinéaste soulignent, comme s’il s’agissait de l’argument définitif en sa faveur, que la justice « s’acharne » alors que la victime elle-même, Samantha Geimer, demande le classement de l’affaire : or, elle le demande parce qu’elle ne supporte plus l’exposition médiatique, et peut-être aussi parce qu’elle a été indemnisée ; pas parce que, avec le recul, elle admet que ce n’était pas si grave, ou qu’elle a bien aimé l’expérience, comme on semble le fantasmer…

Dire oui à un homme, 
c’est dire oui à tous les hommes

De ses archives, Paris-Match a ressorti un article publié à l’époque, intitulé « Roman Polanski : une lolita de 13 ans a fait de lui un maudit » (la salope !). « La jeune “victime” pervertie n’était pas si innocente », révèle un intertitre. Et la journaliste de préciser : « Samantha G. est une Lolita en T-shirt, à qui des formes bronzées donnent nettement plus que son âge, d’ailleurs plus près de 14 ans que de 13. Elle a reconnu avoir eu, avant sa rencontre avec le metteur en scène, et au moins à deux reprises, des rapports sexuels avec un boy-friend de 17 ans. » Le fait que les relations sexuelles avec un(e) mineur(e) soient prohibées par la loi dans tous les cas devient ici un prétexte pour occulter la différence qui peut exister entre un rapport consenti et un rapport forcé. En résumé : sa non-virginité, à laquelle s’ajoutent ses « formes bronzées » de « Lolita » – elle n’avait qu’à ne pas être aussi bonne ! -, fait d’elle un objet appropriable par qui le souhaite ; dire oui à un homme, c’est dire oui à tous les hommes.

On pourrait penser que, trente-deux ans plus tard, on en a fini avec un mode de pensée aussi archaïque. Mais Le Nouvel Observateur (1er octobre 2009) publie un article d’anthologie, dont le titre – « Une affaire vieille de trente ans – Qui en veut à Roman Polanski ? »– est un poème à lui seul. « La mère, une actrice en mal de rôles, a laissé volontairement sa fille seule avec Polanski, pour une série de photos, y lit-on. Le cinéaste, qui a la réputation d’aimer les jeunes filles, ne résiste pas. » Comme dans le titre de Match, les responsabilités sont inversées : ce n’est pas Samantha Gailey (son nom de jeune fille) qui a été piégée, mais Polanski, dont la « Lolita perverse » et/ou sa mère machiavélique auraient exploité sans pitié les faiblesses bien humaines – décidément, le pauvre homme va de « traquenard » en « traquenard ». Au mieux, si la jeune fille s’estime lésée, elle n’a qu’à s’en prendre à sa mère.

Le grand retour 
du « puritanisme américain »

Même Bernard Langlois, dans Politis (8 octobre), valide cet argument : « On peut aussi se poser quelques questions, écrit-il, au sujet de cette Lolita dont les charmes firent déraper le cinéaste, et que personne n’obligeait à se rendre en sa seule compagnie en un appartement désert pour y poser seins nus (c’est elle qui raconte) devant son objectif : l’ingénuité aussi a des limites. » Sans doute ; mais où se situent-elles précisément, ces « limites » de l’« ingénuité » ? Est-ce faire preuve d’« ingénuité » de porter une minijupe ? De se balader seule dans les rues après minuit ?… Au nom de quoi une jeune fille ou une femme qui poserait pour un photographe, même seins nus, est-elle censée avoir signé aussi pour passer à la casserole si elle n’en a pas envie ? Le problème, avec le refus de la loi du plus fort, c’est qu’il exige des positions un peu tranchées : soit il est affirmé, et il interdit les demi-mesures, soit on lui tolère des exceptions, et on voit alors immanquablement des décennies d’acquis féministes, voire simplement progressistes, se barrer en sucette.

Escamoter la question de la réciprocité du désir, c’est aussi ce qui permet de brandir la vieille accusation de « puritanisme » à l’égard de ces coincés du cul d’Américains (« l’Amérique qui fait peur », dit Frédéric Mitterrand). « Au bout de quarante-deux jours, Polanski est relâché en liberté conditionnelle, relatent Philippe Boulet-Gercourt et François Forestier dans Le Nouvel Obs. Il repart travailler. Une photo remet tout en question. Polanski, cigare aux lèvres, s’amuse à la Fête de la Bière en Allemagne. Le juge, irrité, casse le deal. » Ils omettent de préciser que, sur cette photo à la Fête de la Bière, Polanski s’amuse entouré de jeunes filles : on a ainsi l’impression que ce juge est un rabat-joie qui manque terriblement de sens de la fête et n’aime pas que les gens « s’amusent ». Que l’Amérique puritaine veuille la peau de Polanski, c’est bien possible ; mais, dans le cas précis de l’affaire Samantha Gailey, l’argument est hors-sujet. Ce raisonnement nous rappelle celui de la penseuse antiféministe Marcela Iacub et de son collègue Patrice Maniglier lorsqu’ils affirment que, si on pénalise le harcèlement sexuel, c’est parce qu’on n’est « pas à l’aise avec la chose sexuelle » (voir sur ce site « La femme est une personne », 18 octobre 2005).

On s’est focalisé, depuis le début de cette affaire, sur ceux de ses aspects qui tombent sous le coup de la loi : est-ce un viol ? Est-ce de la pédophilie ?… (Réfuter l’accusation de pédophilie semble d’ailleurs suffire, dans l’esprit de ceux qui le font, comme Alain Finkielkraut, à disculper Polanski, comme si le viol n’était pas une chose bien grave tant qu’il ne concerne pas un enfant.) Or, il se pourrait bien qu’il vaille la peine d’élargir le cadre, en s’intéressant à la mentalité qui peut, incidemment, conduire à « forcer la main » à une gamine de 13 ans ; une mentalité qui est loin d’être l’apanage d’un Polanski, et qui révèle la persistance des rapports de domination dans toute leur crudité.

Comme si les filles sortaient 
du ventre de leur mère 
en rêvant de devenir mannequins

Bien que la compétition soit serrée, c’est indiscutablement Costa-Gavras qui peut revendiquer la palme de la beaufitude dans les réactions indignées à l’arrestation de son collègue cinéaste. « Cessez de parler de viol, il n’y a pas de viol dans cette histoire, assénait-il le 28 septembre sur Europe 1. Vous savez, à Hollywood, les metteurs en scène, les producteurs sont entourés de très beaux jeunes hommes, de très belles jeunes femmes, qui sont grands, blonds, bien bronzés, et prêts à tout. » (A Marc-Olivier Fogiel qui lui objecte qu’on parle ici d’une adolescente de 13 ans, il réplique : « Oui, mais enfin, vous avez vu les photos : elle en fait 25 ! » Commentaire perfide de Maître Eolas : Quelques-mots-sur-l-affaire-Polanski« Il est vrai que 13 minutes d’un de ses films en paraissent 25, mais je doute de la pertinence juridique de l’argument. »)

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« Prêts à tout. » Il est étrange que la société ne s’interroge pas davantage sur les mécanismes culturels qui font que bien des adolescents, et surtout des adolescentes, sont, en effet, « prêts à tout » pour une carrière dans le show-biz – comme si les filles sortaient du ventre de leur mère en rêvant de devenir mannequins. Dans sa déposition, Samantha Gailey racontait : « Il m’a montré la couverture de Vogue Magazine et demandé : “Voudrais-tu que je te fasse une telle photo ?” J’ai dit : “Oui.” » On pense alors au bruit fait récemment par Picture Me, le documentaire réalisé par l’ancien top model américain Sara Ziff et son ex-petit ami, Ole Schell, sur son expérience dans le milieu de la mode ; un milieu que la jeune femme décrit comme « un environnement prédateur », « plein d’hommes d’âge mûr tournant comme des requins autour de filles jeunes et vulnérables » (voir « Top model exposes sordid side of fashion », The Observer, 7 juin 2009).

Devant la caméra, un jeune modèle du nom de Sena Cech raconte un casting avec l’un des plus grands photographes de mode. « Chérie, peux-tu faire quelque chose de plus sexy ? » lui demande-t-il ; puis son assistant lui dit : « Sena, peux-tu attraper sa queue et la tordre très fort ? Il aime quand on la lui serre vraiment très fort. » « C’était horrible, mais je l’ai fait, commente-t-elle. Et j’ai eu le job. Mais le lendemain, je me sentais mal. » (Voir l’entretien avec Sara Ziff dans The Observer.) Une autre, qui a finalement refusé que son témoignage figure dans le film, raconte comment, à ses débuts, alors qu’elle avait 16 ans et n’avait « encore jamais embrassé personne », un autre grand photographe (« probablement l’un des plus célèbres ») l’a coincée dans un couloir et lui a introduit ses doigts dans le vagin. « A peu près toutes les filles à qui j’ai parlé ont une histoire comme ça », affirme Sara Ziff.

« Des poupées vivantes »

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Cette violence s’ajoute à celle qui consiste, plus généralement, à traiter des jeunes filles comme de simples carcasses – « des poupées vivantes », dit Sara Ziff -, réduites à leur plastique, soumises à des exigences esthétiques tyranniques. Sur son blog, à la sortie de Picture Me, « Tatiana The Anonymous Model » faisait le lien, sous le titre « Modelling and the tragedy of Karen Mulder », entre le film et ce qui arrivait au même moment à l’ancien top model néerlandais. Celle-ci venait d’être placée en garde à vue à Paris pour avoir menacé de mort sa chirurgienne esthétique, à qui elle réclamait en vain une nouvelle intervention afin de corriger la précédente, dont elle n’aimait pas le résultat. L’épisode s’ajoutait à une histoire déjà chargée, marquée notamment par une tentative de suicide et un pétage de plombs sur le plateau de Thierry Ardisson. La blogueuse rapporte ces propos plutôt troublants tenus par Mulder dans un entretien, peu après sa tentative de suicide : « J’ai toujours détesté être photographiée. Pour moi, c’était juste un rôle, et à la fin, je ne savais plus qui j’étais vraiment en tant que personne. Tout le monde me disait “Hey, tu es formidable” ; mais à l’intérieur, c’était de pire en pire chaque jour. »

La réalité de la condition de mannequin, le prix exorbitant auquel ces filles paient le culte que l’on orchestre autour d’elles et les millions de dollars dont on les couvre (et encore : pour les plus en vue d’entre elles, soit une infime minorité), fait l’objet d’un déni général. Les frasques d’une Kate Moss, malgré ses cures de désintoxication à répétition (elle expliquait sa dépendance à l’alcool par le fait que sur les défilés, à 10 heures du matin, il n’y avait rien d’autre à boire que du champagne), restent présentées comme un style de vie rock’n’roll et « rebelle » – rien d’autre. Comme le rappelle « Tatiana The Anonymous Model », l’un des dirigeants de l’agence Elite, Gérald Marie, ancien mari du top model Linda Evangelista, filmé en caméra cachée par un reporter de la BBC, en 1999, « en train d’offrir 300 livres pour du sexe à un mannequin de 15 ans et de spéculer sur le nombre de participantes au concours organisé par son agence avec qui il allait coucher cette année », est toujours en fonction. (Le Nouvel Observateur avait publié, sous le titre « “On est comme ça, nous les mecs !” » un vrai cri du cœur -, un article étonnamment sévère envers le reportage de la BBC et clément envers son objet.)

Un érotisme de ventriloques

Devant les remous suscités par le film de Sara Ziff et Ole Schell, les magazines féminins s’en sont fait l’écho – mais sans établir un lien avec la publicité constante qu’ils assurent à la condition de mannequin, en la présentant comme la plus enviable du monde, à grands renforts de success stories et de photos flatteuses. Pas une seule de leurs livraisons, en effet, qui ne relate le « conte de fées » vécu par tel ou tel modèle : comment j’ai été découverte dans la rue, comment un photographe m’a remarquée, comment j’ai enchaîné les couvertures et les défilés, comment je suis devenue riche et célèbre, comment j’ai rencontré l’amour, comment – apothéose – je suis devenue maman… Mais en passant plutôt rapidement, en général, sur l’étape « Comment j’ai dû empoigner la queue du Grand Photographe ».

Sara Ziff, qui a commencé sa carrière à 14 ans, relève combien il est problématique de demander à des filles de prendre des poses sexy, de jouer de leur sexualité, alors que celle-ci est encore balbutiante. On notera d’ailleurs l’ironie qu’il peut y avoir à hypersexualiser des filles à peine pubères, pour ensuite les accuser d’avoir provoqué les abus dont elles sont victimes, en les qualifiant de « Lolitas perverses » ! Ce qui frappe, c’est la prédominance d’un érotisme de ventriloques, qui balaie la subjectivité des dominés. Par rapport à Samantha Gailey, Polanski était à tous points de vue en position de dominant : un réalisateur célèbre de 43 ans, face à une gamine anonyme de 13 ans, qu’il recevait dans la villa de Jack Nicholson… Interrogé sur son goût pour les jeunes filles, dans une séquence rediffusée le 2 octobre dans l’émission d’« Arrêt sur images » (sur abonnement) consacrée à l’affaire, il réfléchissait un instant, avant de répondre un brin tautologiquement : « J’aime les jeunes filles, disons-le comme ça… » Il ajoutait qu’il y avait différentes manières de réagir à la souffrance : « Certains s’enferment dans un monastère, et d’autres se mettent à fréquenter les bordels. » (A ceux qui font valoir que cet homme a beaucoup souffert, il faudra rappeler leurs prises de positions, la prochaine fois qu’ils fustigeront la « culture de l’excuse » si caractéristique de la gauche angéliste.) Il en va de même pour le ministre de la culture Frédéric Mitterrand, qui souligne que la fréquentation des prostitués thaïlandais lui a servi à apaiser ses tourments d’homosexuel mal assumé (lire à ce sujet les réflexions de Didier Lestrade sur son blog).

La vieille mythomanie 
du client de la prostitution

S’abriter derrière son statut d’artiste pour justifier cet usage consolatoire de plus faible que soi ne va pas sans poser quelques problèmes. « La littérature, ironise André Gunthert sur Recherche en histoire visuelle, c’est comme la baguette magique de la fée Clochette : ça transforme tout ce qui est vil et laid en quelque chose de beau et de nimbé, avec un peu de poudre d’or, de musique et de grappes de raisin tout autour. Pour les poètes, la prostitution n’est plus la misère, le sordide et la honte. Elle devient l’archet de la sensibilité, l’écho des voix célestes, la transfiguration des âmes souffrantes. La littérature, ça existe aussi au cinéma. Talisman de classe, elle protège celui qui la porte de l’adversité. Que vaut une fillette de 13 ans face à une Palme d’or ? »

Erotisme de ventriloques, et production artistique de ventriloques, aussi, en effet. Frédéric Mitterrand se trouve en position de dominant non seulement parce qu’il paie un jeune Thaïlandais pour que celui-ci se mette au service de son désir (« I want you happy » : comme c’est touchant), mais aussi parce qu’il en fait ensuite un livre, dont la puissance littéraire n’a pas échappé à nos chevronnés esthètes bravepatriotes, et dans lequel il projette sur le jeune homme les sentiments qui lui conviennent, avec cette étonnante capacité à se raconter des histoires que manifestent les clients de la prostitution (« Le fait que nous ne puissions pas nous comprendre augmente encore l’intensité de ce que je ressens et je jurerais qu’il en est de même pour lui » – voir les extraits sur le site du Monde). La tendance actuelle à la délégitimation et à l’effacement de la subjectivité des dominés peut d’ailleurs s’observer dans des domaines très différents.

Sois belle et tais-toi, 
ou la pauvreté des rôles féminins

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Porte-manteau à fantasmes, marionnette de ventriloque, c’est aussi la position la plus fréquente des femmes au cinéma. « J’avais envie de bastonner les gens qui me disaient : “Oh, tu étais formidable dans ce film !” J’aurais voulu leur dire : ne me dis pas que tu m’as aimée là-dedans, je n’y étais même pas ! C’était quelqu’un d’autre ! » Ainsi parlait, en 1976, l’une des actrices – françaises et américaines – interviewées par leur consœur Delphine Seyrig pour son documentaire Sois belle et tais-toi. Edité en DVD par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir – que Seyrig a fondé -, le film, malgré sa mauvaise qualité technique, mérite le détour. Toutes y racontent la pénurie de rôles féminins, et, plus encore, leur pauvreté, les quelques sempiternels clichés auxquels ils se réduisent (« Ils sont très rares, dit l’une d’elles, les films où la femme est perçue comme un être humain »). Seule exception, Jane Fonda – dont l’abattage et le charisme crèvent l’écran – déborde d’enthousiasme en évoquant le film qu’elle vient alors de tourner avec Vanessa Redgrave : Julia, de Fred Zinnemann, sorti en 1977, qui raconte l’amitié entre deux femmes pendant la seconde guerre mondiale. A propos de son personnage, elle a cette formule éloquente : « C’était la première fois que je jouais le rôle d’une femme qui ne joue pas un rôle. »

Ces actrices parlent en des termes qui rappellent presque mot pour mot ceux de Karen Mulder : « Je ne savais plus qui j’étais », se souvient encore Jane Fonda en racontant son passage, le jour de son arrivée à la Warner, sur l’espèce de fauteuil de dentiste où atterrissaient toutes les actrices, tandis que les experts mâles se bousculaient au-dessus d’elles pour les examiner sous toutes les coutures et les maquiller. « Ils m’ont conseillé de me teindre en blonde, de me faire briser les mâchoires par le dentiste pour creuser les joues – j’avais encore mes bonnes joues d’adolescente -, de porter des faux seins et de me faire refaire le nez, parce que, avec un nez pareil, je ne pourrais “jamais jouer la tragédie” ! »

« L’homme est un créateur, 
la femme est une créature »

La volonté de modeler l’autre en fonction de son fantasme se traduit aussi, en effet, de la manière la plus concrète, en taillant dans la chair. Analysant les émissions de télé-réalité qui mettent en scène des opérations de chirurgie esthétique, un critique de Télérama faisait remarquer : « Magie de la technologie au service d’une extrême violence. Violence contre le corps des femmes, “violence faite aux femmes”, comme on dit. Violence presque symétrique à celle exercée par le port de la burqa [le « presque » est superflu, à notre avis]. L’acharnement mis à “dégager le visage”, à “donner le goût d’être visible” dans un cas rappelle celui mis à masquer, à effacer dans l’autre. Les femmes qui se découvrent dans le miroir de Miss Swan “ne se reconnaissent pas”. Pas plus que les femmes portant la burqa. Rien à voir ? Non, rien à voir. D’ailleurs, a-t-on vu une mission parlementaire enquêter sur la chirurgie esthétique ? » (« “Dégager le visage, c’est créer de la beauté” », Télérama.fr, 30 juillet 2009 ; voir aussi le film réalisé par des féministes italiennes, Il corpo delle donne.)

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« L’homme est un créateur, la femme est une créature » : autant dire que cette division des rôles a des racines très profondes (voir aussi à ce sujet « Les arts du spectacle, une affaire d’hommes », Les blogs du Diplo, 29 juillet 2009). Dans Sois belle et tais-toi, toujours, Maria Schneider, covedette avec Marlon Brando du Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci, sorti en 1972 et dans lequel, comme dit Wikipédia, « une tablette de beurre devint célèbre », raconte, elle, que, durant le tournage, Bertolucci lui a à peine adressé la parole : « Il a fait le film avec Marlon. » Une autre lui fait écho : « Tout le cinéma n’est qu’un énorme fantasme masculin. » Trente-cinq ans plus tard, le constat, à peu de choses près, reste valable. La seule différence notable, c’est peut-être que plus personne, ou presque, n’y trouve sérieusement à redire.

Mona Chollet

Sur le(s) même(s) sujet(s) dans Périphéries :

Femmes

* Le Chevalier au spéculum – Le Chœur des femmes, un roman de Martin Winckler – août 2009

* « Marianne, ta tenue n’est pas laïque ! » – Les filles voilées parlent, d’Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian – avril 2008

* « La vie est un manège » – Etre femme sans être mère – Le choix de ne pas avoir d’enfant, d’Emilie Devienne – 3 février 2007

* Sexes – janvier 2007

* « Culte du corps », ou haine du corps ? – Normes de beauté – 4 octobre 2006

* Les pièges du pragmatisme – Prostitution – 8 juillet 2006

* L’Occident ou la phobie de la différence ? – La femme, l’étranger – 23 octobre 2005

* La femme est une personne – A propos d’un entretien avec Patrice Maniglier paru dans Libération – 18 octobre 2005

* Sortir du « harem de la taille 38 » – Le harem et l’Occident, de Fatema Mernissi
The Good Body, d’Eve Ensler – octobre 2005

* Une femme de ressources – Séverine Auffret, philosophe et essayiste – septembre 2005

* Fausse route II – Le féminisme ne se divise pas – 20 juillet 2005

* Un féminisme mercenaire – A propos de Pour en finir avec la femme, de Valérie Toranian, et de L’islam, la République et le monde, d’Alain Gresh – 8 novembre 2004

* « Une femme en lever d’interdit » – Thérèse en mille morceaux, de Lyonel Trouillot – septembre 2004

* La pyramide posée sur sa pointe – Après le Forum social européen de Saint-Denis – 21 novembre 2003

* Aïcha et les « gros tas » – Fortune médiatique des Ni putes ni soumises
et des filles voilées – 30 octobre 2003

* Penser sans entraves – Annie Leclerc, philosophe – octobre 2003

* Demain, Frankenstein enlève le bas – Comment Elle vend la chirurgie esthétique à ses lectrices – 30 juillet 2003

* « Je suis, donc je pense » : la révolution copernicienne de Nancy Huston – Journal de la création et autres essais – décembre 2001

* Femmes « encarcannées » – La femme gelée, d’Annie Ernaux – 14 juillet 2000

* Catherine Breillat cherche les problèmes – Une vraie jeune fille – juin 2000

Par Mona Chollet, 16 juillet

Sur http://lmsi.net/spip.php?article916

Les dirigeants de L’Oréal communiquent tous azimuts sur leur volonté de promouvoir la « diversité », tant dans leur politique de recrutement que dans les types de beauté qu’ils valorisent. Mais les modèles dominants ont la vie dure, et la mondialisation a surtout pour effet de renforcer l’hégémonie des canons occidentaux. Ainsi, en Asie, l’entreprise française, comme ses concurrents, commercialise des crèmes blanchissantes, particulièrement recherchées des consommatrices.


« La blonde parfaite qui se met du pétrole sur la tête » : la formule, glanée sur un forum Internet, résume bien une image persistante de L’Oréal dans le public. Or, il n’y a pas que le mot « pétrole » qui pose problème dans cet énoncé : il y a aussi, pour un groupe parti à la conquête du marché mondial, le mot « blonde ». Ses dirigeants vont répétant qu’ils ne cherchent pas à rabattre toutes les femmes sur le même modèle :


« Une machine de guerre, nous ? Pas du tout ! On n’impose pas un canon de beauté universel. Bien au contraire ! Nous sommes au service de la beauté de chaque femme, chinoise, russe, africaine…
» s’enflammait en 2006 Patrick Rabain, alors responsable de la division des produits grand public [1].

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« Nous sommes les Nations unies de la beauté », proclamait, quant à lui, Lindsay Owen-Jones, actuel président et, à l’époque, PDG du groupe, en 1999 [2]


Pour l’illustrer, la marque s’est offert les services d’actrices et de mannequins de diverses origines, que l’on voit chaque année monter bras dessus bras dessous les marches du Festival de Cannes, dont L’Oréal Paris est le partenaire et le maquilleur officiel : l’Indienne Aishwarya Rai, les Américaines Eva Longoria et Kerry Washington, la Néerlandaise Doutzen Kroes, l’Espagnole Penelope Cruz, les Françaises Laetitia Casta et
Rachida Brakni

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Elle a également ouvert des centres de recherche dédiés à l’étude de la peau et des cheveux africains ou asiatiques ; une démarche légitime, mais qui n’est cependant pas sans ambiguïtés, comme l’attestent deux professeurs d’une école de commerce parisienne lorsqu’ils écrivent ingénument, dans un livre consacré au « modèle L’Oréal », que le but est d’

« encourager la recherche dans l’étude scientifique des différences génétiques entre races ». [3]


Par ailleurs, afin de recruter davantage de candidats originaires de « cet étrange pays, la Diversité, qui compte tant de ressortissants » [4], L’Oréal a nommé un « directeur mondial de la diversité », Jean-Claude Le Grand, qui observe :


« L’entreprise veut aussi être le reflet de la société. Dans la rue, il n’y a pas que des femmes blanches, jeunes, blondes. » [5]


Quelques couacs sont toutefois venus troubler cette grande offensive communicationnelle. En 2007, une filiale de L’Oréal, Garnier, a été condamnée, avec l’entreprise d’intérim Adecco, pour discrimination raciale à l’embauche. Les critères de recrutement pour des hôtesses devant assurer la promotion en grandes surfaces des produits Fructis Style, en 2000, comportaient la mention « BBR », pour « bleu blanc rouge » – manière de signifier que les jeunes filles devaient être blanches ; une pratique courante dans le milieu, affirmeront certains acteurs lors du procès. SOS Racisme avait porté plainte.


À l’annonce de cette condamnation, le groupe a acheté dans la presse de pleines pages de publicité où des personnalités de tous horizons témoignaient de sa probité, et son directeur général, Jean-Paul Agon, a multiplié les entretiens pour dire le « sentiment d’injustice terrible » que lui inspirait cette décision [6]. Usant d’un vocabulaire un brin surprenant, mais très en vogue dans le monde des affaires, il déclarait dans Paris-Match :


« Chez L’Oréal, la diversité est inscrite dans nos gènes. » [7]

Au Monde, il affirmait :

« Aujourd’hui, lorsque nous rencontrons un candidat qui a un prénom d’origine étrangère, il a plus de chances d’être recruté que celui qui porte un prénom français de souche. »  [8]


Cette phrase a mis en émoi toute l’extrême droite française. L’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (AGRIF) a intenté à M. Agon un procès – qu’elle a perdu. Quant au Bloc identitaire, il a adressé à Liliane Bettencourt une lettre ouverte dans laquelle il invoquait la mémoire d’Eugène Schueller, « authentique patriote français » [9] : « Nous ne croyons pas solliciter trop ardemment le passé pour affirmer que [ces déclarations] ne sont pas conformes à ce que pensait le fondateur de L’Oréal. »


Une autre affaire de ce genre, qui n’a eu aucun écho en France, s’est produite en 1998 en Californie : une cadre de L’Oréal USA, Mme Elysa Yanowitz, a reçu de son supérieur l’ordre de mettre à la porte une vendeuse d’origine moyen-orientale, chargée des parfums Ralph Lauren, qu’il jugeait « pas assez attirante ». « Trouve-moi quelqu’un de sexy », aurait-il ordonné, avant d’ajouter, en voyant passer une grande blonde : « Engage-moi quelqu’un comme ça. » S’y étant refusée, Mme Yanowitz s’est retrouvée à son tour sur la sellette. Elle a fini par assigner son employeur en justice.


Sur son blog, en avril 2003, la fondatrice de The Body Shop, Anita Roddick – décédée en 2007 –, commentait triomphalement cet épisode, dans lequel elle voyait, disait-elle, la confirmation de ce qu’elle répétait depuis des années : l’industrie de la beauté « hait les femmes » et « prospère sur le sentiment d’inadéquation et d’insécurité » qu’elle entretient chez elles :


« Ce cadre de L’Oréal voulait sans doute une vendeuse sexy derrière le comptoir afin que les clientes, en comparaison, se sentent moins attirantes, ce qui permettrait de réaliser plus de ventes. »  [10]

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Trois ans plus tard, Anita Roddick annonçait aux côtés de M. Owen-Jones, à Londres, le rachat de The Body Shop par L’Oréal pour 940 millions d’euros. Par ailleurs, on peut se demander ce que vaut la célébration de « tous les types de beauté » lorsqu’on sait qu’en Asie (Inde, Chine, Japon, Corée du Sud…), c’est-à-dire dans l’une des régions où le développement de L’Oréal est le plus fort, les crèmes blanchissantes représentent jusqu’à 60% des cosmétiques vendus. Même si Fair & Lovely (« Claire et ravissante »), du groupe néerlando-britannique Unilever – le grand rival de L’Oréal avec l’américain Procter & Gamble –, domine le marché, le Français a les siennes : L’Oréal Paris White Perfect, Bi-White de Vichy, Blanc Expert de Lancôme…

« La beauté n’est pas indépendante de l’histoire »

Dans une récente tribune, l’auteure américaine Shahnaz Habib mettait en cause la campagne promotionnelle pour White Perfect, dont elle avait été témoin en Inde :

« Même le plus naïf des responsables marketing chez L’Oréal a dû avoir une lueur de doute : “Attends une minute, est-ce que c’est raciste de promouvoir la blancheur ? Est-ce qu’on afficherait ça sur un panneau géant à Times Square ?” »  [11]

M. Guerric de Beauregard, à la direction communication du groupe, déclare pour sa part :

« Les produits dits “blanchissants” permettent une unification du teint et une suppression des taches. Nos marques sont plébiscitées par les consommatrices et sont parfaitement en phase avec les codes de beauté de l’Asie. »

Sur une publicité pour Bi-White, le mannequin tire la fermeture Eclair d’une sorte de voile sombre qui lui recouvre le visage, révélant un teint d’une blancheur éclatante :

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Comme le remarque l’anthropologue canadienne Amina Mire :

« Quelle conclusion tirer d’une telle image, si ce n’est que le noir est synonyme de fausseté, de saleté et de laideur, alors que le blanc est vrai, sain, propre et beau ? » [12]


Ce genre de représentations rappelle des souvenirs, remarque-t-elle : en 1899, une publicité pour le savon anglais
Pears, mettant en scène l’amiral américain Dewey aux Philippines, recommandait ce produit comme


« le meilleur moyen d’éclaircir et d’alléger [13] le fardeau de l’homme blanc » et « d’ illuminer les recoins sombres de la terre au fur et à mesure que la civilisation avance ».

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« L’Oréal dit promouvoir la beauté, plaide-t-elle ; mais la beauté n’est pas indépendante de l’histoire… » Acte manqué ? A l’été 2008, L’Oréal a suscité un tollé aux Etats-Unis avec une publicité où la chanteuse afro-américaine Beyonce Knowles apparaissait « blanchie », le teint pâle, les cheveux raidis et blondis :

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La marque a démenti avoir abusé de la palette graphique, comme beaucoup l’en soupçonnaient.


La valorisation sociale du teint clair, très ancienne, résulte-t-elle de l’influence occidentale – comme le soutient par exemple l’écrivain japonais Junichirô Tanizaki dans son Eloge de l’ombre  [14] – ou l’a-t-elle précédée ? Le débat fait rage. Quoi qu’il en soit, on reste perplexe en voyant, dans le film de la réalisatrice américaine Kiri Davis
A girl like me (2005), de tout jeunes enfants noirs, à qui l’on demande de choisir entre une poupée noire et une poupée blanche, désigner sans hésiter la blanche comme étant « la plus belle ». Et l’influence de la culture médiatique et publicitaire occidentale est indéniable. Auteure d’une pièce de théâtre sur la standardisation des modèles de beauté, la féministe new-yorkaise Eve Ensler racontait :


« Partout où je suis allée dans le monde, quand je demandais aux gens qui symbolisait la beauté à leurs yeux, ils me répondaient :
Claudia Schiffer, parce qu’elle est parfaite. Au point que j’ai failli intituler ma pièce : Claudia Schiffer, Parce qu’Elle Est Parfaite »  [15]

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Le mannequin allemand appartient de longue date à l’écurie L’Oréal ; la « blonde parfaite qui se met du pétrole sur la tête », ce pourrait bien être elle.

Les modèles que promeut l’industrie cosmétique sont-ils pour autant plus valorisants pour les Occidentales ? Ce n’est pas certain. On n’est pas loin de penser que la gagnante de l’élection de « Miss Second Life », événement organisé en 2007 par L’Oréal dans l’univers virtuel sur Internet, représente la femme telle que l’entreprise la rêve. « Le concept de réalité non retouchée semble provoquer chez L’Oréal des réactions allergiques », notait un journaliste allemand dans un article au vitriol  [16]. « Le produit cosmétique aide à se sentir bien avec soi-même et avec les autres, affirme Lindsay Owen-Jones. Les Français disent d’ailleurs, quand ils sont heureux, qu’ils sont bien dans leur peau ! »  [17]

Et pourtant… Assignation des femmes au souci de leur apparence, enchaînement à des critères physiques aliénants et tyranniques : c’est probablement la fondatrice de The Body Shop qui avait raison. Dans les années 1930, Eugène Schueller, pour sa part, ordonnait à ses commerciaux :

« Dites aux gens qu’ils sont dégoûtants, qu’ils ne sentent pas bon et qu’ils ne sont pas beaux. » [18]

Post-scriptum

Ce texte est paru pour la première fois dans Le Monde diplomatique, nous le republions ici avec l’amicale autorisation de l’auteure.

Notes

[1] Le Nouvel Observateur, 27 avril 2006.

[2] Bruno Abescat, La saga des Bettencourt – L’Oréal, une fortune française, Plon, Paris, 2002, p. 209.

[3] Béatrice Collin et Daniel Rouach, Le modèle L’Oréal, Pearson, Paris, 2009, p. 32

[4] Cf. Sylvie Tissot, « Des jeunes d’origine difficile aux candidats issus de la diversité »->653]

[5] Le Monde, 20 juin 2008.

[6] Cf. Mona Chollet, « Avec la presse, une idylle sans nuages »

[7] Paris-Match, 12 juillet 2007.

[8] Le Monde, 13 juillet 2007.

[9] Cf. Mona Chollet, « Cosmétiques et politique »

[10] « Because You’re Not Worth It », Anitaroddick.com, 30 avril 2003.

[11] Shahnaz Habib, « The ethics of global branding », The Guardian, 22 février 2009.

[12] Lire Amina Mire, « Pigmentation and Empire », Counterpunch.org, 28 juillet 2005.

[13] L’anglais lighten ayant les deux acceptions

[14] Junichirô Tanizaki, Eloge de l’ombre, Publications orientalistes de France, Paris, 2008 (1933)

[15] Are Icelandic Women Happier ? », Thestranger.com, 23 février 2006.

[16] Der Spiegel, 8 mars 2005

[17] Le Point, 19 janvier 2007.

[18] Bruno Abescat, La saga des Bettencourt, op. cit., p. 73.

Septembre 2007 sur http://www.monde-diplomatique.fr/

Par Mona Chollet

« Victimisation » : inusité en France il y a encore quelques années, ce terme, qui désigne une tendance coupable à s’enfermer dans une identité de victime, est désormais passé dans le langage courant, sans que l’on sache très bien par où il est entré. Il vise le plus souvent les minorités luttant pour leurs droits – en particulier les descendants d’esclaves ou de colonisés – ou encore les féministes, mais s’applique aussi, par extension, à toutes les formes de plainte, de contestation ou de revendication.

Brocarder la « victimisation » est devenu un exercice prisé des essayistes et des chroniqueurs (voir la liste des ouvrages) : il autorise un positionnement de surplomb moral des plus valorisants et permet d’abuser de l’adjectif « compassionnel », qui fait toujours bien dans un titre de livre ou de chapitre. Pour le lecteur, cette posture peut vite s’avérer agaçante ; agacement encore renforcé par l’aspect inévitablement fourre-tout des livres sur la question : en cherchant bien, à peu près n’importe quelle situation peut s’aborder sous l’angle victimes-coupables. On peut ainsi douter de la validité d’un outil conceptuel qui permet par exemple à Guillaume Erner de renvoyer dos à dos – comme deux représentants de la « pensée compassionnelle » – Bernard-Henri Lévy et Pierre Bourdieu.

Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, comme Erner, voient dans le prestige et le crédit inédits accordés aux victimes une conséquence de la place prise par la politique-spectacle, mais aussi de la fin de la guerre froide. Il est plus facile de soutenir les victimes d’un fléau quelconque que de s’engager politiquement dans un monde complexe, estiment les premiers, car, au moins, « on est sûr de ne pas se tromper de cause » – ou, du moins, c’est ce que l’on croit. « Tout se passe, écrit Erner, comme si la sacralisation des victimes était ce qui restait une fois le marxisme retiré. » Or, lui-même, en rassemblant dans un même livre des sujets très disparates, de Lady Di à la cause animale, des épanchements télévisuels à l’esclavage, et en les unifiant sous une même étiquette, contribue à cette dépolitisation. D’autant plus qu’il la pratique aussi de façon rétroactive : sous sa plume, cette période pourtant hautement politisée que fut mai 68 devient ainsi un « printemps des victimes »…

La mode des essais sur la victimisation en prolonge une autre : celle qui, dans les années 1990, consistait à pourfendre le « politiquement correct » – associé, déjà, à une fragmentation de la société en divers groupes aux revendications tyranniques – et les ravages qu’il exerçait sur les campus américains. C’était aussi facile que divertissant : des séminaires dispensés par des enseignantes féministes sous l’intitulé d’« ovulaires » à Pépin le Bref rebaptisé « Pépin le Verticalement Défié », l’anecdote authentique se mêlant à la rumeur fantaisiste et à la simple plaisanterie, les beaux esprits avaient trouvé là pour s’ébattre un terrain de jeu aux possibilités illimitées (1).


Paru en 1993, Culture of Complaint (« la culture de la plainte »), le pamphlet de Robert Hughes, critique d’art au Time, a beaucoup fait pour attirer l’attention des Français sur ce filon. C’est pourtant un livre bien plus riche et solide que les déclinaisons auxquelles il devait donner lieu par la suite de ce côté-ci de l’Atlantique. S’il écrit d’une plume acérée, Hughes manifeste aussi un souci constant de la nuance. Il rappelle que la gauche n’a pas l’apanage de l’euphémisme pudique : il épingle le jargon d’état-major (la première guerre du Golfe et ses « frappes chirurgicales » sont un souvenir encore frais), ou celui du management, qui transforme un krach en « recul boursier » et des licenciements massifs en « restructurations industrielles » – remarque qui paraît banale aujourd’hui, alors que l’analyse du lexique libéral s’est popularisée, mais qui l’était moins à l’époque. Il tourne en dérision les cris d’orfraie de la droite conservatrice dénonçant une prétendue mainmise des marxistes sur l’université : à Berkeley comme à Los Angeles, rappelle-t-il, une majorité écrasante d’enseignants se réclament du conservatisme. En outre, les postes-clés sont occupés par des personnalités républicaines, « et il est absurde de prétendre que c’est apolitique ».

Selon Bruckner,

l’homme occidental

conjugue « le puérilisme

et la jérémiade »


Quand Hughes met en cause les excès de zèle de la gauche intellectuelle, ce n’est pas tant pour la discréditer que pour montrer à quel point ces errements la desservent. Il lui reproche de « s’intéresser plus aux questions de race et de sexe qu’aux questions de classe » et de « se préoccuper beaucoup plus de théoriser sur le sexe et la race que d’en rendre réellement compte ». Il craint aussi qu’une focalisation exclusive sur le langage ne devienne, pour elle, un moyen de conjurer son impuissance à changer la condition globale de ceux qu’elle défend : « Bénéfice net : les beaufs qui allaient casser du pédé vont maintenant casser du gay. »

En outre, cet Australien immigré aux Etats-Unis est un partisan enthousiaste du multiculturalisme. Ce qu’il voit d’un mauvais œil, ce n’est donc pas l’irruption, dans le champ culturel occidental, d’auteurs qui bousculent le seul point de vue blanc, mâle et issu des classes supérieures, mais les conclusions parfois hâtives que l’on en tire. Il est indispensable d’analyser les présupposés sociaux ou culturels à l’œuvre dans les textes, fait-il valoir. Mais il est désastreux d’en faire le seul critère par lequel on les appréhende. Il rappelle qu’Edward Said, l’un des intellectuels qui ont le plus fait pour mettre au jour ces présupposés (2), a lui-même toujours mis en garde contre de telles dérives. Il déplore que la gauche soit davantage encline à suspecter, censurer et expurger – comme si certaines œuvres contenaient un virus moral susceptible de contaminer le lecteur – qu’à additionner et comparer : « Le savoir est expansif, pas exclusif. »

Préfacier de l’édition française du livre de Hughes, Pascal Bruckner s’emploie dès l’année suivante à acclimater son propos. La thèse centrale de La Tentation de l’innocence est que l’homme occidental se pense à la fois comme un éternel enfant et comme une victime, qu’il conjugue « le puérilisme et la jérémiade ». Bruckner aligne ainsi des citations, le plus souvent de seconde main ou sorties de leur contexte, de trois ou quatre féministes radicales américaines – ces ogresses que tout essayiste germanopratin se doit d’invoquer pour faire trembler dans les chaumières. Il emprunte notamment à Hughes, qui l’avait déjà cité avec indignation, un propos attribué à Andrea Dworkin selon lequel toute pénétration, même désirée, est un viol. Peu importe si l’intéressée a toujours réfuté cette interprétation de ses écrits (3) : en 2003, Elisabeth Badinter le reprendra dans Fausse route, consacré aux « excès » du féminisme ; puis Eric Zemmour, chantre gaulois du virilisme bas de plafond, le mentionnera à son tour dans Le Premier sexe  (4), en l’attribuant cette fois « aux » féministes en général et en ajoutant finement : « Ce qui n’est d’ailleurs pas faux. »

Ayant conclu au caractère fondamentalement déraisonnable « des » féministes américaines, Bruckner se lance dans un long plaidoyer pour que la France résiste à la tentation d’importer ce puritanisme sinistre et conserve ce délicieux climat de badinage et d’harmonie où gentilshommes et gentes dames mêlent en toute quiétude les jeux de l’esprit aux plaisirs de la chair. On reste perplexe devant ces longues pages de lyrisme en roue libre qui convoquent Louise Labé, les précieuses, les libertins et les troubadours pour enfoncer des portes ouvertes. Il va de soi que les relations entre les sexes, aux Etats-Unis comme en France, au-delà des modalités culturelles différentes sous lesquelles elles s’organisent socialement, peuvent recouvrir le meilleur comme le pire. Lutter contre le pire ne signifie pas que l’on ignore le meilleur, de même que l’existence du meilleur ne change rien à celle du pire. Alors ?

L’oppression

en elle-même a cessé

d’être un objet

de préoccupation

C’est ici que l’on commence à voir muter le discours sur la victimisation : il ne s’agit pas tant de produire une analyse constructive que d’occuper le terrain, de faire diversion, d’imposer un sujet pour mieux en évincer d’autres. Le plus souvent, ce discours ne conteste pas frontalement la légitimité d’une cause – qu’il s’agisse de celles des femmes, des immigrés victimes du racisme, des homosexuels ou des Palestiniens : il se contente de relever les propos de certains de ses défenseurs et de s’indigner de leur outrance, qu’il juge indécente et scandaleuse. Sauf que, peu à peu, cette indignation prend toute la place : désormais, quand on évoque une situation de domination ou d’oppression, ce n’est jamais la domination ou l’oppression en elle-même qui fait débat et constitue un objet de préoccupation unanime, mais les dérapages verbaux, réels ou supposés, de ceux qui luttent contre elle.

De tous ces franchissements de ligne rouge, c’est évidemment l’invocation irréfléchie du génocide qui rend l’exercice le plus facile, permettant de renvoyer au néant la situation dont il est question. Lorsqu’ils mentionnent les descendants d’esclaves et de colonisés qui, prenant modèle sur les descendants de déportés, réclament une reconnaissance de ce passé, Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière se contentent d’observer sèchement qu’« il serait abusif de comparer ce qui ne se compare pas ».


Cette fin de non-recevoir opposée au réel s’est répandue au point de devenir un propos de comptoir. L’animateur d’une émission culturelle à la télévision déclare par exemple : « Il y a cent femmes par an victimes de violence conjugale en France. C’est évidemment terrible, mais de là à ce que les militants de cette cause osent comparer ça à un génocide (5)… » Le livre d’Elisabeth Badinter, qui se réfère dès les premières pages à La Tentation de l’innocence de Bruckner, a joué un rôle crucial dans la propagation de ce lieu commun. Au cours de la promotion de Fausse route, lorsqu’on lui demande dans une interview « si le concept de victimisation qu’elle applique aux femmes peut s’appliquer au traitement médiatique du conflit israélo-palestinien », elle répond : « Il est vrai que le peuple palestinien est un peuple victime. (…) Mais j’ai été très frappée de l’empressement des médias européens à “couvrir” Jénine. Tout le monde était trop content de parler d’un “massacre” (6). » Quand le doigt montre la lune, le néophilosophe, espérant faire oublier l’astre, invite à scruter le doigt avec suspicion.

C’est à peine si l’existence de la lune, d’ailleurs, effleure la surface de sa conscience. Faisant feu de tout bois, enchaînant les affirmations gratuites et les exégèses hasardeuses dans une langue comme enivrée de sa propre élégance, la production de Bruckner stupéfie par son évitement constant du réel. Ainsi, dans La Tyrannie de la pénitence, il relève les qualificatifs sévères dont usent, à propos des zones d’attente et des centres de rétention, Giorgio Agamben ou Enzo Traverso, y voyant un symptôme de plus du « masochisme occidental » ; ou encore, il déplore le fait que les étudiants, qui, en 1968, se pensaient comme des « travailleurs intellectuels », se définissent désormais comme des « précaires », c’est-à-dire, selon lui, comme des victimes. Quant à savoir ce qu’est réellement une zone d’attente, et si ce qu’il s’y passe est défendable, ou à s’interroger sur les mutations du travail depuis 1968, il semblerait qu’il s’agisse là de questions trop vulgaires pour qu’il s’y arrête.

Cet aveuglement atteint son comble lorsqu’on aborde le conflit israélo-palestinien, qui provoque de spectaculaires dérobades logiques. Ainsi, si l’opinion mondiale trouve à redire aux agissements israéliens, cela ne saurait être dû à ces agissements eux-mêmes (hypothèse vraiment trop fantaisiste), mais au fait qu’elle « en voudrait aux Juifs de ne pas se conformer au stéréotype de la victime », et à Israël d’« embrasser la force sans crainte »… Bruckner pratique l’argumentation à géométrie variable : Pascal Boniface avait déjà relevé que son plaidoyer pour la défense des Tchétchènes, par exemple, pourrait s’appliquer mot pour mot à celle des Palestiniens (7). Lorsqu’il ricane à propos des gauchistes qui se leurrent en voyant dans le Palestinien « le dernier bon sauvage », on pourrait lui opposer ce qu’il écrivait lui-même durant le conflit des Balkans au sujet des Croates et des Bosniaques : « Pourquoi voudrait-on que les victimes soient sans taches et sans reproches ? (…) On ne viendrait au secours de personne si l’on cherchait dans l’asservi la blancheur de l’agneau. »

C’est un dialogue de sourds qui s’instaure entre ceux qui luttent au nom des femmes ou des minorités et les pourfendeurs de la « victimisation ». Les seconds accusent les premiers de battre en brèche l’universalisme, répétant que ce ne sont pas ses origines ou son sexe qui font la valeur d’un individu – ce qui ne manque pas de sel venant d’auteurs qui, comme Bruckner, semblent pour leur part s’identifier toujours plus étroitement à un Occident envisagé dans son acception la plus blafarde et la plus arrogante. Or, si les minorités s’organisent, c’est justement pour combattre la vision « essentialisante » ou franchement hostile que leur renvoie leur environnement. Retraçant l’apparition de cette controverse, François Cusset fait remarquer que l’identité homosexuelle à l’heure du sida, par exemple, « n’est pas une origine mais la convergence de situations : en l’occurrence la maladie, l’homophobie et la solidarité (8)  ».

Pour accéder à l’existence en tant qu’individu, encore faut-il pouvoir se dépêtrer de la nasse des préjugés, surtout quand il s’y ajoute un faible pouvoir économique. Mais ces handicaps de départ, nos auteurs ne les voient pas, ou les minimisent constamment. « La possibilité offerte à chacun d’aller vivre, étudier à Londres, Amsterdam, Barcelone, Bologne, Cracovie, Prague, Budapest constitue un élargissement spirituel extraordinaire auprès duquel le rattachement exclusif à une identité minoritaire paraît un rabougrissement pathétique », écrit ainsi Bruckner dans La Tyrannie de la pénitence, oubliant que cette possibilité n’est pas exactement offerte à chacun.

Le handicap peut aussi résider dans un manque de confiance en soi : les femmes qui subissent la violence conjugale se laissent persuader par leur compagnon que ce qui leur arrive est de leur faute. Pour pouvoir être autre chose que des victimes, elles ont donc impérativement besoin d’être d’abord reconnues comme telles (9).


Par ce postulat naïf d’une égalité de départ, on explique que, quand les femmes ou les minorités réclament l’égalité effective ou l’accès à des droits qui, pour elles, n’existent que sur le papier, nos auteurs l’interprètent comme un despotisme, ou comme la revendication d’un passe-droit : « La collectivité me doit tout et je ne lui dois rien », telle serait leur maxime selon Eliacheff et Soulez Larivière, qui qualifient par ailleurs de « traitement préférentiel » les lois contre les violences faites aux femmes votées en Espagne ou ailleurs.

La désinvolture de ce « y a qu’à » – « y a qu’à s’épanouir en tant qu’individu », « y a qu’à voyager », « y a qu’à se prendre en main », et, pour les femmes battues, « y a qu’à faire ses valises », selon Elisabeth Badinter – traduit une bonne dose de morgue sociale. Elle rappelle le « y a qu’à » adressé aux chômeurs : on qualifie les luttes sociales de « victimisation » comme on rebaptise la protection sociale « assistanat ». Au cours de la dernière campagne présidentielle, M. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs explicitement lié les deux notions, lorsqu’il s’en est pris à « ceux qui, au lieu de se donner du mal pour gagner leur vie, préfèrent chercher dans les replis de l’histoire une dette imaginaire que la France aurait contractée à leur égard (10) ». La même mentalité de père fouettard préside aux deux désignations. La France se laisse gagner par un « dolorisme d’enfant gâté », un « désespoir paresseux » (Bruckner), au sein d’une Europe elle-même caractérisée par l’« incertitude et la mollesse » – par opposition à la fierté et à l’esprit de conquête américains (on a affaire, rappelons-le, à l’un des rares partisans français de l’invasion de l’Irak). On retrouve vite le refrain familier sur un pays qui « décourage l’initiative et l’effort » et refuse les réformes. Quant à Eliacheff et Soulez Larivière, ils déplorent que le projet de Constitution européenne ait été compromis par les… « victimes potentielles du plombier polonais (11) » !

Le dédain manifesté par les auteurs invite à considérer avec prudence l’argument de Hughes selon lequel la préoccupation pour la discrimination sexuelle ou « ethnique » se ferait au détriment de la question sociale : il est juste, mais ceux qui l’utilisent ne font pas forcément grand cas de la question sociale. Bruckner voyait dans la description donnée par Hughes de l’Amérique, ainsi qu’il l’écrit dans sa préface, la preuve que « le monde politique français a raison de continuer à penser en termes de classes ». Ce qui ne l’empêche pas, dans ses livres, de pester contre cette ultragauche qui voudrait « châtier les riches », ou d’estimer qu’il n’y a « rien de choquant à ce que des personnes célèbres ou riches consacrent une partie de leur temps aux indigents, façon de remercier la fortune des bienfaits dont elle les a gratifiées ». Voilà pour ce qui est de « penser en termes de classes ». Le thème de la « victimisation » offre une nouvelle occasion de s’interroger gravement sur les « excès » de la démocratie (si tout le monde réclame sa place à la table, où va-t-on ?) et sur l’erreur désastreuse que l’on commet en préférant l’égalitarisme – terne, médiocre, et, pour tout dire, cryptosoviétique – à la flamboyante « liberté ». Une grosse décennie après avoir commencé à dénoncer la victimisation, Bruckner fustige une gauche radicale « qui n’a jamais fait son deuil du communisme » et « dont la vraie passion n’est pas la liberté, mais la servitude au nom de la justice ». Faut-il vraiment s’en étonner ?

Mona Chollet.

(1) Cf. Philippe Mangeot, « Petite histoire du politiquement correct », Vacarme, n° 1, hiver 1997.

(2) Notamment dans Culture et impérialisme, Fayard – Le Monde diplomatique, Paris, 2000.

(3) Cf. Charles Johnson, « Andrea Dworkin ne croit pas que tout rapport hétéro est un viol », Chiennesdegarde.org, 10 août 2006.

(4) Eric Zemmour, Le Premier sexe, Denoël, Paris, 2006.

(5) Portrait de Frédéric Taddeï, Libération, Paris, 16 février 2007.

(6) L’Arche, n° 549-550, Paris, novembre-décembre 2003.

(7) Pascal Boniface, Vers la quatrième guerre mondiale ?, Armand Colin, Paris, 2005.

(8) François Cusset, La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980, La Découverte, Paris, 2006.

(9) Lire « Machisme sans frontière (de classes) », Le Monde diplomatique, mai 2005.

(10) Lire Serge Halimi, « Les recettes idéologiques du président Sarkozy », Le Monde diplomatique, juin 2007.

(11) En 2005, la figure du « plombier polonais », qui, grâce à la directive Bolkestein, aurait pu faire concurrence à ses homologues français en travaillant sur le territoire avec le salaire et la protection sociale de son pays, est censée – selon les partisans du traité – avoir joué un rôle déterminant dans le rejet de la Constitution européenne.

*Rêves de droite, de Mona Chollet, consultable en ligne.

Voir aussi

* Reconnaissance ou sacralisation ?

* Des livres…

Site animé par Mona Chollet

8 juillet 2006

sur http://www.peripheries.net/article216.html

« Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d’échange, de trafic et pouvait s’aliéner.

C’est le temps où les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées mais jamais échangées ; données mais jamais vendues ; acquises mais jamais achetées – vertu, amour, opinion, science, conscience, etc. – où tout enfin passa dans le commerce. C’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché. »

Karl Marx, Misère de la philosophie , 1847,

cité par Richard Poulin dans La mondialisation des industries du sexe



Au Niger, rapporte l’ethnologue Paola Tabet, on vend aux femmes une crème aphrodisiaque, dont un pot minuscule coûte excessivement cher, et dont on dit qu’elle a sur l’homme un tel pouvoir que « quand il monte, il ne pourra plus descendre et il dira : “C’est bon, c’est bon, c’est bon” et s’exclamera : “Qu’est-ce que tu veux : une voiture, une villa ou un voyage à La Mecque ?” » D’ailleurs, la crème elle-même est appelée « Voiture, villa ou voyage [littéralement : fauteuil] à La Mecque ».

Dans son numéro de mai 2006, le magazine Cosmopolitan offrait à ses lectrices, sous le titre « Moi dessus ! Moi dessus ! », un éventail de positions amoureuses dans lesquelles la femme, d’une manière ou d’une autre, se trouvait au-dessus de son partenaire. Tout au long de l’article, rien, dans les commentaires accompagnant la description de chaque position, ne pouvait laisser supposer qu’il ne s’agissait pas de garantir autant son plaisir à elle que son plaisir à lui. Et puis arrivait la chute du papier : « Vous verrez : après ça, il la réparera, l’étagère de l’entrée ! »

prostitution1Elle a décidément la peau dure, l’idée selon laquelle seul un homme baise par réel intérêt pour le sexe, alors qu’une femme, elle, poursuit toujours un but secondaire, usant de ses talents érotiques pour obtenir une gratification d’un autre ordre, et compenser ainsi une faiblesse pratique ou économique. Dans son indispensable livre La prostitution, un métier comme un autre ?, le plus complet qu’on ait lu sur les enjeux du débat actuel, la Québécoise Yolande Geadah souligne que c’est cette vision archaïque et erronée de la sexualité qui fonde le cliché douteux de la prostitution comme « plus vieux métier du monde » : « Ce mythe repose sur l’idée fort répandue que la sexualité masculine serait incontrôlable alors que la sexualité féminine serait passive et toujours intéressée. L’homme serait prisonnier de ses pulsions sexuelles, qu’il doit satisfaire à tout prix, tandis que la femme, elle, ne rechercherait les rapports sexuels que pour obtenir des faveurs. » Cette vénalité réelle ou supposée est un motif de haine des femmes, éternellement soupçonnées de duplicité et d’insincérité. Mais, dans la mesure où elle atteste de leur maintien dans un état de subordination économique et sexuelle, il semblerait qu’elle soit, à tout prendre, le cas de figure le plus satisfaisant pour les hommes qui tiennent à la perpétuation d’un rapport de domination entre les sexes.


Certains clients intimidés par la prostituée qu’ils vont voir ont beau affirmer que, lors d’une passe, c’est « elle qui mène le bal » (il faut dire qu’en général, elle est résolue à en finir le plus vite possible, ce qui aide à prendre des initiatives), il est évident que le pouvoir est toujours entre les mains de celui qui paie. Comme l’écrivait en 1987 Paola Tabet dans un article des Temps modernes, « Du don au tarif », l’échange sexuel rémunéré, qui se fait, dans l’écrasante majorité des cas, de l’homme à la femme, « suppose et constamment impose une différence entre les sujets sexuels. Pour qui reçoit [le don], il implique un renoncement même partiel à ses propres besoins sexuels, à son désir propre. En ce sens, le don parle le langage de la domination. Le seul fait de donner systématiquement, en échange de l’acte sexuel d’un autre, non seulement son propre acte sexuel, mais par surcroît un don, suppose qu’on ne reconnaît pas la même urgence, la même nécessité et la même autonomie à la sexualité de l’autre. Celle-ci n’est pas indépendante, on peut la mettre à son service. On peut la prendre par le paiement, par la contrainte, par la violence, on peut la réifier. (…) Le don scelle une domestication qui s’actualise à travers des formes alternées de violence et de récompense/valorisation pour faire accepter une norme imposée. » Dans Les clients de la prostitution, Saïd Bouamama et Claudine Legardinier citent le témoignage de Mylène, ancienne prostituée en Allemagne : « Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée : tu n’es rien du tout, je paie. On en prend plein la gueule : je me sers de toi comme d’une bassine ; pour me vider. »

Le paiement, cette « ruse de la domination », selon le mot de l’anthropologue Françoise Héritier… Autre illustration de cette asymétrie fondamentale entre un désir masculin souverain et un désir féminin escamoté : Bouamama et Legardinier se livrent dans leur livre à une critique acerbe du film de Jean-Pierre Sinapi Nationale 7, qui, en 2000, mettait en scène un handicapé, René (Olivier Gourmet), réclamant haut et fort qu’on lui « fournisse » une prostituée : « Pour handicapé qu’il soit, il est homme, René. La prostituée ? Elle est femme. Son propre plaisir, son propre désir ? On lui donne de l’argent, elle ne va pas faire la difficile. En plus, elle aura une vraie satisfaction féminine : celle d’avoir fait une bonne action. (…) Pendant ce temps, dans le réel, les femmes handicapées paient au prix fort leur propre exploitation sexuelle, dans les institutions et ailleurs. Reléguées, dans l’indifférence générale, du côté des abusées. »


Christine Delphy :

le « retour vengeur

d’un érotisme patriarcal »


Dans un reportage de Libération (23 juin 2006) sur des prostituées brésiliennes qui ont lancé leur propre ligne de vêtements et organisé un défilé de mode, Jane, 31 ans, clamait : « Je suis prostituée parce que j’aime ça. Je n’ai pas besoin d’argent. » Bon, d’accord ; mais, si réellement elle se prostitue parce qu’elle aime ça, et si réellement elle n’a pas besoin d’argent, alors pourquoi ses clients ne sont-ils pas simplement ses amants ? Pourquoi les fait-elle payer ? Les tenants du réglementarisme font vibrer la corde sensible en nous peignant le tableau poignant – et certes bien réel – de putes au grand cœur victimes d’un injuste mépris social, mais il semblerait qu’il y ait encore plus difficile à assumer que le « stigmate de pute » : le « stigmate de salope ». N’est-ce pas plutôt le second qu’il vaudrait la peine de retourner et de revendiquer fièrement ? Cela présenterait l’avantage de ne pas avoir de conséquences néfastes pour la cause des femmes ; ce qui, on va le voir, est très loin d’être le cas avec le premier.

Non seulement il semble passé de mode, aujourd’hui, de contester l’asservissement qu’implique la relation tarifée, mais la prostituée, comme l’actrice de films X, est de plus en plus présentée à l’ensemble des femmes comme le modèle ultime en matière de séduction et d’émancipation sexuelle. On est là en plein dans ce « retour vengeur d’un érotisme patriarcal » que diagnostiquait Christine Delphy dans une intervention en 2004, et dont Libération est en France un vecteur privilégié. Dans les milieux branchés londoniens, par exemple, le clip des White Stripes avec Kate Moss, réalisé par Sofia Coppola, « I just don’t know what to do with myself », a lancé la mode de la lap dance (danse à la barre verticale), issue des bars à strip-tease ; un magazine féminin français (devinez lequel) en faisait la promotion auprès de ses ouailles, les encourageant à prendre des cours. « La banalisation de la pornographie, écrit Yolande Geadah, conduit à la “prostitution de la sexualité”, à travers laquelle la sexualité est pour ainsi dire confisquée par l’industrie du sexe, qui réussit à imposer partout sa culture pornographique. De marginale qu’elle était, la prostitution devient ainsi la nouvelle norme sexuelle, encouragée et mise en valeur très activement par l’industrie du sexe. »


Quant aux prostituées brésiliennes rencontrées par Libération, elles se réjouissaient de ce que, grâce à leur initiative, « les tabous tombent », et « les filles qui ne sont pas du métier se rallient à l’idée qu’au fond, chaque femme est une pute ». En effet : « toutes des putes », voilà un « tabou » millénaire qu’il était urgent de faire tomber… Les femmes, prostituées ou non, qui y adhèrent, semblent ne pas voir que la jubilation procurée par ce genre de proclamation tient plus au défoulement misogyne qu’elle autorise qu’à une réelle portée subversive. Yolande Geadah pointe également le progressisme très illusoire du slogan – « nous sommes toutes des putes » – lancé par les féministes solidaires du mouvement des prostituées de Lyon dans les années soixante-dix : « A mon avis, ce slogan, qui se veut provocant et affirmatif, ne fait que renforcer l’idée que toutes les femmes sont des putains et que la sexualité féminine serait toujours intéressée. Niant le plaisir sexuel féminin, qui est rarement lié à la prostitution, il constitue aussi un net recul par rapport aux luttes féministes visant à l’inclusion des femmes à tous les niveaux économiques et politiques, sans qu’elles soient obligées d’accorder leurs faveurs sexuelles pour assurer leur emploi ou leur promotion. »


« L’idéal serait qu’elles n’aient pas d’âme »

(Un client)

La même Jane, toujours dans le reportage de Libération au Brésil, lançait joyeusement à une psychologue, nommée Daniela, qui s’était jointe au défilé des prostituées par solidarité : « Et toi, t’es pas pute au lit ? » Eh bien, non. Il y a tout à parier que la Daniela en question n’est pas pute au lit. Salope, peut-être, c’est tout le mal qu’on lui souhaite, mais sûrement pas pute. Tout simplement parce qu’elle ne se fait pas payer, et parce que ce lit, elle a davantage de chances qu’une pute de le partager avec un homme qui se soucie un minimum de ses désirs et de son plaisir. Et, par pitié, qu’on n’entonne pas l’éternelle rengaine – lancée en son temps par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe – de l’équivalence entre mariage ou vie de couple et prostitution : « Les rapports sexuels dans le mariage ne sont qu’un élément de la vie à deux, important certes, mais qui s’inscrit dans une relation humaine complète et non pas morcelée, comme c’est le cas dans la prostitution », objecte Yolande Geadah.

On peut d’ailleurs présumer que, si mariage et prostitution étaient équivalents, certains hommes mariés ne manifesteraient pas un tel intérêt pour la seconde, qui, répètent-ils à satiété, leur offre prostitution2justement tous les avantages d’une sexualité « sans engagement ». Or, d’après l’enquête sociologique menée par Saïd Bouamama, ils représentent les deux tiers des clients de la prostitution en France, contre seulement un tiers de célibataires, ce qui met à mal le chromo du client timide, esseulé et pas très gâté par la nature qui en est réduit à la prostitution pour connaître un semblant, même misérable, de vie sexuelle. Dans un témoignage recueilli par Prostitution et société, la revue du Mouvement du Nid, Paule, prostituée à domicile, lançait : « Dans les bars, je voyais 95% d’hommes mariés. Quand je pense que les femmes mariées disent qu’il faut des prostituées pour les hommes seuls et les handicapés ! Ce sont des clichés à abattre. Au fond, elles savent très bien que c’est leurs maris qui viennent. »


La prostitution peut aussi être un substitut aux relations gratuites, vécues comme un emmerdement, puisqu’elles impliquent de prendre en compte l’existence de l’autre : « L’idéal serait qu’elles [les prostituées] n’aient pas d’âme, quoi, si on veut, confie un client rencontré par Saïd Bouamama. Attention, ce que je veux dire, c’est que ce soit des poupées avec une mécanique extrêmement sophistiquée comme on voyait dans les films américains. » « Tout le monde a des envies : hommes et femmes. Sauf qu’un mec il a pas de temps à perdre en palabres avec des bouffonnes », nous apprend quant à lui un participant à un forum de France 3 (qui se sent obligé de spécifier qu’il n’est « pas misogyne », « enfin pas foncièrement pour être plus précis » : ah ! d’accord…).

« La morale puritaine bourgeoise,

inspirée du christianisme,

interdit les relations sexuelles libres pour les femmes,

mais tolère ou encourage la prostitution »

(Yolande Geadah)


La confusion entre libération sexuelle et subordination de le sexualité féminine atteint aujourd’hui son comble ; ce qui explique par exemple que, sur ce même forum de France 3, on discute sans vergogne de la frigidité supposée de Clémentine Autain, qui a défendu des positions abolitionnistes au cours d’une émission, quand on ne brame pas au « retour de l’ordre moral ». Il est tristement ironique de voir les défenseurs du système prostitutionnel accuser les féministes abolitionnistes de puritanisme, alors qu’eux-mêmes cautionnent l’aliénation et la négation du désir féminin. Séduits par une aura trompeuse de soufre et de scandale, ils oublient que moralistes et hommes d’Eglise ont souvent été de fervents partisans de la prostitution : « La morale puritaine bourgeoise, inspirée du christianisme, selon laquelle l’idéal féminin réside dans la virginité ou la maternité, interdit les relations sexuelles libres pour les femmes, mais tolère ou encourage la prostitution pour assouvir les besoins sexuels des hommes célibataires tout en préservant la chasteté des jeunes filles de bonne famille », rappelle Yolande Geadah.

Cette division entre les femmes honnêtes et les autres n’a rien perdu de son actualité. Aujourd’hui encore, si certains clients de prostituées se plaignent de ne pas pouvoir demander certaines pratiques à leur compagne, la réalité s’avère plus complexe : « Il faudrait plutôt voir derrière cette plainte l’incapacité de certains hommes d’admettre que leur femme puisse réaliser certains actes. C’est bien connu, il y a des choses qu’on ne demande pas à la mère de ses enfants », commentent Saïd Bouamama et Claudine Legardinier. Ainsi, « la prostitution sert de masque posé sur les vrais besoins des hommes et plus encore sur ceux de leurs compagnes », et sur le manque de dialogue au sein des couples. Un épisode de la série Desperate Housewives illustre bien cette demande contradictoire de certains hommes : comme son mari Rex, lors d’une séance chez le conseiller conjugal, s’est dit insatisfait de leur vie sexuelle, Bree, de retour à la maison, le presse de lui dire ce dont il aurait vraiment envie. Il lui coupe aussitôt la parole : « Tais-toi, tu parles comme une pute. » (A la décharge du malheureux Rex, quand enfin il consentira à lui révéler ses penchants sado-maso, Bree sera atterrée : « Et que voudrais-tu que je te dise ? “Mon cher mari adore se mettre un anneau en métal aux tétons, youpi” ?… »)


Certes, on a pu voir un jour, dans Marie-Claire (avril 2005), un reportage sur des couples qui « attendent que les enfants soient couchés pour sortir menottes et martinet ». Mais il n’en reste pas moins que la grande majorité doit lutter en permanence contre un phénomène que décrit très bien Rosa Montero dans son roman La Fille du Cannibale. Son héroïne, en fouillant dans les affaires de son mari qui a été enlevé, découvre un téléphone portable dont elle ignorait l’existence, et sur lequel sont enregistrés des numéros érotiques. Elle en appelle quelques-uns, pour voir. Elle est sidérée : « Et par-dessus le marché des jeux sadiques ! A cette époque, je savais fort bien que nous, les êtres humains, sommes comme des icebergs, et que nous ne montrons à l’extérieur qu’une infime partie de notre volume : nous cachons tous, nous mentons tous, nous avons tous un petit secret inavouable. Avec la coexistence, cependant, l’image de l’autre devient en général de plus en plus plane, comme si l’iceberg fondait dans la chaude mer de la routine. Et nous finissons souvent par faire de notre conjoint un simple gribouillage à deux dimensions, une décalcomanie de personne, une image si répétitive et si étroite qu’elle devient, à force, terriblement ennuyeuse. C’est l’une des multiples façons de finir pour un couple : les deux se regardent et chacun ne voit en face de soi qu’une petite tête plate, comme un timbre. »

« On peut se demander

s’il y a vraiment du sexuel

dans la prostitution »

(Saïd Bouamama et Claudine Legardinier)

Problème épineux, certes, mais dont il n’est pas normal que les prostituées fassent les frais. Croire qu’elles peuvent le résoudre relève d’ailleurs de l’illusion : « Pour eux [les clients], la femme prostituée, c’est une bombe sexuelle, avec beaucoup d’expérience ; c’est leur fantasme ; ils croient qu’ils peuvent faire ce qu’ils voient dans les films porno. Ils ne se rendent pas compte qu’on est humaines ; des femmes comme les autres, comme celles qu’ils ont à la maison », dit Monika, citée par Bouamama et Legardinier. Paule, qui exerce chez elle, tamise les lumières comme dans un bar : les clients se croient dans une ambiance intime et sexy, alors que, dit-elle, « c’est surtout pour ne pas les voir, pour ne pas voir leur regard »…


Pas plus que de puritanisme, on ne peut accuser les féministes abolitionnistes de cautionner la répression dont sont victimes les prostituées : au contraire, elles réclament des poursuites à l’encontre des proxénètes et éventuellement des clients, mais certainement pas des prostituées. En France, elles dénoncent avec la même virulence que les réglementaristes la loi sur la Sécurité intérieure, ou loi Sarkozy, votée en 2003, qui fait vivre un enfer aux personnes prostituées en créant le délit de « racolage passif ». L’abolitionnisme féministe bien compris, on en trouve la meilleure illustration dans la loi votée en 1999 en Suède – et approuvée, selon un sondage, par 80% de la population -, qui sanctionne toutes les formes de proxénétisme, ainsi que l’achat de services sexuels, mais n’inquiète pas les prostituées. Cette loi, note Yolande Geadah, qui la met en rapport avec le fait que ce pays soit le seul à être allé « jusqu’au bout de la révolution sexuelle des années soixante », améliore de fait les conditions d’exercice des prostituées, qui peuvent ainsi porter plainte pour violences ou pour viol sans crainte d’être arrêtées. D’après le Lobby européen des femmes, la prostitution de rue aurait diminué de 70 à 80%, le recrutement aurait cessé, et rien n’indique que la prostitution cachée ait augmenté.


L’accusation de puritanisme est d’autant plus inepte que, une fois dissipé le nuage de fantasmes entourant la prostitution, certains chercheurs en viennent à conclure que le sexe, paradoxalement, n’y joue qu’un rôle secondaire. C’est au point, écrivent Bouamama et Legardinier, qu’on peut se demander « s’il y a vraiment du sexuel » dans cette affaire. Son attrait, disent-ils, tient à la « mise à disposition » et au « rapport de domination » davantage qu’au plaisir sexuel à proprement parler – les groupes dominés, femmes et minorités ethniques, sont d’ailleurs surreprésentés parmi les personnes prostituées, et la prostitution est le lieu privilégié à la fois du sexisme et du racisme. De nombreux clients décrivent leur délectation à tourner sans fin en voiture en passant en revue les prostitué-e-s qui tapinent, sans forcément passer à l’acte ; ce qui invalide quelque peu, d’ailleurs, l’idée d’une « pulsion irrépressible », physiologique, nécessitant une satisfaction urgente, qui rendrait la prostitution inévitable. Les auteurs définissent la prostitution comme un « laissez-passer pour la violence » : la violence ne serait donc pas liée aux seules conditions d’exercice de la prostitution, qu’il suffirait d’améliorer, mais bien à son principe même.

« Tout ce qui relève

du fonctionnement discriminatoire

de la société

est amplifié par cette industrie »

(Richard Poulin)


De surcroît, les clients rencontrés par Bouamama s’avouent déçus par le plaisir sexuel faible ou nul que leur apporte une passe, et en rejettent la faute sur la prostituée, accusée de ne pas mettre assez de cœur à l’ouvrage : « La plupart de ces hommes sont insatisfaits alors même qu’ils reçoivent ce qu’ils ont acheté. » S’ils éprouvent une satisfaction, c’est celle de se sentir « soulagés » ou « rassurés » (ces deux mots, dit le sociologue, reviennent sans cesse) parce qu’ils ont prouvé leur conformité à un certain modèle de normalité masculine. Un modèle qui porte bien sûr une forte charge de souffrance et d’humiliation potentielle : certains disent ne pas oser redescendre trop vite de peur que leurs copains se moquent d’eux, ou redoutent que la prostituée ne vende la mèche de leur piètre « performance » à un de leurs camarades. Leur réflexion amène les auteurs à conclure à une absence persistante de réelle mixité dans la socialisation des garçons et des filles – et pas seulement dans les banlieues chaudes, loin de là ! Un mal auquel la prostitution est censée remédier, mais qu’elle ne fait qu’aggraver.


Il suffit de se plonger un tant soit peu dans la littérature existant sur le sujet pour mesurer l’extraordinaire déficit de pensée qui entoure la prostitution, y compris chez des gens qui, d’habitude, s’efforcent de se forger une opinion critique sur tous les sujets imaginables ; pour mesurer la force des idées reçues qui l’entourent, et dont on était soi-même imprégné jusque-là ; la force, aussi, du lobby réglementariste, dont on avait intégré, au moins partiellement, le discours a priori séduisant, sans vraiment l’analyser, ni envisager toutes ses implications. Le déficit de réflexion est particulièrement frappant chez les antilibéraux, toujours prompts à dénoncer la « marchandisation » et à refuser la résignation avec force rodomontades, mais qui, quand il s’agit du corps des femmes, se montrent soudain remarquablement réticents et fatalistes, et répliquent par une litanie de lieux communs, à commencer par le refrain du « plus vieux métier du monde », qui suscite immédiatement dans les esprits l’image de la femme de Cro-Magnon prenant des poses aguicheuses sur le seuil de sa caverne de passe, harnachée de ses jarretelles en boyau d’aurochs.

prostitution3Et pourtant… Il faut être aveugle pour ne pas voir dans le spectaculaire essor actuel de la prostitution à l’échelle mondiale, et dans sa légitimation croissante, un pur cas d’école du libéralisme triomphant. Dans bien des pays du Sud, il existe un lien direct entre les politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI et la Banque mondiale et le développement de la prostitution, encouragé par les autorités pour faire rentrer des devises étrangères, soit par l’émigration de la « main d’œuvre » féminine, soit par le développement du tourisme sexuel. Le sociologue canadien Richard Poulin, dans La mondialisation des industries du sexe, énumère tous les aspects de la mondialisation qui profitent à la prostitution : « accélération de l’innovation technologique, notamment dans les communications, facilitation des transports de marchandises et d’humains, facteur particulier dans l’essor du tourisme de masse, déréglementation des marchés, programmes d’ajustement structurel, financiarisation de l’économie [certains bordels sont d’ailleurs cotés en Bourse] et sa criminalisation – cette criminalisation concerne 15% du commerce mondial ». Il observe aussi que le mouvement des « marchandises » sexuelles va systématiquement, que ce soit à l’échelle régionale ou mondiale, des zones à faible concentration de capital vers les zones à plus forte concentration : environ deux cents mille Bangladaises sont prostituées au Pakistan, vingt à trente mille prostituées de Thaïlande sont d’origine birmane… Il note que « tout ce qui relève du fonctionnement discriminatoire de la société est amplifié par cette industrie » : les victimes en sont dans leur écrasante majorité des femmes et des enfants, issus « de couches sociales défavorisées, aux revenus précaires et limités, de minorités ethniques, de groupes indigènes, de réfugiés, d’immigrants clandestins, du tiers-monde, des pays déstructurés par leur transition vers l’économie capitaliste »…

En France, 92% des prostituées

« souhaiteraient ardemment » quitter ce milieu.

Comment se fait-il, alors,

que les 8% restantes

squattent seules les médias ?

Ces constats, surtout si on leur ajoute la mention de l’âge moyen d’entrée dans la prostitution – 13 ans aux Etats-Unis, 14 au Canada… -, suffisent déjà à relativiser l’argument des idéologues et des groupes de pression réglementaristes selon lequel la prostitution relèverait d’un « libre choix ». La mystification éhontée à laquelle ils se livrent consiste à présenter leur discours comme étant le seul à émaner des personnes prostituées elles-mêmes – une tribune d’Elisabeth Badinter dans Le Monde (31 juillet 2002) s’intitulait ainsi « Redonnons la parole aux prostituées ». Le 17 mai dernier, à Paris, Les Putes, un groupuscule récemment créé – et majoritairement masculin -, a occupé la Maison des femmes, dont les militantes avaient eu le tort de relayer la campagne contre la prostitution à l’occasion de la Coupe du monde de football en Allemagne : « Nous sommes pourtant les premières concernées sur le sujet. Nous venons donc auprès de ces femmes qui parlent sans arrêt à notre place », disait leur communiqué. Le « zap », qui est la marque de fabrique d’Act Up, est donc utilisé, non plus contre une multinationale pharmaceutique, mais contre une organisation féministe avec laquelle on n’est pas d’accord : un moyen aussi expéditif que détestable d’imposer son point de vue. (Il est vrai que le collectif semble coutumier de ce haut niveau de débat, puisque, sur son site, il use de l’argument de prédilection des beaufs misogynes en présumant que la militante abolitionniste Marie-Victoire Louis« ne doit pas jouir souvent » parce qu’elle ne parle pas de plaisir quand elle parle de prostitution…)

Comme si les organisations abolitionnistes ne comptaient pas elles aussi des militantes qui sont les « premières concernées », et qui se définissent comme des « rescapées » ou des « survivantes »prostitution6 de la prostitution – le terme n’est pas trop fort : Yolande Geadah mentionne un rapport canadien de 1985 faisant état d’un taux de mortalité 40 fois supérieur à la moyenne chez les prostituées. Jean-Claude Poirson, dans son documentaire Elles rêvaient d’un autre monde, cite quant à lui un chiffre selon lequel, en France, 92% des prostituées « souhaiteraient ardemment » quitter ce milieu. Comment se fait-il, alors, que les 8% restantes squattent seules les médias, laissant dans l’ombre cette immense majorité silencieuse, et alimentant ce que Geadah appelle le « mythe de la prostituée heureuse » ?

Il ne faut pourtant pas aller chercher bien loin pour entendre un tout autre son de cloche. Ainsi le témoignage de Sylviane (Prostitution et société, avril-juin 2005) : « Je me suis essayée toute seule dans la rue, et là, j’ai rencontré des travailleurs de rue, gars et filles. Vous savez, ceux-là qui se fendent la gueule pour défendre les droits des prostituées contre la maudite société mais qui ne lèvent pas le petit doigt eux-mêmes pour les aider. Ils m’ont offert des services, ha ! ha ! ha ! encore des services, des seringues propres et des capotes pour que je n’attrape pas le sida et l’hépatite C ou A, je ne sais plus. Ils ne m’ont jamais demandé si je voulais m’en sortir, ils ne font que de l’accompagnement, qu’ils ont dit, ils ne sont pas des moralistes, eux. Ils m’ont dit que je pouvais leur parler parce qu’ils ne jugeaient pas. C’est bien ça le problème, tout le monde dit qu’il ne juge pas ou accuse les autres de trop juger et, en réalité, il n’y a pas grand monde qui se sert de son jugement. Ça donne les folies que j’ai lues, que la prostitution est presque un service social, les femmes ont bien le droit de donner du sexe aux hommes et les hommes d’en avoir, c’est un choix individuel, la sexualité est taboue, c’est une libération de se prostituer. Mon œil. Vraiment y en a qui dérapent. Dites-moi d’abord pourquoi vous ne le faites pas vous-mêmes si c’est si beau que ça de se prostituer. » Un exemple affligeant de « victimisation », n’est-ce pas ?

Les réglementaristes acquiescent,

sciemment ou non,

au célèbre adage thatchérien :

« Je ne connais pas de société,

je ne connais que des individus »


« La prostitution prétendument “libre” relève du libéralisme et non de la liberté », avertit Richard Poulin, tandis que Bouamama et Legardinier ironisent : « C’est l’avènement du fameux renard libre dans le poulailler libre. » Ils mettent en garde contre le fait que le sexe marchand, devenu, dans l’économie libérale, un simple secteur de l’industrie des loisirs, « rend invisible tout rapport de force, toute dimension d’exploitation et de violence ». Yolande Geadah, elle, qualifie l’approche réglementariste de « post-moderne », car elle fragmente la vision en ne prenant en compte que « les perspectives individuelles ou celles d’une multitude de groupes sociaux poursuivant leurs intérêts propres, sans égard à l’ensemble » ; elle occulte « les liens et les relations existant entre divers aspects de la réalité ». En somme, les réglementaristes acquiescent, sciemment ou non, au célèbre adage thatchérien : « Je ne connais pas de société, je ne connais que des individus. »

prostitution4Une chronique économique particulièrement nauséeuse de Libération (20 mars 2006), intitulée « Prostituées : régulariser le marché », et signée de Pierre-Yves Geoffard, chercheur au CNRS, illustrait jusqu’à la caricature cette tendance. Notre économiste, qui rendait hommage au passage au collectif Les Putes, y invitait la gauche à reconnaître que, « dès lors qu’il existe une demande pour des relations sexuelles, une offre de services cherche à satisfaire cette demande ». (Pour la pédophilie et les snuff movies aussi, il existe une demande. Mais ne soyons pas moralisateurs…) Ayant relevé que, du fait que « les prostituées exigent légitimement une compensation monétaire lorsqu’un client souhaite ne pas utiliser de préservatif », « le prix demandé pour une passe sans protection est de 23% plus élevé qu’avec », et de « 46% lorsque la travailleuse est particulièrement attirante », il suggérait que la loi « reconnaisse le droit de propriété sur les fruits de l’usage de son propre corps ». Cela – croit-il – mettrait les prostituées, pardon, les « travailleuses du sexe », en position de force pour négocier la « prime de risque » la plus élevée possible.

Magnifique « liberté » que celle d’obtenir un royal billet supplémentaire pour jouer à la roulette russe en prenant le risque de contaminer et de se faire contaminer ! On ne saurait imaginer une meilleure illustration de la mentalité glaçante propagée par le fléau du jargon économique. Dans le domaine sexuel, la broyeuse d’humanité libérale, idéalement couverte par l’héritage dévoyé desprostitution5 années soixante, a la garantie de pouvoir exercer ses ravages sans rencontrer de véritable résistance.

Un autre argument réglementariste auquel la gauche et l’extrême gauche sont particulièrement sensibles – et qu’il m’est aussi arrivé de prendre en compte – consiste à faire valoir que la prostitution peut être jugée préférable à un « emploi de merde payé des miettes ». Les témoignages recueillis dans Elles avaient rêvé d’un autre monde montrent pourtant qu’il est bien illusoire. Les sommes gagnées peuvent être importantes, mais le train de vie à la fois flambeur et désespéré qu’implique la prostitution les fait s’évaporer aussi vite qu’elles ont été acquises. Sans compter que les « carrières » sont généralement courtes… « On parle d’“argent facile”, mais ce n’est pas de l’argent facile du tout. C’est de l’argent qui détruit », constatait l’une des anciennes prostituées qui témoignaient dans le film. Une part importante peut être engloutie dans les substances qui aident à « tenir » : la prostituée strasbourgeoise de 24 ans également interviewée dans le film estimait à 200 euros par jour ses dépenses en héroïne. Une autre, arrivée à la soixantaine malade et sans un sou, disait avoir gagné jusqu’à 90 000 francs par mois au temps de sa splendeur, mais avoir tout dépensé pour aider sa famille. Sur les profits faramineux, directs et indirects, dégagés aujourd’hui par la prostitution – au point qu’elle est le pilier de certaines économies nationales -, les prostituées elles-mêmes touchent de toute façon une part dérisoire, voire nulle.

« Vous pouvez parler de techniques de vente.

Vous devez vous vendre

et peu importe qu’il s’agisse

de votre propre corps ou d’aspirateurs »

(Elene Vis, fondatrice de l’Ecole du sexe, Amsterdam)


A défaut de présenter la prostitution comme un métier plus facile qu’un autre, on s’efforce au moins de le faire admettre comme « un métier comme un autre », en arguant que, de toute façon, tout travail est une forme de prostitution (argument emprunté à Marx, qui, remarque Yolande Geadah, l’utilisait pour critiquer le salariat, et non pour justifier la prostitution !). « Dans n’importe quel travail, votre employeur peut vous traiter comme un esclave. Pourquoi peut-on vendre son temps de travail, mais pas son corps ? » interroge ainsi Marcela Iacub (Elle, 12 juin 2006). Eh bien, peut-être parce que travailler avec son sexe, ce n’est pas exactement comme travailler avec ses bras ou son cerveau. Peut-être parce que le sexe est un lieu d’intimité. C’est l’un des présupposés les plus puissants du discours réglementariste : le refus de reconnaître aux individus le droit à une intimité inviolable ; l’obligation à laquelle on les soumet d’entretenir un rapport détaché à leur propre corps, sous peine d’être accusés de frilosité, de sentimentalisme ou de puritanisme.


On a déjà eu l’occasion de parler ici de ce rapport d’extériorité au corps, profondément ancré dans la culture occidentale, qui se révèle par exemple dans une publicité pour du vernis à ongles – « prostitution7moi, je ne sors jamais sans mes pieds » – ou dans le recours à la chirurgie esthétique – « laissez-moi vous offrir des seins », disait le dragueur californien à l’héroïne new-yorkaise de Sex and the city. Aux Pays-Bas, pays où la prostitution est justement « un métier comme un autre », une « école du sexe » assure les besoins en formation professionnelle ; sa fondatrice, Elene Vis – citée dans Les clients de la prostitution -, déclare à ses élèves : « Vous pouvez parler de techniques de vente. Vous devez vous vendre et peu importe qu’il s’agisse de votre propre corps ou d’aspirateurs. Le principe est exactement le même. » (La femme, l’aspirateur : une même fonction hygiénique ?…) Un « travailleur du sexe » ne vend pas son corps, il vend des « services sexuels », nous répète-t-on à l’envi. Ah. Et, exception faite du dominateur ou de la dominatrice, dont l’implication physique peut être moindre, avec quoi rend-il ces services, si ce n’est avec son corps ? Il ne « vend » pas son corps, il le « loue », entend-on aussi, comme si, là encore, il s’agissait d’un objet extérieur à lui. Sauf que la différence est mince : « Le corps n’est pas une marchandise et il conserve des traces, rappelle la militante abolitionniste Malka Marcovich. Des pénétrations à répétition, sans désir, même avec vaseline, ne laissent pas indemne. » (Elle, 12 juin 2006.) L’expression « travailleur du sexe » est d’ailleurs à elle seule révélatrice de cette dissociation purement fantasmatique. La militante abolitionniste Janice Raymond cite une jeune fille qui cassait en ces termes l’illusion aseptisée véhiculée par ce jargon : « Au McDonald, vous n’êtes pas la viande ; dans la prostitution, c’est vous qui êtes la viande. »

Refuser de reconnaître le sexe

comme un espace d’intimité inviolable,

c’est interdire aux femmes

de choisir leur partenaire


Richard Poulin, lui, fait remarquer que ces « marchandises » en lesquelles on transforme les personnes prostituées ne sont pas seulement mises sur le marché : comme toute marchandise, elles doivent d’abord être produites. C’est le sens des sinistres camps de « dressage » dans lesquels les victimes de la traite sont d’abord brisées physiquement et psychologiquement par les coups et les viols répétés. Mais le conditionnement peut aussi se faire de manière plus sournoise : Judith Trinquart, médecin généraliste et de santé publique, évalue à 80 ou 95%, chez les personnes prostituées en France, la proportion de victimes d’abus sexuels dans l’enfance. Pour survivre à la souffrance, elles ont dû développer un état de « dissociation émotionnelle », un rapport d’extériorité à leur propre corps, qui leur « permet » ensuite de supporter la prostitution. Ce que la société érige en norme et même en idéal, c’est donc un traumatisme…

Le mouvement féministe a longtemps lutté pour que les femmes aient le droit de coucher avec un homme sans avoir forcément l’intention de l’épouser et de lui faire dix enfants. Il se pourrait cependant que la menace principale, aujourd’hui, ne soit plus celle-là, mais cette désincarnation obligée de la sexualité pour le plus grand profit du libéralisme, à la fois en tant que système économique et en tant que vision – ou non-vision – du monde. Le fait que les groupes d’inspiration religieuse soient très actifs, pour le moment, parmi ceux qui s’insurgent contre ce phénomène, et qu’ils le fassent d’une manière effectivement assez crispante, sert de repoussoir, et dissuade bien des féministes de s’y intéresser. Ce qui pourrait bien être une lourde erreur de leur part.

Car refuser de reconnaître le sexe comme un espace d’intimité inviolable, c’est, plus ou moins sournoisement, leur interdire de choisir leur partenaire, en les accusant, dans le cas contraire, d’être « coincées » – « ne fais pas ta coincée », avait lancé son premier client à Naïma, entraîneuse dans un bar, quand elle avait commencé par lui refuser la fellation qu’il réclamait (Prostitution et société, janvier-mars 2005). Il y a une cohérence dans tout cela : Marcela Iacub et Patrice Maniglier estiment par exemple que les victimes de harcèlement sexuel n’ont qu’à s’estimer heureuses qu’on leur fasse l’honneur de les désirer (voir, sur ce site, « La femme est une personne », 18 octobre 2005). Dans sa chronique de Libération (6 avril 2004), Iacub déplore que le viol soit « plus puni que le meurtre » (affirmation par ailleurs totalement hasardeuse : d’après les Chiennes de garde, seuls 2% des viols aboutissent à une condamnation aux assises, alors que 50% des homicides sont punis). Elle cosigne avec le démographe Hervé Le Bras un article dans Les Temps modernes (printemps 2003) dans lequel ils estiment que « ces pratiques politiques et juridiques [la répression du harcèlement sexuel et du viol] risquent de créer les troubles mêmes qu’elles sont censées prévenir ». Autrement dit, si les victimes souffrent, c’est parce que la loi les incite à la pleurnicherie. Puritanisme et sentimentalisme que tout cela !

Le réglementarisme est très loin

de ne faire qu’entériner

une situation préexistante


A ce sujet, il n’est pas inintéressant de relever que c’est justement quand, dans la foulée de la libération sexuelle, il fut question, en 1971, de tolérer le viol, ou de ne le sanctionner que par une amende, que les féministes suédoises vécurent leur prise de conscience majeure. Elles se rendirent alors compte, raconte Maria-Pia Boëthius, que « la libération sexuelle tant vantée s’avérait être une libération aux conditions des hommes ». Les manifestations qu’elles organisèrent contre ce projet lancèrent un grand débat national qui devait changer radicalement la perception dominante de ces questions. Entre 1977 et 1981, une commission travailla à un rapport de 700 pages défini par Bouamama et Legardinier comme une « monumentale liquidation de tous les mythes qui entourent la prostitution ».

L’autre grande arnaque du discours réglementariste, c’est de faire croire qu’il serait nécessaire de faire de la prostitution « un métier comme un autre » pour garantir la sécurité des personnes prostituées. Or la loi suédoise montre, comme on l’a vu, que l’abolitionnisme, quand il n’est pas dévoyé, peut très bien remplir ce rôle. Il est même sans doute le seul à pouvoir le remplir. (Comme la démocratie, l’abolitionnisme est peut-être bien « le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ».) Car le réglementarisme est très loin de ne faire qu’entériner une situation préexistante, contrairement à ce que l’on croit en général (et comme je le croyais moi-même quand j’ai demandé, ici même, pourquoi on ne pouvait pas être « à la fois abolitionniste et réglementariste », ce qui était évidemment une énorme ânerie). Une foule de rapports, sur lesquels les réglementaristes français se montrent étonnamment discrets, attestent que la prostitution, légale, mais surtout non déclarée, a explosé dans tous les pays qui ont choisi la légalisation. Dans l’Etat de Victoria, en Australie, le nombre de bordels a plus que doublé au cours de la décennie qui a suivi ; le nombre de bordels illégaux, lui, a triplé ; et le nombre d’enfants prostitués est le plus élevé du pays. Une étude menée à Melbourne en 1998 indiquait que, dans les bordels légaux, 40% des clients obtenaient des rapports sans préservatif : au temps pour l’amélioration des conditions sanitaires… (En France, les nostalgiques des maisons closes oublient d’ailleurs un peu vite que, si on les a fermées en 1946, ce n’était pas pour rien.)


Alors que l’un des buts officiellement visés par la légalisation est de soustraire l’industrie du sexe à l’emprise du crime organisé, celui-ci la contrôle plus que jamais dans tous les pays concernés, en utilisant des prête-noms, et a même trouvé là un lieu rêvé pour le blanchiment d’argent. En outre, la légalisation transforme en pure hypocrisie la distinction déjà discutable entre prostitution « choisie » et prostitution forcée : interdire le trafic d’êtres humains tout en autorisant la prostitution, cela revient à vouloir interdire la traite tout en autorisant l’esclavage. Surtout quand la très grande majorité des prostituées est d’origine étrangère : « Maintenant, les Néerlandaises sont éduquées et ne veulent plus faire ce travail », déplore le président de l’Organisme néerlandais pour la prostitution en vitrine… Inutile de préciser, enfin, qu’avec la légalisation, les politiques permettant aux prostituées qui le souhaitent de se reconvertir se mettent à manquer singulièrement de conviction – surtout quand la prostitution devient un secteur non négligeable de l’économie nationale. C’est la prostitution qui est respectabilisée ; pas les prostituées, qui ne constatent aucun allègement du stigmate pesant sur elles.

« Présentée comme libertaire,

l’industrie du sexe est en train de légitimer

un retour en arrière phénoménal pour les femmes »

(Bouamama et Legardinier)

Au contraire, même. Toujours dans l’Etat de Victoria, un rapport remis au gouvernement en 1997 indiquait que les violences et les agressions avaient augmenté au lieu de diminuer, les clients se livrant à divers sports tels que l’introduction de téléphones portables dans le vagin ou l’anus. Les auteures du rapport concluaient que « la légalisation, loin de protéger les prostituées, ne fait que légitimer le droit des hommes à abuser sexuellement des femmes ». C’est un autre aspect du problème, et non le moindre : loin de « diminuer le nombre de viols », comme le laisse croire une autre idée reçue inepte, la prostitution constitue, écrivent Bouamama et Legardinier, une « ouverture de droits sur tous les corps féminins ». Une compagnie aérienne allemande desservant les destinations du tourisme sexuel a dû remplacer ses hôtesses de l’air par des stewards, car les passagers masculins les traitaient comme des prostituées. Yolande Geadah montre aussi que la reconnaissance de la prostitution comme un métier provoque une dégradation du statut de toutes les femmes, sapant toute tentative de lutter contre le harcèlement sexuel, par exemple. « Présentée comme libertaire, l’industrie du sexe est en train de légitimer un retour en arrière phénoménal pour les femmes ; un abandon, pour ne pas dire un reniement des politiques progressistes mises en œuvre ces dernières décennies », écrivent Bouamama et Legardinier.


Les arguments des « travailleurs du sexe », « c’est nous les premiers concernés » et « de quel droit prétendez-vous nous interdire de pratiquer le sexe tarifé », sont des arguments réversibles : de quel droit prétendent-ils imposer la légitimation d’un système qui « porte atteinte à l’intégrité physique et mentale de milliers de femmes et d’enfants dans le monde » (Geadah), et qui aurait des conséquences directes sur la condition de l’ensemble des femmes ? Ces conséquences, on en a eu un aperçu il y a un an, quand, en Allemagne, une réforme de l’assurance-chômage a décrété que toute personne de moins de 55 ans sans emploi depuis plus d’un an pourrait se voir couper ses allocations si elle refusait une proposition. Les entrepreneurs du sexe étant des patrons comme les autres, et ayant donc accès au fichier des demandeurs d’emploi, une serveuse de 25 ans a reçu une proposition d’un bordel berlinois. Sa capacité à la refuser ne dépendait que du bon vouloir de son agence pour l’emploi, et ne reposait sur aucune base légale.


Il est également aisé de pointer d’autres implications pour le moins problématiques de la légitimation de la prostitution : « La notion de contrat aura tôt fait de montrer son absurdité, écrivent Bouamama et Legardinier. Faudra-t-il établir un nombre de passes obligatoires ? Comment les exploitants s’y prendront-ils pour n’engager que des jeunes femmes sur des critères d’âge et de beauté face aux lois de non-discrimination ? Qui décidera de l’aptitude des recrues ? Devra-t-on, selon la pratique traditionnelle des proxénètes, “essayer” l’employée ? Y aura-t-il rupture de contrat si une jeune femme refuse un client parce qu’il lui répugne ? Faudra-t-il s’attendre à des plaintes en justice pour refus de vente ? Que fera-t-on des employées atteintes, dès trente ans, par la limite d’âge ? » Yolande Geadah note d’ailleurs que les parlementaires allemands ont retiré de la loi au dernier moment une phrase qualifiant la prostitution de « métier comme un autre », « de peur que la profession n’exige des écoles de formation pour les prostituées »…

Quand des militantes égyptiennes

refusent le statut de victimes

et revendiquent leur « droit à l’excision »…


A la fin de son livre, Geadah propose de décentrer légèrement le point de vue en comparant le débat actuel sur la prostitution avec celui qui a eu lieu ces dernières années en Egypte sur l’excision. Non pas pour poser une équivalence entre prostitution et excision, mais pour mieux montrer les limites du discours pragmatique. Certains Egyptiens, appuyés par un courant religieux conservateur, estimaient en effet que, puisque la criminalisation avait été impuissante à faire cesser cette pratique millénaire, et puisqu’elle existerait probablement toujours, il fallait la légaliser, ce qui permettrait au moins qu’elle soit pratiquée dans de bonnes conditions sanitaires et ne mette pas en danger la vie des fillettes. Ce discours était appuyé par des femmes, éduquées et autonomes, qui clamaient leur attachement à une tradition dont elles disaient avoir elles-mêmes une bonne expérience. Lors d’un atelier de formation dont les animatrices dénonçaient cette pratique comme une violation des droits humains, elles occupèrent la tribune en refusant bruyamment le statut de victimes et en revendiquant leur « droit à l’excision ». (Un « zap », quoi…)

Finalement, l’excision fut légalisée, à condition qu’elle soit pratiquée dans le cadre des services de santé publique. Or, cela aboutit à ce que les médecins, pour qui c’était devenu une opération lucrative, encouragent les parents à la pratiquer au lieu de les en dissuader. L’excision s’en trouva « légitimée et renforcée » au sein de l’opinion. Devant les protestations soulevées, en 1997, elle fut de nouveau interdite. A tout prendre, les groupes qui militent contre cette coutume dans le pays estiment l’interdiction préférable, et concentrent leurs efforts sur l’information et la sensibilisation de la population.


C’est bien là le gros problème du pragmatisme : appelé à la rescousse dans l’espoir qu’il supprimera la violence liée à une situation contestable, il aboutit à amplifier, ainsi qu’à verrouiller cette situation – et, parfois, loin de l’éradiquer, il ne fait que redoubler la violence qui l’entoure. L’autre nom du pragmatisme, c’est la résignation. Or, même si l’espoir qu’une situation change est faible, il est vital qu’il puisse subsister. Il semble bien que la légalisation n’améliore en rien le sort des prostituées, si elle ne le dégrade pas encore davantage, et celui de l’ensemble des femmes avec lui. Mais en outre, comme les clients, comme les autres femmes, elles méritent un horizon sexuel et existentiel moins sordide. Et si, cet horizon, tous ne l’atteignent pas, ils ne méritent pas pour autant qu’on les prive de la consolation de le contempler.

Mona Chollet

Saïd Bouamama et Claudine Legardinier, Les clients de la prostitution, Presses de la Renaissance, Paris, 2006.

Yolande Geadah, La prostitution, un métier comme un autre ?, VLB Editeur, Montréal, 2003.

Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Imago, Paris, 2005.
(Voir aussi Franck Michel, Planète Sexe, Tourismes sexuels, marchandisation et déshumanisation des corps, Homnisphère, Paris, 2006.)

Paola Tabet, La grande arnaque, Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, L’Harmattan, Paris, 2004.

décembre 13, 2007

sur http://ouvrelesyeux.wordpress.com…

« Le droit de regard sur le corps féminin est indissociable de l’infériorité du statut des femmes. »

Ilana Löwy


En interrogeant les Européens sur la vision fantasmatique qu’ils se faisaient du harem, la Marocaine Fatema Mernissi – elle-même née dans un harem bien réel – a été intriguée de constater que les fantasmes sexuels des hommes occidentaux étaient souvent peuplés de femmes muettes, passives, et qu’ils considéraient l’échange intellectuel comme un obstacle au plaisir. Dans sa propre tradition culturelle, explique-t-elle dans Le harem et l’Occident , les femmes, au contraire, sont réprimées en connaissance de cause, parce qu’on leur reconnaît la possibilité d’être des égales, et que leur intelligence suscite à la fois crainte et attirance. Au terme d’une enquête lumineuse, elle formule cette hypothèse : les Orientales subissent un enfermement spatial, alors que les Occidentales, elles, sont enfermées dans une image à laquelle on les somme de correspondre : ce qu’elle baptise le « harem de la taille 38 ». Un carcan immatériel qui, en ces temps d’uniformisation galopante, se répand cependant sur toute la planète. L’énergie que consacrent les femmes à « réparer un corps qui n’a jamais été cassé » pour le faire correspondre aux canons de la beauté, c’est aussi le sujet de The Good Body , la pièce de la New-Yorkaise Eve Ensler, qui fait écho, avec la même vitalité, le même humour et la même perspicacité, au propos de Fatema Mernissi.


harem2C’est à l’avidité avec laquelle on lit cet essai renversant de perspicacité et d’humour qu’est Le harem et l’Occident (découvert avec un peu de retard, puisqu’il est paru en 2001), qu’on mesure à quel point, depuis quelques années, le climat international nous a sevrés de l’enrichissement et des plaisirs de l’échange culturel. Ecrivaine et sociologue marocaine, Fatema Mernissi est une féministe à la langue bien pendue…


Le projet de ce livre est né au cours de sa tournée de promotion en Europe de Rêves de femmes, récit traduit en de multiples langues de son enfance dans un harem de Fès. Intriguée par les sourires gênés ou entendus que provoque chez les journalistes qui l’interviewent le mot de « harem » – terme qui, pour elle, désigne simplement une réalité familiale -, elle cherche à en savoir plus sur la représentation qu’ils s’en font. Elle découvre alors que pour les hommes occidentaux, nourris des peintures de Delacroix, Ingres, Matisse et Picasso, le mot renvoie à un pur fantasme : celui d’un paradis sexuel peuplé de captives disponibles, alanguies et perpétuellement nues (« les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler », observe-t-elle insolemment). Le harem leur évoque en fait un univers très similaire à celui des maisons closes peintes par Toulouse-Lautrec ou Degas. Elle est stupéfaite : comment peuvent-ils croire sérieusement que des femmes enfermées acceptent leur sort de bonne grâce ? Cette réalité du non-consentement féminin, sa propre tradition culturelle, que ce soit dans les grands récits littéraires ou dans la peinture, ne l’occulte jamais : on y sent toujours planer la menace d’une révolte possible, et la situation du maître des lieux est tout sauf confortable. Les miniatures des artistes musulmans, de surcroît, montrent toujours les femmes des harems très habillées, et très actives : montant à cheval, tirant à l’arc…

Poursuivant ses recherches, harcelant de questions ses amis européens, Fatema Mernissi bute sur un idéal féminin très répandu en Occident : celui d’une femme douce, soumise, qui est un corps accueillant, ce qui est très bien, mais qui – et c’est moins bien – n’est que cela. Un journaliste parisien avec lequel elle a sympathisé lui confie ainsi l’un de ses fantasmes sexuels : celui d’une femme « muette, passive intellectuellement autant que physiquement ». (En lisant cela, on repense à une brève scène de Jules et Jim de François Truffaut au cours de laquelle un homme présente à ses amis sa dernière conquête, une jeune femme complètement muette, et ajoute, comme s’il allait de soi, ce commentaire incongru : « Le sexe à l’état pur ! ») Le même, pour l’aider à comprendre la vision prédominante en Occident des rapports entre hommes et femmes, lui fait lire Observations sur le sentiment du beau et du sublime, de Kant. Elle tombe sur ces lignes atterrantes : « L’étude laborieuse ou la cogitation morose, encore qu’une femme puisse y exceller, anéantissent les avantages qui sont propres à son sexe, et peuvent faire l’objet d’une froide admiration en raison de leur rareté ; mais elles affaibliront par là même les charmes par lesquels elles exercent une grande force sur l’autre sexe. »

« N’est-il pas étrange que,

dans l’Orient médiéval, des despotes

comme Haroun al-Rachid

recherchaient des esclaves érudites

tandis que dans l’Europe des Lumières,

des philosophes tels que Kant

rêvaient de femmes incultes ? »

S’y ajoutent d’autres éléments concordants, comme l’insistance d’un Molière à tourner en dérision les prétentions intellectuelles des femmes (Les Femmes savantes, Les Précieuses ridicules). Cette fois, Fatema Mernissi est carrément prise de malaise – et de pitié : cette séparation de l’intellectuel et du sexuel lui apparaît comme un appauvrissement tragique, un non-sens. Pour elle, la séduction ne peut se réduire au langage du corps, ni faire l’économie « d’une communication intense ». « Que peut donc être un orgasme partagé, pensais-je, dans une culture où les pouvoirs de séduction de la femme ne comptent pas celui de l’esprit ? » Il s’agit là d’une tradition qui lui est complètement étrangère : « Dans le harem musulman, l’échange intellectuel est, au contraire, indispensable à la jouissance partagée », explique-t-elle. Les califes exigeaient en effet de leurs esclaves féminines une intelligence, des connaissances et des talents oratoires, comme l’esprit de répartie, qui étaient loin de se réduire au petit vernis d’éducation nécessaire à donner le change dans les conversations mondaines. Le calife Ma’moun, fils de Haroun al-Rachid, par exemple, trouvait un plaisir hautement érotique à affronter une femme aux échecs. « N’est-il pas étrange, interroge Fatema Mernissi, que, dans l’Orient médiéval, des despotes comme Haroun al-Rachid recherchaient des esclaves érudites tandis que dans l’Europe des Lumières, des philosophes tels que Kant rêvaient de femmes incultes ? » Quand elle expose la conception de l’amour développée par Jahiz, écrivain arabe du IXe siècle – une conception baptisée isq, et faite à la fois d’affinité intellectuelle, d’érotisme intense et de « désir profond de faire durer la relation » -, à un ami allemand, celui-ci lui réplique que son Jahiz est un adolescent attardé, et qu’il « attend trop de l’amour ». Pourtant, ce que l’on devine, dans le livre, de la relation qui unit Fatema Mernissi à son mari, suffit à prouver que le isq n’a rien d’une utopie.

Une idée germe alors dans son esprit : « Se pourrait-il qu’en Orient, la violence imposée aux femmes vienne de ce qu’on leur reconnaît la faculté de penser et donc d’être des égales, et qu’en Occident les choses aient l’air plus cool parce que le théâtre du pouvoir gère la confusion entre masculinité et intelligence ? » Elle va plus loin : en Orient, l’enfermement est spatial, alors qu’en Occident, il est immatériel, et se fait dans l’image d’elles-mêmes qu’on impose aux femmes ; en somme, les femmes y sont enfermées dans le regard des hommes. Mise à contribution d’autorité dans ses réflexions, son éditrice française apporte de l’eau à son moulin en lui glissant le Voir le voir (Ways of seeing) de John Berger, où elle lit par exemple : « Les hommes regardent les femmes. Les femmes se regardent être regardées. »

« Dans ce magasin tout entier,

qui fait cent fois le bazar d’Istanbul,

vous n’avez pas de jupes pour moi ?

Vous plaisantez ! »


L’illumination définitive vient à Fatema Mernissi dans un grand magasin new-yorkais : cherchant à s’y acheter une jupe, elle s’entend répondre qu’il n’y a rien à sa taille (« dans ce magasin tout entier, qui fait cent fois le bazar d’Istanbul, vous n’avez pas de jupes pour moi ? Vous plaisantez ! »), et que les tailles « hors normes » ne se trouvent que dans les « magasins spécialisés ». Elle se rend alors compte que – comme elle l’explique à la vendeuse, qui l’écoute avec un mélange de condescendance et d’envie – elle ne sait même pas exactement quelle taille elle fait : « Je viens d’un pays où les vêtements n’ont pas de taille précise. J’achète le tissu et la couturière ou l’artisan d’à côté me fait la jupe ou la djellaba que je veux. Ni elle ni moi ne savons quelle est ma taille. Au Maroc, personne ne s’occupe de ça, du moment que je paie mes impôts. » Puis elle bat en retraite, le moral en berne : ses hanches larges, qui, dans la rue, au Maroc, lui valent des commentaires élogieux, se trouvent soudain « ravalées au rang de difformité ».


Mais, si l’épisode met à mal son amour-propre, il lui fait aussi franchir une étape décisive dans ses recherches, en lui permettant de mettre au jour ce qu’elle baptise « le harem de la taille 38 » : « Les Occidentaux n’ont pas besoin de payer une police pour forcer les femmes à obéir, il leur suffit de faire circuler les images pour que les femmes s’esquintent à leur ressembler. » Dans la foulée, elle lit Le mythe de la beauté, de Naomi Wolf (« Une fixation culturelle sur la minceur féminine n’est pas l’expression d’une obsession de la beauté féminine, mais de l’obéissance féminine »), puis La domination masculine, de Pierre Bourdieu : elle y découvre avec enthousiasme le concept de « violence symbolique », défini comme « une forme de pouvoir qui s’exerce sur les corps directement, et, comme par magie, en dehors de toute contrainte physique » ; mais cette magie « n’opère qu’en s’appuyant sur des dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond des corps ». Toutes ces révélations la font frissonner d’horreur, et l’amènent à plaindre de tout son cœur celles qui subissent cette tyrannie : « Nous les musulmanes jeûnons un mois par an. Les Occidentales jeûnent douze mois par an. »

ensler
Dans The Good Body (2005), sa nouvelle pièce, Eve Ensler, elle aussi, s’insurge contre « les grandes tailles reléguées tout au fond du magasin comme le porno ». Bien que venue d’un tout autre horizon que Fatema Mernissi, la dramaturge et militante féministe new-yorkaise, auteure mondialement célèbre des Monologues du Vagin, s’attaque elle aussi à ce carcan immatériel dans lequel se débattent tant de femmes – et pas seulement occidentales, d’ailleurs : au train où se propage la « violence symbolique », bientôt, ce seront les femmes de toute la planète – du moins celles qui ne crèvent pas de faim – qui « jeûneront douze mois par an ». Entre les femmes noires qui s’appliquent des pommades dévastatrices destinées à se blanchir la peau, les Chinoises qui se font « occidentaliser » le nez et débrider les yeux à la chaîne, et toutes celles qui enchaînent les régimes et multiplient les recours à la chirurgie esthétique, la standardisation est en marche. « J’ai été surprise de voir à quel point les images de Cosmopolitan s’étaient répandues sur toute la planète, disait Eve Ensler dans un entretien. Il y a quelque chose d’incroyablement puissant dans cet idéal occidental. J’ai demandé à des gens du monde entier : “quel est votre modèle de beauté ?”, et vous ne pouvez pas savoir combien m’ont répondu : “Claudia Schiffer, elle est parfaite.” Au point que, au lieu de The Good Body, j’ai failli intituler la pièce Claudia Schiffer, parce qu’elle est parfaite. Parce que, que ce soit en Afrique du Sud ou en Inde, j’obtenais toujours la même réponse : “Claudia Schiffer, parce qu’elle est parfaite.” » Il est curieux que cette uniformisation galopante ne suscite pas davantage de réactions. Peut-être faudrait-il saisir l’Unesco, pour qu’elle classe la diversité des modèles de beauté féminins au patrimoine mondial de l’humanité ?


Si Eve Ensler a été amenée à s’intéresser à ce sujet, c’est parce qu’elle-même a connu ce perfectionnisme mal placé, cette fixation obsessionnelle sur une partie de son corps considérée comme imparfaite, et que l’on s’échine à vouloir faire rentrer dans le rang. Dans son cas, il s’agissait de son ventre : jusqu’à ses quarante ans, il avait toujours été plat, mais il ne l’était plus, et elle dépensait toute son énergie physique et psychique à tenter de faire en sorte qu’il le redevienne. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, trente années de militantisme féministe radical ne l’avaient pas mise à l’abri de cette pression phénoménale qui s’exerce sur les femmes pour les faire correspondre aux canons de la beauté (« je n’aurais jamais cru que tu étais aussi américaine », lui lance l’une de ses amies). Ce mélange des genres produit parfois des situations cocasses, comme lors de ce voyage en Italie au cours duquel elle doit donner une conférence sur la guerre, et où elle est mise à la torture par le régime qu’elle s’impose : « J’essaie d’écrire sur le paradigme patriarcal de l’invasion, de l’occupation et de la domination, mais la seule chose à laquelle je sois capable de penser, c’est à un plat de pâtes. »

Au passage, Eve Ensler forge

quelques concepts qui, jusque-là,

faisaient cruellement défaut

à la pensée contemporaine,

comme celui de skinny bitch

(« salope maigrichonne »)


Que ce sujet soit en général considéré comme frivole et secondaire, elle en est bien consciente : « En pleine guerre d’Irak, alors que le terrorisme mondial explose, que les libertés civiles déclinent aussi rapidement que la couche d’ozone, qu’une femme sur trois dans le monde sera violée ou battue au cours de sa vie, pourquoi écrire une pièce sur mon ventre ? » Sauf que The Good Body est bien plus qu’une pièce sur son ventre : en l’écrivant et en la jouant, elle réussit justement à échapper à ce mécanisme qui pousse les femmes « à exercer leur tyrannie sur un territoire appelé le corps, et à perdre de vue le monde ». Elle réussit à transformer un ressassement masochiste en ouverture aux autres, un enfermement dans un univers mental d’une pauvreté désolante en occasion de faire progresser sa pensée – et la nôtre, par la même occasion. Pour les besoins de la pièce, elle est partie à la rencontre d’autres femmes de toutes origines – africaines, indiennes, portoricaines, italiennes, américaines, afghanes… -, et les a interrogées sur leur propre relation à leur corps ; cette savoureuse galerie de portraits est scandée d’intermèdes consacrés à sa propre histoire, et à la façon dont les propos des autres stimulent sa propre réflexion.

Avec insolence et vitalité, avec un humour sobre et ravageur, elle s’interroge sur cette étrange certitude que, si seulement on parvenait à maîtriser cette partie-là de son corps (son ventre, ses fesses, ses seins…), on serait enfin aimée, et tous les problèmes seraient résolus – alors que, bien sûr, on ne fait que mettre le doigt dans un engrenage, et engager un processus qui n’aura jamais de fin ; sur l’incompréhensible surdité des femmes aux adjurations de leurs compagnons, qui leur répètent qu’ils les trouvent belles comme elles sont (quand le fiancé d’Eve lui dit qu’il adore son ventre, elle pense : « Pourquoi je n’ai pas choisi un homme qui ait des idéaux plus élevés ? ») ; sur ce présupposé qu’on est née avec un corps défectueux, maudit, et qu’on doit dépenser toute son énergie et tout son argent à le « racheter » (ce qui montre au passage que cette démarche, souvent engagée dans l’idée d’accroître son potentiel érotique, est en fait profondément puritaine). « Arrêtez de réparer votre corps, martèle Eve Ensler, il n’a jamais été cassé ! » Ailleurs, elle a cette réflexion : « Peut-être qu’être une fille bien n’a rien à voir avec le fait de se débarrasser de quelque chose. » Au passage, elle forge quelques concepts qui, jusque-là, faisaient cruellement défaut à la pensée contemporaine, comme celui de skinny bitch (« salope maigrichonne », notion promise, du moins en ce qui me concerne, à un grand avenir).


Mais ce qu’il y a de plus beau, dans cette démarche, c’est qu’en refermant le livre, on est bien obligé de s’incliner, et de reconnaître qu’il est incomparablement plus important, y compris pour séduire, d’être capable de produire un texte comme celui-là que d’avoir un ventre plat. Eve Ensler remet à sa juste place tout ce qu’on a de plus en plus tendance à évacuer des rapports de séduction : « l’imagination, l’originalité, la métaphore, la passion », dont elle déplore la disparition programmée. En définitive, l’obsession mortifère de la perfection plastique n’est peut-être rien d’autre que l’aboutissement logique de cette tragique erreur occidentale épinglée par Fatema Mernissi : celle qui consiste à « réduire la séduction au seul langage du corps ».

Mona Chollet