Prostitution et “slutwalk” – Bâtir un mouvement féministe progressiste à l’époque individualiste
15/11/2011
Prostitution et “slutwalk” – Bâtir un mouvement féministe progressiste à l’époque individualiste
par Meghan E. Murphy, The F Word
Sur http://sisyphe.org/spip.php?article4029
Publié sur le portail Rabble dans la série « Reinventing democracy – reclaiming the commons » (1)
Pour moi, le féminisme et la gauche ont toujours été inextricablement liés. Les liens entre l’oppression des femmes et le capitalisme mondial, les liens entre le féminisme et l’anticolonialisme, la lutte pour des systèmes sociaux qui accordent la priorité aux gens, dans une perspective qui conçoit notre existence comme un effort de groupe plutôt que comme un mur que l’on escalade isolément – tous ces liens ont fait du féminisme un mouvement évidemment progressiste à mon sens.
Mais comment pourrions-nous réaliser des changements durables pour les femmes sans un engagement profond à contrer les oppressions de race et de classe ? Comment déraciner les profondes fondations du patriarcat qui soutiennent l’ensemble de nos institutions les plus puissantes, sans un engagement également profond à soutenir les personnes les plus marginalisées ?
Bien que mon histoire d’amour avec la gauche ait été pétrie de colère et de frustration [2, je reste convaincue non seulement que les mouvements progressistes doivent inclure le démantèlement du patriarcat comme un élément clé de leur analyse et de leur action, mais également qu’un féminisme néolibéral, à savoir un féminisme déconnecté de la gauche, est un féminisme qui ne mérite pas vraiment nos efforts.
À un moment où sont menacés certains des droits et libertés pour lesquels nous avons lutté le plus fort, où les syndicats subissent des attaques sans relâche, où la privatisation à l’américaine trépigne lourdement à nos portes, où l’accès à un logement sécuritaire est traité comme un privilège et non un droit, où on nous dit que des notions comme des services de garde universels et des programmes décents d’aide sociale sont inconcevables, le féminisme libéral semble se tirer dans les pattes. Tout se passe comme si nous avions tellement peur de tout perdre que nous avons décidé de ne lutter pour rien.
Le désespoir, couplé à l’influence croissante du discours néolibéral, nous a amenées à chercher l’autonomisation ("empowering") là où elle n’est pas, en manipulant des images et des industries profondément sexistes pour nous en tenir à une version de la libération des femmes qui paraît terrifiante d’ironie. À notre époque de Slutwalks, d’un « mouvement » néo-burlesque, d’une banalisation de la pornographie et d’un féminisme « sexe-positif » qui prend l’allure d’une agression contre des décennies de discours féministes [3], comment devons-nous travailler à revitaliser un mouvement féministe qui ne courbe pas l’échine devant le néolibéralisme états-unien ? C’est une idéologie qui tente très fort de nous faire croire à toutes que la liberté réside dans la pensée positive et que nous pouvons nous élever au-dessus de l’oppression institutionnalisée en prétendant qu’elle n’est tout simplement pas là.
Denise Thompson décrit comme suit le problème de l’individualisme :
« Si les relations de domination et de subordination sont interprétées comme rien d’autre que des traits individuels, elles cessent de pouvoir être perçues comme des rapports de pouvoir. Elles deviennent plutôt une simple question de préférences et de choix, où s’engagent des individus isolés qui n’ont aucun compte à rendre au-delà de leurs propres gratifications et satisfactions immédiates. » (Radical Feminism Today, 2001)
Cette critique de l’individualisme exige que le féminisme se comporte en mouvement progressiste et qu’il remette en question les arguments en faveur de l’autonomie individuelle, dans le contexte du système prostitutionnel par exemple.
Et pourtant, nous, nous qui devrions nous considérer comme progressistes, avons acheté cette idéologie, qui efface les systèmes de domination et de subordination et nous dit que notre émancipation ne dépend que de notre façon de définir notre prétendue oppression. Cette idéologie nous dit que la richesse est à notre portée si seulement nous acceptions d’y travailler un peu plus fort (et que la liberté est fondée sur notre capacité à faire de l’argent par tous les moyens possibles). Elle nous incite à concentrer notre énergie sur nous-mêmes et à oublier le sort de nos voisin-es. Elle nous dit de nous contenter de ce que nous possédons parce que, hey, nous avons lutté assez longtemps et pourtant nous souffrons encore, alors pourquoi ne pas simplement tirer le meilleur parti des situations ?
Le féminisme n’a pas échappé à cette attitude, loin de là. Il semblerait, plutôt, qu’une bonne part du féminisme libéral adopte maintenant cette idéologie à bras ouverts.
Aujourd’hui, il est populaire d’adopter la position féministe qui définit l’industrie du sexe comme un espace potentiellement autonomisant pour une femme du moment que celle-ci « choisit » d’y participer.
Mais qu’y a-t-il de radical ou de progressiste pour une femme à vendre son corps à des hommes ? Qu’y a-t-il de progressiste dans le regard que jettent les hommes sur les femmes ? Qu’y a-t-il de révolutionnaire à légaliser et, ce faisant, à normaliser la définition des femmes comme marchandises sexuelles ? Ces concepts nous renvoyant à une époque où le sexisme est non seulement accepté, mais encouragé comme voie potentielle de libération, me semblent loin d’être progressistes.
Deux exemples patents de l’adoption de l’individualisme par des secteurs du mouvement féministe, comme élément central de leurs discours et de leurs actions, sont les tentatives de décriminaliser l’industrie de la prostitution et le phénomène des Slutwalks (Marches des salopes). (…)