What a fucking cake !

 

 

 

 

 

 

Sur http://entreleslignesentrelesmots…

 

 

 

 

 

6

Passée la jolie couverture vert amande, où la ménagère, idéal-type des années soixante, offre entre sourire de modestie convenue et poitrine de profil un gros gâteau au chocolat, « abandonnez toutes espérances »…

On reconnaît bien les éléments du monde patriarcal où Andrea Dworkin nous mène, mais son éclairage très puissant nous montre comment ils en sont la constitution, l’architecture, le cœur.

Rouages

Les relations de domination, d’oppression et d’exploitation des femmes que les hommes entretiennent ne sont pas des relations parmi d’autres qui le seraient moins ou autrement, mais les rouages mêmes du système. Et on peut toutes les ramener au rapport d’exploitation sexuelle et reproductive, qui en est la clé de voûte.

LIRE L’ARTICLE ICI

Andrea Dworkin : Les femmes de droite

avec préface de Christine Delphy,

Montréal, Éditions du remue-ménage, 2012

traduction : Martin  Dufresne et Michele Briand.

Publicités

Sur la construction médiatique de la « féminité » (extrait de Beauté fatale de Mona Chollet)

par Mona Chollet

Sur  ACRIMED

Nous proposons ici à nos lecteurs, avec l’autorisation de son auteure, un extrait du dernier ouvrage de Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine [1], précédé d’une brève présentation.

I. Brève présentation



Dans ce livre, l’auteure démonte les mécanismes d’imposition culturelle qui caractérise le « complexe mode-beauté » (comme l’a nommé la féministe britannique Angela McRobbie). Celui-ci, qui comprend notamment l’industrie du divertissement et les magazines dits « féminins » [2], tend en effet à produire une « culture féminine », c’est-à-dire un ensemble de modèles de comportements, de critères de jugement et de principes de hiérarchisation qui s’imposent à toutes en construisant une échelle unique de beauté.

Les femmes sont ainsi contraintes, par la force et la récurrence des rappels aux normes corporelles, de se définir par rapport à cette échelle, c’est-à-dire de tendre vers des modèles physiques qui s’avèrent non seulement inatteignables (quand ils ne sont pas dangereux pour la santé), mais construisent surtout une définition légitime de la « féminité » invitant les femmes à la subordination. Pointant le rôle des grands médias dans la production de cette aliénation, ce livre salutaire de Mona Chollet relève clairement du champ de la critique radicale des médias, qui ne peut s’en tenir à une critique de l’information mais devrait, si du moins nos forces nous le permettaient, s’étendre à l’ensemble des contenus médiatiques, culture comprise.

II. Extraits (p. 199 à 203)

Ce n’est pas seulement la diversité des couleurs de peau qui manque dans notre environnement culturel : ce sont aussi, tout simplement, les représentations de manières diverses d’être une femme. On retrouve ici le mensonge de la « liberté de choix » tant vantée (voir chapitre 5) : le discours de la publicité et de la presse féminine – y compris celle destinée aux adolescentes [3] – pratique cette injonction paradoxale bien connue qui exige des lectrices qu’elles soient « elles-mêmes », qu’elles « trouvent leur propre style », tout en leur donnant le choix entre un éventail très restreint de panoplies, voire en multipliant les prescriptions autoritaires et extrêmement précises. Sur nos murs, sur nos écrans, dans les pages des magazines, un seul type de femme s’impose donc : le plus souvent blanche, certes, mais aussi jeune, mince, sexy, apprêtée. Ce modèle est-il aussi enviable que le prétendent ses promoteurs ?

Un modèle imposé de la féminité

Rappelons d’abord que les jupes, talons hauts, collants fragiles, bijoux encombrants, lingerie fine, sacs à main et autres accessoires censés être consubstantiels à la féminité ne vont pas de soi. Certaines peuvent préférer une tenue plus pratique, qui leur permette de courir, de travailler en étant libres de leurs mouvements, de bricoler. Elles peuvent aussi avoir envie d’établir leurs relations avec les hommes sur une base qui marque moins la différence des sexes. C’est à chacune d’arbitrer l’importance qu’elle veut accorder respectivement à son confort, à sa capacité d’agir, et à la recherche ou la séduction de sa tenue. Par ailleurs, le choix de ne pas trop s’exposer, de ne pas porter de vêtements trop moulants, ne relève pas forcément d’une dangereuse déviance ou d’un blocage qu’il s’agirait de pulvériser toutes affaires cessantes : il peut aussi traduire un réflexe légitime d’autoprotection, de quant-à-soi. C’est particulièrement vrai pour les adolescentes, qui ne sont pas toujours à l’aise avec leur corps de femme tout neuf et qui passent leurs journées dans une promiscuité scolaire pesante, à un âge où, dans quelque milieu que ce soit, les commentaires se distinguent rarement par leur intelligence et leur bienveillance. On peut mettre du temps à apprivoiser la féminité ; on peut aussi ne jamais y venir, et ne pas s’en porter plus mal.

Les travaux de Sylvie Cromer sur les représentations à l’œuvre dans les productions culturelles pour enfants mettent bien en évidence, d’ailleurs, ce que ces codes ont de redondant. Dans le corpus qu’elle a étudié, les personnages féminins sont toujours désignés comme tels au moyen de divers signes distinctifs : nœud dans les cheveux, bijoux, cheveux longs, jupe ou robe… « A contrario, on ne relève aucun attribut masculin propre récurrent : la barbe ou la moustache n’existent que de manière très discontinue ; la casquette est plus souvent masculine, mais pas exclusive. Le masculin n’est pas identifié en tant que tel : il est [4]. » Il y a une différence essentielle entre la démarche qui consiste, pour une femme, à user de divers procédés pour se faire belle et séduisante, sans pour autant résumer son identité à cela, et l’imposition systématique d’attributs destinés à marquer le féminin comme une catégorie particulière, cantonnée à une série limitée de rôles sociaux. Se conformer à ce systématisme revient même à manifester un manque de confiance dans sa valeur propre et dans ses capacités de séduction, lesquelles se passent souvent très bien de cette débauche d’artifices.

Outre que les personnages féminins sont lourdement désignés comme tels, les personnages masculins, poursuit Sylvie Cromer, « sont mieux décrits, porteurs de davantage de traits de caractère (que ce soient des défauts ou des qualités), d’actions ou d’interactions. Ce qui a pour conséquence de donner au personnage, déjà plus visible par son nombre, plus de consistance, voire de provoquer davantage l’intérêt. En revanche, les stéréotypes […] concernent surtout les personnages féminins et contribuent à présenter ces derniers comme spécifiques [5] ». Comment la féminité traditionnelle peut faire disparaître une femme, éclipser son individualité et sa personnalité, c’est ce qu’illustre cette anecdote racontée par la journaliste Natacha Henry : l’une de ses amies, travaillant comme hôtesse d’accueil dans un salon, se fait draguer à longueur de journée par l’exposant du stand voisin, qui lui parle des destinations exotiques où il rêverait de s’enfuir avec elle ; sauf que le soir, lorsque, en partant, elle passe devant lui en baskets et manteau après s’être changée au vestiaire, il ne la reconnaît même pas [6]…

Par ailleurs, la féminité façon arbre de Noël n’est pas promue comme une simple panoplie vestimentaire, mais comme un ensemble de signes correspondant à une attitude : une manière d’être entièrement façonnée en fonction du regard et des attentes d’autrui. Elle exclut la force de caractère, l’indépendance, les projets propres. Les « Journées Action Relooking » organisées en 2011 pour des chômeuses de longue durée sont crûment éloquentes à cet égard. Pour l’occasion, Pôle emploi s’est associé au Fonds Ereel. Cette œuvre de charité compte, parmi ses membres d’honneur, deux adjoints au maire du 16e arrondissement de Paris et le chef des cuisines de l’Hôtel Matignon ; dans la grande tradition des dames patronnesses, elle a pour « marraine de cœur » Penelope Fillon, l’épouse de François Fillon. Il s’agit d’aider les pauvresses à être « plus féminines », à « augmenter leur confiance en soi ». Lors du lancement très médiatisé de l’opération, en janvier 2011, la comédienne Marie-Anne Chazel disait sa confiance dans les « trucs de fille » pour venir à bout du chômage de masse [7]. Président d’honneur du Fonds Ereel et habitué des colonnes de l’hebdomadaire droitier Valeurs actuelles, où il disserte par exemple sur le « paradoxe de l’égalitarisme [8] », le député Bernard Debré frémissait : « Pendant des mois et des mois, quelquefois plus encore, elles n’ont pas pris l’habitude de se lever, de se coiffer, de se maquiller. »

La contribution des magazines au modelage des comportements féminins

De même, les magazines travaillent avec constance à modeler les comportements féminins sur les desiderata supposés de la gent masculine, à travers d’innombrables articles sur ce que les hommes pensent, aiment, détestent, sur ce qui les rend fous, sur ce qui les dégoûte irrémédiablement, etc. Ainsi, dans leur analyse de la presse pour préadolescentes, Pierrette Bouchard, Natasha Bouchard et Isabelle Boily décortiquent un article du magazine québécois Cool ! intitulé « 10 choses que les gars aimeraient nous faire comprendre » et destiné aux gamines vivant leurs premières relations amoureuses [9]. Les filles y sont montrées – et donc construites – comme des créatures « excitées et écervelées, contrôleuses, malhonnêtes, colériques et jalouses, manipulatrices et, enfin, infantilisantes », tandis que les garçons sont « des êtres libres, totalement indépendants, qui se gardent des espaces à eux à l’abri des filles et qui ont le pouvoir de mettre à distance et de mettre fin à la relation ». Aux premières, le magazine enjoint « de se taire et de ne pas poser trop de questions, car “les filles parlent beaucoup, un peu trop pour les gars” ». Trop parler nuit également à l’indispensable part de « mystère » qu’elles se doivent de conserver ; une obligation qui, par une heureuse coïncidence, recoupe l’essentiel de ce que l’on attend d’elles : qu’elles restent à leur place.

S’agissant des femmes adultes, citons, entre mille exemples possibles, cette liste, parue dans une édition estivale de Elle, de « ce qu’ils aiment vraiment ». En vrac, dans ce festival de clichés indigents : le « chemisier déboutonné » ; les « cheveux mouillés » et les « lèvres humides » ; qu’on ait l’air d’une « fille animale, libérée », mais en même temps BCBG et pas vulgaire ; qu’on laisse entendre qu’on ne porte pas de culotte ; qu’on fasse des allusions salaces avec une subtilité de camionneur ; qu’on « aguiche les autres mecs » en « buvant leurs paroles d’un air passionné », ce qui arrache au malheureux « Alexis », un « séducteur aguerri », ce cri de désespoir : « Ah, la voir rire sans fin, dans une fête, aux blagues d’un idiot quelconque ! » Et surtout, surtout : qu’on minaude. Car on a tort d’avoir peur de « passer pour une cruche » et de croire « qu’il faut être en permanence intelligente et pertinente » – une illusion malheureuse sans doute due à Elle, qui nous dope inconsidérément l’intellect à longueur d’année. Le journaliste attribue à un « jeune prof de philo » cet aveu : « J’ai toujours eu un peu honte de l’effet ravageur que peut me faire une phrase bassement flatteuse prononcée en roucoulant [10]. » Car les hommes intelligents et cultivés aiment les filles débiles : c’est comme ça.

La condamnation de l’indépendance s’exprime aussi dans le traitement réservé aux monstres contre nature qui s’écartent de la norme mariage-bébé, à ces dangereux électrons libres « sans descendance ni propriétaire [11] ». Lorsque le magazine Elle se penche sur le cas de l’actrice Renée Zellweger, l’interprète de Bridget Jones au cinéma, dont il se demande quel est son problème, tant la pauvre fille a du mal à se caser, il sollicite évidemment l’« avis du psy », en l’occurrence un certain Robert Neuburger, qui, tout auréolé de son autorité d’expert, répond : « Cette jeune femme a conduit sa vie comme un homme est censé le faire. Pour moi, cela a dû prendre racine dans son enfance : elle s’est probablement mise très jeune en rivalité avec un homme, un frère certainement. Elle est, en quelque sorte, mal partie. Cette attitude l’a aidée dans sa carrière mais l’a desservie en amour. Ce fonctionnement masculin – au sens social du mot – n’est pas compatible avec son horloge biologique de femme. À quarante et un ans, elle comprend que son schéma de vie n’est pas celui qu’elle aurait dû choisir, si son désir était de vivre pleinement une vie de femme. Elle a certainement eu au fil des années un comportement de prédatrice sexuelle qui l’a éloignée des hommes, mais aussi des femmes. La seule issue, pour elle, est de rencontrer quelqu’un, peut-être plus jeune, qui trouve en elle une “niche”, une protection, et qui accepte dès lors de vivre auprès d’une femme au comportement d’homme. » Difficile de ne pas avoir quelques sueurs froides quand on lit que ce type exerce en tant que « thérapeute de la famille et du couple [12] ».

 

Mona Chollet

Notes

[1] Zones, 2012, 237 pages, 18 euros
[2] Voir notre rubrique sur cette presse.
[3] Voir l’analyse de cette presse par Pierrette Bouchard, Natasha Bouchard et Isabelle Boily, La sexualisation précoce des filles, Sisyphe, « Contrepoint », Montréal, 2005.
[4] Sylvie Cromer, « Le masculin n’est pas un sexe : prémices du sujet neutre dans la presse et le théâtre pour enfants », op. cit.
[5] Ibid.
[6] Natacha Henry, Les mecs lourds. Essai sur le paternalisme lubrique, Gender Company, Paris, 2011.
[7] « Opération relooking pour des chômeuses », Nouvelobs.com, 11 janvier 2011. L’initiative s’inspire de la téléréalité : « Ça se discute » sur France 2, « Nouveau look pour une nouvelle vie » sur M6.
[8] 16 décembre 2010.
[9] Pierrette Bouchard, Natasha Bouchard et Isabelle Boily, La sexualisation précoce des filles, op. cit.
[10] Elle, 22 juillet 2011.
[11] Lola Lafon, « Voyager légère », sur l’album Une vie de voleuse, Le Chant du monde, 2011.
[12] « Renée Zellweger est-elle devenue Bridget Jones ? », Elle, 8 avril 2011.

Valeur vénale, domination sexuelle et tyrannie narcissique de l’apparence : Sexe objectivé et sadisme culturel

 

 

 

 

Sur http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/…

 

 

 

 

 

 

 

J’ai le droit de jouir de ton corps, dirai-je à qui me plaît, et ce droit, je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y assouvir.
Marquis de Sade 1

Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d’échange, de trafic et pouvait s’aliéner. C’est le temps où les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées, mais jamais échangées ; données mais jamais vendues ; acquises, mais jamais achetées – vertu, amour, opinion, science, conscience, etc., – où tout enfin passa dans le commerce. C’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur.

Karl Marx 2

.

Pour Sade, l’homme a le droit de posséder autrui pour en jouir et satisfaire ses désirs ; les femmes et les enfants sont réduits à des objets, à des organes sexuels et, comme tout objet, ils sont interchangeables et, par conséquent, anonymes, sans individualité propre. Ils sont instrumentalisés pour que le dominant puisse assouvir ses fantasmes d’asservissement. « Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d’échange. Elle incorporait également et poussait jusqu’à une surprenante et nouvelle conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle-ci3. » Il en résulte que le plaisir se confond avec le viol, l’agression et le meurtre. Dans une société, qui n’a d’autre culte que l’argent, aucune limite n’est imposée à la poursuite du plaisir, à la satisfaction immédiate de n’importe quel désir. Qu’il soit pervers ou criminel n’importe guère. Car, se demande Christopher Larsh, « comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or, aucune de ces formes de pensée ou de sentiment n’a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises4. »

En 1974, Diana Russell nous avertissait que « si la libération sexuelle ne s’accompagne pas d’une libération des rôles sexuels traditionnels, il peut s’ensuivre une oppression des femmes encore plus grande qu’auparavant5 ». Cette prophétie semble réalisée. Au Québec, une femme sur trois a été victime d’au moins une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans6. Cependant, les infractions sexuelles sont plus fréquentes (53 % des cas) chez les moins de 18 ans, surtout chez les filles7. On peut donc s’avancer à conclure que le nombre d’agresseurs sexuels est très important. En outre, au cours des dernières années, on a constaté un rajeunissement des auteurs de violences sexuelles8.

L’agression sexuelle est un acte d’appropriation du corps et du sexe d’autrui, qui dépersonnalise et déshumanise, tout en révélant la hiérarchie sociale. Elle est masculine9 et ses victimes sont des femmes, des filles ou des êtres féminisés10. Vraisemblablement, dans le domaine de la sexualité, l’oppression des femmes s’est accentuée. L’expansion considérable des industries du sexe à l’échelle mondiale est un facteur important de cette aggravation11.

La société actuelle s’apparente de plus en plus à l’utopie sexuelle de Sade qui a entrevu le règne sur les individus d’un mode de production basé sur l’objectivation marchande généralisée dans lequel « le corps de l’opprimé ne lui appartient pas », il est un « objet de plaisir ». Et si l’opprimé ne s’appartient pas, « il n’est pas jusqu’au plaisir que son oppresseur ne prétende exiger de lui12 ». Le monde capitaliste exalte le plaisir tout en effaçant le désir féminin, célèbre l’autonomie individuelle tout en réduisant les relations interpersonnelles à des échanges marchands. Dans le cadre d’une telle société, où la « liberté sexuelle […] devient une valeur marchande et un élément des mœurs sociales », le plaisir « engendre la soumission13 ».

Valeur vénale14

La mondialisation néolibérale favorise la pénétration de la marchandise dans le domaine des mœurs et les révolutionne15, ayant des effets considérables, mais mal connus, sur les codes sociaux ainsi que sur le psychisme humain et les rapports entre les hommes et les femmes. Par l’inégalité sociale et l’appropriation qu’elle implique, la marchandisation des corps dans le système capitaliste néolibéral mondialisé élargit constamment le nombre de ses proies. L’offre étendue, qui stimule une demande en croissance16, affecte désormais des millions de femmes et d’enfants. Cette marchandisation exige des corps de plus en plus jeunes. « Depuis, les années 1980-1990, on assiste à un rajeunissement des prostituées », constate Max Chaleil17, ce que confirme l’Organisation internationale pour les migrations : « De nos jours, les victimes sont plus jeunes qu’auparavant et les enfants sont de plus en plus présents dans le processus18. »

Le système de la prostitution est une manifestation particulièrement significative de la domination des hommes comme sexe dans une société marchande. Ce dernier point doit être expliqué dans la mesure où la mondialisation capitaliste néolibérale a accéléré tous les phénomènes de marchandisation, particulièrement ceux qui ont rapport au vivant.

Une des caractéristiques du mode de production capitaliste, renforcée singulièrement depuis les années 1980, est la transformation de l’activité humaine en marchandises19. Dans la mondialisation néolibérale actuelle, rien ne semble pouvoir échapper au processus de la « monétarisation des rapports sociaux20 ». La marchandise est à la fois un produit et un moyen d’obtenir de l’argent. L’argent sous la forme de capital a pour seule finalité sa propre augmentation, sa croissance (d’où la dynamique écocidaire du système).

L’extension du champ monétaire entraîne la transformation en marchandise de ce qui n’est pas produit pour être de la marchandise. Ce processus de marchandisation opère inévitablement au prix d’une violence sociale considérable.

La marchandise n’est pas qu’une « chose », même si elle en prend l’apparence, elle est fondamentalement un rapport social. La transformation d’un être humain en marchandise signifie non seulement son objectivation ou sa chosification, mais également son inscription dans des rapports de soumission, de subordination et d’exploitation.

La marchandise sous sa forme argent est dans la prostitution, comme dans les autres domaines de la vie sociale, la matérialisation de la connexion sociale21, c’est-à-dire des liens sociaux entre les êtres humains, lesquels ont réifiés. En tant que marchandises, les humains-forces de travail génèrent du capital (mais, du point de vue capitaliste, le salaire apparaît comme une dépense). Toutefois, dans les industries du sexe, les marchandises humaines ont la particularité de disposer d’un double avantage – ils sont à la fois un bien et un service – et donc de pouvoir rapporter de deux façons. Plus précisément, l’un des traits de l’actuel capitalisme est non seulement la marchandisation accrue des corps en tant que sexes, loués aux clients prostitueurs nationaux et internationaux (touristes sexuels), mais également la marchandisation des femmes et des enfants eux-mêmes vendus et revendus à des réseaux successifs de trafiquants et de proxénètes.

La forme la plus élémentaire, immédiate et universelle, de la richesse dans la société capitaliste est la marchandise. Acquérir des marchandises et les consommer apparaissent comme les buts essentiels des activités sociales – l’argent n’étant qu’une « simple figure métamorphosée de la marchandise22 ». La marchandise est, dans nos sociétés, un symbole du statut social et de la réussite23. La sensation de bien-être est très souvent liée à son accaparement. Notre « moi » se forge et prend sens, en partie, à travers ce processus. Ce qui est vendu n’est pas seulement un produit, c’est également un mode de vie et un imaginaire.

Paradoxalement, l’accès aux marchandises ne donne qu’une satisfaction temporaire tout en créant une insatisfaction permanente. Ce facteur fait prospérer l’économie capitaliste et les industries du sexe.

Depuis quarante ans, les sociétés ont été marquées par un essor des industries du sexe : la prostitution s’est industrialisée et a colonisé tous les recoins de monde ; la traite à des fins de prostitution affecte des millions de personnes chaque année, surtout des jeunes femmes et des fillettes ; la pornographie est tentaculaire, hypertrophique et omniprésente ; la culture est imprégnée par le sexe-marchandise. Le désir de jouissance s’articule de plus en plus à celui de posséder et de jouir du sexe commercialisé d’autrui, sous sa forme virtuelle ou réelle.

Au fur et à mesure que la consommation étend son emprise, on assiste à une « organisation systématique de la défaillance de la faculté de rencontre », à une « communication sans réponse » engendrant un « autisme généralisé24». En ce sens, la prostitution est paradigmatique d’une époque sans réciprocité entre les êtres, de communication unilatérale.

La marchandisation actuelle des êtres humains dans les industries du sexe ne se limite pas à une activité de commerce : vente et achat de marchandises. Cette industrie ne met pas seulement sur le marché des femmes et des enfants, mais fabrique également les « marchandises ». La violence est décisive dans ce processus. « Les marchandises ne peuvent point aller d’elles-mêmes au marché ni s’échanger entre elles, écrivait Marx. Il nous faut donc tourner nos regards vers leurs gardiens et leurs conducteurs, c’est-à-dire leurs possesseurs. Les marchandises sont des choses et, conséquemment, n’opposent à l’homme aucune résistance. Si elles manquent de bonne volonté, il peut employer la force, en d’autres termes s’en emparer25. » C’est ce que l’on voit plus particulièrement dans la traite à des fins d’exploitation sexuelle.

Celui qui donne l’argent a un avantage constant sur celui qui donne la marchandise, ce qui, selon Georg Simmel, « accorde à l’homme une formidable prépondérance » dans la prostitution26. Le paiement de l’acte sexuel dédouane le prostitueur : la rétribution implique la fin de la responsabilité du payeur et son transfert sur la personne qui perçoit la somme d’argent. « Ce paiement-là n’est pas acte de liberté : il signifie affranchissement de l’homme et asservissement de la femme27. » Nelly Arcand formule ainsi ce rapport : « Ceux qui payent seront toujours plus grands que ceux qui sont payés en baissant la tête28. » L’argent est le nœud des choses29 ; il lie, rabaisse et soumet la personne prostituée, tout en rendant le rapport impersonnel, réifié. Le sentiment de supériorité des prostitueurs, lequel fait partie intégrante de leur plaisir, est lié à l’acte de location du corps d’autrui et à la déshumanisation qu’il implique. Le prostitueur ne recherche pas la réciprocité. C’est précisément la subordination des corps qui est source de plaisir : « Ce n’est pas de moi qu’ils bandent, ça n’a jamais été de moi, c’est de ma putasserie, du fait que je suis là pour ça30. »

Enfin, la prostitution c’est l’irruption de la marchandise (le domaine public) dans le sexuel (le domaine privé, mais de moins en moins privé). L’argent apparaît également comme un substitut à la virilité.

Dans les sociétés capitalistes, la sexualité masculine hégémonique31 fonctionne en grande partie au moyen d’un désir univoque. C’est aussi très souvent un appel à une consommation rapide. Le temps des relations sexuelles est généralement déterminé par l’éjaculation, qui marque l’objectif et la fin de la relation sexuelle. Dans cette consommation, il y a survalorisation de la place et de la fonction du pénis. Cette sexualité se présente aussi comme réductionniste et fonctionnelle, si ce n’est utilitariste et contingentée.

Dialectique de la domination et de la soumission sexuelle

Le fantasme de la domination sexuelle exige aussi bien le désir de domination que celui de soumission. Il exige donc l’existence d’individus qui se soumettent, de préférence librement, à la domination sexuelle, qui ne voient d’épanouissement que dans cette soumission.

Le fantasme pornographique reflète fidèlement les thèmes de la relation maître-esclave, où l’affirmation de soi passe par la non-reconnaissance de l’autre comme être humain. La pornographie est un « monde sadique32 », où les femmes et les enfants ne comptent que comme objets de jouissance, c’est-à-dire ne comptent plus en tant que sujets.

Plus près de nous que l’œuvre de Sade, Histoire d’O33, un roman sadomasochiste dit érotique, met en scène une femme dont le désir le plus profond est d’être dominée afin d’être acceptée et reconnue par les dominants. « Si le dominant n’a pas l’impression d’exercer un pouvoir injuste, le dominé n’éprouve pas, non plus, le besoin de se soustraire à sa tutelle […] L’individu aliéné finit par endosser, intérieurement, le bien-fondé de la soumission qu’on exige de lui. » Et même à rechercher cette soumission car « c’est de l’autre qu’il reçoit sa valeur34 ».

Au début du roman, O est conduite par son amant, sans en être avertie, au château de Roissy35, un lieu conçu par des hommes pour le dressage des femmes. O s’entend donner des instructions précises : « Vous êtes ici au service de vos maîtres […] Vous abandonnerez toujours au premier mot de qui vous l’enjoindra, ou au premier signe, ce que vous faites, pour votre seul véritable service, qui est de vous prêter. Vos mains ne sont pas à vous, ni vos seins, ni tout particulièrement aucun des orifices de votre corps, que nous pouvons fouiller et dans lesquels nous pouvons nous enfoncer à notre gré […] Vous ne devez jamais regarder l’un de nous au visage. Dans le costume que nous portons, si notre sexe est à découvert, ce n’est pas pour la commodité […] c’est pour l’insolence, pour que vos yeux s’y fixent, et ne se fixent pas ailleurs, pour que vous appreniez que c’est là votre maître […] S’il convient que vous vous accoutumiez à recevoir le fouet […] ce n’est pas tant pour notre plaisir que pour votre instruction […] Il s’agit en effet […] de vous faire sentir, par le moyen de cette douleur, que vous êtes contrainte, et de vous enseigner que vous êtes entièrement vouée à quelque chose qui est en dehors de vous. »

O est dépouillée de tout libre arbitre. Elle doit être toujours disponible et ouverte. Elle n’est ni plus ni moins qu’une chose. Elle est violentée en permanence, non seulement physiquement, mais aussi par l’obligation psychologique de se soumettre totalement aux désirs masculins, de ne plus avoir de désirs qui lui soient propres. Ses maîtres ne se font reconnaître d’elle que par leur pénis, organe qui représente à la fois leur désir et leur souveraineté. S’ils abusent d’elle, précisent-ils, c’est plus pour lui « enseigner », l’« éclairer », que pour leur plaisir. Autrement dit, même en la prenant, ils lui soulignent qu’ils n’ont pas besoin d’elle. Ils se situent dans un rapport non seulement de maître à esclave, mais aussi d’enseignant à élève. Ce rapport en est un d’autorité et de supériorité « naturelles » – le sexe en est la monstration. Les hommes contrôlent leurs actes, les planifient. Bref, ils visent un but rationnel. Leur sadisme ne consiste pas seulement à se délecter du spectacle de la souffrance, mais à savoir qu’ils peuvent l’infliger lorsqu’ils le désirent. Leur pouvoir est visible : il laisse des marques, des stigmates.

L’idée de la prédisposition des femmes à la soumission et à l’aliénation est évidente dans ce passage où O se sent comblée et soupire d’aise : « Mais quel repos, quel délice l’anneau de fer qui troue la chair et pèse pour toujours, la marque qui ne s’effacera jamais, la main d’un maître qui vous couche sur un lit de roc, l’amour d’un maître qui sait s’approprier sans pitié ce qu’il aime. » O a dû consentir à des humiliations, des douleurs et des tourments de plus en plus sévères. Le récit se développe en fonction des étapes de cette soumission de plus en plus profonde, suivant l’impact de chaque nouvelle négation de sa volonté, chaque nouvelle défaite de sa résistance. Et, la négation radicale de sa propre personne, cette acceptation du statut de chose est pourtant ce qui va fonder chez O le désir pour l’un de ses amants. En retour, cet amant la rendra « plus intéressante » en la faisant marquer au fer rouge et en lui faisant élargir l’anus. La domination de ce dernier sera plus rationnelle, plus calculatrice, plus totale aussi que toutes les autres formes précédentes de domination.

Dans sa préface à Histoire d’O, Jean Paulhan écrivait : « Et pourtant O exprime, à sa manière, un idéal viril. Viril ou du moins masculin […] Enfin une femme qui avoue ! Qui avoue quoi ? Ce dont les femmes se sont de tout temps défendues (mais jamais plus qu’aujourd’hui). Ce que les hommes de tout temps leur reprochaient : qu’elles ne cessent pas d’obéir à leur sang ; que tout est sexe en elles, et jusqu’à l’esprit. Qu’il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver et les farder, sans cesse les battre. Qu’elles ont simplement besoin d’un bon maître, et qui se défie de sa bonté. »

Histoire d’O serait donc un « aveu » qui rendrait enfin compte de la réalité profonde, psychique, du sexe féminin. Cette « réalité » s’énonce ainsi : puisqu’une femme est avant tout « chair », son esprit est guidé par la « chair » et aucune volonté de femme ne saurait résister à l’appel de la chair. Donc l’aliénation des femmes est inhérente à leur nature. Lorsque la chair triomphe (ce qui est inévitable), c’est toujours aux dépens de la conscience de soi comme sujet. A contrario, la supériorité masculine devient évidente, car les hommes ont, eux, la maîtrise de l’esprit sur la chair.

Puisque toute femme est inéluctablement submergée par la chair, l’homme qui l’agresse n’est, en définitive, qu’un instrument révélant sa vérité féminine profonde. En outre, cette agression lui dévoile sa valeur. En retour, ce dévoilement justifie la domination, la violence et le viol masculins.

On pourrait objecter que le désir de soumission n’est pas proprement féminin, que les rôles de maître et d’esclave n’ont rien d’intrinsèquement féminin ou masculin comme le rappelle l’auteur de La Vénus à la fourrure, Léopold Sacher Masoch36, et toute une production pornographique contemporaine. Cette objection tient mal lorsque l’on analyse de plus près l’œuvre de Sacher Masoch. C’est l’homme qui dirige les actions, impose ses fantasmes, domine la situation. L’« esclave sexuel volontaire » est ici le maître des ébats sexuels sadomasochistes. Encore une fois, c’est le désir masculin qui structure le tout.

En quelque sorte, le sadisme pornographique « métaphorise » les rapports sociaux. Il constitue un transfert de sens. Un tel discours, par substitution discursive, épure et déshumanise les femmes ainsi que les rapports sexuels et sociaux. Le sadisme pornographique est aussi un symptôme d’une certaine sexualité masculine, qui s’avère souvent violente, si l’on se fie aux données sur les viols et les autres types d’agressions sexuelles ainsi qu’au vécu des femmes.

L’évolution récente des rapports sociaux de sexe

Les années 1970 avaient remis en cause les rôles traditionnels et permis aux femmes de se libérer du contrôle infantilisant imposé par la société masculine sur leur vie – rappelons qu’elles étaient des mineures devant la loi, le mari ayant tous les pouvoirs en tant que chef de la famille – et sur leur corps, notamment avec le droit à l’avortement. Le mouvement féministe a transformé radicalement la conception du viol, lequel était légal lorsque perpétré par le mari sur son épouse, et a imposé la notion de consentement. Le viol est désormais un viol même si la victime est vêtue de façon « provocante » ou sexy, n’est plus vierge, etc. Enfin, la dissociation de la sexualité et de la reproduction a permis de lever ce poids qui a toujours pesé lourdement sur les femmes : la hantise de la grossesse non désirée.

Caractérisées par le triomphe du néolibéralisme, les années 1980 ont vu apparaitre un nouveau discours qui a remplacé peu à peu la liberté sexuelle par le devoir de la performance, tout en mettant en place le diktat de la jeunesse, de la sveltesse anorexique et de la féminité exacerbée. La mode unisexe cédait la place à une sexualisation figée des attributs. La « libération sexuelle » était de moins en moins un élément de la libération des femmes. La domination masculine se renouvelait en s’avançant « masquée, sous le drapeau de la liberté sexuelle37 ». La libéralisation sexuelle provoquait une explosion de la marchandisation du sexe.

Les années 1990 ont fait du corps des femmes un temple du marché, l’objet de transactions et un support commercial. L’autonomie plus grande, une conquête essentielle du mouvement féministe, a été transformée au fil du triomphe des relations marchandes en une soumission accentuée aux plaisirs sexuels masculins. C’est l’ère dans les pays capitalistes dominants de l’Europe de l’Ouest et du Pacifique Sud des légalisations du proxénétisme et de la prostitution des femmes dans des bordels et des zones dites de tolérance. C’est également l’époque de l’explosion de la production et de la consommation pornographiques.

Les nouvelles prescriptions sont corporelles. Le corps féminin transformé et mutilé est plus que jamais une surface d’inscription de l’idéologie dominante, à la fois bourgeoise et patriarcale. Le corps est désormais traité comme une propriété individuelle, dont chacun est responsable. L’injonction « libératrice » est désormais individualisée et non plus collective. Elle a réintroduit par la fenêtre ce qui avait été chassé par la porte, l’obligation d’un lourd entretien féminin sexualisé des corps, lequel est devenu très onéreux. Les ventes de lingerie féminine progressent de 10 % par an depuis les années 1990. Le nombre d’interventions de chirurgie plastique a grimpé vertigineusement38. La juvénilité obligée du corps féminin l’infantilise : nymphoplastie, resserrement des parois vaginales, épilation des poils pubiens…

Enjeu commercial, la beauté féminine doit, en outre, impérativement se dévoiler pour exister : ce corps dénudé fait partie des représentations quotidiennes et sature l’espace public.

Dans la nouvelle mouture du capitalisme, le contrôle de soi est la condition à la vente de soi, laquelle est elle-même une condition de la réussite sociale. Aujourd’hui, la « revendication de ne pas être une chose, un instrument, manipulable et marchandisable, serait passéiste et non une condition de dignité du sujet39. » L’apparence est décisive dans le travail sur soi pour sa propre mise en valeur.

Les régressions sont à la fois symboliques (retour à la femme-objet40) et tangibles (exploitation accrue des corps féminins par les industries du sexe, la publicité, etc.). Les nouvelles prescriptions sont également sexuelles. Performatives, elles s’inspirent de la pornographie et de ses codes, devenus le nouveau manuel de la libéralisation sexuelle. En 1981, est « découvert » le point G, cette zone intravaginale ultrasensible au-dessus de l’os pubien. Cette prétendue trouvaille débouche sur une optimisation des performances coïtales et l’obligation des jouissances multiples. En outre, elle responsabilise les femmes pour leur jouissance et, dans un même mouvement, déresponsabilise (à nouveau) les hommes. Elle fraye ainsi la voie « enrégimentement sexuel41 » renouvelé. L’injonction de jouir est désormais une condition de la santé et de l’équilibre mental. Pourtant, dans les cabinets gynécologiques, les plaintes les plus fréquentes en matière de sexualité viennent des femmes de moins de 30 ans. Plus de 50 % trouvent les rapports douloureux42. On assiste donc au retour en force de la « frigidité » féminine, c’est-à-dire de l’instrumentalisation de la sexualité des femmes en faveur du plaisir sexuel masculin.

Cette biopolitique du corps impose un contrôle intériorisé contraignant notamment pour les femmes qui sont ses cibles charnelles privilégiées. « Plutôt qu’à une disparition des contraintes, on assiste à une intériorisation des maitrises et des surveillances », explique Philippe Perrot, qui poursuit : « Par étapes successives, accompagnant la montée de l’individualisme, les normes cessent de s’imposer brutalement pour s’exercer insidieusement, en souplesse, par la voie d’un chantage déguisé en sollicitude, en invite à l’épanouissement et au bien-être43. » L’intériorisation des contraintes sociales est de plus en plus reliée aux codes pornographiques.

L’invasion des représentations sexuelles pornographiques débouche sur un nouveau conformisme. « L’industrialisation de l’image sexuelle […], de la pornographie à la publicité, reconduit les normes de genre les plus réactionnaires (andocentrisme et hétérosexisme) et le vieux contrôle des corps, surtout des corps féminins », conclut François Cusset44.

Pour être belle, une femme doit être jeune et le rester45. À partir des années 1980, la jeunesse n’est plus associée à la révolte et aux idées nouvelles bouleversant les cadres archaïques et rigides. L’audace juvénile se limite à un idéal corporel uniformisant, impérieux et commercial.

« Le jeunisme est un ressort idéologique majeur des années 198046. » On le voit en œuvre partout. La norme dans la pornographie, la publicité et la mode (notamment avec son utilisation de mannequins très jeunes) est largement « adocentriste ». Si les jeunes, particulièrement les jeunes femmes et les adolescentes, sont parmi les principales cibles des vendeurs de biens de consommation, ils sont également des biens de plus en plus consommables. On constate une sexualisation précoce des filles imprégnées de références sexuelles adultes. Les garçons s’attendent à ce que les filles reproduisent les actes et les attitudes de la pornographie, ainsi que les pratiques corporelles qui lui sont liées47.

Les contraintes ont changé de nature. La nouvelle morale sexuelle, tout aussi normative que l’ancienne, impose un nouvel ordre sexuel tyrannique, lequel se traduit dans des normes corporelles et des rapports sexuels focalisés sur le plaisir masculin et la génitalité. Le nouveau conformisme est tonitruant tout en rendant docile. Il est sexiste, raciste et infantilisant. Le discours permissif sans précédent dans l’histoire qui caractérise les sociétés occidentale48 s’accompagne d’une violence accrue. Dans la pornographie, cela s’exprime, entre autres, par une humiliation accentuée des femmes et une brutalité davantage tangible et normalisée. Le sadisme est devenu banal.

La pornographie emblématise les corps féminins comme des objets-fantasmes mis au service sexuel fantasmagorique des hommes, mais exploités réellement par les industries du sexe. Elle « adultise » sexuellement les enfants tout en infantilisant les femmes.

Ce que nous avons nommé « pédophilisation49 » rend compte à la fois du jeunisme comme ressort idéologique qui s’est imposé à partir des années 1980, du processus de rajeunissement du recrutement par les industries du sexe, de sa mise en scène par la pornographie et de « l’adocentrisme » de ces représentations. Il rend également compte des techniques d’infantilisation employées par l’industrie. Cependant, le rajeunissement constaté n’est pas que la conséquence des modalités actuelles de la production des industries du sexe, il joue également dans la consommation. Désormais, on consomme très jeune. La pornographie devient le principal lieu d’« éducation » sexuelle et un modèle pour les relations sexuelles. Plus les jeunes consomment tôt, plus ils sont influencés dans leur sexualité. Plus leurs désirs, leurs fantasmes et leurs pratiques s’inspirent des codes pornographiques. Plus ils consomment jeunes, plus leurs corps sont modifiés (tatouage, piercing, chirurgie esthétique, etc.). Plus ils consomment jeunes, plus ils demandent à leur partenaire de consommer et de reproduire les actes sexuels vus sur les écrans. Plus ils consomment jeunes, plus ils consomment avec régularité et fréquence.

Il ressort également que la consommation par les jeunes filles affecte leur estime de soi. Par ailleurs, plus l’estime de soi est faible, plus les jeunes filles sont précocement actives sexuellement. L’enquête de Statistique Canada sur la santé montrait que « les filles dont l’image de soi était faible à l’âge de 12 ou 13 ans étaient plus susceptibles que celles qui avaient une forte image se soi de déclarer, dès l’âge de 14 ou 15 ans, avoir déjà eu des relations sexuelles50 ». Alors que 10,9 % des filles qui affichent une bonne estime de soi déclarent avoir eu des relations sexuelles avant 15 ans, la proportion est presque deux fois plus importante (19,4 %) chez celles qui affichent une piètre estime de soi51.

Les femmes à l’épreuve de la beauté

Plus que jamais, les pratiques liées à la beauté féminine sont invasives. Les impératifs actuels de la beauté féminine requièrent le découpage de la peau, les injections, le réarrangement ou l’amputation de parties du corps, l’introduction de corps étrangers sous l’épiderme, etc52. Les femmes et les adolescentes souffrent pour devenir belles. Au quotidien, elles font subir à leur corps un nombre important de stress. Elles utilisent des produits de beauté – savon, shampoing, revitalisant, fixatif, gel, crème hydratante, maquillage, déodorant et parfum – qui contiennent des agents nocifs pour la santé53, sans compter qu’elles portent des souliers à talon haut, lesquels engendrent des dommages parfois irréversibles au dos, au talon d’Achille, aux muscles des mollets, à la forme du pied et des orteils et qui produisent à la longue des varices, lesquelles exigeront plus tard une chirurgie réparatrice. Les colorants pour les cheveux sont parmi les produits les plus nocifs pour la santé. Les régimes alimentaires auto-administrés représentent 7 % environ des causes de retard de croissance et de puberté anormale54.

Les impératifs normatifs de la beauté, qui se sont massifiés et qui pèsent lourdement sur les femmes et les filles, exigent un travail sans cesse recommencé. Un temps important lui est consacré. L’absolu de la minceur et du ventre plat – garder la ligne à tout prix – fait plonger des adolescentes dans l’anorexie boulimie55. À cela s’ajoutent le sein haut et la bouche pulpeuse. Les cheveux sont longs, les poils ne sont plus. Pour rester dans la course à la beauté, « les adolescentes doivent développer une “écoute inquiète” de leur corps56 ». Celles qui ne s’y conforment pas sont out, coupables et indignes. Elles n’ont aucun maitrise sur elles-mêmes, ne savent pas se mettre en valeur et se vendre, sont donc peu performantes, en conséquence, elles sont inintéressantes.

Les femmes, les filles et même les fillettes sont poussées à l’exhibition. Ce devoir de paraître est déguisé en droit au bien-être. Le corps, qui doit être lisse, désirable, désirant et performant, est en même temps morcelé, ce qui est particulièrement évident dans la publicité et dans la pornographie. La partie est préférée au tout et l’érotisme masculin contemporain se caractérise par un « fétichisme polymorphe » (lequel renvoie au fétichisme de la marchandise), du sein en passant par les fesses jusqu’au pied. Par ailleurs, la loupe pornographique « portée sur tous les détails conduit d’abord à écarter les corps réels du corps idéal, les corps vécus du corps rêvé57. » Le corps féminin réel, malgré tous les efforts qui lui sont consacrés, déçoit fatalement, particulièrement les hommes qui ont commencé à consommer très jeunes de la pornographie58.

Certains préfèrent les real dolls aux vraies femmes. Quelques clics de souris permettent aux clients de choisir le corps, le visage, le style de coiffure et de maquillage, la couleur des cheveux, des yeux, de la peau, bref de se construire un ersatz de la femme idéale. La poupée-réalité est alors livrée revêtue de lingerie, d’une robe sexy et d’escarpins. Elle a le sexe aussi étroit que celui d’une adolescente. Elle est belle, jeune, silencieuse, passive, toujours consentante. Elle est parfaite ! La poupée X, un support masturbatoire pénétrable, est pour Élisabeth Alexandre, un symbole de la détestation des femmes59, des vraies femmes en chair et en os. L’une des raisons invoquées par les hommes qui ont acquis des poupées X renvoie à leurs problèmes avec l’autonomie des femmes, laquelle semble faire obstacle à la relation « amoureuse véritable ». L’expression états-unienne « real doll » affublée à une jeune femme ou à une adolescente désigne une fille particulièrement mignonne et facile à vivre. Elle ne revendique pas, reste passive, ne vit que pour plaire… C’est ce qui la rend si attrayante.

Que des hommes soient capables d’avoir une érection pour des objets synthétiques totalement dociles et jouir en dit sans doute long sur eux en particulier et sur la société masculine en général. Puisque encore plus d’hommes sont capables de bander sur des corps de femmes, de filles et d’enfants par écrans interposés et jouir, comment comprendre cette pratique sociale qui s’élargit de jour en jour ?  ? Quels sont les liens entre ces comportements et la domination sociale masculine ?

Pouvoirs

Les représentations des corps et les valeurs qu’elles induisent, le travail incessant des apparences pour s’y conformer, reproduisent à leur échelle les pouvoirs de la structure sociale. L’assise de la domination « passe par la maîtrise des usages du corps et l’imposition de ses normes60 ». Les normes, qui se sont imposées, sont fortement corrélées historiquement à l’ascension de la bourgeoisie puis à sa victoire61. Dans le capitalisme, la domination masculine impose non seulement une division sexiste du travail et une essentialisation des rôles — à l’homme la raison et la sphère publique, à la femme la procréation, les émotions, le travail des apparences et la sphère privée —, mais également une maîtrise du corps féminin, laquelle est intériorisée par les principales concernées, les dominées62. Elle s’exprime, entre autres, par le vêtement (du corset magnifiant la féminité et étouffant le corps au string, de la lingerie aux talons aiguille), en passant par les matériaux qui sont spécifiques aux vêtements féminins et qui réduisent la femme « à être une vitrine ostentatoire de la réussite sociale du mari63 ». Si la domination masculine vêt les femmes – du voile à la haute couture –, elle les dévêt également dans la publicité, la pornographie et ailleurs.

Pour Pierre Bourdieu, les femmes sont « sans cesse sous le regard des autres, elles sont condamnées à éprouver constamment l’écart entre le corps réel, auquel elles sont enchaînées, et le corps idéal dont elles travaillent sans relâche à se rapprocher64 ». Ce sont les regards des hommes qui décident des corps des femmes65. Pourtant, les publicitaires, les magazines et les pornocrates prétendent inlassablement promouvoir la « libération » des femmes. Elles sont libérées de quoi exactement ? On ne le sait pas trop. Cette prétendue libération n’en entraîne pas moins une forme exacerbée du souci de l’apparence, un travail constant sur celle-ci et une perpétuelle surveillance de soi. Ce qui dans la pornographie atteint des sommets caricaturaux, puisque la féminité y est paroxystique. Elle implique de multiples transformations corporelles, du tatouage et du piercing obligés à la chirurgie plastique, des régimes répétés à l’usage des drogues (qui permettent de moins manger). Rester jeune s’avère là aussi un impératif catégorique mais, sous stress constant, les corps pornographiques vieillissent très rapidement et mal, d’où une rotation exceptionnellement élevée des hardeuses dans l’industrie et, pour la très grande majorité, une espérance de vie dans le « métier » des plus courtes.

Les corps sont des enjeux de pouvoirs tout en étant leur symbolisation. L’époque actuelle inscrit systématiquement et massivement dans les corps les disparités sociales entre les sexes et les générations. Ce corps est une expression de la domination sociale masculine et marchande. Dans ce cadre, la valeur vénale de la liberté sexuelle « permet aux plus forts, plus riches, plus cyniques de cautionner leurs désirs criminels au détriment des plus faibles ou des plus pauvres66 ». L’argent-roi donne accès aux femmes et aux filles partout à travers le monde ainsi que sur tous les supports médiatiques tout en légitimant leur exploitation sexuelle.

Cette domination trouve une forme d’expression ultime dans les productions pornographiques qui pèsent considérablement désormais sur les représentations collectives. Dans son témoignage, Raffaëla Anderson raconte : « Elle termine en fin de me maquiller. Quand je vois ce que ça donne, je suis déçue. Je ressemble à une gamine de douze ans67. » La symbolique est forte. Faire croire que la hardeuse est âgée de douze ans est l’une des techniques de représentation de l’inceste ou de l’agression sexuelle sur une mineure. L’infantilisation pornographique rejoint une autre tendance sociale normalisée : le choix par de nombreux hommes de partenaires beaucoup plus jeunes qu’eux ou plus fragiles. Les hommes de pouvoir et d’argent ont souvent à leurs bras des jeunettes68. Cela leur permet, entre autres, d’exhiber leur pouvoir et de montrer leur capacité à dominer69. Inévitablement, les hommes de pouvoir abusent de leur pouvoir. Le sexe, l’argent et le pouvoir, ainsi que les abus qui se traduisent par du harcèlement sexuel ou des agressions sexuelles, sont étroitement imbriqués – plaisir sexuel et pouvoir, pouvoir sexuel et plaisir se conjuguent : ils excitent et incitent70.

Le préadolescent et l’adolescent d’aujourd’hui sont gavés de pornographie. Ils sont accoutumés à une vision sexiste des rapports sexuels avant même d’atteindre la maturité sexuelle. Leur imaginaire sexuel est nourri par les produits de cette industrie et, puisque le sentiment et la tendresse sont tabous dans la pornographie, puisque le sexe mécanique et le sadisme culturel sont valorisés, l’objectivation et l’instrumentalisation des femmes et des filles s’en trouvent socialement renforcées. Les garçons affichent très tôt des conduites de contrôle sexuel, assure le psychothérapeute James Wright. Ces comportements commencent habituellement à la fin de l’école primaire et sont étroitement imbriqués à leur perception de la masculinité71, laquelle est déterminée par l’environnement social au sein duquel la pornographie joue certainement un rôle. Une enquête auprès de 3 000 élèves de huit écoles secondaires de Montréal, Kingston et Toronto, au Canada, a révélé que « trois élèves sur quatre » se font harceler sexuellement par leurs pairs72 ». Le harcèlement sexuel est épidémique : 98,7 % des filles d’un échantillon de 315 étudiantes ont été la cible de harcèlement sexuel avant l’âge de 18 ans73. Dans une société où le sexe, surtout celui des jeunes femmes et des adolescentes, est un bien de consommation qui sert à vendre des marchandises et à exciter les hommes, il n’apparaît pas étonnant que l’on constate des taux élevés de harcèlement et d’agressions sexuels et que la cible des agressions soit avant tout des adolescentes.

Dans la pornographie, « la femme crie et jouit de la jouissance de l’homme74 ». L’adéquation est parfaite entre l’homme qui veut et la femme qui est à son service sexuel. Voilà peut-être le fin mot de l’histoire : « La femme doit apprendre à aimer son corps, afin de pouvoir donner du plaisir75. » Le narcissisme promu se couple avec le sadisme culturel. Par la perpétuation du règne de la marchandise, laquelle imprime des caractéristiques particulières à l’oppression des femmes, cet accouplement s’avère l’un des meilleurs garants de l’ordre social.

Richard Poulin

 

 

 

 

 

 

 

 

Article publié dans : Sexe, capitalisme et critique de la valeur : pulsions, dominations, sadisme social, sous la direction de Richard Poulin et Patrick Vassort (M éditeur, Ville Mont-Royal, Québec, 2012, 190 pages)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1;Marquis de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux [1795], dans Œuvres complètes, Paris, Cercle du Livre précieux, 1966, p. 295.

2Karl Marx, Misère de la philosophie, Paris, Éditions sociales, 1972 [1847]p. 64.

3Christopher Lasch, La culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Castelnau-le-Lez, Climats, 2000, p. 105.

4 Ibid, p. 106.

5 Diana H. Russel, The Politics of Rape. The Victim’s Perspective, New York, Stein & Day, 1974.

6< ww.msss.gouv.qc.ca/sujets/prob_sociaux/agression_sexuelle/index.php?des-chiffres-qui-parlent >.

7Ministère de la Sécurité publique, Statistiques 2008 sur les agressions sexuelles au Québec, Québec, 2010, p. 3

8 Aux prises avec des agresseurs sexuels plus jeunes que voici quinze ans, des intervenants du Centre de psychologie légale de Montréal, lequel encadre les mineurs agresseurs sexuels, font un lien entre le rajeunissement des agresseurs, la consommation pornographique et la sexualisation précoce. Le ministère de la Sécurité publique (op. cit., p. 4) met en évidence le fait que « bien que les 12 à 14 ans et les 15 à 17 ans soient moins représentés parmi les auteurs présumés d’infractions sexuelles, ces groupes d’âge affichaient les plus fortes concentrations d’auteurs présumés ».

9Selon les données du ministère de la Sécurité publique (ibid.), 98 % des agresseurs sexuels sont des hommes.

10 La plupart des pédocriminels attirés par les garçons sont hétérosexuels. À leurs yeux, le jeune garçon est tout simplement incorporé au genre féminin. Le fait qu’il soit impubère lui confère un statut féminin. Ces prédateurs rejettent, en règle générale, les garçons qui atteignent leur puberté. Voir l’étude pionnière de Florence Rush, Le secret le mieux gardé. L’exploitation sexuelle des enfants, Paris, Denoël Gonthier, 1983.

11 Voir à ce propos notre essai, La mondialisation des industries du sexe, Ottawa, L’Interligne, 2004 et Paris, Imago, 2011 [2005] ; ainsi que Sheila Jeffreys, The Industrial Vagina, The Political Economy of the Global Sex Trade, New York, Routledge, 2009.

12 Lise Noël, L’intolérance, une problématique générale, Montréal, Boréal, 1989, p. 95 et 97.

13 Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, Seuil, 1968, p. 108-109.

14 Ce que le producteur de marchandises offre sur le marché « ce n’est pas seulement un objet utile, mais encore et surtout une valeur vénale ». Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 52. Par la suite, Marx utilisera les termes valeur d’échange ou valeur proprement dite. Voir Le Capital, livre premier, tome I, Paris Éditions sociales, 1975 [1867], p. 51 et suivantes.

15 Pour Marx et Engels, « la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux […] Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes […] Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés ». Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du Parti communiste, Paris, Éditions sociales, 1976 [1847], p. 35.

16 Karl Marx explique que « la production ne fournit pas seulement la matière au besoin, mais elle fournit également un besoin à la matière ». La production produit en même temps le besoin « en créant un type déterminé de consommation et la faculté de consommer elle-même en tant que besoin ». Dans Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), Paris, Éditions sociales, 1980, p. 14-15.

17 Max Chaleil, Prostitution. Le désir mystifié, Paris, Parangon, 2002,p. 59.

18 IOM, Trafficking In Persons: IOM Strategy And Activities, MC/INF/270, Eighty-six Session, 11 novembre 2003, < www.iom.int//DOCUMENTS/GOVERNING/EN/MCINF_ 270.PDF >.

19 André Gauron, L’empire de l’argent, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, p. 30.

20 Bernard Perret, Les nouvelles frontières de l’argent, Paris, Seuil, 1999, p35

21 Karl Marx, « Fragment de la version primitive de la “Contribution à la critique de l’économie politique” [1858], dans Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, 1859, < http://inventin.lautre.net/livres/Marx-critique-de-l-economie-politique.pdf >.

22 Karl Marx, Un chapitre inédit du Capital, Paris, UGE, 10/18, 1970 [1867], p 75

23 « Son pouvoir social [à l’individu], tout comme sa connexion avec la société, il les porte sur lui, dans sa poche ». Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), op. cit., p. 92.

24 Guy Debord, La société du spectacle, 1967,
<www.uqac/uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/livres/debord_guy/société_du_spectacle/spectacle.html >.

25 Marx, Le Capital, op. cit., p. 95.

26 Georg Simmel, Philosophie de l’amour, Paris, Rivages, 1988 [1892], p. 77.

27 Françoise Héritier, Masculin/féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 131.

28 Nelly Arcand, Putain, Paris, Seuil, 2001, p. 63-64.

29 « L’argent est devenu le seul nexus rerum (nœud des choses) qui les lie… » Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, op. Cit.

30 Arcand, op. cit., p. 19.

31 Sur le concept de masculinité hégémonique, voir R. W. Connell, Masculinities, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 2005.

32 Michela Marzano, Malaise dans la sexualité. Le piège de la pornographie, Paris, JC Lattès, 2006, p. 87.

33 Pauline Réage (Dominique Aury), Histoire d ’O, Paris, Pauvert, 1972 [1954].

34 Noël, op. cit., p. 91.

35 Le choix de Roissy n’est sans doute pas anodin, puisqu’on y pratiquait un enfermement des pensionnaires des maisons closes avant leur abolition, en France, en 1946.

36 La Vénus à la fourrure et autres nouvelles, Paris, Presses Pocket, 1985.

37 Anne-Marie Sohn, « Le corps sexué », dans Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.), Histoire du corps, tome 3, Paris, Seuil, 2006, p. 93-128.

38 Angelika Taschen (dir.), La chirurgie esthétique, Köln, Taschen, 2005, p. 10.

39 Véronique Guienne, « Savoir se vendre : qualité sociale et disqualification sociale », Cahiers de recherche sociologique, n° 43, janvier 2007, p. 13.

40 Christine Détrez et Anne Simon, À leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006, p. 12.

41 François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, Paris, La Découverte, 2008, p. 273.

42 Anne de Kervasdoué cité par Blandine Kriegel, La violence à la télévision, Paris, PUF, 2003.

43 Philippe Perrot, Le travail des apparences. Le corps féminin, XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Seuil, 1984, p. 206-207.

44 Cusset, op. cit., p. 274.

45 Jean-Claude Kaufmann dans Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus (Paris, Nathan, 1998), a montré la force de l’ostracisme encouru par les personnes âgées dans le lieu de liberté apparente et de la tolérance affichée, la plage.

46 Idem, p. 280.

47 Pour en savoir plus et explorer ces attitudes masculines juvéniles, voir notre ouvrage Sexualisation précoce et pornographie, Paris, La Dispute, 2009.

48 Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Paris, Seuil, 1998, p. 36-37.

49 Poulin, Sexualisation précoce et pornographie, op. cit.

50 Statistique Canada, Les relations sexuelles précoces, 3 mai 2005, [site consulté le 15 mai 2005], < http://wwwstatcan.ca/Daily/Français/05053/q05053a.htm &gt;

51 L’enquête sociale et de santé auprès des enfants et des adolescents québécois 1999 de l’Institut de la statistique du Québec (Québec, Les Publications du Québec, 2000) indiquait également que 61 % des filles de seize ans, qui ont fréquenté un garçon dans l’année qui a précédé le sondage et qui avaient une faible estime de soi, ont subi de la violence. Chez les filles qui affirmaient avoir une estime d’elles-mêmes élevée, ce taux se situait à la moitié, soit 30 %.

52 Sheila Jeffreys, Beauty and Misogynie : Harmful Cultural Practices In The West, London, Routledge, 2005.

53 Plusieurs produits, notamment des marques Cover Girl, Pantene, Secret, Dove, Revlon, Suave, Clairol, Estée Lauder et Calvin Klein contiennent du « phthalate », une toxine nocive qui a des effets à long terme sur la santé. Pour de plus amples informations sur ce sujet, voir Stacy Malkan, Not Just a Pretty Face. The Ugly Side of the Beauty Industry, Canada, New Society Publishers, 2007.

54 Sandrine et Alain Perroud, La beauté à quel prix ? Lausanne, Favre, 2006.

55 Depuis 1970, le poids moyen d’un mannequin utilisé dans la publicité est passé de 11 % de moins que le poids moyen d’une femme à 17 % en 1987. Aujourd’hui, les mannequins pèsent 23 % de moins que la femme moyenne ; il n’est donc pas surprenant que 75 % des femmes et des adolescentes suivent ou ont suivi un régime amaigrissant. Selon Santé Canada, de 1987 à 2001, les hospitalisations pour les troubles de l’alimentation chez les filles de moins de 15 ans ont augmenté de 34 % et chez celles âgées de 15 à 24 ans de 29 %. Santé Canada, Rapport sur les maladies mentales au Canada, Ottawa, Santé Canada, octobre 2002, < http://www.phac-aspc.gc.ca/publicat/miic-mmac/index_f.html >.

56 Caroline Moulin, Féminités adolescentes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005,p. 78.

57 Perrot, op. cit., p. 67.

58 Les sexologues québécois disent recevoir beaucoup de jeunes hommes qui souffrent de dysfonctions érectiles qu’ils imputent à leur consommation de pornographie. Il semble que le corps féminin réel déçoit particulièrement les hommes qui ont commencé à consommer très jeunes.

59 Élisabeth Alexandre, Des poupées et des hommes. Enquête sur l’amour artificiel, Paris, La Musardine, 2005.

60 Christine Détrez, La construction sociale du corps, Paris, Seuil, 2002, p. 173.

61 Voir entre autres Michel Foucault, Histoire de la sexualité tome 1. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976 ; Georges Vigarello, Le corps redressé, Paris, Delarge, 2001 ; Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, Paris, Aubier, 1982.

62 Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998.

63 Détrez, op. cit., p. 187.

64 Bourdieu, op. cit., p. 95.

65 Kaufmann, op. cit.

66 Dominique Folscheid, Sexe mécanique. La crise contemporaine de la sexualité, Paris, La Table Ronde, 2002, p. 14.

67 Raffaëla Anderson, Hard, Paris, Grasset, 2001, p. 17.

68 Janine Mossuz-Lavau, La vie sexuelle en France, Paris, La Martinière, 2002, p. 49.

69 Marx exprime cette idée autrement : « Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humains ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? Ce que je suis, et ce que je puis, n’est nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je puis m’acheter la plus belle femme ; aussi ne suis-je pas laid, car l’effet de la laideur, sa force rebutante, est annihilée par l’argent. » Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1972 [1844], p. 121.

70 Michel Foucault, op. cit., p. 66.

71 James E. Wright, The Sexualization of America’s Kids and How to Stop It, New York, Lincoln, Shanghai, Writers Club Press, 2001.

72 Dans Pierrette Bouchard, Consentantes ? Hypersexualisation et violences sexuelles, Rimouski, CALACS de Rimouski, 2007, p. 52.

73 Julia Whealin, « Women’s report of unwanted sexual attention during chilhood », Journal of Child Sexual Abuse, vol. 11, n° 1, 2002, p. 75-94.

74 Matthieu Dubost, La tentation pornographique, Paris, Ellipses, 2006, p. 66.

75 Christine Détrez et Anne Simon, À leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006, p. 245.

Le véritable secret du féminisme selon Gail Collins

Son livre nous dévoile celles qui ont vraiment fait changer la condition féminine américaine.

Sur http://www.slate.fr/story/13685/feminisme-secret-activiste-heroine-gail-collin

Avez-vous une fille qui pense que les féministes sont des femmes qui ont les hommes en horreur, qui sont mal habillées et ne se rasent pas les jambes? Une amie célibataire qui tient le féminisme pour responsable de l’absence de mari ou d’enfants dans sa vie; ou encore une autre qui est mariée et qui pense que c’est de la faute de Gloria Steinem si elle est obligée de gagner sa vie? J’imagine que, contrairement à moi, vous ne connaissez pas d’activistes féministes radicales des années 1970 qui pensent qu’elles ont à peine changé la vie des femmes américaines; mais vous connaissez peut-être des femmes qui, tel un écrivain de ma connaissance, ont confessé qu’elles préfèrent ne pas prendre un avion piloté par une femme.

Toutes ses femmes — et leurs homologues masculins — ont besoin que vous leur fassiez cadeau de la saga hilarante, inspirée et accessible de Gail Collins racontant la marche des femmes vers l’égalité lors des 50 dernières années. En partie histoire sociale et en partie reportage basé sur différents entretiens réalisés par Collins et une équipe de chercheurs, When Everything Changed remplit une lacune majeure dans l’énorme rayon de livres parlant du féminisme moderne. Parmi les tomes pour spécialistes, chercheurs, activistes et fanatiques du sujet, il manquait jusqu’au présent dans la bibliothèque un livre qui racontait l’histoire entière pour un lecteur lambda.

1960…

S’il y avait un mot résumant les étonnants changements que Collins raconte, ce serait le mot «pantalon». «Vous rendez-vous vous compte que vous comparaissez devant un juge en pantalon?» proféra le magistrat Edward di Caiazzo d’une voix tonitruante à Lois Rabinowitz, une secrétaire de 18 ans qui comparaissait devant lui au tribunal d’instance de Manhattan pour s’acquitter d’une infraction au cours de l’été 1960. Le juge la renvoya chez elle pour mettre une jupe et dit à la presse: « cela me perturbe parce que j’ai tellement d’estime pour la femme que ça dérange ma sensibilité quand j’en vois une tomber de son piédestal.» (Au mari de Lois, il parla d’une manière plus directe : «commencez maintenant à lui imposer un peu de discipline sinon il sera trop tard»).

La respectabilité, l’asservissement et la stricte mise en œuvre de discriminations entre hommes et femmes – pour ne rien dire de l’inconfort des gaines et des jarretelles et de la difficulté fondamentale à bouger en grand tralala féminin – tout cela était lié et semblait immuable en 1960. A cette époque, les femmes étaient fondamentalement traitées comme des enfants, ce qui allait bien au delà de la question des tenues vestimentaires dictées par des hommes trop zélés. La discrimination au travail était à fois légale et endémique, tout comme les quotas restreints pour les femmes dans les écoles de droit et de médecine – sans parler des interdictions pures et simples faites aux femmes d’accéder à certaines professions.

A part les veuves d’élus du Congrès ou du Sénat, les femmes ne jouaient presque aucun rôle au sein du gouvernement. Une femme avait besoin de la permission de son mari pour monter une société, acquérir une carte de crédit, ou même louer un appartement si elle se séparait de lui. Dans certains Etats, les femmes ne pouvaient être membres d’un jury. (Après tout, comme le conseillait un clerc dans un mémo au chef de la Cour Suprême Earl Warren: laisser participer les femmes risquait d’«encourager le laxisme dans l’exécution de leurs tâches domestiques».) Le viol conjugal ? Légal. Le sport pour les filles? Oubliez-le. Que les femmes fussent plus faibles, plus débiles, plus ennuyeuses que les hommes, c’était une donnée de base.

L’héroïsme collectif


Cette construction complexe de moeurs et de lois était en place depuis toujours. Et puis, en l’espace de quelques décennies, elle a été démantelée si complètement qu’on peut comprendre qu’une jeune femme d’aujourd’hui pense qu’on est en train de lui décrire une contre-utopie sortie d’une œuvre de science fiction. Collins présente les conditions économiques et sociales sous-jacentes qui ont permis l’essor du mouvement de libération de la femme : la prospérité croissante, l’électroménager, l’entrée des femmes dans la vie active pendant les années 1950 et 1960, la pilule, les mouvements pour les droits civiques et les mouvements anti-guerre. Elle évoque les frustrations qui couvaient: «Je pendais du linge sur le fil et les larmes n’arrêtaient pas de couler sur mon visage», se souvient la femme d’un propriétaire de ranch, mère de trois enfants.

Mais ce qui excite Collins, et ce qui va secouer certains lecteurs, c’est l’héroïsme collectif et individuel des femmes qui ont œuvré à la cause du féminisme. When Everything Changed décrit mieux que tout autre livre que j’ai lu l’audace et le brio de ces femmes en lutte et la libération enivrante des puissantes énergies créatrices qui sont apparues pendant les années 1960 et ont explosé au début des années 1970. «Nous étions tout à fait sûres que nous étions en train de faire l’histoire», dit Muriel Fox qui fut aux débuts de la National Organization for Woman (NOW), avec Betty Friedan, Bella Abzug, Gloria Steinem, Robin Morgan, et d’autres activistes célèbres qui reçoivent ici une reconnaissance méritée. Mais on croise aussi des personnages oubliés comme Esther Peterson, la directrice, souvent contrariée, du Bureau des Femmes au Ministère du Travail sous JFK, qui institua la President’s Commission on the Status of Women.

Les femmes ordinaires


Peterson, qui croyait profondément en l’importance de lois spécifiques pour la protection des ouvrières, pensait que la commission étoufferait ceux qui soutenaient l’ERA (Equal Rights Amendment) ; au contraire, la Commission produisit un réseau de féministes d’avant garde qui auraient un impact durable sur l’évolution de la société. Autre ironie de l’histoire, la Représentante au Congrès Martha Griffiths, seule avocate parmi le très petit contingent féminin du Congrès, eut la perspicacité d’insister pour que les femmes restent sous la protection du Civil Rights Act de 1964, dans lequel les avait ironiquement introduit le Représentant raciste de Virginie Howard Smith en déchaînant l’hilarité de ses collègues.


Cependant, les meilleures histoires sont celles qui parlent des femmes ordinaires. Le stéréotype du féminisme est qu’il n’avait d’intérêt que pour les femmes blanches éduquées de la classe moyenne, mais Collins montre que certaines des batailles les plus importantes furent menées au nom des femmes de la classe ouvrière et leur profitèrent réellement. Lorena Weeks, une employée de bureau de la compagnie de téléphone de Georgie, a lutté contre Southern Bell pendant des années pour avoir un poste mieux rémunéré et plus intéressant. (« C’est l’homme qui est le soutien de famille et les femmes n’ont pas besoin de ce type de poste » lui dit le chef du syndicat.) Sa victoire dans l’arrêt Weeks v. Southern Bell a aujourd’hui pour conséquence directe l’accès des femmes aux bons postes de la maîtrise.

Droits des femmes et les droits civiques

Collins décrit avec habileté l’étendue et la profondeur du mouvement de libération de la femme et ses répercussions en chaîne.  Elle fait par exemple la connexion, importante, entre ce mouvement et les figures majeures du mouvement des droits civiques tels que Fannie Lou Hamer, Rosa Parks, et Ella Baker, qui ne sont normalement pas considérées sous cet angle. Mais en entrant dans les années 1980, l’intensité du récit commence à baisser. La culture du mouvement se désagrège, l’ERA est dissoute (Collins donne à Phyllis Schlafly tout le crédit de cet accomplissement douteux), les difficultés économiques poussent les femmes à entrer dans la vie active contre leur gré. Bientôt le féminisme devient, dans l’esprit collectif, synonyme de l’avidité des femmes actives qui essayent de «tout avoir»; puis très rapidement, ce sont les années 1990, et les femmes se résignent peut-être à «se contenter d’un peu moins». Et c’est là où beaucoup d’entre elles en sont aujourd’hui.


Alors, qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi la révolution féministe n’a-t-elle pas modifié plus complètement notre façon de vivre? Collins centre son récit sur les femmes en tant qu’individus agents du changement, ce qui rend difficile le traitement analytique de cette question. Elle fait référence aux difficultés à concilier vie active et maternité, à l’inflexibilité du monde de travail, à la résistance de beaucoup d’hommes pour établir une véritable égalité à la maison. Le traitement par les médias est aussi évoqué — souvenez-vous du célèbre article de Newsweek en 1986 qui prévenait les femmes éduquées que leur probabilité de se marier après 35 ans était comparable à celle d’être tué par un terroriste? — et aurait dû être analysé plus en longueur, étant donné le nombre de fois que la presse a annoncé la mort du féminisme et les relents misogynes qui imprègnent les émissions de Talk à la radio et dans la culture populaire.

Le sexisme américain latent

Mais il y a une autre façon d’expliquer l’enlisement des progrès du féminisme. L’esprit des années 1960 s’étant dissipé, le féminisme a été confronté à la montée agressive de la droite, et notamment du Christianisme anti-féministe qui s’est manifesté plus largement par une hostilité à l’interventionnisme étatique.  En faisant appel aux principes américains de «fair play» et aux mérites de l’individu à un moment historique particulièrement ouvert aux idéaux de libération, les féministes purent démanteler les barrières formelles et légales dans une période très courte. Mais ce qu’elles ne pouvaient pas faire seules — et ce n’est pas par manque d’effort — c’était d’élargir à leur profit les bienfaits de l’Etat-providence.

Les femmes américaines sont les seules des pays occidentaux industrialisés qui n’ont pas de congés maternels payés (pour ne pas parler du congé parental) ou — jusqu’au présent — de couverture santé publique. Les soins apportés aux membres dépendants de la famille — les enfants, les vieux, les malades — sont assumés, bénévolement, par la femme. Les ouvriers ont très peu de droits. L’assistance aux familles pauvres — y compris les mères et leurs enfants provisoirement pauvres à cause d’un divorce — est humiliante et mesquine.


Les féministes n’ont pas pu éliminer le sexisme latent dans l’Etat-providence minimaliste qui existe: le chômage, l’impôt sur le revenu et la sécurité sociale sont tous basés sur des conceptions du sexe et du travail qui désavantagent à la femme. Or, pendant que les Républicains renforçaient leur emprise sur le gouvernement, les avances légales concernant les femmes étaient minées par des décisions judiciaires, des décrets bureaucratiques ou par le simple manque de mise en application des textes. Sous George W. Bush, par exemple, l’Equal Employment Opportunity Commission (EEOC) a changé d’orientation, délaissant les questions de race et de sexe pour s’axer sur les questions de religion.

Les Américains, dont des femmes, peuvent critiquer les «dépenses du gouvernement» et la «bureaucratie» et mépriser, parce qu’anti-méritocratiques, des propositions visant à imposer des quotas pour augmenter le nombre de femmes politiques ou membres de comités de direction. Cependant, ces mesures expliquent pourquoi les Scandinaves sont toujours en tête des sondages internationaux sur l’égalité homme-femme et pourquoi les Etats-Unis se trouvent toujours au milieu de ce classement. La lutte pour la réforme du système de santé, avec ou sans l’amendement Stupak interdisant la prise en charge de l’avortement par l’Etat, montre la difficulté qu’auront les Etats-Unis pour grimper sur cette liste.

Pas de système national de garde d’enfant

Le véritable pivot du récit de Collins aurait bien pu être le Comprehensive Child Development Act, qui, de façon incroyable, est passé devant les deux chambres en 1971 et aurait pu établir un véritable système national de garde d’enfant, subventionné par l’Etat. Nixon hésitait apparemment — il avait préparé deux discours, un dans le cas où il le signait, l’autre dans le cas où il le rejetait.  Finalement, et peut-être pour apaiser les critiques émanant du camp conservateur au sujet de son voyage en Chine, il a mis son veto, traitant la loi de «radicale» et de «communiste». D’autres tentatives furent vouées à l’échec, condamnées par le coût et par l’opposition effrénée des Chrétiens fondamentalistes et de l’extrême droite. Ce fut la tentative la plus proche d’aboutir pour doter les femmes américaines d’un système de garde d’enfant à la fois qualitatif, abordable au niveau du prix et accessible à tous, une mesure qui aurait beaucoup réduit les tensions, les conflits et le sentiment de culpabilité qui minent le féminisme aujourd’hui.

Mais pour finir sur une note qui fait écho à l’esprit optimiste de Collins, on peut dire qu’il est déjà incroyable que les femmes soient allées aussi loin qu’elles le sont aujourd’hui.

Katha Pollitt

Traduit par Holly Pouquet

Image de Une : Chantier naval américain en 1942. US NATIONAL ARCHIVES sur Flickr

Sur » L’anatomie politique, catégorisation et idéologie du sexe » de Nicole-Claude Mathieu*


Première publication en avril 1993
Mise en ligne le mercredi 25 février 2004

par  Denis Berger

sur http://multitudes.samizdat.net/Sur-L-anatomie-politique

A la lecture de ce livre, on éprouve de la gêne. Ce sentiment ne naît pas du contenu de l’ouvrage. Bien au contraire, c’est le silence observé à propos d’un travail d’une telle qualité qui suscite le malaise. Inspirée par une critique féministe radicale – elle-même fortifiée par le combat des mouvements de femmes – Nicole-Claude Mathieu fait oeuvre d’épistémologie. L’essentiel de ses démonstrations tend à prouver que les différences de sexe sont socialement organisées pour maintenir la minorisation et l’exclusion des femmes. A partir de ce constat fondamental, elle établit, à l’aide d’une remarquable érudition ethnologique, que la volonté de nier aux femmes le statut de sujet social ne peut qu’empêcher une vision scientifique des structures et du fonctionnement de toutes les sociétés existantes : l’invisibilité des femmes dans l’analyse que mène la pensée androcentrique dominante est source d’une incompréhension fondamentale du contenu réel de concepts tels que le pouvoir, la domination, l’exclusion, l’exploitation, etc.


En d’autres termes, dans la synthèse qu’elle opère des études féministes les plus récentes, Nicole-Claude Mathieu propose une méthodologie nouvelle pour l’ensemble des sciences sociales. A ce titre, son livre est un ouvrage de référence même pour ceux qui en critiquent certaines conclusions. Que, depuis sa publication il n’ait pas été considéré comme tel par les grands parleurs de l’Université et de la recherche, en dit long sur l’état actuel de ces institutions.

Quelques mots encore pour présenter l’auteur et son travail. Nicole-Claude Mathieu, sociologue et ethnologue, enseigne à l École des Hautes Etudes en Sciences Sociales ; membre du Laboratoire d’Anthropologie sociale, secrétaire de rédaction de la revue l’Homme, elle a une réputation internationale (elle a notamment été chargée de rapports avec l’Unesco). Elle a dirigé, en 1985, la publication d’un recueil d’études, l’Arraisonnement des femmes [1].

L’Anatomie politique est un recueil d’articles et de rapports parus entre 1970 et 1989. Ils sont regroupés ici en deux parties (Le sexe, évidence fétiche ou concept sociologique ?, Conscience, identités de sexe/ genre et production de la connaissance). Leur présentation dans un ordre chronologique a l’avantage de montrer les constantes d’une recherche, tout en permettant de suivre l’évolution et la précision des concepts.

Invisibilité et domination


D’un ensemble riche, on ne peut, dans un compte rendu, que mettre en valeur quelques traits principaux. Le premier concerne, il faut y revenir, la méthode même des sciences sociales. Celles-ci ne font pas référence aux catégories de sexe, sauf à accorder dans la sociologie de la famille ou la sociologie de la sexualité, un statut particulier à la femme, considérée comme une particularité par rapport au modèle général qu’est l’homme. A ce dernier, on ne fait pas référence comme sujet sexué mais comme être en soi par rapport auquel s’organise et se définit la société. Du même coup, les rapports sociaux de sexe ne sont pas pris en compte comme facteurs déterminants de l’histoire et la vision de la société globale qui en résulte ressemble à celle d’un borgne qui, placé sur un piedestal, prétendrait embrasser tout le champ de l’horizon, et y régler la circulation.

On aboutit ainsi à une dichotomie quasi absolue. L’homme, placé au centre de l’édifice social imaginé, est seul du côté de l’universel, du général, du social, et du culturel. La femme est définie par rapport à lui et la différence qu’on est contraint de lui reconnaître ne peut être ni sociale, ni culturelle elle relève du domaine biologique ; la femme est du côté de la Nature. Dans le meilleur des cas, elle pourra espérer parvenir au niveau de l’homme, jamais exister par elle-même. Cette relation, constitutive du lien social, est modifiée mais non fondamentalement altérée par les résultats des luttes. L’oppression, la minorisation, l’exclusion, sont parties intégrantes des structures du pouvoir qui, parce qu’il place l’homme en position de domination, détermine son idéologie et sa vision du monde androcentriste [2].

Les rapports de sexes doivent être perçus comme des rapports sociaux de domination. Le sexe biologique est intégré dans une réalité sociale qui devient primordiale, voire déterminante. Et la tâche principale est « une théorisation sociologique de la notion de sexe » (p. 228) qui tienne compte du « sexe pensé » (tout ce qui relève des représentations et des mythes) comme du « sexe agi » (les rapports sociaux entre sexes). N.-C. Mathieu, qui a contribué à l’élaboration de la notion de « genre », estime que le « genre construit le sexe » (p. 255) : la détermination des femmes par leur anatomie, telle qu’elle est opérée dans les sociétés existantes, est « l’opérateur du pouvoir d’un sexe sur l’autre » (p. 258). Le problème des rapports entre hommes et femmes ne peut être compris, et résolu, qu’au niveau social.

Même à partir d’un résumé sommaire, il est possible de se rendre compte de la fécondité du travail de Nicole-Claude Mathieu : à partir de ses analyses, des hypothèses de recherche peuvent être formulées en nombre. Toutes permettent de comprendre sans cesse davantage la structure dissymétrique de nos sociétés où toutes les divisions de classes (au sens large du terme) sont surdéterminées par les affrontements entre les sexes, socialement définis par la domination masculine et l’exclusion multiforme des femmes.

L’auteur fournit d’ailleurs, au gré des études qui constituent l’Anatomie politique, plusieurs exemples des résultats que permet sa méthode. Je retiendrai d’abord ses remarques sur la division sexuelle du travail. Contrairement à ce qu’ont pensé la plupart des auteurs, Marx et Engels en premier lieu, cette division n’est pas « naturelle ». Elle est au contraire, postérieure à l’attribution de valeurs et à la définition de positions sociales ce qui apparaît comme une « simple » répartition des « tâches » en fonction de critères « techniques » (la « moindre résistance physique » attribuée aux femmes, leur rôle dans la procréation) est en fait une construction sociale où s’expriment des rapports de pouvoir [3]. Une telle réflexion contribue à poser l’étude des sociétés différemment des structuralistes classiques. (N.-C. Mathieu se livre d’ailleurs à une critique nuancée mais ferme de Lévi-Strauss, notamment à propos de concept « d’échange des femmes ».)

Je noterai aussi l’utilisation que l’auteur fait de Freud. Récusant le rejet sommaire de la psychanalyse auquel ont procédé certaines féministes, telle Kate Millet, elle distingue entre la description du processus de subordination des femmes que Freud a fait efficacement de la rationalisation de l’oppression qu’il a commise au nom de pseudo-critères « naturels » (par exemple, la « passivité » inhérente aux femmes opposée au caractère « actif » des hommes). Une telle distinction – qu’il faut appliquer à d’autres auteurs, Marx, Lévi-Strauss… – est fondamentale car elle permet de « travailler avec Freud » en utilisant ses concepts les plus opérants sans renoncer à une critique interne de sa démarche, et donc de ses concepts eux-mêmes.

Il y aurait dix autres développements de Nicole-Claude Mathieu à citer (sur la maternité, sur l’avortement, sur le langage, etc.). Je me bornerai à une remarque générale réflexion à portée globale sur le pouvoir, l’Anatomie politique pose des jalons qui peuvent conduire à une réflexion sur le monde contemporain. Les phénomènes de bureaucratisation qui ont conduit à l’effondrement du « socialisme réellement existant » aussi bien que les manifestations de renaissance du chauvinisme et du racisme ne peuvent être compris sans une référence à l’inconscient des individus et des groupes. A ce niveau, aucune analyse n’est possible qui ne prenne en compte, pour en mesurer les conséquences sociales et politiques, l’existence des rapports sociaux de domination entre hommes et femmes.

Identité et Conscience : femmes et classes

Nicole-Claude Mathieu procède à une critique acérée de l’idée, couramment véhiculée par les ethnologues et les sociologues, selon laquelle les femmes « consentiraient » à leur domination par les hommes, soit pour des raisons utilitaires, soit par adoption des normes dominantes. Cette « théorie », qui peut abusivement se réclamer de La Boétie, a pour contrepartie la notion d’un « pouvoir caché » des femmes, masqué sous les apparences de la prédominance masculine mais disposant de redoutables ressources effectives.

Pour l’auteur de l’Anatomie politique, tout consentement suppose une conscience préalable des rapports de forces existants. Dans le cas des rapports de sexe, cette forme de contrat (dont la formulation est inspirée par la philosophie politique de la démocratie) n’a pas sa place car la violence généralisée est la marque constitutive de la domination d’un sexe sur l’autre. Violence physique mais aussi, et plus généralement, violence sociale, qui se traduit par une exclusion idéologique, un rejet global des femmes du domaine de la connaissance (ce que marquent l’éducation et le langage, entre autres).

Les femmes, plutôt qu’elles ne consentent, cèdent devant la domination. Celle-ci est vécue comme un traumatisme récurrent, dont l’aboutissement est une forme mutilée et mystifiée de conscience. L’intériorisation des normes n’équivaut pas à leur acceptation. Cette analyse a une portée générale ; elle peut être reportée sur l’ensemble de la société politique (qui, en définitive, a pris naissance en fonction de l’exclusion des femmes de l’espace public). Elle peut, en particulier, faciliter une approche critique de la notion molle de « consensus », tellement popularisée de nos jours par les tenants du libéralisme B.C.B.G. Tout consensus n’est pas une acceptation, mi-consciente miinconsciente. l’histoire nous a fourni et nous fournit de nombreux exemples de ce que Gramsci aurait appelé sans doute « consensus passif » et qui exprime la résignation à une domination, triomphante grâce à une violence larvée permanente.

Le dernier article de l’ouvrage aborde la question des rapports entre sexe et genre. Il distingue trois formes d’identité des femmes : l’identité sexuelle (individuelle) ; l’identité sexuée (conscience d’appartenir à un groupe) ; l’identité de sexe (qui est une conscience de classe dans la mesure où elle est conscience d’être déterminée socialement comme femme). Cette forme d’identité, que défend N.-C. Mathieu, me semble poser un certain nombre de problèmes qui ne trouvent pas tous réponse dans le livre.

Parler de « conscience de classe » des femmes, c’est – l’auteur ne s’en cache pas – vouloir utiliser la méthode que Marx a appliqué à la situation du prolétariat. Pourquoi pas ? S’il s’agit de rendre compte à la fois de la réalité d’une exploitation spécifique des femmes (le rôle du travail domestique, la domination sur la procréation qui se traduit par une domination des corps), de l’existence d’intérêts communs des femmes qui transcendent leurs intérêts de classe et du rôle moteur que jouent dans l’histoire les luttes entre les sexes, au même titre que les luttes entre les classes.

Mais analogie n’est pas identité. Et on peut se demander s’il est utile de pousser la comparaison trop loin. La domination des femmes par les hommes ne s’exprime pas seulement dans les rapports de production. Sa spécificité naît, dans une large mesure, de ce qu’elle est, socialement, liée à la sexualité – ce qui lui donne un rapport direct avec l’inconscient. La richesse de la critique féministe vient de la prise en compte de cette dimension, grâce à laquelle on peut envisager une définition de pouvoir qui tienne compte pleinement de la subjectivité. De celle-ci Nicole-Claude Mathieu a le souci permanent. Mais il n’est pas certain que l’insistance qu’elle met sur le caractère « matérialiste » de son analyse de l’oppression (bien qu’elle soit fondée comme point de départ d’une recherche) suffise à répondre à toutes les questions que soulèvent, à partir de la domination des femmes, le pouvoir quotidien comme le pouvoir politique central.

Et ceci d’autant plus que le concept de la conscience de classe n’est pas un des mieux étayés du marxisme théorique (même et surtout après Lukacs). Ladite conscience est-elle le produit d’un développement organique des luttes ou doit-elle une part importante de sa constitution à l’action d’organisations qui se veulent représentatives ? Dans ce dernier cas, qui me semble confirmé par un siècle d’histoire du mouvement ouvrier, surgit immédiatement le problème de la bureaucratie. La réflexion sur ce phénomène ne peut que s’enrichir de la critique féministe du pouvoir. A condition que celle-ci soit plus que le calque des analyses du marxisme canonique.

Affirmer l’existence d’un bloc (d’une classe) des femmes est un projet politique plus qu’une description de la réalité. En dépit des liens décisifs qui l’unissent face à la domination masculine, le « groupe femme » n’est pas homogène. Il est traversé par des dissonnances (des contradictions) dues au poids des structures sociales (de classe). Rechercher comment les surmonter, c’est se demander quels liens existent dans les faits et peuvent exister dans les luttes entre oppression des femmes et combats de classes, combats nationaux. L’homogénéisation du mouvement des femmes est à ce prix.

N.-C. Mathieu esquisse une réponse qui ne me convainc guère. Partant d’une application systématique et quelque peu mécanique du principe selon lequel le genre (social) conditionne le sexe, elle privilégie le rôle des lesbiennes. Ses développements sur les lesbiennes comme autres (elles ne sont femmes ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement, selon la formule de Monique Wittig), sa critique de l’imposition de l’hétérosexualité comme forme de domination masculine sont forts. Ils ne me semblent pourtant pas rendre compte de la situation de toutes les femmes : l’hétérosexualité n’est pas seulement un produit de l’opposition masculine ; elle n’est pas une forme obligée de « collaboration de classe ».

Si je termine par ces remarques critiques, c’est parce que le débat qu’ouvre Nicole-Claude Mathieu, les avances méthodologiques qu’elle propose me semblent trop importantes pour qu’on reste, devant eux, dans un silence intermédiaire entre l’acquiescement et la dénégation.

[1] N. C. Mathieu, L’Arraisonnement des Femmes. Essais en Anthropologie ries sexes. Paris, éd. EH.E.S.S. Cahiers de l’Homme, nouvelle série n°24, 1985, 251 p. (contributions de N. Échard, O. Journet, C. Michard-Marchal, C. Ribery, N.-C. Mathieu, P Tabet).

[2] « Qu’il s’agisse des idéologies scientifiques ou des idéologies des différentes sociétés, l’invisibilité des acteurs sociaux hommes en tant que groupe sexué (c’est-à-dire défini dans et par les rapports économiques, juridiques, reproductifs qu’ils entretiennent avec l’autre groupe de sexe : les femmes) dépendait (et dépend encore) de l’invisibilité des femmes en tant qu’acteurs sociaux et de leur représentation comme, en quelque sorte, des sexes non acteurs », Anatomie politique, p. 81.

[3] . « La division du travail par sexe peut en conséquence être vue comme un « tabou » ; un tabou contre la similitude des hommes et des femmes ; un tabou divisant les sexes en deux catégories exclusives, un tabou qui exacerbe les différences biologiques entre les sexes, et par là crée le genre » Gayle Rubin. The Traffic in women. Notes on the << political economy >> (cité p. 122).

* Nicole-Claude Mathieu

Enseignant-chercheur (EHESS)
Anthropologue, Maître de Conférences à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, retraitée active

Présentation

Nicole-Claude Mathieu a poursuivi depuis 1970 des recherches sur la catégorisation sociale des sexes. Elle s’est attachée à des questions de méthode et d’épistémologie des sciences sociales concernant le traitement asymétrique qu’elles font des catégories de sexe ; aux mécanismes de la conscience dominée des femmes et aux fausses interprétations qui en sont données ; et aux différentes définitions du sexe et du genre, tant dans les sociétés modernes que dans les sociétés dont témoigne l’ethnologie. D’autres points de sa réflexion ont été les mutilations sexuelles, le relativisme culturel et le postmodernisme en anthropologie, les fondamentalismes religieux et la violence envers les femmes. Elle a donné des cours et conférences en Europe et en Amérique du Nord et du Sud et est docteur en sciences sociales honoris causa de l’Université Laval à Québec. Ses publications ont été traduites en plusieurs langues.

Elle a travaillé et enseigné ces dernières années sur la notion de personne femme et homme en sociétés matrilinéaires et matrilocales. Dans cet esprit, elle a récemment réuni une série de contributions internationales d’ethnologues dans un ouvrage portant sur les identités de sexe/genre en liaison avec ces modes de filiation et de résidence : Mathieu, N.-C. (dir.), Une maison sans fille est une maison morte. La personne et le genre en sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales aux Éditions de la Maison des sciences de l’Homme, Paris(2007).

http://las.ehess.fr/document.php?id=217

Paris, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2004, 207 p. pp. 284-286


Dans la majorité des sociétés connues, la sexualité apparaît comme un échange asymétrique et non réciproque entre hommes et femmes, une compensation masculine pour une prestation féminine, un paiement qui peut revêtir les formes les plus variées en échange d’une sexualité transformée en service. Comment se fait-il que les hommes, même plongés dans les situations les plus misérables, peuvent se payer le service sexuel d’une femme – alors que non seulement les femmes n’ont pas, sauf exception, cette possibilité mais de plus n’ont même pas droit à leur propre sexualité ?

Félicie Drouilleau

Sur http://clio.revues.org/index1820.html

1 Ethnologue, spécialiste des rapports sociaux de sexe et du racisme, Paola Tabet est notamment l’auteure de La construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps paru aux éditions l’Harmattan en 1998. La promptitude, toute remarquable, avec laquelle La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel aura été traduit en français, tout comme l’introduction rapide et unanime de cet ouvrage, témoigne en elle même de la renommée dont jouit l’ethnologue italienne dans notre pays.

2 Ce livre attendu est de fait la compilation d’une série d’articles novateurs, parus entre 1987 et 20011, sur le thème des « relations sexuelles impliquant compensation »2. Dans un essai important – « Du don au tarif » –, Paola Tabet posait les premiers jalons analytiques de son étude. Aussi les travaux qui suivirent prirent-ils toute consistance et cohérence à l’aune de ce cadre théorique rigoureux. À son tour, la construction de La grande arnaque porte l’empreinte de ce trajet conceptuel particulier, les premiers chapitres en dessinant la trame. Au travers de ses réflexions, Paola Tabet propose une réponse à la question suivante, esquissée par B. Malinowski dans Les Argonautes du Pacifique (1922) : Pourquoi, aux Iles Trobriand (et à l’époque à laquelle Malinowski a enquêté), les actes sexuels impliquent-ils systématiquement un don-paiement des hommes aux femmes ? À l’aide d’un appareil comparatif ambitieux, l’auteur étend ce questionnement à l’ensemble des relations hétérosexuelles. Elle se demande alors si l’on peut affirmer que « l’échange économico-sexuel structure les relations sexuelles et la sexualité elle-même dans les rapports hétérosexuels ». S’appuyant à la fois sur un travail de terrain mené en 1986 à Niamey (Niger)3, et sur un vaste panel de sources ethnographiques et historiques4, Paola Tabet montre comment la division sexuelle du travail et l’accès différencié des hommes et des femmes aux ressources concourent à l’utilisation par les femmes de la sexualité comme monnaie d’échange – la seule dont elles puissent effectivement disposer. Dès lors les relations sexuelles prennent un relief tout asymétrique, devenant à la fois symbole et verrou de l’inégalité des sexes.

3 L’auteur complète et affine, ici, les positions de l’ethnologue américaine Jill Nash5. laquelle, à partir de l’étude de trois sociétés de Bougainville a en effet isolé, sous une catégorie unique, différentes formes d’échange « économico-sexuels » entre hommes et femmes, réintégrant ces données dans le système économique global. L’originalité de Paola Tabet est d’avoir assumé jusqu’à leurs termes les conclusions de ce modèle analytique – opérant notamment une déconstruction très intéressante du concept de prostitution. L’ensemble des échanges économico-sexuels comprend, en effet, toute une série de rapports qu’il serait bien réducteur de nommer prostitution. Dès lors, si le paiement ne permet pas d’amender les rapports vénaux, quelle en est donc la caractéristique première ? Pour l’ethnologue italienne, la prostitution n’est pas déterminée par un contenu particulier. Il s’agit bien plus d’une catégorie normative dont la fonction est d’énoncer les règles d’un usage légitime et illégitime du corps des femmes dans différentes sociétés. De cette manière, elle en conclut au peu de pertinence de l’utilisation du concept de prostitution en sciences sociales, au profit de celui d’échanges économico-sexuels, plus neutre.

4 Ces réflexions, déjà présentes dans « Du don au tarif », sont, dans La grande arnaque, renforcées et systématisées par leur intégration à une théorie des rapports de classes – « le plus complexe, le plus solide et le plus durable […] de toute l’histoire humaine, le rapport entre hommes et femmes ». Ce faisant, Paola Tabet complète et affine une pensée amorcée il y a plus de vingt ans. On retiendra, de cet ouvrage, sa portée novatrice et stimulante. Les nombreuses références ethnologiques et historiques permettent un point de vue comparatif large et éclairant. Toutefois, cette compilation manque parfois de « liant », et l’on regrettera par endroits la limpidité de ses précédents articles.

Notes


1  « Du don au tarif. Les relations sexuelles impliquant compensation » in Les Temps Modernes, n° 490, mai 1987 : 1-53 ; Étude sur les rapports sexuels contre compensation. Rapport présenté à l’UNESCO, Division des Droits de l’Homme et de la Paix, 1988 ; « Les dents de la prostituée : échange, négociation, choix dans les rapports économico-sexuels », in M.-C. Hurtig, M. Kail, H. Rouch (eds.), Sexe et Genre. De la hiérarchie entre les sexes, Paris, Éditions du CNRS, 1991 : 227-243 ; « La grande arnaque », Actuel Marx, n° 30, 2001.

2  Il s’agit là de la terminologie adoptée par l’auteur dès 1987. Depuis quelques années, elle lui préfère celle d’‘échanges économico-sexuels.

3  « Enquête sur les conditions socio-économiques et les stratégies de subsistance des femmes émigrées en ville », Recherche financée par l’ATP « recherches sur les femmes et recherches féministes », CNRS 1985-1988.

4  Principalement d’Afrique, mais aussi d’Asie, d’Amérique Latine ou encore d’Europe.

5  J. Nash, « Sex, Money, and the Status of Women in Aboriginal South Bougainville », in American Ethnologist, 8, 1, 1981 : 106-126.

Pour citer cet article

Félicie Drouilleau, « Paola TABET, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2004, 207 p. », Clio, numéro 22-2005, Utopies sexuelles, [En ligne], mis en ligne le 09 novembre 2006. URL : http://clio.revues.org/index1820.html.

La DISPARITION

des CATÉGORIES de SEXE :

apogée OU fin du féminisme ?

Nelly Las

Historienne, associée au Centre
Vidal Sassoon de recherche sur
l’antisémitisme de l’Université
hébraïque de Jérusalem. Sujets de
recherche : féminisme, histoire juive contemporaine.



Qu’est-ce que le féminisme ? Une idéologie ? Une éthique ? Un mouvement social ? Est-ce comme certains le pensent une « guerre des sexes » ? Un danger pour le sexe masculin qui se « féminiserait » ou pour le sexe féminin qui se « masculiniserait » ? Que de citations nous trottent dans la tête lorsqu’on veut encenser ou diaboliser les femmes : « la femme est l’avenir de l’homme », « cherchez la femme », « la femme n’existe pas », « la femme, ce continent noir », « il n’y aura plus ni homme ni femme »…
Ce n’est pas la réponse ou la réplique à ces questions que nous chercherons ici. Si nous les posons, c’est pour montrer la complexité d’un sujet affublé d’idées préconçues souvent imprécises et contradictoires qui a cependant marqué profondément ce dernier demi-siècle. Ce que nous voulons essayer de montrer, c’est le parcours d’une réflexion féministe universaliste sur la différence des sexes, qui menée au bout de sa logique égalitariste, aboutit à l’effacement de toute différence, au dépassement de tout binarisme sexuel. Cet aboutissement est-il l’apogée du féminisme ou son effondrement ?

Quelques définitions pour introduire le sujet :

Définir le féminisme n’est pas une tâche des plus simples, étant donné les étapes de son histoire et les diverses mouvances qui le composent. Les féministes elles-mêmes répugnent à enfermer leur mouvement dans une définition, et c’est la raison pour laquelle il est difficile de trouver une typologie systématique de la pensée féministe qui n’a rien d’une doctrine déterminée. Historiquement, le féminisme est un mouvement social et politique d’émancipation issu des Lumières et des revendications d’égalité des êtres humains concerné par le statut des femmes ; La première vague du féminisme qui s’étend du dix-neuvième au début du vingtième siècle revendique essentiellement le droit de vote et les droits à l’éducation pour les femmes.
La seconde vague qui date des années 1970 va multiplier ses objectifs : lutter tout d’abord pour les droits des femmes et leurs intérêts, éveiller leur prise de conscience, en finir avec la discrimination de sexe, assurer leur libération sexuelle, interroger les rapports de pouvoir entre les sexes dans le but de transformer les structures sociales sur lesquelles ils sont fondés. Hormis ces divers objectifs communs, il subsiste de nombreux points de désaccord entre les féministes sur la façon d’appréhender l’égalité, la mixité, le mariage, la maternité, la prostitution, l’homosexualité, et d’une façon plus générale, la différence des sexes. C’est la question de la différence », qui a alimenté et parfois envenimé le débat féministe pendant plusieurs années, sous les dénominations courantes d’« universalisme » et « différentialisme ».


La différence des sexes : tendances « universalistes » et différentialistes :


Le courant universaliste repose sur l’affirmation que tous les êtres humains sont égaux et que la différence entre hommes et femmes n’est qu’un rapport de pouvoir : la spécificité des femmes est une production sociale destinée à justifier leur subordination comme objets sexuels ou comme mères en les reléguant à la sphère domestique et les excluant de l’espace public. La différence des sexes n’étant que la hiérarchie des sexes, il faut arriver à neutraliser autant que possible ces différences pour arriver à l’égalité. Le marxisme a servi de modèle à une partie de ce courant pour analyser les rapports de sexes conçus comme des rapports d’exploitation. Pour les unes l’ennemi c’est le capitalisme1, pour les autres c’est le « patriarcat »2. Pour le courant « différentialiste », être égal ne veut pas dire être identique et la notion politique d’égalité inclut et même repose sur une reconnaissance de la différence entre les sexes. Il faut affirmer le fait qu’il y a bien « deux sexes »3 au sein de la même humanité, égaux bien que non identiques. Pour dépasser la domination masculine, il n’est pas nécessaire d’effacer toute différence entre les sexes, de « s’assimiler » aux hommes qui n’ont pas le monopole de l’universel. La libération des femmes n’est pas que le dépassement d’une injustice, c’est aussi la manifestation d’un autre rapport au monde, d’une autre organisation des rapports humains. Alors que pour le féminisme universaliste, la maternité est une source d’asservissement des femmes et l’expression première du patriarcat, le courant différentialiste affirme la positivité de la différence, de la féminité et de la maternité comme territoire spécifique de l’expérience et du pouvoir/savoir des femmes. Ces approches différentialistes sont généralement qualifiées « d’essentialistes » ou de naturalistes par leurs adversaires qui pensent que parler de qualités ou d’attitudes inhérentes aux femmes est un argument susceptible de justifier toutes les inégalités dont elles sont victimes.
Malgré leurs conceptions conflictuelles, les deux courants partent du principe que les femmes sont un groupe homogène victimes d’une oppression commune4 au delà des clivages sociaux. Ils ont en outre en commun une revendication d’égalité, pour les unes l’égalité dans la différence, pour les autres l’égalité dans l’identité, avec comme objectif commun une politique de défense des droits des femmes.

Aux origines du mouvement féministe : la solidarité entre femmes :


Au delà des divergences théoriques sur la différence des sexes, les rapports de pouvoir ou l’essentialisme, les militantes du mouvement des années 1970, gardent à l’unanimité le souvenir heureux de ces « années-mouvement »5 qui coincident avec leurs années de jeunesse et de révolte, comme le raconte une d’entre elles : « Notre engagement dans le mouvement des femmes a été l’expérience la plus extraordinaire de nos vies. Il a changé notre vision du monde. Il nous a appris la solidarité entre femmes »6 Comme le scandaient les Américaines : « We are one, we are woman ». On utilisait alors le terme de sisterhood, dont la traduction française, « sororité » est moins courante. Cette solidarité féminine devait alors avoir la priorité sur toute les autres solidarités, et balayer les clivages de classe de race et de religion. C’est là disait-on que réside sa force, comme le formule l’expression féministe américaine de la fin des années 1960 : « Sisterhood is powerful »7.

Rupture des solidarités : remise en question du « nous » des femmes


Cette solidarité va être fissurée pour la première fois au début des années 1980 au sein du féminisme américain par des femmes noires américaines, des lesbiennes8, puis plus tard par les théoriciennes post-colonialistes, qui remettront en question cette solidarité féminine universelle qui concerne en majorité « des femmes de classe moyenne, blanches hétérosexuelles et laïques ». Elles font remarquer que de nombreuses femmes sont opprimées plus du fait de leur appartenance à une race ou une classe que pour leur sexe. La lutte contre le racisme et la pauvreté dont elles souffrent les rapproche diront-elles, plus de leur
communauté d’oppression avec laquelle elles se sentent solidaires, même si en tant que femmes elles subissent les inégalités et des discriminations inhérentes à leur sexe. Plus que la différence entre les sexes, il faut tenir compte de la différence « entre femmes ». C’est cette « politique d’identité » qui va mener au séparatisme du black feminism qui remettra en question l’universalité de la condition féminine et l’analyse de l’oppression des femmes qui était à la base du mouvement de libération des femmes des années 1970. Les combats des femmes ne peuvent pas, dira t-on, se baser uniquement sur les femmes, mais ils devront s’articuler sur une variété de mouvements sociaux : les Noirs, les ouvriers, les homosexuels, les écologistes. Ce n’est plus un « nous » des femmes, mais une coalition de victimes d’oppressions diverses. L’universalité de la condition féminine est remplacée par une multiplicité d’identités transversales, et c’est le marginal, le « colonisé » qui est mis à l’honneur tandis que le féminisme « blanc », occidental, est déstabilisé. Le centre d’intérêt passe dorénavant du thème de « la » différence des sexes à celui des multiples différences, de la dichotomie hommes/femmes à la dichotomie occidental/non occidental, noir/blanc, homosexuel/hétérosexuel. Le « que faire » du mouvement féministe est remplacé par le « qui suis-je » du multiculturalisme, et « la » différence par la revendication « des » différences. Le statut politique de la catégorie « femme », central dans l’identité féministe et porteur de ses revendications, se marginalise face aux multiples rapports de domination tels que la classe, le genre, la race, l’ethninicité, la nationalité. Le black feminism va avoir un impact important sur le féminisme qui se retrouve désuni et déstabilisé dans le fondement de sa lutte : l’unité et la solidarité du genre féminin. En affirmant qu’il y a différentes modalités de genre suivant l’origine sociale et l’ethnicité, c’est la bi-catégorisation hommes/femmes elle-même qui est mise en cause. Cette tendance va être utilisée et développée dans les année 1990 sous l’influence des théories postmodernistes et poststructuralistes qui vont servir de base à l’élaboration d’une nouvelle pensée s’inscrivant dans de nouvelles définitions du concept de « genre ».

Sexe et « genre » : évolution des concepts :


Ces réflexions sur les rapports hommes-femmes vont s’académiser dans les années 1980 dans le cadre des Women’s studies dans des universités américaines. C’est là que se développe le concept de gender 9 qui part du principe que les catégories de sexe ne sont pas données, mais construites. Le sexe biologique étant la source des différences observées entre hommes et femmes, le « genre » nous renvoie à la construction sociale des différents rôles, masculins et féminins. En France ce terme à connotation plutôt grammaticale, a eu du mal à se faire adopter. C’était Simone de Beauvoir qui avait pourtant inauguré le concept de « sexe social » par sa célèbre phrase : « On ne nait pas femme, on le devient » (Le Deuxième sexe) qui est l’expression fondatrice de la théorie universaliste.10  L’utilisation du concept de « genre » a évolué sous l’influence des théories poststructuralistes et plus particulièrement de l’interprétation des écrits de Michel Foucault qui mettent l’accent sur les rapports de pouvoir et les structures hiérarchiques dans la société11. Puisque la différence sexuelle constitue l’une des formes d’expression les plus courantes des rapports de pouvoir, l’analyse sociale et historique du genre révélerait alors un aspect fondamental de la société et de la politique. Le concept de genre (gender) va permettre donc de penser la masculinité et la féminité non comme des constantes naturelles, mais comme des variantes historiques et culturelles. Le problème c’est qu’à force d’utiliser le terme « genre », on a tendance à le substituer au terme « sexe », laissant entendre qu’il n’y aurait plus rien de biologique. Vers la fin des années 1980, les Gender studies remplacent de plus en plus les Women’s studies dans les cursus universitaires américains. Ce n’est plus le sujet « femmes » ni les expériences des femmes qui seront au centre de ces études, mais plutôt les rapports sociaux de genre, définis comme des relations de pouvoir12 ou comme des actes de langage servant à analyser certaines réalités économiques, sociales et politiques sans les lier nécessairement avec un quelconque engagement féministe. Le concept de « genre » ainsi dépouillé de toute réalité et « neutralisé », va t-il détrôner définitivement le sujet « femme » basé sur l’expérience des femmes dans les études féministes ? Pour certains, c’est une évolution positive dans la réflexion féministe qui sort du « ghetto de l’étude des femmes »13 pour des analyses plus globales de l’impact du genre dans la société, pour d’autres c’est une nouvelle stratégie de la domination masculine qui s’introduit dans le propre fief des femmes d’où elles sont décentrées et encore une fois, marginalisées.

Déconstruction de l’identité : de la différence à l’indifférence

La productivité intense de la réflexion féministe dans les pays anglo-saxons marquée notamment par l’interprétation du post-structuralisme français, va dans les années 1990, tracer de nouvelles pistes dans les études du genre. Le féminisme, entré comme on l’a vu dans l’ère du « soupçon », sera soumis aussi aux nouvelles critiques postmodernes de l’universalisme occidental et du rationalisme des Lumières ou « logocentrisme ». Avec la remise en question de la catégorie du sujet en tant qu’entité rationnelle et homogène, la catégorie « femmes » va dans la même foulée, perdre son unité.

La critique de « l’essentialisme », qui a été un des pivots du féminisme universaliste des années 1970, va donc être poussée à son extrême, jusqu’à la déconstruction de toutes identités, considérées comme multiples, contingentes et provisoires. Cette position rejette comme illusoire le « nous » supposé universel de la plupart des discours humanistes, y compris féministes. Jacques Derrida est un des penseurs français qui, avec Foucault, Lacan, Deleuze, Lyotard, a largement contribué à l’émergence du post-féminisme américain qui a fait des émules ces dernières années en Europe et notamment en France14. Les nombreux concepts qu’il a forgés et qui jalonnent son œuvre vont servir à l’élaboration des nouvelles tendances post-féministes contestant la dualité des sexes : « la déconstruction », « le phallogocentrisme », « la dissémination », « la différance/différence ». Pour ne pas tomber dans un essentialisme ou dans ce qu’il appelle une « métaphysique des sexes », Derrida a recours au concept de « l’indécidabilité » pour parler de la différence des sexes : « ni l’un », comme l’affirmaient les universalistes, « ni le deux » des différentialistes, car dit-il, il est impossible de définir ce qu’est un homme, ce qu’est une femme. Il recommande d’ailleurs vivement aux féministes de renoncer à la « différence féminine » pour une « in-différence » seul moyen, pense t-il, de mettre fin au « phallogo-centrisme ».

Mais dans cette in-différence, c’est la femme qui s’évapore : les définitions post-structuralistes du genre qui affirment qu’il n’y a pas d’expérience en dehors du langage, ainsi que la notion postmoderne de « féminin » dans son sens métaphorique, constituent en fait un déni de la réalité des femmes. Le « féminin » étant conçu comme une dimension de l’être commun aux deux sexes, ne concerne pas la femme réelle. Paradoxalement, les qualités qui lui sont attribuée par le philosophe rappellent étrangement une certaine stigmatisation essentialiste du sexe féminin : passivité, inadéquation de soi avec soi, dissémination, altération, réceptivité, vulnérabilité. Les féministes ne s’y trompent pas : de tels attributs même revalorisés et « unisexes », ne peuvent que renforcer les préjugés envers les femmes réelles sans détrôner les hommes de leur suprématie.15

Cette vision postmoderne de la différence/différance et de la femme désincarnée, va contribuer à créer une autre voie dans la réflexion féministe, le courant déconstructionniste, prônant une « indifférence des sexes » qui contestera la dualité des sexes au profit d’une « indécidabilité ».16  Est-ce le coup de grâce à ce « nous » des femmes qui leur permettait de se constituer en un mouvement social revendicatif ? Ou plutôt la vision d’une libération optimale des femmes débarrassées de la distinction contraignante du masculin/féminin et du même coup, de toute hiérarchie des sexes ?

Du « gender » au « queer » : la fin des sexes comme horizon féministe ?

Cette théorie de l’indécidabilité est à l’origine du courant américain du queer 17  issu de la réflexion sur le genre et le sexe considérés comme des représentations fictives qui ne coincident pas nécessairement l’un avec l’autre : cela signifie qu’on peut être de sexe masculin tout en étant de genre féminin et inversement, sans exclure d’autres modes de sexualités.18 C’est l’aboutissement de l’évolution du sens du concept de « genre » déconnecté du « sexe » anatomique, certains diront qui « s’émancipe du sexe ».

Une sexualité queer est changeante et variable et ne reconnaît pas le système binaire et hiérarchique « hétérocentré » des genres. Il ne s’agit pas d’inverser les catégorie hommes/femmes, mais plutôt de semer un « gender trouble »19   qui amène chacun à se demander s’il est bien un « homme » ou une « femme » et par là même à contester l’ordre social et symbolique. Les théoriciennes du queer remettent en question tout d’abord la norme hétérosexuelle qu’elles considèrent non pas uniquement comme une pratique sexuelle, mais comme un régime politique et économique lié à la reproduction, qui impose la catégorie « femme ». Elles reprocheront au féminisme de reposer sur une approche « hétérocentrée » qui est justement la clé de la domination masculine.
Le queer va donc procéder à une stratégie de déstabilisation des identités et à une critique du féminisme hétérocentré et identitaire. A l’ère post-identitaire, il va s’intéresser à toutes les dissidences et distorsions identitaires, au « sujet excentrique »20,  au minoritaire, au mauvais sujet. Parmi les théoriciennes les plus influentes de ce mouvement de pensée, se distinguent les Américaines Judith Butler21, Theresa de Lauretis22, Eve Kosofsky Sedwick23, Donna Harraway, et en France Monique Wittig24, Beatriz Préciado25, Marie-Hélène Bourcier26.

Pour illustrer quelques uns des principes fondateurs de cette théorie qui rejette toute identité comme essentialisante, nous avons choisi quelques extraits du célèbre « Manifeste cyborg »27 de Donna Haraway28 une des représentantes les plus influentes du féminisme postmoderne. Philosophe des sciences de formation, elle utilise sa vision technoscientifique pour exprimer son anti-essentialisme et pour déconstruire ce qu’elle appelle « la fiction courante de l’Homme et de la Femme ». Dans ce texte « la femme » est identifiée ou dés-identifiée au « cyborg », organisme cybernétique, hybride de machine et de vivant. Il s’agit d’une métaphore de la fusion d’identités hybrides, confusion des frontières entre l’humain, l’animal et la machine :


«[…] La fin du XXe siècle, notre époque, ce temps mythique est arrivé et nous ne sommes que chimères, hybrides de machines et d’organismes théorisés puis fabriqués ; en bref, des cyborgs. Le cyborg est notre ontologie ; il définit notre politique. […] Le cyborg est une créature qui vit dans un monde post-genre […]  Se nommer féministe, sans rien ajouter à ce qualificatif, voire affirmer son féminisme en toute circonstance, est devenu difficile. Nous avons une conscience aiguë de ce qu’en nommant, on exclut. Les identités semblent contradictoires, partielles et stratégiques [….] Il n’y a rien dans le fait d’être femme qui puisse créer un lien naturel entre les femmes ; être femme n’est pas un état en soi, mais signifie appartenir à une catégorie hautement complexe, construite à partir de discours scientifiques sur le sexe et autres pratiques sociales tout aussi discutables. […] Qui compose ce “nous”, dans ma propre rhétorique ? Sur quelles identités peut-on s’appuyer pour fonder un mythe politique aussi puissant que ce “nous”, et qu’est-ce qui pourrait pousser quelqu’un à s’engager dans une telle collectivité ? »

Ce manifeste rejette donc le principe de sororité, de continuum entre femmes à la fois universel et transhistorique, base du féminisme militant. Haraway y oppose la « sister outsider »29, la soeur d’ailleurs, la « femme de couleur » comme métaphore, celle de l’inter-frontière, des identités mutantes, fuyant la logique du binaire. Comme lien entre ces éléments hybrides, elle suggère une coalition en fonction de « l’affinité, plutôt que l’identité ». Elle conclut son manifeste en reconnaissant qu’elle préfère être « cyborg » que déesse. C’est sa façon d’annoncer « la mort de la femme » comme d’autres ont annoncé « la mort de Dieu ».

De la logique féministe au « post-féminisme » : continuité ou rupture ?

Débarassée de son identité, de sa réalité, de l’homogénéité de sa condition, avec pour certaines l’annonce de sa fin à l’horizon, « la femme » est-elle encore un sujet politique pertinent ? L’ironie est que ce sont des penseurs masculins de la postmodernité qui ont influencé ce féminisme sans femmes et suggéré une définition masculine du genre qui efface la primauté de la femme comme catégorie d’analyse.30 Ces développements de la pensée féministe, tout en créant de nouveaux débats théoriques et novateurs font poser la question de l’objet de l’action militante lorsque le sujet n’est plus.

1. Exclure les femmes de la définition du genre, dénier la réalité de leur expérience commune rend obsolète l’analyse des violences dont elles sont victimes.
La catégorie « homme » disparaîssant en même temps que celle de « femme », il devient alors impossible de parler de la réalité des violences des hommes contre les femmes, fléau contre lequel se bat prioritairement le féminisme de tous temps et en tous lieux. Comme l’écrit la féministe française Marie-Victor Louis dans sa critique acerbe des dérives de l’utilisation du concept de genre :
[…] Comment ne pas voir que parler de : genre et violences à l’encontre des femmes, femmes victimes de violences de genre, violence domestique et de genre, violences liées aux discriminations de genre, genre et violences faites aux femmes, violences de genre, violences liées au genre, violences basées sur le genre, violence de genre, le genre des violences… évacue la question du sexe des auteurs de ces violences ?[…]
31


2. Il convient de rappeller pourtant que les théoriciennes du queer dont certaines se disent « féministes » et d’autres « postféministes », ont puisé leurs sources du féminisme universaliste des années 1970 qu’elles ont « déconstruit » et poussé au bout de sa logique. Ainsi Judith Butler reconnaît l’influence de Simone de Beauvoir dans sa réflexion mais nous démontre qu’elle s’est arrêtée en route : « La théorie de Beauvoir a des conséquences semble t-il radicales qu’elle même n’arrivait pas à imaginer. Par exemple si le sexe et le genre sont parfaitement distincts, cela implique qu’on peut être d’un certain sexe et prendre le genre opposé ; autrement dit le terme “femme” n’a pas besoin de renvoyer à la construction culturelle du corps féminin comme le terme “homme” n’a pas besoin de traduire des corps masculins.»32

3. Dans la logique du féminisme matérialiste d’inspiration marxiste, il est question de construction des sexes, mais sans que rien ne nous indique ce qu’il y a sous cette construction. Cela suppose t-il que les sexes sont voués à disparaître avec la fin de l’oppression, comme les classes étaient vouées à disparaître avec la fin du capitalisme ? Le queer répond positivement à cette question et poussera même plus loin l’accomplissement de cet objectif en affirmant que « la fin des sexes » aura comme conséquence l’abolition de la hiérarchie inhérente au genre. C’est dans ce sens que certains réclameront la suppression de la mention masculin/féminin de la carte d’identité.

4. L’anti-essentialisme poussé à son extrême qui prône la fin de toute identité sexuelle aboutit comme on l’a montré précédemment, à la non-pertinence de la question de l’égalité/différence, un des débats les plus emblématiques du féminisme. Mais la théorie queer précise bien cependant que sa critique des identités sexuelles n’exclut pas la possibilité d’adopter « stratégiquement » des identités différentes, complémentaires ou même contradictoires. Comme le disent les activistes du Zoo33, groupe français d’études queer dans un livre consacré à leur séminaire : « Nous voulons revendiquer des identités et non l’identité. Une identité qui n’a rien avec la similitude pour elle-même et en elle-même. C’est l’universalisme français qui prône l’identique. Les “identités” trans donc queer se fondent sur le respect et la construction permanente de la différence. Nos présuppositions sont inverses des assimilationnistes : nous sommes différents et nos différences nous servent à résister aux discours… »34. C’est là peut-être qu’un certain courant queer se démarque clairement de l’universalisme français et donc nécessairement du féminisme qui s’en réclame.

5. Le féminisme des années 1970 a placé la sexualité au coeur de son projet. Mais la liberté sexuelle revendiquée alors à grands cris a été remise en question dans les années 1980 par des féministes radicales qui y perçoivent des dérives instrumentalisées par la domination masculine. Elles vont donner priorité à la lutte contre les violences faites aux femmes : le viol, la pornographie, le harcèlement sexuel.35 Cette approche est critiquée par la tendance queer « pro-sexe » se réclamant de la liberté sexuelle totale, héritage du « jouir sans entraves » de la révolution sexuelle du féminisme issu de mai 68 et de la vision beauvoirienne de la maternité comme source première d’exploitation des femmes. Avec la libéralisation de la contraception et les méthodes de procréation médicalement assistée, la sexualité hétérosexuelle cesse d’être lié à la fécondité et de ce fait se rapproche du modèle du désir homosexuel. Une des conséquences est la remise en question de la normativité de l’hétérosexualité par la pensée queer qui perçoit le genre comme une parodie « sans original » (Judith Butler).

6. Les féministes pro-sexe qui se réclament souvent du post-féminisme, ne vont pas réduire leurs luttes aux seules femmes mais vont se soucier d’assurer « l’égalité » sans distinction. La française Marie-Hélène Bourcier appelle à le féminisme à « se queeriser »36 c’est-à-dire à dépasser le sujet « femmes » comme objectif de la lutte féministe et d’inclure dans son action d’autres discriminations.
Ceci mènera certaines féministes libertaires à se soucier de ne pas discriminer les hommes face à « l’immense pouvoir des femmes » et appellent à la dépénalisation des crimes sexuels et la libéralisation de la prostitution et de la pornographie. D’autres approuvent avec enthousisame la légalisation des mères porteuses ou la possibilité d’un « utérus artificiel » comme apogée de la libération des femmes du poids de la maternité et en même temps comme voie d’accès des hommes à la maternité, summum de l’égalité entre sexes et entre divers modes de sexualités37. Dans ce cas c’est un « masculinisme » qui dérive de la quête d’égalité issue du féminisme égalitaire.


En conclusion, la théorie de l’indifférentiation sexuelle semble bien issue de la logique du féminisme universaliste poussée à son extrême, mais au prix d’une déstabilisation de ses principes initiaux. Les remises en question sont parfois théoriquement bénéfiques et productives, et la déconstruction du féminisme a certainement enrichi la réflexion et élargi ses perspectives. Mais lorsque le sujet même du féminisme, les femmes, est mis en cause dans son homogénéité, dans sa communauté d’intérêts, dans la réalité de son expérience, c’est la possibilité d’une lutte autour d’une « cause commune », condition préalable à toute action politique qui s’écroule. De nombreuses féministes de toutes tendances perçoivent clairement le danger de ces théories qui risquent de desservir la cause des femmes. Comme le soulignait l’Américaine Martha Nussbaum
dans sa critique de Judith Butler : « La grande tragédie de cette nouvelle théorie féministe c’est la perte du sens de l’engagement public… Les femmes affamées n’en seront pas nourries, les femmes battues n’y trouveront pas refuge, les femmes violées n’y trouveront pas justice, et les homosexuels n’y obtiendront pas de protection légale »38.


En d’autres termes, sans engagement politique, le féminisme a t-il un sens ? Ne risquons-nous pas, comme l’écrivait la féministe française Sonia Krucks dans un article sur le féminisme contemporain « d’être nos propres fossoyeuses ?»39

notes

1. Dans le mouvement féministe français, c’était la position du courant féministe « Lutte des
classes » proche de la LCR.

2. Le « patriarcat » dans les héories féministe signifie le pouvoir des hommes ou la domination mas-
culine dans les structures de la société. Parmi les théoriciennes françaises du patriarcat : Nicole-
Claude Mathieu, L’anatomie politique, Paris, ed. côtés-femmes, 1991 ; Christine Delphy, L’ennemi
principal – 2- Penser le genre, Paris, éditions Syllepses, 2001

3. « Une égalité incapable de prendre en compte les différences ne produit que de l’hom(m)ogé-
néisation et de l’assimilation », Antoinette Fouque, Il y a deux sexes, Gallimard, 1995, p. 68.

4. Certaines féministes comme Elisabeth Badinter (que la plupart des féministes françaises contes-
tent) critiquent la position « victimiste » des femmes. Elisabeth Badinter, Fausse route, Paris, Odile
Jacob, 2003.

5. D’après le titre de l’ouvrage de Françoise Picq sur l’histoire du mouvement féministe des années
1970 : Libération des femmes, les années-mouvement, Paris, Seuil, 1993.

6. Interview d’une militante féministe.

7. Cette expression a servi de titre à la première anthologie des textes féministes américains éditée
par Robin Morgan : Sisterhood is Powerful, 1970.

8. Au sein du mouvement féministe français il y a eu également rupture de certaines lesbiennes
radicales (slogans « hétéro=collabo »).

9. Le terme dans son nouveau sens s’est fait connaître en France à la suite de la traduction de
l’article de Joan Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Cahiers du Grif 37/38,
ed. Tierce, Paris, printemps 1988, pp. 125-153.

10. Simone de Beauvoir reconnaissait cependant que les contraintes biologiques ne peuvent être
effacées, mais qu’il fallait oeuvrer pour qu’elles ne soient plus une justification à une hiérarchie
sociale et politique ou une entrave à la libération des femmes.

11. Michel Foucault, Histoire de la sexualité, La volonté de savoir, 1976.

12. Joan Scott, “Gender : a Useful Category of Historical Analysis”, American Historical Review,
1986, 91/ 5  Dans cet article qui a beaucoup influencé les études sur le gender, J. Scott définit le
genre dans une approche poststructuraliste, comme une façon première de signifier les rapports de
pouvoir. (Traduction française de l’article, voir supra).

13. Eléonore Lépinard, « Malaise dans le concept – Différence, identité et théorie féministe », in :
Cahiers du genre no 39, 2005.

14. De nombreux textes de théoriciennes post-féministes américaines ont été traduits en français
ces dernières années. Des séminaires universitaires analysent et interprètent ce courant de pensée.

15. Françoise Collin, « Le féminin dans la pensée post-métaphysique, Autour de Jacques Derrida ».
Mis en ligne dans la revue Multitudes, 1994 sous le titre : « Le philosophe travesti ou le féminin sans
les femmes ».

16. L’indécidabilité ne consiste pas faire disparaître complètement la différence des sexes, mais à
ébranler la dualité fixée des sexes. Selon les termes de Derrida la différence (dans l’espace) se mue
en « différance » dans le sens de « différer » (se réfèrant au temps). Ref. Collin, déjà citée.

17. Le mot « queer » est à l’origine une injure homophobe (« pédé ») qui inversée, est utilisé comme
force affirmative. Les homosexuels ont fait depuis de la stigmatisation dont ils sont victimes, une
fierté : « Gay Pride ». Le terme dans son sens politique s’est beaucoup popularisé dans les campus
américain au cours des années 1990. Les « Queer Studies » se sont alors rajoutées aux « Cultural
Studies », « Gender Studies » et « Gay & Lesbian Studies ».

18. Butler Judith, Gender Trouble, Feminism and the Politics of Subversion, Routledge, 1990, traduc-
tion française Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion, La découverte, Paris, 2005.

19. Terme employé par Judith Butler, voir ci-dessus.

20. Theresa de Lauretis, « Excentric Subjects : Feminist Theory and Historical Consciousness »,
Feminist Sudies, 1990, 16, 1.

21. Déjà citée.

22. Theresa de Lauretis, « Queer Theory : Lesbian and Gay Sexualities. An Introduction »,
Differences (Journal of Feminist and Cultural Studies), vo. 3, no 2, été 1991.

23. Eve Kosofsky Sedwick, Epistemology of the Closet, Berkeley, University of California Press,
1990.

24. Monique Wittig (1935-2003), La pensée straight, Paris, ed. Amsterdam, 2007.

25. Beatriz Preciado, Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland, 2000.

26. Q comme Queer. Les séminaires Q du Zoo (1996-1997), ouvrage dirigé par Marie-Hélène
Bourcier, Lille, Les Cahiers Gai Kitsch Camp, 1998.

27. Haraway, Donna J. « A Cyborg Manifesto : Science, Technology, and Socialist-Feminism in the
Late Twentieth Century », in : Simians, Cyborgs and Women : The Reinvention of Nature. New York ;
Routledge, 1991. pp. 149-181. La traduction française se trouve dans de nombreux sites internet.
Vient de paraître en France : Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais, Exils, Paris, 2007.

28. Donna Haraway, professeur de History of counsciousness, à l’université de Californie de Santa-
Cruz.

29. Ce terme est le titre de l’essai de la féministe noire américaine, Audre Lorde, Sister Outsider,
NY, Crossing Press, 1984.

30. La théoricienne féministe canadienne Somer Brodribb perçoit dans les théories postmodernes
un message misogyne et les considère même comme « l’idéologie patriarcale de la fin du vingtiè-
me siècle », Nothing Mat(t)ers : a Feminist Critique of Postmodernism, Toronto, James Lorimerand
and Cie, 1992.

31. Marie-Victor Louis, « Dis-moi, le genre, ça veut dire quoi ? », publié par Sisyphe (en ligne) le
23/5/2005.

32. Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion, p. 224-225.

33. Zoo est un collectif français d’activistes militantes et d’étude théorique queer dirigée par Marie-
Hélène Bourcier.

34. Q comme Queer. Les séminaires Q du Zoo (1996-1997), ouvrage dirigé par Marie-Hélène
Bourcier, Lille, Les Cahiers Gai Kitsch Camp, 1998, p. 94.

35. L’action de la juriste américaine Catherine MacKinnon qui critique « l’érotisation de la domi-
nation et de la soumission », est emblématique de ce courant.

36. Marie-Hélène Bourcier, Queer Zone 2.

37. Marcella Iacub, L’empire du ventre- Pour une autre histoire de la maternité, Fayard, 2004. Dans
un entretien publié dans l’Express (4/10/2004) à la sortie de son livre, Marcella explique qu’en
abandonnant aux femmes « l’empire de leur ventre », « cette puissance devient le tombeau de leur
liberté ». Se référer également au dialogue entre Marcela Iacub et Antoinette Fouque dans l’émis-
sion Répliques d’Alain Finkielkraut (France culture, 8 janvier 2005).

38. Nussbaum Martha, « The Professor of Parody », The New Republic Online, février 1999.

39. Sonia Krucks, « Genre et subjectivité : Simone de Beauvoir et le féminisme contemporain »,
Nouvelles Questions féministes, 1993, 14(1), pp. 3-28.